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-The Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Les Contes
- ou Les nouvelles récréations et joyeux devis
-
-Author: Bonaventure Des Périers
-
-Contributor: Charles Nodier
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: May 31, 2017 [EBook #54819]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES ***
-
-
-
-
-Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Books
-project.)
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-
- LES CONTES
-
- OU
-
- LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
-
- ET JOYEUX DEVIS
-
- DE
-
- BONAVENTURE DES PERIERS,
-
- Valet de chambre de la reine de Navarre.
-
- PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ,
- Rue Saint Louis, 46, au Marais.
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-
- LES CONTES
-
- ou
-
- LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
-
- ET JOYEUX DEVIS
-
-
- DE BONAVENTURE DES PERIERS,
- Valet de chambre de la reine de Navarre,
-
- _Avec un choix des anciennes notes_
-
- DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE,
-
- Revues et augmentées
-
- PAR P.-L. JACOB, BIBLIOPHILE;
-
- ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE
-
- PAR CHARLES NODIER,
-
- De l’Académie Française.
-
- [Illustration]
-
- PARIS.
-
- LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN
- Éditeur de la Bibliothèque d’Élite,
- 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
-
- MDCCCXLI
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur Bonaventure des
-Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut dire du charme exquis et du
-mérite supérieur de ces Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque
-éloge qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons
-comme un des trésors les plus purs de notre littérature du seizième
-siècle, et voilà pourquoi nous les réimprimons avec l’espoir de les
-rendre populaires. Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux
-conteur, est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru à former
-la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et Montaigne.
-
-Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, le _Recueil des
-Œuvres de des Periers_ en vers et en prose, trouvées dans ses
-papiers, fut sans doute aussi l’éditeur des Contes, quoique La Croix du
-Maine attribue la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier,
-du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de Bonaventure des Periers.
-Cette première édition est intitulée: _Les nouvelles Recréations et
-joyeux Devis, contenant quatre-vingt-huit contes en prose_, Lyon,
-Robert Granjon, 1558, petit in-4^o, imprimé en caractères dits _de
-civilité_ (on les appelait autrefois _lettre française_).
-
-Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans doute travaillé
-avec Antoine Dumoulin à revoir et à compléter l’ouvrage de leur ami;
-puisque ces contes renferment des interpolations qui ne peuvent avoir
-été glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, ils joignirent
-aux éditions suivantes quatre contes qui paraissent sortis de la même
-main que les premiers, et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés
-évidemment à divers auteurs contemporains. Ce livre, ainsi augmenté,
-a été réimprimé neuf ou dix fois jusqu’en 1735, date de la dernière
-édition. Voilà donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a eu
-les honneurs d’une réimpression!
-
-Ces éditions sont les suivantes: _Lyon_, _J. Roville_, 1561, in-4^o;
-_Paris_, _Galiot du Pré_, 1564 et 1568, petit in-12; _Lyon_, _Benoît
-Rigaud_, 1571, même format; _Paris_, _Nicolas Bonfons_, 1572, in-16;
-_Paris_, _Claude Bruneval_, 1582 ou 1583, in-16; _Paris_, _Didier
-Millot_, 1588, in-12; _Rouen_, 1606, in-12; _Rouen_, _David du
-Petit-Val_, 1615, in-12; _Cologne_, _Gaillard_, 1711, 2 vol in-12
-(cette édition contient les notes de La Monnoye, avec des observations
-du même sur le _Cymbalum mundi_); _Amsterdam_; _Z. Chatelain_
-(_Paris_); 1735, 3 vol. in-12.
-
-C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, car il avait été
-collationné par La Monnoye sur les éditions originales. Mais, comme
-l’édition de 1735 fut faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après
-un exemplaire corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou Prosper
-Marchand, qui semble avoir été l’éditeur anonyme, n’a pas donné au
-texte toute la correction désirable, et y a laissé beaucoup de fautes
-qui accusent une extrême négligence, sinon peu de connaissance de ce
-qu’on nommait alors _notre vieux gaulois_. Cet _éditeur_ a eu raison
-d’abréger çà et là les notes de son savant devancier, en y mêlant les
-siennes.
-
-Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant le style et
-souvent les idées du commentateur; nous y avons incorporé nos propres
-remarques, sans autres prétentions que de faire mieux comprendre
-le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous nous sommes
-attachés particulièrement à rendre le texte intelligible par la
-ponctuation; mais, suivant notre système, nous ne respectons pas
-l’ancienne orthographe, qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture
-et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre ancienne littérature.
-
- PAUL L. JACOB,
-
- Bibliophile.
-
-
-
-
-BONAVENTURE DES PERIERS.
-
-
-Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de
-tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des _génies
-incompris_ de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire
-qu’ils se composent à eux-mêmes dans les _réclames_ hyperboliques de
-leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de
-parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils
-sont trop difficiles à contenter.
-
-La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois
-grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature
-n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue
-de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de
-Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle.
-Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que
-l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des _génies
-incompris_; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile,
-comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue
-excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du
-nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles.
-
-Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second,
-c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira
-point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je
-vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez
-pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont
-pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent
-lui accorder un misérable certificat de vie.
-
-Il s’appeloit BONAVENTURE DES PERIERS, et Bonaventure Des Periers
-n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence
-est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de
-décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne
-l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers
-du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent
-le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais
-cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui
-me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont
-nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice
-aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire
-littéraire.
-
-Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de
-Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon.
-Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions
-positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été
-fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas
-appelé Perez en françois, et _Peresius_ dans son excellent latin, si
-la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et
-le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il
-est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains
-contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme
-le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né
-à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il
-n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du
-Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle
-Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain
-plus difficile à baptiser.
-
-L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est
-d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers,
-et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire
-pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour
-nous, l’appelle _Eutychum_ (Bonaventure) _de Perium_, _Heduum poetam_.
-Il est vrai de dire cependant qu’_Hedua_ s’est dit pour la ville
-d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième
-hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas.
-
-Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est
-qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit
-organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup
-d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux
-plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit
-accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet
-que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le
-premier tome des _Commentarii linguæ latinæ_, et Dolet n’étoit pas
-homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers
-ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations
-sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: _Loisir et liberté_. Il
-n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur
-pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire.
-Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit,
-puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il
-ait attaché son nom.
-
-Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à
-déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est
-que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète
-écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli
-_Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame_, et qu’il n’est pas postérieur
-à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses
-_Œuvres_, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur
-les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique.
-Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers
-se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un
-désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les
-particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage
-oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son
-arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les
-autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en
-arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure
-Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper
-Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier
-son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux
-yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les
-embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup
-de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans
-s’exposer à être téméraire.--_In re parum nota conjectare licet._
-
-Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers
-étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée,
-de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance
-de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à
-laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il
-fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme
-railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont,
-puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice
-patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est
-pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de
-réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent
-partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission
-de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est
-venu trop tard pour créer encore.
-
-Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de
-son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur
-d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers
-un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres
-incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité.
-Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi
-savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les
-plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre
-pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti
-l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans
-se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le
-remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus
-couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses
-veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple
-à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs
-plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les
-rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent
-méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à
-Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une
-amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve
-précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques
-Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur
-des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la
-maussade anagramme du _comte d’Alsinois_. Nous ne parlons ici que des
-personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se
-retrouver dans la suite de notre notice.
-
-Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives
-et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore
-en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les
-personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à
-entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du _luc_ et de
-la _guiterne_, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à
-jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de
-dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent.
-Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et
-des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des
-vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en
-France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées:
-c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et
-tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît
-que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit
-quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand
-on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers
-surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de
-leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être
-Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour
-la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre
-charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.
-
-Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable
-société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. _Les
-chants avoient cessé._ Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à
-Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde
-littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition
-posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse
-à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de
-s’apercevoir, à la dernière strophe de son _Voyage_, que Marguerite
-devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins:
-
- Retirez-vous, petits vers mistes (_mêlés_),
- A seureté, soubz les couleurs
- De celle dont (quand estes tristes)
- L’espoir apaise vos douleurs.
-
-Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable
-voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la
-nature de ses inquiétudes. Le _Cymbalum Mundi_, dont il sera question
-plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi
-avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre
-l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit
-saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans
-quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon
-pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par
-Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il
-d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les
-conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement.
-L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des
-Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.
-
-Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen,
-que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau
-fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la
-vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres
-écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère
-auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien
-plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement
-parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques
-écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il
-avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit
-lui contester _l’Apologie de Marot absent_, imprimée dans le recueil
-des _Disciples et Amis de Marot_, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans
-date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à
-Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur
-qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son
-recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par
-quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès
-lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans
-la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit
-_Bonadventure_ avec une intention sensible de déguisement, et La
-Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer
-à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers,
-l’_impiissimus nebulo_, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs
-amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les
-poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers
-étoit en fuite. Il étoit probablement mort.
-
-C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux
-bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La
-première est _le Valet de Marot contre Sagon_, petit chef-d’œuvre de
-verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers,
-puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de
-le composer; la seconde est _la Prognostication des Prognostications,
-par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay_, boutade pleine de
-sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort
-accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans
-auparavant dans la _Prognostication Pantagrueline_. Cette facétie, qui
-est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur,
-n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du
-Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré
-d’apocryphe. La troisième est la traduction de _l’Andrie_ de Térence et
-du _Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque_, dont on ne
-connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8^o, qui est d’une grande
-rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée
-par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une
-question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de
-l’_Andrie_ a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses
-_Œuvres_, et qui a recueilli le poème des _Quatre Vertus_? Quelque
-circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison,
-auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du
-_Cymbalum Mundi_? Les questions de ce genre se présentent souvent,
-comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers.
-
-Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas
-de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme
-les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année
-féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier
-le _Cymbalum Mundi_, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut
-en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a
-cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de
-ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain,
-c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même,
-qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des
-livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut
-donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite
-avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au
-commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi,
-et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le
-second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La
-Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me
-trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit
-donc où reprendre une de ces éditions originales du _Cymbalum_, si
-Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires
-en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à
-deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de
-l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi
-d’une requête de Jehan Morin, _fac-simile_ fait avec soin, qu’on
-attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant
-vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt
-dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces
-derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est
-attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits.
-
-Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper
-Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont
-l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs,
-et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué
-d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire
-Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage
-ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que
-le reproche d’impiété fait au _Cymbalum Mundi_ n’est fondé sur aucune
-raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne
-savoit pas lire le _Cymbalum Mundi_. Voltaire adopta plus tard la même
-opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas
-lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos
-d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie,
-et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce
-1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient
-jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est
-la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire,
-c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi.
-
-Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être
-physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère
-les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que
-sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers
-étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux
-à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il
-l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire
-quelques pages _welches_, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima
-mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le _Cymbalum_
-inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le
-Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit
-pas facile à amuser. Le _Cymbalum Mundi_ ne seroit en effet qu’une
-imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore
-comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir
-que c’étoit autre chose.
-
-Le _Cymbalum Mundi_ reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec
-la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit
-mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien
-comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et
-que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé
-du _Cymbalum Mundi_ qu’en passant, et à l’occasion de son édition des
-_Contes et nouvelles Récréations_ du même auteur. Une lecture plus
-réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa
-plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable
-que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière,
-s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement
-laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en
-occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque
-raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse.
-Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du _Cymbalum Mundi_
-ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui
-à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les
-artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine
-que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si
-l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il
-est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait
-été employée avant lui, comme le _Pantagruel d’Alcofribas Nasier_,
-masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom
-que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme:
-c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même
-avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant
-Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite,
-n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus
-significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, _Thomas
-Du Clenier_, à son ami _Pierre Tryocan_, c’est-à-dire par Thomas
-l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le
-moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez
-évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance
-de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions
-surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée,
-j’en conviens, mais elle a changé d’objet.
-
-Il est vrai que toutes les éditions portent _Thomas Du Clevier_, et
-non pas _Thomas Du Clenier_, sans en excepter l’édition invisible de
-1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre
-près: mais il est besoin de dire que le _v_ consonne s’écrivoit, en
-1537, comme l’_u_ voyelle, et que la figure de la lettre _u_ et celle
-de la lettre _n_, qui se confondent si facilement dans notre écriture
-cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression
-gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette
-question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait
-que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges
-de l’anagramme.
-
-Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer
-cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens
-de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes
-investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller
-des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait
-comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je
-ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter
-à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi
-Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez
-riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette
-obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que
-l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir
-à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas
-oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement
-processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous.
-C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat
-dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas
-pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement
-cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique,
-qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des
-lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé
-de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains
-dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de
-suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et
-de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.
-
-L’imitation de Lucien est si sensible dans le _Cymbalum Mundi_, qu’il
-n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du
-sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu
-cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à
-l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être
-pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et
-parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le
-_Cymbalum Mundi_!
-
-Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise.
-Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes
-commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le
-livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au
-cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux
-volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler
-quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne
-vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec
-ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de
-la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il
-vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer
-que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent _Byrphanes_ et
-_Curtalius_, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les
-avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court.
-Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse
-d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les
-hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant
-je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs
-aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour
-le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu,
-qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent
-à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée,
-dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré
-qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit
-difficilement de mon esprit.
-
-Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et
-qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher
-immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second
-dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action
-se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est
-pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de
-l’hostellerie du _Charbon blanc_, où il avoit bu un vin exquis;
-c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis
-tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si
-fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné
-au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est
-en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la
-compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués
-autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il
-en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur
-céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a
-mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre,
-où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en
-a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun
-d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici,
-selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de
-ceux qui cherchent la _pierre philosophale_, et c’est en effet le
-sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup
-de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que
-cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de
-tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et
-de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se
-fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx
-estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la
-chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec
-les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des
-alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du _Cymbalum
-Mundi_? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est
-la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette
-allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine
-d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme
-l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes
-opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire?
-Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est
-_Cubercus_ ou Bucerus, c’est _Rhetulus_ ou Lutherus, les deux chefs,
-divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est _Drarig_ ou
-Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci
-est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se
-contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité
-n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse.
-Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée.
-
-Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux.
-Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si
-méchamment remplacé par les _Institutes_ et les _Pandectes_. Jupiter
-vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire
-promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui
-aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon
-serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il
-pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes
-choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car
-il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous
-les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché,
-Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une
-fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare
-ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies
-scènes de _la Tempête_ et du _Songe d’une nuit d’été_, dont la seconde
-a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel.
-Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme,
-et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de _Célia
-vaincue par l’Amour_, et les éloquentes doléances du _Cheval qui parle_.
-
-L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve.
-Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est
-rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent
-la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler.
-Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi
-les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse,
-et, quoique _n’étant que d’un simple chien_, elles méritent toute
-l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue
-la jolie fiction des _Nouvelles reçues des Antipodes_, où la vérité
-menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne
-lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions
-familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en
-poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois
-humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la
-moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un
-grand homme.
-
-Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers
-méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par
-son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne
-justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est
-fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles
-insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits
-sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette
-conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons
-pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut
-seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence
-que celui de la réflexion.
-
-Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son
-ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation
-qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne
-possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est
-un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement
-accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et
-celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce,
-et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une
-multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit
-sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits.
-
-Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est
-la date d’une édition du _Recueil_ de ses œuvres, publiée in-8^o, à
-Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la
-reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu _Recueil
-des œuvres de Des Periers_ est loin de justifier les promesses de son
-titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la
-défense de Marot, ni la traduction de l’_Andrie_, et on comprend à
-merveille qu’il ne peut pas contenir le _Cymbalum Mundi_. Antoine Du
-Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer
-qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il
-a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne
-quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit.
-«D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien
-cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation
-Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les
-conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses
-études en médecine. Le _Recueil des œuvres_ de Bonaventure Des Periers
-se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize
-pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du
-_Lysis_ de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et
-naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en
-prose, intitulée _Des Mal-Contens_, et adressée à Pierre de Bourg,
-Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six
-pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur
-avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est
-déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est
-déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.
-
-La troisième et dernière pièce de prose du _Recueil_ de Des Periers
-n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication.
-Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son
-histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec
-peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit
-expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme
-vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir
-à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les
-vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On
-peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien
-de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède
-quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de
-chambre et sa maîtresse? _Honny soit qui mal y pense._
-
-Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui
-assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près
-de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue
-comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par
-quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est
-évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant
-de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne
-sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit
-ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La
-Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers
-de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent
-dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur
-de leur sujet:
-
- .... Vous donc, jeunes fillettes,
- Cueillez bientôt les roses vermeillettes
- A la rosée, avant que le temps vienne
- Les dessécher: et tandis vous souvienne
- Que cette vie, à la mort exposée,
- Se passe ainsi que roses ou rosée.
-
-Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes,
-qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes
-idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une
-apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir
-de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde
-partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée,
-est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en
-édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le
-prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des
-livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique
-doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont
-les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que
-le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à
-leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable:
-l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets
-du monde ne rapporte pas d’intérêts.
-
-L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre
-chronologique des publications est beaucoup moins connu que les
-précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller
-dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on
-appelle les _Ana_, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver
-quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet
-et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie
-de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique
-des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à
-Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette
-question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la
-rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un
-titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est
-en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance
-à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4^o
-de 112 pages, intitulé: _Discours non plus mélancoliques que divers,
-de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la
-manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes_. Personne
-n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre
-là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les
-_Discours_ se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent
-pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai
-lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le
-fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence
-que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si
-j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité
-nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres
-soucis.
-
-Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant à Montpellier, en
-1544, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques
-de cet admirable écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention
-dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à Paris, en 1556 ou
-1557, prêt à commencer d’assez longs voyages en Italie, en Suisse et
-en Savoie. Il étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire
-de son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux ans auparavant,
-et y préparer la publication des ouvrages inédits de Des Periers, qui
-parurent, en effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite
-lui avoient procuré des relations suivies avec les gens de lettres et
-les libraires d’un grand nombre de villes, mais plus particulièrement
-de Lyon et de Poitiers, où il avoit plus long-temps résidé que
-partout ailleurs. Les _Discours_ dont nous nous occupons maintenant
-furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit à Poitiers, et
-les _Nouvelles Récréations_ à Robert Granjon, qui imprimoit à Lyon.
-Pelletier, disposé à s’expatrier, ne pouvoit se dispenser de rendre
-ce dernier devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même
-assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps d’accomplir
-cette obligation, si la réprobation fatale qui pesoit sur l’auteur du
-_Cymbalum Mundi_ avoit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier
-ait introduit dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes de
-Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle à supposer et facile à
-comprendre. Il est encore moins douteux qu’il ait saisi cette occasion
-de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient
-de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur peu d’étendue.
-Malheureusement pour Pelletier et Denisot, leur part n’est pas
-difficile à retrouver dans les pages si spirituellement pensées et si
-vivement écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne,
-au moins parmi ses contemporains. Quant au bonhomme Élie Vinet, il
-n’a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye
-repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de ces
-_Discours_, où il est traité de l’art de faire les cadrans, avec celui
-d’un livret qu’Élie Vinet a composé sur la même matière. Des Periers,
-comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans les questions les plus
-sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. Le Des
-Periers du _Cymbalum Mundi_ est bien le Des Periers des _Contes_, et
-tous deux sont le Des Periers des _Discours_. Pour retrouver quelque
-chose de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à
-Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre jusqu’à l’auteur inconnu
-du _Moyen de parvenir_, qui n’étoit pas encore né. Il se distingue
-d’ailleurs de l’un et de l’autre par la vigueur adulte de son style
-sans pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit déjà
-des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes
-du second, et qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui
-le caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme
-qui joint assez d’esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir
-lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec
-la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin d’être
-savant pour être quelque chose. C’est, si l’on veut, la fatuité d’un
-homme du monde qui s’est acquis le droit de railler les pédans par des
-études plus fortes que les études des pédans, et qui ne se mêle à leurs
-débats que pour leur en laisser le ridicule. C’est surtout l’instinct
-du conteur aimable qui fait volontiers rentrer l’historiette jusque
-dans ses parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant
-qui fait consister la sagesse à rire de toutes choses. On mettroit
-à l’alambic tous les lourds ouvrages de Nicolas Denisot, de Jacques
-Pelletier et d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de Des
-Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des
-Periers ne peut pas être soutenue.
-
-Les _Discours_ de Des Periers (qu’on me permette de convertir cette
-hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d’écrits que l’on
-connoissoit alors sous le nom de _Diverses Leçons_, et qui aboutirent,
-sans beaucoup varier dans leur forme, au livre le plus éminent de
-notre ancienne littérature, les _Essais_ de Montaigne. La philosophie
-sérieuse a moins de part aux _Discours_ qu’aux _Essais_, ou plutôt
-elle y est déguisée sous une ironie si fine et si railleuse, que bien
-peu d’esprits pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est
-un ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement appliqué aux
-études historiques et littéraires, à la grammaire et à l’archéologie.
-L’érudition ne s’étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi
-aimable que dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne
-est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, si
-mal connue jusque là, y est traitée avec une pénétration exquise; les
-traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans, dont
-l’opinion s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous un
-point de vue moqueur qui en détruit le prestige. Rien ne se rapproche
-autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du
-persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipation
-sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut degré de
-raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours pur, jusque dans son
-affectation badine. J’en citerai pour exemple, et non sans dessein, un
-passage où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient les
-vers de Térence:
-
-«Puisque nostre langage actuel est sans quantité (je diray quelque jour
-ce que j’y en trouve, s’il plaist à Dieu), quand nous venons à parler
-les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits
-langages, que nous n’avons pas naturellement, si nous n’y estudions
-bien à bon escient, et ne l’apprenons de ceux qui ont naturels tels
-langages. Voyla pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en
-parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu’il n’y a plus
-de gens qui parlent naturellement ces langages dont on puisse ouïr la
-vraye prononciation, et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont
-muets, comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers
-latin, je vay voir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des mots
-que je veus mettre en mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne
-cognois que la première syllabe d’_arma_ soit longue et l’autre courte,
-sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque autre ancien d’authorité.
-Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux
-syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant,
-ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature (ne me venez icy
-sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à
-Romme, hommes, femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient le
-langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient
-_arma_, la première syllabe longue, et la seconde courte: et Virgile,
-incontinant qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice,
-et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque.
-Que si quelqu’un doute de ce que je dy, qu’il ailhe lire le troisième
-livre de l’Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce
-grand _Domine_, _alias_, grand _magister_ de nostre pays, qui a voulu
-adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui son ramage
-à Romme, devant les poissonnières qui vendoient les bonnes huistres
-à Lucule, elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif,
-quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, que je suis tout
-estonné de la mervelheuse audace d’un Espagnol, d’un Gaulois, de
-quelques Alemans et Italiens, qui en nostre temps ont osé entreprendre
-de corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, qui ne
-sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en
-ce latin, osés-vous mettre là la main? J’entends bien que les anciens
-escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à
-mervelhes qu’il fus rabilhé: mais qui est celui-là qui aujourdui le
-pourroit faire, et _laudabimus eum_? Lessés cela, quenalhe, et vous
-allés dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: et s’il y
-a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en
-tels livres que voudrés, mais n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce
-langage coulant et commun de Romme ne passoit point des syllabes, que
-les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils
-se portoient? et au contraire, si n’estendoit point quelquefois les
-courtes? Davantage ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de
-Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation
-des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant
-plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite pour faire rire
-les assistans? Je pren le cas que le comique faisant parler yvroigne
-qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une folete
-chamberiere d’estrange païs, un vielhard tout blanc, tremblant, aie
-tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps aus
-vers, de sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque,
-ou un trochæe en un iambique, tu me viendras incontinant faire là du
-corrigeart, et gaster ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire.»
-
-L’Espagnol dont il est question dans cette piquante et judicieuse
-diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit
-publiquement à Lyon, pendant les deux dernières années de la vie de
-Des Periers, le _Terentius pristino splendori restitutus_, publié peu
-de temps après, et cette circonstance a toute la précision d’une date.
-Plusieurs autres passages des _Discours_ marquent, en effet, qu’ils
-furent composés à Lyon, et vers la même époque. Mais ce qui les donne
-incontestablement à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il n’y
-avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore qui écrivît dans
-ce goût. La singulière dissertation sur _la manière d’entoucher les
-lucs et guiternes_, si bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et
-de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art,
-qui étoit un des divertissemens favoris de Des Periers, avoit contribué
-à ses succès. C’étoit donc à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire.
-Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté
-libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers lui-même?
-Les savans artistes qui s’occupent des vicissitudes et des progrès
-de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Des Periers a
-contribué, comme je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce
-n’est pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, c’est
-qu’il a contribué au perfectionnement de la langue, et qu’il est
-fâcheux qu’une édition complète et bien soignée de ses _Œuvres_
-ait manqué jusqu’ici à notre bibliothèque classique. On y viendra,
-peut-être, quand la littérature du siècle, fatiguée de produire pour
-le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En
-attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses, les romans
-intimes et les feuilletons.
-
-Les _Nouvelles Récréations et Joyeux Devis_ de Des Periers, le dernier
-de ses ouvrages posthumes, dans l’ordre de publication, parurent à
-Lyon en 1558, petit in-4^o, au même instant où paroissoit à Paris, par
-une remarquable coïncidence, l’_Histoire des Amants fortunez_, mise au
-jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. C’est ici la première édition
-des _Nouvelles_ de Marguerite de Valois, mais fort différente de la
-seconde, publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et
-par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte,
-et par une circonstance bien plus digne encore de considération:
-c’est que, suivant les expressions de Gruget, «le nom de Marguerite
-y est obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement,
-et le lecteur sera probablement de mon avis, s’il se rappelle les
-circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages
-furent composés.
-
-J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis long-temps
-un des divertissemens habituels des soirées de la haute société
-françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout
-le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit
-certainement contribué comme les autres, dans le cercle brillant
-qu’elle dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les
-compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une
-cour indulgente, ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée;
-les autres se conservoient, au contraire, avec soin, et devenoient
-peu à peu les matériaux d’un livre qui n’avoit plus besoin que d’être
-revu par un secrétaire intelligent. L’ajustement de ce travail à un
-cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort
-de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi
-que l’_Heptaméron_ ne s’est pas formé autrement. Qu’est-ce donc que
-l’_Heptaméron_, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez
-la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire
-par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure Des Periers
-lui-même, qu’il est si facile d’y reconnoître? Marguerite n’y est
-pas méconnoissable non plus, car elle avoit son style à elle, comme
-tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les génies
-les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs
-paroles. Le style de Marguerite n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut
-de beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à
-la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, lourd et mystique.
-Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique,
-pittoresque et original de Des Periers, qui ne peut se confondre avec
-aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun
-autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux de l’_Heptaméron_
-qui portent ce caractère sont donc l’ouvrage de Des Periers, et la
-propriété ne lui en seroit pas plus assurée s’il les avoit signés un
-à un, au lieu d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale
-maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de la portée d’esprit
-de La Monnoye n’ait pas constaté cette différence ou consacré cette
-restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d’une
-édition ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive
-des autres écrits de Des Periers saura bien le retrouver dans celui-ci.
-Il n’y a pas moyen de s’y tromper.
-
-La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons
-dans le monde littéraire, comme dans tout le reste du monde social,
-ne permettoit pas aux amis de Des Periers de publier les _Contes_
-que l’_Heptaméron_ n’avoit pas recueillis, tant que l’_Heptaméron_
-n’avoit pas paru. L’hommage de la collection entière étoit bien dû à
-Marguerite, puisque ses principaux auteurs étoient ses _domestiques_ ou
-ses amis, titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain point,
-dans le sens comme dans l’étymologie, mais dont notre aristocratie
-bourgeoise n’a pas compris les rapports. Il falloit donc que les
-éditeurs de Marguerite et les éditeurs de Des Periers s’entendissent
-avant tout sur la composition de leur recueil respectif; et c’est
-apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer à Paris avec
-Boaistuau, quand Denisot fut mort; les contes qui furent écartés ou
-repoussés, quelquesuns pour leur brièveté, quelques autres pour
-leur licence, un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient s’assortir
-au caractère convenu de l’interlocuteur, et le plus grand nombre,
-peut-être, parce qu’ils avoient perdu le piquant de l’anecdote et
-le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux _Nouvelles Récréations
-et Joyeux Devis_, où ils ne figurent pas mal. Quant aux droits de
-l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris assez de part à cette
-œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès,
-n’hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure
-Des Periers, qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons que
-par des inductions dont je vais m’occuper tout de suite que Pelletier
-et Denisot ont quelque chose à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le
-véritable siècle d’or de la probité littéraire, et nos associations
-fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable.
-Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans le code sacré de la
-république des lettres, des mesures préventives contre le vol.
-
-Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette
-coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable.
-Plus j’ai relu les _Contes_ de Des Periers, plus j’y ai trouvé de
-simultanéité dans la forme, dans les tours, dans le mouvement du
-style. Quoiqu’il y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme
-dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde pas
-sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier et à Denisot, qui
-n’ont jamais eu le bonheur de ressembler à Des Periers, si ce n’est
-dans les écrits de Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je
-conviens très-volontiers cependant que Des Periers, mort avant 1544,
-et selon moi en 1539, n’a pas pu parler de la mort du président Lizet,
-décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du
-Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle XXIX). Il en est de
-même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant
-moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous
-deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces phrases: _naguères décédé,
-décédé évesque du Mans_, etc., ne sont autre chose que des incises
-qu’un éditeur soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en
-certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit
-même pas étonnant que les noms propres auxquels Des Periers aime à
-rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms
-plus récens, plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on appelle
-aujourd’hui un intérêt piquant d’_actualité_ aux jolis récits du
-conteur. L’auteur même qui publieroit son ouvrage après l’avoir gardé
-vingt ans en portefeuille, ne négligeroit pas ce moyen facile de le
-rajeunir, et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers s’en soit
-avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue au libraire. Laissons
-donc à Denisot et à Pelletier, puisqu’on en est convenu, l’honneur
-d’une collaboration modeste dans les ouvrages de leur maître, mais
-gardons-nous bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier
-et Denisot avoient pu s’élever quelque part à la hauteur du talent de
-Des Periers, ils n’auroient pas caché cette brillante faculté dans
-les _Contes_ et dans les _Discours_ de Des Periers, eux qui ont vécu
-assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait
-malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il
-n’y a qu’un Rabelais, qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers
-dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y en a mille.
-
-Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que l’on voulût bien
-en conclure quelque chose, c’est que Des Periers est le véritable
-et presque le seul auteur de l’_Heptaméron_, comme des _Nouvelles
-Récréations_. Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute
-pas, et que je partage complètement l’opinion de Boaistuau, qui n’a
-pas eu d’autre motif pour _obmettre_ et _céler_ le nom de la reine
-de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît
-qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin de penser qu’il
-faut effacer le nom de Marguerite du titre de l’_Heptaméron_ pour
-rendre à Des Periers ce délicieux ouvrage. L’_Heptaméron_ appartient
-à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle
-il fut écrit. Il lui appartient _par droit de suzeraineté_, comme les
-_Cent Nouvelles_ appartiennent à Louis XI, qui n’en a probablement
-pas composé une seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle
-autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux
-en les couvrant d’une faveur intelligente, mérite bien ses droits
-d’auteur dans les chefs-d’œuvre de son siècle. Je comprendrois à
-merveille qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde
-fût mise au jour sous ce titre singulier: _Œuvres de Molière et
-de Louis XIV_, car cela seroit juste et vrai. Cette grande et utile
-influence des rois sur la civilisation des sociétés par les lettres est
-d’ailleurs fort passée de mode, et il ne faut pas décourager ceux qui
-seroient tentés de la remettre en honneur.
-
-Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi Des Periers
-n’est-il pas plus connu? Pourquoi s’est-il passé trois siècles entre le
-jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi
-ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si vulgaire et
-si sottement prodigué d’une édition complète? Les Italiens ont par
-douzaine des _quinquecentistes_ illustres, et ils les réimpriment tous
-les mois. Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit guère,
-Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne et Montaigne, et il en est
-deux dont personne n’a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une
-collection bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des Periers, il
-faut la patience d’un bouquiniste et la fortune d’un agent de change.
-Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des
-éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla l’art confus,
-et qui surchargent aujourd’hui de leurs somptueuses réimpressions
-les brillantes tablettes de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des
-Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, manque-t-il
-à toutes les bibliothèques? Pourquoi en est-il de même de ces beaux
-livres françois d’Henri Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si
-ses presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux valu que les
-nôtres? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies avec soin,
-et je les soumettrai hardiment à la librairie lettrée... quand elle
-nous sera revenue.
-
- CHARLES NODIER.
-
-
-
-
- LES CONTES
-
- OU
-
- LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
-
- ET JOYEUX DEVIS
-
- DE
-
- BONAVENTURE DES PERIERS,
-
- VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE.
-
-
-
-
- LES
-
- CONTES ET JOYEUX DEVIS
-
- DE
-
- BONAVENTURE DES PERIERS[1].
-
-
-
-
-SONNET.
-
-
- Hommes pensifs, je ne vous donne à lire
- Ces miens devis, si vous ne contraignez
- Le fier maintien de vos fronts rechignés:
- Ici n’y a seulement que pour rire.
-
- Laissez à part votre chagrin, votre ire,
- Et vos discours de trop loin desseignés[2]:
- Une autre fois vous serez enseignés.
- Je me suis bien contraint pour les écrire.
-
- J’ai oublié mes tristes passions;
- J’ai intermis[3] mes occupations.
- Donnons, donnons quelque lieu à Folie:
-
- Que maugré nous ne nous vienne saisir,
- Et en un jour plein de mélancolie,
- Mêlons au moins une heure de plaisir.
-
-
-
-
-AU LECTEUR[4].
-
-
-Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souvente
-fois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire
-naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate
-oubliance les œuvres exquises d’iceux: desquelles si la connoissance
-nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes
-lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes,
-nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous ose bien persuader,
-ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel
-demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui
-n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu BONAVENTURE
-DES PERIERS, excellent orateur et poète, rester frustrée du los[5]
-qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur
-importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît
-ses autres labeurs être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux
-pourra abbayer[6] à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non.
-Davantage[7], le front tétrique[8] ici trouvera de quoi dérider sa
-sérénité, et rire une bonne fois: tant est gentille la grâce de notre
-auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y
-pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis.
-Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils
-sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin
-n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant de ce discours comme
-d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre
-de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces
-jours tant calomnieux[9] et troublés. Votre office sera, débonnaire
-lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de
-notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en
-si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et
-sérieuses. Adieu.
-
- De Lyon, ce 25 de janvier 1558.
-
-
-
-
-NOUVELLE I.
-
-EN FORME DE PRÉAMBULE.
-
-
-Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10],
-afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément,
-et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche,
-et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour
-vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi
-vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je
-me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car
-c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais
-pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir,
-qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil
-enseignement pour la vie, c’est _bene vivere et lætari_. L’un vous
-baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux;
-l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre;
-l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez
-beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et
-se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous
-tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un
-ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il
-pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose
-qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je,
-si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y.
-Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne
-vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner
-mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai
-bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas
-pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements,
-ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez,
-du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce
-n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne
-ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez
-sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille?
-Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de
-sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine
-de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y
-faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez.
-Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il
-y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix
-et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point
-demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder
-quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des
-difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne
-fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut
-fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut
-Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à
-Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez
-pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes,
-aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les
-laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y
-prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point
-si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès,
-pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous
-conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu
-qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point
-allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise,
-ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner,
-c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre
-les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les
-aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à
-chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages
-de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par
-deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant
-qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le
-safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la
-moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou
-sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout;
-bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me
-veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises,
-et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le
-veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a
-rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez;
-autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et
-damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure,
-il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et
-qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur
-conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères,
-ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop
-appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons,
-et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et
-cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous
-tromperont, ils vous feront lire un _quid pro quod_[25] Voulez-vous me
-croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les
-lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on
-vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles
-orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles
-diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que,
-devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu
-qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se
-réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que
-vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes,
-ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je
-vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi
-sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire.
-Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande
-sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus
-celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une
-antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit
-si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que
-tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se
-fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long
-du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand
-on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit
-tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient,
-dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit
-mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction,
-il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le
-prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il,
-au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez
-point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va?
-dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois
-bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le
-jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien,
-disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.»
-Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité?
-certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes!
-
-
-
-
-NOUVELLE II.
-
- Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite[31].
-
-
-Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un clou contre
-un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et ne disoit mot; car
-il n’avoit point d’autre appréhension[32], sinon qu’il pensoit être
-confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour,
-qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent
-dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et
-qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot là l’a
-mis[33].» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» Caillette répondoit
-bien en son idiotisme: «Oui, oui, ç’ont été les pages.—Saurois-tu
-connoître lequel ç’a été?—Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui
-ç’a été.» L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces
-gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur
-demandant à tous l’un après l’autre: «Venez çà! a-ce été vous?» Et mon
-page de nier, hardi comme un saint Pierre[34]. «Nenni, monsieur, ce
-n’a pas été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi aussi.» Mais allez
-faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette étoit là
-devant, qui disoit en cailletois[35]: «Ce n’a pas été moi aussi.» Et
-voyant qu’ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point
-été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» Et à
-mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer les faisoit passer à côté,
-tant qu’il n’en resta plus qu’un; lequel n’avoit garde de dire oui,
-après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il
-dit comme les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette
-étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, se ç’avoit
-été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on parlât de son oreille:
-de sorte que, quand il vit qu’il n’y avoit plus que lui, il va dire:
-«Je n’y étois pas aussi.» Et s’en va remettre avec les pages, pour se
-faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A
-l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se
-faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire: «Vois-les ci
-venir[36],» qui étoit le plus fier du monde d’être monté sur un beau
-cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes.
-Il piquoit, il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître avec
-lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois pas besogne faite!
-Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce
-maître lui disoit: «Vous n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!...
-Arrêterez-vous?» Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois
-son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; mais le cheval
-se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet le piquoit à grands
-coups d’éperon: il lui haussoit la bride, il la lui secouoit; et
-cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez pas! disoit son maître.—Par
-le sang-Dieu! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce
-méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas
-demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a envie de s’ébattre,
-quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seroient
-heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas
-connoître qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde.
-Il y avoit un autre fol, nommé Polite[37], qui étoit à un abbé de
-Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l’heure[38],
-M. l’abbé avoit une belle garse toute vive couchée auprès de lui,
-et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls
-par les pieds du lit; là il trouve premièrement un pied de créature
-humaine: il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce pied?—Il est à
-moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est encore à moi.» Et ainsi qu’il
-prenoit ces pieds, il les mettoit à part, et les tenoit d’une main; et
-de l’autre main, il en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui
-est-il?—A moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, va,
-tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à moi.—A tous les diables
-soit le moine! dit Polite; il a quatre pieds comme un cheval.» Et bien
-pour cela, encore n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet
-et Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt et
-quatre font le tout[39]. Or çà, les fols ont fait l’entrée. Mais quels
-fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à
-m’écouter; et cettui-là, le troisième; et l’autre, le quatrième. Oh!
-qu’il y en a! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons
-chercher les sages; éclairez près, je n’y vois goutte[40].
-
-
-
-
-NOUVELLE III.
-
- Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara
- les chanoines à leurs potages.
-
-
-En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui
-servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et
-qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien
-venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à
-souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit
-qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit
-cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur,
-vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans;
-il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le
-vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous
-autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un
-des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun
-d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit
-chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te
-récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.»
-Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit
-toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une
-voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu
-auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y
-avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et
-pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et
-qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils
-avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère;
-mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces
-belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps
-se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il
-faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs
-tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en
-chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux,
-selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou
-à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient
-rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant
-qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps,
-son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il
-se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce
-faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis
-qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir
-plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de
-plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en
-vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils
-lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa
-maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit
-à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois
-à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit,
-mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles
-paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal
-soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur
-cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce
-basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du
-dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux
-varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me
-fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien
-envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient,
-il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit
-expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus
-pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre
-leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite.
-Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un
-chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf
-poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre
-bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent
-pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage
-vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre,
-qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit
-toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne
-se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et
-nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres?
-non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!»
-à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors
-ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder.
-«Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites
-tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que
-ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que
-je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait
-accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger
-chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs,
-dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils
-empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien
-couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais,
-dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu
-pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est
-bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne
-fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part
-soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et
-vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand
-vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.»
-Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils,
-c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais
-cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux
-qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait
-accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents.
-Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils
-firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses
-requêtes et importunités du temps passé.
-
-
-
-
-NOUVELLE IV.
-
- Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.
-
-
-Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement
-bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus
-fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie:
-il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux
-dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les
-plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels
-le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en
-public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de
-bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean
-ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit
-toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints
-d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien;
-l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église,
-auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les
-folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et
-qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en
-étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que
-ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent
-contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui
-remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement
-supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le
-voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne
-s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu
-un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été
-pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais
-n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point
-mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit
-réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait,
-envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que
-ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne
-fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter
-une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de
-temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien
-j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te
-trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un
-homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te
-ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si
-mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il
-ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si
-bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je
-suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse,
-ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna
-du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire
-comme l’éveque du _Courtisan_[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit
-engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine
-réponse qu’il lui fit: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce
-alia quinque superlucratus sum._ (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard
-a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55]
-en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on
-ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes
-qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est
-un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il
-ne l’étoit point.
-
-
-
-
-NOUVELLE V.
-
- Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon
- mot à leurs maris la première nuit de leurs noces.
-
-
-Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne
-maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois
-filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite
-eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées
-sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en
-bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de
-recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire
-étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et
-d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin
-du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser
-avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas
-de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république.
-Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres;
-qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se
-laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le
-cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose
-de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour
-toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée
-et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent
-gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à
-jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel
-jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent.
-Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le
-ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen
-de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère,
-lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt
-abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur
-est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun
-de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût.
-Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face;
-mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de
-cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à
-cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand
-elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée
-à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur
-de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement
-d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds
-sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce
-pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit;
-peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa
-sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut
-qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père
-le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui
-croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint
-à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en
-faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te
-portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La
-fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père
-print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne
-aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant
-qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit
-fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais
-il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler
-à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison
-étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire
-prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût
-bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que
-l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre
-encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et
-puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie
-pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée.
-Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu
-à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère,
-à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce
-qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit
-bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit
-audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi,
-lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut
-audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit
-en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez
-tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre
-tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y
-avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de
-passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint
-homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce
-que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement
-avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles
-en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est,
-qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois
-frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour
-venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des
-trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons,
-toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire
-de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté,
-comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en
-la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance
-chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes
-et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages
-furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et
-leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le
-père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire
-ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois,
-et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de
-ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais
-n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une
-bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes
-trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je
-vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne
-chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de
-quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit
-aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux,
-n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant,
-que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore
-fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par
-faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure
-que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps
-passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je
-vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la
-première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents
-écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre
-cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles
-aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot
-elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents
-écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant
-que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à
-dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font
-grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les
-trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui
-de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et
-partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas:
-qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il,
-les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant:
-«Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant,
-trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange
-est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de
-la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas
-le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne
-vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain
-elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui
-lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. _Quæritur_[71] à laquelle
-des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez,
-et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles
-devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en
-avoir chacune deux cents, _propter mille rationes, quarum ego dicam
-tantum unam, brevitatis causa_; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont
-je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient
-de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait.
-_Ergo in tantum consequentia est, in barbara_[73], ou ailleurs. Mais
-cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de
-celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe?
-Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et
-ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et
-de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous
-fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être
-cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs,
-mille avantages à cause d’elle. _Pantagruel_[74] le dit bien. Mais je
-ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en
-laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire.
-
-
-
-
-NOUVELLE VI.
-
- Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une
- remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.
-
-
-Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au
-vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il
-étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif
-à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les
-nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute.
-Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées
-de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé,
-peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour,
-il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant
-toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les
-plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de
-grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes
-nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit
-à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le
-roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère,
-en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et
-de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été
-assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print
-envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune
-et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et
-moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé,
-et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement
-qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle
-eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle
-sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien
-qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de
-visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès
-des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs
-ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel
-elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul,
-en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils
-se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres,
-entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune
-femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour
-entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en
-avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience,
-songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie
-qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si
-jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en
-tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un
-desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la
-rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser
-qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses
-parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit
-semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit,
-c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il
-y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il
-fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de
-sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en
-demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût
-garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur;
-autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir,
-qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de
-bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit
-à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui
-le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne
-sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit
-estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen,
-lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta
-une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux
-en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une
-issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un
-huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il
-fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une
-galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté,
-il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux
-parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour
-celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent
-dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire
-ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez
-combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai
-eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit
-marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois,
-quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au
-bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu
-depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels
-m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens,
-qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir:
-chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse
-aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut
-mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en
-avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils
-pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait
-faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille,
-pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous
-en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et
-leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus
-commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne
-vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire
-secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre
-moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et
-en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son
-fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son
-mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que,
-dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses
-plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien
-et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le
-personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et
-des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose
-de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui
-donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de
-moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer
-d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son
-nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé;
-car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant
-bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre
-ne vaut rien sans clerc[82].
-
-
-
-
-NOUVELLE VII.
-
- Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au
- saint-père; et comme il s’en aida.
-
-
-Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde,
-après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il
-ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire
-que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que
-beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers,
-lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel,
-après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta,
-et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il
-allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son
-évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler
-les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant
-d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit
-incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que,
-quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape,
-il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien
-il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme
-trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule
-sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son
-conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape,
-quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin;
-que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car,
-pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86],
-de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt
-apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je
-t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras
-dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.»
-Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois
-mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le
-pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_.
-Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où
-êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi
-sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans
-aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en
-reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou
-vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en
-la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le
-chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve,
-Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il
-les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le
-beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà
-bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas
-demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son
-mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit
-aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût
-possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien
-montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme
-ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une
-église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il
-entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve,
-Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et
-Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu
-de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un
-clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et
-poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise
-d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut
-noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux
-papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel
-il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement:
-_Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater
-Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et
-lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en
-disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le
-pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de
-sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui
-demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout
-de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât.
-A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son
-cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna
-bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa
-provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas
-la manière d’en user.
-
-
-
-
-NOUVELLE VIII.
-
- De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à
- une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.
-
-
-Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de
-bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel
-par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme
-un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux,
-simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un
-peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et
-si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le
-potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda
-lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle
-seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage
-respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit.
-Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa
-fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La
-marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant
-le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle
-vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une
-libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit
-pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à
-l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y
-accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant,
-et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne
-heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de
-ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le
-bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se
-cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie
-que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96].
-Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier,
-s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte
-de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire
-ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus
-grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie
-qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte
-droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien
-venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et
-de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement,
-survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante!
-je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te
-robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à
-tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace
-s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout
-ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne
-bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme,
-subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en
-votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres
-et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous
-n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre
-pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire
-une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne
-vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en
-faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son
-lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu
-pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure,
-pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère,
-et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.»
-Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers
-son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette
-bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace,
-lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et
-en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement
-énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles
-de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les
-draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte
-après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs
-qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du
-reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire
-Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement
-échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui
-avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit
-de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma
-paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que
-de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son
-maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin,
-lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies
-nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_.
-Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les
-eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir
-votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.»
-
-
-
-
-NOUVELLE IX.
-
- Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent
- promptement.
-
-
-Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, et que ses
-facéties tiennent lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de
-lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la
-cour de son roi: et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer
-argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu
-d’autres que lui se fussent avisés[104]. «L’un, dit-il, sire, est de
-faire votre office alternatif, comme vous en avez fait beaucoup en
-votre royaume: ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d’or,
-et plus.» Je vous laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y
-assistoient rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol
-en sa haute game[105], lui demandèrent: «Eh bien! maître fol, est-ce
-tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?—Non, non,
-répond le fol se présentant au roi; j’en sais bien un autre aussi bon
-et meilleur: c’est de commander, par un édit, que tous les lits des
-moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les
-deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le roi lui
-demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres moines quand on leur
-auroit ôté tous leurs lits?—Avec nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi,
-il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon
-eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit bien une
-demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, disoit ce fol, qu’à cette
-fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en
-beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des
-religieuses.»
-
-
-
-
-NOUVELLE X.
-
- Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en
- servir, et de son clerc qui la lui essaya.
-
-
-Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant pas encore passé
-quarante ans, et avoit toujours été assez bon compagnon, dont il lui
-tenoit toujours, tellement qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre,
-et lui fâchoit d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de
-bonne emploite[106]. Toutefois, et nonobstant, il prenoit patience, et
-trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il pouvoit, faisant œuvre de
-charité, c’est à savoir: aimant la femme de son voisin comme la sienne;
-tantôt revisitant les procès de quelques femmes veuves et autres qui
-venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en
-trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. Mais quand
-il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit
-fâcheux; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d’aguetter[107]
-ses commodités, comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer
-chez ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé.
-Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. Parquoi il se
-délibéra d’en trouver une pour son ordinaire. Et lui souvint qu’à
-Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de
-l’âge de seize à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une
-pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse
-étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle fût assez belle
-de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant
-ouï autrefois un proverbe qui dit: _Sage ami, et sotte amie_. Car
-d’une amie trop fine, vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue
-toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups
-quelque argent de sous l’aile[108]: ou elle veut être trop brave, ou
-elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court,
-mon procureur, un beau temps de vendanges, alla à Arcueil et demanda
-cette jeune garse à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en
-avoit point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit bien,
-et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, qui
-entendit bien que vouloient dire ces paroles, n’en fit pas pourtant
-grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille,
-contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche
-prochain; ce qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle
-fut toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore
-vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui parloit encore de
-rien; mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un
-peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements,
-afin qu’elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc
-en sa maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car,
-au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner en la
-ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, il commence à se
-faire avec elle, lui demandant d’ond elle étoit, et lequel il faisoit
-meilleur aux champs ou à la ville: «M’amie, dit-il, ne vous souciez de
-rien; vous ne pouviez pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez
-pas grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec lui. Or
-çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore dit pourquoi il
-vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais ma mère m’a bien dit que je le
-servisse bien, et que je retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je
-n’y perdrois rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit
-vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit tout ce
-que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M’amie,
-quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit
-laisser faire au clerc tout ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est
-tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de
-son maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement,
-les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni leur maître ne
-leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit au village.» Et
-le clerc le disoit de tel escient, que la pauvre garse n’eût osé
-faillir à le croire, quand elle oyoit parler d’apprendre à bien servir
-son maître. Et répondit au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une
-contenance toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» disoit-elle.
-Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que son cas ne se portoit
-pas mal, vous commença à jouer avec elle; il la manie, il la baise.
-Elle disoit bien: «Oh! ma mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon
-clerc la vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit
-folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous
-renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: qu’il étoit
-aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les
-heures que le clerc trouvoit sa commodité. Ce pendant que le procureur
-attendoit que la garse fût déniaisée, son clerc prenoit cette charge
-sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait
-accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en
-meilleur point[109], tant à cause du bon traitement que parce que les
-belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison qu’elle faisoit
-fourbir son bas), eut envie d’essayer s’elle se voudroit ranger au
-montoir[110]; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque
-sac; lequel, d’aventure, venoit d’avec Gillette de dérober un coup en
-passant. Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer avec
-elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la cotte. Elle lui rioit
-bien, car elle avoit déjà apprins qu’il n’y avoit pas de quoi pleurer;
-mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui
-lui tenoit encore, principalement devant son maître. Le procureur la
-serre contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre
-sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de fort près,
-la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: «Oh! monsieur, je
-vous remercie, nous en venons tout maintenant, le clerc et moi.» Le
-procureur, qui avoit la brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans
-le noir[111]; mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit
-commencé de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc eut
-son congé pour le moins.
-
-
-
-
-NOUVELLE XI.
-
- De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son
- voisin[112].
-
-
-Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu
-que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement.
-Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que
-les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux
-dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement
-belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113];
-mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui
-fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte
-seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui
-prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents
-qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien
-voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine,
-comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit
-de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme
-elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle
-se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit
-pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes
-ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny
-m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier
-enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement
-en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi,
-que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que
-votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore
-quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu
-beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont
-été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de
-leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère
-sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est
-allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus
-tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura
-qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront
-qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux
-femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.»
-La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon
-Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en
-est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit
-le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour
-de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne
-ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ
-les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous
-fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la
-bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit
-brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit
-beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion,
-elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta
-gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna
-assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit:
-«Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116],
-ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en
-ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari
-a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut
-bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une
-chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée
-cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en
-folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous
-m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez
-allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les
-enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle:
-demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt
-qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est
-la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il
-ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari
-ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci?
-dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous!
-dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il
-vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil
-il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à
-l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent
-coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans,
-qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose
-qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il
-dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant
-tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait;
-car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser
-pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la
-charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses
-enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE XII.
-
- De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme
- étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le
- procureur se vengea de Fouquet.
-
-
-Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre
-lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville
-même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre
-le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à
-dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque
-chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs,
-Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit
-qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour
-connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles
-demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux,
-qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son
-procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi,
-lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit
-voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou
-achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il
-n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du
-temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui,
-tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son
-maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois
-bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand
-respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour,
-vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A
-l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte,
-et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper.
-Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en
-allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient,
-disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître
-en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que
-dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et
-bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit
-le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans
-moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.»
-Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux
-qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur,
-dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il
-faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien!
-dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon
-homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous
-que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et
-est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut;
-autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir
-s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne
-parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où
-étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si
-haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus
-haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent
-en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent
-été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé
-de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner
-ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit
-allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre;
-et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte.
-Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu
-soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici,
-il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu
-merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami,
-êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.»
-Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il
-avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien
-incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva
-bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la
-ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui
-n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des
-fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez
-bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant
-bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui
-demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt;
-et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet
-pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer
-au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de
-deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi
-rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et
-puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu
-de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère,
-je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est
-tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il
-en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils
-font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller
-au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce
-pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût
-bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé,
-on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre
-et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet,
-j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette
-heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa
-mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne
-fait pas bon se jouer à son maître.
-
-
-
-
-NOUVELLE XIII.
-
- D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit
- en quelle jambe c’étoit.
-
-
-Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux
-écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le
-rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels
-quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un
-petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide!
-ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent
-force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou
-quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier,
-pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté,
-l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre
-ses hauts cris, il dit à son _famulus_, qui avoit nom Corneille: «Viens
-çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et
-qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que
-ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces
-nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent
-voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent
-étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux
-d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements,
-en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort,
-qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent
-découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne
-trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de
-blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon
-ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main,
-il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où
-est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh!
-ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande
-où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit:
-«Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit
-rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là
-où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut
-donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien
-que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais
-elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend
-rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve
-rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf
-m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand
-le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la
-muraille?—Oui, _domine_, ce disoit le _famulus_.—C’est donc en cette
-jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis
-que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit
-malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger,
-et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier
-appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez
-avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.»
-
-
-
-
-NOUVELLE XIV.
-
- Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une
- potée de lait au marché[132].
-
-
-Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se
-promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de
-nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout
-leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit
-plus proprement dire _art qui mine_ ou _art qui n’est mie_[134]. Et
-ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une
-potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit
-deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine
-d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de
-poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner;
-ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus,
-dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient
-grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt
-sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient
-douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau
-poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et
-feroit _hin_. Et en disant _hin_, la bonne femme, de l’aise qu’elle en
-avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain;
-et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et
-voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et
-son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont
-bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné,
-congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un
-alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.
-
-
-
-
-NOUVELLE XV.
-
- Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi
- les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.
-
-
-La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout
-de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137]
-la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un
-livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les
-philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent
-point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne
-et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle
-a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les
-peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter,
-emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux
-mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa
-fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette
-pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse
-propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme
-nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de
-les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre,
-de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le
-circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque
-demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à
-peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi
-grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit
-faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et
-quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large
-pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put.
-Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette
-sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits,
-commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir
-les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines,
-caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous,
-tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour
-faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en
-la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve,
-laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent
-contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret,
-et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent
-qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le
-fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les
-diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à
-ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le
-monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143],
-et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et
-que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait,
-soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais,
-drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois,
-gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh!
-qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit
-toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient
-point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers,
-étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un
-paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse
-fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que
-les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en
-réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une
-ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu
-où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y
-faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte
-de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit
-en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que
-ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire
-cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et,
-pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles;
-tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint
-tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel
-l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en
-fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y
-eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh
-Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors
-envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés
-contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est
-la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible
-et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait
-l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son
-malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve
-et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de
-ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle
-étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la
-connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce
-qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il
-y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y
-en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï
-parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient
-été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils
-eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient
-réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de
-la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ
-cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables
-étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les
-tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été
-fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de
-coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent
-une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si
-messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris
-ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous
-ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au
-pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que,
-par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir
-les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de
-quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils
-étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où
-ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur
-de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps
-jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles.
-Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens
-dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y
-étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes
-s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur
-avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle
-il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire;
-tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même
-que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant
-enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais
-tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première
-chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes,
-et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer,
-d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils
-purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si
-obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent,
-et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas
-la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour
-empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand
-il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que
-telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un
-diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière
-précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre
-philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire;
-non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent
-pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes
-qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi
-vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce
-don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette
-grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne
-aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes,
-qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser,
-exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces
-méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes
-choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous
-les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent
-mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et
-eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157],
-et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une
-mauvaise femme qu’elle a la tête au diable.
-
-
-
-
-NOUVELLE XVI.
-
- De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit
- le truchement.
-
-
-Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la ville du Mans y
-avoit un avocat qui s’appeloit La Roche Thomas, l’un des plus renommés
-de la ville, combien que de ce temps-là y en eût un bon nombre de
-savants, tellement qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de
-l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit homme joyeux, et
-accordoit bien les récréations avec les choses sérieuses. Il faisoit
-bonne chère en sa maison; et quand il étoit en ses bonnes (qui étoit
-bien souvent), il latinisoit le françois, et francisoit le latin; et
-s’y plaisoit tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa
-chambrière aussi, laquelle il appeloit _pedissèque_[158]. Et quand elle
-n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas lui faire
-interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui disoit: «Grosse pécore
-arcadique, n’entends-tu point mon idiome?» De ces mots, la pauvre
-chambrière étoit étonnée des quatre pieds[159], car elle pensoit que
-ce fût la plus grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit
-quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent levées du
-juc[160]. Mais elle trouva façon d’y remédier; car elle s’accointa de
-l’un des clercs, lequel lui mettoit par aventure l’intelligence de ces
-mots en la tête par le bas; et la secouoit, dis-je, la secouroit au
-besoin; car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit
-que s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un jour de
-par le monde, il fut donné un pâté de venaison à La Roche Thomas;
-duquel ayant mangé deux ou trois lèches[161] à l’épargne[162] avec ceux
-qui dînèrent quand[163] lui, il dit à sa chambrière en desservant:
-«_Pedissèque, serve_[164] moi ce _farcime_ de _ferine_[165], qu’il ne
-soit point _famulé_[166].» La chambrière entendit assez bien qu’il
-lui parloit d’un pâté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot
-de _farcime_; et puis, il le lui montroit. Mais ce mot de _famulé_,
-qu’elle retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il
-vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant d’avoir
-bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à ce clerc, quand ils
-furent à part (lequel, d’aventure, avoit été présent au commandement
-du maître), pour lui demander l’exposition de ce mot _famulé_; mais
-le mal fut, que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui
-dit: «M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et puis,
-que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, car jamais elle
-ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui eût fait. Elle met ce
-pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent pas comme on avoit fait
-à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y
-parut. Le lendemain La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en
-nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du Mans (qui ne
-s’appeloit pour lors que la _Salle_) et leur fit grande fête de ce
-pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter
-ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il avoit passé par bonnes mains. On
-ne sauroit dire si la _pedissèque_ fut plus mal menée de son maître,
-d’avoir laissé _famuler_ ce _farcime_, ou si ledit maître fut mieux
-gaudi[167] de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa
-chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si la chambrière fut
-plus marrie contre le clerc qui l’avoit trompée; mais, pour le moins,
-les deux ne durèrent pas tant comme le tiers; car elle fongna[168] au
-clerc plus d’un jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle
-ne lui prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut
-bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte
-d’appointer[169], le dimanche matin, que tout le monde étoit à la
-grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent ensemble ce qui étoit
-demeuré du jeudi, et raccordèrent leurs vielles comme bons amis. Advint
-un autre jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez un
-de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces quartiers-là
-de manger les uns avec les autres, et de porter son dîner et son
-souper; tellement que l’hôte n’est point foulé[170], sinon qu’il met
-la nappe. La Roche Thomas, qui pour lors étoit sans femme, avoit fait
-mettre pour son dîner seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui
-apporta entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: «Qu’est-ce que
-tu m’_afferes_[171] là, _pedissèque_?» Elle lui répondit: «Monsieur,
-c’est un poulet.» Lui, qui vouloit être vu magnifique, ne trouve pas
-cette réponse bonne, et la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa
-maison, qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «_Pedissèque_!»
-laquelle entendit bien à l’accent de son maître qu’elle auroit quelque
-leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la
-lecture, et lui rapporter ce que son maître lui diroit; car il tançoit
-bien souvent en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas
-lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, _idiote_, _inepte_[172],
-_insulse_[173], _nugigerule_[174], _imperite_[175] (et tous les mots
-du Donat[176]). Quand je dîne à la ville, et que je te demande que
-c’est que tu m’_afferes_, qui t’a montré à répondre un poulet? Parle,
-parle une autre fois en plurier nombre, grosse _quadrupède_, parle en
-plurier nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La
-Roche Thomas!» La _pedissèque_ n’avait jamais été déjeunée[177] de ce
-mot de _plurier nombre_; par quoi elle se le fit expliquer par son
-clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il est marri qu’aujourd’hui
-en lui portant son dîner, quand il t’a demandé que c’étoit que tu lui
-apportois, que tu lui aies répondu, _un poulet_; et il veut que tu
-dises _des poulets_, et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par
-_plurier nombre_, entends-tu?» la _pedissèque_ retint bien cela. De là
-à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien
-voisin (ne sais si c’étoit chez le même de l’autre jour), sa chambrière
-lui porta son dîner. La Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que
-c’est qu’elle _afferoit_. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit
-incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des moutons.» Par cette
-réponse, elle apprêta à rire à toute la présence[178]: principalement
-quand ils eurent entendu qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en
-plurier nombre.
-
-
-
-
-NOUVELLE XVII.
-
- Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire
- son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit
- cardinal se nomma Phelippot.
-
-
-Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de
-Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement
-sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses
-diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit
-une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le
-monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à
-gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta
-à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter
-toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui,
-et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement
-de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute
-gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt
-ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà
-tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un
-prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal,
-ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit
-la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit
-que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire
-_dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la
-bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben,
-il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur,
-dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez
-ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien,
-lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de
-chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur,
-il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander
-avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais
-il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez
-ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin,
-elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit,
-il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185];
-tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer).
-Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous
-mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera
-pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût
-à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus
-que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu
-de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur,
-il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous
-despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous
-voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le
-nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs
-un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de
-li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira
-un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li
-_Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux
-gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit
-voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime
-s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal
-fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier.
-Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de
-Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle
-Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je
-prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et
-qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous
-donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien
-dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En
-bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à
-nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint
-bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla
-bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit
-entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et
-depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de
-contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il
-n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il
-ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit
-voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme
-tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel
-sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant
-aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande
-singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui;
-de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami,
-votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui
-entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère,
-elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par
-là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il
-n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère
-d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur
-print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un
-boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit
-donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez
-d’autres grands biens.
-
-
-
-
-NOUVELLE XVIII.
-
- De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva
- moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame
- Pernette[189].
-
-
-Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de
-çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans
-se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant
-point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de
-femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]),
-desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les
-ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas
-trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été
-l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant
-de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit
-homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis
-par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme
-attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on
-soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus
-grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit
-en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes
-inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues
-que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de
-la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes
-font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent
-à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur
-sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et
-Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant
-les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai,
-pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir
-viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en
-se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il
-étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du
-meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il
-la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la
-mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez
-âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la
-maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente
-à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis
-bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de
-grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la
-baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur:
-vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à
-dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner,
-sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La
-vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant
-qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il
-est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il
-soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il
-n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt
-ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc
-aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point
-de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire
-qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin,
-il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience,
-elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre
-ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas
-que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de
-Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter
-et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit
-grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus
-aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs
-factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau,
-adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et
-lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux,
-ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari
-sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux
-pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement
-d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté
-de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette.
-Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la
-grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que
-lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien
-plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en
-devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle
-avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et
-entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil
-en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez
-aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un
-serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles
-ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus
-expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos
-grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit,
-qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur
-en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils
-courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a
-été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour
-avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses
-de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de
-ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que
-vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter
-en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur,
-je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de
-plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne
-serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer
-perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien
-apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention
-aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine,
-assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les
-femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va
-répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si
-n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que
-celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il
-me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune
-devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant
-de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me
-faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous
-m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi,
-et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour
-mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se
-fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un
-cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention
-que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes,
-pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je
-suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois
-faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois
-rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse,
-et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons,
-dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières,
-la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit
-sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les
-avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent
-de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car,
-quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les
-esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous
-aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de
-bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa
-propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a
-puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre
-les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur
-en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui
-a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que
-d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je
-fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur,
-quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand
-signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une
-même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi,
-ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas
-l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le
-bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je
-vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous
-aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien
-n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux
-cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir
-ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas,
-qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires
-en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire;
-si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de
-mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et
-autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit
-tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien
-de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort
-avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit
-toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui
-lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes
-entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami,
-jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant
-en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont
-Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint,
-comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu
-d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour
-aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et
-qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque
-sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire
-Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon
-que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait
-toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent
-cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle,
-dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite
-fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame
-Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau
-crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y
-va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son
-ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se
-dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où
-pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir
-de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et
-tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame
-Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire
-sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient,
-et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous
-ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu,
-et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le
-diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit
-point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis
-bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme
-cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.»
-Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait
-une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon
-l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir
-dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car
-combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce
-fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne
-s’éteint pas pour l’eau de la rivière.
-
-
-
-
-NOUVELLE XIX.
-
- De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille;
- et du dîner qu’il donna à ses amis.
-
-
-Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206],
-plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère
-décédé[208], abbé de Saint-Victor _prope muros_[209]. Et parce que
-c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles
-causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop
-expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur;
-et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué,
-craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne
-faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour
-aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur
-le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit
-aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire:
-«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].»
-Quand le président entendit parler de _pareille_ (pour laquelle
-honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat
-tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire
-quelque chose pour lui _à la pareille_. De quoi il fut bien ris. Et
-Dieu sait s’il eût voulu retenir sa _pareille_! Toutefois il dit ce
-qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit _pour la pareille_, le
-conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question
-portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car
-assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne
-plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit
-des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on
-suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment.
-Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même
-plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en
-ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une
-queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212],
-vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «_Pour
-la pareille._» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la
-première fois; car cette _pareille_ étoit encore de fraîche mémoire.
-Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais
-eu patience à M. le président, auquel il devoit cette _pareille_.
-Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de
-bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là
-où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne
-se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous
-familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au
-départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses
-amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres
-un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son
-titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de
-Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de
-chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la
-bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes.
-Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.
-
- Chatelus donne à déjeuner
- A six, pour moins d’un carolus,
- Et Jaquelot donne à dîner
- A plus pour moins que Chatelus.
- Après ce repas dissolu,
- Chacun s’en va gai et fallot:
- Qui me perdra chez Chatelus
- Ne me cherche chez Jaquelot.
-
-
-
-
-NOUVELLE XX.
-
- De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui
- venoit manger son dîner.
-
-
-Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa
-vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé
-une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et
-n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi
-de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa
-petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi
-bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en
-commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop
-riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans
-vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en
-subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de
-rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel
-étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train
-d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la
-chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit
-pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre.
-Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit
-partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair,
-fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le
-plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et
-lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui,
-et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette
-astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et
-en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre
-Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir
-travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table.
-Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en
-venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier,
-qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec
-une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit
-environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte
-bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien,
-donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y
-feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print
-une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt,
-longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit
-à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit
-après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit
-jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si
-vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant
-qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge
-souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier;
-si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXI.
-
- Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que
- deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.
-
-
-A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un
-savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la
-Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie
-joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers
-à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il
-falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il
-fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le
-voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois,
-l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer,
-auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les
-unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la
-valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il
-ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226]
-en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni
-pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils
-en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce
-qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et
-qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour
-l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la
-fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais
-que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a
-quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot!
-il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette
-en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois,
-il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de
-sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur,
-lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre
-Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son
-cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit
-allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et
-venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le
-cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume
-à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre
-homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de
-sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à
-le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose
-qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par
-crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en
-venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit
-de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit
-aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé
-du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque
-carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu
-faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper
-comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230],
-il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et
-ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait
-cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part
-de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent
-à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il
-n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout
-incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme
-il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se
-print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de
-ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût
-une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger,
-et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère,
-laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse
-vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit.
-
- Ci-dessous gît en ce tombeau
- Un savetier nommé Blondeau,
- Qui en son temps rien n’amassa,
- Et puis après il trépassa.
- Marris en furent les voisins,
- Car il enseignoit les bons vins.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXII.
-
- De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin.
-
-
-Trois frères de maison avoient longuement demeuré à Paris, mais ils
-avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint
-que leur père les manda tous trois pour s’en venir; dont ils furent
-fort surpris; car ils ne savoient un seul mot de latin. Mais ils
-prindrent complot d’en apprendre chacun un mot pour leur provision.
-Savoir est, le plus grand apprint à dire: _Nos tres clerici_[232].
-Le second print son thème sur l’argent, et apprint: _Pro bursa et
-pecunia_[233]. Le tiers, en passant par l’église, retint le mot de la
-grand’messe: _Dignum et justum est_[234]. Et là-dessus partirent de
-Paris, ainsi bien pourvus, pour aller voir leur père; et conclurent
-ensemble que, partout où ils se trouveroient, et à toutes sortes de
-gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire
-estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, comme ils
-passoient par un bois, il se trouva que les brigands avoient coupé la
-gorge à un homme et l’avoient laissé là après l’avoir détroussé. Le
-prévôt des maréchaux étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois
-compagnons près de là où le meurdre[235] s’étoit fait, et où gisoit
-le corps mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent
-le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler le premier, va
-dire: «_Nos tres clerici._—O ho! dit le prévôt: et pourquoi l’avez-vous
-fait?—_Pro bursa et pecunia_, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt,
-vous en serez pendus.—_Dignum et justum est_, dit le tiers.» Ainsi les
-pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût été que, quand ils
-virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent à parler le latin
-de leur mère[236], et à dire qui ils étoient. Le prévôt, qui les vit
-jeunes et peu fins, connut bien que ce n’avoit pas été eux, et les
-laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le
-meurdre. Mais les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois
-pas.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXIII.
-
- Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit
- montré[237].
-
-
-Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques années à Paris,
-le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu, le père,
-qui étoit jà vieux, fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer
-incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son
-fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez
-le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons, et
-puis nous parlerons à vous.» Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le
-père dit au curé: «Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait
-venir de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura trois ans à
-cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien savoir s’il a proufité;
-mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille rien valoir. J’en voulois faire
-un prêtre: je vous prie, monsieur le curé, de l’interroger un petit
-pour savoir comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, dit
-le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et sur-le-champ, et en la
-présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos
-régents de Paris sont grands latins. Que je voie comment ils vous ont
-apprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien
-aise; mais dites-moi un peu en latin un _prêtre_; vous le devez bien
-savoir?» Le jeune fils lui répondit _sacerdos_. «Eh bien! dit le curé,
-ce n’est pas trop mal dit; car il est écrit: _Ecce sacerdos magnus_;
-mais _prestolus_ est bien plus élégant et plus propre; car vous savez
-bien qu’un prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un _chat_.»
-(Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond _catus_,
-_felis_, _murilegus_. Le curé, pour donner à entendre au père qu’il
-savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, dit au jeune fils:
-«Mon ami, je pense bien que vos régents vous ont ainsi montré; mais il
-y a bien un meilleur mot: c’est _mitis_[238]. Car vous savez bien qu’il
-n’est rien tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève[239]
-quand on la manie, s’appelle _suavis_. Or çà, comment est-ce en latin,
-du _feu_?» L’enfant répond _ignis_. «Non, non, dit le curé, c’est
-_gaudium_, car le feu réjouit. Ne voyez-vous pas comme nous sommes ici
-à notre aise auprès du feu? Or çà, de l’_eau_, comme s’appelle-t-elle
-en latin?» L’enfant lui dit _aqua_. «C’est mieux dit _abundantia_, dit
-le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante que l’eau.
-Or çà, un _lit_?» L’enfant dit _lectus_. «_Lectus!_ dit le curé; vous
-ne parlez que le latin tout vulgaire, il n’y a enfant qui n’en dît
-bien autant. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant répond _torus_.
-«Encore n’y êtes-vous pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?»
-L’enfant dit _cubile_. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, quand il
-n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un _lit_: «Jean, je vous le
-vois[240] dire, dit le curé; c’est _requies_, mon ami; pource qu’on y
-dort et qu’on y prend son repos.» Ce pendant que le curé l’interrogeoit
-ainsi avec ses _or çà_, le bonhomme de père ne faisoit pas guère
-bonne chère[241], et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il
-avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui dit: «Non,
-non, compère, il n’a pas mal proufité; je sais bien qu’on lui a ainsi
-montré comme il dit; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin et
-latin, dea! Je sais des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler
-à Paris. Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses qu’il
-ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il soit trois mois,
-je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» Le jeune enfant cependant
-n’osoit pas répliquer, pource qu’il étoit craintif et honteux; mais il
-n’en pensoit pas moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit
-tuer un pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de père
-pour lui donner des charbonnées[242] et des boudins, et lui manda
-qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le
-jeune fils, qui avoit bien retenu le latin que lui avoit enseigné le
-curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution
-pratique, s’étant levé de table de bonne heure, va gentiment prendre
-le chat, et lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le
-feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller ce chat,
-qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au cul. Le premier lieu
-où il se fourre, ce fut sous le lit du curé, là où le feu fut bientôt
-pris. Quand le jeune fils connut qu’il étoit temps d’adopérer[243] son
-latin, il s’en vint vitement au curé, et lui dit: «_Prestole, mitis
-habet gaudium in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis tuum
-requiem._» Ce fut au curé à courir, voyant le feu déjà grand; et, par
-ce moyen, le jeune fils approufita le latin que lui avoit apprins M. le
-curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme[244] devant son père.
-
-
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-
-NOUVELLE XXIV.
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- D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.
-
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-En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245]
-Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié;
-et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de
-prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit
-ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se
-voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa
-provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit
-à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de
-bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire
-qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit
-bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une
-basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui
-dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt
-comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de
-_Requiem_, _de Notre-Dame_ et _du Saint-Esprit_, toutefois il n’en
-faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248].
-Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien
-qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y
-prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce
-que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car
-il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il
-étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que
-la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet
-Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à
-épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à
-tous coups _Jesus_, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira
-à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme,
-ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de
-sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner
-avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers;
-car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il
-lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant,
-le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et
-se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort
-dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit
-un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la
-bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous
-voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore
-que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si
-bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans,
-monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne
-l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il
-y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal
-aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens,
-monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles
-à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe
-trop longue, monsieur; mais je dis _Jesus_ au lieu, qui vaut mieux,
-monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien
-cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr
-votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: _et
-ego cum vos_. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire
-de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de
-cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253].
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-NOUVELLE XXV.
-
- De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui
- coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou.
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-N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon
-affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de
-bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal,
-fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, _pour
-mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous
-laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien_[257], et
-trouvoit fort bon le proverbe qui dit que _tous biens sont communs, et
-qu’il n’y a que manière de les avoir_. Il est vrai qu’il le faisoit
-si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit
-savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant
-garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours
-qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires,
-afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque
-chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la
-ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment,
-des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on
-le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif,
-qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon
-d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son
-village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit
-à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps,
-il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de
-foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne
-tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui
-n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore
-pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville,
-où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux
-(ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent
-à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il
-seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].»
-L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre:
-«Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.»
-Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes.
-«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux
-mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il
-ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se
-prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print
-patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand
-il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment
-il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la
-bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité
-lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que
-Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute
-de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les
-cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût
-guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès,
-faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque
-affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni
-éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à
-choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un,
-mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure,
-étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon
-ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes
-pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je
-les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à
-telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en
-prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier
-lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître
-Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant
-semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le
-cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui
-fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le
-jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui
-faillît point, et qu’elles fussent _de bonne vache de cuir_[263], et
-lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre.
-Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux
-cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne
-sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il
-envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre
-se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme
-un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne
-seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult
-bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il
-fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai
-cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus;
-j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon
-remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt
-une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse
-vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce
-pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici
-venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait
-chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement
-bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe
-comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être
-élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre
-reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument,
-et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit
-achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup;
-et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers
-se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui
-s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un,
-pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle
-le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te
-trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est,
-dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis
-qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit
-qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu,
-que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous
-attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin,
-s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent
-camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à
-l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce
-qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre
-échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour
-de devant.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXVI.
-
- De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et
- la rendit au bout de neuf mois.
-
-
-Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient
-été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant
-il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si
-n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud,
-lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes,
-que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme
-maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le
-disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de
-rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand
-il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il
-avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis
-de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit
-de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt
-petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point
-de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il
-se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par
-là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie,
-qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le
-connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez
-en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher
-en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai
-quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens;
-car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il
-l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son
-appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant
-le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour
-les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens,
-qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles
-personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a
-toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à
-quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner,
-en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure
-susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y
-avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres;
-laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et
-voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée,
-et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine.
-Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui
-étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: _Qui tacet,
-consentire videtur_; et commença à mener cette haquenée par la bride,
-hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] _où j’ouïs
-chanter la belle_. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui
-avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à
-Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le
-plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses
-journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer
-de ses nouvelles à _misser Juliano_, qui fut bien ébahi, à l’issue du
-Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand
-il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux
-mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter
-une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant,
-maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son
-avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant
-dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite
-haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement
-l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à
-Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se
-trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la
-propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et,
-de fortune[277], _il magnifico misser_[278] étoit cette matinée au
-Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus
-sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à
-reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle
-qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de
-harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai
-est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit
-fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer
-du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle
-son garçon, qui avoit nom _Torneto_: «_Ven qua; vedi che questo mi
-par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato._» Le varlet regarde
-cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit
-en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils
-songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur.
-Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que
-c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus;
-là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que
-personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle.
-_Misser Juliano_ commanda à _Torneto_ de la prendre et de la mener
-chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si
-elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même
-place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit
-personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit
-qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à
-_misser Juliano_, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit:
-«Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous;
-car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un
-an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute
-seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon
-qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou
-deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la
-menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la
-cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un
-garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi,
-sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le
-pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son
-larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là
-où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la
-gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où
-je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se
-souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que
-ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai
-fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût
-apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je
-suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné
-son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta
-toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui
-disant: «_O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver
-persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete
-bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro._»
-Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir
-l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques
-tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je
-les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en
-récompense.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXVII.
-
- Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en
- guise d’une jeune.
-
-
-Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ;
-et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit
-pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi,
-lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux,
-hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se
-présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été
-son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que
-sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma
-mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle
-devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais
-regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien
-dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur,
-j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai
-pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons
-bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit
-le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule,
-et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la
-défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne,
-il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût
-encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il
-lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à
-Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par
-trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur,
-dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois
-jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera
-bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est
-bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au
-frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte
-dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement,
-s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au
-montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions
-de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il
-appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule?
-Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute
-la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du
-poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les
-conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour
-cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez
-bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien
-me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et
-tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante
-écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et
-donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXVIII.
-
- Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par
- Picquet au moyen d’une lamproie.
-
-
-Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on
-dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui
-n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis
-bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être
-copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin,
-qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité,
-pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit
-quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme
-ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à
-l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira
-en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se
-passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel,
-que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le
-soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il
-n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer
-sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à
-paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il
-marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir
-quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il
-y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint
-donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de
-peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié
-au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on
-dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille
-damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore
-que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son
-lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que
-_les moqueurs sont souvent moqués_, ceux de la Flèche en recevoient
-quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre
-Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui
-s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et
-la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon
-de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des
-trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle
-ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement
-paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette
-lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en
-passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle
-paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se
-tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son
-aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours
-amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le
-suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre
-ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui
-s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à
-l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas
-semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne
-fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient.
-Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort;
-et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à
-tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit
-quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui
-se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés
-de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises
-que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en
-airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que
-deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il
-commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes
-deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande
-demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la
-lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit
-point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en
-avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils
-s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un
-d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur,
-votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur
-disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous
-l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A
-tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu
-sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la
-fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les
-gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXIX.
-
- De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de
- Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.
-
-
-Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement
-décédé[293], évêque du Mans: lequel se tenoit sus son évêché, studieux
-des choses de la nature, et singulièrement de l’agriculture, des
-herbes, et du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de
-juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il
-avoit un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce qu’il
-aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de ses amis un âne,
-par grande singularité, qui étoit si beau et si grand, qu’on l’eût
-prins à tous coups pour un mulet; et même en avoit le poil. Avec
-cela, il alloit l’amble aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître
-d’hôtel voyant la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un
-des officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore que
-ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des autres. Et à la fin,
-ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, lequel on appeloit[294]
-Saint-Chelaut; ne sais si c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné
-ce soubriquet[295], ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de
-son maître. Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait
-quelque imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un
-petit? J’entends un petit beaucoup; car, au moindre remuement qu’il
-eût senti faire, il gambadoit, il sautoit: et qui failloit à se tenir
-bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut,
-qui n’étoit pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups
-étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque détour il
-voyoit une souche couchée le long du chemin, ou quand quelque homme
-se présentoit à la rencontre et au dépourvu[296], ou quand il tomboit
-à Saint-Chelaut le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit
-tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût porté
-mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se fâchoit quand il
-voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand on saluoit Monsieur du Mans
-par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun,
-cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers
-pays, comme si le diantre[297] l’eût emporté: et ne failloit point
-à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque
-tarte bourbonnoise[298], de sorte qu’il étoit contraint de demeurer
-derrière, et n’aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des
-salutations. Et, d’aventure, s’il rencontroit quelqu’un de connoissance
-par les chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin:
-«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez point.»
-Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, on lui attitroit[299] des
-salueurs, qui lui faisoient de grandes révérences et barretades[300],
-pour voir un peu cet âne en son avertin[301] faire ses gambades.
-Quelquefois Saint-Chelaut partoit devant, dont il avoit bien meilleur
-marché: premièrement, pour éviter le danger susdit; secondement, pour
-aller prendre un avantage de buvettes; spécialement les après-dîners,
-qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur pour dire la messe
-devant lui. Une fois donc de par Dieu, qu’il étoit en plein été,
-faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, et que Monsieur attendoit le
-chaud à passer[302], Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit
-solliciteur[303] dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite
-n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis, là où
-ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se rafraîchissant; et en
-attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. Mais, quand ils
-virent que Monsieur ne venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à
-souper de ce que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit,
-ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant
-et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: et se firent bailler une
-petite chambre jacopine[304], où ils couchèrent très-bien et très-beau,
-et commencèrent à jouer à la ronfle[305]. Tantôt voici Monsieur venir.
-Et quand ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, ils
-les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois d’entre eux
-trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire
-de bruit; et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il faut noter
-que Saint-Chelaut étoit si maigre, que les os lui perçoient la peau;
-mais Croisé faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit,
-comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit si gras
-et si fafelu[306] qu’on l’eût fendu d’une arête. Que firent mes gens?
-Ils prindrent les chausses des deux dormants, les décousirent par
-moitié, et les mépartirent[307] l’une d’avec l’autre, rattachant
-la droite de l’une avec la gauche de l’autre, et la gauche avec la
-droite, le plus proprement qu’ils purent, et les remirent en leur
-place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain
-qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter à cheval; car il
-vouloit aller à la fraîcheur[308]. Et, sur ce point, l’un des pages
-qui savoit toute la trafique, car telles gens ne se trouvent jamais
-loin de toutes bonnes entreprises, vint frapper en grand’hâte à la
-porte de la chambre où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé,
-monsieur de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous pas
-vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; et de prendre leurs
-vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut en eut bien meilleur compte
-que non pas monsieur Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans
-les chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. Il se
-chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien auroit sauté
-un échalier[309]. Il monte à cheval sur son âne, et devant[310]. Mais
-Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la bonne chausse la première,
-quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, le diable y fut; car elle
-étoit si étroite, qu’à grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il
-tiroit; mais il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse
-ne fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, il
-n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, et qui ont
-repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata tout; qui fut
-cause de le réveiller, et de le faire entrer en colère. «Que diable
-est ceci?» disoit-il. Il regarde à son cas de plus près, et connut que
-ce n’étoit pas sa chausse; et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa
-toute la jambe et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin,
-au moins, que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût
-moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout
-à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galopant après Monsieur, qui
-étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs
-jeux. Car quand ils furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit
-point de ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison de
-gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le fait comme il
-s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa chausse, et se mirent à
-les rabillecoutrer, tandis qu’on dînoit, qui fut en déduction de ce
-qu’ils avoient le soir soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais
-pour M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le pauvre
-Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit pas affaire de cela;
-et puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi la mauvaise
-fortune jamais ne vient, qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois
-avec elle, sire. Oui, oui, _cela est dedans Marot_[311]. Les uns me
-conseilloient que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour mieux
-faire valoir le conte; mais, étant bien informé que ce fut en été, je
-n’ai point voulu mentir; car, avec ce, qu’un conte froid n’est pas
-trouvé si bon, je me damnerois, ou pour le moins il m’en faudroit faire
-pénitence. Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi de
-dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je m’en rapporte à
-vous. Quant à moi, je passe outre.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXX.
-
- Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient
- accroire qu’il voyoit.
-
-
-Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant du prévôt des
-maréchaux[312], qu’on appeloit Coquillaire; homme qui faisoit bien un
-procès, et qui savoit bien la ruse du lieutenant Maillard[313], lequel,
-un jour, ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux assez
-(mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa refroidir
-quelque temps en prison; puis, à heure choisie, le fait venir devant
-soi, et commença à faire le familier avec lui: «Vraiment, dit-il (tel,
-l’appelant par son nom), c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant
-votre évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége; ains
-vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez pas; mais je vous
-conseille que, d’ici en avant, vous vous retiriez ès lieux où se font
-les actes d’honneur. Vous êtes beau personnage et vaillant: vous
-devriez aller servir le roi; vous vous feriez incontinent connoître, et
-seriez pour avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser
-ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger de votre vie et
-vous déshonorer à jamais.» Incontinent le galant, qui se sentoit loué:
-«Monsieur, dit-il, je ne suis pas maintenant à connoître que c’est du
-service du roi; j’étois bien devant Pavie quand il fut prins[314],
-dessous la charge du capitaine Lorge[315], et depuis me trouvai à la
-suite de M. de Lautrec[316] à Milan[317] et au royaume de Naples.»
-Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le vous faisoit pendre
-haut et court avec sa tonsure et lui apprenoit que c’étoit de servir
-le roi. Coquillaire savoit bien faire cela et semblables choses, et
-voyoit assez clair dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux
-de la tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne lui
-falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir le nez aussi long
-que la vue[318], ou la vue aussi longue que le nez; car il n’y avoit
-pas beaucoup à dire de l’un à l’autre. Advint qu’un jour l’évêque du
-Mans, allant visiter par son diocèse, le voulut voir en passant, pource
-qu’il le connoissoit bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par
-là; il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit tombée sur
-ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt, dit l’évêque, comment
-vous trouvez-vous?—Monsieur, dit-il, il y a un mois ou davantage que
-je suis ici.—Vous avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment en
-êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère que je m’en porterai
-mieux, le médecin m’a dit que je vois[319].» Pensez que c’étoit un fin
-homme de se rapporter au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se
-rapportoit pas si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait
-propre, comme il faisoit au médecin pour le sien.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXI.
-
- Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli
- de Maine-la-Juhés.
-
-
-En la ville de Maine-la-Juhés[320], au bas pays du Maine, c’est ès
-limites de ce bon pays de Cydnus[321] y avoit un bailli, homme
-de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit de beaucoup de
-gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre
-lesquels étoit un renard, qu’il avoit fait nourrir petit; et lui
-avoit-on fait couper la queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère[322].
-Ce renard étoit fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé
-la nature en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit de
-renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens
-qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement il sembloit, à sa mine,
-que quelquefois il s’efforçât de parler en son plaisant renardois[323]
-qu’il jargonnoit. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec
-la chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, vous
-eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il savoit aussi
-bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, à voir les gens de
-là dedans tous empêchés[324], et principalement le cuisinier. Il s’en
-alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils,
-chapons, pigeons, perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit
-si finement, que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous
-fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois
-il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il commença à se faire
-connoître des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers;
-mais pour cela, il ne s’en soucioit guère; car il trouvoit toujours
-nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils
-conspirèrent de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement,
-pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur de la
-ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre
-de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, entroit, tantôt
-par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par
-une lucarne; tantôt il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans
-chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des
-inventions d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa proie.
-O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu’il étoit
-tout auprès à écouter la conspiration, pensant en soi-même: «Tu ne me
-tiens pas!» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse; et là-dessus
-le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot[325]
-dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c’eût
-été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais tandis qu’on veilloit.
-Mais l’homme n’eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que
-mon Hère ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques
-trébuchets ou repoussoirs[326], il s’en savoit garder, comme si
-lui-même les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si
-vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient,
-sinon tenir leur gibier serré en lieu où le Hère ne pût atteindre.
-Encore, pour cela, il ne laissoit pas d’en trouver toujours quelqu’un
-en voie; mais c’étoit peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie
-pour n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier;
-partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, comme il
-souloit. Et pour ce, tendant déjà sur l’âge, il devint soupçonneux, et
-lui fut avis qu’on ne tenoit plus de compte de lui. Et peut-être aussi
-qu’on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est
-grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir
-méchantement fin; et se print à manger les poulailles de la maison de
-son maître. Et quand tout étoit couché, il s’en alloit au juc[327],
-et vous prenoit tantôt un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se
-doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine;
-mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant
-de fois, qu’une petite garce qui couchoit au bûcher, pour l’honneur
-de Dieu, s’en aperçut, qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur
-tomba dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli que le
-Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se trouvoit partout, pour
-écouter ce qu’on disoit de lui: et avoit de coutume de ne perdre guère
-le dîner et le souper de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne
-chère, et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti.
-Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les poules de la maison,
-il lui changea de visage; tant qu’une fois en dînant, que le Hère
-étoit là derrière les gens en tapinois, monsieur le bailli va dire:
-«Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la
-justice, avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï cela, connut
-qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; et n’attendit pas les
-trois jours à passer qu’il ne se bannît de lui-même; et s’enfuit aux
-champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la
-meilleure dernière main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire
-à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, il avoit
-apprins à parler bon cagnesque[328], et les façons des chiens aussi; et
-alloit à la chasse avec eux, et, sous ombre de compérage, trompoit les
-pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont
-les renards se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec eux; et
-ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s’excusa en partie,
-et en partie aussi leur demanda pardon; et puis il leur fit entendre
-qu’il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois, d’autant
-qu’il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y
-falloit aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles et
-le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps;
-car il les mettoit ès bons lieux, où ils trouvoient de butin assez.
-Mais le mal fut qu’il les voulut trop accoutumer à la vie civile et
-compagnable[329], leur faisant tenir les champs et vivre à discrétion;
-de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient
-les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un de mes compères
-les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se
-tenoit à l’arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après
-les premiers, il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais
-dedans le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et quand les
-chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, et les contraignoit
-de sortir, afin que les chiens courussent après, et qu’il se sauvât.
-Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la
-fin; car d’autant que les paysans savoient bien qu’il étoit cause
-de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que
-lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous une bonne
-fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent toutes les
-paroisses d’alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour
-aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que,
-pour la communauté, ils voulussent prêter quelques chiens, pour
-dépêcher[330] le pays de ce méchant garniment[331] de renard. A quoi
-voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent bonne
-réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart d’entre eux, long-temps
-avoit qu’ils en cherchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien
-faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu’il y en eut pour
-lui et ses compagnons, lesquels il eut beau mordre et harasser; car,
-quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, quelque bon
-corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en
-un coin de terrier, à force de creuser et de bêcher: car les chiens
-ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur
-jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il
-leur parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement qu’il y
-fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené
-ou apporté tout vif en la ville du Maine, où fut fait son procès.
-Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries,
-concussions, trahisons, déceptions, assassinements, et autres cas
-énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté
-en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme au feu, parce
-qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon
-de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs
-gens de bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de
-belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit dommage
-qu’il mourût un renard de si bon entendement. Mais, à la fin, ils ne
-furent pas les maîtres, quoiqu’ils missent la main aux armes pour lui
-sauver la vie; car il fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà
-comment n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin de compte.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXII.
-
- De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier
- d’étuves qui faisoit le brave.
-
-
-Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître
-Jean du Pontalais[332], duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne
-des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des
-beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un
-cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient
-bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il
-en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore
-une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave[333],
-et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât
-en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme
-frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint[334], n’ayant que le
-rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur,
-que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que
-vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que
-j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas
-où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit
-que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant
-maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à
-toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il
-vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût
-mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit
-Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui
-étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien!
-Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon
-ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut
-qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux.
-Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et
-même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y
-a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez
-à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque
-belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois,
-princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu
-qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et
-le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute
-d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en
-contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde,
-où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud[335]. Et pour
-commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je
-dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde
-la Majeur[336]. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui,
-dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi
-seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand
-ce vint le jour des jeux[337], mon barbier se représenta en son trône
-avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques
-barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour
-la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit
-voulentiers l’entrée[338] des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut
-amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler
-tout le premier, et va dire:
-
- Je suis des moindres le mineur,
- Et si n’ai targe ni écu;
- Mais le roi d’Inde la Majeur
- M’a souvent ratissé le cu.
-
-Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la
-braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que
-le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine;
-afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu;
-et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier[339] jouer le
-roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit
-du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais
-quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur
-le curé[340], lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire
-pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car,
-quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit
-des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il,
-que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en
-chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière
-de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux;
-et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le
-doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y
-en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans;
-si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en
-la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et
-toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à
-qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit
-à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit
-assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres[341] par la
-ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit
-ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner
-le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le
-faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire
-ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au
-rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit
-haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne
-faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère,
-et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille
-faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon
-que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du
-Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand
-le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en
-venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne
-ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour
-tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi
-de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et
-lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du
-tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau
-de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre
-à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour
-achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce
-prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois[342], le
-lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout
-en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer
-l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit
-vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur
-la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se
-retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas
-le fait d’un sage homme de se prendre à un fol.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXIII.
-
- De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large.
-
-
-Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne voulenté,
-qu’on appeloit la Fourrière[343], laquelle fuyoit quelquefois la
-cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du
-temps elle étoit à Paris; car elle s’y trouvoit bien, d’autant que
-c’est le paradis des femmes, l’enfer des mules et le purgatoire des
-solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où
-elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné
-d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite
-dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, si j’avois une
-telle monture pour cette nuit, je ferois un grand pays d’ici à demain
-matin.» La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme,
-qu’elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit
-poisson d’avril[344] qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce
-gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne
-saches où il entrera; et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que
-la dame qu’il a tantôt vue à la porte d’un tel logis se recommande
-à sa bonne grâce, et que, s’il la veut venir voir à ce soir, elle
-lui donnera la collation entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme
-accepta le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame
-qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre que les deux logis
-n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le gentilhomme ne faillit pas à
-l’assignation, et trouva madame la Fourrière qui l’attendoit. Elle le
-reçut gracieusement et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble
-un temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit
-proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s’alla coucher,
-selon l’accord fait entre les parties, et madame la Fourrière auprès
-de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis
-repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses,
-depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne heure pour
-s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. Le lendemain, ou quelque
-peu de jours après, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission
-par la ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui
-disant: «Bonjour, monsieur de Deux et As[345].» Le gentilhomme s’arrêta
-en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! madame, si le
-tablier eût été bon, j’eusse bien fait ternes[346].» Et ayant su le nom
-d’elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit:
-«Madame la Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il
-est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si
-petit train[347].» Bien assailli, bien défendu.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXIV.
-
- Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit
- caucher[348].
-
-
-Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour
-quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit
-jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la
-poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le
-tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle;
-laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie,
-s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins;
-mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de
-la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre
-en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers
-elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte
-m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long
-du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas
-cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus
-mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans
-la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux,
-après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne
-quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve
-surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande
-affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais
-depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la
-dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et
-n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès
-monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se
-voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus
-la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit
-une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois,
-mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en
-fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une
-heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il
-ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui
-répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste
-toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien
-que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXV.
-
- Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.
-
-
-Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de
-Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les
-voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que
-d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui,
-que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue
-au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour
-leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté
-à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques,
-laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur
-style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit
-unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne
-trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs:
-comme les _Antiennes_, les _Respons_, les _Kyrie_, les _Sanctus_ et
-les _Agnus Dei_. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne
-lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit
-ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car
-quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le
-faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient
-les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le
-pouvoit-on ouïr.
-
-Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun
-pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du
-Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le
-service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit.
-Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit
-retentir l’église quand il disoit: _Quem quæritis?_ Mais quand c’étoit
-à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en
-cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et
-pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit
-bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette
-manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en
-voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle
-l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand
-il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous
-avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le
-peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service,
-il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le
-curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire
-de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en
-une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous
-parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à
-être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice,
-et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien
-écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par
-mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de
-gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense
-aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde
-sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état
-qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres
-curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme
-eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à
-ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non,
-madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître,
-et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse
-comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de
-l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit
-seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le
-m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXVI.
-
- Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et
- comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.
-
-
-Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans,
-laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit
-souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela,
-son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir
-chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé
-en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant
-bien que c’étoit _error pejor priore_, lui défendit qu’il n’en eût
-point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit
-semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il
-trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel
-même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le
-fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque
-lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il
-ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les
-jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui
-refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et
-incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton,
-et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en
-festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la
-défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper
-de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit
-seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en
-va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le
-chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux
-genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses
-drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme
-une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train
-qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui
-lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il
-portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le
-curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut
-le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en
-devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour
-de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé,
-que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur,
-vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu
-devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une
-pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi,
-monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de
-chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de
-linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une.
-Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît:
-ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à
-souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces
-courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles
-ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que
-je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes
-de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes
-au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont
-demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus
-de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours
-que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois
-adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper,
-et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita
-bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question
-de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le
-curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron,
-pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens
-chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient
-chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé,
-je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il
-y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes
-chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé
-n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain,
-et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et
-en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles
-il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux
-de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un
-triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller
-sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend
-ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus
-soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais
-être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin,
-l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se
-tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien,
-mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier,
-c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant
-bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille
-injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as
-gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit:
-«Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités
-comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin
-et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit
-plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos
-gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé!
-dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et
-je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il
-n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois.
-Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès
-un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à
-les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir
-croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut
-appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut
-point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui
-ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles,
-il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de
-mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que
-amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en
-alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes
-mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en
-laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXVII.
-
- Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner.
-
-
-Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin qu’il étoit fête,
-se pourmenant autour de ses courtils[368], il vit venir un homme qui
-portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain étoit jour de
-poisson[369] (c’étoient possible les Rogations): il marchanda cette
-carpe, et la paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et
-l’attache à l’aiguillette de son sayon[370], et la couvre de sa robe.
-En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient pour
-dire la messe. Quand ce fut à l’offerte[371], ledit curé se tourne
-devers le peuple avec sa plataine[372], pour recevoir les offrandes. La
-carpe, qui étoit toute vive, démenoit la queue fois à fois, et faisoit
-lever l’amict de M. le curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais
-si faisoient bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient
-les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient mille
-contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là à les attendre,
-mais n’y avoit celle qui osât venir la première; car elles pensoient
-de cette carpe que ce fût la très-douce chose que Dieu fit croître. Le
-curé et son assistant avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui
-aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit qu’elles rioient
-ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, il connut bien qu’il y
-avoit quelque chose: tant qu’à la fin il se vint aviser de cette
-carpe qui remuoit ainsi la queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes,
-j’étois bien ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non,
-ce n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au matin
-achetée pour demain à dîner[373].» Et en disant cela, il recoursa[374]
-sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur montrer cette carpe;
-autrement, elles ne fussent jamais venues à l’offrande. Il se soucioit
-du lendemain, le bonhomme de curé, nonobstant le mot de l’Évangile:
-_Nolite solliciti esse de crastino_; lequel pourtant il interprétoit
-gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: «Comment,
-monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain,
-et toutefois vous achetez une carpe pour votre provision.—C’est,
-dit-il, pour accomplir le précepte de l’Évangile; car quand je suis
-bien pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns veulent dire
-que ce fut un moine[375], qui avoit caché un paté en sa manche, étant
-à dîner à certain banquet; mais tout revient à un. On dit encore tout
-plein d’autres choses de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise
-grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXVIII.
-
- Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou.
-
-
-Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le curé de Brou
-monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: laquelle étoit auprès
-d’un pilier, comme elles sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint
-à lui le clerc[376] du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires
-de quérimoines[377], selon la coutume, qui est de les publier les
-dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans un trou qui
-étoit au pilier tout exprès pour semblables cas; c’est-à-dire, pour y
-mettre tous les brevets qu’on lui apportoit durant le prône. Quand ce
-fut à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le
-doigt dedans le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource qu’en
-les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque point difficile
-de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il y fait tout ce qu’il
-peut: il n’en sut jamais venir à bout; car au lieu de les tirer, il les
-poussoit. Quand il eut bien ahanné[378], et qu’il vit qu’il n’y avoit
-ordre: « Mes paroissiens, dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans,
-que je ne saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en ce
-trou-là.»
-
-Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c’étoit un
-curé[379] de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; car ès
-villages n’y a pas communément de chaires pour faire le prône. Mais je
-m’en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c’est prétend que je lui ai
-fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en
-avertissant, je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, il doit
-penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules[380]; car
-ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout à un pour avoir plus tôt
-fait: d’autant que tous ceux du nom ont été excellents et vaillants.
-Aussi il n’y avoit point d’inconvénient de nommer par antonomasie[381]
-_Curés de Brou_, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et
-capellans[382], qui feront des actes si vertueux comme il a fait.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXIX.
-
- De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus
- l’arçon de la selle.
-
-
-En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune homme qu’on
-appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit homme de bon lieu et d’assez
-bonnes lettres; mais il étoit mal aisé[383] de sa personne; car il
-avoit une bosse sur le dos, et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient
-mal porter son bois[384], et qui l’avoient si bien gardé de croître,
-qu’il n’étoit pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez,
-j’entends de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de Montpellier
-à Toulouse, accompagné de quelques siens amis de Montpellier même, ils
-se trouvèrent à Saint-Tubery[385], à l’une de leurs dînées, et pource
-que c’étoit en été, et que les jours étoient longs, ses compagnons
-après dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient la
-chaleur à s’abaisser[386] et même quelques-uns d’entre eux se vouloient
-mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva pas bon, et fit brider une
-mule qu’il avoit, tout en colère (n’entendez pas que la mule fût en
-colère; c’étoit lui), et monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre
-saoul, je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut.
-Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant point laisser,
-se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit déjà bien loin. Or,
-il portoit un de ces grands feutres d’Espagne pour se défendre du
-soleil, qui le couvroit quasi lui et toute sa mule; sauf toutefois à
-en rabattre ce qui sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un
-paysan en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent: «Mon
-ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici devant, qui s’en va droit à
-Narbonne?» Le paysan leur répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu
-d’homme; mais j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau
-de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes gens se
-prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit leur homme qui piquait
-d’une telle colère, qu’ils ne le purent oncques atteindre, qu’ils ne
-fussent à Narbonne. Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas
-grise, et qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit
-de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester avec ceux,
-ce ne seroit jamais fait.
-
-
-
-
-NOUVELLE XL.
-
- Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit,
- et des raisons alléguées d’une part et d’autre.
-
-
-En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en théologie, appelé
-notre maître d’Argentré, qui tenoit la prébende doctorale[387], homme
-de grand savoir et de bonne vie, et n’étoit point si docteur, qu’il
-n’entendît bien la civilité et l’entregent, qui le faisoit être
-bienvenu en toutes compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée
-des principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui étant du
-nombre, il y eut, d’aventure, des danses après souper, lesquelles il
-regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler
-avec une dame de bien bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé[388],
-femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre
-les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et entre
-autres à baller: là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en
-devisant de propos et autres, ils commencèrent à parler des danses.
-Sur quoi le docteur dit que, de tous les actes de récréation, il
-n’y en avoit point un qui sentît moins son homme[389] que la danse.
-La Ballive lui va dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il
-y eût chose qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la
-mesure ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un lourdaud:
-lesquels sont témoignage que la personne est adroite et mesurée en ses
-faits et desseins. «Il y en a même, disoit-elle, de jeunes gens qui
-sont si pesants, qu’on auroit plus tôt apprins à un bœuf à aller à la
-haquenée[390] qu’à eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit
-ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à ceux
-qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire la vérité,
-que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; car il n’y a
-gens, tant mélancoliques soient-ils, qui ne se réjouissent à voir si
-bien manier le corps, et si allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe,
-laissa un peu reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins
-toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, mais non pas
-tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber quand il voudroit. Au bout
-de quelque espace, qu’il lui sembla être bien à point, il va demander
-à la dame Baillive: «Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur
-une galerie, et que vous vissiez de loin en quelque grande place une
-douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la main, et
-qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, en avant et en
-arrière, ne vous sembleroient-ils pas fous?—Oui bien, dit-elle, s’il
-n’y avoit quelque mesure.—Je dis encore qu’il y eût mesure, dit-il,
-pourvu qu’il n’y eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse,
-dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et donc, dit le
-docteur, un morceau de bois percé, et une feuille[391] étoupée de
-parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que de vous
-faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi
-non? dit-elle. Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique?
-Le son des instruments entre dedans l’esprit de la personne, et puis
-l’esprit commande au corps, lequel n’est pour autre chose que pour
-montrer par signes et mouvements la disposition de l’âme à joie ou à
-tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance
-que les hommes gais et contents. Davantage[392], en tous endroits faut
-considérer les circonstances; comme vous-même prêchez tous les jours.
-Un tabourineur qui flûteroit tout seul seroit estimé comme un prêcheur
-qui se mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments
-ou sans chansons seroient comme les gens en un lieu d’audience sans
-sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses, il faudroit
-nous ôter les pieds et les oreilles; et vous assure, dit-elle, que,
-si j’étois morte, et j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller.
-Ceux qui jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage pour
-courir après une petite pelote de cuir et de bourre, et y vont de
-telle affection, que quelquefois il semble qu’ils se doivent tuer,
-et si n’ont point d’instrument de musique, comme les danseurs, et ne
-laissent pas d’y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter
-les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous
-voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les déshonnêtes; car
-vous savez bien qu’il est impossible que ce monde dure sans plaisir;
-mais c’est pour empêcher qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit
-répliquer; mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire,
-craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le mener danser.
-Et Dieu sait si c’eût bien été son cas.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLI
-
- De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.
-
-
-Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place
-d’archer[393] de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être
-quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous
-cousins du roi d’Écosse.
-
-L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de
-services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser
-une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle
-fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle
-ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées;
-premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains,
-de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme
-un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu
-rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent
-deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces
-beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle
-en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois
-ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant
-qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre
-homme qu’elle avoit apprins ces tordions[394] d’un autre maître que
-de lui; de mode qu’il lui fongna[395] bien gros, en lui disant: «Ah!
-vous culi[396]!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à
-toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi!
-ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort,
-qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne
-la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à
-petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant
-que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et
-qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive:
-dont Madame, sa maîtresse[397], s’aperçut, et lui demandoit souvent:
-«Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce[398],
-madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la
-pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les
-femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais
-bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand
-Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous;
-vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et
-appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se
-trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci
-vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous
-fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il
-mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit.
-Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne
-faites pas le fantastique[399]; êtes-vous bien si neuf de penser que
-les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous
-qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez.
-Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une
-souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui
-faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié
-par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle
-avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la
-garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne
-fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la
-fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle
-recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant:
-«Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier;
-mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si
-fâcheux.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLII.
-
- Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui.
-
-
-Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir vu un
-petit plus que son Caton[400]; car il avoit lu _De Syntaxi_[401],
-et son _Fauste precor gelida_[402]. Et, pour cela, il s’en faisoit
-croire, et parloit, d’une braveté grande, usant des mots qui
-remplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur.
-Et même, en confessant, il avoit des termes qui étonnoient les
-pauvres gens. Un jour, il confessoit un pauvre homme manouvrier,
-auquel il demandoit: «Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le
-pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là appartenoit
-aux grands seigneurs, et quasi se repentoit d’être venu à confesse à
-ce prêtre; lequel il avoit ouï dire qu’il étoit si grand clerc, et
-qu’il parloit si hautement, qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut
-à ce mot _ambitieux_; car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire
-autrefois, si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre, en
-après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu point
-glouton?—Nenni.—Es-tu point superbe?» Il lui disoit toujours nenni.
-«Es-tu point iraconde[403]?—Encore moins.» Ce prêtre, voyant qu’il
-lui répondoit toujours _nenni_, étoit tout admirabonde. «Es-tu point
-concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit le prêtre.—Je suis, dit-il,
-maçon; voici ma truelle.» Il y en eut un autre qui répondit de même à
-son confesseur, mais il sembloit être un peu plus affaité[404]. C’étoit
-un berger, auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous
-bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni, disoit le berger.—C’est
-mal fait, disoit le prêtre. Et les commandements de l’Église?—Nenni.»
-Lors dit le prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que mes
-brebis[405],» dit le berger.
-
-Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume[406]; mais il
-ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un. C’étoit un, lequel,
-après qu’il eut bien conté tout son affaire, le prêtre lui demanda: «Eh
-bien! mon ami, qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond
-qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir dérobé un
-licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir dérobé un licol n’est
-pas grand’chose, vous en pourrez aisément faire satisfaction.—Voire
-mais, dit l’autre, il y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le
-prêtre, c’est autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un
-licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première fois que vous
-reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai du licol.»
-
-
-
-
-NOUVELLE XLIII.
-
- Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier
- qui fouettoit ses chevaux.
-
-
-Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou
-mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de
-ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont
-la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques,
-erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on
-sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur
-puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et
-de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous
-ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple
-advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité
-principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient
-de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de
-Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre
-autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour,
-que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne
-moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car
-il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit,
-et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps
-après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort
-connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection
-fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant
-ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint,
-qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les
-bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant
-sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les
-gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point
-d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché,
-lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette
-nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse
-entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un
-lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit
-là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas,
-lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la
-venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y
-avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur
-nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il
-dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme,
-étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit:
-«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux;
-endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce
-charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint
-à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence
-et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme
-ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami,
-je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une
-coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et
-m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier
-en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car
-toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne
-m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt
-passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut
-guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et
-commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri,
-mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès
-de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il
-sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410].
-Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment:
-lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de
-langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_
-et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant
-que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans
-plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur;
-lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit,
-et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve
-ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût
-bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes
-frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels
-certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de
-crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient;
-mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut
-plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi
-guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été
-guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit
-qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera
-tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de
-par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois
-cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car
-dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain,
-combien valent-ils?
-
-
-
-
-NOUVELLE XLIV.
-
- De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au
- conseiller-lai pour la rapporter.
-
-
-Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où elle étoit allée
-pour le solliciter: en quoi elle faisoit grande diligence, combien
-qu’elle n’entendît guère bien ses affaires; mais elle se fioit que
-Messieurs de parlement auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage
-et à son bon droit. Un matin, de bonne heure avant le jour[415], plus
-tôt que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir la
-violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle étoit
-question de certains excès faits à la personne de son feu mari. Elle va
-au Palais, à l’entrée de Messieurs, et s’adressa au premier conseiller
-qu’elle vit venir, et lui présenta sa requête pour la rapporter.
-Le conseiller la print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses
-plaintes pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller,
-qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler de crimes, il dit
-à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à moi à rapporter votre requête; il
-faut que ce soit un conseiller-lai qui la rapporte.» La bonne femme, ne
-sachant que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût être
-un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’aventure, étoit
-beau personnage et de belle taille. Elle vous commence à vous regarder
-de près ces conseillers qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux
-ou laids: en quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir
-un qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au moins au gré
-de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il portoit une longue barbe
-et étoit tondu. La bonne femme pensa bien avoir trouvé son homme, et
-lui dit: «Monsieur, on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller
-bien laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux qui
-sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus laid que vous; s’il
-vous plaît, vous la rapporterez.» Le conseiller, qui entendit bien ce
-qu’elle vouloit dire, trouva bonne la simplicité d’elle, et print sa
-requête, et la rapportant, ne faillit pas à en faire le conte à ceux de
-sa chambre, lesquels expédièrent la bonne femme.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLV.
-
- De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit
- mangé le dos de sa première femme.
-
-
-A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les
-François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la
-plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont
-bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce
-n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont
-parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit
-marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit
-morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le
-bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417]
-le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce
-mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte
-pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses
-sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas
-d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement:
-il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït
-cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit;
-car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de _dot_;
-lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement
-en Lyonnois, pour _douaire_; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût
-mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui
-va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement
-qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui
-demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma
-mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait
-mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où
-elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir;
-car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une
-femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère
-ne l’un ne l’autre pour elles.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLVI[420].
-
- Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et
- qui se fâchoit qu’on le sauvât.
-
-
-Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit
-sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout
-chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il
-étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que
-tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son
-nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus
-souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu
-de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises;
-tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et
-ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois
-alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort
-mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant
-vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois
-où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt
-qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en
-soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond
-autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea!
-j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué
-cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel
-homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques
-nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au
-mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant
-toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur
-le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le
-menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au
-premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en
-lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit
-autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les
-gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même,
-et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire,
-et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le
-prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous
-êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut,
-par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions),
-un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit
-bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres
-lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de
-l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit
-lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire?
-c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard,
-entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui
-faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il
-l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit
-encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par
-Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au
-Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de
-se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que
-cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre
-homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par
-devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François;
-lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma
-vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour
-votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en
-ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie,
-et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se
-puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura
-passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher
-la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en
-coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la
-vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en
-auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme,
-que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses,
-l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour
-le respect de son honneur, et pour le service de la république.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLVII.
-
- Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset
- lui échappa dedans la pinte.
-
-
-En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de bien riche maison
-et de bon cœur: mais il avoit un grandissime défaut naturel, qui étoit
-de la langue; car il n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore
-demeuroit-il une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire
-entendre. Mais il troussoit bien gentiment la parole première qu’il
-disoit, comme un _sang Dieu_, et une _mort Dieu_, quand il étoit en
-sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne provient que d’une humeur
-colérique, abondante extrêmement en l’homme, laquelle l’empêche de
-modérer sa parole. (Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à
-philosopher.) Dont son père, le voyant ainsi vicié[424], le recommanda,
-dès sa petitesse[425], au vicaire de Saint-Didier, qui le faisoit
-psalmodier à l’église, chanter des leçons de matines et de vigiles,
-et des _Benedicamus_, pour lui façonner sa langue: là où pourtant il
-ne proufita d’autre chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit
-assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant
-il retint toujours cette imperfection. Il fut marié à une damoiselle
-de bonne maison, vertueuse et sage, qui le savoit bien gouverner. Un
-jour qu’il étoit l’une des quatre bonnes fêtes[426], ainsi que tout
-le monde étoit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait
-les siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner
-de quelque pâté de venaison que madamoiselle avoit fait. Mais quand
-ce fut à bien faire[427], il se trouva qu’elle emportoit la clef: qui
-lui fâcha fort; car il n’y avoit ordre d’empêcher les dévotions de la
-damoiselle, et de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant
-appétit, il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque chose pour
-déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il lui failloit[428] de
-l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons,
-vinaigre, moutarde. Ils étoient tous deux bien empêchés en l’absence
-des femmes, qui entendent cela, principalement ès maisons ménagères:
-lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient pas pour
-venir de l’église, que la grand’messe ne fût achevée. Mon gentilhomme
-étant impatient de faire un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que
-son valet ne faisoit pas bien à son appétit[429], le vous chasse de la
-maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d’aide,
-il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner,
-lequel étoit prêt, que de bond, que de volée[430]; excepté que le mot
-de l’Évangile étoit en pays: _Vinum non habent_[431]. Que fit-il? Il
-n’avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de
-Dieu[432], et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce
-qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; mais il s’y
-entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement il oublia à porter de
-la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer.
-Toutefois il tâtonna tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il
-en trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ[433]; mais il
-ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui échappa dedans le
-pot: le voila puni à toutes rigueurs; car le vaisseau étoit si étroit,
-qu’il ne pouvoit mettre la main dedans, et peut-être encore que le
-fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut
-rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau;
-car il ne vouloit pas laisser gâter[434] son vin; et demeura là tout un
-temps. Mais, cependant, o tapet bien do pé[435], il grinçoit les dents,
-il ronfloit, il pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit
-Colin Brenot[436] et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si
-bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l’église, qui
-trouva les huis ouverts, entre autres celui de la cave, et la serrure
-et les crampons par terre: elle se douta bien, incontinent, que M. de
-Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le
-soupirail de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print
-à dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut?»
-Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois[437], tantôt
-en tous deux; et s’il étoit en peine, si étoit-elle aussi; car elle
-n’osoit pas descendre en la cave, à cause qu’elle étoit en ses beaux
-drapeaux[438]; et puis, n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit
-jamais qu’il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit
-point, elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa,
-pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de Raschaut,
-chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas envie, aima mieux pourtant
-le faire que de demourer toujours là. Si se print à chanter le grand
-_Maledicamus_[439] en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il,
-le douzil[440] est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, elle
-l’envoya dégager par sa chambrière. Mais pensez qu’en chaude cole[441]
-monsieur de Raschaut lui donna des ados[442] pour son déjeuner, encore
-qu’il ne fût pas jour de poisson, et qu’elle n’en pût mais[443].
-
-
-
-
-NOUVELLE XLVIII.
-
- Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à
- son compère le chaussetier.
-
-
-Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon
-ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une
-femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers
-de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il
-n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux
-bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière[444], qu’il ne
-se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes
-couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il
-lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût
-échantillonné quelque lopin, et caché en la liette[445], ou au coffre
-des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand
-il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit[446], et se déroboit
-l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs
-soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus
-que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui
-la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais?
-disoit la dame.—Agardez-mon[447], disoit la garce: j’ai les talons
-un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois
-tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses
-vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre
-tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit[448] cette petite
-fautette[449]. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau,
-d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit
-aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit
-retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut
-point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même,
-qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que
-le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son
-manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande
-s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut
-bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur
-crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.»
-L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du
-manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il
-print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère
-vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et
-n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le
-tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le
-voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je
-l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore
-dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content
-de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit
-bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute
-vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire _grille_[450] féminin, et
-non pas _gril_: qui fut ce qui découvrit le pâté[451].
-
-
-
-
-NOUVELLE XLIX.
-
- De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres
- rencontres[452] dudit abbé.
-
-
-Maître Jacques Colin[453], naguère mort abbé de Saint-Ambroise[454],
-étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez fait connoître tandis
-qu’il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos
-que ce fût, et rencontroit singulièrement bien; tellement, que ces
-parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne
-du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui
-tout plein de bons contes, lesquels seroient longs à réciter; mais,
-parmi tous, j’en conterai un ou deux, qui sont de bonne grâce, qu’il
-dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines,
-lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui
-faisoient bien souvenir du proverbe commun[455], qui dit: «_Qu’il se
-faut garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et de tout
-côtés d’un moine._» Vrai est qu’il se revanchoit[456] bien, et en
-toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: dont la plus fâcheuse
-pour les pauvres moines étoit qu’il les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne
-prenoient point en gré toutefois; et s’en plaignirent à tant de gens,
-et en tant de lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il
-fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant savoir la
-vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: «Saint-Ambroise,
-vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les traitez
-pas ainsi que porte leur règle, et que vous les faites mourir de
-faim.»—Qu’en est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me
-faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente la
-personne du fondateur de leur règle, raison veut que je leur fasse
-maintenir selon l’intention de lui, qui étoit qu’ils véquissent en
-humilité, pauvreté, chasteté et obédience. J’ai avisé et consulté tous
-les moyens qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus
-expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens;
-comme la gourmandise, de tous maux. Je crois que David entendoit d’eux
-quand il disoit: «_Si non fuerint saturati, murmurabunt_[457].» Et
-interprétoit ce mot au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis,
-dit-il, _le Nouveau Testament_ a parlé d’eux tout apertement, là où il
-est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: _Hoc genus dæmoniorum
-non egicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dæmoniorum_, dit-il,
-c’est-à-dire ce genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un
-procès à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines susdits;
-qui fut du temps que les arrêts se délivroient en latin. En l’arrêt
-contre lui donné, y avoit selon le style: _Dicta curia debotavit et
-debotat dictum Colinum de suâ demandâ_. Et ce Saint-Ambroise, ayant
-reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant
-le roi, et lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus
-jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours en çà.—Et
-comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre cour de parlement m’a
-_débotté_.» Le roi, ayant entendu où il le prenoit, le trouva bien
-bon, après avoir connu leur élégance de ce beau latin ferré à glace.
-Mais depuis on a mis les arrêts en bon françois[458]. De quoi on dit,
-par raillerie, que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin
-qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de _débotter_ les gens; mais
-_débouter_, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient
-bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Étant à
-table, un maître d’hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un
-potage sus une saye[459] de velours qu’il portoit. Il trouva occasion
-de mettre en propos un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé
-_Fundulus_[460], homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie
-de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. Auquel l’abbé
-Saint-Ambroise dit: «Monsieur _Fundulus_, vous êtes tout maigre,
-il semble que vous vous portez mal.—Je me porte, dit _Fundulus_,
-toujours ainsi: je ne puis engraisser pour temps qui vienne.—Je vous
-enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à
-monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que trop.» Il y en
-a de lui assez de tels; mais tout cela appartient aux apophthegmes.
-
-
-
-
-NOUVELLE L.
-
- De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez.
-
-
-Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu’on dit qui
-ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins durs[461]; contre
-lesquels le nez rebouche[462] et devient mousse[463]; mais cela ne
-lui advenoit point mal, car il étoit homme trape[464], bien amassé,
-et même qui savoit bien jouer des couteaux[465]; au moyen de quoi, se
-connoissoit en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant
-les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, disoit-elle, ne
-nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l’aide de la beauté; et
-pour ce, il nous la faut soigneusement entretenir et nous faire valoir
-ce pendant que nous en avons la commodité; car quand notre beauté est
-passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je
-n’en vois point de laids, je les trouve tous beaux.» Suivant propos,
-Saint-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie à Fontainebleau,
-devisant avec quelques siens familiers, avisa en la cour basse un
-homme qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie[466]
-et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise ne se
-trompoit point, car il l’avoit assez vu de fois et même fréquenté du
-temps qu’il faisoit la rustrerie[467]. «Par Dieu! dit-il à ceux qui
-étoient avec lui, c’est un tel, c’est mon homme, je le vais un peu
-accoûtrer.» Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme,
-toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il y alloit
-à la réputation[468], laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement
-déguiser, quand bien ils le voudroient. Cet homme, voyant la mine de
-Saint-Ambroise, lui tint assez bonne[469] de son côté; car, encore
-qu’il ne hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons.
-Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: «Or çà, que
-faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas sans cause.—Par ma foi!
-dit l’autre, je n’y fais pas grand’chose pour cette heure; je regarde
-qui a le plus beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi,
-lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici donc, ce
-dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, le roi François,
-avec ce qu’il étoit royal de toute façon[470], avoit le nez beau et
-long[471], autant que maître Jacques l’avoit court et retroussé. Par
-ce, il entendit bien que ces lettres ne s’adressoient point à autre
-qu’à lui-même; et lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire
-le conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le corps
-bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui demandois qu’il faisoit
-ici; il m’a répondu qu’il regardoit qui avoit le plus beau nez.» On
-dit que le même personnage (qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de
-Lyon) en donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: «Or çà,
-dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous n’êtes pas sans avoir
-quelque bonne entreprise?—Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre
-grâce, je ne fais rien, non plus qu’un prêtre.»
-
-
-
-
-NOUVELLE LI.
-
- De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se
- laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.
-
-
-N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur,
-qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots,
-pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme
-son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel
-étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi,
-sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir
-autre enfant[472] que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas
-d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque
-argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau
-ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses
-défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne
-vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je
-suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que
-ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus
-vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons,
-qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit:
-«Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois
-pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me
-dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu
-ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne
-veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles
-vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père;
-et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là:
-«Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme;
-à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout
-incontinent voi le-ci[473] qui se ramène lui-même àtout son tabourin,
-à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le
-marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon
-ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans,
-voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois,
-deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de
-faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce
-bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit
-que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir
-ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le
-jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à
-Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand
-tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit.
-«Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut
-autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent
-devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même:
-«Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun
-sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais
-il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout
-son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai
-attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison
-ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille
-sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par
-son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément
-répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part
-et d’autre, connoissant la gaudisserie[474] intentée par Chichouan,
-le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès
-dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt
-livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah!
-monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant
-vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite[475], que le
-bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part
-ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les
-ans, le premier jour du mois de mai[476], tant qu’il vivra. Et puis,
-après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée,
-ou tombée en fortune[477] de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut
-de même[478] la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du
-commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge,
-pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté _in l. Nescio_, ff
-_Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem,
-Felinum, et omnes tormentatores juris_[479].
-
-
-
-
-NOUVELLE LII.
-
- Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs.
-
-
-Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père,
-qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible:
-mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la
-maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à
-son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et
-pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis
-cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer,
-et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il
-dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que
-veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit:
-«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.»
-C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui
-disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut,
-car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui
-emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit:
-«Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il
-disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié,
-afin que mon père en ait sa part.»
-
-
-
-
-NOUVELLE LIII.
-
- Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire
- devant le roi.
-
-
-Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération et d’une
-exécution de même; lequel, entre autres siennes complexions, aimoit
-ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne
-faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus
-à une fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques
-lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements présent,
-le roi commanda à un jeune homme de finances, qui étoit là (car il
-n’étoit point autrement difficile), lequel, ouvrant son écritoire
-pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le
-calemard[483]. «Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi
-est-elle bonne?—_Contra pestem_, sire, dit le clerc.—_Contra pestem!_
-dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda qu’on lui donnât cent écus.
-Un jour, les Genevois[484] (desquels il est écrit _Vane Ligur_[485]),
-voyant que le roi s’en alloit au-dessus de ses affaires et qu’il
-rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper[486] sa bonne
-grâce, lui envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue
-s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis étoient si
-prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche
-voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu’à autre prince de la terre,
-pour la grandeur de son nom et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les
-Genevois se donnent-ils à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans
-repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous les diables.»
-Il faisoit un aussi bon présent comme il avoit reçu; et si ne donnoit
-rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu’il n’est point de plus
-bel acquêt que de don.
-
-
-
-
-NOUVELLE LIV.
-
- De deux points pour faire taire une femme.
-
-
-Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit
-d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois votre mari, je vous
-garderais bien de faire tout à votre tête.—Vous! disoit-elle, il vous
-faudrait passer par là aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il,
-assurez-vous que je sais deux points[487] pour avoir la raison d’une
-femme.—Vites-vous? fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» Le jeune
-homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un!» dit-il. Puis, tout
-soudain, en fermant l’autre main: «Et voilà l’autre.» De quoi il fut
-bien ri. Car la femme attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons
-nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant _points_ de
-_point_; mais l’autre entendoit _poings_ de _poing_. Eh! par mon âme!
-je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir[488] la femme
-quand elle l’a mis en sa tête.
-
-
-
-
-NOUVELLE LV.
-
- La manière de devenir riche.
-
-
-D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de contreporter[489]
-des aiguillettes, ceintures et épingles, un homme étoit devenu
-fort riche; de sorte qu’il achetoit les terres de ses voisins, et
-ne se parloit que de lui autour du pays. De quoi s’ébahissant, un
-gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin, lui va
-dire: «Mais venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous fait
-pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, dit-il, je le vous
-dirai en deux mots: c’est que j’ai fait grand’diligence et petite
-dépense.—Voilà deux bons mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait
-encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le
-col, qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si font-ils
-mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne
-falloit que tourner le dos à Dieu cinq ou six bons ans.
-
-
-
-
-NOUVELLE LVI.
-
- D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien
- à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit.
-
-
-Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût
-guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez
-longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit
-de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans,
-flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse.
-L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner,
-comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du
-bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des
-avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient
-de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils
-usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles,
-l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte
-d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit
-faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans
-lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre
-écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux,
-et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit
-venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne
-savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames,
-qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins,
-de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet
-avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre
-autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que
-fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien
-acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il
-avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il
-ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en
-vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de
-la dame, _hap, hap_. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent
-ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de
-la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès
-de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit
-pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet
-venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte _hap, hap_. Mais
-on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque
-chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une
-fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement,
-pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise
-et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut
-lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant
-l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien,
-se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que
-Clairet faisoit encore _hap, hap_, il va répondre en un abbai de ces
-clabaux[495] de village, _hop, hop, hop_. Quand Clairet entendit cette
-voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand
-chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en
-va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux
-qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il
-trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser
-aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons.
-
-
-
-
-NOUVELLE LVII.
-
- Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit.
-
-
-Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel
-s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par
-les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498],
-accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé
-entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de
-cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de
-cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il
-étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière;
-et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit
-vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une
-épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print
-à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en
-outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il
-avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en
-eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval
-sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de
-l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme,
-qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles
-inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant
-les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que
-ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il,
-que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le
-fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si
-bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui,
-il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à
-lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à
-une lieue, encore n’en est-on pas assez loin.
-
-
-
-
-NOUVELLE LVIII.
-
- Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses.
-
-
-En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse,
-sentit un larron qui lui coupoit des boutons d’or qu’il avoit aux
-manches de sa robe; et, sans faire semblant de rien, tira sa dague et
-print l’oreille du larron et la lui coupa toute nette; et en la lui
-montrant: «Aga[504], dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu
-là? Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui faisoit pas
-mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme
-ses boutons.
-
-
-
-
-NOUVELLE LIX.
-
- De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui
- faisoit la diète.
-
-
-Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une
-borde[505] sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la
-ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient
-souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une
-qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine:
-«Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours
-malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et
-de faire seulement un petit[506] de collation au soir.—Et de quoi
-collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle,
-comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de
-vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire
-avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une
-poire de râteau[507] entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme
-le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand
-j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte
-de Paris) avec un pain d’un hardi[508], je me trouve aussi bien de
-cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec[509]!
-se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand
-le temps des cailles étoit passé, à belles peringues[510], à belles
-palombes[511], à belles pellixes[512], pensez que la pauvre damoiselle
-étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet:
-«Recommande-moi bien à monsieur le maître[513], et lui dis que je le
-prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile
-de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux
-guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé
-sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel[514]
-il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et
-puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à
-celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une
-alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il
-n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.
-
-
-
-
-NOUVELLE LX.
-
- Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés[515].
-
-
-Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l’heure
-du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres qui avoient
-déjà bien commencé; et mon moine, pour les atteindre, se mettre à
-bauffrer d’un tel appétit, comme s’il n’eût vu de trois jours pain.
-Le galant s’étoit mis en pourpoint[516] pour mieux s’en acquitter:
-ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoit force
-choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à
-remplir sa poche[517]. Mais, afin de ne perdre guère de temps,
-il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien qu’il
-avoit apprins ce langage de plus longue main; car il y étoit fort
-habile. Les demandes et les réponses étoient. Un lui demande: «Quel
-habit portez-vous?—Froc.—Combien êtes-vous de moines?—Trop.—Quel
-pain mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle chair
-mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous de novices?—Neuf.—Que vous semble
-de ce vin?—Bon.—Vous n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que mangez-vous
-les vendredis?—Œufs.—Combien en avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce
-pendant, il ne perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux
-demandes laconiquement. S’il disoit ses matines aussi courtes, c’étoit
-un bon pilier d’église.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXI.
-
- De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.
-
-
-Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une
-petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là
-repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité,
-car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit
-bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la
-profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519],
-et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à
-Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et
-remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur,
-vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en
-suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la
-médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque
-chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi
-ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que
-je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien
-vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le
-voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter
-en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal
-votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui
-que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs.
-Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai,
-et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions
-bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet
-apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes
-villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner,
-et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme
-ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays
-égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra
-être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant
-toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins.
-Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et
-lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous
-qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous
-pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y
-étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en
-la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon,
-et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi
-à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer
-ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai
-toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a
-long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs;
-je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage,
-en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner:
-vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire
-commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un
-scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il
-lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser,
-à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien
-dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant
-dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois
-l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme
-étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré
-à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et
-commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison,
-et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient
-déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût
-courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur
-passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit
-que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit
-guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en
-moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là,
-il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme,
-et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce
-médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère,
-s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit
-d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux
-jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire.
-Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire
-alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et
-lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et
-puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement
-son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le
-médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit
-la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec
-les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—_O
-par ma fé, segni ben disez vertat[524]!_—Elle a une grande douleur au
-côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon
-que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait
-une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit
-incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant,
-que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier
-homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire
-n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en
-disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit
-incontinent: _il_ ou _elle_. Au moyen de quoi, il disoit (après
-avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—_O,
-certes, be es un homme_[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien
-vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner
-devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui
-parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau
-teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le
-recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en
-quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin
-écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il
-fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se
-trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère
-qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon
-être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils
-n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents,
-comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des
-_moucadous_ et des _camises_[529]. Il étoit traité comme un petit coq
-au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna
-force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de
-quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant
-semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui
-mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne
-failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où
-depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut
-si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends
-qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la
-Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car
-l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances,
-il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes
-une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de
-fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que
-d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel,
-quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour
-diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en
-la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour
-urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la
-blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «_Dio
-te la daga buona._» Et s’il s’en trouvoit bien: «_In buona hora._» S’il
-s’en trouvoit mal: «_Suo danno_[534].» Ainsi va le monde.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXII.
-
- De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa
- femme[535].
-
-
-Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage,
-avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui
-demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant,
-qu’il accorda ses flûtes[536] avec cette jeune femme: et s’entendoit
-tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger
-ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre
-à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet),
-lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière,
-dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la
-place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de
-son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin
-faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment
-par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si
-secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût
-une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant
-qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant
-et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle
-lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire
-Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux.
-Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien
-crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut
-pas sans lui donner dronos et chaperon de même[537]. De là à quelques
-jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire
-Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre
-le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce
-tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère,
-disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à
-vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous
-bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien
-chanté matines[538].» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un
-mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à
-la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que
-vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse;
-car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites
-connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un
-matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente
-de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et
-faut entendre qu’elle savoit bien battre[539], et de bonne mesure: car
-elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand
-le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant
-à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à
-entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une
-opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par
-belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure
-accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la
-crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa
-femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma
-place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la
-forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit
-battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa
-grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher
-auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource
-qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers[540], il
-étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que,
-de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença
-à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez
-que c’étoit par un D[541]), messire Jean, qui vous a ici fait venir?
-Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que
-j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre
-se vouloit défaire[542], mais le maréchal le vous tenoit à deux bons
-bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta
-incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre
-fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts,
-et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la
-recrue[543] du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier
-au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise;
-pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il
-bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins[544] enfermés au
-coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les
-couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main[545].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXIII.
-
- De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre
- Jean Trubert et son fils.
-
-
-Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit
-guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins,
-pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été,
-à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en
-souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit
-châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il
-avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses
-factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une
-jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit
-été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il
-se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette
-jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou
-six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du
-prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son
-procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit,
-entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549]
-un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et
-là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice;
-auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques
-du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le
-père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il
-falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et
-après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau
-qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout
-pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le
-greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean
-Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit
-le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous
-les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le
-petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit
-cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier,
-disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu;
-et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez
-la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.»
-Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean
-Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et
-étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt
-vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit
-présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal
-par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais
-il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre
-côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le
-petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne
-sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir,
-et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu!
-dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute
-la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit
-dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXIV.
-
- Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de
- nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le
- visitoit[551].
-
-
-Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans;
-lequel, étant, à un jour de fête, entré en un couvent de religieuses,
-en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles, et dont n’y avoit
-celle[552] pour laquelle il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les
-mit si bien en sa fantaisie[553], qu’il y pensoit à toutes heures. Un
-jour, comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance,
-ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon:
-habille-toi en fille, et t’en va rendre à l’abbesse; elle te recevra
-aisément: tu n’es point connu en ce pays ici.» (Car il étoit garçon
-de métier, et alloit et venoit par pays.) Il crut assez facilement ce
-conseil, se pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât bien
-quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa
-de se nommer Toinette. Donc, de par Dieu, s’en va au couvent de ces
-religieuses, où elle trouva façon de se faire voir à l’abbesse, qui
-étoit fort vieille, et, de bonne aventure, n’avoit point de chambrière.
-Toinette parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant
-qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle
-lui nomma. Et, en effet, parla si humblement, que l’abbesse la trouva
-à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que
-pour quelques jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle
-vouloit être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette fit
-bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: à laquelle elle sut
-fort bien complaire, et quant et quant[554] se faire aimer à toutes les
-religieuses, et même, en moins de rien, elle se print à ouvrer[555]
-de l’aiguille (car peut-être qu’elle en savoit déjà quelque chose),
-dont l’abbesse fut si contente, qu’elle la voulut incontinent faire
-nonne de là-dedans. Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle
-demandoit, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyoit
-les plus belles, et, de privauté en privauté, elle fut mise à coucher
-avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit, que, par honnêtes
-et aimables jeux, elle fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le
-ventre cornu, lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir
-de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis de sa
-compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et l’autre; laquelle chose,
-en la bonne heure, il (dis-je _elle_) continua assez longuement, et
-non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des
-autres, desquelles elle s’accointa. Et quand une chose est venue à
-la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la
-cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre ces nonnes
-(y en ayant quelques-unes de belles, et les autres laides, auxquelles
-Toinette ne faisoit pas si grande familiarité qu’aux autres), avec
-maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais
-quoi; et y firent tel guet, qu’elles les connurent assez certainement;
-et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie,
-non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Toinette; car elle
-l’avoit mise là-dedans, et puis elle l’aimoit fort, et ne l’eût pas
-bonnement cru: mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle
-ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient
-pas si bonnes qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une
-d’entre elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit les
-religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit et que c’étoit,
-elles répondoient que, s’elle les vouloit faire dépouiller, elle le
-connoîtroit. L’abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir
-la vérité au premier jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les
-religieuses en chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux
-aimées de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter toutes
-nues, attache sa cheville par le bout avec un filet[556] qu’elle tira
-par derrière; et accoutre si bien son petit cas, qu’elle sembloit
-avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien
-près: se pensant que l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son
-nez, ne le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent toutes.
-L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les
-avoit assemblées; et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller
-toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les
-visitant les unes après les autres, il vint[557] au rang de sœur
-Toinette; laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches,
-refaites[558], rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville,
-qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit les
-yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un
-coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et
-les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si
-surprise, qu’elle s’écria: «_Jésus! Maria!_ Ah! sans faute, dit-elle,
-et est-ce vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous m’avez
-abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, qu’il fallut y remédier
-par patience; car elle n’eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur
-Toinette eut congé de s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des
-filles religieuses.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXV.
-
- Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont[559] à belles
- injures.
-
-
-Un martinet[560] s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et
-s’adressa à une harengère pour marchander de la moulue[561]; mais
-de ce qu’elle lui fit deux liards, il n’en offrit qu’un: dont cette
-harengère se fâcha, et l’appela injure[562], en lui disant: «Va, va,
-Joannes[563], porte ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi
-outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. «Et va,
-marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, toi et
-lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en aller tout droit à son régent,
-qui étoit bon fripon[564], et lui dit: «_Per diem, domine_[565], il y
-a la plus fausse[566] vieille sur le Petit-Pont: je voulois acheter de
-la moulue, elle m’a appelé _Joannes_.—Et qui est-elle? dit le régent.
-La me montreras-tu bien?—_Ita, domine_, dit l’écolier. Et encore
-m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit bien.—Laisse
-faire, dit le régent. _Per dies[567]!_ elle en aura.» Ce régent se
-pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu’il ne falloit pas
-être dépourvu; et que la meilleure provision qu’il pouvoit faire,
-c’étoit de belles et gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant,
-qu’il la mettroit _ad metam non loqui_[568]. Et, en peu de temps,
-il donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put aviser,
-y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en
-chopinant, qu’il leur sembla qu’il en avoit assez. Ce régent en fit
-deux rôlets[569], et en étudia un par cœur: l’autre, il le mit en sa
-manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand
-il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir
-conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette harengère; et
-print encore quelques autres galochers[570] avec lui; lesquels, _in
-primis et ante omnia_, il mena boire à la Mule[571]; et quand ils
-eurent bien chopiné, ils s’en vont. Ils ne furent pas si tôt sur le
-Petit-Pont, que la harengère ne reconnût bien ce martinet; et quand
-elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient.
-«Ah! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école est
-effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient heurter le
-baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: «Hé! que faut-il à cette
-vieille damnée?—Oh! le _clerice_, dit la vieille, es-tu venu assez tôt
-pour te prendre à moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit
-le régent. Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en veux.»
-En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à
-beaux coups de langue. La harengère, se voyant défiée: «Merci Dieu!
-dit-elle, tu en veux donc avoir, magister crotté? Allons, allons par
-ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est
-à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, ruffien.—Allez,
-vilaine.—Va, maraud.» Incontinent qu’ils furent en train, je m’en vins,
-car j’avois affaire ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent
-quelque chose, que les deux personnages combattirent vaillamment,
-et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et fortes injures
-d’arrache-pied; mais il advint au régent d’en dire une deux fois, car
-on dit qu’il l’appela _vilaine_ pour la seconde fois. Mais la harengère
-lui en fit bien souvenir. «Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit,
-fils de putain que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas
-bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud infect!» Il
-faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se
-battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne savoient qui
-devoit avoir du meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de
-son premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne savoit
-pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se troubla un petit,
-voyant que la harengère ne faisoit que se mettre en train; et se va
-mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étoient injures collégiales, et
-le vouloit dépêcher tout d’une traite, pour penser étonner la vieille,
-en lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable,
-infande[572], abominable.» Mais la harengère le va interrompre, disant:
-«Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je
-te répondrai bien, grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes
-un rôlet! Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et
-la déesse[573], comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères
-se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, qu’il n’eut
-rien meilleur que se sauver de vitesse; car il eût été accablé, le
-pauvre homme. Et, pour certain, il a été trouvé que, quand il eût eu
-un Calepin[574], un vocabulaire, un dictionnaire, un promptuaire,
-un trésor d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse.
-Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise[575] au collége de
-Montaigu[576], courant tout d’une halenée, sans regarder derrière soi.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXVI.
-
- De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et
- comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.
-
-
-Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se
-tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien
-jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours
-quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant
-plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne
-faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins
-dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont
-nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour
-lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit,
-voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point;
-tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il
-la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir,
-fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579],
-et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire:
-«Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant
-le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais.
-Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit
-essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi
-bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit
-qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté.
-La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le
-derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point
-de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus
-grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit
-le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir
-d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte
-qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les
-gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu.
-Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune
-dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il
-possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon
-moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me
-veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis
-de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire
-tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris
-qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses
-efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine,
-sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte
-quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque
-autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon
-de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire
-couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que
-la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui
-disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582];
-mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se
-déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la
-porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable:
-«Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous
-faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez
-le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez
-le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le
-fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours
-rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela,
-quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et
-avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit
-que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa
-dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer;
-et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il
-fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha,
-formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un
-petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve,
-qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière
-pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais,
-sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame,
-et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est
-fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut
-savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon
-ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous
-du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha,
-formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La
-dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid
-cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]!
-dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous
-chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant
-et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se
-porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses
-à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière
-regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit
-boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure
-vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa
-chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est
-ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est
-net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit,
-dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi
-non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.»
-Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise
-blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée,
-et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus
-sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien
-quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en
-vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le
-lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588].
-Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont
-il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil
-de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se
-trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée,
-la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le
-mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un
-pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que
-c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit
-que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames,
-le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva
-en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y
-étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en
-rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit
-auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation,
-par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et
-de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel
-moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien
-avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût
-à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce
-qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce
-qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve
-à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit
-prémédité dès le paravant:
-
- Que diriez-vous d’un vert vêtu,
- Qui a baisé sa dame au cul,
- En lui faisant hommage?
-
-Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître
-que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort
-égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre
-promptement à la dame:
-
- Que diriez-vous d’un fol tout nu,
- Qui a dansé sur votre cul,
- Disant: _Ha! ha! formage!_
-
-Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car,
-quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur
-et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute
-l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un
-bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est
-notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles
-et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées,
-à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux
-amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme,
-auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en
-se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et
-délibérément songé contre lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXVII.
-
- De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie.
-
-
-Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient à la longue
-boule, hors les murailles de la ville: l’un desquels, en faisant son
-coup, faillit à bouler droit, et envoya sa boule dedans un jardin.
-Il trouva façon de sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher.
-Quand il fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit
-des choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: «Eh! que,
-diable, venez-vous faire ici? Vous me venez dérober mes melons?» Mais
-l’écolier ne s’en soucioit pas, cherchant toujours sa boule, en lui
-disant seulement: «Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui
-dire mille maux[592]. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures,
-pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le premier langage
-dont il s’avisa, en lui disant: _Cum animadverterem quam plurimos
-homines_[593], en lui faisant signes de menaces, pour la faire
-encore mieux batailler. Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son
-avignonnois[594]: «Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus
-les murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes de
-Caton: _Parentes ama_[595]. «Allez de par le diable, disoit la vieille
-à l’écolier; que le lansi[596] vous éclate!» Et l’écolier: _Cognatos
-cole_[597]. «Oui, oui, à l’école, de par le diable!» Et l’écolier:
-_Cum bonis ambula_[598]. «Je n’ai que faire de ta boule, disoit-elle.
-Que maugré n’aie bieu de toi[599]! tu parles italien; je t’entends
-bien.—Et voire, voire, dit l’écolier: _Foro te para_[600].» Mais s’il
-l’eût voulu entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son
-_Quos decet_[601]. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint
-achever sa partie.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXVIII.
-
- D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin[602], et du concile de Latran.
-
-
-En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé _De alta domo_[603];
-lequel avoit un cerveau fait comme de cire[604]; et donnoit, en son
-siége, des appointements[605] tout cornus; hors son siége, faisoit
-des discours de même. Advint, un jour, qu’il entra en dispute d’un
-passage de la Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire
-bateler[606] monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon si
-de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde, y en avoit deux
-de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit qu’il n’y avoit point de
-souris, et qu’elles s’engendrent de pourriture, ainsi que depuis a
-bien confermé maître Jean Buteo[607], de l’ordre Saint-Antoine en
-Dauphiné, en son traité _De Arca Noe_. L’autre disoit, qu’il n’y
-avoit qu’un lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en
-l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. L’un disoit
-de l’un, l’autre de l’autre[608]. Mais, à la fin, monsieur le juge,
-qui vouloit toujours avoir du bon, se fâchoit que ce bon marchand tînt
-ainsi fort contre lui, auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous
-parlez: où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit
-en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez belle. C’est un
-griffon griffant[609]; il demeure à Nismes; je le connois bien. Il
-n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de fait, y avoit un greffier à
-Nismes, qui s’appeloit Genèse; et le pauvre juge pensoit que ce fût
-celui dont l’autre entendoit. Il faut dire qu’il savoit toute la Bible
-par cœur, fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit[610]
-quasi à celui que l’on dit, qui[611], devant le roi François, ainsi
-qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement fait à Rome,
-voulant aussi en dire sa râtelée[612], dit au roi: «Sire, je l’ai bien
-vu, Pasquin; c’est un des plus galants hommes du monde.» Adonc le roi,
-qui s’aperçut bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez
-vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement à Rome,
-qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une cape à l’espagnole, bandée de
-velours, et une chaîne au col, d’un[613] quatre-vingts ou cent écus;
-et avoit deux varlets après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui
-rencontroit le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez,
-allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez envie de
-m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme, qui étoit produit pour
-témoin en une matière bénéficiale, où il étoit question d’une certaine
-décision du concile de Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez
-çà, mon ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur, vous
-parlez du concile de Latran[614]; je l’ai assez vu de fois: il avoit un
-grand chapeau rouge, et étoit toujours ceint, et portoit voulentiers
-une grande gibecière de velours cramoisi. Et si ai bien encore connu sa
-femme, madame la Pragmatique[615].» Voilà ce qu’il en sembloit au bon
-homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il n’est pas damné qui
-ne le croit.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXIX.
-
- Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village.
-
-
-Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme[616], ils vivoient
-aussi sus la bonne femme; car il en passa une bande par un village,
-là où ils ne faisoient pas mieux que ceux du proverbe, qui dit: _Un
-avocat en une ligne_; _un noyer en une vigne_; _un pourceau en un blé_;
-_une taupe en un pré_; _un sergent en un bourg_; _c’est pour achever de
-gâter tout_. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient tout.
-Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais combien, chez une
-bonne femme; lesquels lui mettoient tout par écuelles: et comme ils
-mangeoient ses poules, qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère
-pitrasse[617], disant la patenôtre du singe[618]. Mais ces gendarmes
-faisoient les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne femme de
-Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous regret en vos poules? Sus,
-sus, faites bonne chère, dites après moi: _Au diable soit chicheté!_
-Direz-vous?» La bonne femme, toute maudolente[619], lui dit: «Au diable
-soit le déchiqueté[620]!» Elle avoit bien raison, car
-
- Depuis que décrets eurent ales[621]
- Et gens d’armes portèrent malles,
- Moines allèrent à cheval:
- Toutes choses allèrent mal[622].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXX.
-
- De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.
-
-
-Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un
-homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand
-on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues,
-tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de
-prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on _maître Berthaud_.
-C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier
-de ce nom de _maître_, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli
-à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant,
-_maître Berthaud_, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624].
-Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres
-de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant
-de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui
-est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science
-de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y
-ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or,
-est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien
-qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir
-prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire
-accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit
-le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à
-entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en
-l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est
-mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une
-charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: _Libera me,
-Domine_, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au
-meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux
-qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient
-les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il
-n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même
-lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il
-sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le
-piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de
-lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par
-Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te
-tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort,
-et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que
-quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon
-homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour
-vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître
-Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas _maître_.
-
-Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit
-un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire.
-Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le
-heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il
-lui dit _gare_[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain
-va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par
-Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que
-tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre
-philosophe[629].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXI.
-
- Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630].
-
-
-Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont
-les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui
-n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez
-votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois
-vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler
-toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou
-déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent
-mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux;
-ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres,
-qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et
-même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir
-pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces
-jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère:
-entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays
-comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il
-fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché
-de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin;
-vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ;
-vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin
-de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se
-hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin,
-brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],»
-ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes
-et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez
-piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous
-dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au
-langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand
-plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636]
-et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que
-vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin
-de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de
-Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?»
-dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens?
-Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus,
-prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A
-donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira:
-«Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui
-aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol
-est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de
-votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A
-la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux
-vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne
-main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous,
-à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin,
-étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est,
-d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose,
-vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce
-chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec
-la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon.
-Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais
-combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends
-bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole?
-I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en
-donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.»
-Voilà votre marché: prenez ou laissez.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXII.
-
- Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la
- main du roi.
-
-
-Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins,
-lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit
-savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis,
-la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire
-encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute
-de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant
-son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs
-de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais
-si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps,
-que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de
-la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant
-qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent
-qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna
-au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur
-dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le
-visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui
-mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé!
-o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin
-que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et
-qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver
-sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien
-encore un?
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXIII.
-
- D’un autre Poitevin, et de son fils Micha.
-
-
-C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens
-fils à Poitiers pour étudier en grimauderie[646], lesquels se mirent
-avec d’autres patrias[647] caméristes près du _Bœuf couronné_: l’aîné
-avoit nom Michel, et l’autre Guillaume. Leur père les ayant logés,
-retint l’endroit où ils demeuroient et les laisse là, où ils furent
-assez longtemps sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir
-des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à Poitiers;
-par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des
-jambons et des souliers bien bobelinés[648]. Advint que tous deux
-tombèrent malades, dont le petit mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore
-guéri, n’avoit la commodité d’écrire à son père la mort de son frère.
-Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un de
-ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. De quoi étant
-bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle
-portoit en suscription: _A mon fils Micha, demeurant au Roay do beu,
-ou iqui près_[649]. Et au dedans de cette lettre y avoit entre autres
-bons propos: «Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton
-frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. Au par su, i te
-veu ben adverti quo disant que noustre avesque est à Dissay[650]. Va
-t’y-en per prendre couronne, et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y
-faille point torné à deu foay.» Maître _Micha_ fut si aise d’avoir reçu
-cette lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, et se
-lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu’il avoit
-apprise à _Poyté_[651], laquelle je ne dirai ici à cause de brièveté;
-mais, entre autres, y avoit: «Mon père, i vous averti quo n’est pas
-moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i
-estai pu malade que li; car la pea me tomboit comme à in gorret[652].»
-N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu? Vraiment!
-qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer[653].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXIV.
-
- Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.
-
-
-Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval
-quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort
-légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine
-et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas
-dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon
-de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme
-en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir
-de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656]
-de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin,
-selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de
-baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin,
-lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler
-galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous,
-dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort
-bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et
-n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes
-venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il
-vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez
-mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui
-montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le
-gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit
-découvert ses perdreaux.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXV.
-
- Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de
- Beaulieu.
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-
-En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit messire Jean
-Melaine[659], lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la
-vie de neuf ou dix personnes pour le moins à un repas. Et lui fut sa
-jeunesse assez heureuse; car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq
-ans, il trouva toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir;
-principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire
-Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler[660]. De sorte
-qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine à dîner et à souper,
-par ordre, chez les uns, et puis chez les autres. Mais depuis que le
-temps commença à s’empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et
-laissèrent jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec
-comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit
-trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n’étoient pas
-pour lui donner le pain qu’il mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit
-encore bon pour lui, il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit
-assez souvent; et une fois entre autres, il entreprint de le faire
-mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit un
-anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels
-messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit à son pitancier[661]:
-«Savez-vous que c’est? qu’on donne à déjeuner à messire Jean, et qu’on
-le fasse tant manger, qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus,
-il dit lui-même au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous aurez
-chanté messe, allez-vous-en à la dépense[662] demander à déjeuner,
-et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai dit qu’on vous traitât à
-votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» dit le prêtre. Il dépêcha sa
-messe, laquelle il dit en chasseur[663], ayant le cœur à la mangerie.
-Il s’en va à la dépense, là où il lui fut atteint[664] d’entrée une
-grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de
-lévriers[665], et une bonne quarte[666] de vin mesure de ce pays-là. Il
-eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit sonné dix heures[667];
-car il ne faisoit qu’étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore
-autant, qu’il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit
-de l’homme, et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait
-apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles il eut
-incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout
-ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux; car il fut tiré,
-comme le fit le roi devant Arras[668] jusqu’à la dernière pièce[669];
-tant, qu’il fut force d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé,
-cependant, se pourmenoit par les jardins en attendant que messire Jean
-eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s’en aller. L’abbé,
-qui le vit en s’en allant, lui demanda: «Eh! puis, messire Jean,
-avez-vous déjeuné?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre:
-j’ai mangé un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre
-avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu’il ne
-demeurât guère?
-
-Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une
-saugrenée de pois[670], pleine une grande jatte, avec de la soupe
-assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta,
-connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de
-ces osselets ronds de moulue[671] qu’on appelle _patenôtres_, avec
-force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous
-dépêcha en forme commune[672] et mangea patenôtres et tout. Et crois
-bien qu’il eût mangé l’_Ave Maria_ et le _Credo_[673], s’il y eût été.
-Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils
-passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien!
-messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et
-vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien
-vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire
-d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de
-Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été
-boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout;
-s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce
-n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien
-que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût
-mangé brigandines[674], morions[675], hacquebutes[676], et toutes les
-caques[677] de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que
-sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle
-de Cambles[678], roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute
-mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXVI.
-
- De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.
-
-
-A Paris la grand’ville[679], y avoit un personnage de nom et de
-qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur
-Doingé[680]; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas
-voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que
-c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont
-coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà
-grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le
-moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à
-écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme
-une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance
-d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé,
-lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu
-faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous
-que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme
-de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va
-tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon
-escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire
-à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte[681], s’en
-va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il
-trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis,
-il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses
-familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit
-que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les
-syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres
-les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme
-se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son
-nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il
-en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père
-que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en
-trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise,
-qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans
-qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien
-épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans
-vert[682]: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père,
-qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi,
-tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour
-l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce
-que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner
-mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en
-suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as
-donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je
-l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui
-soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé[683], et Angin d’oie.—Vraiment,
-dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce
-pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous
-êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.»
-Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas _engin_ par _a_.»
-Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme
-celle-là pour le changement d’une seule lettre!
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXVII.
-
- De Janin, nouvellement marié.
-
-
-Janin s’étoit marié la sienne fois[684], et avoit pris une femme qui
-jouoit des mannequins[685], laquelle ne s’en cachoit point pour lui,
-ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour,
-un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les
-réponses en forme d’une assez plaisante farce[686]. «Or çà, Janin,
-vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela est bon, disoit
-l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise tête.—Cela est mauvais.—Pas
-trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—C’est une des belles de notre
-paroisse.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il y a un
-monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela est mauvais.—Pas trop
-mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie toujours de çà,
-de là.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me
-baille de l’argent, de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis à la pluie et au
-vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—J’y
-suis tout accoutumé.» Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est
-à l’usage d’étrivières[687].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXVIII.
-
- Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit
- à sa première lecture.
-
-
-Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa
-vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas
-grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit
-fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se
-mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant.
-Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la
-Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les
-jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des
-maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps
-qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces
-choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout
-ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien
-apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla
-bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi
-bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se
-présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit
-une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en
-étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego
-bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en
-veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous
-n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les
-choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le
-cas que les écoliers fussent des choux.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXIX.
-
- Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.
-
-
-Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier,
-nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il
-gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y
-accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier;
-car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur
-la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux
-mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en
-étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par
-devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux
-couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il
-entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne,
-il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le
-venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit
-toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il
-la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce
-vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire
-de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette,
-tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle
-se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien,
-est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai
-est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne
-se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais
-croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une
-autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette,
-tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends
-bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma
-mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en
-retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment,
-qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il
-alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant,
-dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694];
-ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous
-coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en
-aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en
-la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui
-aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer,
-je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât.
-Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa
-femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le
-pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi
-n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui
-eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque
-payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en
-bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de
-trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et
-l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne
-songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout
-endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que
-s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit,
-et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit
-d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se
-réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche.
-Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et
-le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit
-la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit
-point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin;
-mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans
-l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et
-non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en
-sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan,
-les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin.
-Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700],
-les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit
-ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour
-qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce
-qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés
-plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute
-la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux
-de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est
-autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte
-par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il
-se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et
-quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il:
-avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de
-vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y
-en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur
-sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il
-ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin;
-et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa
-personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en
-son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le
-vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on
-le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut
-à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon
-qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que
-de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas
-bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il
-vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament
-qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui
-mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la
-bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des
-Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il
-n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore
-après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie.
-C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible.
-Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne,
-lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement
-qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté
-autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et
-comment il en va.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXX.
-
- D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en
- la baisant.
-
-
-En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement
-venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre
-les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une
-damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune.
-Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise[702], et fut question de
-s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune
-veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où
-il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche.
-Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore
-de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent
-fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La
-damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie[703];
-et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce
-qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put
-taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où
-elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être
-lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous
-souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à
-Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée,
-entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle
-n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage,
-elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit
-grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et
-autres d’en rechercher[704] le gentilhomme, il ne fut point trouvé de
-meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en
-avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent
-un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens[705] qu’elle
-avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque
-à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la
-ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent
-de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du
-meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats,
-lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier
-le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit
-confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais
-lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il
-ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à
-faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où
-y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui
-étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et
-autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit
-que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il
-répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la
-connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que
-femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir
-il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un
-déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous
-lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit?
-dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce
-n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé,
-alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche;
-quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le
-bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je
-ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du
-pays, il est un peu de meilleure grâce: _Et per che badava, la bestia?_
-C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il
-dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la
-charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se
-laisseroit baiser.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXI.
-
- Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.
-
-
-Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté
-que celui des coupeurs de bourses; car ces gens de bien ont affaire
-à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à
-prêtres, que je devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de
-personnes, fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en a-t-il
-qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la prohibition
-francisquine[706]; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres
-coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, avec ce qu’ils ont
-affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu’ils vous
-dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis,
-ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai
-à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en quantes
-manières. Je vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours,
-lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois
-qu’ils n’en fassent bien d’aussi bons, voire de meilleurs, quand il y
-affiert[707]. Je dis donc qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de
-ces bons marchands dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des
-plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, puisqu’il se
-laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche
-va si souvent à la fontaine, qu’à la fin elle se rompt le col. Tant y
-a, qu’étant en la prison, il encusa[708] ses compagnons, sous ombre
-qu’on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles
-pratiques du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un jour les
-coupeurs de pendants[709], lesquels étoient bien dix ou douze de bande,
-se trouvèrent en la ville susdite à la Peyre[710], à un jour de marché,
-où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en
-beau paiement, pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers il
-mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous pouvez bien penser
-qu’il ne la portoit pas sur sa tête). De quoi ces galants furent fort
-réjouis; car ils n’en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce
-que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des
-autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, non), et
-se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils purent; lequel étoit
-jaloux de sa gibecière comme un coquin de sa poche[711]; car, étant
-en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des
-inconvénients; et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient
-coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le
-serroient, le tournoient, le viroient en la foule, faisant semblant
-d’avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer cette gibecière;
-mais, pour tourment[712] qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point
-la main de dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et
-ébahis de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, celui
-qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il s’étoit trouvé
-en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit point vu d’homme plus
-obstiné à se donner garde que ce curé, ni qui eût moins d’envie de
-perdre sa bourse. Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils
-en le pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils le
-firent approcher d’un grand monceau de souliers, de buche, _alias_ des
-sabots, qu’ils disent en ce pays-là des _esclops_[713] (si bien m’en
-souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la
-braveté[714]. Voyez; encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant
-l’un d’entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de
-tout, vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner un
-grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant une extrême
-douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la main à sa jambe, car un
-tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n’eut
-pas plus tôt lâché la gibecière, que cet habile hillot[715] ne la lui
-eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce
-qu’il tenoit si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant;
-dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la gibecière
-était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin étoit; car, en telles
-exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le
-pauvre curé s’en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la
-jambe et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont
-si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre les biens
-de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime mieux vous faire une
-autre conte.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXII.
-
- Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte[716].
-
-
-Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de
-bourses a été de se tenir bien en ordre[717]; car, quand ils étoient
-habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens
-d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où,
-s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal
-vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux[718], si sont-ils à
-tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François
-à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands[719], dont est question,
-qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un
-qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état;
-il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a
-fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il
-donnoit la fièvre[720], mais il avoit le médecin[721] quant et lui, qui
-en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent
-force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court
-comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour
-voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec
-son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là
-auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que
-faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque
-bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne
-se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus
-d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis,
-qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où
-se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or,
-devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean[722]!
-ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit
-entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en
-eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche[723], et
-la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque
-ententif[724] qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on
-lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il
-fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de
-bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à
-la chaude[725], vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en
-lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur
-de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher[726], vous
-n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt
-cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à
-questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve
-parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre
-une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire
-leur procès.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXIII.
-
- D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.
-
-
-A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire
-les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables
-coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier,
-pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il
-pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux.
-Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant),
-il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien
-un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui
-répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami,
-dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile.
-Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un
-rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le
-voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi
-seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux
-d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui
-desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami
-(car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne
-vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le
-coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre
-le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il
-tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles
-gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera
-point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa
-manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là;
-et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du
-pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert,
-il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et
-l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse
-en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette
-bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa
-proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel
-il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de
-lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande
-à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de
-façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu
-pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi,
-je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit
-le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme
-pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper
-des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son
-couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante.
-Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en
-va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit
-plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je
-crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en
-un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que
-sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se
-trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques
-jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point
-de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas
-requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire
-tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de
-ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses
-étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice.
-Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers
-renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais
-c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de
-couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour
-t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût
-coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après
-tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXIV.
-
- Du bandoulier[734] Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de
- parlement.
-
-
-Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, lequel se
-faisoit appeler Cambaire; et avoit autrefois été au service du roi
-avec charge de gens de pied, là où il avoit acquis le nom de vaillant
-et hardi capitaine; mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les
-guerres furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu
-bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il fit si à
-l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour le plus renommé
-de ses compagnons: contre lequel la cour de parlement fit faire telle
-poursuite, qu’à la fin il fut prins et amené en la conciergerie, où il
-ne demeura guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel il
-fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes par lui commis
-et perpétrés. Et combien que, par les informations, il fût chargé de
-plusieurs crimes et délits, dont le moindre étoit assez grand pour
-perdre la vie, toutefois la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée;
-car on dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, miséricorde de
-Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant, mouton bêlant, et porc pourri:
-et tout n’en vaut rien, s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain
-respect à ce Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant
-qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui va dire
-ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la cour, pour la grâce
-qu’elle vous fait, qui avez mérité une bien rigoureuse punition pour
-les cas dont vous êtes atteint et convaincu[735]. Mais parce qu’autres
-fois vous vous êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service
-au roi, la cour s’est contentée de vous condamner seulement à perdre
-la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit incontinent en son
-gascon: «Cap de Diou! be vous donni lou reste per un viet-daze[736].»
-Et, à la vérité, le reste ne valoit pas guères, après la tête ôtée;
-attendu même, que le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour
-cette réponse, il lui en print fort mal; car la cour, irritée de cette
-arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXV.
-
- De l’honnêteté de M. de Salzard.
-
-
-Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur qui s’appeloit
-Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit? Premièrement il avoit la tête
-comme un pot à beurre; le visage froncé comme un parchemin brûlé;
-les yeux gros comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit,
-principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur, et alloit
-toujours levant le museau, comme un vendeur de cinquailles[737]; la
-gueule torte comme je ne sais quoi; un bonnet gras, pour lui faire
-une potée de choux; sa robe avallée[738], que tous eussiez dit qu’il
-étoit épaulé[739]; une jaquette ballant jusqu’au gras de la jambe; des
-chausses déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux
-de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses, c’étoit de la
-crotte bordée de drap); sa belle chemise de trois semaines, encore
-étoit-elle déjà sale; ses ongles assez grands pour faire des lanternes,
-ou pour bien s’égraffigner[740] contre celui qui est sous les pieds
-de saint Michel[741]. A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y
-a-t-il point quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections
-de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne femme qui en
-saura quelqu’une qui lui soit bonne! Quant à moi, je n’en connois pour
-lui, si je n’y pensois. Non, non, ne différez point à l’aimer; car il
-est gracieux, en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur,
-comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois[742]: «Je ne
-me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête plus grosse que
-poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur, ils sont onze
-heures[743].—Ils en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit
-ou bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit cet honnête
-homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer noise; ne vous
-enquérez point de lui, si vous ne le voulez épouser.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXVI.
-
- De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur.
-
-
-En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui étoient bons
-fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie[744], principalement
-en cas de remuement de besognes[745]. Ils prenoient livres, ceintures,
-gants, tout leur étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses
-fussent perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et
-n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant dedans votre
-chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu une paire de pantoufles
-sous un coin de lit, l’un d’eux les chaussoit gentiment sur ses
-escarpins, et s’en alloit à-tout. Et se conte, pour se donner garde
-d’eux, qu’il leur falloit regarder aux pieds et aux mains; combien
-que le proverbe ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient
-fait serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient
-toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et s’entendoient bien
-ensemble; car tandis que l’un faisoit le guet, l’autre faisoit la
-prise. Un jour, ils se trouvèrent tous deux chez un tailleur (car ils
-n’étoient quasi jamais l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit
-prendre la mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les
-yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils ne virent
-rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon que l’un d’eux avisa une
-paire des ciseaux en assez belle prise, dont son compagnon étoit le
-plus près: auquel il dit en latin, en le guignant de la tête: _Accipe_.
-Son compagnon, qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre en
-usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met sous son manteau,
-tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs; lequel ouït bien ce mot:
-_Accipe_; mais il ne savoit qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à
-l’école; jusques à tant que, les deux écoliers étant départis, il eut
-affaire de ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi,
-et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique, dont ne
-se peut douter, que de ces deux jeunes gens; et même, se réduisant
-en mémoire la contenance qu’il leur avoit vu faire, se souvint aussi
-de ce mot _Accipe_, dont il commença à croître en lui suspicion.
-Il vint tantôt un homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses
-ciseaux (car il souvient toujours à Robin de ses flûtes[746]), il
-demanda: «Monsieur, dit-il, que signifie _Accipe_?» L’autre lui répond:
-«Mon ami, c’est un mot que les femme entendent. _Accipe_ signifie
-_prends_.—Oh! de par Dieu (je crois qu’il dit bien: le diable)! si
-_Accipe_ signifie prends, mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils
-sans point de faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXVII.
-
- Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit
- point.
-
-
-Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à souper un cordelier,
-qui prêchoit le carême en la paroisse; lequel cordelier étoit bon
-frère, et aimoit le bon vin. Quand il étoit à table, il demandoit
-toujours l’aiguière auprès de soi, le compagnon; et toutefois il ne
-s’en servoit point, car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant
-_sicut terra sine aqua_; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui
-dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez toujours
-de l’eau, et que vous n’en mettez point en votre vin?—Monsieur, dit-il,
-pourquoi est-ce que vous avez toujours votre épée à votre côté, et
-si n’en faites rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me
-défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le cordelier, l’eau
-me sert aussi pour me défendre du vin s’il m’assailloit; et pour cela,
-je la tiens toujours auprès de moi; mais voyant qu’il ne me fait point
-de mal, je ne lui en fais point aussi.»
-
- Un cordelier, qui est ceint[747] homme,
- Boit du vin comme un autre homme.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXVIII.
-
- D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules.
-
-
-Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par l’enseignement
-d’un personnage qui savoit que c’étoit de vivre friandement, que les
-jeunes cochets[748], sans être châtrés, pourvu qu’ils n’eussent point
-connoissance de poules, avoient la chair aussi tendre et plus naturelle
-que les chapons; et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs,
-c’étoit l’amour des gelines[749]: comme font tous les mâles avec
-les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit bien en homme
-expérimenté qui disoit que: «Qui le moins en fait trompe son compagnon;
-que les apprentis en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en
-vont aux potences; que les hommes en meurent, et que les femmes en
-vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière. Toutefois,
-je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en dis n’est pas pour
-apaiser noise. A propos de nos cochets, cette dame dont nous parlons
-les faisoit garder à part des poules, pour servir à table en lieu de
-chapons, dont elle se trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa
-maison étoit grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit
-tel et si honorable racueil[750] qu’elle savoit faire; lui voulut faire
-voir les singularités de sa maison, une pour[751] une: entre lesquelles
-elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant grand’fête, et lui
-promettant de lui en faire voir l’expérience à souper. Ce seigneur
-print cela pour une grande nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres
-cochets, lesquels il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus
-grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa en soi-même
-qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur donner quelque secours: qui
-fut que, s’étant mis à part d’avec madame, il fit appeler l’un de
-ses gens, auquel il commanda secrètement que tout à l’heure il lui
-recouvrât trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les
-aller mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans faire
-bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces poules furent
-là-dedans, et mes cochets environ, et de se battre. Jamais ne fut telle
-guerre: comme l’un montoit, l’autre descendoit; ces pauvres poules
-furent affolées[752]; car on dit que
-
- Gallus gallinis ter quinque sufficit unus;
- At ter quinque viri non sufficiunt mulieri.
-
-Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire à une dame
-qu’elle se contentoit bien de trois fois la nuit, l’une à l’entrée du
-lit, l’autre entre deux sommes, et la tierce au point du jour; mais,
-s’il y en avoit quelqu’une extraordinaire, qu’elle la prenoit en
-patience. De moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une
-fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez; quatre,
-c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme, sinon qu’il fût
-affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers[753]. Vrai est qu’il y
-avoit un gentilhomme qui se vantoit de la dix-septième fois pour une
-nuit: dont chacun qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand
-il eut bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il y
-avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu. Mais qu’est-ce
-que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames: ç’ont été les cochets, qui
-m’ont fait choir en ces termes. Par mon âme! c’est une si douce chose,
-qu’on ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je pas
-entreprins, au commencement de mon livre, de vous parler de renchérir
-le pain.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXIX.
-
- De la pie et de ses piaux.
-
-
-C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous veux faire
-un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit ses petits piaux
-par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient
-les besiats[754], et vouloient toujours retourner au nid, pensant
-que la mère les dût toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle,
-les voyant tous drus pour aller par toutes terres, commença à les
-laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi:
-«Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes
-grands pour chercher votre vie: ma mère me laissa, que je n’étois pas
-si grande de beaucoup que vous êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que
-ferons-nous? Les arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit
-la mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous verrez
-qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre la joue pour
-tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons bien cela, disoient-ils;
-mais si quelqu’un prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra
-point qu’il prenne de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez
-bien toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser la
-pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit d’aventure la
-pierre toujours prête en la main pour ruer[755]?—Ah! dit la mère,
-en savez-vous bien tant! Or, pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et
-ce disant, elle les laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en
-plourerai-je pas.
-
-
-
-
-NOUVELLE XC.
-
- D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.
-
-
-Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien
-né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il
-connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages
-et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les
-caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle,
-si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son
-pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que
-jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il
-écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et
-faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il
-ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je
-crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui
-jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe
-et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne
-compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il
-se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il,
-une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire
-un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme
-fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous?
-elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les
-mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme.
-Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un
-homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend
-bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de
-raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année
-de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne
-crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint,
-ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne
-demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette
-dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de
-fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit
-d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que
-ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance
-(qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les
-_révérences, excellences et magnificences_: «Seigneur, dit-il, vous
-le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait
-cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être
-impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a
-privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il
-n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on
-pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement
-(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il
-ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu
-essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle
-louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à
-ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient
-italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre
-autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur
-aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus
-près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise
-d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois
-en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens
-allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession
-d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau,
-lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de
-le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois
-entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont
-je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur,
-répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas
-faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle
-entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le
-faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et
-précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne
-parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai
-rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de
-terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe
-en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus,
-et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne
-furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens;
-lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à
-loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais
-les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en
-portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir
-vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient
-peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre
-eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit
-toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point
-s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu
-à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet
-Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous
-que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes.
-J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut
-l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en
-six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe,
-ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez
-que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux
-du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de
-vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en
-rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui
-faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains
-secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce,
-l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe,
-et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe.
-Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit
-grand’ chère des écus abbatiaux.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCI.
-
- Du singe qui but la médecine.
-
-
-Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout
-maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant
-y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel
-fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le
-clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par
-quatre matins; et tandis[767], une médecine, laquelle l’apothicaire
-lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient
-endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit
-reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet
-dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que
-le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et
-vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui
-bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et,
-par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause
-que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose
-qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent,
-auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce
-breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui
-faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure
-d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume
-sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des
-grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit
-douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il
-fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine
-et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes[768]. Cependant le
-malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui
-vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de
-si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine
-et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia,
-les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit.
-Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit,
-et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si
-fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort
-mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de
-lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il,
-au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point
-ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de
-temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de
-la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit
-un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été
-lieutenant du malade[769], lequel à peine leur conta le cas comme il
-étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le
-malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère,
-Dieu merci, et le singe!
-
-
-
-
-NOUVELLE XCII.
-
- De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770].
-
-
-Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son
-mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui
-y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut
-ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il
-veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les
-invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils
-n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler,
-ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire
-plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois
-voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois
-peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables
-de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le
-me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite
-plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends
-grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si
-vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est
-grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien
-empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête
-et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais,
-si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait
-pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme
-plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit
-voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux.
-Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu
-substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits
-ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car
-
- Le berger et la bergère
- Sont en l’ombre d’un buisson,
- Et sont si près l’un de l’autre,
- Qu’à grand’peine les voit-on[773].
-
-D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce
-seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes
-méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de
-leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce
-de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur
-quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons,
-sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur
-paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable
-défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et
-furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si
-ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint
-de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui
-s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774]
-se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès
-choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente
-ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature
-douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate,
-de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme
-importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil
-en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque
-difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant
-en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend.
-Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le
-mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le
-savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes
-au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent,
-et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et
-le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont
-pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent;
-et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres
-ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus,
-sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont
-point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous
-conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit
-pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux
-du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient,
-en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se
-vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui
-venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa
-femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il
-imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla
-ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ,
-et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant
-toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand
-vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant
-qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit
-trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule
-sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir,
-mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît
-du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin
-il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis
-s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda,
-tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de
-tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit
-le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller
-trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui
-étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à
-l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air
-de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire.
-Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule,
-pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne
-la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que
-ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements,
-et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari
-s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser
-venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que
-la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en
-l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu
-cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être
-cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à
-l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours
-auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit
-toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a
-mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours
-présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne
-saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché
-quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui
-le cas touche[778].
-
-
-
-
-NOUVELLE XCIII.
-
- D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779].
-
-
-Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son
-voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable
-de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel
-bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre:
-«Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est
-entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce
-voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec
-lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En
-chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant
-sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à
-la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre,
-pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne
-sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché;
-alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir
-affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant,
-cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin
-donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit
-à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y
-avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre
-pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois
-entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés
-(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que
-toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte
-dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un
-inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il
-avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui
-étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant,
-puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui
-et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron
-qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps,
-mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne
-se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron
-d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne
-demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la
-parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il
-fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession,
-fut exécuté par justice, comme il méritoit.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCIV.
-
- D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré,
- par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781].
-
-
-Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut
-jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit
-accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il
-faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé;
-en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à
-lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village
-avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et
-ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra
-en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se
-tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne,
-et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le
-manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel
-elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues
-il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut
-très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand
-il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui
-l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença
-à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute
-ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez),
-ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois,
-criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce,
-le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il
-commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui
-fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver
-son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de
-vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une
-petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles
-affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les
-champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de
-lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785],
-il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville
-bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins
-publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par
-son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé
-davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCV.
-
- D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon
- quand il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son
- trépas[786].
-
-
-En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin se fonda
-tellement en raisons superstitieuses, jouxte la quintessence[787],
-qu’il estimoit, par astrologie, que rire et prendre le déduit avec
-femme en temps sec lui fût très contraire, et, pour ce, il s’en
-abstenoit totalement; et encore, quand il véoit le temps humide,
-observoit-il le cours de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme,
-laquelle souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle
-avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit guère;
-et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre que le temps
-n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit plus nuisible qu’à son
-proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre femme, à rien ne faire. Advint que
-familièrement la médecine[788] conta son affaire à une sienne voisine;
-laquelle lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît
-porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les fît verser
-en un bassin de plomb qui étoit jouxte[789] la fenêtre dudit grenier,
-et servoit à recevoir les eaux des égouts de la pluie, pour la faire
-distiller par un tuyau, ou canal de plomb, jusqu’au bas de la cour,
-ainsi que l’on a accoutumé faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine,
-qu’incontinent elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en avertît
-son mari: ce que la bonne dame médecine fit très voulentiers; et
-combien que la journée eût été chaude et sèche, néanmoins elle exécuta
-son entreprise. Et quand tous deux furent couchés en leur lit, la
-chambrière, instruite, laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal,
-ce qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le conviant à
-faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à son pouvoir; non toutefois
-qu’il ne fût ébahi comment le temps étoit si fort changé. La dame
-continua par aucuns jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien
-aise. Depuis, advint que le médecin mourut; et pource que ladite dame
-étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs la demandoient
-en mariage, mais oncques ne voulu accorder à aucun, tant riche fût-il,
-qu’elle n’eût parlé à lui. De médecins, elle n’eut plus cure, et
-demandoit aux autres s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune:
-et plusieurs d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en
-avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels,
-pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon, assez
-lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour mari; et ainsi qu’ils
-devisoient joyeusement, elle l’interrogea s’il se connoissoit aux
-étoiles; lequel fit réponse qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux
-étoiles, n’à la lune, et ne savoit quand il se falloit aller coucher,
-sinon quand il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et,
-pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée et à
-proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop de ce qu’elle avoit eu
-trop peu auparavant.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCVI.
-
- D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier
- qui lui avoit chaussé des bottines[790].
-
-
-Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon
-compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel
-entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a
-quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des
-bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en
-avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles
-qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa.
-Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui
-semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes.
-Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander
-au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi,
-ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien
-équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si
-d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le
-cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient,
-et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir
-l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier,
-courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le
-cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez
-le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur
-qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme
-celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne,
-dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en
-la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent
-et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir.
-Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot _bottines_,
-toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des
-nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers[791].
-
-
-
-
-NOUVELLE XCVII.
-
- De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que
- signifioient _ramon_, _ramonner_, _hart_, _sur peine de la hart_,
- etc.[792]
-
-
-Un méchant mot, _hart_, fort renommé et prêché en France en temps de
-paix, avoit autrefois fâché un jeune écolier de ce qu’il n’en pouvoit
-rendre l’interprétation à ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût
-demandé mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot plus
-que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, l’écolier
-n’épargna frère[793] _Calepinus auctus et recognitus_, _Cornucopia_,
-_Catholicon magnum et parvum_[794], où il ne cherchât, mais pour néant;
-car il n’y étoit pas. Toutefois, après qu’il eut bien ruminé à part
-lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui
-se disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui apprint sans
-y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; faisant collation
-d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et de laquelle il avoit prins un
-peu auparavant, que _ramon_ étoit un balai, et _ramonner_, balier[795],
-en la chansonnette: _Ramonnez-moi ma cheminée_. «_Hart_, donc,
-disoit-il en discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une
-bourrée à Paris, qu’on appelle une _riorte_ en mon benoît pays: parquoi
-j’entends que, quand on crie: DE PAR LE ROI. SUR PEINE DE LA HART (hart
-_est feminini generis_), vaut autant à dire que sur peine de la corde;
-jadis qu’on s’aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre.»
-Ainsi s’acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est
-écrit en une épître de Clément Marot au roi: que _sentir la hart_, vaut
-autant à dire que _chatouilleux de la gorge_.
-
- Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge,
- Ledit valet, monté comme un saint George[796].
-
-
-
-
-NOUVELLE XCVIII.
-
- De Triboulet, fol du roi François I^{er}, et de ses facétieux
- actes[797].
-
-
-Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut
-très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre
-idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail
-ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher
-devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour,
-ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de
-quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit
-six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il
-descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur
-son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé
-le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il
-a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il
-a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et,
-lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à
-pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à
-Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la
-plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après,
-l’évêque commença _Deus in adjutorium_, assez bellement; et incontinent
-après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on
-n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et
-s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands
-coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il
-l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et
-il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y
-avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui
-qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval
-pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue:
-et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien
-regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCIX.
-
- Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802].
-
-
-Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant
-ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit
-en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un
-avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il
-accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui
-étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en
-cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la
-cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il
-se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et
-ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut
-aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie
-adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit
-accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux
-se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je
-ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant
-je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de
-votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un
-homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la
-plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «_Deux chapons gras
-sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le
-plus gras, je vous envoie l’autre._» Puis, sous secret, étoit écrit:
-«_Plumez de votre côté, et je plumerai du mien._» Cette lettre, ainsi
-expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne
-s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations,
-qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles
-lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se
-voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie,
-délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce
-faire par ses amis propres.
-
-
-
-
-NOUVELLE C.
-
- Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de
- Montfaucon[803].
-
-
-Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de reculons jusques
-au bout d’une échelle pour descendre par une corde (disent les bons
-compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon,
-le maître des hautes œuvres, affutant son cas[804], passoit souvent
-la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la fin il
-le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la
-main: je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me
-feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien,
-et que je me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher qu’il
-devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par
-la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tête le portier
-par plusieurs fois, lequel l’entendit bien dès la première. Mais, à
-cause qu’il se sentoit autant ou plus chatouilleux de la gorge que
-celui qu’on menoit pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de
-venir parler à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice
-comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur demande. Ainsi
-s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à son confesseur, et lui dit:
-«Mon père, je vous prie dire au portier qu’il ne laisse hardiment de
-fermer la porte de bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner
-aujourd’hui coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre autres
-consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, n’y a rien que
-peines et ennuis: tu es heureux de sortir aujourd’hui hors de tant de
-misères.—Ha, ha, frère, dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place,
-pour jouir tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant
-d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon
-ami; quelques maux que tu aies faits, demande pardon à Dieu de bon
-cœur; tout te sera pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en
-paradis avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, beau-père!
-ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain à dîner. Et pource qu’un
-homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie,
-venez-moi tenir compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité,
-et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits devis faisoit
-le gentil falot, lesquels seroient trop longs à réciter.
-
-
-
-
-NOUVELLE CI.
-
- Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du
- nom[805].
-
-
-Un conseiller du roi François, premier de ce nom, homme qui avoit
-l’esprit naturellement fertile de facéties, s’étant trouvé, un jour
-qu’on tenoit propos au roi des moyens qu’il devoit choisir pour faire
-tête à l’empereur qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant
-ouï l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons, l’autre tel
-nombre de lansquenets, les autres faisant quelque autre bon souhait:
-«Sire, dit-il, puisque il est question souhaiter, je ferai aussi, s’il
-vous plaît, mon souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle
-ne vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils ont ici
-souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui ayant demandé quelle
-étoit cette chose (répondant d’une promptitude d’esprit): «Sire,
-dit-il, je souhaiterois seulement devenir diable pour l’espace d’un
-quart d’heure.—Et que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit
-rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous êtes un grand
-fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas de l’eau bénite au pays
-de l’empereur, comme au mien, pour faire fuir les diables.» Alors,
-comme bien délibéré de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me
-pardonnerez, s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque
-jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit; mais
-un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit pas.» Il disoit cela de
-telle grâce, qu’il provoquoit un chacun de la compagnie à rire, tant
-il étoit copieux[806] en dits et faits.
-
-
-
-
-NOUVELLE CII.
-
- De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils
- finirent leurs amours[807].
-
-
-Du temps qu’on portoit souliers à poulaine[808], qu’on mettoit pots sus
-table, et que pour prêter argent on se cachoit, la foi des femmes vers
-les hommes et des hommes vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de
-jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes
-l’enfreindre[809]. Ainsi étoit une coutume réciproquement observée,
-dont n’étoient moins à louer, qu’en merveilleuse admiration; au moyen
-de quoi jalousie n’étoit en vigueur, fors celle qui provient de mal
-aimer, et de laquelle les janins[810] meurent. A l’occasion de cette
-merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés ou
-à marier en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de
-quelque démesuré pensement; et n’aimoient les hommes et femmes l’un
-l’autre que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu
-mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour cause, et
-ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers qui en eussent pu
-sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier,
-lequel, n’ayant atteint le dix-huitième an de son âge, commença à
-pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre,
-à hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque cas
-avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout à son
-hôtesse, et se fourra si avant en son amour, qu’il jeta au loin toutes
-dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à
-tous les diables; après, partie de son argent, pour mieux obtempérer
-à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, de sophiste
-et fol logicien, il devint l’un des plus forts amants du monde: comme
-il se fit connoître à l’endroit de son hôtesse; car, voulant lui
-manifester ses passions, disoit: «Hélas! principale et seule régente
-de mes entrailles, que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie sans
-mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le foie fenit[811], mon
-poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, que j’en ai la vie
-gâtée: dont je suis perdu, s’il ne vous plaît me consoler.» Puis, se
-souvenant de la sentence du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu!
-que de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut manger sa
-soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en
-votre assiette, je conclus qu’il y faut entrer de nature, en B dur, car
-le mol n’y vaut rien.» Puis, se recordant du moyen que feu son oncle
-lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une
-chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât ses angoisses
-douloureuses, et passions nocturnes, où il étoit par elle détenu, lui
-pria de chanter, disant: «Ami, refermez votre bouche; j’ai avisé le
-coin du mémorial, où vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la
-garder sûrement;» pensant par ces allusions le divertir de son propos.
-Toutefois, par trop longuement passionné, commença:
-
- CHANSON.
-
- Ce refus tout outre me passe,
- Et peu s’en faut que n’en trépasse;
- Las! il faut endurer beaucoup
- Pour aimer un seul petit coup.
-
- Ah! vous avez grand tort, voisine;
- Je tous pensois douce et bénigne:
- Mais j’ai bien connu, en effet,
- Que vous vous moquez de mon fait.
-
- Je tous ai déclaré ma peine,
- Et que c’est qui vers vous m’amène;
- J’en souffre trop de la moitié,
- Et n’en avez point de pitié.
-
- Or, faut-il bien faire autre chose:
- Car l’amour qui est dans moi close
- Ne me lairroit point en repos,
- Si vous n’avez autre propos.
-
- Toutes les fois que vous vois rire,
- Je vous voudrois voulentiers dire:
- «Dites-moi, belles, si m’aimez?»
- Je vous aime, ne m’en blâmez.
-
- Visage avez de bonne grâce;
- Comme moi, êtes grosse et grasse.
- Aimez-moi donc, dame, aimez-moi;
- Et mon cœur jetez hors d’émoi.
-
- Si mon malaise vous peut plaire,
- Mon heur vous pourra-t-il déplaire?
- Qui dit mal d’autrui s’éjouit,
- Le sien fait qu’on s’en réjouit.
-
- Tous les jours, en la patenôtre,
- Pardonnons à l’ennemi nôtre:
- Point ne suis-je votre ennemi,
- Mais votre langoureux ami.
-
- Si de m’aimer n’avez envie,
- Pardonnez au moins à ma vie,
- Et en ayez quelque remord,
- Ou serez cause de ma mort.
-
- Je ne saurois me plaire au vivre,
- Languissant toujours à poursuivre:
- Il me vaut trop mieux n’aimer point
- Qu’attendre, sans venir au point.
-
- Aimez donc, puisque êtes aimée;
- Vous en serez mieux estimée;
- Votre grâce, votre maintien,
- Me gluent en votre entretien.
-
- Mon las cœur commença dimanche:
- N’est-il pas temps que vous emmanche?
- J’ai déjà trois jours attendu,
- C’est trop pour un homme entendu.
-
- Je ne puis bonnement comprendre
- Quel plaisir c’est de tant attendre:
- Du temps perdu je suis marri,
- N’en déplaise à votre mari.
-
-
-
-
-NOUVELLE CIII.
-
- Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne
- faisoient le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens[812].
-
-
-Un curé[813], de par le monde assez remarqué par ses facéties et
-insuffisance de la charge à lui commise, se mit, un jour qu’il prêchoit
-à ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit[814] des luthériens
-de son temps; et voulant prouver qu’ils étoient pires que les diables:
-«Le diable, disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait
-le signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à un
-luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. Parquoi
-je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en tout,
-leur compagnie.» Puis, se colérant en lui-même de ce que plusieurs
-autres curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à
-s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez savants!
-Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables! et s’ils ne
-le sont, ils le deviendront comme moi.» Et observant diligemment les
-contenances de ses paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien,
-messieurs et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et
-maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et mille autres petits
-contes faisoit ce copieux[815] curé à ses paroissiens, afin de les
-engarder de dormir à ses sermons.
-
-
-
-
-NOUVELLE CIV.
-
- D’un tour de villon[816] joué dextrement par un Italien à un François
- étant à Venise[817].
-
-
-Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François
-nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi
-logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent
-de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il
-auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît
-comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le
-François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur
-débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec
-lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon,
-lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil
-contre des écus-pistolets[818], il feroit cet échange avec lui; et:
-«Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici
-non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose
-davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre
-plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce
-qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret
-l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous
-missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous
-promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions
-notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que
-bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et
-là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant
-toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les
-avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où
-étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par
-le barquerole[819], auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant
-qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles
-d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François,
-qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à
-ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que
-le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit
-servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs
-ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence
-en usage: «_Zara a chi tocca_,» donnant facilement à entendre que
-malheureux est celui qui s’y fie.
-
-
-
-
-NOUVELLE CV.
-
- Des facétieuses rencontres[820] et façons de faire d’un
- Hibernois[821], pour avoir sa vie en tous pays.
-
-
-Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de connoître les
-manières de faire des nations étrangères et leur usage de parler; tant,
-qu’il voyagea en plusieurs contrées, où, encore que son argent fût
-égaré dedans les semelles de ses souliers, pour cela il ne perdit à
-dîner, tant il se savoit bien entregenter[822] en toutes compagnies;
-et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit
-d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer la manière de
-faire des Miconiens[823] (gens pauvres et femelies[824], qui, pour
-leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis[825]),
-que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant
-entré en la maison du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre
-l’occasion de se soûler[826], ayant vu la table préparée pour le dîner
-des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, s’assied avec eux,
-et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns
-de la compagnie, qui n’avoient point accoutumé de voir cette oie
-étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à
-qui il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu’il
-perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent s’il avoit quelque
-charge en la cour: «Non, dit-il, mais j’y en voudrois bien avoir.»
-Lors, lui firent commandement de se lever de table et gagner au trot,
-sur peine de recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité
-et hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j’aie
-dîné.» Et cassoit[827] toujours. Ce qu’ayant longuement observé ceux
-qui lui avoient fait cette peur, se sentant offensés, furent contraints
-de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en tirer
-davantage de passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit
-été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer en la
-maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, que je savois bien que
-le roi étoit assez riche pour me donner à dîner.» Par cette gaillardise
-et promptitude d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de
-ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout rejeté.
-
-
-
-
-NOUVELLE CVI.
-
- Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade,
- lequel il avoit pansé[828].
-
-
-Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation
-et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie:
-ce qu’il accepta voulentiers; et en fit si bien son devoir, qu’en peu
-de jours il l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé,
-étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux[829]; et
-quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit
-pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses
-peines; et doutoit fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il
-s’avisa d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre
-à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire que la maladie, et
-qu’il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu’il lui falloit
-encore prendre une médecine, laquelle il lui fit faire telle, que deux
-heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte;
-qu’il avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se trouvant
-donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre vers son médecin;
-mais comme auparavant il avoit fait de l’oublieux à le contenter, aussi
-faisoit alors le médecin, de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un
-sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son
-maître le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et qu’il
-ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur donc ayant usé
-du vrai moyen pour faire cesser tous les empêchements du médecin, fit
-tant, qu’il alla visiter l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot[830]
-au bout de trois jours; au bout desquels il eut derechef la main
-garnie. Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel
-il avoit en peu de temps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et
-vivre, en vrai médecin.
-
-
-
-
-NOUVELLE CVII.
-
- De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé[831].
-
-
-Un apprenti larron, étant entré par le toit en une maison, pour voir
-s’il ne trouveroit point quelque bonne aventure, fut découvert par
-ceux qui étoient dedans, à raison du bruit qu’il avoit mené y entrant:
-qui fut occasion que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir que
-c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à foule pour le
-chercher, descendit par quelques adresses qu’il avoit remarquées, et
-se vint rendre parmi la foule du peuple qui entroit pour le chercher;
-et, par ce moyen, se garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut
-vu le bruit apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant
-qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par la porte;
-feignant être demeuré seul pour le chercher, ne craignant aucunement
-d’être connu. Mais, par faute d’être maître de sa langue, il se donna
-lui-même à connoître, et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il
-pensoit sortir, ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du
-larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant qu’il lui
-avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter que, pendant que ce
-rustre tâchoit à se sauver, fuyant tantôt çà, et tantôt là, son bonnet
-lui étoit tombé: lequel on avoit gardé en espérance qu’il donneroit
-des enseignes du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra
-incontinent en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent
-pendu, pour avoir trop parlé.
-
-
-
-
-NOUVELLE CVIII.
-
- De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion[832].
-
-
-Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron
-qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention qu’il participeroit au
-butin, comme aussi ils en étoient d’accord; en considérant, d’autre
-part, qu’il en seroit reprins, et que le murmure seroit grand s’il n’en
-faisoit justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de ce
-moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu’il
-y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et que c’étoit lui qui avoit
-fait un tel acte, et un tel. Cet homme ne faillit à lui nier fort et
-ferme, comme celui qui avoit la concience nette de tout ce qu’on lui
-mettoit à sus[833]. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui
-fit remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, aussi
-bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), et que, s’il le
-confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment de lui faire tant
-chanter de messes, qu’il pourroit être assuré d’aller en paradis; au
-lieu qu’en ne confessant point, il ne laisseroit d’être pendu, et si
-iroit à tous les diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît
-chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d’être
-pendu, et puis aller à tous les diables, se trouva fort étonné, et
-aima mieux être pendu et aller en paradis; tellement qu’en la fin il
-vint à dire qu’il ne se souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le
-chargeoit; toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on
-en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu’il prioit
-qu’on lui tint promesse touchant les messes. Et n’eut plus tôt dit le
-mot, qu’on le mena tenir la place de l’autre, qui avoit mérité la mort.
-Mais quand il fut à l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir,
-il entra en des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se
-repentoit, nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à quoi remédier,
-le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât au peuple, fit signe au
-bourreau qu’il ne lui laissât achever: ce qui fut fait. Et ainsi fut
-pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme.
-
-
-
-
-NOUVELLE CIX.
-
- D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre
- ceux qui nient le purgatoire[834].
-
-
-Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu
-et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes
-lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux
-qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont
-employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et
-savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens,
-qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il,
-vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont
-méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme
-vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici
-entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins,
-mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que
-j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute
-la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire _pouf,
-pouf_. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur.
-Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me
-souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y
-avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis
-à dire mon _Pater_ et _Ave Maria_, qu’elle m’avoit apprins, la bonne
-dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais
-le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis
-beau, et fit encore _pouf, pouf_ (étant, par aventure, trop sanglé),
-et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque
-chose, j’ajoutai mon _De profundis_, que feu mon père m’avoit apprins:
-et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant
-arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: _Avete
-omnes_, etc., et _Requiem_, etc., qu’il passa franchement, et depuis
-n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis).
-Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent
-qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les
-trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour
-apprendre leur leçon!»
-
-
-
-
-NOUVELLE CX.
-
- Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus
- grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il
- fut payé de sa gageure[838].
-
-
-Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons
-d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839],
-prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant,
-lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût
-de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?»
-Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à
-soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse
-à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute
-que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de
-tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que
-tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine
-y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.»
-Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en
-grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait
-quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que
-veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais,
-dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il
-soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce
-que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin,
-le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu
-de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit,
-faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit
-en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie
-le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour
-lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit
-leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et
-afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et
-prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner
-quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents
-personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les
-noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison
-du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui
-ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté
-de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement
-que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se
-bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je
-t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.»
-Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison,
-print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes
-et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier
-lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs.
-Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la
-gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui
-montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on
-lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le
-marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et
-aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print
-à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se
-confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il
-lui avoit promis.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXI.
-
- Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis
- furent pendus et étranglés[842].
-
-
-Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un
-infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut
-condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre,
-advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint
-sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844];
-lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit
-quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa
-grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845],
-lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace:
-
- Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.
-
-C’est-à-dire:
-
- Ceux qui vont delà la mer
- Changent le ciel, non leur amer[846].
-
-Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier
-de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa
-le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois
-que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il
-est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant
-possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par
-art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut
-considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci
-en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine
-qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois,
-il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes,
-avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre
-par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui
-furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu
-auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un
-qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin
-de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux
-qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui
-semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de
-soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que,
-pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire
-si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui
-prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel
-logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte
-desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais
-ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit
-pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on
-trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements
-qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ
-quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs
-paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec
-plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant
-accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes;
-car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il
-emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du
-plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut
-celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits:
-en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre
-qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même
-empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant
-passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue.
-Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne
-fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXII.
-
- D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850].
-
-
-Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de
-sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il
-fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois
-il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il
-détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre
-qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit
-plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et
-moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours,
-qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire
-jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé
-d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles
-il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux,
-et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son
-château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever
-le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la
-sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer
-privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient
-hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en
-une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une
-heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs
-nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait
-l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les
-intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi
-que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres
-cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs
-mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et
-de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela
-étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXIII.
-
- Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion
- de son hôtesse[854].
-
-
-Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une sienne hôtesse
-(laquelle il entretenoit) de faire semblant d’ôter, disoit-elle,
-tout soupçon à son mari, se fit châtrer (qu’on dit plus honnêtement
-_tailler_); et se mit en la miséricorde d’un nommé monsieur maître
-Pierre des Serpents, natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce
-prince-curé quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur eut
-dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais qu’enfin il
-se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit force d’en passer
-par là, fit son testament. Et, pour faire encore meilleure mine, après
-avoir dit à ce maître Pierre (auquel toutefois il avoit baillé le mot
-du guet[855], de ne faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé
-quatre écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure il
-advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains, se laissa lier, et du
-tout accoutrer comme celui qu’on vouloit tailler vraiment. Or, faut-il
-noter que, comme ce curé avoit donné audit maître Pierre le mot du
-guet de ne faire que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté
-(après avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de faire
-à bon escient, avec promesse de lui donner le don de ce qu’il avoit
-reçu dudit prêtre pour faire la mine[856]; tellement que maître Pierre,
-persuadé par le mari, et tenant le pauvre curé en sa puissance, après
-l’avoir bien attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et
-de fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point accoutumé
-se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit une seule fois moqué,
-son métier se moqueroit de lui. Voilà comment le pauvre curé se trouva
-de l’invention de cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette
-finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais, il fut
-trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup plus préjudiciable à sa
-personne.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXIV.
-
- D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa
- cordelle[857] un jeune écolier qui lui plaisoit[858].
-
-
-Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen par lequel elle
-pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit sur tous, usa, pour
-parvenir à son intention, qui étoit de l’attirer à sa cordelle, de la
-débonnaireté de son beau père confesseur, qu’elle vint trouver dedans
-l’église, où le jeune écolier se promenoit; et, faisant la désolée,
-conta, sous prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un
-jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur, en se
-mettant lui et elle aussi en très-grand danger; lequel elle lui montra,
-par cas fortuit, au même lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria
-affectueusement de lui faire telles remontrances qu’il savoit être
-requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit tout ceci,
-afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit faussement d’y venir,
-elle disoit quant et quant à ce père confesseur, par le menu, tous les
-moyens desquels l’écolier usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de
-passer au soir par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource
-qu’il savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit sur un
-arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref, qu’il faisoit ainsi
-et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle avoit grande peine à se
-défendre. Le beau père parle à l’écolier, et lui fait les remontrances
-qu’il pensoit être les
-
-plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il n’étoit
-rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y avoit jamais
-pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses remontrances, comme celui
-qui en avoit besoin, et en remercia le beau père. Mais, comme le cœur
-de l’homme est prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour
-connoître que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit qu’il
-fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses et tous les moyens
-dont il devoit user. Sur laquelle occasion, le jeune homme, allant de
-mal en pis, ne faillit à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte
-qu’au bout de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à la
-bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de cette femme, ne
-se put tenir de crier en pleine chaire: «Je la vois celle qui a fait
-son maquereau de moi!» Et, ayant été décelée, n’osa depuis retourner à
-confesse à lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXV.
-
-La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur
-avertin[859] les prend[860].
-
-
-Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui
-avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la
-maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie,
-il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous
-coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui
-sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent
-Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra
-d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit
-le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de
-laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois,
-pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce
-que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit
-si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant
-aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais
-le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses
-ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès
-lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement,
-que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui
-faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer
-à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut
-retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois,
-le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant
-sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus
-qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte
-reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit
-étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut
-que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs
-moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans
-coups frapper.»
-
-
-
-
-NOUVELLE CXVI.
-
- De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du
- roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y
- reçut[861].
-
-
-Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit
-entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais
-non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand
-il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit
-au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses:
-_Mitto tibi duodecim molossos_, c’est-à-dire: _Je vous envoie une
-douzaine de dogues_; il interpréta: _Je vous envoie une douzaine de
-mulets_; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre
-seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le
-roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler
-de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets,
-disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir.
-Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux
-autres, on trouva _duodecim molossos_, c’est-à-dire _douze dogues_. De
-quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle
-sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car
-il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris _molossos_ pour
-_muletos_. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne
-laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son
-latin.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXVII.
-
- Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri,
- deuxième de ce nom[863].
-
-
-Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs
-petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu’il
-avoit en l’entendement, dont il fut courroucé; et se souvenant que
-quelques autres enfants alloient par la ville, chantant vilaines
-chansons: «Un tas de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont
-chantant une telle chanson: _Vous aurez sur l’oreille_, etc. Je
-voudrois être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois[864]!»
-Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri,
-deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour en tirer du plaisir;
-car le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui
-dit qu’il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu’ils ne fussent gens
-de bien. Et le roi l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien:
-«En ma présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont
-prêts de faire tout ce que je leur commande; mais sitôt que j’ai le
-cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris en bonne part de lui,
-comme n’y allant point à la malice, non plus qu’ès rencontres qui lui
-étoient coutumières en ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût
-équivoqué de propos délibéré sur ce mot de _soufflez_, qui, outre sa
-première signification, se prend en langage du commun peuple, pour
-cela aussi qui dit autrement: _de belles_, c’est-à-dire: _il n’en est
-rien_; on lui eût appris à souffler d’une autre sorte. Et puis, sonnez,
-tabourin[865]!
-
-
-
-
-NOUVELLE CXVIII.
-
- De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il
- en fut moqué[866].
-
-
-Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il
-avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il
-n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867]
-s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient
-pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison
-d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence
-de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la
-chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant
-arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en
-un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant
-très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit,
-pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot
-pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir
-une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table
-du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce
-créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la
-somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots
-qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière
-assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce
-bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte.
-Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource
-qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond
-qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on
-lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit
-été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais
-je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été
-nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se
-fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit
-incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de
-sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon,
-tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par
-toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le
-nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXIX.
-
- De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger[869] plusieurs
- moines qui logeoient en une hôtellerie[870].
-
-
-Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par
-bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien
-traiter selon son pouvoir, dont un sien fils en fut marri, voyant
-qu’ils dépendoient[871] beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de
-récompense; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou
-quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger:
-auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur
-d’offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre,
-sur la minuit, ledit fils apporta un jeune veau de trois semaines
-ou un mois, en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût
-aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il n’avoit sa
-nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant
-à repaître; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers
-étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il
-rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côté de la ruelle du
-lit; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un
-pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en aide son
-compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit des esprits léans, qui
-l’avoient attouché par le visage, le suppliant de le vouloir consoler.
-Et en disant telles paroles, il trembloit si fort, qu’il étonna son
-compagnon, lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever et
-aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit faire, craignant
-l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu’il fit, il se leva du
-lit et se retira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le
-veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le
-museau entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles;
-car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand’robe.
-Adonc le pauvre cordelier commença à crier hautement miséricorde;
-incontinent s’en retourna coucher, implorant la grâce de Dieu, disant
-ses Sept-Psaumes et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tette
-de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria un haut cri de
-voix argentine, comme pouvez savoir, dont les moines furent encore plus
-étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi
-secrètement qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand
-les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse de
-léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient à entendre que
-c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; et ainsi décrièrent
-tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu’ils
-rencontroient, qu’oncques-puis n’y logea cordelier ni autre moine.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXX.
-
- Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal
- de Lorraine[872]; et comment il échappa[873].
-
-
-Il advint, au temps du roi François, premier du nom, qu’un larron
-habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal
-de Lorraine, fut aperçu par le roi, étant à la messe, vis-à-vis du
-cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du
-doigt au roi, qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le
-roi, bien aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et,
-peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, par
-lequel il lui donna occasion de fouiller en sa gibecière. Lui, n’y
-trouvant plus ce qu’il y avoit mis, commença à s’étonner et à donner
-du passe-temps au roi, qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois,
-ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on
-lui avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du preneur
-avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quelque
-honnête gentilhomme, et d’apparence, à le voir si résolu, et tenir
-si bonne morgue[874], l’expérience montra que c’étoit un très-expert
-larron déguisé en gentilhomme, qui ne s’étoit point voulu jouer, mais,
-en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit
-cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son
-serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c’étoit la première
-fois qu’un larron l’avoit voulu faire son compagnon[875].
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXI.
-
- Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat
- qui lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des
- François aux Italiens[876].
-
-
-Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter honnêtement
-un combat qu’il avoit entreprins contre un de sa qualité sans qu’il
-alléguât quelque raison péremptoire, l’avoit accepté. Mais, s’étant
-depuis repenti, n’allégua autre raison, quand l’heure du combat fut
-venue, sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, et
-l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, toi? Moi, je
-ne le suis pas; et pourtant je me garderai bien de combattre contre
-toi.» Il est bien vrai quelqu’un pourra répondre que, pour un, il
-ne faut pas faire jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on
-pourroit tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un
-Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d’avoir été
-quelques années à la guerre sans dégaîner son épée, et étant interrogé
-pourquoi: «Pource, dit-il, que je n’entrois mie en colère. Mais toutes
-et quantes fois, disoit-il (en continuant son propos), on voudra
-confesser vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus
-souvent porté les marques des François colères que les François n’ont
-porté les marques des Italiens désespérés; et que quand il n’y auroit
-un seul Picard qui sût entrer en colère, pour le moins les Gascons
-y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire
-trembler les Italiens dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si
-large; combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, que
-nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les Gascons et toutes
-les autres contrées de France d’être réputés autres qu’ils n’étoient
-auparavant.»
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXII.
-
- De celui qui paya son hôte en chansons[877].
-
-
-Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en
-un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien
-attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le
-tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il
-avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre
-qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le
-paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le
-tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin
-d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant,
-et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au
-tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous
-pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant
-se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il
-gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda
-à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune
-de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit
-le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous
-plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de
-son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson
-assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays:
-«_Metti la man a la borsa, et paga l’hoste_,» qui est à dire: «Mets
-la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda
-à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il,
-celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes
-content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à
-l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXIII.
-
- D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir
- dépucelé sa fille la première nuit[879].
-
-
-Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune fille âgée
-de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien
-emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en
-devoir d’accomplir l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier[880] à
-sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui
-donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand la pauvre fille
-l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle ne voulut oncques que
-le marié lui mît en son étui, de peur qu’il ne la blessât, dont le
-marié fut fort ennuyé; et quoi qu’il pût faire, jamais ne put persuader
-à la mariée de lui faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint
-pour la nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en alla
-par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit portée avecques
-son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse qu’ils
-n’avoient rien fait. «Comment, dit la mère, votre mari est doncques
-châtré!» Alors, comme furieuse, s’en alla au conseil de l’Église[881],
-afin de faire démarier sa fille, donnant à entendre que son gendre
-n’étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin
-qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le pauvre
-marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit offensé ni donné
-occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M.
-l’official, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et
-de son gendre; et, par[882] ses raisons, dit que la nuit de ses noces
-il ne voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa fille, et
-qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien,
-et dit qu’il étoit aussi bien fourni de lance que sa femme étoit de
-cul, et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n’y voulut
-oncques entendre, et fit la cane[883], au moyen de quoi il n’avoit pu
-rien faire. Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle
-l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que son mari
-l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore faisoit) qu’il ne la
-blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup plutôt la mort que la
-vie. Quand la mère eut entendu cette confession, et que par tels moyens
-elle devoit être condamnée, elle supplia au juge d’asseoir les dépens
-sur sa fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois,
-par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune fille à prêter
-son beau et joli instrument à son mari, pour y besogner et faire ce
-qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la
-qualité des parties.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXIV.
-
- Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui
- donna son hôtesse.
-
-
-Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du roi de France,
-lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres,
-voyant que le roi[884] s’y adonnoit, et, d’autre part, considérant
-le moyen qu’il avoit d’y vaquer pendant le temps qu’il étoit hors de
-quartier et de service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne
-femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal
-de sa personne, et n’ayant la langue si à délivre[885], pour faire
-entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il
-demandoit conseil sur son mal), il lui dit: «Madame, moi a grand mal
-à mon boudin.» Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le
-ventre lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui
-demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît ses prières
-et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel mal[886].
-L’Écossois ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en
-pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi,
-suivant icelui, s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra,
-et se mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui
-l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. D’aventure,
-pendant qu’il étoit en telle méditation, il se trouva un bon fripon,
-lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, et contemploit les
-allants et venants avec leurs contenances; et ayant remarqué les mines
-que faisoit cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, pour
-Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit celle parole
-jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu’un qui le voulsît
-empêcher en ses dévotions; et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être
-partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche
-rasibus l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant que
-l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre l’escalier de
-bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir si secrètement, qu’il
-ne fît un bruit qui effraya tellement l’Écossois (lequel pensoit que ce
-fût le saint qui fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense
-qu’il avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne se
-sentit saisi du mal de ventre.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXV.
-
- Des épitaphes de l’Arétin[887], surnommé Divin; et de son amie
- Madelaine.
-
-
-L’Arétin, non l’Unique[888], mais celui qui a usurpé le surnom de
-Divin[889], s’est aussi donné arrogamment le titre de _fléau des
-princes_, étant du tout enclin à médisance; en quoi il n’épargnoit
-(comme on dit en commun proverbe) ni roi ni roc[890]; car il écrit
-en une préface d’une sienne comédie italienne[891] que le roi
-très-chrétien François, premier du nom, lui avoit enchaîné la langue
-d’une chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit
-envoyée, afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de plusieurs
-autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues qu’il a faits, il
-introduit deux courtisanes, racontant l’une à l’autre les moyens par
-lesquels elles étoient parvenues aux richesses, et comme, par leur sage
-conduite et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en honnêtes
-compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles décédée de son temps,
-il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit:
-
- De Madelaine ici gisent les os:
- Qui fut des v... si friande en sa vie,
- Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie,
- Pour l’asperger, lui pisser sur le dos.
-
-Or, est mort n’a pas long-temps[892] ce prud’homme avertin[893], à qui
-les Florentins ses compatriaux ont fait cette épitaphe, digne de lui et
-de son athéisme:
-
- Qui giace l’Aretino, amaro tosco
- Del seme human: la cui lingua traffisse
- E vivi e’ morti: di Dio mal non disse:
- Et si scusò con dir’ No lo conosco.
-
-C’est-à-dire:
-
- Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison
- De tout le genre humain; dont la langue fichait
- Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason
- N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXVI.
-
- De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception
- en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.
-
-
-Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la
-loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de
-son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement.
-Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin
-ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie,
-s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur.
-Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les
-parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur,
-et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de
-son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se
-pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis.
-Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il
-n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison
-de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des
-biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement
-d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi
-s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son
-père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel
-ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris.
-Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état
-de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées
-lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel
-ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire
-recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur
-conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres
-d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles
-eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les
-présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le
-jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie
-de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du
-parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande
-Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La
-cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient
-charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se
-furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur
-demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur
-compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller.
-Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour
-étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit
-honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte
-et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en
-soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de
-supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints
-supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant
-à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit
-homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du
-jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis
-un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances
-aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de
-la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour
-de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le
-roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour
-lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol,
-il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants
-personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette
-parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la
-volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu
-au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à
-être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers
-de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on
-lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut
-bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit
-ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic
-factus est in caput anguli_. C’est-à-dire:
-
- La pierre par ceux rejetée
- Qui du bâtiment ont le soin
- A été assise et plantée
- Au principal endroit du coin[897].
-
-Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le
-mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens
-de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme,
-il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce
-qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis
-nostris_. C’est-à-dire:
-
- Cela est une œuvre céleste
- Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,
- Et un miracle manifeste,
- Lequel se présente à nos yeux.
-
-Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que
-depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête
-compagnie.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXVII.
-
- Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons[898] de la tête de sa
- femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride,
- qu’elle ne lui fît souvent des traits trop gaillards et brusques[899].
-
-
-C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections les uns
-des autres, et d’y trouver le remède pour éviter les inconvénients de
-tant de riotes et débats qui adviennent ordinairement en la plupart des
-ménages; comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane;
-lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse au fait des armes,
-de la chasse et des lettres pareillement, s’avisa un peu tard à soi
-ranger ès-liens de mariage, qui fut enfin, avec une belle et jeune
-damoiselle; laquelle il traita fort gracieusement en toutes choses,
-fors au déduit d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause
-de son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par quelque
-temps, de ce défaut, sinon par communication d’autres bonnes commères
-qu’elle fréquentoit, et lesquelles elle ouït deviser du passe-temps
-dru et menu qu’elles recevoient de leurs jeunes maris: qui l’émut à
-en vouloir sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y
-parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa la plainte à
-sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances (au contraire
-de la conscience blâmée du moyen), ne la pouvant à plein détourner
-de cette intention ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui
-dit: «Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse adoucir
-votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de diverses humeurs et
-complexions, les uns qui se taillent et font choir les cornes par fer
-ou par poison; aucuns qui les portent patiemment, et, comme étant de
-meilleur estomac, digèrent les pilules de cocuage facilement, sans
-mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience du vôtre
-par quelques traits légers et de peu d’importance.» A quoi répond la
-fille qu’elle ne veut point user de tant de finesses, que d’attraire
-à sa cordelle un personnage de disposition gaillarde et de bonne
-réputation, sous le manteau duquel soit couverte la réputation, telle
-qu’étoit celle de son capelan[900]. La mère lui chargeant de tenter
-ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner bon ordre au
-demeurant, la fille lui promet de n’y tarder guère, pour cela exploiter
-en diligence. Ce pendant qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une
-cognée, au jardin, abattre un beau laurier, planté de la main de
-son mari, qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous
-l’ombrage à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses amis. Pour
-le vous faire court, voilà l’arbre par terre, voici venir le mari: elle
-lui en fait mettre du branchage au feu; lequel, ayant aperçu cela, se
-doute de son laurier: toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette
-son manteau sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer. Il
-ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse fraîche, s’il fut
-bien troublé. Il s’en alla plein de menaces à sa femme, demandant qui
-lui avoit joué ce bon tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit
-fait pour le réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu
-de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur fort naturelle
-à conforter vieillesse; tellement, qu’elle l’apaisa par son babil, et
-cuida lui avoir fait avaler sa colère aussi douce que sucre. De ce
-fait, le lendemain, elle avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit
-bon commencement; mais qu’il falloit encore essayer davantage, comme
-à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce qu’elle entreprint
-de faire, et le fit, à l’occasion que cette petite chienne revenant
-de la ville d’avecques son maître, toute boueuse, elle se jeta sur
-le lit, où la dame avoit exprès mis une fort riche couverture; et
-après, étant chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin
-cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son mari, et
-lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce passionné[901] ce ne
-fut pas encore fait assez, au jugement de la mère, si, après l’arbre
-inanimé, et la chienne vive tuée, elle n’offensoit d’abondant[902]
-son mari, en quelques personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle
-fit semblablement, et renversa la table qui étoit chargée de viandes,
-en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant excuse
-d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour quelque service
-faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil au bon gentilhomme, ainsi
-que[903] le matin la dame se vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré
-mal gré, et lui remontra qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour
-quelques remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en se
-défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition et gaillarde
-en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il, et trop de quelques grains;
-à quoi convient remédier d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois
-honnêtes tours qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant
-les remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune fois,
-par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, pire que
-tous les autres précédents, envoie quérir un barbier, auquel il fit
-entendre ce qu’il vouloit qu’il exécutât; c’est à savoir que, pour
-certaines considérations, qu’il lui taisoit, son plaisir et intention
-étoit qu’aussitôt qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute
-d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier, après
-avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander au gentilhomme
-quelle étoit sa volonté; de laquelle il fut incontinent assuré. Le
-gentilhomme, après avoir fait allumer un grand feu en une chambre de
-son logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de sa
-femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir sa mère, à
-laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit décelé l’impuissance
-de son mari, lui requérant au surplus la vouloir adresser au combat
-amoureux qu’elle avoit entreprins contre un champion de son âge. De ce
-averti, le gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa
-au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement vous avez le
-sang trop chaud; qui vous cause, par son ébullition, tous ces caprices
-et inconsidérés tours que faites tous les jours. Les médecins, à qui
-j’en ai parlé et consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un
-peu, et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, entendant ainsi
-parler son mari, et ne s’étant encore aperçue de son entreprise, se
-laissa conduire où il voulut. Il la mena en la chambre où le barbier
-l’attendoit, et lui commanda s’asseoir, le visage devant le feu, et fit
-signe au barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine; ce
-qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette damoiselle,
-son mari, qui sentoit oculairement les grillons s’affoiblir, commanda
-fermer cette veine, et ouvrir celle du bras senestre; ce qui fut
-pareillement fait; tellement que la pauvre damoiselle resta demi-morte.
-Le gentilhomme, bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise, la
-fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir d’apprendre à ne plus
-fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut revenue de pâmoison, elle envoie un
-de ses gens vers sa mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes
-les traverses et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se
-doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la voulût semondre
-de la promesse que outre son gré elle lui avoit faite, s’en va la
-trouver au lit, et commença à dire: «Eh bien! ma fille, comment vous
-va? Ne vous fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant
-ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle, hélas! je suis
-morte: telles passions ne trouvent plus fondement en moi, si bien y
-a opéré mon mari: auquel je me sens aujourd’hui plus tenue du bon
-chemin où il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il m’avait
-premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me rend la santé, j’espère
-que vivrons en bon et heureux ménage.» L’histoire raconte qu’ils furent
-depuis en mutuel amour et loyauté, au grand contentement l’un de
-l’autre.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXVIII.
-
- De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles
- espagnoles: l’un desquels se présenta au danger pour faire
- planchette[904] à la jouissance de son ami; ce qui lui tourna à grand
- contentement et plaisir[905].
-
-
-A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne maison, voisins,
-et nourris ensemble et de même marchandise: ce qui engendra une
-très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent
-un jour de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs
-marchandises. Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence
-en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux de deux gentifemmes
-espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois
-se nommoient, l’un Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus
-avisé en l’amour de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la
-poursuite de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié
-à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d’amour entre
-eux l’espace de deux ans, qu’ils furent à négocier en Valence, sans
-qu’ils pussent parvenir plus avant qu’aux simples caresses de la vue
-et œillades, plus pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au
-danger où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté
-de plus près par ambassades, missives, réveils[906] et aubades. Il
-advint, un jour, que la damoiselle Isabeau entra en une église, où
-le passionné Lucio s’étoit mis à couvert de le pluie. De bon heur,
-en se pourmenant par l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise
-en un coin, et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à
-propos comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna hardiesse
-de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. Elle lui rendit
-salut, avec une modestie assaisonnée d’une sourde gaieté. La servante,
-qui, par aventure, étoit du conseil secret, et bien apprise, se leva
-d’auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio,
-bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa
-dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: «Madame, je crois que
-ne soyez ignorante de l’amour démesuré qui depuis deux ans entiers me
-tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir,
-pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez assez
-ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos et couvert en ma
-poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s’évaporer. Je ne
-fais doute que le dieu Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par
-le sacrifice continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que,
-pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, en
-laquelle je vous requiers, madame, en brièves paroles que le lieu et le
-temps peuvent souffrir, pitié, merci et miséricorde.» La dame Isabeau,
-non moins passionnée d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: «Mon
-ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, ont mérité ce
-nom, je vous prie de vous assurer d’amour réciproque en mon endroit,
-et que la commodité seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel
-contentement. Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes sens à
-nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos
-longs désirs; de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr
-avertissement.» Lucio, l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia
-de lui ramentevoir son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit
-pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa compagne,
-pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l’heure
-du service, les fit départir fort envis[907]. Bref, Lucio vole, pour
-porter ces nouvelles à son ami Allessio; et ne passèrent deux jours,
-qu’ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de
-nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent d’une seule
-minute d’horloge. Là les attendoit madame Isabeau; laquelle, après la
-porte ouverte aux poursuivants, s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui
-dit que son mari ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la
-cour et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée
-de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté que du
-sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême affection, elle avoit voulu
-hasarder ce larcin de Vénus, si lui et son compagnon avoient en eux
-la hardiesse d’en accomplir le dessein; c’est à savoir que Alessio se
-dépouilleroit à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa
-place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec elle. Alessio,
-quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il portât à Lucio, trouva
-cela de dure et difficile entreprise; si la damoiselle Isabeau ne
-l’eût renforcé par promesse du guerdon[908] qu’elle lui avoit moyenné
-envers sa compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne se
-fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit à Alessio
-étoit afin que, se remuant dedans le lit, son mari sentit sa jambe,
-ou quelque autre partie humaine qu’il penseroit être elle. Quoi! le
-vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se
-dépouille, non sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la
-robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et
-cracher si près de son hôte. Cependant Lucio et Isabeau jouent leurs
-jeux paisiblement en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio,
-se voyant près la personne du chevalier, sans qu’il osât se remuer,
-trembloit, tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la
-damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule
-du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit de bonne volonté,
-qu’elle s’oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand
-et éminent danger jusques à la pointe du jour: à laquelle heure il est
-tout ébahi, qu’il les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent
-fait un grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine,
-lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, la
-damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui fit apparoir à
-Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu de l’ennemi; et n’avoit,
-la tendrette, non plus remué ni cligné l’œil que lui. De cela furent
-fort loués les deux amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où
-il se mit afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison
-de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant couchée auprès
-de lui; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de
-plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d’amants entretint
-son crédit pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un
-même quartier.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXIX.
-
- D’une jeune fille surnommée _Peau-d’Ane_, et comment elle fut mariée,
- par le moyen que lui donnèrent les petites fourmis[909].
-
-
-En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après qu’il se vit
-passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement
-le demourant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et pour cette
-considération, se retira en une métairie qu’il avoit aux champs. Or,
-pource qu’il étoit homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la
-gentillesse d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et,
-entre autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, lequel,
-pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces de terre du
-marchand avec les siennes, lui fit accroire qu’il désiroit grandement
-que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles,
-nommée Pernette, pourvu qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand
-entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en
-remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais pensé tel bien lui
-devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils
-du gentilhomme et de la fille du marchand, ils osèrent bien, chacun
-endroit soi[910], sonder les cœurs et les affections l’un de l’autre.
-Ce qui fut conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se
-promirent mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. Quelque
-temps après, le fils du gentilhomme s’adressa au père de Pernette,
-lequel il combattit avec telles raisons emmiellées de promesses de
-l’avantager en son propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle
-lui demeureroit à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il faut
-entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses de son aise et de
-ce qu’elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père
-de sa promesse, elles lui mirent à sus[911] choses et autres. D’autre
-part, la mère, qui se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre,
-ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette
-ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau
-plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. Outre-plus, le
-marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant
-pied[912] à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que,
-dès lors en avant, Pernette ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne
-qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en
-dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par
-la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit souvent vêtue de cette
-peau. Ce qu’entendant son ami, il s’en va vers le marchand, lequel,
-faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir
-promesse; mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta)
-être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son père, et
-lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en besogne. Son père, ne
-pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n’y
-faillit pas; et, comme elle étoit environ[913] ces grains d’orge, ses
-père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prendroit deux en
-une fois, afin de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme
-la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre
-de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, et firent telle
-diligence avec Pernette (et sans qu’on les aperçût), que la place fut
-vue vide. Par ce moyen, Pernette fut mariée à son ami, duquel elle fut
-caressée et aimée, comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant
-qu’elle véquit, le sobriquet _Peau d’Ane_ lui demeura.
-
-
- SONNET.
-
- DE L’AUTEUR AUX LECTEURS.
-
- Or çà, c’est fait: en avez-vous assez?
- Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire?
- Si ne tient-il pour le moins à écrire,
- Ces gais devis j’ai pour vous amassés.
-
- J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés:
- Haye[914] au meilleur, et me laissez le pire;
- Mais rejetez chagrin, qui vous empire,
- Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez.
-
- Assez, assez les siècles malheureux
- Apporteront de tristesse entour d’eux:
- Donc, au beau temps, prenez éjouissance;
-
- Puis, quand viendra malheur vous faire effort,
- Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort,
- Armé, sans plus, d’invincible constance.
-
-
-
-
-NOTES:
-
-
-[1] Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers, quoique
-publiés sous son nom, après sa mort; les éditeurs, Jacques Pelletier et
-Nicolas Denisot, en ont ajouté plusieurs à la première édition, donnée
-par Antoine Dumoulin en 1548.
-
-[2] Dessinés.
-
-[3] Interrompu.
-
-[4] Cet avertissement doit être d’Antoine Dumoulin, éditeur des œuvres
-poétiques du même Bonaventure Des Periers.
-
-[5] Éloge, renommée.
-
-[6] Pour _abboyer_.
-
-[7] De plus, en outre.
-
-[8] Triste, chagrin, morose.
-
-[9] Diaboliques. Peut-être faut-il lire _calamiteux_.
-
-[10] Ce prologue paroît avoir été écrit en 1538, peu de temps après
-l’entrevue de Charles-Quint et de François I^{er} à Nice, où ils
-dévoient traiter de la paix sous les auspices du pape Paul III, et où
-ils conclurent seulement une trêve.
-
-[11] Axiome.
-
-[12] Le silence.
-
-[13] Gêné, tourmenté.
-
-[14] Allons, vite. C’est l’onomatopée dont se servent les charretiers
-pour faire avancer leurs chevaux.
-
-[15] On voit que ces deux noms étaient déjà populaires et passés en
-proverbe avant que le comédien Hugues Guéru les eût adoptés au théâtre
-dans les premières années du dix-septième siècle.
-
-[16] Imitation bouffonne de Rabelais, qui, dans la harangue de son
-Janotus de Bragmardo (_Gargantua_, chap. 19), place Londres en Cahors
-et Bordeaux en Brie.
-
-[17] Allusion à la naïveté de ce curé qui, voyant ses paroissiens
-fondre en larmes à son sermon de la Passion, s’avisa, pour les
-consoler, de leur dire: «Ne pleurez pas, mes amis: peut-être que ce que
-je vous ai dit n’est pas vrai.»
-
-[18] Terme de pratique, actes, mémoires.
-
-[19] Le dernier huitain d’un vieux poème: _l’Amant rendu cordelier à
-l’observance d’amour_, commence ainsi:
-
- Plusieurs gens envoient à Rome,
- Qui à leurs huis ont le pardon.
-
-[20] S’éventent.
-
-[21] S’altèrent, s’affaiblissent, se gâtent.
-
-[22] Il faut sous-entendre _à les prendre loin_.
-
-[23] Argumenté, discuté.
-
-[24] Essayer, parce que les échansons faisaient l’essai du vin à la
-table des princes.
-
-[25] Quiproquo, qu’on écrivait alors _quid pro quo_.
-
-[26] Entendront.
-
-[27] Morosité, mauvaise humeur.
-
-[28] Antonomase, emploi de l’épithète pour le nom.
-
-[29] Le Plaisant. Ce personnage se rapporte assez à ce que la tradition
-nous apprend des facéties de Rabelais à son lit de mort. Mais
-Rabelais vivait encore à l’époque de la publication de ces Contes.
-Pour reconnaître Rabelais dans ce passage, il faudrait supposer que
-ce prologue, qui rappelle beaucoup son style et sa manière, nous le
-représente comme mort sous le nom de _Plaisantin_, afin de pouvoir
-citer quelques-unes des boutades hardies que les biographes ont depuis
-attribuées à ses derniers moments.
-
-[30] Aujourd’hui.
-
-[31] Caillette était un fou en titre d’office sous François I^{er};
-Triboulet avait eu le même emploi à la cour de Louis XII; mais Polite
-fut seulement au service d’un seigneur, abbé de Bourgueil. En ce
-temps-là, pour se donner des airs de prince, on avait un bouffon
-domestique. Voyez la dissertation sur les fous des rois de France,
-en tête des _Deux Fous_, dans le volume des Romans historiques du
-bibliophile Jacob, faisant partie du _Panthéon littéraire_.
-
-[32] Idée.
-
-[33] Allusion aux notes de musique _sol, la, mi, la. La, la, mi, sol_.
-C’est la réponse de Caillette.
-
-[34] Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ.
-
-[35] En son langage de Caillette. Guillaume Bouchet, dans sa _14^e
-Sérée_, attribue à Triboulet cette naïveté.
-
-[36] Pour: Les voici venir.
-
-[37] Ce conte est le 277^e des _Facéties_ du Pogge, qui y fait figurer
-un autre fou et un archevêque de Cologne.
-
-[38] Cette plaisanterie est imitée dans le chap. 26 du _Moyen de
-parvenir_.
-
-[39] Cette définition de la folie de Triboulet est de Rabelais, qui
-l’introduit dans le III^e livre de _Pantagruel_.
-
-[40] Imitation de Rabelais, qui commence ainsi le prologue de son IV^e
-livre: «Gens de bien, Dieu vous sauve et garde: où êtes-vous? Je ne
-vous peux voir.»
-
-[41] Bénéfices.
-
-[42] Tout d’une voix.
-
-[43] C’est-à-dire à leurs enfans propres. Un évêque faisant sa visite
-s’arrêta chez un prêtre de son diocèse, dans la maison duquel il vit
-deux petits enfants, et lui demanda à qui ils appartenoient, lui
-ordonnant de dire la vérité. «Monseigneur, lui répondit-il, ce sont les
-neveux de mon frère.» Le bon évêque se contenta de cette réponse, et ce
-ne fut que quelques jours après qu’un prêtre de sa suite lui en apprit
-le véritable sens.
-
-[44] _Regraterie_, chez les revendeurs.
-
-[45] Il vaudroit mieux lire _tour_.
-
-[46] Jeu de mots sur _dignités_.
-
-[47] Saupoudrée.
-
-[48] Navets.
-
-[49] Préparer.
-
-[50] Le plus difficile à retenir, maintenir.
-
-[51] Jeu de mots et allusion à un personnage du nom de Sevin. Il y
-avait une ancienne famille d’Orléans, de laquelle étaient Adrien Sevin,
-traducteur du _Philocope_ de Boccace, et Charles Sevin, chanoine de
-Saint-Étienne d’Agen, ami intime de Jules Scaliger.
-
-[52] Honteux, confus, penaud.
-
-[53] Pour _maître-ès-arts_.
-
-[54] Ouvrage italien de Baltazar Castiglione. Le conte dont il s’agit
-est tiré originairement des fables d’Abstemius, fable IV de la 2^e
-partie. Bandello (Nouv. LVI de la 3^e partie) rapporte le fait plus au
-long, et nomme Gerardo Landriano, évêque de Côme et cardinal. Le même
-conte est aussi dans le _Moyen de parvenir_, ch. 69.
-
-[55] _Blanches_, notes de musique.
-
-[56] Pour _ergo_, formule de l’argumentation scolastique.
-
-[57] Étourdi, peu sensé.
-
-[58] Danser.
-
-[59] Signes.
-
-[60] C’est-à-dire qu’elle accouchât.
-
-[61] Motiver.
-
-[62] C’étoient des branles de Bretagne.
-
-[63] C’est-à-dire qu’ils n’étoient pas _Bretons bretonnants_, ou de la
-basse Bretagne.
-
-[64] Jeu de mots par allusion à _brettes_, signifiant des épées et des
-femmes galantes ou bonnes lames.
-
-[65] Jeu de mots imité de Rabelais, l. III, chap. 26, où frère Jean dit
-à Panurge, en lui conseillant de se marier: «Deshui au soir fais-en
-crier les bancs et le châlit.»
-
-[66] Profité, hérité.
-
-[67] Bon mot.
-
-[68] Il en a été de ce mot comme de _lendit_, _lierre_, _landier_,
-_luette_, etc., où l’article s’est incorporé.
-
-[69] Autrefois _Maroilles_, en latin _Maricolæ_, _Mareoliæ_ et
-_Mariliæ_, village de Hainaut, dépendoit d’une abbaye de l’ordre de
-saint Benoît, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étoient les
-maîtres, leur familiarité avec les filles du village fit qu’elles
-eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une contre-vérité qui a
-passé en proverbe, on a nommé _pucelles de Marolles_ celles qui ne le
-sont pas.
-
-[70] Les fous, en toute occasion, s’avancent et marchent les premiers.
-«C’est le fol qui a commencé la danse,» dit Beroalde de Verville, chap.
-45 du _Moyen de parvenir_.
-
-[71] Formule de philosophie scolastique: On demande.
-
-[72] Partager.
-
-[73] Terme de logique qu’il fait semblant de prendre pour un titre
-d’ouvrage ou pour un nom d’auteur.
-
-[74] L. III, chap. 28, frère Jean dit à Panurge: «Si tu es cocu, _ergo_
-ta femme sera belle; _ergo_ tu seras bien traité d’elle; _ergo_ tu
-auras des amis beaucoup; _ergo_ tu seras sauvé.»
-
-[75] C’est sans doute Louis XI. Cependant le serment de _foi de
-gentilhomme_ que l’auteur lui met à la bouche sembleroit personnifier
-François I^{er}.
-
-[76] Toupie.
-
-[77] Tout-à-fait, exclusivement.
-
-[78] De condition, qualité.
-
-[79] Molière et Montaigne ont répété plus d’une fois la même chose.
-
-[80] Pour _de bonne heure_. Peut-être faut-il lire _d’heur_, par
-bonheur.
-
-[81] Dorénavant, depuis lors.
-
-[82] Proverbe qui signifie qu’un exemple ne vaut rien s’il n’est imité.
-
-[83] Permission, licence.
-
-[84] Terme de la formule de l’ordination.
-
-[85] Pourvu de bénéfices.
-
-[86] Des morts.
-
-[87] De la Vierge.
-
-[88] C’est-à-dire, ordonné prêtre.
-
-[89] Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où l’on met
-les mûres, qu’on ne pourrait cueillir autrement sans se tacher.
-
-[90] Esprit familier, démon.
-
-[91] Langage du pays de Caux.
-
-[92] Interroger.
-
-[93] Pour Eustache.
-
-[94] Comment allait le commerce.
-
-[95] Valet niais.
-
-[96] Chant VII.
-
-[97] On appelait _chaland_ un bateau plat qui amenait les marchandises
-à Paris. De là le surnom de _chaland_ et _chalande_, appliqué aux
-personnes qui apportaient du plaisir dans les lieux où elles se
-rendaient.
-
-[98] Dérobais.
-
-[99] Frapper sur son drap, sur ses épaules.
-
-[100] Jeu de mots sur _bâton_ et _bateau_.
-
-[101] Le nom du consul Olibrius, qui fut empereur d’Occident en 472,
-devint synonyme de _bizarre_, _original_, glorieux, etc.
-
-[102] _Peigné_, frotté.
-
-[103] Serges.
-
-[104] Ce passage se retrouve presque mot à mot dans Henri Estienne, ch.
-21 de son _Apologie pour Hérodote_.
-
-[105] C’est-à-dire, en veine de folie.
-
-[106] Usage, acquisition, _emplette_.
-
-[107] Attendre, épier.
-
-[108] On mettait autrefois l’argent sous l’aisselle, dans une poche
-secrète qu’on appelait _gousset_.
-
-[109] C’est-à-dire, qui s’embellissait tous les jours.
-
-[110] Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules de
-procureurs, lesquelles venaient d’elles-mêmes se ranger le long des
-_montoirs_ de pierre et présenter l’étrier à leurs maîtres.
-
-[111] Image licencieuse, tirée du jeu de l’arbalète.
-
-[112] Imité par La Fontaine (_le Faiseur d’oreilles et le Raccommodeur
-de moules_), qui a complété ce conte en s’inspirant de Boccace et des
-_Cent Nouvelles nouvelles_, III, _la Pêche de l’anneau_.
-
-[113] C’est-à-dire, qui faisait un assez bon _trafic_.
-
-[114] Voisinage.
-
-[115] Dame, en patois lyonnais.
-
-[116] De plus.
-
-[117] Pour: ma foi!
-
-[118] En pensée.
-
-[119] Couverture.
-
-[120] La procédure, le style de palais.
-
-[121] Sournois, trompeur.
-
-[122] Malice, niche, _tour_; de _chatterie_.
-
-[123] Heurtait.
-
-[124] C’est-à-dire, à pousser l’éteuf, balle de bourre.
-
-[125] Expression proverbiale pour exprimer les coups qui avaient plu
-sur son dos.
-
-[126] Droit canon.
-
-[127] Les écoles des Quatre-Nations étaient situées dans la rue du
-Fouare, dite alors _du Feurre_.
-
-[128] Des blancs d’œufs.
-
-[129] La profession de barbier n’étant point séparée en ce temps-là de
-celle de chirurgien.
-
-[130] Pour _meurtri_.
-
-[131] Alchimistes.
-
-[132] Le sujet de ce conte était populaire avant Bonaventure Des
-Periers; car dans le _Gargantua_ de Rabelais, ch. 33, un vieux
-_routier_ dit à Picrochole, qui projetait la conquête du monde: «Toute
-cette entreprise sera semblable à la farce du _Pot au lait_, duquel un
-cordouannier se faisait riche par rêverie; puis, le pot cassé, n’eut de
-quoi dîner.» La Fontaine a tiré de là _la Laitière et le Pot au lait_,
-fable 9 du liv. III.
-
-[133] Alchimie.
-
-[134] Pas.
-
-[135] Allumé leurs fourneaux.
-
-[136] Bouché des vases avec du _lut_, enduit chimique.
-
-[137] Sœur d’Aaron et de Moïse. Le livre publié sous son nom est
-supposé, comme une infinité d’autres que les alchimistes ont attribués
-à divers anciens philosophes, rois, etc. Le _bain-marie_ tire son nom
-de cette Marie.
-
-[138] Ceci est rapporté également par Jacques _de Voragine_, auteur
-de _la Légende dorée_, et par Pierre _de Natalibus_, dans la _Vie de
-sainte Marguerite_, le vingtième jour de juillet.
-
-[139] Esprits, farfadets.
-
-[140] Avec, en outre.
-
-[141] Creuser.
-
-[142] Anspessades, enseignes.
-
-[143] Maudite vermine.
-
-[144] Dorénavant.
-
-[145] Bien nourris.
-
-[146] Vivaces, selon La Monnoye.
-
-[147] Proprets, coquets.
-
-[148] Vifs.
-
-[149] Sans y mettre la main.
-
-[150] Pour _bétail_.
-
-[151] Gueux, coquins.
-
-[152] Travaillaient.
-
-[153] Pionniers.
-
-[154] Les diables. On croyait autrefois que la folie ou l’_estre_ des
-poètes et des savants résultait de la présence d’un ver dans le cerveau.
-
-[155] Égratigner.
-
-[156] Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup de
-dégâts.
-
-[157] Sempiternelles.
-
-[158] _Pedisequa_, suivante.
-
-[159] C’est-à-dire, jusqu’à être en danger de tomber à la renverse,
-quand même elle aurait eu quatre pieds.
-
-[160] Perchoir.
-
-[161] Léchées, petits morceaux.
-
-[162] Parcimonieusement.
-
-[163] Avec.
-
-[164] Garde.
-
-[165] Pâté de venaison.
-
-[166] Livré aux valets.
-
-[167] Raillé, complimenté.
-
-[168] Fit la mine. On dit encore _renfrogner_.
-
-[169] Faire la paix.
-
-[170] Rançonné.
-
-[171] Apportes.
-
-[172] Ce passage nous apprend que ces deux mots nouveaux n’étaient pas
-encore admis dans la langue.
-
-[173] Fat.
-
-[174] Badin.
-
-[175] Ignorant.
-
-[176] Livre contenant les éléments de la langue latine; ainsi appelé du
-nom de son auteur. On s’en servait dans les collèges.
-
-[177] Nourrie, servie.
-
-[178] L’assistance, l’assemblée.
-
-[179] Testicules.
-
-[180] Il avait d’abord été évêque d’Arras, ensuite de Boulogne-sur-Mer,
-et enfin du Mans. Il mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1519, et
-fut béatifié. On a de lui quelques traités de dévotion mystique.
-
-[181] En patois manceau: Ne vous déplaise, sauf votre grâce.
-
-[182] Car.
-
-[183] Par ma foi! comme en italien _a fè_.
-
-[184] Regardez, voyez ça.
-
-[185] Se fit une hernie.
-
-[186] Plainte en justice.
-
-[187] Voy. Macrob, _Saturn._ II, 4.
-
-[188] Dans la _Vie de Virgile_, par Tib. Claud. Donatus.
-
-[189] Imité des _Cent Nouvelles_, nouvelle XXXVII, _le Bénétrier
-d’ordures_.
-
-[190] C’est une ironie. Voy. _Pantagruel_ (liv. II, chap. 15), sur une
-_manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris_.
-
-[191] Cette expression doit signifier un homme _volage, coureur
-d’amourettes_, dans le véritable sens du mot _discursus_.
-
-[192] _Le Décameron_ de Boccace, où l’on voit de bons tours joués par
-les femmes à leurs maris, livre qu’Agrippa, dans son traité _de Vanit.
-Scient._, au chap. _de Lenonia_, appelle un excellent _maquereau_.
-
-[193] Fameuse tragi-comédie espagnole, ainsi nommée du nom d’une
-entremetteuse qui en est un des principaux personnages. Cette pièce,
-en prose, commencée, dit-on, par Jean de Mena, le plus ancien poète
-espagnol, au quinzième siècle, ou, selon d’autres, par Rodrigue Cota,
-au commencement du seizième, a été achevée peu de temps après par le
-bachelier Fernande Rojas.
-
-[194] Sous cette impression.
-
-[195] «Celle-là est chaste que personne n’a tentée.» On ne sait pas
-l’auteur de cet hémistiche, qu’on attribue à Ovide.
-
-[196] Ce mot me semble pris dans l’acception de _joutes, tournois,
-jeux_, etc.
-
-[197] La jalousie refroidit, et le froid commence par les pieds, comme
-la partie la plus éloignée du cœur.
-
-[198] C’est-à-dire, qui était adroit. Proverbe tiré du petit bâton avec
-lequel les joueurs de gobelets font des tours de passe-passe.
-
-[199] De commerce.
-
-[200] Argus, qui gardait Io, métamorphosée en vache.
-
-[201] C’était le fameux Olivier Maillard, qui mêlait le burlesque
-aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis XI,
-Charles VII et Louis XII. On ne sait pas positivement si ses sermons
-ont été prononcés tels qu’ils furent imprimés, en latin mêlé de phrases
-françaises.
-
-[202] A l’italienne, _ohime lassa!_
-
-[203] Salie, souillée.
-
-[204] C’est-à-dire, de peau d’agneau à poil frisé.
-
-[205] En se renfrognant.
-
-[206] C’est-à-dire, du commun. Les Italiens disent de même _da
-dozzina_, et _dozzinale_, par mépris.
-
-[207] Pierre Lizet, né à Saint-Flour, en 1482, devint premier président
-du parlement de Paris en 1529. Victime du ressentiment de la duchesse
-de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut accusé d’avoir parlé
-insolemment du roi, et après s’être démis de sa charge, il se retira
-dans l’abbaye de Saint-Victor, où il composa des livres de piété, que
-Théodore de Bèze tourna en ridicule dans son _Passavant_.
-
-[208] Le 7 de juin 1554, plus de dix ans après Des Periers, mort avant
-l’an 1544; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu’a dit La Croix du
-Maine, que Des Periers n’est pas l’auteur de tous ces contes.
-
-[209] Allusion au titre de l’épître macaronique de Bèze, sous le nom
-de _Passavant_: _Responsio ad commissionem ibi datam a venerabili
-domino Petro Lizeto, nuper curiæ Parisiensis præsidente, nunc abbate
-Sancti-Victoris prope muros._
-
-[210] Bèze, dans son _Passavant_, semble avoir affecté, en parlant
-du livre du président Lizet, _Contra Pseudo-Evangelicos_, de dire
-_pour la pareille_: _O Domine_, dit-il, _pro pari dicatis mihi si
-vidistis librum domini nuper præsidentis_. Et Guillaume Bouchet, _Serée
-14_, fait le conte d’un criminel qui, étant sur l’échelle, pria les
-assistants de dire pour lui un _Pater noster_ à la pareille.
-
-[211] En 1521, François I^{er} étant, le jour des Rois, à Romorantin,
-comme il se divertissait à combattre à boules de neige contre le comte
-de Saint-Pol et sa bande, un tison jeté par une fenêtre blessa le roi à
-la tête: il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses et les Italiens
-portaient alors les cheveux courts et la barbe longue; François I^{er}
-suivit cette mode, qui devint bientôt celle de toute la France.
-
-[212] C’était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement
-en 1553, après avoir plaidé dans la cause des massacres de la Cabrière
-et de Mérindol.
-
-[213] Merlin ou Mellin de Saint-Gelais, abbé du Reclus, contemporain
-et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies étaient
-estimées à la cour de Henri II.
-
-[214] Bonne mine.
-
-[215] La Monnoye voit ici un jeu de mots, et dit que les _allants_
-étaient des chiens anglais; mais ces _allants_ et _venants_ ne sont ici
-que des gens de service fort affairés autour de leur maître.
-
-[216] Malfaisant.
-
-[217] Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate.
-
-[218] C’est-à-dire, ne le ménagea pas.
-
-[219] Éreinté.
-
-[220] Chaise.
-
-[221] Ces mots ont tout l’air du commencement d’une vieille chanson.
-
-[222] La Croix du Tiroir, ou Trahoir, ou Trioir, ainsi nommée d’un
-supplice ou d’un marché, était le carrefour de la rue de l’Arbre-Sec.
-
-[223] Voisinage.
-
-[224] Alliage dont beaucoup de monnaies blanches étaient composées.
-
-[225] Vieux deniers.
-
-[226] Rêvait.
-
-[227] Echoppe couverte d’une toile.
-
-[228] Toutes les fois.
-
-[229] Gros fil.
-
-[230] Aux aguets, attentif.
-
-[231] Couper la gorge.
-
-[232] Nous trois clercs.
-
-[233] Pour la bourse et pour l’argent.
-
-[234] Il est digne et juste.
-
-[235] Meurtre.
-
-[236] C’est-à-dire, à parler français.
-
-[237] Il y a un conte à peu près semblable dans les _Nuits_ de
-Straparole, fable 4 de la IX^e nuit.
-
-[238] De là _chatemite_.
-
-[239] Douce, molle.
-
-[240] Vais.
-
-[241] Bon visage.
-
-[242] Carbonnades.
-
-[243] Employer.
-
-[244] Indigne, ignorant.
-
-[245] Italianisme (_si domanda_), pour _se nomme_.
-
-[246] Paroissiale.
-
-[247] Ce proverbe vient de ce qu’un chandelier se porte aisément où
-l’on veut.
-
-[248] C’était alors le prix d’une messe.
-
-[249] Valeur, capacité.
-
-[250] Chapelain, prêtre.
-
-[251] Missel.
-
-[252] Profit, grand bien.
-
-[253] «Ce mot, dit La Monnoye, fait allusion à _pet_, _rot_, les deux
-choses du monde les plus gaies: un _pet_ et un _rot_ chantant l’un et
-l’autre du moment de leur naissance jusqu’à celui de leur mort.»
-
-[254] Charles de Bourdigné, prêtre angevin, a écrit _la Légende dorée,
-ou Vie plaisante de maître Pierre Fai-feu_, imprimée à Angers l’an
-1532. Ce conte fait le vingt-et-unième chapitre de cette Légende, en
-soixante-deux vers, dont les moins mauvais sont les deux derniers:
-
- Car d’eux il eut, sans faire grand’bataille,
- Houseaux de cuir pour ses bottes de paille.
-
-
-[255] _Affieux_ signifiant _graine_, _plant_, et le chiendent étant une
-mauvaise herbe qui étouffe les bonnes, cette expression figurée est
-plus facile à expliquer qu’à traduire. La Monnoye dit que c’est _un
-matois qui donne de l’exercice à ceux qui se frottent à lui_.
-
-[256] Tours de matois, friponneries plaisantes telles qu’en faisait
-le poète François Corbeuil, surnommé _Villon_, parce que de son temps
-_ville_ signifiait tromperie. Voyez dans Rabelais une terrible facétie
-de Villon contre le sacristain de Saint-Maxent. _Pantagruel_, livre IV,
-ch. 13.
-
-[257] Imitation de quatre vers de la fameuse ballade sur _frère Lubin_,
-par Clément Marot.
-
-[258] C’est-à-dire, pour augmenter la mauvaise chance.
-
-[259] Ainsi nommé du verbe _copier_, dans le sens d’_imiter malignement
-les manières de quelqu’un_ pour le rendre ridicule. Ménage, dans ses
-_Origines de la langue française_, écrit: _les copieurs de la Flèche_.
-C’était un proverbe dans ce temps-là, où les habitants de chaque
-ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial. Voyez les
-_Proverbes et dictons populaires_ publiés par M. Crapelet.
-
-[260] Quolibet consistant dans une allusion du mot _attrempé_, qui
-signifie _posé_, _rassis_, _modéré_, au mot _trempé_, qui signifie
-_mouillé_.
-
-[261] Parce qu’on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut mieux
-entendre que la foule le pressait de toutes parts et le soulevait de
-terre.
-
-[262] C’est-à-dire, tout ce que tu demanderas.
-
-[263] Transposition de mots burlesque, pour de _bon cuir de vache_.
-
-[264] Après. On dit encore dans le peuple: _travailler après quelque
-chose_.
-
-[265] Italianisme: _Va via_, va son chemin.
-
-[266] Confus.
-
-[267] Jeu de cartes à trois personnes, espèce de lansquenet.
-
-[268] De grand cœur, à souhait.
-
-[269] Maquignon, matois.
-
-[270] Le moment opportun.
-
-[271] Messires; italianisme.
-
-[272] Le comtat d’Avignon était gouverné par un cardinal, depuis que
-les papes étaient rentrés à Rome.
-
-[273] Il y avait un vieux manuel de droit intitulé: _Brocardia juris_.
-
-[274] C’est le pont d’Avignon, désigné ici par une vieille chanson dont
-le commencement est:
-
- Sur le pont d’Avignon j’ouïs chanter la belle,
- Qui en son chant disoit une chanson nouvelle.
-
-[275] Pour _en avant!_
-
-[276] C’est-à-dire, neuf mois.
-
-[277] Par hasard.
-
-[278] Ce titre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les
-plus qualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enfin entièrement aboli.
-
-[279] Perdu de vue, terme de palais.
-
-[280] C’est un de ces italianismes qui étaient entrés en France avec
-les Médicis, et qui devenaient chaque jour plus à la mode.
-
-[281] Pendant ce temps.
-
-[282] Fantasque.
-
-[283] Toute semblable.
-
-[284] Voyez la Nouvelle XXV.
-
-[285] Bèze, dans son Passavant: _Et postquam veni, et me debotavi
-audacter, quia nemo unquam mihi dixit pejus quam meum nomen_. Furetière
-donne à ce proverbe deux explications opposées, l’une au mot _nom_,
-où il dit _qu’on ne saurait dire pis que son nom à un homme quand il
-est connu pour un scélérat_; l’autre au mot _pis_, où il dit tout
-au contraire que ce mot s’entend d’un homme à qui on ne peut rien
-reprocher.
-
-[286] Langage de vieille.
-
-[287] Petite ville à trois lieues de la Flèche.
-
-[288] Les ouïes.
-
-[289] On nommait ainsi des présents qu’on faisait aux enfants ou aux
-valets à la fête de Pâques, parce qu’autrefois c’étaient des œufs durs
-peints de diverses couleurs.
-
-[290] Voir.
-
-[291] Tarder.
-
-[292] D’embonpoint.
-
-[293] En 1556, plus de douze ans après la mort de Des Periers, qui
-par conséquent n’a pas écrit ce conte, René du Bellay avait succédé,
-comme évêque du Mans, à son oncle, le célèbre Jean du Bellay, poète,
-ambassadeur de François I^{er}, et protecteur de Rabelais.
-
-[294] Par corruption, pour _sainte Sesaut_, vierge du Maine au septième
-siècle, en latin _sancta Sicildis_. On ne dit aujourd’hui ni sainte
-Sesaut ni saint Chelaut, mais sainte Serote, qui est le nom d’une
-commune du Mans.
-
-[295] Pour _sobriquet_.
-
-[296] A l’improviste.
-
-[297] Dans la première édition et dans quelques autres qui
-l’ont suivie, on lisait: _Comme si le diammour l’eût porté_; en
-quelques-unes: _Comme si le dieu Amour_.
-
-[298] C’est un bourbier, tel qu’il s’en trouve en divers endroits des
-chemins du Bourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni, ressemblant
-à une grande tarte, invite ceux qui ne connaissent pas le terrain à
-passer par-dessus, et ils enfoncent dans une boue liquide et infecte.
-
-[299] Dépêchait, adressait.
-
-[300] Coups de barrette ou chapeau.
-
-[301] Fantaisie, vertigo.
-
-[302] Pour _attendait que le chaud fût passé_.
-
-[303] Mandataire, agent comptable.
-
-[304] C’est-à-dire une petite chambre nattée. On prononçait autrefois
-_jacopin_, à la manière des Toscans, qui disent encore _jacopo_ ou
-_giacopo_. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions, telles
-que _soupe à la jacobine_ et _tartes jacobines_.
-
-[305] La ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux
-cartes. Peut-être avait-on donné le nom de _ronfle_ à ce jeu parce que
-le joueur qui avait le plus haut point l’entonnait avec une espèce de
-ronflement pompeux. Ici, _jouer à la ronfle_ n’est autre chose, par
-allusion à cet ancien jeu, que dormir en ronflant.
-
-[306] Ou _farfelu_, épais, dodu.
-
-[307] Intervertirent.
-
-[308] On dirait maintenant _à la fraîche_.
-
-[309] La clôture d’un champ, dite _échalier_ parce qu’elle est faite
-d’échalas.
-
-[310] En avant.
-
-[311] Ce sont trois vers de Clément Marot, dans sa fameuse épître au
-roi _pour avoir été dérobé_. Scaron, qui apparemment n’avait pas manqué
-de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en vue dans une scène
-de son _Jodelet maître-valet_, où Lucrèce, qui parle à D. Fernand,
-ayant fait entrer dans son discours quelques vers de Mairet, D. Fernand
-lui dit tout aussitôt:
-
-Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur;
-Ils sont très à propos et d’un fort bon auteur.
-
-[312] Les prévôts des maréchaux étaient des juges d’épée qui jugeaient
-souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens de guerre. Il
-y avait en France cent quatre-vingts maréchaussées ressortissant de
-la connétablie, qui avait son siége à la table de marbre du Palais de
-Paris.
-
-[313] Gilles Maillard, lieutenant criminel, contre qui Marot a fait
-la sanglante épigramme intitulée _du Lieutenant criminel et de
-Semblançay_. Il avait procédé avec tant de rigueur contre les nouveaux
-hérétiques calvinistes, que son nom fut voué à l’exécration et au
-mépris. Clément Marot faillit être une de ses victimes.
-
-[314] Le 24 février 1525.
-
-[315] Jacques de Lorge, capitaine de la garde écossaise de François
-I^{er}, et père de Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, qui eut le
-malheur de causer la mort de Henri II dans un tournoi.
-
-[316] Odet de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines
-de son siècle, commanda dans toutes les guerres d’Italie jusqu’à sa
-mort, arrivée devant Naples le 16 août 1528.
-
-[317] Il fallait dire _dans le Milanais_, que Lautrec avait presque
-tout reconquis, à Milan près, en 1528.
-
-[318] C’est la seconde des _Questions tabariniques_, part. I.
-
-[319] On lit un fait analogue dans les _Mémoires du comte de
-Bussi-Rabutin_. Son oncle, Hugues de Bussi, grand-prieur de France,
-malade à la mort, venait de se confesser à un augustin, qui se retirait
-avec son compagnon au moment où le comte de Bussi entra. Celui-ci
-demanda à son oncle comment il se trouvait de ces bons pères. «Fort
-bien, mon neveu, lui répondit-il; ils disent que j’ai l’attrition.»
-
-[320] Cette ville a été ainsi appelée de _Juhel_, premier du nom, qui,
-vers le milieu du douzième siècle, fit bâtir le château de Mayenne.
-
-[321] Presque toutes les éditions, au lieu de _Cydnus_, mettent _Nus_;
-quelques autres, _de Nus_. L’auteur avait probablement écrit _Cydnus_,
-car la tradition fabuleuse introduite par Annius de Viterbe veut qu’un
-certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom aux anciens peuples du
-Maine, appelés premièrement par cette raison _Cydnomans_, et depuis
-_Céomans_.
-
-Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l’auteur, par _ce
-bon pays Nus_, aurait entendu le pays du Maine, où il y avait plusieurs
-fiefs tenus _en nuesse_, _à nu_, _nuement_, _de nu à nu_, _à pur_;
-c’est-à-dire, immédiatement du prince? La Croix du Maine, dans sa
-_Bibliothèque_, parle d’un Samson Bedouin, moine bénédictin de l’abbaye
-de la Couture, auteur de plusieurs chansons, et, entre autres, de la
-_Réplique aux chansons des Nuciens_ ou _Nutois_, autrement appelés
-_ceux de Nuz_ au bas pays du Maine.
-
-[322] Animal sans queue.
-
-[323] Langage de renard.
-
-[324] Occupés, affairés.
-
-[325] Trait, dard.
-
-[326] Machines qui repoussent rudement pour peu qu’on les touche.
-
-[327] Juchoir, poulailler.
-
-[328] Langage des chiens.
-
-[329] Sociable.
-
-[330] Délivrer.
-
-[331] Pour _garnement_.
-
-[332] Ce personnage s’est rendu célèbre à Paris, du temps de François
-I^{er}, par la représentation des moralités, mystères et farces, qu’il
-faisait jouer aux Halles, non loin d’un égout appelé _le Pont-Alais_,
-dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et acteur, comme son
-contemporain Pierre Gringoire.
-
-[333] Fat, orgueilleux.
-
-[334] C’est-à-dire sans habit.
-
-[335] Le théâtre était un échafaud à plusieurs étages.
-
-[336] Au septième livre de la comédie des _Actes des Apôtres_, jouée
-à Paris l’an 1541, composée par Louis Choquet, et imprimée cette même
-année à Paris par les Angeliers, il y a un personnage de _Migdeus, roi
-d’Inde la Majour_.
-
-[337] La représentation. Pendant les _jeux_, tous les acteurs, en
-costume, étaient rangés sur des gradins, en attendant le moment de
-descendre sur la scène.
-
-[338] Le prologue, compliment aux spectateurs.
-
-[339] Pour _étuviste_.
-
-[340] Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie pour Hérodote_, fait
-connaître que c’était le curé de Saint-Eustache; ce qui est confirmé
-par d’Aubigné, chap. 13 du liv. II de son _Baron de Fæneste_.
-
-[341] Promenade des acteurs en costume pour annoncer le spectacle du
-jour.
-
-[342] Chapeau en forme de pain de sucre que portaient les soldats
-albanais.
-
-[343] Son nom et son surnom étaient, comme on l’a appris d’une vieille
-épigramme, Marguerite Noiron.
-
-[344] C’est-à-dire un maquereau, parce que c’est au mois d’avril que
-l’on pêche le poisson de ce nom-là.
-
-[345] Terme de trictrac, pour dire _trois_.
-
-[346] Autre terme de trictrac, pour dire _six_, lorsque les dés amènent
-deux trois.
-
-[347] On a fait là-dessus un huitain, dont le titre est _De la réponse
-de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec elle_.
-
-[348] C’est-à-dire monter sur la poule. Quelques éditions ont
-_chaucher_; d’autres, _chevaucher_.
-
-[349] Allusion à une petite chanson de Clément Marot:
-
- En entrant dans un jardin,
- Je trouvai Guillot Martin
- Avec sa mie Hélène,
- Qui vouloit pour son butin
- Son beau petit picotin...
- Non pas d’aveine.
-
-[350] Equivoque sur _force_, violence, et _forces_, grands ciseaux.
-
-[351] Petite ville du Perche-Gouet, dans le diocèse de Chartres, sur la
-rivière d’Ozane, à quatre lieues de Châteaudun et à vingt-cinq de Paris.
-
-[352] En Normandie, sur la Rille, à neuf lieues de Rouen, entre Evreux
-et Pont-Audemer.
-
-[353] Lancelot du Lac et Tristan de Leonnois sont les deux plus fameux
-chevaliers de la Table-Ronde. Le roman de Lancelot fut imprimé pour la
-première fois à Paris, chez Antoine Verard, l’an 1494, en trois vol.
-in-folio. Le roman de Tristan contient deux parties, qui font un assez
-gros volume in-folio gothique.
-
-[354] Touchant ce curé, voyez Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie
-pour Hérodote_.
-
-[355] La plus ancienne édition écrit _la reste_.
-
-[356] Bourrues, fantastiques. La plupart des éditions ont _bigarrées_.
-
-[357] A la justice de l’official.
-
-[358] Ou _galloise_, gaie, joyeuse.
-
-[359] Pour _corées_, comme les Parisiens prononçaient alors: c’est le
-cœur, le foie, la rate, le poumon, soit du mouton, soit du veau. Le
-tout s’appelle aussi _fressure_.
-
-[360] Proprement, pot de terre, de fer ou de fonte. C’est un mot gascon.
-
-[361] Draps, linges.
-
-[362] Quelques éditions ont _douit_, qui signifie de même ruisseau,
-canal, courant d’eau.
-
-[363] On dit plutôt _de cu et de tête_.
-
-[364] C’est un jeu de cartes à quatre. On donne quatre cartes à chacun.
-Celui des quatre qui a le plus de cartes d’une même couleur a _le flux_
-et gagne l’enjeu.
-
-[365] On appelait _vin de coucher_ celui qu’on buvait avant de
-s’endormir.
-
-[366] Autour, auprès de.
-
-[367] Milon, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris l’an
-1493.
-
-[368] Jardins: de là le nom de _la Courtille_.
-
-[369] C’est-à-dire jour maigre.
-
-[370] Pourpoint à basques, attaché aux chausses avec des aiguillettes.
-«Il n’y a guère qu’un siècle, disait La Monnoye en 1735, que les bonnes
-gens aiguilletoient ainsi leur haut-de-chausses.»
-
-[371] Pour _offertoire_.
-
-[372] Patène.
-
-[373] Bouchet, dans sa sixième _serée_, a rapporté ce conte, qu’il
-applique à un cordelier, en y changeant diverses circonstances. Il
-dit que le moine s’étant aperçu de ce qui faisait rire ces femmes, se
-troussa jusqu’à la ceinture et leur dit: _Tenez, regardez, friandes:
-vous croyez que c’est de la chair, et c’est du poisson_.
-
-[374] Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes du
-menu peuple, qui disent qu’elles se _récorsent_, quand, après avoir
-troussé leur robe, elles la rattachent par derrière.
-
-[375] Bouchet, _serée_ 15, fait le même conte; mais l’original est
-dans le livre intitulé _Mensa philosophica_, par Thibault Auguilbert,
-Irlandais; traité 4.
-
-[376] Ecclésiastique servant le curé pour les affaires de la cure.
-
-[377] Terme de cour d’Eglise; requêtes ou plaintes présentées au juge
-d’Eglise pour obtenir la permission de publier monitoire.
-
-[378] Soufflé, fait des efforts, comme un bûcheron qui fend du bois et
-fait _han_ à chaque coup de cognée.
-
-[379] Ce curé de Saint-Eustache de Paris dont il a été question dans la
-Nouvelle XXXII. On ajoute même qu’après avoir dit qu’il excommuniait
-tous ceux qui étaient dans le trou, il fit réflexion que, parmi les
-personnes nommées dans les _quérimoines_, se trouvaient l’évêque de
-Paris et son official: il déclara donc qu’il exceptait ces deux-là. H.
-Estienne, chap. 6 de l’_Apologie pour Hérodote_.
-
-[380] Cicéron, au livre III _De la nature des Dieux_, compte trois
-Jupiter et six Hercules.
-
-[381] C’est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu’un
-par un autre nom que son nom propre. _Antonomase_ est le mot d’usage.
-
-[382] Chapelains.
-
-[383] Infirme.
-
-[384] C’est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des
-anciens romans, qui appellent souvent _bois_ les lances des chevaliers.
-
-[385] Petite ville sur l’Hérault, diocèse d’Agde, ainsi nommée de saint
-Tibère, martyr, appelé ailleurs _saint Tiberge_.
-
-[386] C’est-à-dire, que la chaleur diminuât.
-
-[387] Cette prébende, appelée plutôt _théologale_, était établie dans
-chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile de
-Latran, sous Innocent III, et affectée à un docteur en théologie, qui
-prêchait tous les dimanches.
-
-[388] Sillé-le-Guillaume, petite ville du Maine, entre Mayenne et le
-Mans.
-
-[389] C’est-à-dire, qui fît moins valoir son homme, qui fût moins digne
-d’un homme raisonnable.
-
-[390] Aller l’amble, comme les haquenées que montaient les dames.
-
-[391] D’autres éditions portent _seille_, seau, ce qui exprime mieux un
-tambourin.
-
-[392] En outre, de plus.
-
-[393] On les appelait _archers_, quoiqu’ils portassent la hallebarde,
-parce qu’auparavant c’était un arc qu’ils portaient. La garde écossaise
-a été en honneur auprès des rois de France depuis les services que les
-Écossais rendirent à Charles VII contre les Anglais.
-
-[394] Ou _tourdion_, diminutif de _tour_, petit mouvement léger. On
-appelait ainsi les basses danses.
-
-[395] _Fongner_ ou _foigner_, selon La Monnoye, signifiait gronder, se
-dépiter, et vient de _foin!_ interjection d’impatience et de dépit,
-dont alors on se servait en guise de juron.
-
-[396] Il voulait dire: «_Ah! vous culetez._»
-
-[397] Ce doit être quelque princesse ou la reine elle-même, au service
-de qui la femme de l’Ecossais était attachée sans doute.
-
-[398] Contraction de _sauf votre grâce_.
-
-[399] Pour _fantasque_.
-
-[400] Il entend ce que l’on nomme vulgairement les _Distiques de
-Caton_, soit par allusion au livre que Caton le Censeur intitula
-_Carmen de Moribus_, quoiqu’il l’eût écrit en prose, soit parce que la
-doctrine morale contenue dans ces distiques a été jugée digne de Caton
-lui-même.
-
-[401] La Syntaxe de Despautère, publiée en 1513.
-
-[402] C’est ainsi que commence la première églogue de Baptiste Mantuan.
-Au seizième siècle, on lisait publiquement dans les écoles de Paris les
-poésies latines de ce moine, aussi célèbres alors que celles de Virgile
-et d’Horace.
-
-[403] Colérique. On voit dans un passage de Rabelais que les pédants
-seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés du latin,
-_iraconds_, _admirabonds_.
-
-[404] Expérimenté, dressé, façonné.
-
-[405] Cette réponse naïve a été imitée dans le _Moyen de parvenir_.
-Sire George était malade: «Çà, mon ami, lui disait une dame, courage;
-il faut prendre quelque chose. N’avez-vous rien pris aujourd’hui?—Sauf
-votre grâce, madame, répondit-il, j’ai pris une puce à la raie de mon
-cu.»
-
-[406] Parce que les pots dont on se sert pour mettre la plume sont
-toujours vieux et ébréchés.
-
-[407] Pour _au sol_, _au rez-de-chaussée_.
-
-[408] Cri des fauconniers provençaux en lâchant l’oiseau.
-
-[409] A l’endroit.
-
-[410] _Dia_, pour faire avancer les chevaux; _hau_, pour les arrêter.
-
-[411] C’est-à-dire dans le plus petit espace; le _double_ était une
-monnaie de cuivre valant deux deniers.
-
-[412] Les coups de fouet lui faisaient aux jambes des espèces de
-franges.
-
-[413] L’épilepsie est appelée le _mal de saint Jean_, parce que saint
-Jean guérit ce mal; mais on ne dit pas si c’est le précurseur ou
-l’évangéliste.
-
-[414] C’est-à-dire le diable.
-
-[415] Ce doit être le commencement de quelque chanson de ce temps-là.
-
-[416] Prononciation, débit.
-
-[417] Dépensé.
-
-[418] Ce mot a été masculin jusqu’au milieu du dix-septième siècle.
-
-[419] Mine, figure.
-
-[420] La soixante-quinzième des _Cent Nouvelles nouvelles_ a quelque
-analogie, quant aux détails, avec celle-ci.
-
-[421] Origine, naissance.
-
-[422] En piteux équipage.
-
-[423] Pour _ressemblait_.
-
-[424] Atteint de ce vice.
-
-[425] Enfance.
-
-[426] Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël.
-
-[427] C’est-à-dire à déjeuner.
-
-[428] Manquait.
-
-[429] C’est-à-dire à propos, à son désir.
-
-[430] C’est-à-dire tant bien que mal.
-
-[431] Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui: _Vinum
-non habent_, changea l’eau en vin.
-
-[432] Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à Dieu.
-Rien n’est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles que ces
-espèces d’hébraïsmes: _Il m’en coûte un bel écu de Dieu_; _il ne me
-reste que ce pauvre enfant de Dieu_; _donnez-moi une bénite aumône de
-Dieu_. Quelquefois aussi, dans un sens tout ironique, on dira: _Je n’ai
-gagné à son service qu’une belle sciatique de Dieu_.
-
-[433] Le sens demande ici un verbe, car l’ellipse serait trop forte
-autrement pour dire que cet homme tâtonne _environ_ autour de ce
-fausset.
-
-[434] Perdre.
-
-[435] C’est-à-dire, en patois poitevin, il frappait bien du pied.
-
-[436] Homme riche, mais de mauvaise foi. Il avait le secret d’une encre
-chimique qui en moins de quinze jours s’effaçait d’elle-même et tombait
-en poudre. On dit qu’ayant donné, pendant le cours d’une année, des
-quittances écrites avec cette encre pour des sommes considérables,
-il se fit payer une seconde fois par ses débiteurs, qui, ne pouvant
-justifier du premier paiement, eurent tout loisir de donner au diable
-Colin Brenot et ses quittances.
-
-[437] C’est-à-dire tantôt en jurant, tantôt en bégayant.
-
-[438] Habillements.
-
-[439] Le contraire de _Benedicamus_, commencement d’un psaume;
-c’est-à-dire sa piteuse aventure.
-
-[440] Synonyme de _fausset_.
-
-[441] En colère.
-
-[442] Equivoque sur _à dos_, coups dans le dos. _Ados_ ou _à dots_ est
-un mot poitevin.
-
-[443] C’est-à-dire qu’elle n’y pût rien.
-
-[444] On appelle _bannière_ la pièce d’étoffe qu’on accuse les
-tailleurs de dérober en coupant un habit, parce qu’il y a dans cette
-pièce de quoi faire une banderolle. On dit aussi par manière de
-proverbe que _les tailleurs marchent les premiers à la procession_,
-parce qu’ils portent la bannière. On lit dans le _Piovano Arlotto_ le
-conte plaisant d’un tailleur qui vit en songe une vaste bannière que le
-diable produisait contre lui au jour du Jugement, bannière composée de
-tous les morceaux d’étoffe qu’il avait volés autrefois.
-
-[445] Pour _layette_, boîte, coiffe.
-
-[446] Jovien Pontan et d’autres ont écrit que le cardinal Angelo avait
-coutume d’aller la nuit par une porte secrète dans son écurie pour y
-dérober l’avoine de ses chevaux.
-
-[447] Italianisme qui signifie: Voyez comment.
-
-[448] Plusieurs éditions portent _allouoit_.
-
-[449] Ou _fautelette_, comme on lit dans d’autres éditions.
-
-[450] On parlait ainsi en Saintonge, en Bourgogne et dans quelques
-autres provinces.
-
-[451] Ortensio Lando raconte l’origine de ce proverbe dans son
-_Cemmentario d’Italia_. Une femme qui voulait régaler sa commère fit
-un pâté à l’insu de son mari; une pie babillarde, nourrie en cage dans
-la chambre où le pâté venait d’être fait, ne manqua pas, lorsque le
-maître rentra, de répéter plusieurs fois: «Madame a fait un pâté.—Oh!
-oh! dit-il, et où est donc ce pâté? n’y a-t-il pas moyen de le
-voir?—Prenez-vous garde, répondit la femme, à ce que dit une bête? Il
-n’y a point ici de pâté; vous devez m’en croire plutôt qu’une pie.» Le
-mari, prenant cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas
-plus tôt sorti, que la femme court à la cage, prend la pie, et, par
-vengeance, lui pelle la tête. Le lendemain, un frère quêteur étant venu
-à la porte demander l’aumône, capuchon bas, la pauvre pie, qui lui vit
-la tête rase, crut qu’on la lui avait ainsi pelée pour avoir parlé de
-pâté: «Ah! ah! lui cria-t-elle, tu as donc parlé de pâté!»
-
-[452] Bons mots, boutades, reparties.
-
-[453] Jacques Colin, d’Auxerre, a passé pour l’homme de son temps qui
-savait le mieux sa langue. L’honneur qu’il eut d’être secrétaire de
-François I^{er} lui donna beaucoup de crédit auprès de ce prince, et le
-mit en état, comme il affectionnait les lettres, de favoriser ceux qui
-en faisaient profession. Cependant il se vit disgracié en 1527, et sa
-mort arriva peu de temps après. Il fut le protecteur d’Amyot, de Melin
-de Saint-Gelais, de Clément Marot, etc.
-
-[454] Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de saint
-Augustin.
-
-[455] Tabourot, dans ses _Bigarrures_, au chapitre _des Entend-trois_,
-dit qu’un avocat ayant allégué ce précepte, qu’il attribuoit à saint
-Ambroise: «Il faut se garder du devant d’une femme, du derrière d’une
-mule, et d’un moine de tous côtés,» à l’issue de l’audience, la partie
-adverse, qui était un abbé, lui soutint que saint Ambroise n’avait
-rapporté ce passage nulle part. L’avocat maintint vraie sa citation;
-l’abbé gagea qu’elle était fausse, et perdit, l’avocat lui ayant
-fait voir dans les contes de Des Perier le proverbe, qui n’est pas,
-il est vrai, de saint Ambroise, docteur de l’Église, mais bien de
-l’abbé de Saint-Ambroise, Jacques Colin, que François I^{er} appelait
-familièrement _Saint-Ambroise_.
-
-[456] Se revengeait, prenait revanche.
-
-[457] Ps. 58.
-
-[458] Depuis le mois d’octobre 1539, date de l’ordonnance de François
-I^{er}.
-
-[459] Pourpoint.
-
-[460] Jérôme Fondulo, ou Fonduli, était de Crémone. Il a demeuré
-long-temps en France, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, où il vivait en
-1537. Sa maigreur était proverbiale.
-
-[461] Cette plaisanterie est prise de Rabelais, liv. I, chap. 40.
-
-[462] Rebrousse, retrousse.
-
-[463] Pour _émoussé_, _écrasé_.
-
-[464] Ou _trapu_, carré.
-
-[465] C’est-à-dire savait bien se servir de son épée. Cette locution
-est employée ici dans un sens obscène.
-
-[466] Façon de parler ridicule, employée peut-être ici pour se moquer
-de ceux qui en usaient.
-
-[467] C’est-à-dire du temps qu’il faisait la vie, courait le guilledou.
-
-[468] La Monnoye pense qu’on doit lire _représentation_.
-
-[469] Pour: la lui tint.
-
-[470] Allusion à _de façon suis royal_, anagramme de _François de
-Valois_, faite par Marot.
-
-[471] Le nez de François I^{er} laissa de tels souvenirs dans le
-peuple, qu’on disait encore au dix-septième siècle: _le roi François
-grand nez_, ou _le roi grand nez_.
-
-[472] Suivant La Monnoye, _se passait aisément_ signifierait _se
-suffisait aisément_, de l’italien _passarsi_; quant à _n’avoir autre
-enfant_, il faudrait sous-entendre _pour_, c’est-à-dire _parce qu’il
-n’avait point d’autre enfant_. Mais il est plus naturel d’interpréter
-cette phrase: «Il se consolait aisément de n’avoir pas d’autre enfant.»
-
-[473] Pour le voici.
-
-[474] Plaisanterie.
-
-[475] C’est-à-dire les abattis de la bête.
-
-[476] En ce temps-là, on avait coutume de donner des aubades ou
-sérénades aux personnes de l’un ou l’autre sexe pour lesquelles on
-voulait manifester de la considération.
-
-[477] Accident.
-
-[478] Le sens voudrait que ce _même_ fût remplacé par tout autre mot;
-il faut lire sans doute: _mettre à néant_.
-
-[479] Équivoque sur _commentatores juris_.
-
-[480] Terme populaire, par lequel on entendait un homme non seulement
-allègre et dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu’à en être
-incommodé.
-
-[481] A la gasconne, pour: le chancre.
-
-[482] Ensuite.
-
-[483] Ou galimard, étui d’écritoire.
-
-[484] Génois. On disait anciennement _Genevois_, par une composition
-bizarre du français _Gênes_ et de l’italien _Genovesi_.
-
-[485] Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus,
-et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du vers 715 du
-onzième livre de l’Enéide.
-
-[486] Accaparer, se ménager.
-
-[487] Tabourot, chap. 7 de ses _Bigarrures_; Bouchet, _serée 3_,
-et plusieurs autres, ont fait mention de cette équivoque, mais
-postérieurement à Des Periers.
-
-[488] Rendre sage.
-
-[489] Pour _colporter_.
-
-[490] Médisante. _Guépin_ était le sobriquet ordinaire des habitants
-d’Orléans.
-
-[491] Chassenée, sans son _Catalogus gloriæ mundi_, partie 10,
-considér. 32, dit que, de son temps (c’est-à-dire au commencement du
-seizième siècle), on donnait aux universités de France et d’Italie les
-épithètes suivantes: les _flûteux et joueux de paume de Poitiers_, les
-_danseurs d’Orléans_, les _braguars d’Angiers_, les _crottés de Paris_,
-les _brigueurs de Pavie_, les _amoureux de Turin_, les _bons étudiants
-de Toulouse_.
-
-[492] Assuré.
-
-[493] Pour _aboyer_.
-
-[494] Les êtres.
-
-[495] Chiens de chasse criards.
-
-[496] Lapins. Il y a ici une équivoque obscène.
-
-[497] Les Vaudrey, d’une ancienne et illustre famille de la
-Franche-Comté, ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin (_Gilbertus
-Cognatus_) les traite de héros; et leur histoire effectivement, de
-même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables; témoin
-le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans cette nouvelle; témoins
-encore les amours romanesques de Charles de Vaudrey et de la dame de
-Vergy, dans le quatrième volume des _Nouvelles_ du Bandel.
-
-[498] pour bizarrerie.
-
-[499] Corcelet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le
-diminutif _jaquette_ signifie en général une robe, un habillement.
-
-[500] C’est-à-dire, l’esprit à l’envers.
-
-[501] On ne dit plus que le pont de Sé, au singulier.
-
-[502] Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de pierre,
-long de mille pas.
-
-[503] Parapets.
-
-[504] Interjection populaire: regarde, vois, tiens.
-
-[505] Borderie, petite métairie trop peu importante pour une paire de
-bœufs, et qui est desservie par des ânes.
-
-[506] Un peu.
-
-[507] Espèce de grosses poires d’hiver, à chair ferme et parfumée. Il y
-avait aussi des _pommes de râteau_.
-
-[508] Ou _ardi_, liard, en langage toulousain.
-
-[509] Ancienne exclamation, qui peut venir du latin _sic_. Rabelais
-dit: _Sec, au nom des diables!_
-
-[510] Pigeons sauvages, bizets.
-
-[511] Ramiers.
-
-[512] Mot toulousain qui paraît corrompu. Ce sont peut-être des perdrix.
-
-[513] Pour _maître d’hôtel_, majordome.
-
-[514] C’est-à-dire de quel vin.
-
-[515] Clément Marot, dans son _Dialogue des deux amoureux_, avait le
-premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes. Rabelais
-a imité cette nouvelle de Bon. Des Periers, dans le cinquième livre
-du _Pantagruel_, où frère Fredon épuise, pour ainsi dire, tous les
-monosyllabes de la langue. Ce cinquième livre ne fut publié qu’en 1562,
-après la mort de Rabelais; le recueil de Bon. Des Periers avait paru en
-1549.
-
-[516] C’est-à-dire avait ôté sa robe de moine.
-
-[517] Pour _estomac_.
-
-[518] On disait aussi: il se pensa.
-
-[519] La Monnoye croit devoir lire _égarément_, c’est-à-dire à la
-volée, inconsidérément.
-
-[520] Pour _afin que_.
-
-[521] On dit aujourd’hui: pays perdu.
-
-[522] Une poignée, une pincée.
-
-[523] Le surlendemain.
-
-[524] C’est-à-dire: Oh! par ma foi, seigneur, vous dites bien la vérité.
-
-[525] On dit aujourd’hui: tirer les vers du nez. Ce proverbe vient des
-charlatans, qui, en voyant quelqu’un atteint de folie, disaient qu’il
-avait un ver dans la tête, et offraient de l’en tirer. C’est là ce
-qu’anciennement on appelait le _vercoquin_.
-
-[526] C’est-à-dire: oui, certes bien, c’est un homme.
-
-[527] C’est-à-dire, très-grossier; le bureau, ou bure, étant une étoffe
-de grosse laine qui paraît moins fine encore lorsqu’elle est teinte.
-
-[528] L’ordonnance commençait par _recipé_, c’est-à-dire _prenez_.
-
-[529] C’est-à-dire des mouchoirs et des chemises.
-
-[530] On dit maintenant: _coq en pâte_. Cette expression vient de ce
-qu’on met sous un panier à claire-voie la volaille qu’on veut empâter,
-engraisser.
-
-[531] Affaires.
-
-[532] La poche du juste-au-corps.
-
-[533] A la loterie.
-
-[534] C’est le Pogge qui fait le conte de ce médecin.
-
-[535] Le même conte se trouve dans le premier livre des _Faceti e
-motti_ de Louis Domenichi.
-
-[536] C’est-à-dire qu’il se mit d’accord, d’intelligence.
-
-[537] C’est-à-dire sans l’avoir battue de la bonne manière. _Donner
-dronos et le chaperon de même_ signifiait, selon La Monnoye, _fouetter
-et mitrer_ un coupable. Cette expression est prise ici au figuré.
-
-[538] C’est-à-dire le diable vous aura rendu un mauvais service.
-
-[539] Forger sur l’enclume.
-
-[540] C’est-à-dire, en termes couverts, pris le déduit; par allusion à
-la pâte que l’on jette dans le moule à faire les gauffres.
-
-[541] C’est-à-dire qu’il jurait le nom de Dieu.
-
-[542] Débarrasser, délivrer.
-
-[543] Fatigue.
-
-[544] Testicules.
-
-[545] C’est le sujet de la 85^e des _Cent Nouvelles nouvelles_,
-intitulée _le Curé cloué_.
-
-[546] Expéditions.
-
-[547] Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de
-France ressortissant au tribunal des maréchaux, qui avait son siége à
-la table de marbre du palais de Paris.
-
-[548] Arrêt.
-
-[549] Pour _dérobé_.
-
-[550] Pour _bien_, suivant la prononciation de ce prévôt des maréchaux.
-
-[551] Imité par La Fontaine: _Les Lunettes_, IV, 12.
-
-[552] C’est-à-dire dont il n’y avait pas une...
-
-[553] Imagination.
-
-[554] En même temps.
-
-[555] Travailler.
-
-[556] Pour _fil_.
-
-[557] Il faut lire certainement _elle_.
-
-[558] C’est-à-dire _en bon point_, en bon état.
-
-[559] Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition
-du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques.
-
-[560] On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les
-écoliers qui changeaient souvent de collége, à cause de leur
-ressemblance avec ces oiseaux nommés _martinets_, qui changent tous
-les ans de demeure, venant au mois de mars et s’en retournant à la
-Saint-Martin.
-
-[561] Pour _morue_.
-
-[562] C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures.
-
-[563] C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége. Le
-nom de _Jean_ était ridicule ou méprisable, à force de devenir commun.
-
-[564] Dans le sens de _badin_, _facétieux_.
-
-[565] Au lieu de _per Deum_, jurement déguisé. On dit encore
-_pardienne_, qui vient de _per diem_. Un bon curé disait que c’était
-le jurement de David, et le prouvait par le verset 6 du psaume 120:
-_Per diem sol non uret te_. On avait inventé dans notre langue une
-infinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les uns que
-les autres: _Pardi_, _pardienne_, _pargué_, _parguienne_, _parguieu_,
-_parbieu_, _parbleu_, _pardigues_, _pardille_, _pardine_, _pargoi_.
-
-[566] Méchante.
-
-[567] L’écolier n’avait juré que _per diem_; le régent, croyant, comme
-Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure _per dies_.
-
-[568] C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard ou
-Michel Menot: _Ponere aliquem ad metam non loqui_, mettre quelqu’un en
-termes de ne pouvoir parler.
-
-[569] Pour _rôles_, rouleaux de papier, catalogues.
-
-[570] Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége,
-nommés alors _galochers_ et depuis _galoches_, parce qu’ils portaient
-des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collége.
-
-[571] C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le
-quartier de l’université.
-
-[572] C’est le latin _infanda_, dont on ne peut parler sans horreur. Il
-paraît que les mots _détestable_, _exécrable_ et _abominable_ n’étaient
-pas encore admis dans la langue usuelle.
-
-[573] La Monnoye croit devoir mettre ici _là-dessus_, au lieu de _la
-déesse_.
-
-[574] Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner le
-nom de _calepin_ à toute espèce de vocabulaires.
-
-[575] C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant
-dans certains lieux d’asile.
-
-[576] Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents
-et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et ses
-bâtiments servent aujourd’hui de prison militaire, au coin de la rue
-des Sept-Voies.
-
-[577] Amorces.
-
-[578] Ce verbe doit être employé ici dans le sens de _faisoit des
-présents_.
-
-[579] En particulier.
-
-[580] Lui donna courage et espérance.
-
-[581] Considération, égard.
-
-[582] Cette expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens
-attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille de
-la Saint-Jean.
-
-[583] Pour _fromage_.
-
-[584] Il faisait une petite pause.
-
-[585] Exclamation, serment de femme, qui semble une ellipse de: _Par
-mon âme, dea!_
-
-[586] C’est-à-dire, en les _guignant_ de l’œil. La vieille tour
-d’Étampes se nomme _tour de Guignette_, parce que, placée sur un
-monticule, elle _guignait_, pour ainsi dire, les environs.
-
-[587] La Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute mal
-lue: «_Sit modo_, comme si l’on écrivait _soit mon_, prononçant _soit_
-par _sait_.» Dans le vieux langage, _mon_ se prenait quelquefois pour
-_donc_; ainsi, _à savoir mon_ signifie _à savoir donc_. _C’est mon_
-équivaut à _or donc_, _oui-dà_, _vraiment_, etc.
-
-[588] Voyez, sur cet italianisme, une note de la Nouvelle XXV.
-
-[589] Se moquerait.
-
-[590] Quand ce fut au tour de la veuve de parler.
-
-[591] «Le blason, dit Thomas Sibilet, chap. X de son _Art poétique_,
-est une perpétuelle louange du continu vitupère de ce qu’on s’est
-proposé blasonner.» Épigramme, portrait satirique.
-
-[592] Pour _maudissons_, malédictions.
-
-[593] Ce sont les premiers mots de l’épître qui sert de préface aux
-_Distiques_ de Caton.
-
-[594] Patois d’Avignon.
-
-[595] «Aimez vos parents.» C’est le deuxième précepte de Caton.
-
-[596] L’esquinancie.
-
-[597] «Portez honneur à vos proches.» C’est le troisième précepte de
-Caton.
-
-[598] «Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de Caton.
-
-[599] Imprécation mitigée par la négation _n’aie_. C’est comme si elle
-eût dit: _Maugré bieu de toi_.
-
-[600] Sixième précepte de Caton: «Accommodez-vous au temps.»
-
-[601] Des Periers entend par là un mauvais petit poème, _De moribus
-in mensâ servandis_, qui était alors à l’usage des basses classes,
-commençant ainsi:
-
- Quos decet in mensâ mores servare docemus
- Virtuti ut studeas litterulisque simul.
-
-Jean Sulpice de Veroli, qui en est l’auteur, vivait sur la fin du
-quinzième siècle.
-
-[602] Ou _pasquil_, épigramme ou satire qu’on attachait à la vieille
-statue de Pasquin, à Rome, et qui bravait alors la puissance des papes.
-
-[603] En français, _de Haut-Manoir_. C’est celui dont on fait le
-conte suivant. Un jour, vantant sa noblesse: «Il suffit qu’on sache,
-disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir.—Vous! lui répondit un
-rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela pourrait-il être?
-votre mère était une Anglaise, de la maison de Bacon.»
-
-[604] Faible, sans consistance, malléable.
-
-[605] Arrêts.
-
-[606] Dire des sottises, comme font les bateleurs.
-
-[607] C’est le nom latin qu’avait pris Jean de Bolton, religieux de
-Saint-Antoine de Vienne. Son traité _de Arca Noe_ a été imprimé pour la
-première fois, à Lyon, in-4^o, en 1554, plus de dix ans après la mort
-de Des Periers, qui, par conséquent, n’a pu le citer ni avoir écrit ce
-conte. Voici les paroles de Joannes Buteo, page 19: _Quamquam sunt qui
-putent mures in Arca non fuisse, et id genus similia, propterea quod ex
-corruptione nascantur._
-
-[608] C’est-à-dire l’un disait d’une manière, et l’autre de l’autre.
-
-[609] Griffon. C’était alors le synonyme vulgaire de greffier.
-_Griffant_ est mis pour _griffonnant_.
-
-[610] Pour _ressemblait_.
-
-[611] Toutes les éditions portent _que_; nous nous sommes permis ce
-changement pour la clarté de la phrase.
-
-[612] On dit aujourd’hui dans le même sens: Défiler son chapelet.
-_Râtelée_ s’entend de ce que l’on a sur le cœur.
-
-[613] Ce n’est pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit La
-Monnoye, mais sans doute une faute de copiste. Nous proposons de la
-corriger ainsi: _du prix_ ou _du poids de 80 ou 100 écus_.
-
-[614] Il entend le cinquième concile de Latran, commencé en 1512 sous
-Jules II, et fini en 1517 sous Léon X, dans la onzième session duquel
-on approuva le concordat fait entre Léon X et François I^{er}, en 1516,
-et la bulle du 19 décembre suivant, par laquelle, du consentement de
-François I^{er}, le pape révoquait et abrogeait la Pragmatique ou les
-libertés de l’église gallicane.
-
-[615] Cette naïveté est empruntée à Rabelais, livre III, chap. 39;
-lequel troisième livre de Rabelais n’a été imprimé pour la première
-fois qu’en 1546, deux ans après la mort de Des Periers.
-
-[616] On nommait ainsi le peuple, depuis la révolte des
-_Jacques-Bonhomme_ sous Charles V.
-
-[617] _Piètre_ ou mauvais visage.
-
-[618] C’est-à-dire grommelant, en remuant les babines, comme les singes.
-
-[619] Mécontente.
-
-[620] Les gens de guerre, et surtout les lansquenets, portaient des
-habits avec des crevés et des chausses _déchiquetées_.
-
-[621] Pour _ailes_; c’est-à-dire _décrétales_.
-
-[622] Homenas, dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits
-ces quatre vers, dit que _ce sont petits quolibets des hérétiques
-nouveaux_. Nul auteur plus ancien que Pierre Grosnet, qui écrivait vers
-l’an 1536 ou 1537, n’a rapporté ce dicton.
-
-[623] _Cueilleur de prunes_, ou plus communément _cueilleur de pommes_,
-se dit d’un homme sans habit, qui a un tablier sale retroussé autour de
-lui.
-
-[624] Il vaut mieux lire _rat_.
-
-[625] Marchands, maîtres dans les corps de métier.
-
-[626] Quand on dit qu’un homme est _fou par bémol et par bécarre_, on
-entend qu’il l’est par nature, parce que, dans les termes de l’ancienne
-gamme, _chanter par nature_, c’est passer de _B mol_ en _B carre_ par
-nature.
-
-[627] On sait la réponse de Caton en pareille rencontre. Un homme qui
-portait un coffre le heurta, et tout en le heurtant lui dit: _Gare_.
-«Est-ce, lui demanda Caton, que tu portes autre chose que ce coffre?»
-Cicéron, livre 2, _de Oratore_.
-
-[628] Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochets tiennent lieu
-d’ailes.
-
-[629] Quelques éditions écrivent _philofole_.
-
-[630] D’Ouville, ou plutôt Bois-Robert, sous le nom de son frère
-d’Ouville, page 54 de la III^e partie de ses Contes, dit que c’étaient
-deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux à un laboureur
-poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre et ne parlait qu’à ses
-bœufs. Enfin, après avoir long-temps exercé la patience de ces pères,
-quand il sut qu’ils étaient jésuites, il leur dit qu’ils le prenaient
-pour un autre, et qu’il n’était pas si sot que de se mêler d’apprendre
-la moindre chose à des gens qui savaient tout.
-
-[631] Rien n’était plus commun parmi les Grecs et les Latins que ces
-sortes de souhaits.
-
-[632] Le laboureur. Cette expression vient de ce que, dans certaines
-provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une espèce de
-longue pique.
-
-[633] Ce sont des noms que les paysans du Poitou donnent à leurs bœufs,
-par rapport à la couleur du poil de ces animaux: _garea_, de _varius_,
-bigarré; _frementin_, pour _fromentin_, de couleur de froment;
-_brichet_, pour _bourrichet_, d’un gris tirant sut le roux.
-
-[634] Viens après moi; tu vas bien clopin clopant.
-
-[635] Pour _siffle_, en patois.
-
-[636] A vous échauffer jusqu’à en suer comme dans une étuve.
-
-[637] C’est-à-dire: Michel, cet homme demande le chemin de Parthenay;
-n’est-ce pas de ce côté-ci, en descendant?
-
-[638] Il m’est avis que c’est par deçà.
-
-[639] C’est-à-dire: Quand vous serez à cette grande croix, tournez à
-droite, et puis allez tout droit; vous ne pouvez manquer.
-
-[640] Voici la traduction du patois poitevin: Ce chevreau, monsieur?...
-le voulez-vous avec la mère? Da, il est bon, ce chevreau!... Pesez,
-monsieur, comme il est gras... La mère n’en a encore porté que deux...
-Ne voulez-vous qu’une parole? Je vois bien qu’il ne faut pas vous
-surfaire... Ma foi! il ne vous coûtera pas moins de cinq sous et demi.
-
-[641] Patois, idiome.
-
-[642] Village à trois lieues de Châtelleraut et autant de Poitiers.
-
-[643] Chasse au courre et au vol.
-
-[644] La merdé! j’ai vu le roi d’aussi près qu’aucun: il a le visage
-comme un homme; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit avant-hier
-ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La merdé! il n’a pas la
-main plus grande que moi.
-
-[645] C’est une des principales églises de Poitiers, qui compte saint
-Hilaire au nombre de ses premiers évêques.
-
-[646] A l’Université, avec ou comme les _grimauds_.
-
-[647] Compatriotes, en patois poitevin. _Caméristes_, c’est-à-dire en
-chambre, à l’enseigne du _Bœuf couronné_.
-
-[648] Rapetassés.
-
-[649] C’est-à-dire: A mon fils Michel... au _Roi des bœufs_ ou
-auprès... Michel, mande-moi lequel c’est qui est mort, de ton frère
-Guillaume ou de toi; car j’en suis en une grande peine. Du reste, je
-veux bien t’avertir qu’on dit que notre évêque est à Dissai: vas-y pour
-prendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends bonne et grande,
-afin qu’il n’y faille pas retourner à deux fois.
-
-[650] Château en Poitou, sur le Clain.
-
-[651] En poitevin, c’est Poitiers.
-
-[652] Mon père, je vous avertis que ce n’est pas moi qui suis mort;
-mais c’est mon frère Guillaume: il est bien vrai que j’étais plus
-malade que lui, car la peau me tombait comme à un cochon.
-
-[653] Contredire, disputer.
-
-[654] Les proverbes n’étaient pas favorables aux gentilshommes de cette
-province. On disait: _Gentilhomme de la Beauce, qui garde le lit quand
-on refait ses chausses, et qui vend ses chiens pour avoir du pain_.
-
-[655] En patois beauceron, chaudeau.
-
-[656] Ou _gobets_, morceaux.
-
-[657] Péter.
-
-[658] Pour _en voilà_.
-
-[659] Messire Jean Melaine ressemble assez au carme de la 83^e des
-_Cent Nouvelles nouvelles_.
-
-[660] Gorger, rassasier.
-
-[661] Aujourd’hui _cellerier_.
-
-[662] A l’office.
-
-[663] C’est-à-dire avec l’impatience d’un chasseur qui entend le son du
-cor et le cri des chiens.
-
-[664] _Atteindre_ se prend ici pour _aveindre_.
-
-[665] Un pain, non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux qu’on
-coupe par morceaux pour la soupe des lévriers.
-
-[666] Mesure à vin, ainsi appelée parce qu’elle tient quatre chopines.
-
-[667] La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de Bourbon,
-deuxième du nom, gagea de manger une éclanche pendant que midi
-sonnerait, pourvu qu’auparavant elle fût coupée en morceaux, et gagna
-la gageure. Il est fait mention de ce La Guiche dans une gazette
-bouffonne imprimée à Dijon en 1633: _L’art admirable de La Guiche pour
-manger méthodiquement un membre de mouton pendant que douze heures
-sonnent_.
-
-[668] On a dit depuis: _Comme fit le roi François I^{er} devant Pavie_.
-Ce proverbe: _comme fit le roi devant Arras_, vient de ce qu’en 1477
-Louis XI, indigné contre les habitants d’Arras, fit tirer jusqu’à la
-dernière pièce de son artillerie sur leur ville, pour se venger de
-leurs insolences.
-
-[669] Il vaut peut-être mieux lire _pierre_, comme portent plusieurs
-éditions. On appelait _pierre_ toute espèce de boulet, parce que les
-premiers boulets de canon furent en effet des pierres de grès arrondies.
-
-[670] C’étaient des pois cuits seulement avec de l’eau, du sel et de
-l’huile.
-
-[671] Pour _morue_.
-
-[672] C’est-à-dire qu’il ne lui fit point de grâce, parce que, en
-termes de chancellerie romaine, quand on dit qu’une provision est
-expédiée _en forme commune_, on entend qu’elle est expédiée sans grâce,
-sans privilège.
-
-[673] Allusion à _patenôtre_, _Pater noster_.
-
-[674] Cuirasse de brigand.
-
-[675] Casques. On les appelait _morions_ à cause de leur couleur noire.
-
-[676] Arquebuses.
-
-[677] La caque était un quart de muid.
-
-[678] La Monnoye aurait dû nous apprendre quel est ce roi _Cambles_
-ou _Cambletes_. Je crois plutôt que ce nom est altéré, ainsi que la
-phrase qui termine cette Nouvelle: il s’agit peut-être de Candaule,
-roi de Lydie, de la famille des Héraclides, qui, une nuit, fit cacher
-son favori Gigès dans la chambre de la reine et la lui montra nue; ce
-qui amena sa perte, par vengeance de cette princesse outragée et non
-_mangée_.
-
-[679] Commencement d’une ancienne chanson.
-
-[680] Le vrai nom de cette famille était Gédoin. Voyez les
-_Bigarrures_, du seigneur des Accords (Tabourot), au chapitre des
-_Anagrammes_. Jean Gédoin était fils de Robert Gédoin, seigneur du fief
-nommé _le Tour_, et secrétaire de Louis XI, Charles VIII, Louis XII et
-François I^{er}.
-
-[681] Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun
-dictionnaire, équivaut peut-être à la locution usitée aujourd’hui: _de
-ce pas_. On pourrait lire aussi _empêche_, empêchement; _emprise_,
-entreprise, et _empenne_, plumes qui garnissent une flèche.
-
-[682] C’est-à-dire prendre au dépourvu. Allusion à un vieil usage selon
-lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une feuille verte
-le premier jour de mai, sous peine de payer l’amende aux plaisants et
-de recevoir des avanies. Il y a une comédie de La Fontaine intitulée:
-_Je vous prends sans vert_.
-
-[683] _Godé_, en patois de Dijon, pour _guedé_, rouge de vin; ou
-_godet_.
-
-[684] Ou _à sa manière_, ou bien une fois dans sa vie.
-
-[685] Expression figurée, obscène, empruntée à Rabelais.
-
-[686] Doit-on lire _face_, comme dans d’autres éditions?
-
-[687] C’est-à-dire qu’on l’allonge ou raccourcit tant qu’on veut.
-
-[688] La salle de l’École de droit à Poitiers, où se lisaient les
-Institutes, s’appelait _la Ministrerie_. Florimond de Rémond, livre
-VII, chap. 11 de son _Histoire de l’hérésie de ce siècle_, en parlant
-d’Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin, dit qu’il avait
-été lecteur des Institutes en cette Ministrerie de Poitiers, et Calvin
-et d’autres le nommèrent _M. le ministre_; d’où ensuite le même Calvin
-prit occasion de donner le nom de _ministres_ aux pasteurs de son
-Eglise.
-
-[689] Retiré.
-
-[690] Pour _viendras-tu_.
-
-[691] Pour _boiras_.
-
-[692] Pour _voudras_.
-
-[693] Ne buvait pas tant.
-
-[694] Boutique, étal.
-
-[695] Bosse.
-
-[696] Ceinture de métal, d’argent ordinairement.
-
-[697] C’est-à-dire la bouche.
-
-[698] Ce proverbe érotique est ancien dans la langue italienne, d’où il
-est tiré. Il se trouve dans Boccace, Journée VII de son _Décameron_,
-Nouv. 8, où Antoine Le Maçon a rendu _la dansa trivigiana_ par _la
-danse de l’ours_, proverbe français équivalant, au lieu duquel on a
-dit depuis plus communément, et peut-être par corruption, _la danse du
-loup_.
-
-[699] Pour _verre_.
-
-[700] Petits flans.
-
-[701] Ce sont les idées mêmes de l’ancienne chanson bachique qui
-commence ainsi: _Aussitôt que la lumière_.
-
-[702] Danse où les danseurs s’embrassaient.
-
-[703] Caresse, baiser à la manière des pigeons.
-
-[704] Poursuivre, actionner, demander raison à.
-
-[705] Intermédiaires, entremetteurs.
-
-[706] La règle de saint François défendait aux cordeliers de porter de
-l’argent sur eux.
-
-[707] C’est-à-dire quand il y a matière, quand il le faut.
-
-[708] Pour _accusa_.
-
-[709] Bourses, escarcelles qu’on portait pendues à la ceinture.
-
-[710] A Toulouse, la place où se tient le marché s’appelle _la Pierre_,
-et en langage du pays, _la Peyre_.
-
-[711] Gueux, mendiant, chargé d’une _poche_ ou besace.
-
-[712] Il faut lire _tournement_ ou _tournoiement_, quoique toutes les
-éditions aient _tourment_.
-
-[713] Les Toulousains prononcent ainsi et appellent _escloupet_, petit
-sabot. On pourrait croire que le bruit qu’on fait en marchant avec ces
-esclops ou _éclots_ leur a formé ce nom par onomatopée.
-
-[714] Élégance, recherche de parure.
-
-[715] Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour _fillot_,
-garçon, d’où l’on a fait _filou_.
-
-[716] François Dupatault, sieur de la Voulte, prévôt de l’hôtel du
-roi en 1545. Il est parlé de lui dans les _Annales d’Aquitaine_ de J.
-Bouchet et dans l’_Apologie pour Hérodote_, ch. 17.
-
-[717] Ou _bien en point_, habillés comme il faut.
-
-[718] C’est-à-dire gens dévots, qui servent volontiers des messes,
-plient les chasubles, les corporaux, parent les autels, etc.
-
-[719] Cette expression s’entend de ces gens qui ont la mine trompeuse
-et qui cherchent à tromper le monde comme de vrais marchands.
-
-[720] C’est-à-dire la peur. On disait proverbialement _la fièvre de
-Saint-Vallier_, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule
-nuit les cheveux du seigneur de Saint-Vallier, un des complices du
-connétable de Bourbon, sous François I^{er}.
-
-[721] Le bourreau.
-
-[722] C’est un jurement affirmatif. On a dit: _Par saint Jean!_ _saint
-Jean!_ _Jean!_ _ah Jean!_ et _à Jean!_
-
-[723] En ce temps-là on portait la bourse pendue à un cordon en forme
-de baudrier sous l’aisselle gauche, d’où on la tirait quand on en avait
-besoin. «On la mettait, dit-il dans le conte suivant, par une fente qui
-était en la manche du sayon ou du pourpoint.»
-
-[724] Pour _attentif_.
-
-[725] Tout-à-coup, à l’improviste.
-
-[726] Allusion au jeu du _métier deviné_, où, quand on n’a pas
-deviné juste, on retourne se cacher, en attendant qu’on prépare la
-représentation d’un autre métier.
-
-[727] Coupeurs de bourses, parce que la plupart des bourses étaient de
-cuir et attachées à des courroies.
-
-[728] Pour _dessiner_ ou _désigner_.
-
-[729] On dit maintenant _emmieller_.
-
-[730] Préparé, mis en avant, prétexte.
-
-[731] C’est-à-dire il tranche court, il finit la conversation. _Couper
-la queue_ se disait autrefois du joueur qui ne voulait point donner de
-revanche après avoir gagné la partie.
-
-[732] Devant l’officialité, tribunal de l’évêque.
-
-[733] Parce que le prévôt riait aux dépens du criminel, de même que
-l’hôtelier rit aux dépens de son hôte.
-
-[734] C’est le nom qu’on a originairement donné aux voleurs qui
-habitaient les monts Pyrénées, vraisemblablement parce qu’ils allaient
-par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute sorte de voleurs.
-
-[735] Guillaume Bouchet, qui rapporte le même fait, _Serée 14_, l’a
-tiré de ce conte.
-
-[736] Au propre, visage d’âne; mais le peuple donnait un sens obscène
-à ce terme injurieux, parce que le vieux mot _vis_, en gascon _viet_,
-n’était plus usité dans le sens de _visage_.
-
-[737] Ou quincailles, quincailleries.
-
-[738] Tombant, descendue.
-
-[739] Ayant l’épaule disloquée.
-
-[740] Pour _égratigner_.
-
-[741] Le diable.
-
-[742] En langage de vilain.
-
-[743] Ce gasconisme s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle,
-puisque Ménage le reproche aux gens de la chambre des comptes de son
-temps.
-
-[744] Voyez une note sur ce mot dans la Nouvelle XII.
-
-[745] Enlèvement de meubles, d’objets nécessaires.
-
-[746] Beroalde de Verville, au ch. 31 de son _Moyen de parvenir_,
-prétend qu’il faut dire: _Il souvient toujours à Martin de sa flûte_,
-et fait là-dessus un conte. D’autres rapportent l’origine du proverbe
-à un biberon nommé Robin, accoutumé à ces verres appelés _flûtes_, qui
-tiennent chopine. «Le compagnon, disent-ils, étant devenu goutteux,
-n’osait plus, de peur d’augmenter ses douleurs, boire son vin que
-trempé; ce qui était cause que toutes les fois qu’il buvait _il se
-souvenait de ses flûtes_ et les regrettait.» Mais l’origine la plus
-vraisemblable de ce proverbe se trouve dans la 76^e des _Cent Nouvelles
-nouvelles_, intitulée _la Musette_.
-
-[747] Équivoque sur le mot _saint_.
-
-[748] Petits coqs.
-
-[749] Poules.
-
-[750] Pour _accueil_.
-
-[751] Il faut lire sans doute _par_.
-
-[752] La Monnoye croit que ce mot est pris pour _affoulées_, _foulées_,
-c’est-à-dire éreintées, estropiées.
-
-[753] Cette nomenclature érotique est imitée presque mot à mot d’une
-épigramme de Clément Marot.
-
-[754] _Besiat_, ou _beziat_, est un mot languedocien qui signifie
-_douillet_, _mignard_.
-
-[755] Pour la lancer.
-
-[756] Air, façon de page.
-
-[757] C’est un conte qui se trouve au livre 2 du _Cortegiano_ de
-Baltazar de Castiglione. Un gentilhomme, à qui ce singe appartenait,
-jouant un jour contre lui aux échecs, en présence du roi de Portugal,
-perdit la partie; ce qui le mit si fort en colère, qu’ayant pris une
-pièce des échecs, il en donna un grand coup sur la tête du singe.
-L’animal, se sentant frappé, fit un cri; et se retirant dans un coin,
-semblait, en remuant les babines, demander au roi justice de l’injure
-qui lui avait été faite. A quelque temps de là, son maître, pour faire
-la paix, lui demanda revanche: le singe se fit beaucoup prier pour y
-consentir; enfin il se remit au jeu, où il ne manqua pas, de même que
-la première fois, d’avoir bientôt l’avantage. Mais, jugeant à propos
-de prendre ses sûretés, il saisit de la main droite un coussin et s’en
-couvrit la tête pour parer le coup qu’il appréhendait de recevoir,
-tandis que de la main gauche il donnait _échec et mat_ au gentilhomme;
-après quoi, il alla gaillardement faire un saut devant le roi en signe
-de victoire.
-
-[758] Exalter.
-
-[759] Oppien, livre II _de la Chasse_, attribue aux éléphans un langage
-articulé semblable à la voix humaine; et Christophe Acosta dit à peu
-près la même chose des éléphans du Malabar. Il cite même l’exemple
-d’un de ces animaux, qui fut requis par le gouverneur de la ville de
-Cochin de prêter son concours à la mise à flot d’une galiote du roi de
-Portugal, et qui répondit très à propos et très-intelligiblement: _Hoo,
-hoo_; ce qui, dans la langue du pays, signifiait qu’il le voulait bien.
-
-[760] Hygin, dans son poème astronomique, livre II, chap. 23, raconte
-que l’âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thesprotie reçut,
-en récompense de ce service, le don de la parole.
-
-[761] Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur
-d’une mnémonique à l’aide de laquelle il se faisoit fort, dans l’espace
-de trois mois, de rendre un homme capable de traiter en latin quelque
-matière que ce fût, avec toute l’éloquence de Cicéron. François I^{er},
-auprès de qui, en 1533, il trouva moyen d’avoir accès, lui fit donner
-six cents écus et le chargea de rédiger son invention par écrit; ce
-que Jules, mort en 1544, n’a exécuté que fort imparfaitement dans deux
-petits traités assez confus qu’il a laissés, l’un intitulé _Idea del
-theatro_, l’autre _Discorso in materia di esso theatro_. Étienne Dolet,
-dans ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d’un
-escroc qui avait pris le roi pour dupe.
-
-[762] Jeu de mots sur _mine_, figure, air d’une personne, et _mine_,
-mesure de grains contenant six boisseaux de Paris.
-
-[763] Occupé autour du singe.
-
-[764] Ce fut vers la fin du règne de François I^{er} et après le
-mariage de Catherine de Médicis avec le dauphin, depuis roi de France
-sous le nom de Henri II.
-
-[765] Instruction de singe. Mot fait à l’imitation de _cyropédie_,
-instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que le mot de
-_cyropédie_ ayant été créé par Jacques des comtes de Vintimille,
-traducteur de l’_Institution de Cyrus_ par Xénophon, et cette
-traduction n’ayant été imprimée pour la première fois qu’en 1547, on
-peut juger que Bonaventure Des Periers, mort avant 1544, n’a pu prendre
-_cyropédie_ pour le modèle de _singéopédie_.
-
-[766] C’est la morale de la fable de La Fontaine.
-
-[767] _Tandis_ pour _cependant_ se disait encore du temps de Malherbe.
-
-[768] Joubert, dans son traité _du Ris_, fait un conte à peu près
-semblable d’un médecin qui avait un singe. Il dit que ce médecin étant
-dangereusement malade, ses domestiques crurent qu’il n’en reviendrait
-pas. Dans cette pensée, craignant peut-être qu’ils ne fussent mal payés
-de leurs gages, ils délibérèrent de se payer eux-mêmes par leurs mains.
-L’un s’empara d’une courtepointe, l’autre d’un tapis, l’autre d’un
-paquet de linge; chacun se munit de quelque pièce. Le singe, attentif
-à leurs mouvements, prit de son côté la robe rouge et le bonnet de son
-maître; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva la
-chose si plaisante, qu’il ne put s’empêcher d’en rire aux éclats. Par
-l’effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à se répandre dans
-tout son corps, la nature reprit des forces, et peu de temps après il
-guérit entièrement.
-
-[769] On trouve très-souvent l’expression de _lieutenant du mari_ dans
-les _Cent Nouvelles nouvelles_.
-
-[770] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, XLVII.
-
-[771] Invitation, avance.
-
-[772] Quant à moi.
-
-[773] Couplet de quelque chanson de ce temps-là.
-
-[774] Qui lui est propre.
-
-[775] Mis en avant.
-
-[776] Les vacances des cours souveraines. Ce mari était donc un
-magistrat ou un avocat.
-
-[777] Naudé, dans ses _Considérations sur les coups d’Etat_, trouve,
-par rapport à la matière de son livre, l’invention de ce médecin
-parfaitement bien imaginée.
-
-[778] C’est ici que finissent les Contes attribués à Bonaventure Des
-Periers. Les suivants sont de ses éditeurs, qui les ont empruntés la
-plupart, presque textuellement, à d’autres conteurs, tels que Henri
-Estienne, Noël du Fail, etc.
-
-[779] Imité de l’_Apologie pour Hérodote_, par Henri Estienne, chap. 15.
-
-[780] Pour _pelaudez_, battez, écorchez, prenez au poil et à la peau.
-
-[781] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXIX, _l’Ane retrouvé_, et
-reproduit dans les _Serées_ de J. Bouchet, serée 10, et dans le recueil
-des _Plaisantes Nouvelles_, nouvelle 58.
-
-[782] Rabelais dit dans son _Pantagruel_, livre II, chap. 1: «Autres
-croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient, que de
-l’une faisoient pourpoint,» etc.
-
-[783] Défilés, vallons.
-
-[784] Jeu de mots sur _âne_ et _hennir_, qu’on écrivait _hannir_.
-
-[785] Recouvré, retrouvé.
-
-[786] Ce conte se trouve aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_,
-nouvelle 14.
-
-[787] Jusqu’à la philosophie occulte.
-
-[788] Femme de médecin.
-
-[789] Près de.
-
-[790] Imité d’Érasme _in Convisio fabuloso_, et répété par Henri
-Estienne dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15.
-
-[791] Ce passage nous apprend qu’au seizième siècle on donnait d’abord
-le nom de _bottines_ à des espèces de guêtres en cuir, et que, par
-extension, ce nom avait été appliqué à des demi-bottes.
-
-[792] On lit un conte à peu près semblable dans le _Recueil de divers
-Discours_, imprimé à Poitiers, in-4^o, en 1556.
-
-[793] Il vaut mieux lire _guère_.
-
-[794] Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à cette
-époque dans les classes.
-
-[795] Pour _balayer_.
-
-[796] Dans la fameuse _Épître au roi pour avoir été dérobé_.
-
-[797] Recueilli aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_, 68. Voyez sur
-Triboulet la 3^e Nouvelle de Bonaventure Des Periers.
-
-[798] C’est-à-dire, sans doute, quelque folie dont il assommait les
-auditeurs.
-
-[799] Marotte, sceptre de fou.
-
-[800] Le Domenichi, dans son recueil imprimé à Florence l’an 1548,
-rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet.
-
-[801] Elle eut lieu vers l’année 1537, puisque son épitaphe se trouve
-dans les poésies latines de Jean Voulté, publiées en 1538.
-
-[802] Ce conte, tiré du vingtième sermon de l’Avent par Olivier
-Maillard, a été traduit textuellement par Henri Estienne, au chap. 6 de
-l’_Apologie pour Hérodote_.
-
-[803] Imité du _Recueil de divers Discours_, imprimés à Poitiers,
-in-4^o, en 1556.
-
-[804] C’est-à-dire préparant sa pendaison.
-
-[805] Ce conte se trouve aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap.
-39; Henri Estienne nomme ce conseiller _Godon_.
-
-[806] Qui copie, imite, contrefait plaisamment, comme les _copieux_ de
-La Flèche, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles.
-
-[807] Ce conte est tiré presque mot à mot du sixième et quatorzième
-chapitre des _Propos rustiques_ de Noël du Fail.
-
-[808] Cette mode date du règne de Charles VI, vers 1390.
-
-[809] Il faut rétablir ce passage d’après le texte même des _Propos
-rustiques_: «La foi des femmes vers les hommes étoit inviolable; et
-n’étoit aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit, vers leurs
-prudes femmes l’enfreindre. Ainsi, etc.»
-
-[810] Oies mâles.
-
-[811] Se sèche comme du foin.
-
-[812] Raconté aussi par Henri Estienne, dans son _Apologie pour
-Hérodote_, chap. 36.
-
-[813] Il se nommait _Le Coq_ et était curé de Saint-Eustache et
-chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien.
-
-[814] C’est-à-dire en haine.
-
-[815] Plaisant.
-
-[816] Fripon. Le nom du poète _Villon_ était un sobriquet que François
-Corbeuil devait à ses vols.
-
-[817] Recueilli dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15.
-
-[818] Des demi-pistoles.
-
-[819] Batelier, gondolier.
-
-[820] Boutades, bons mots.
-
-[821] Irlandais.
-
-[822] Avoir de l’entregent.
-
-[823] Habitants de l’île de Micone. C’est Érasme qui fait le portrait
-de ces parasites.
-
-[824] Faméliques.
-
-[825] Assemblées, festins.
-
-[826] Se rassasier.
-
-[827] Mangeait. On dit encore familièrement: casser des croûtes.
-
-[828] Voyez ce conte dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 16.
-
-[829] C’est-à-dire monts et merveilles.
-
-[830] Il semble que l’on a dû dire _perot_ pour _perroquet_, qui se
-nommait autrefois _papegai_; mais _perot_ doit plutôt s’entendre d’un
-de ces moines gaillards qu’on appelait _pères_ ou _beaux pères_.
-
-[831] Recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[832] Rapporté par Henri Estienne, chap. 17 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[833] On disait plutôt _mettre sus_.
-
-[834] Voyez encore l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 36.
-
-[835] Étudié, médité, travaillé.
-
-[836] Henri Estienne ajoute: _au pont d’Antoni_.
-
-[837] Gros cheval pour porter une malle ou valise.
-
-[838] Imité de Jean-Jovien Pontan, et de Chassaneus, partie XI^e du
-_Catalogus gloriæ mundi_, considér. 48.
-
-[839] C’est Nicolas III, marquis d’Est et de Ferrare, qui vivait au
-quinzième siècle, et qui fut un des princes les plus estimés de son
-temps.
-
-[840] Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original, qui
-porte _à fois_.
-
-[841] Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et
-pétulantes, accompagnées de beaucoup de _passes_ ou figures.
-
-[842] Rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[843] Henri Estienne nous apprend que ce fut _M. de Nevers_; sans doute
-François de Clèves, premier du nom, duc de Nevers, né en 1516, mort en
-1566.
-
-[844] Henri Estienne a supprimé ce mot, qu’il n’entendait peut-être
-pas, et qui doit signifier _fatigué_, _usé_, _défiguré_, dans le sens
-de l’expression populaire: _Il a rôti le balai_.
-
-[845] L’île de Terre-Neuve fut découverte en 1504 par des pêcheurs
-normands, et François I^{er} y envoya, en 1524, Jean Vérazzan pour en
-prendre possession.
-
-[846] Fiel, cœur.
-
-[847] Il faut lire sans doute _par fourrière_, remise préventive sous
-la garde de la justice.
-
-[848] Mordu.
-
-[849] Locution proverbiale, signifiant qu’il lui arriva malheur.
-
-[850] Recueilli aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 18, où ce
-gentilhomme est nommé d’Avenchi.
-
-[851] L’édition de La Monnoye porte _ayant_, ce qui fait une phrase mal
-agencée.
-
-[852] Henri Estienne écrit _particulière_.
-
-[853] Partager.
-
-[854] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXIV, _le Curé rasé_, et
-rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15.
-
-[855] C’est-à-dire, il était convenu en secret avec lui.
-
-[856] Semblant.
-
-[857] C’est-à-dire dans ses lacs.
-
-[858] Imité du _Décamerone_ de Boccace, Nov. 5, Giorn. III; des _Cent
-Nouvelles nouvelles_, et recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15.
-Le conte du _Magnifique_, parmi ceux de La Fontaine, a quelque analogie
-avec celui-ci.
-
-[859] Maladie d’esprit, vertigo, ver-coquin.
-
-[860] Voyez une nouvelle à peu près semblable dans Bebelius, _Facet._
-II, 136; et dans Le Domenichi, _Facetie e Motti_, l. 3.
-
-[861] Voyez la même anecdote dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap.
-16, où le chancelier cardinal Duprat est désigné comme l’auteur de ce
-_coq-à-l’âne_, ainsi qu’on disait alors.
-
-[862] Pour _provision_.
-
-[863] Rapporté aussi par Henri Estienne, dans l’_Apologie pour
-Hérodote_, chap. 36. Ce curé est celui de Brou, que Bonaventure Des
-Periers nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes.
-
-[864] Arrangerais.
-
-[865] Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des charlatans,
-qui, après avoir annoncé leur marchandise ou leurs tours, disent à
-leurs musiciens de sonner une fanfare.
-
-[866] Recueilli par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[867] C’est-à-dire les écus.
-
-[868] Créancier, prêteur.
-
-[869] Éloigner, écarter.
-
-[870] Cette nouvelle se trouve aussi dans le _Recueil de plaisantes
-Nouvelles_, page 249.
-
-[871] Pour _dépensaient_.
-
-[872] Charles de Lorraine, archevêque et duc de Reims, cardinal, fils
-de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Il naquit en 1524 et
-mourut en 1574.
-
-[873] Recueilli également par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie
-pour Hérodote_.
-
-[874] Contenance, maintien, mine.
-
-[875] Complice.
-
-[876] Cette anecdote est aussi racontée par Henri Estienne, ch. 18 de
-l’_Apologie pour Hérodote_.
-
-[877] Imité du Pogge, conte 259.
-
-[878] Pour _dépensé_.
-
-[879] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXXVI, _la Terreur_
-_panique, ou l’official juge_, et raconté aussi dans les _Nouvelles
-plaisantes_, p. 198.
-
-[880] Dans le sens de _être agréable_.
-
-[881] Le tribunal de l’officialité.
-
-[882] Il vaut mieux lire _pour_.
-
-[883] C’est-à-dire eut peur.
-
-[884] François I^{er}, qui aimait les lettres et surtout la poésie,
-parce qu’il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires.
-
-[885] Si délibérée, dégagée.
-
-[886] La plupart des maladies étaient placées chacune sous la
-protection spéciale d’un saint. Saint Eutrope passait pour guérir
-l’hydropisie.
-
-[887] Pierre Arétin, natif d’Arezzo, fameux satirique, qui força
-tous les princes de son temps à acheter son silence, composa dans sa
-jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus impies, et, dans
-sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques.
-
-[888] Bernard Accolti, d’Arezzo, fils de l’historien Benoit Accolti,
-fut surnommé l’_Unico Aretino_, à cause de son merveilleux talent pour
-improviser en vers; et pourtant on ignore l’époque de sa naissance et
-de sa mort. Il était en grand honneur à la cour du pape Léon X; mais
-ses poésies imprimées ne justifient guère sa réputation.
-
-[889] Il avait fait graver une médaille à son effigie avec cette
-légende: _Il divino Aretino_. Il se vantait d’ailleurs d’être aussi
-puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas.
-
-[890] Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des échecs, où
-la _tour_ se nommait autrefois _roc_.
-
-[891] Ce n’est point dans la préface d’une comédie que l’Arétin
-parle de cette chaîne, mais dans la scène 7 du troisième acte de sa
-_Corrigiano_. En outre, il ne dit ni comment cette chaîne était faite
-ni pour quel motif elle lui avait été donnée; mais seulement que, si
-le roi ne l’eût arrêté avec cette chaîne, il allait prendre le parti
-de se retirer à Constantinople auprès de Louis Gritti. Cette comédie,
-d’ailleurs, ayant été imprimée dès 1530, la chaîne dont il s’agit,
-quoique promise, n’avait pas encore été envoyée, et ne le fut que trois
-ans après.
-
-[892] En 1556.
-
-[893] Maniaque, bizarre, poète enfin.
-
-[894] Doucement.
-
-[895] Les charges étaient vénales en France.
-
-[896] Bonne renommée.
-
-[897] Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze.
-
-[898] Au figuré, les fantaisies, désirs d’amour, convoitises.
-
-[899] Ce conte est tiré du roman italien d’Erasto intitulé en latin
-_Historia septem sapientum Romæ_.
-
-[900] Chapelain, prêtre.
-
-[901] Affligé, tourmenté, crucifié.
-
-[902] En outre, de plus.
-
-[903] Alors que.
-
-[904] C’est-à-dire pour seconder, favoriser.
-
-[905] Ce conte est tiré in _Parabosco_, journée 1, nouv. 2. Il fait un
-des plus plaisants épisodes de la nouvelle de Scarron intitulée _la
-Précaution inutile_. La Fontaine l’a mis en vers sous ce titre: _le
-Gascon puni_, II, 13.
-
-[906] Sérénades.
-
-[907] A contre-cœur, malgré eux.
-
-[908] Récompense, prix.
-
-[909] Cette nouvelle est tout-à-fait différente du conte de Perrault,
-qui a lui-même une source très-ancienne.
-
-[910] Vis-à-vis de soi.
-
-[911] Pour _mirent en avant_.
-
-[912] S’arrêtant.
-
-[913] Auprès de.
-
-[914] Cri des charretiers pour faire avancer leurs chevaux;
-c’est-à-dire _va_.
-
-
-FIN.
-
-
-Paris.—Imprimerie de M^{e} V^{e} Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au
-Marais.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES ***
-
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-
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les Contes
- ou Les nouvelles récréations et joyeux devis
-
-Author: Bonaventure Des Périers
-
-Contributor: Charles Nodier
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: May 31, 2017 [EBook #54819]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES ***
-
-
-
-
-Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Books
-project.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="transnote">
-<p class="center">Note sur la transcription: Une Table de Matières est ajouté pour faciliter l’accès aux Nouvelles.</p>
-</div>
-
-
-<p class="center f16">LES CONTES</p>
-
-<p class="center f06">OU</p>
-
-<p class="center f12">LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS</p>
-
-<p class="center">ET JOYEUX DEVIS</p>
-
-<p class="center f06">DE</p>
-
-<p class="center f12">BONAVENTURE DES PERIERS,</p>
-
-<p class="center f06">Valet de chambre de la reine de Navarre.</p>
-
-<hr />
-
-<p class="center f06">
-PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ,<br />
-Rue Saint Louis, 46, au Marais.</p>
-
-<hr />
-
-<h1>LES CONTES</h1>
-
-<p class="center f06">ou</p>
-
-<p class="center f14">LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS</p>
-
-<p class="center f14">ET JOYEUX DEVIS</p>
-
-<p class="center f08"><b>DE BONAVENTURE DES PERIERS,</b></p>
-<p class="center f06">Valet de chambre de la reine de Navarre,<br />
-<br />
-<i>Avec un choix des anciennes notes</i><br />
-
-DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE,<br />
-
-Revues et augmentées<br />
-
-<span class="smcap">par P.-L. JACOB, bibliophile</span>;<br />
-
-ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE<br />
-
-PAR CHARLES NODIER,<br />
-
-De l’Académie Française.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 200px;">
-<img src="images/bonaventure_title2.jpg" width="200" height="148" alt="" />
-</div>
-
-<p class="center f06">PARIS.<br />
-
-LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN<br />
-Éditeur de la Bibliothèque d’Élite,<br />
-9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.<br />
-<br />
-MDCCCXLI<br />
-</p>
-<hr />
-<p class="center">TABLE DE MATIÈRES</p>
-<table summary="TOC" border="1"><tr>
-<td class="tdc" colspan="3"><a href="#a">AVERTISSEMENT</a></td>
-<td class="tdc" colspan="4"><a href="#b">BONAVENTURE DES PERIERS.</a></td>
-<td class="tdr"><a href="#SONNET">SONNET.</a></td>
-<td class="tdc" colspan="2"><a href="#AU_LECTEUR">AU LECTEUR.</a></td>
-<td class="tdc"><a href="#FOOTNOTES">NOTES:</a></td>
-</tr><tr>
-<td class="tdc" colspan="11"><big>LES NOUVELLES&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</big></td>
-</tr><tr>
-<td><a href="#I">I.</a></td>
-<td><a href="#II">II.</a></td>
-<td><a href="#III">III.</a></td>
-<td><a href="#IV">IV.</a></td>
-<td><a href="#V">V.</a></td>
-<td><a href="#VI">VI.</a></td>
-<td><a href="#VII">VII.</a></td>
-<td><a href="#VIII">VIII.</a></td>
-<td><a href="#IX">IX.</a></td>
-<td><a href="#X">X.</a></td>
-<td><a href="#XI">XI.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#XII">XII.</a></td>
-<td><a href="#XIII">XIII.</a></td>
-<td><a href="#XIV">XIV.</a></td>
-<td><a href="#XV">XV.</a></td>
-<td><a href="#XVI">XVI.</a></td>
-<td><a href="#XVII">XVII.</a></td>
-<td><a href="#XVIII">XVIII.</a></td>
-<td><a href="#XIX">XIX.</a></td>
-<td><a href="#XX">XX.</a></td>
-<td><a href="#XXI">XXI.</a></td>
-<td><a href="#XXII">XXII.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#XXIII">XXIII.</a></td>
-<td><a href="#XXIV">XXIV.</a></td>
-<td><a href="#XXV">XXV.</a></td>
-<td><a href="#XXVI">XXVI.</a></td>
-<td><a href="#XXVII">XXVII.</a></td>
-<td><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td>
-<td><a href="#XXIX">XXIX.</a></td>
-<td><a href="#XXX">XXX.</a></td>
-<td><a href="#XXXI">XXXI.</a></td>
-<td><a href="#XXXII">XXXII.</a></td>
-<td><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td>
-<td><a href="#XXXV">XXXV.</a></td>
-<td><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td>
-<td><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td>
-<td><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td>
-<td><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td>
-<td><a href="#XL">XL.</a></td>
-<td><a href="#XLI">XLI</a></td>
-<td><a href="#XLII">XLII.</a></td>
-<td><a href="#XLIII">XLIII.</a></td>
-<td><a href="#XLIV">XLIV.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#XLV">XLV.</a></td>
-<td><a href="#XLVI">XLVI.</a></td>
-<td><a href="#XLVII">XLVII.</a></td>
-<td><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td>
-<td><a href="#XLIX">XLIX.</a></td>
-<td><a href="#L">L.</a></td>
-<td><a href="#LI">LI.</a></td>
-<td><a href="#LII">LII.</a></td>
-<td><a href="#LIII">LIII.</a></td>
-<td><a href="#LIV">LIV.</a></td>
-<td><a href="#LV">LV.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#LVI">LVI.</a></td>
-<td><a href="#LVII">LVII.</a></td>
-<td><a href="#LVIII">LVIII.</a></td>
-<td><a href="#LIX">LIX.</a></td>
-<td><a href="#LX">LX.</a></td>
-<td><a href="#LXI">LXI.</a></td>
-<td><a href="#LXII">LXII.</a></td>
-<td><a href="#LXIII">LXIII.</a></td>
-<td><a href="#LXIV">LXIV.</a></td>
-<td><a href="#LXV">LXV.</a></td>
-<td><a href="#LXVI">LXVI.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#LXVII">LXVII.</a></td>
-<td><a href="#LXVIII">LXVIII.</a></td>
-<td><a href="#LXIX">LXIX.</a></td>
-<td><a href="#LXX">LXX.</a></td>
-<td><a href="#LXXI">LXXI.</a></td>
-<td><a href="#LXXII">LXXII.</a></td>
-<td><a href="#LXXIII">LXXIII.</a></td>
-<td><a href="#LXXIV">LXXIV.</a></td>
-<td><a href="#LXXV">LXXV.</a></td>
-<td><a href="#LXXVI">LXXVI.</a></td>
-<td><a href="#LXXVII">LXXVII.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#LXXVIII">LXXVIII.</a></td>
-<td><a href="#LXXIX">LXXIX.</a></td>
-<td><a href="#LXXX">LXXX.</a></td>
-<td><a href="#LXXXI">LXXXI.</a></td>
-<td><a href="#LXXXII">LXXXII.</a></td>
-<td><a href="#LXXXIII">LXXXIII.</a></td>
-<td><a href="#LXXXIV">LXXXIV.</a></td>
-<td><a href="#LXXXV">LXXXV.</a></td>
-<td><a href="#LXXXVI">LXXXVI.</a></td>
-<td><a href="#LXXXVII">LXXXVII.</a></td>
-<td><a href="#LXXXVIII">LXXXVIII.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#LXXXIX">LXXXIX.</a></td>
-<td><a href="#XC">XC.</a></td>
-<td><a href="#XCI">XCI.</a></td>
-<td><a href="#XCII">XCII.</a></td>
-<td><a href="#XCIII">XCIII.</a></td>
-<td><a href="#XCIV">XCIV.</a></td>
-<td><a href="#XCV">XCV.</a></td>
-<td><a href="#XCVI">XCVI.</a></td>
-<td><a href="#XCVII">XCVII.</a></td>
-<td><a href="#XCVIII">XCVIII.</a></td>
-<td><a href="#XCIX">XCIX.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#C">C.</a></td>
-<td><a href="#CI">CI.</a></td>
-<td><a href="#CII">CII.</a></td>
-<td><a href="#CIII">CIII.</a></td>
-<td><a href="#CIV">CIV.</a></td>
-<td><a href="#CV">CV.</a></td>
-<td><a href="#CVI">CVI.</a></td>
-<td><a href="#CVII">CVII.</a></td>
-<td><a href="#CVIII">CVIII.</a></td>
-<td><a href="#CIX">CIX.</a></td>
-<td><a href="#CX">CX.</a></td></tr><tr>
-<td><a href="#CXI">CXI.</a></td>
-<td><a href="#CXII">CXII.</a></td>
-<td><a href="#CXIII">CXIII.</a></td>
-<td><a href="#CXIV">CXIV.</a></td>
-<td><a href="#CXV">CXV.</a></td>
-<td><a href="#CXVI">CXVI.</a></td>
-<td><a href="#CXVII">CXVII.</a></td>
-<td><a href="#CXVIII">CXVIII.</a></td>
-<td><a href="#CXIX">CXIX.</a></td>
-<td><a href="#CXX">CXX.</a></td>
-<td><a href="#CXXI">CXXI.</a></td></tr><tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td>&nbsp;</td>
-<td><a href="#CXXII">CXXII.</a></td>
-<td><a href="#CXXIII">CXXIII.</a></td>
-<td><a href="#CXXIV">CXXIV.</a></td>
-<td><a href="#CXXV">CXXV.</a></td>
-<td><a href="#CXXVI">CXXVI.</a></td>
-<td><a href="#CXXVII">CXXVII.</a></td>
-<td><a href="#CXXVIII">CXXVIII.</a></td>
-<td><a href="#CXXIX">CXXIX.</a></td>
-</tr></table>
-
-<hr />
-<h2><a name="a" id="a">AVERTISSEMENT.</a></h2>
-
-<p>M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur
-Bonaventure des Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut
-dire du charme exquis et du mérite supérieur de ces
-Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque éloge
-qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons
-comme un des trésors les plus purs de notre
-littérature du seizième siècle, et voilà pourquoi nous
-les réimprimons avec l’espoir de les rendre populaires.
-Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux conteur,
-est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru
-à former la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et
-Montaigne.</p>
-
-<p>Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544,
-le <cite>Recueil des Œuvres de des Periers</cite> en vers et en
-prose, trouvées dans ses papiers, fut sans doute aussi
-l’éditeur des Contes, quoique La Croix du Maine attribue
-la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier,
-du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de
-Bonaventure des Periers. Cette première édition est
-intitulée: <cite>Les nouvelles Recréations et joyeux Devis,
-contenant quatre-vingt-huit contes en prose</cite>,
-Lyon, Robert Granjon, 1558, petit in-4<sup>o</sup>, imprimé en
-caractères dits <em>de civilité</em> (on les appelait autrefois
-<em>lettre française</em>).</p>
-
-<p>Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans
-doute travaillé avec Antoine Dumoulin à revoir et à
-compléter l’ouvrage de leur ami; puisque ces contes
-renferment des interpolations qui ne peuvent avoir été
-glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur,
-ils joignirent aux éditions suivantes quatre contes
-qui paraissent sortis de la même main que les premiers,
-et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés
-évidemment à divers auteurs contemporains.
-Ce livre, ainsi augmenté, a été réimprimé neuf ou dix
-fois jusqu’en 1735, date de la dernière édition. Voilà
-donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a
-eu les honneurs d’une réimpression!</p>
-
-<p>Ces éditions sont les suivantes: <i>Lyon</i>, <i>J. Roville</i>,
-1561, in-4<sup>o</sup>; <i>Paris</i>, <i>Galiot du Pré</i>, 1564 et 1568,
-petit in-12; <i>Lyon</i>, <i>Benoît Rigaud</i>, 1571, même format;
-<i>Paris</i>, <i>Nicolas Bonfons</i>, 1572, in-16; <i>Paris</i>,
-<i>Claude Bruneval</i>, 1582 ou 1583, in-16; <i>Paris</i>, <i>Didier
-Millot</i>, 1588, in-12; <i>Rouen</i>, 1606, in-12;
-<i>Rouen</i>, <i>David du Petit-Val</i>, 1615, in-12; <i>Cologne</i>,
-<i>Gaillard</i>, 1711, 2 vol in-12 (cette édition contient
-les notes de La Monnoye, avec des observations
-du même sur le <i>Cymbalum mundi</i>); <i>Amsterdam</i>;
-<i>Z. Chatelain</i> (<i>Paris</i>); 1735, 3 vol. in-12.</p>
-
-<p>C’est le texte de cette édition que nous avons suivi,
-car il avait été collationné par La Monnoye sur les éditions
-originales. Mais, comme l’édition de 1735 fut
-faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après un exemplaire
-corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou
-Prosper Marchand, qui semble avoir été l’éditeur
-anonyme, n’a pas donné au texte toute la correction
-désirable, et y a laissé beaucoup de fautes qui accusent
-une extrême négligence, sinon peu de connaissance
-de ce qu’on nommait alors <em>notre vieux gaulois</em>. Cet
-<em>éditeur</em> a eu raison d’abréger çà et là les notes de
-son savant devancier, en y mêlant les siennes.</p>
-
-<p>Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant
-le style et souvent les idées du commentateur;
-nous y avons incorporé nos propres remarques, sans
-autres prétentions que de faire mieux comprendre
-le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous
-nous sommes attachés particulièrement à rendre le
-texte intelligible par la ponctuation; mais, suivant
-notre système, nous ne respectons pas l’ancienne orthographe,
-qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture
-et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre
-ancienne littérature.</p>
-
-<p class="right">
-<span class="smcap">Paul L. JACOB</span>,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br />
-<small>Bibliophile.</small>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
-
-<h2><a name="b" id="b">BONAVENTURE DES PERIERS.</a></h2>
-
-<p>Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse.
-C’est un axiome de tous les temps, et j’aime
-à le rappeler pour la consolation des <em>génies incompris</em>
-de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la
-gloire qu’ils se composent à eux-mêmes dans les <em>réclames</em>
-hyperboliques de leurs journaux. Ce n’est cependant
-pas d’eux que je me propose, de parler aujourd’hui,
-et j’ai pour cela des raisons à moi connues.
-Ils sont trop difficiles à contenter.</p>
-
-<p>La première moitié du seizième siècle est dominée
-en France par trois grands esprits auxquels les âges
-anciens et modernes de la littérature n’ont presque
-rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue
-de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de
-La Fontaine et de Voltaire, et il faut leur en conserver
-une reconnoissance éternelle. Une langue qu’ils
-n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que l’on parle
-à présent dans les livres incompréhensibles des <em>génies
-incompris</em>; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience
-difficile, comme dit Hippocrate, et on ne peut
-pas tout prévoir. Cette langue excentrique, qui échappe
-à la logique et à la grammaire, étoit du nombre des
-choses imprévues, sinon des choses impossibles.</p>
-
-<p>Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
-Rabelais; le second, c’est Clément Marot. Voilà une
-double proposition qui ne souffrira point de difficultés.
-Quant au troisième, je vous le donne en dix, je
-vous le donne en cent, je vous le donne en mille;
-vous ne le trouverez pas, car les distributeurs officiels
-de hautes réputations ne lui ont pas délivré de brevet,
-et c’est tout au plus si les biographes daignent lui accorder
-un misérable certificat de vie.</p>
-
-<p>Il s’appeloit <span class="smcap">Bonaventure Des Periers</span>, et Bonaventure
-Des Periers n’est, sous aucun rapport, inférieur
-aux deux autres. La prééminence est une question
-de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas
-de décider; mais, quel que soit celui des trois auquel
-on en décerne l’honneur, on ne se trompera pas de
-beaucoup. Je me rangerai volontiers du côté de ceux
-qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent
-le plus naïf, les plus original et le plus piquant
-de son époque; mais cette opinion a besoin d’être
-appuyée sur des faits, et, dans ce qui me reste à dire
-de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont
-nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir
-cette notice aux lecteurs qui ne s’occupent pas
-spécialement de notre histoire littéraire.</p>
-
-<p>Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins
-exacts, sur la vie de Clément Marot, de Cahors, et sur
-celle de François Rabelais, de Chinon. Quant à Bonaventure
-Des Periers, la seule chose que nous sachions
-positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit
-même avoir été fort équivoque pour le savant jésuite
-Mersenne, qui ne l’auroit pas appelé Perez en françois,
-et <em>Peresius</em> dans son excellent latin, si la vérita<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>ble
-orthographe lui avoit été plus familière. L’époque
-et le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés.
-S’il est mort à trente-sept ans, comme le prétendent
-nombre d’écrivains contemporains, il n’est
-pas né sur la fin du quinzième siècle, comme le prétend
-mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544;
-s’il est né à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que
-l’avance le même biographe, il n’étoit ni de Bar-sur-Aube
-en Champagne, comme le pense La Croix du
-Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard,
-qui l’appelle Périer. Il n’y a pas, dans toute
-la république des lettres, un écrivain plus difficile à
-baptiser.</p>
-
-<p>L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé
-Goujet, est d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit
-l’ami de Des Periers, et que des rapports d’âge, d’études
-et de sentimens, avoient dû faire pénétrer dans
-tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour
-nous, l’appelle <em>Eutychum</em> (Bonaventure) <em>de Perium</em>,
-<em>Heduum poetam</em>. Il est vrai de dire cependant qu’<em>Hedua</em>
-s’est dit pour la ville d’Autun elle-même, comme pour
-l’Autunois, et ce seroit là une quatrième hypothèse à
-débattre avec les autres. On n’en finirait pas.</p>
-
-<p>Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des
-Periers, c’est qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou
-bien que Des Periers étoit organisé de manière à profiter
-en peu de temps et avec beaucoup d’éclat de
-quelques études superficielles effleurées entre deux
-plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des
-gens d’esprit accorde quelquefois aux mauvais sujets.
-Dolet nous informe en effet que Bonaventure Des Pe<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>riers
-avoit mis au net, de sa propre main, le premier
-tome des <cite lang="la" xml:lang="la">Commentarii linguæ latinæ</cite>, et Dolet n’étoit
-pas homme à confier ce travail à un humaniste du second
-ordre. Des Periers ne persista cependant pas
-long-temps dans ce genre d’occupations sérieuses, lui
-qui avoit pris pour devise: <em>Loisir et liberté</em>. Il n’avoit
-nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en
-bonheur pour ne pas mettre son bonheur dans une
-vaine réputation littéraire. Personne n’a poussé plus
-loin le dédain de la publicité et du bruit, puisqu’il
-ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle
-il ait attaché son nom.</p>
-
-<p>Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers
-n’est pas plus facile à déterminer que celui de sa naissance.
-Ce qu’il y a de certain, c’est que cet événement
-n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète écrivoit,
-dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son
-joli <cite>Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame</cite>, et qu’il
-n’est pas postérieur à l’année 1544, où Antoine Du
-Moulin donna l’édition posthume de ses <cite>Œuvres</cite>, sans
-entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur les
-circonstances et sur les causes d’une catastrophe si
-tragique. Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne
-que Bonaventure Des Periers se perça de son épée dans
-les accès d’une fièvre chaude ou d’un désespoir furieux,
-et quelques mémoires plus positifs insistent sur
-les particularités de ce suicide avec toute l’assurance
-d’un témoignage oculaire. Les uns rapportent qu’il se
-précipita sur la pointe de son arme, et qu’elle le traversa
-de part en part jusqu’à la garde; les autres ajoutent
-qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
-arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence
-près de Bonaventure Des Periers, tout devant rester
-équivoque dans son histoire, Prosper Marchand doute
-même du fait principal, et, comme il a voulu justifier
-son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de
-l’absoudre, aux yeux de la postérité, d’un horrible attentat
-sur lui-même. Dans les embarras d’une pareille
-biographie, il reste certainement beaucoup de choses
-à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif
-sans s’exposer à être téméraire.&mdash;<cite lang="la" xml:lang="la">In re parum nota
-conjectare licet.</cite></p>
-
-<p>Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure
-Des Periers étoit, vers 1536, un jeune homme
-de sang noble, d’éducation distinguée, de manières
-brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance
-de pensées si favorable au succès des ouvrages
-d’imagination, et à laquelle on ne pouvoit refuser
-alors les honneurs du courage. Il fondoit en effet,
-avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme
-railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et
-Saint-Evremont, puis ce formidable esprit de Voltaire
-qui a renversé tout l’édifice patient et laborieux
-de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est pas sous
-ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté
-de réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers
-justice au talent partout où il se trouve, et même
-quand il accomplit la funeste mission de détruire;
-mais la mission du génie est de conserver, quand il
-est venu trop tard pour créer encore.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère
-particulier de son esprit que Bonaventure Des Pe<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>riers
-fut redevable de la faveur d’une grande princesse
-dont les premiers penchans inclinèrent vers un
-scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant
-d’autres incrédules, par mourir dans les visions ascétiques
-de la mysticité. Marguerite n’avoit encore que
-quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi savante que
-belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes
-les plus distingués de son temps. Marot avoit été son
-valet de chambre pendant plusieurs années, et depuis
-1530 seulement elle avoit senti l’impossibilité de le
-défendre contre ses nombreux accusateurs, sans se
-compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure
-Des Periers le remplaça au même titre, et jouit de la
-protection dont on n’osoit plus couvrir son imprudent
-ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses veillées
-et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur
-temple à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices
-d’un de leurs plus brillans favoris. Marot y reparoissoit
-de temps à autre, dans les rares intervalles
-que lui laissoient des persécutions trop souvent méritées.
-Deux jeunes gens de grande espérance, qui
-terminoient à Paris d’éclatantes études, et qui devoient
-conserver à Des Periers une amitié bien fidèle, y apportoient
-en tribut les fruits d’une verve précoce dont
-toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit
-Jacques Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien;
-c’étoit le précepteur des belles Seymour, Nicolas Denisot,
-plus connu depuis sous la maussade anagramme
-du <em>comte d’Alsinois</em>. Nous ne parlons ici que des personnages
-célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement
-se retrouver dans la suite de notre notice.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p>
-
-<p>Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux
-soirées vives et turbulentes du dix-neuvième siècle.
-La danse n’étoit pas encore en honneur comme elle
-l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les personnes
-d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient
-plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit
-alors, du <em>luc</em> et de la <em>guiterne</em>, par quelque artiste
-habile, et Des Periers excelloit à jouer du luth en s’accompagnant
-de sa voix. Il est presque inutile de dire
-qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit
-souvent. Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du
-temps des troubadours et des ménestrels dont le souvenir
-vivoit toujours dans la mémoire des vieillards.
-Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en
-France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme
-des veillées: c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois
-intéressantes et tragiques, presque toujours
-galantes et licencieuses, dont il paroît que Boccace
-avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit
-quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître
-quand on a fait quelque étude de son style;
-Pelletier, Denisot, Des Periers surtout, concouroient à
-cet agréable amusement avec toute l’ardeur de leur
-âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et
-peut-être Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence,
-tenoient tour à tour la plume, et nous avons à
-ces scribes fidèles l’obligation d’un livre charmant,
-dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.</p>
-
-<p>Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de
-1539, cette agréable société fut dissoute par un événement
-qui n’est pas bien expliqué. <em>Les chants avoient<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
-cessé.</em> Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à
-Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup
-du monde littéraire, où son nom ne reparoît
-plus qu’en 1544, avec l’édition posthume de ses ouvrages.
-Constant dans une noble amitié, il adresse à
-Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est
-facile de s’apercevoir, à la dernière strophe de son
-<cite>Voyage</cite>, que Marguerite devoit avoir le secret de son
-asile et de ses chagrins:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Retirez-vous, petits vers mistes (<em>mêlés</em>),</div>
-<div class="line">A seureté, soubz les couleurs</div>
-<div class="line">De celle dont (quand estes tristes)</div>
-<div class="line">L’espoir apaise vos douleurs.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit
-l’agréable voyage dont j’ai parlé, on n’aura point
-de doute sur l’objet et la nature de ses inquiétudes.
-Le <em lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</em>, dont il sera question plus tard,
-avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi
-avec une violence dont presque aucune prohibition
-littéraire n’offre l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur,
-étoit en prison; l’ouvrage étoit saisi et presque anéanti;
-l’auteur pouvoit être déjà nommé dans quelques-uns
-des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à
-Lyon pour donner ses derniers soins à la réimpression
-exécutée en 1538, par Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est
-plus naturel de présumer, n’avoit-il d’autre but que
-de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les
-conséquences d’une pareille position se déduisent plus
-naturellement. L’anonyme étoit reconnu, Marguerite
-elle-même étoit compromise, et Des Periers se tua. Cet
-événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
-
-<p>Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant
-cet examen, que toute la destinée de Bonaventure
-Des Periers est marquée d’un sceau fatal d’incertitude
-et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la vie
-d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les
-moindres écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés
-d’un profond mystère auquel il paroît avoir pris
-plaisir lui-même. Homme du monde bien plus qu’il
-n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement
-parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout
-à publier quelques écrits qu’en 1537, et il garde avec
-soin le voile de l’anonyme qu’il avoit quelquefois intérêt
-à ne pas laisser soulever. On ne sauroit lui contester
-<cite>l’Apologie de Marot absent</cite>, imprimée dans le recueil
-des <cite>Disciples et Amis de Marot</cite>, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie,
-sans date, mais certainement en 1537, puisque
-cette pièce y est attribuée à Bonaventure, valet de
-chambre de la royne de Navarre, par un éditeur qui
-ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs
-de son recueil. La réticence du nom de famille est
-probablement imposée par quelque circonstance particulière,
-et la persécution exercée dès lors contre Des
-Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans la
-réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure
-est écrit <em>Bonadventure</em> avec une intention sensible de
-déguisement, et La Monnoye, à qui appartenoit mon
-exemplaire, se croit obligé de marquer à la marge
-qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers,
-l’<em lang="la" xml:lang="la">impiissimus nebulo</em>, de Voetius, étoit déjà proscrit;
-ses meilleurs amis ne le rappeloient pas sans crainte,
-et, selon toute apparence, les poursuites de la justice<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
-avoient eu leur dernier résultat. Des Periers étoit en
-fuite. Il étoit probablement mort.</p>
-
-<p>C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres
-pièces que les vieux bibliothécaires du seizième siècle
-attribuent à Des Periers. La première est <cite>le Valet de
-Marot contre Sagon</cite>, petit chef-d’œuvre de verve satirique
-et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers,
-puisque les bienséances de la modestie ne permettoient
-pas à Marot de le composer; la seconde est
-<cite>la Prognostication des Prognostications, par M. Sarcomoros,
-secrétaire du roy de Cathay</cite>, boutade pleine
-de sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme,
-alors fort accrédité, auquel Rabelais avoit
-porté les premiers coups quatre ans auparavant dans
-la <cite>Prognostication Pantagrueline</cite>. Cette facétie, qui est
-omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans
-nom d’auteur, n’en est pas moins l’ouvrage authentique
-de Des Periers, puisque Du Moulin l’a réimprimée
-dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré d’apocryphe.
-La troisième est la traduction de <cite>l’Andrie</cite>
-de Térence et du <cite>Traité des Quatre Vertus Cardinales,
-selon Sénecque</cite>, dont on ne connoît plus qu’une
-édition de 1555, Lyon, in-8<sup>o</sup>, qui est d’une grande
-rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle
-de 1537, indiquée par M. Weiss et M. Barbier, et dont
-l’existence m’est démontrée. Une question singulière
-s’élève cependant ici: Comment cette traduction de
-l’<cite>Andrie</cite> a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin,
-qui publia ses <cite>Œuvres</cite>, et qui a recueilli le poème
-des <cite>Quatre Vertus</cite>? Quelque circonstance particulière,
-dont nous ne pouvons plus rendre raison, auroit-elle<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
-enveloppé cet invisible volume dans la proscription
-du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>? Les questions de ce genre se
-présentent souvent, comme on sait, dans l’histoire de
-Bonaventure Des Periers.</p>
-
-<p>Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions
-n’étoient pas de nature à défier la censure
-ecclésiastique, alors si puissante, comme les innocens
-opuscules dont nous venons de parler. Dans cette
-année féconde en travaux ingénieux, il publioit encore
-ou laissoit publier le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>, le plus célèbre
-de tous ses ouvrages. S’il faut en croire Nicolas
-Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a
-cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première
-édition de ce livre fameux sortit des presses de
-Bourges. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette édition
-n’a jamais été vue par Catherinot lui-même, qui
-en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre
-des livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici,
-comme originale, fut donnée à Paris par un
-pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite avec
-tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux
-exemplaires au commencement du dix-huitième siècle,
-celui de la Bibliothèque du Roi, et celui du savant Bigot.
-Le premier a disparu depuis long-temps; le second,
-qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans
-celle de La Vallière, et qui avoit été acquis pour le
-roi, si mes souvenirs ne me trompent, ne se retrouve,
-dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit donc où
-reprendre une de ces éditions originales du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum</cite>,
-si Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538,
-et les exemplaires en sont devenus si rares aussi,<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
-qu’ils se réduisent probablement à deux, celui de la
-Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de l’élégante
-collection de Girardot de Préfond. Le premier
-est enrichi d’une requête de Jehan Morin, <em>fac-simile</em>
-fait avec soin, qu’on attribue à Dupuy; et ce précieux
-volume a été lui-même égaré pendant vingt ans, au
-milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt
-dont il fait partie, mais où il était inutilement
-cherché, dans ces derniers temps, par les curieux.
-Jamais fatalité plus obstinée ne s’est attachée à la
-réputation d’un auteur et de ses écrits.</p>
-
-<p>Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre
-absolument. Prosper Marchand le réimprima en 1711,
-avec une préface apologétique dont l’objet est fort
-singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs,
-et qui se connoissoit merveilleusement en livres,
-n’étoit pas doué d’un esprit de critique fort pénétrant;
-comme le vieux bibliothécaire Du Verdier, il n’avoit
-vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage ingénieux
-à la manière de Lucien, et il prend à tâche de
-prouver que le reproche d’impiété fait au <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum
-Mundi</cite> n’est fondé sur aucune raison plausible, ce qui
-prouve seulement que Prosper Marchand ne savoit
-pas lire le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>. Voltaire adopta plus
-tard la même opinion, et ceci prouve autre chose,
-c’est que Voltaire ne l’avoit pas lu. L’idée qu’un
-homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos
-d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de
-la mythologie, et de jeter du ridicule sur Jupiter et
-sur Mercure en l’an de grâce 1537, peut passer pour
-une des fantaisies les plus bizarres qui soient jamais<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
-entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand,
-c’est la vision d’un pédant épris de l’auteur
-qu’il publie. Dans Voltaire, c’est le paradoxe d’un
-spirituel et admirable étourdi.</p>
-
-<p>Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est
-peut-être physicien, naturaliste, linguiste et grammairien,
-ne jugeoit guère les écrivains de la Renaissance
-dont le nom lui étoit parvenu, que sur la foi de leurs
-derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers étoit, de
-tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux
-à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie;
-car, ce livre, il l’auroit fait lui-même deux cents ans
-plus tôt; mais il falloit lire quelques pages <em>welches</em>,
-et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima mieux s’en
-rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum</cite>
-inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve
-ennuyeux. M. Le Duchat avoit la compréhension
-obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit pas facile à amuser.
-Le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> ne seroit en effet qu’une
-imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit
-le citer encore comme un des chefs-d’œuvre de langue
-du quinzième siècle. On va voir que c’étoit autre chose.</p>
-
-<p>Le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> reparut dans une édition plus
-soignée en 1732, avec la préface de Prosper Marchand
-et des notes de La Monnoye, qui étoit mort
-depuis quelques années. Cette circonstance explique
-assez bien comment il se fait que ces notes ne soient
-pas plus nombreuses, et que cette édition ne soit pas
-meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum
-Mundi</cite> qu’en passant, et à l’occasion de son édition
-des <cite>Contes et nouvelles Récréations</cite> du même au<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>teur.
-Une lecture plus réfléchie, des études moins
-superficielles auroient produit, sous sa plume, un excellent
-travail dont il étoit certainement plus capable
-que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur
-cette matière, s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer.
-Il l’a malheureusement laissée toute neuve, soit
-qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en occuper
-avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque
-raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante
-et dangereuse. Plusieurs de ses notes prouvent que la
-clef du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> ne lui avoit pas échappé,
-et cette clef n’échapperoit aujourd’hui à personne,
-car elle est cachée dans le plus simple de tous les artifices,
-c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit
-même à peine que Des Periers eût dissimulé son secret
-sous un voile si léger, si l’anagramme avoit été aussi
-vulgaire de son temps que du nôtre, et il est vrai de
-dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait
-été employée avant lui, comme le <cite>Pantagruel d’Alcofribas
-Nasier</cite>, masque transparent de François Rabelais.
-Mais ce n’étoit pas un nom que Bonaventure
-Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme:
-c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice
-elle-même avoit deviné le mot de cette énigme, car
-l’arrêt du 7 mars 1537, avant Pâques, seul document
-subsistant de l’accusation et de la poursuite, n’a pas
-pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien
-de plus significatif: le livre est adressé par le prétendu
-traducteur, <em>Thomas Du Clenier</em>, à son ami
-<em>Pierre Tryocan</em>, c’est-à-dire par Thomas l’Incrédule,
-à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
-moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain,
-et il est assez évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité
-de Thomas et de la croyance de Pierre, qui n’ont
-certainement rien à démêler avec les superstitions
-surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien
-et d’Apulée, j’en conviens, mais elle a changé
-d’objet.</p>
-
-<p>Il est vrai que toutes les éditions portent <em>Thomas
-Du Clevier</em>, et non pas <em>Thomas Du Clenier</em>, sans en
-excepter l’édition invisible de 1537, si la réimpression
-de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre près:
-mais il est besoin de dire que le <i>v</i> consonne s’écrivoit,
-en 1537, comme l’<i>u</i> voyelle, et que la figure de la lettre
-<i>u</i> et celle de la lettre <i>n</i>, qui se confondent si facilement
-dans notre écriture cursive, étoient plus sujettes
-encore à se confondre dans l’impression gothique. Le
-manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette
-question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le
-monde sait que la suppression ou la mutation d’une
-lettre étoit un des priviléges de l’anagramme.</p>
-
-<p>Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment
-de continuer cette notice. Je suis éditeur de la
-petite découverte dont je viens de parler, et qui s’est
-refusée, je ne sais comment, aux secrètes investigations
-de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller
-des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire.
-Bien qu’il ait comblé mon esprit d’une
-douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je ne me suis
-pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter
-à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober
-l’honneur à M. Éloi Johanneau, qui l’a faite de<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
-son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez
-riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir
-l’aumône de cette obole bibliographique, qui ne représente
-guère plus de valeur que l’explication d’une charade
-ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir à redouter
-de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas
-oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature
-essentiellement processive, qui a transporté au
-Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. C’est pourquoi
-je me hâte de me prémunir contre un soupçon
-de plagiat dont le méchant état de mes affaires pécuniaires
-ne me permettroit pas pour le moment de me
-défendre en justice, et je recommande humblement
-cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés
-dans la pratique, qu’une passion funeste a entraînés
-comme moi dans la carrière des lettres. L’idée est
-devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé de la
-mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de
-certains dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y
-toucher. Le plus sûr est donc de suivre une méthode
-prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et de
-n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien
-du tout.</p>
-
-<p>L’imitation de Lucien est si sensible dans le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum
-Mundi</cite>, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait
-trompé Prosper Marchand sur le fond du sujet. Pour
-se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers
-a voulu cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se
-décider à recourir à l’analyse et entrer dans quelques
-détails. Ce soin ne sera peut-être pas entièrement inutile.
-Il y a si peu de personnes qui lisent, et parmi les
-<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
-personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le
-<cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>!</p>
-
-<p>Le premier dialogue est à quatre personnages, une
-hôtesse comprise. Mercure descend à Athènes, chargé
-par les dieux de différentes commissions, et entre autres
-choses, de faire relier tout à neuf le livre des
-destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre
-au cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui
-dérobent son précieux volume, pendant qu’il est allé
-lui-même à la découverte pour voler quelque chose,
-et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne
-vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se
-dispute avec ses compagnons, qui l’accusent d’avoir
-blasphémé et le menacent de la justice, «parce qu’ils
-peuvent lui amener de telles gens qu’il vauldroit
-mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer
-que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent
-<em>Byrphanes</em> et <em>Curtalius</em>, et La Monnoye croît reconnoître
-sous ces deux noms les avocats les plus célèbres
-de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court.
-Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à
-cette hypothèse d’étymologie ou d’analogie, elle est
-certainement plus hasardée que les hypothèses du
-même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et
-cependant je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de
-mettre le dieu des voleurs aux prises avec deux avocats
-qui s’emparent du livre des destinées pour le
-remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite
-à ce dieu, qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en
-sacrilége, et qui parviennent à lui faire redouter à
-lui-même les suites de son impiété, cette idée, dis-je,<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
-est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré
-qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction
-qu’on ôteroit difficilement de mon esprit.</p>
-
-<p>Prosper Marchand imagine que le second dialogue
-est transposé, et qu’il devroit suivre le troisième, qui
-pouvoit en effet se rattacher immédiatement au premier;
-mais Prosper Marchand se trompe. Ce second
-dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont
-l’action se passe entre le premier et le troisième. Mercure
-volé ne s’est pas aperçu d’abord du larcin qui
-lui avoit été fait; il sortoit «de l’hostellerie du <em>Charbon
-blanc</em>, où il avoit bu un vin exquis; c’estoit la
-veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis
-tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy
-troubloient si fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce
-qu’il faisoit.» Il a donné au relieur un livre pour
-l’autre sans y prendre garde, et c’est en attendant son
-livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la compagnie
-de son ami Trigabus. Parmi les bons tours
-qu’il a joués autrefois aux habitans de cette ville
-classique de la sagesse, il en est un qui a produit de
-graves résultats. Pressé par eux de leur céder la pierre
-philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a mis la
-pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du
-théâtre, où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les
-fragmens. Il n’y en a cependant pas un qui en ait
-trouvé quelque pièce, quoique chacun d’eux se flatte
-en particulier de la posséder tout entière. C’est ici,
-selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes,
-c’est-à-dire de ceux qui cherchent la <em>pierre philosophale</em>,
-et c’est en effet le sens propre d’une métonymie<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
-dont Des Periers n’a pas pris beaucoup de peine à
-cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que
-cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison
-et juger de tout, des cieulx, des champs élyséens,
-de vice et de vertu, de vie et de mort, du passé et de
-l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se fault
-vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit
-mieulx estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict
-qu’il fault avoir de la chandelle, et fût-ce en plein
-midi; l’aultre tient que le dormir avec les femmes n’y
-est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre
-des alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à
-l’auteur du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>? La pierre philosophale
-de Des Periers, c’est la vérité, c’est la sagesse révélée;
-tranchons le mot, c’est la religion; et cette allégorie
-impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine
-d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute,
-l’anagramme l’éclairciroit ici d’une manière invincible.
-Quels sont ces hommes opiniâtres qui contestent
-entre eux la possession du trésor imaginaire? Ce
-ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des
-théologiens. C’est <em>Cubercus</em> ou Bucerus, c’est <em>Rhetulus</em>
-ou Lutherus, les deux chefs, divisés en certains
-points, de la nouvelle réforme; c’est <em>Drarig</em> ou Girard,
-un des écrivains militans de la communion romaine.
-Tout ceci est d’une évidence qui devoit frapper
-La Monnoye; mais La Monnoye se contente de le
-faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité
-n’a certainement point de fiction plus vive et plus
-ingénieuse. Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire
-et de mieux exprimée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
-
-<p>Le troisième dialogue est moins important, mais il
-est délicieux. Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu
-livre des destinées, si méchamment remplacé
-par les <em>Institutes</em> et les <em>Pandectes</em>. Jupiter vient de
-renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire
-promettre, par écrit public, une récompense honnête
-à la personne qui aura trouvé «iceluy livre, ou qui
-en saura aulcune nouvelle.—Et par mon serment, je
-ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il
-pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il
-cognoissoit toutes choses) ce qu’il devoit devenir? Je
-croy que sa lumière l’a éblouy; car il falloit bien que
-cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous les
-aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros
-mot lâché, Des Periers oublie son sujet, et le reste du
-dialogue n’est qu’une fantaisie de poète, mais une
-fantaisie à la manière de Shakespeare ou de La Fontaine,
-dont la première partie rappelle les plus jolies
-scènes de <cite>la Tempête</cite> et du <cite>Songe d’une nuit d’été</cite>,
-dont la seconde a peut-être inspiré un des excellens
-apologues du fabuliste immortel. Il faut relire dans
-l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme,
-et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante
-idylle de <cite>Célia vaincue par l’Amour</cite>, et les éloquentes
-doléances du <cite>Cheval qui parle</cite>.</p>
-
-<p>L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des
-Periers en verve. Son quatrième dialogue, qui n’a aucun
-rapport avec les autres, est rempli par un entretien
-entre les deux chiens de chasse qui mangèrent la
-langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté
-de parler. Les raisons dont Panphagus se sert pour<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
-se dispenser de parler parmi les hommes contiennent
-les plus parfaits enseignemens de la sagesse, et,
-quoique <cite>n’étant que d’un simple chien</cite>, elles méritent
-toute l’attention des philosophes. Il faut remarquer
-aussi dans ce dialogue la jolie fiction des <cite>Nouvelles
-reçues des Antipodes</cite>, où la vérité menace de se faire
-jour par tous les points de la terre, si on ne lui ouvre
-une issue libre et facile. C’est une de ces inventions
-familières au génie de Des Periers, comme la vérité
-disséminée en poudre impalpable dans l’amphithéâtre,
-comme le livre délabré des lois humaines substitué
-au livre plus délabré encore des lois divines, et la
-moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la
-réputation d’un grand homme.</p>
-
-<p>Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage
-de Des Periers méritoit réellement le reproche d’impiété
-qui lui a été adressé par son siècle, et qu’il
-s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne justifie
-d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il
-est fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin
-de se venger des folles insultes des hommes; mais il
-est suffisamment démontré aux esprits sensés que la
-société n’est pas investie du droit de venger Dieu.
-Cette conviction est trop universellement répandue à
-l’époque où nous vivons pour qu’il soit nécessaire de
-l’affermir par des raisonnemens; on peut seulement
-regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence
-que celui de la réflexion.</p>
-
-<p>Abstraction faite du scepticisme effréné de Des
-Periers, de son ironie et de ses sarcasmes, son livre
-est digne de plus de réputation qu’il n’en a conservé.<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
-A l’époque où il parut, notre littérature ne possédoit
-rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat.
-C’est un précieux texte de langue dont la réimpression
-seroit favorablement accueillie des gens de lettres,
-car celle de Prosper Marchand et celle de La Monnoye
-ont cessé d’être communes dans le commerce,
-et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est
-noyé dans une multitude de conjectures confuses et
-de notes inutiles, ceci soit dit sans préjudice du respect
-qui est dû à ces excellens esprits.</p>
-
-<p>Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers
-qu’en 1544, et c’est la date d’une édition du <cite>Recueil</cite>
-de ses œuvres, publiée in-8<sup>o</sup>, à Lyon, chez Jean de
-Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la
-reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le
-prétendu <cite>Recueil des œuvres de Des Periers</cite> est loin de
-justifier les promesses de son titre; il ne contient ni
-les jolies pièces de Des Periers pour la défense de
-Marot, ni la traduction de l’<cite>Andrie</cite>, et on comprend
-à merveille qu’il ne peut pas contenir le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum
-Mundi</cite>. Antoine Du Moulin convient lui-même, en
-son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer qu’une partie
-de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il
-a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle
-assez bonne quantité.» Nous verrons plus tard en
-quoi cette partie consistoit. «D’autres notables,
-ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien cogneu
-à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette
-désignation Jacques Pelletier du Mans, dont la vie
-errante se prête à toutes les conjectures, l’époque
-dont nous parlons concourant avec celle de ses études<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
-en médecine. Le <cite>Recueil des œuvres</cite> de Bonaventure
-Des Periers se réduit, au reste, à un mince volume de
-cent quatre-vingt-seize pages, dont quarante et une
-occupées par une traduction en prose du <cite>Lysis</cite> de
-Platon, qui ne se recommande que par un style facile
-et naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse.
-Une autre pièce en prose, intitulée <cite>Des Mal-Contens</cite>,
-et adressée à Pierre de Bourg, Lyonnois,
-mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme
-en six pages, parce qu’elle démontre invinciblement
-l’identité de l’auteur avec celui d’un autre livre
-dont il sera question tout-à-l’heure. C’est déjà la manière
-philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est
-déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.</p>
-
-<p>La troisième et dernière pièce de prose du <cite>Recueil</cite>
-de Des Periers n’est que de la prose apparente, et ceci
-a besoin d’explication. Marguerite, ayant chargé ce
-fidèle serviteur d’un travail sur son histoire, dont le
-sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec
-peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en
-vers, et demandoit expressément des lettres en prose.
-Des Periers adopte donc la forme vulgaire de correspondance
-qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir
-à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle,
-et que les vers lui arrivent sans effort, même
-quand il ne les cherche point. On peut la copier sous
-la forme rhythmique, sans que le style y perde rien
-de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que
-cet abandon excède quelquefois les bornes de la bienséance
-requise entre un valet de chambre et sa maîtresse?
-<em>Honny soit qui mal y pense.</em></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p>
-
-<p>Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous
-restent lui assignent une place honorable parmi les
-poètes de son temps, tout près de Clément Marot et
-de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue comme
-eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper,
-par quelque étrange prévision, sur une époque
-bien postérieure. Il est évident que Ronsard faillit
-corrompre tout-à-fait la langue en essayant de l’enrichir.
-En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante,
-je ne sais quelle pompe verbale peu compatible
-avec son esprit, elle perdit ce charme de simplesse et
-de naturel qui ne fut retrouvé que par La Fontaine et
-Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas
-ces vers de Des Periers, dont le tour et la pensée ont
-été reproduits si souvent dès lors, mais qui avoient
-du temps de Des Periers toute la fraîcheur de leur
-sujet:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">.... Vous donc, jeunes fillettes,</div>
-<div class="line">Cueillez bientôt les roses vermeillettes</div>
-<div class="line">A la rosée, avant que le temps vienne</div>
-<div class="line">Les dessécher: et tandis vous souvienne</div>
-<div class="line">Que cette vie, à la mort exposée,</div>
-<div class="line">Se passe ainsi que roses ou rosée.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Le volume est terminé par une espèce de post-face
-de Jean de Tournes, qui est entièrement hors-d’œuvre,
-mais qui contient d’excellentes idées sur la question
-de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une apostille
-de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime
-l’espoir de recouvrer incessamment d’autres ouvrages
-du poète. Cette seconde partie n’a jamais paru, et la
-première, qui n’a pas été réimprimée, est d’une grande<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
-rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en
-édition originale. Il ne faut cependant pas juger de
-sa valeur par le prix exorbitant de 272 francs qu’elle
-vient d’atteindre à la vente des livres de M. de Pixérécourt.
-L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique
-doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du
-comte d’Hoym, dont les plats de sa couverture étoient
-décorés. Il est permis de douter que le nom et les
-armes des grands seigneurs de notre époque impriment
-à leurs livres, quand ils en ont, une recommandation
-aussi profitable: l’âge des bibliothèques
-est passé. Le plus curieux de tous les cabinets du
-monde ne rapporte pas d’intérêts.</p>
-
-<p>L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous
-arrivons par l’ordre chronologique des publications
-est beaucoup moins connu que les précédens, quoiqu’il
-soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller
-dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire
-littéraire qu’on appelle les <em>Ana</em>, ou interroger
-de vieux catalogues, pour en retrouver quelques indices.
-La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie
-Vinet et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent
-nommé dans la biographie de Des Periers, et c’est
-l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique des savans,
-mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent
-honneur à Des Periers. Mais qui se seroit résigné à
-l’examen approfondi de cette question, quand l’éditeur
-du livre semble avoir pris plaisir à la rendre
-tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix
-d’un titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une
-lourde facétie? C’est en 1557 qu’Enguilbert de Marnef<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
-imprima, à Poitiers, avec une élégance à laquelle
-l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume
-in-4<sup>o</sup> de 112 pages, intitulé: <cite>Discours non plus mélancoliques
-que divers, de choses mesmement qui appartiennent
-à notre France: et à la fin, la manière de
-bien et justement entoucher les lucs et guiternes</cite>. Personne
-n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher
-un chef-d’œuvre là-dessous. Pour l’y trouver, il faut
-lire, et l’occasion de lire les <cite>Discours</cite> se présente
-fort rarement, car mes recherches ne constatent pas
-l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède
-un que j’ai lu et relu souvent, le lecteur peut m’en
-croire, et je lui dois le fruit de mes observations dont
-il est maître de tirer telle conséquence que bon lui
-semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie
-que si j’avois assisté à la composition du livre, mais
-je n’ai pas l’autorité nécessaire pour l’imposer à personne,
-et c’est un de mes moindres soucis.</p>
-
-<p>Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant
-à Montpellier, en 1544, qui avoit conservé en ses
-mains une partie des nobles reliques de cet admirable
-écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention
-dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à
-Paris, en 1556 ou 1557, prêt à commencer d’assez
-longs voyages en Italie, en Suisse et en Savoie. Il
-étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire de
-son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux
-ans auparavant, et y préparer la publication des ouvrages
-inédits de Des Periers, qui parurent, en effet,
-peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite lui
-avoient procuré des relations suivies avec les gens<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
-de lettres et les libraires d’un grand nombre de villes,
-mais plus particulièrement de Lyon et de Poitiers, où
-il avoit plus long-temps résidé que partout ailleurs.
-Les <cite>Discours</cite> dont nous nous occupons maintenant
-furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit
-à Poitiers, et les <cite>Nouvelles Récréations</cite> à Robert Granjon,
-qui imprimoit à Lyon. Pelletier, disposé à s’expatrier,
-ne pouvoit se dispenser de rendre ce dernier
-devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même
-assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps
-d’accomplir cette obligation, si la réprobation fatale
-qui pesoit sur l’auteur du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> avoit
-permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier ait introduit
-dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes
-de Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle
-à supposer et facile à comprendre. Il est encore moins
-douteux qu’il ait saisi cette occasion de faire voir le
-jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient
-de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur
-peu d’étendue. Malheureusement pour Pelletier et Denisot,
-leur part n’est pas difficile à retrouver dans
-les pages si spirituellement pensées et si vivement
-écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne,
-au moins parmi ses contemporains. Quant au
-bonhomme Élie Vinet, il n’a certainement rien à y
-réclamer, et la méprise de La Monnoye repose, selon
-toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de
-ces <cite>Discours</cite>, où il est traité de l’art de faire les cadrans,
-avec celui d’un livret qu’Élie Vinet a composé
-sur la même matière. Des Periers, comme Voltaire,
-inimitable bouffon, même dans les questions les plus<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
-sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire.
-Le Des Periers du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> est bien
-le Des Periers des <cite>Contes</cite>, et tous deux sont le Des
-Periers des <cite>Discours</cite>. Pour retrouver quelque chose
-de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à
-Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre
-jusqu’à l’auteur inconnu du <cite>Moyen de parvenir</cite>, qui
-n’étoit pas encore né. Il se distingue d’ailleurs de l’un
-et de l’autre par la vigueur adulte de son style sans
-pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit
-déjà des archaïsmes du premier, qui ne
-tombe pas encore dans les néologismes du second, et
-qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui le
-caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle
-à un homme qui joint assez d’esprit à beaucoup de
-savoir pour estimer le savoir lui-même à sa véritable
-valeur, et qui se joue de son érudition avec la moqueuse
-gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin
-d’être savant pour être quelque chose. C’est, si
-l’on veut, la fatuité d’un homme du monde qui s’est
-acquis le droit de railler les pédans par des études
-plus fortes que les études des pédans, et qui ne se
-mêle à leurs débats que pour leur en laisser le ridicule.
-C’est surtout l’instinct du conteur aimable qui
-fait volontiers rentrer l’historiette jusque dans ses
-parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant
-qui fait consister la sagesse à rire de toutes
-choses. On mettroit à l’alambic tous les lourds ouvrages
-de Nicolas Denisot, de Jacques Pelletier et
-d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de
-Des Periers. La proposition qui leur attribue un des<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
-ouvrages de Des Periers ne peut pas être soutenue.</p>
-
-<p>Les <cite>Discours</cite> de Des Periers (qu’on me permette de
-convertir cette hypothèse en fait) appartiennent à ce
-genre d’écrits que l’on connoissoit alors sous le nom
-de <cite>Diverses Leçons</cite>, et qui aboutirent, sans beaucoup
-varier dans leur forme, au livre le plus éminent de
-notre ancienne littérature, les <cite>Essais</cite> de Montaigne.
-La philosophie sérieuse a moins de part aux <cite>Discours</cite>
-qu’aux <cite>Essais</cite>, ou plutôt elle y est déguisée sous une
-ironie si fine et si railleuse, que bien peu d’esprits
-pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est un
-ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement
-appliqué aux études historiques et littéraires, à la
-grammaire et à l’archéologie. L’érudition ne s’étoit
-jamais montrée aussi spirituelle et aussi aimable que
-dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne
-est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie,
-si mal connue jusque là, y est traitée avec
-une pénétration exquise; les traditions héréditaires de
-ces nombreuses générations de savans, dont l’opinion
-s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous
-un point de vue moqueur qui en détruit le prestige.
-Rien ne se rapproche autant, dans les trois grandes
-époques de notre littérature, du persiflage de Voltaire.
-Le style même se ressent de cette anticipation
-sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut
-degré de raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours
-pur, jusque dans son affectation badine. J’en
-citerai pour exemple, et non sans dessein, un passage
-où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient
-les vers de Térence:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p>
-
-<p>«Puisque nostre langage actuel est sans quantité
-(je diray quelque jour ce que j’y en trouve, s’il plaist
-à Dieu), quand nous venons à parler les langues estranges,
-nous ne gardons la quantité naturelle desdits
-langages, que nous n’avons pas naturellement, si
-nous n’y estudions bien à bon escient, et ne l’apprenons
-de ceux qui ont naturels tels langages. Voyla
-pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en
-parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce
-qu’il n’y a plus de gens qui parlent naturellement ces
-langages dont on puisse ouïr la vraye prononciation,
-et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont muets,
-comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus
-faire un vers latin, je vay voir en Virgile quelle quantité
-ont les syllabes des mots que je veus mettre en
-mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne cognois
-que la première syllabe d’<em>arma</em> soit longue et l’autre
-courte, sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque
-autre ancien d’authorité. Mais qui a appris à Virgile
-que telle estoit la quantité de ces deux syllabes? Est-ce
-point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant,
-ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature
-(ne me venez icy sophistiquer sur ce mot de nature,
-je vous prie), car tout le monde à Romme, hommes,
-femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient
-le langage que voyés en Virgile et autres autheurs
-latins, et prononçoient <em>arma</em>, la première syllabe
-longue, et la seconde courte: et Virgile, incontinant
-qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice,
-et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son
-vers héroïque. Que si quelqu’un doute de ce que je dy,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
-qu’il ailhe lire le troisième livre de l’Orateur de Cicéron,
-et trouvera vers la fin que si ce grand <em>Domine</em>,
-<em>alias</em>, grand <em>magister</em> de nostre pays, qui a voulu
-adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui
-son ramage à Romme, devant les poissonnières
-qui vendoient les bonnes huistres à Lucule,
-elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif,
-quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy,
-que je suis tout estonné de la mervelheuse audace d’un
-Espagnol, d’un Gaulois, de quelques Alemans et Italiens,
-qui en nostre temps ont osé entreprendre de
-corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares,
-qui ne sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit
-la moindre syllabe qui soit en ce latin, osés-vous
-mettre là la main? J’entends bien que les anciens escrivains
-ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et
-trouverois bon à mervelhes qu’il fus rabilhé: mais
-qui est celui-là qui aujourdui le pourroit faire, et <em lang="la" xml:lang="la">laudabimus
-eum</em>? Lessés cela, quenalhe, et vous allés
-dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques:
-et s’il y a quelque chose que trouvés bonne à vostre
-goust, dites-en, faites-en tels livres que voudrés, mais
-n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce langage coulant
-et commun de Romme ne passoit point des syllabes,
-que les grans messeres faisoient plus longues et poisantes,
-comme ils se portoient? et au contraire, si
-n’estendoit point quelquefois les courtes? Davantage
-ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de
-Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la
-prononciation des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi
-que voyés en nos tant plaisans badinages de France,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
-et ce tout à gardefaite pour faire rire les assistans? Je
-pren le cas que le comique faisant parler yvroigne qui
-chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens,
-une folete chamberiere d’estrange païs, un vielhard
-tout blanc, tremblant, aie tout exprès pour le personnage
-mis ou plus ou moins de temps aus vers, de
-sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque,
-ou un trochæe en un iambique, tu me viendras
-incontinant faire là du corrigeart, et gaster ce
-qui estoit bien? Mau de pipe te bire.»</p>
-
-<p>L’Espagnol dont il est question dans cette piquante
-et judicieuse diatribe est certainement le Portugais
-Govea qui enseignoit publiquement à Lyon, pendant
-les deux dernières années de la vie de Des Periers, le
-<cite lang="la" xml:lang="la">Terentius pristino splendori restitutus</cite>, publié peu de
-temps après, et cette circonstance a toute la précision
-d’une date. Plusieurs autres passages des <cite>Discours</cite>
-marquent, en effet, qu’ils furent composés à Lyon, et
-vers la même époque. Mais ce qui les donne incontestablement
-à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il
-n’y avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore
-qui écrivît dans ce goût. La singulière dissertation
-sur <cite>la manière d’entoucher les lucs et guiternes</cite>, si
-bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et de
-haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà
-que cet art, qui étoit un des divertissemens favoris de
-Des Periers, avoit contribué à ses succès. C’étoit donc
-à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire. Et qui auroit
-pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté
-libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers
-lui-même? Les savans artistes qui s’occupent des vicis<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>situdes
-et des progrès de la facture instrumentale diroient
-mieux que moi si Des Periers a contribué, comme
-je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce n’est
-pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer,
-c’est qu’il a contribué au perfectionnement de la
-langue, et qu’il est fâcheux qu’une édition complète et
-bien soignée de ses <cite>Œuvres</cite> ait manqué jusqu’ici à
-notre bibliothèque classique. On y viendra, peut-être,
-quand la littérature du siècle, fatiguée de produire
-pour le lendemain, laissera quelques jours de relâche
-à nos presses. En attendant, il faut laisser passer les
-poésies rêveuses, les romans intimes et les feuilletons.</p>
-
-<p>Les <cite>Nouvelles Récréations et Joyeux Devis</cite> de Des
-Periers, le dernier de ses ouvrages posthumes, dans
-l’ordre de publication, parurent à Lyon en 1558, petit
-in-4<sup>o</sup>, au même instant où paroissoit à Paris, par une
-remarquable coïncidence, l’<cite>Histoire des Amants fortunez</cite>,
-mise au jour par Pierre Boaistuau, dit Launay.
-C’est ici la première édition des <cite>Nouvelles</cite> de Marguerite
-de Valois, mais fort différente de la seconde, publiée
-par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes,
-et par leur disposition, et par une grande partie des
-leçons du texte, et par une circonstance bien plus
-digne encore de considération: c’est que, suivant les
-expressions de Gruget, «le nom de Marguerite y est
-obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement,
-et le lecteur sera probablement de mon avis,
-s’il se rappelle les circonstances dans lesquelles et
-pour lesquelles ces deux ouvrages furent composés.</p>
-
-<p>J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis
-long-temps un des divertissemens habituels des soi<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>rées
-de la haute société françoise, comme le furent
-depuis les proverbes et les parades. Tout le monde y
-contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit
-certainement contribué comme les autres, dans le
-cercle brillant qu’elle dominoit de toute la hauteur de
-son rang et de son esprit. Les compositions médiocres
-ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une cour indulgente,
-ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée;
-les autres se conservoient, au contraire, avec soin,
-et devenoient peu à peu les matériaux d’un livre qui
-n’avoit plus besoin que d’être revu par un secrétaire
-intelligent. L’ajustement de ce travail à un cadre dans
-la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort
-de la rédaction définitive. Il est parfaitement
-évident pour moi que l’<cite>Heptaméron</cite> ne s’est pas formé
-autrement. Qu’est-ce donc que l’<cite>Heptaméron</cite>, sinon
-un recueil de contes et de nouvelles lus chez la reine
-de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire
-par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure
-Des Periers lui-même, qu’il est si facile d’y
-reconnoître? Marguerite n’y est pas méconnoissable
-non plus, car elle avoit son style à elle, comme tous les
-écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les
-génies les moins heureux imprimoient cependant un
-sceau particulier à leurs paroles. Le style de Marguerite
-n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut de beaucoup.
-Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant
-à la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu,
-lourd et mystique. Rien ne diffère davantage du style
-abondant, facile, énergique, pittoresque et original
-de Des Periers, qui ne peut se confondre avec aucun<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
-autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun
-autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux
-de l’<cite>Heptaméron</cite> qui portent ce caractère sont donc
-l’ouvrage de Des Periers, et la propriété ne lui en seroit
-pas plus assurée s’il les avoit signés un à un, au lieu
-d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale
-maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de
-la portée d’esprit de La Monnoye n’ait pas constaté
-cette différence ou consacré cette restitution par quelques
-apostilles manuscrites à la marge d’une édition
-ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive
-des autres écrits de Des Periers saura bien le
-retrouver dans celui-ci. Il n’y a pas moyen de s’y
-tromper.</p>
-
-<p>La parfaite mesure de bienséance qui existoit au
-moment où nous parlons dans le monde littéraire,
-comme dans tout le reste du monde social, ne permettoit
-pas aux amis de Des Periers de publier les <cite>Contes</cite>
-que l’<cite>Heptaméron</cite> n’avoit pas recueillis, tant que
-l’<cite>Heptaméron</cite> n’avoit pas paru. L’hommage de la collection
-entière étoit bien dû à Marguerite, puisque ses
-principaux auteurs étoient ses <em>domestiques</em> ou ses amis,
-titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain
-point, dans le sens comme dans l’étymologie, mais
-dont notre aristocratie bourgeoise n’a pas compris les
-rapports. Il falloit donc que les éditeurs de Marguerite
-et les éditeurs de Des Periers s’entendissent avant
-tout sur la composition de leur recueil respectif; et
-c’est apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer
-à Paris avec Boaistuau, quand Denisot fut mort;
-les contes qui furent écartés ou repoussés, quelques<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>uns
-pour leur brièveté, quelques autres pour leur licence,
-un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient
-s’assortir au caractère convenu de l’interlocuteur, et
-le plus grand nombre, peut-être, parce qu’ils avoient
-perdu le piquant de l’anecdote et le sel de la nouveauté,
-furent renvoyés aux <cite>Nouvelles Récréations et
-Joyeux Devis</cite>, où ils ne figurent pas mal. Quant aux
-droits de l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris
-assez de part à cette œuvre libre et facile pour revendiquer
-une partie de son succès, n’hésita pas à en faire
-honneur à son ami et à son maître, Bonaventure Des Periers,
-qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons
-que par des inductions dont je vais m’occuper
-tout de suite que Pelletier et Denisot ont quelque chose
-à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le véritable siècle
-d’or de la probité littéraire, et nos associations fiscales
-et tracassières le rendront de plus en plus regrettable.
-Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans
-le code sacré de la république des lettres, des mesures
-préventives contre le vol.</p>
-
-<p>Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye,
-que cette coopération de Pelletier et de Denisot ait été
-fort considérable. Plus j’ai relu les <cite>Contes</cite> de Des Periers,
-plus j’y ai trouvé de simultanéité dans la forme,
-dans les tours, dans le mouvement du style. Quoiqu’il
-y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme
-dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde
-pas sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier
-et à Denisot, qui n’ont jamais eu le bonheur de
-ressembler à Des Periers, si ce n’est dans les écrits de
-Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je con<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>viens
-très-volontiers cependant que Des Periers, mort
-avant 1544, et selon moi en 1539, n’a pas pu parler
-de la mort du président Lizet, décédé en 1554 (nouvelle
-XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du
-Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle
-XXIX). Il en est de même de deux ou trois faits pareils
-que La Monnoye a recueillis avant moi, et probablement
-de quelques autres qui nous ont échappé
-à tous deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces
-phrases: <cite>naguères décédé, décédé évesque du Mans</cite>, etc.,
-ne sont autre chose que des incises qu’un éditeur
-soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour
-en certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date.
-Il ne seroit même pas étonnant que les noms propres
-auxquels Des Periers aime à rattacher ses historiettes
-eussent été souvent remplacés par des noms plus récens,
-plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on
-appelle aujourd’hui un intérêt piquant d’<em>actualité</em> aux
-jolis récits du conteur. L’auteur même qui publieroit
-son ouvrage après l’avoir gardé vingt ans en portefeuille,
-ne négligeroit pas ce moyen facile de le rajeunir,
-et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers
-s’en soit avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue
-au libraire. Laissons donc à Denisot et à Pelletier,
-puisqu’on en est convenu, l’honneur d’une collaboration
-modeste dans les ouvrages de leur maître, mais
-gardons-nous bien de pousser cette concession trop
-loin. Si Pelletier et Denisot avoient pu s’élever quelque
-part à la hauteur du talent de Des Periers, ils n’auroient
-pas caché cette brillante faculté dans les <cite>Contes</cite><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
-et dans les <cite>Discours</cite> de Des Periers, eux qui ont vécu
-assez long-temps pour la manifester dans leurs livres,
-et qui ont fait malheureusement assez de livres pour
-nous donner toute leur mesure. Il n’y a qu’un Rabelais,
-qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers
-dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y
-en a mille.</p>
-
-<p>Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que
-l’on voulût bien en conclure quelque chose, c’est que
-Des Periers est le véritable et presque le seul auteur
-de l’<cite>Heptaméron</cite>, comme des <cite>Nouvelles Récréations</cite>.
-Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute
-pas, et que je partage complètement l’opinion de
-Boaistuau, qui n’a pas eu d’autre motif pour <em>obmettre</em>
-et <em>céler</em> le nom de la reine de Navarre. La restitution
-de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît
-qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin
-de penser qu’il faut effacer le nom de Marguerite du
-titre de l’<cite>Heptaméron</cite> pour rendre à Des Periers ce
-délicieux ouvrage. L’<cite>Heptaméron</cite> appartient à la spirituelle
-et savante princesse sous les auspices de laquelle
-il fut écrit. Il lui appartient <em>par droit de suzeraineté</em>,
-comme les <cite>Cent Nouvelles</cite> appartiennent à
-Louis XI, qui n’en a probablement pas composé une
-seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle
-autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de
-leurs travaux en les couvrant d’une faveur intelligente,
-mérite bien ses droits d’auteur dans les chefs-d’œuvre
-de son siècle. Je comprendrois à merveille
-qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
-du monde fût mise au jour sous ce titre singulier:
-<cite>Œuvres de Molière et de Louis XIV</cite>, car cela seroit
-juste et vrai. Cette grande et utile influence des rois
-sur la civilisation des sociétés par les lettres est d’ailleurs
-fort passée de mode, et il ne faut pas décourager
-ceux qui seroient tentés de la remettre en honneur.</p>
-
-<p>Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi
-Des Periers n’est-il pas plus connu? Pourquoi
-s’est-il passé trois siècles entre le jour de sa mort et
-le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi
-ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si
-vulgaire et si sottement prodigué d’une édition complète?
-Les Italiens ont par douzaine des <em>quinquecentistes</em>
-illustres, et ils les réimpriment tous les mois.
-Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit
-guère, Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne
-et Montaigne, et il en est deux dont personne n’a
-jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une collection
-bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des
-Periers, il faut la patience d’un bouquiniste et la
-fortune d’un agent de change. Dieu me garde de désapprouver
-la promiscuité presque fastidieuse des
-éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla
-l’art confus, et qui surchargent aujourd’hui
-de leurs somptueuses réimpressions les brillantes tablettes
-de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des
-Periers, qui est un de nos excellens textes de langue,
-manque-t-il à toutes les bibliothèques? Pourquoi en
-est-il de même de ces beaux livres françois d’Henri
-Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si ses<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
-presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux
-valu que les nôtres? Voilà des questions qui méritent
-d’être approfondies avec soin, et je les soumettrai
-hardiment à la librairie lettrée... quand elle nous sera
-revenue.</p>
-
-<p class="right">
-<span class="smcap">Charles Nodier.</span>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
-
-<p class="center f16">LES CONTES</p>
-
-<p class="center f06">OU</p>
-
-<p class="center f12">LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS</p>
-
-<p class="center">ET JOYEUX DEVIS</p>
-
-<p class="center f06">DE</p>
-
-<p class="center f12">BONAVENTURE DES PERIERS,</p>
-
-<p class="center f06">VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42–43</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
-
-<p class="center">LES</p>
-
-<p class="center f12">CONTES ET JOYEUX DEVIS</p>
-
-<p class="center">DE</p>
-
-<p class="center">BONAVENTURE DES PERIERS<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">1</a>.</p>
-
-<h2><small><small><a name="SONNET" id="SONNET">SONNET.</a></small></small></h2>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Hommes pensifs, je ne vous donne à lire</div>
-<div class="line">Ces miens devis, si vous ne contraignez</div>
-<div class="line">Le fier maintien de vos fronts rechignés:</div>
-<div class="line">Ici n’y a seulement que pour rire.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Laissez à part votre chagrin, votre ire,</div>
-<div class="line">Et vos discours de trop loin desseignés<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">2</a>:</div>
-<div class="line">Une autre fois vous serez enseignés.</div>
-<div class="line">Je me suis bien contraint pour les écrire.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">J’ai oublié mes tristes passions;</div>
-<div class="line">J’ai intermis<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">3</a> mes occupations.</div>
-<div class="line">Donnons, donnons quelque lieu à Folie:</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Que maugré nous ne nous vienne saisir,</div>
-<div class="line">Et en un jour plein de mélancolie,</div>
-<div class="line">Mêlons au moins une heure de plaisir.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr class="short" />
-
-<h2><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor"><small>4</small></a>.</h2>
-
-<p>Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence,
-se rend souvente fois coutumier (tant nous est-il ennemi)
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
-de suffoquer la gloire naissante de plusieurs gentils esprits,
-ou ensevelir d’une ingrate oubliance les œuvres
-exquises d’iceux: desquelles si la connoissance nous étoit
-permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes
-lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours
-mêmes, nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous
-ose bien persuader, ami lecteur, que le semblable fût advenu
-de ce présent volume, duquel demourions privés
-sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui
-n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu
-<span class="smcap">Bonaventure Des Periers</span>, excellent orateur et poète, rester
-frustrée du los<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">5</a> qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de
-l’avare main de ce faucheur importun, je vous le présente
-avec telle éloquence que chacun connoît ses autres labeurs
-être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux
-pourra abbayer<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">6</a> à l’encontre tant qu’il voudra, mais y
-mordre, non. Davantage<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">7</a>, le front tétrique<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">8</a> ici trouvera
-de quoi dérider sa sérénité, et rire une bonne fois: tant
-est gentille la grâce de notre auteur à traiter ces facéties.
-Les personnes tristes et angoissées s’y pourront aussi heureusement
-récréer et tuer aisément leurs ennuis. Quant à
-ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre,
-ils sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude
-chagrin n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant
-de ce discours comme d’un rempart contre toute sinistre
-fâcherie. De faire à notre âge offre de chose tant gentille,
-je l’ai estimé convenable, mêmement en ces jours tant calomnieux<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">9</a>
-et troublés. Votre office sera, débonnaire lec<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>teur,
-de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré
-de notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités
-à continuer en si louable exercice, pour vous faire jouir de
-choses plus ardues et sérieuses. Adieu.</p>
-
-<p><small>De Lyon, ce 25 de janvier 1558.</small></p>
-
-<hr />
-<h2><a name="I" id="I">NOUVELLE I.</a></h2>
-
-<p class="center f08">EN FORME DE PRÉAMBULE.</p>
-
-<p>Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit
-faite<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">10</a>, afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement
-et privément, et en toutes manières. Mais quand
-j’ai vu qu’il s’en falloit le manche, et qu’on ne savoit par
-où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour vous donner
-moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances
-parmi vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par
-Dieu. Et puis, je me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps
-de les vous donner; car c’est aux malades qu’il faut médecine.
-Et vous assurez que je ne fais pas peu de chose
-pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, qui est
-la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil
-enseignement pour la vie, c’est <cite>bene vivere et lætari</cite>. L’un
-vous baillera pour un grand notable<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">11</a>, qu’il faut réprimer
-son courroux; l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil;
-l’autre, être sobre; l’autre, faire des amis. Et bien, tout
-cela est bon; mais vous avez beau étudier, vous n’en trouverez
-point de tel qu’est: Bien vivre et se réjouir. Une
-<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>trop grande patience vous consume; un taire<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">12</a> vous tient
-gehenné<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">13</a>; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche;
-un ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il
-désespérer? Ne vaut-il pas mieux se réjouir, en attendant
-mieux, que se fâcher d’une chose qui n’est pas en votre
-puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je, si les
-occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y.
-Prenez le temps comme il vient; laissez passer les
-plus chargés; ne vous chagrinez point d’une chose irrémédiable.
-Cela ne fait que donner mal sur mal, croyez-moi,
-et vous vous en trouverez bien; car j’ai bien éprouvé
-que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas
-pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements,
-ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi?
-de le bouche, du nez, du menton, de la gorge, et de tous
-nos cinq sens de nature. Mais ce n’est rien, qui ne rit du
-cœur. Et pour vous aider, je vous donne ces plaisants Contes.
-Et puis, nous vous en songerons bien d’assez sérieux
-quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les
-baille? Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice.
-Il n’y a point de sens allégorique, mystique, fantastique.
-Vous n’aurez point de peine de demander: «Comment
-s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y faut
-ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les
-prenez. Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">14</a>
-à l’autre. Il y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous
-estocs, à tous prix et à toutes mesures, fors que pour
-pleurer. Et ne me venez point demander quelle ordonnance
-j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder quand il
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire
-des difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh!
-ceci ne fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois
-déjà ouï conter.—Cela fut fait en notre pays.» Riez seulement,
-et ne vous chaille, si ce fut Gautier ou si ce fut
-Garguille<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">15</a>. Ne vous souciez point si ce fut à Tours en
-Berry ou à Bourges en Touraine<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">16</a>: vous vous tourmenteriez
-pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer
-les rentes, aussi les noms ne sont que pour faire débattre
-les hommes. Je les laisse aux faiseurs de contrats et aux
-intenteurs de procès. S’ils y prennent l’un pour l’autre, à
-leur dam! Quant à moi, je ne suis point si scrupuleux. Et
-puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, pour
-vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que
-je vous conte; car peut-être<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">17</a> qu’il n’est pas vrai. Que me
-chaût-il, pourvu qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir?
-Et puis, je ne suis point allé chercher mes contes à Constantinople,
-à Florence, ne à Venise, ne si loin que cela;
-car s’ils sont tels que je les vous veux donner, c’est-à-dire
-pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre les
-instruments<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">18</a> que nous avons à notre porte, que non pas
-les aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon,
-quand à chambrière, qui étoit belle et galante,
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>lui venoit faire les messages de sa maîtresse: «A quoi
-faire irai-je à Rome? les pardons sont par deçà<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">19</a>.» Les
-nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant qu’elles
-soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">20</a> comme le
-safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il
-s’en perd la moitié, comme des épiceries, ou se buffettent<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">21</a>
-comme les vins, ou sont falsifiées comme les pierreries,
-ou sont adultérées comme tout; bref, elles sont sujettes
-à mille inconvénients, sinon que vous me veuillez
-dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises,
-et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent.
-Et vraiment, je le veux bien. Et pour cela, j’aime mieux
-les prendre près, puisqu’il n’y a rien à gagner<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">22</a>. Ha! ha!
-c’est trop argué<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">23</a>. Riez, si vous voulez; autrement, vous
-me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et damoiselles;
-il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure,
-il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient
-trop tendrettes, et qui aient peur de tomber en quelques
-passages trop gaillards, je leur conseille qu’elles se les fassent
-échansonner<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">24</a> par leurs frères, ou par leurs cousins,
-afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop appétissant.
-«Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, et y
-faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il
-bon?<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>—Oui.—Et cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous
-y fiez pas, ils vous tromperont, ils vous feront lire un <cite>quid
-pro quod</cite><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">25</a> Voulez-vous me croire? lisez tout, lisez, lisez.
-Vous faites bien les étroites! Ne les lisez donc pas. A cette
-heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on vous défend.
-O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand
-elles orront<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">26</a> les bons tours que leurs compagnes auront
-faits! et qu’elles diront bien qu’il n’y en a pas à demi!
-Mais je suis content que, devant les gens, elles fassent
-semblant de coudre ou de filer, pourvu qu’en détournant
-les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se réservent
-à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que
-vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous
-autres, femmes, ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage!
-Ne faut-il pas rire? Je vous dis que je ne crois point
-ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi sans passions. Il n’y
-a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire. Et quand
-bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande
-sévérité, rusticité, tétricité<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">27</a>, gravité? Je louerois beaucoup
-plus celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa
-vie, que, par une antonomasie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">28</a>, on l’a appelé le Plaisantin<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">29</a>;
-chose qui lui étoit si naturelle et si propre, qu’à
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>l’heure même de sa mort, combien que tous ceux qui y
-étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se fâcher...
-tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au
-long du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement;
-et quand on lui demandoit: «Or çà, mon ami,
-où vous tient-il?» il répondoit tout foiblement, n’ayant
-plus que le cœur et la langue: «Il me tient, dit-il, entre
-le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit mal
-de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction,
-il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un
-monceau; et le prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses
-pieds.—Eh! regardes, dit-il, au bout de mes jambes,
-vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez point
-à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et
-qui y va? dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si
-Dieu plaît.—Je voudrois bien être assuré, disoit-il, d’y
-pouvoir être demain pour tout le jour.—Recommandez-vous
-à lui, et vous y serez en hui<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">30</a>.—Et bien, disoit-il,
-mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.»
-Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle
-plus grande félicité? certes, d’autant plus grande, qu’elle
-est octroyée à si peu d’hommes!</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="II" id="II">NOUVELLE II.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">31</a>.</p>
-
-<p>Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un
-clou contre un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>ne disoit mot; car il n’avoit point d’autre appréhension<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">32</a>,
-sinon qu’il pensoit être confiné là pour toute sa vie. Il
-passe un des seigneurs de la cour, qui le voit ainsi en
-conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent dégager de
-là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et
-qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot
-là l’a mis<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">33</a>.» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?»
-Caillette répondoit bien en son idiotisme: «Oui, oui,
-ç’ont été les pages.—Saurois-tu connoître lequel ç’a été?—Oui,
-oui, disoit Caillette, je sais bien qui ç’a été.» L’écuyer,
-par commandement du seigneur, fait venir tous
-ces gens de bien de pages en la présence de ce sage homme
-Caillette, leur demandant à tous l’un après l’autre: «Venez
-çà! a-ce été vous?» Et mon page de nier, hardi
-comme un saint Pierre<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">34</a>. «Nenni, monsieur, ce n’a pas
-été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi
-aussi.» Mais allez faire dire oui à un page, quand il y va
-du fouet! Caillette étoit là devant, qui disoit en cailletois<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">35</a>:
-«Ce n’a pas été moi aussi.» Et voyant qu’ils disoient
-tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point
-été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.»
-Et à mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer
-les faisoit passer à côté, tant qu’il n’en resta plus qu’un;
-lequel n’avoit garde de dire oui, après tant d’honnêtes
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il dit comme
-les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette
-étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger,
-se ç’avoit été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on
-parlât de son oreille: de sorte que, quand il vit qu’il n’y
-avoit plus que lui, il va dire: «Je n’y étois pas aussi.»
-Et s’en va remettre avec les pages, pour se faire coudre
-l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A l’entrée
-de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée
-se faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour
-dire: «Vois-les ci venir<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">36</a>,» qui étoit le plus fier du
-monde d’être monté sur un beau cheval caparaçonné de
-ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. Il piquoit,
-il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître
-avec lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois
-pas besogne faite! Il y avoit belle matière pour le faire devenir
-Triboulet lui-même. Ce maître lui disoit: «Vous
-n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... Arrêterez-vous?»
-Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois
-son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval;
-mais le cheval se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet
-le piquoit à grands coups d’éperon: il lui haussoit la bride,
-il la lui secouoit; et cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez
-pas! disoit son maître.—Par le sang-Dieu! disoit
-Triboulet (car il juroit comme un homme), ce méchant
-cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il
-pas demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a
-envie de s’ébattre, quand elle se met à faire ces belles pièces
-d’hommes, lesquels seroient heureux, mais ils sont
-trop ignoramment plaisants, et ne savent pas connoître
-qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>monde. Il y avoit un autre fol, nommé Polite<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">37</a>, qui étoit
-à un abbé de Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je
-ne saurois dire l’heure<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">38</a>, M. l’abbé avoit une belle garse
-toute vive couchée auprès de lui, et Polite le vint trouver
-au lit, et mit le bras entre les linceuls par les pieds du
-lit; là il trouve premièrement un pied de créature humaine:
-il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce
-pied?—Il est à moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est
-encore à moi.» Et ainsi qu’il prenoit ces pieds, il les mettoit
-à part, et les tenoit d’une main; et de l’autre main, il
-en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui est-il?—A
-moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va,
-va, tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à
-moi.—A tous les diables soit le moine! dit Polite; il a
-quatre pieds comme un cheval.» Et bien pour cela, encore
-n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet et
-Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt
-et quatre font le tout<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">39</a>. Or çà, les fols ont fait l’entrée.
-Mais quels fols? Moi, tout le premier, à vous en conter,
-et vous, le second, à m’écouter; et cettui-là, le troisième;
-et l’autre, le quatrième. Oh! qu’il y en a! jamais ce ne seroit
-fait. Laissons-les ici et allons chercher les sages; éclairez
-près, je n’y vois goutte<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">40</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p>
-
-<h2><a name="III" id="III">NOUVELLE III.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara les
-chanoines à leurs potages.</p>
-
-<p>En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un
-chantre qui servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il
-étoit bon compagnon, et qu’il buvoit bien (ainsi que
-voulentiers font telles gens), étoit bien venu entre les
-chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à souper.
-Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit
-qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement;
-qui étoit cause que souvent il disoit à l’un et puis
-à l’autre: «Monsieur, vous savez combien de temps il y
-a que je sers en l’église de céans; il seroit désormais temps
-que je fusse pourvu: je vous prie le vouloir remontrer en
-chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous autres,
-messieurs, avez tant de moyens<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">41</a>; je me contenterai de
-l’un des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée,
-et chacun d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse;
-disant que c’étoit chose raisonnable. «Et quand
-Chapitre n’auroit la commodité de te récompenser, lui
-disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.» Somme,
-à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit
-toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient
-à une voix<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">42</a>: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera
-pas; tu auras le premier qui vaquera.» Mais quand
-ce venoit au fait, il y avoit toujours quelque excuse: ou
-que le bénéfice étoit trop gros, et pourtant l’un de messieurs
-l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et qu’on ne lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils
-avoient été contraints de le bailler à un des neveux<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">43</a> de
-leur frère; mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier
-vacant. Et de ces belles paroles ils entretenoient ce
-basse-contre, tant, que le temps se passoit; et servoit
-toujours sans rien avoir. Et cependant, il faisoit toujours
-quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs tel
-et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix
-en chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux,
-perdriaux, selon la saison, que le pauvre chantre
-achetoit au marché vieux ou à la regretterie<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">44</a>, leur faisant
-accroire qu’ils ne lui coûtoient rien. Et toujours ils prenoient.
-A la fin, le basse-contre voyant qu’ils n’en étoient
-jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps, son
-argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus;
-mais il se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit
-d’eux; et, pour ce faire, il trouva façon de mettre cinq
-ou six écus ensemble; et tandis qu’il les amassoit (car il
-y falloit du temps), il commença à tenir plus grand compte
-de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de plus
-grand’ discrétion. Quand il vit son jour<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">45</a> à point, il s’en
-vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après
-l’autre qu’ils lui voulsissent faire cet honneur de dîner le
-dimanche prochain en sa maison; leur disant qu’en neuf
-ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit à leur service, il ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>pouvoit faire moins que leur donner une fois à dîner; et
-qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit,
-mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant
-de telles paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne
-furent pas si mal soigneux que, quand ce vint le jour assigné,
-ils ne fissent faire leur cuisine ordinaire chacun chez
-soi, de peur d’être mal dînés chez ce basse-contre, se fiant
-plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du dîner, chacun
-envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit
-aux varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur
-votre maître me fait-il tort? a-t-il si grand’peur
-d’être mal traité! il ne devoit rien envoyer.» Et cependant
-il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient, il mettoit
-tous les potages ensemble en une grande marmite
-qu’il avoit expressément apprêtée en un coin de cuisine.
-Voici messieurs venus pour dîner, qui s’assirent tous selon
-leurs indignités<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">46</a>. Le chantre leur présente, de belle
-entrée de table, les potages de cette marmite. Et Dieu
-sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un
-chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la
-pièce de bœuf poudrée<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">47</a> aux naveaux<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">48</a>; l’autre un poulet
-aux herbes, l’autre bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent
-ce beau service, ils n’eurent pas le courage d’en manger;
-mais ils attendoient chacun que leur potage vînt, sans
-prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre,
-qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir,
-regardoit toujours leur contenance de table. Étant le service
-un peu long, ils ne se purent tenir de lui dire: «Ote-nous
-ces potages, basse-contre, et nous apporte les nôtres.—Ce
-sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres? non, sont
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!»
-à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!»
-Lors ils commencèrent à reconnoître leurs soupes
-et à s’entre-regarder. «Vraiment! dirent-ils, nous en avons
-d’une. Est-ce ainsi que tu traites tes chanoines, basse-contre?
-Le diable y ait part!—Je disois bien que ce fol nous
-tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que je
-mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant
-bien fait accoutrer<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">49</a> à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit
-mieux manger chez moi.» Quand le basse-contre les eut
-bien écoutés: «Messieurs, dit-il, se vos potages étoient
-tous si bons, comment seroient-ils empirés en si peu de
-temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien couverts; il
-me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais,
-dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble?
-Savois-tu pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et
-donc, dit-il, ce qui est bon à part n’est pas bon assemblé!
-Vraiment! je vous en crois, et ne fût-ce que vous autres, messieurs;
-car, quand vous êtes chacun à part soi, il n’est rien
-meilleur que vous êtes: vous promettez monts et vaux; vous
-faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand
-vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à
-vos potages.» Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit
-dire: «Ah! ah! dirent-ils, c’étoit donc là que tu nous
-attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais cependant,
-ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il,
-mieux qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il
-leur avoit fait accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et
-s’en allèrent contents. Et conclurent ensemble, dès l’heure,
-qu’il seroit pourvu; ce qu’ils firent. Ainsi, son invention
-de soupes lui valut plus que toutes ses requêtes et
-importunités du temps passé.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
-
-<h2><a name="IV" id="IV">NOUVELLE IV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.</p>
-
-<p>Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne
-avoit singulièrement bonne voix de basse-contre; mais
-c’étoit l’homme du monde le plus fort<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">50</a> à tenir, car il ne
-passoit jour qu’il ne fît quelque folie: il frappoit l’un,
-il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux dés. Il étoit
-toujours en la taverne, ou après les garses, dont les
-plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre;
-lesquels le remontroient souvent à ce basse-contre,
-le menaçant à part et en public; et lui faisoient assez de
-fois promettre qu’il seroit homme de bien. Mais incontinent
-qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean ce vin<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">51</a>
-lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit toujours
-retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils
-contraints d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il
-chantoit fort bien; l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main
-d’un archidiacre de l’église, auquel ils portoient honneur;
-et ne lui vouloient pas reprocher les folies de
-l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et
-qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit
-quand il en étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié.
-Advint un jour que ce chantre fit une faute si scandaleuse,
-que les chanoines furent contraints de le dire pour
-une bonne fois à M. l’archidiacre, lui remontrant comme,
-<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>pour le respect de lui, ils avoient longuement supporté
-les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le
-voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant,
-ils ne s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette
-nuit passée, battu un prêtre, tant qu’il ne dira messe de
-plus de deux mois. Se n’eût été pour l’amour de vous,
-long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais n’y voyant
-plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point
-mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre
-leur fit réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y
-donneroit ordre. Et, de fait, envoie incontinent quérir ce
-basse-contre; lequel se douta bien que ce n’étoit pas pour
-lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne fut pas
-sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter
-une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu
-sais combien de temps il y a que ceux de l’église de céans
-endurent de toi, et combien j’ai eu de reproches pour ta
-vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te trouve plus devant
-moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un
-homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon
-devoir, je te ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.»
-Il ne faut pas demander si mon chantre fut peneux<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">52</a>.
-Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il ne se mît en réponse:
-«Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si
-bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis
-chantre, je suis Picard et maître-aux-arts<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">53</a>.» L’archidiacre,
-à cette réponse, ne savoit que faire, de s’en fâcher
-ou de s’en rire; mais il se tourna du bon côté; car
-il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire comme
-l’éveque du <em>Courtisan</em><a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">54</a>, lequel pardonna au prêtre qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>avoit engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour
-la soudaine réponse qu’il lui fit: <cite>Domine, quinque talenta
-tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum.</cite>
-(Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard a la tête près du
-bonnet; un chantre a toujours quelques minimes<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">55</a> en son
-cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">56</a>, qu’on
-ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces
-trois bonnes qualités sont en un personnage, on ne se doit
-pas émerveiller s’il est un petit coquelineux<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">57</a>; mais se
-faudroit bien plus émerveiller s’il ne l’étoit point.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="V" id="V">NOUVELLE V.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon mot
-à leurs maris la première nuit de leurs noces.</p>
-
-<p>Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit
-riche et de bonne maison; mais il étoit un peu sujet à ses
-plaisirs. Il avoit trois filles, belles et de bonne grâce, et
-de tel âge, que la plus petite eût bien attendu le combat
-corps à corps. Elles étoient demourées sans mère, jà long
-temps avoit. Et parce que le père étoit encore en bon âge,
-il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient
-de recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là
-<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>où l’ordinaire étoit de baller<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">58</a>, jouer et toutes sortes de
-bonnes chères. Et d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent,
-facile et sans grand soin du fait de sa maison, ses
-filles avoient assez de liberté de deviser avec les jeunes
-gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas de
-renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république.
-Davantage, le père faisoit l’amour de son côté
-comme les autres; qui donnoit une hardiesse plus grande
-aux jeunes damoiselles de se laisser aimer, et par conséquent
-d’aimer aussi. Car elles, ayant le cœur en bon lieu,
-et sentant leur bonne maison, estimoient être chose de
-reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point.
-Pour toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles
-prisée, caressée et poursuivie tous les jours et à toutes
-heures, elles se laissèrent gagner à l’amour, eurent pitié
-de leur semblable, et commencèrent à jouer au passe-temps
-de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel
-jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">59</a> en sortirent.
-Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print
-garde que le ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée,
-car il n’y avoit moyen de se tenir couverte, comme
-en un lieu où il n’y a point de mère, lesquelles se prennent
-garde que leurs filles ne soient trop tôt abusées, ou
-bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur
-est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni
-moyen aucun de se dérober sans le congé de son père, ce
-fut force qu’il le sût. Quand il eut entendu cette nouvelle,
-il en fut fâché de prime-face; mais il ne s’en désespéra
-point autrement; d’autant qu’il étoit de cette bonne pâte
-de gens qui ne prennent point trop les matières à cœur.
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose,
-quand elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain
-sa fille aînée à deux ou trois lieues de là, chez une de
-leurs tantes, sous couleur de maladie, parce que l’avis des
-médecins étoit que le changement d’air lui étoit nécessaire;
-et ce, en attendant que les petits pieds sortissent<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">60</a>.
-Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce pendant
-qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit;
-peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur
-moquée de sa sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour
-faire court, elle s’aperçut qu’elle en avoit dedans le dos,
-dis-je dedans le ventre, et le père le sut aussi. «Eh bien!
-dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui croît: nous
-fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint à la
-plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle
-en faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma
-fille, comme te portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train
-de tes sœurs aînées?» La fille, qui étoit jeunette, ne se
-put tenir de rougir, ce que le père print pour une confession.
-«Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne aventure,
-et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant
-qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il
-connoissoit fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant
-ses trois filles; mais il le trouvoit un petit malaisé;
-car il savoit bien que de les bailler à ses voisins, il n’y
-avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison étoit connu,
-ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire
-prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose
-qui se pût bonnement faire; car possible qu’il y en avoit
-plus d’un, et que l’un avoit fait les pieds, et l’autre les
-oreilles, et quelque autre encore le nez. Que sait-on com<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>ment
-les choses de ce monde vont? Et puis, encore qu’il
-n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie pas
-voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée.
-Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des
-gendres un peu à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse
-nature et de bonne chère, à grand’ peine finissent-ils mal,
-il ne faillit pas à rencontrer ce qu’il lui faisoit besoin;
-qui fut au pays de Bretagne, où il étoit bien connu, tant
-pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit
-audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au
-moyen de quoi, lui fut facile de causer<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">61</a> son voyage là-dessus.
-Bref, quand il fut audit pays, tant par personnes
-interposées que par lui-même, il mit en avant le mariage
-de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez tôt les
-oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre
-tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne
-où il y avoit trois fils de bon âge et de belle taille,
-beaux danseurs de passe-pieds et de trihoris<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">62</a>, beaux lutteurs
-et n’en eussent craint homme collet à collet: de
-quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce que le plus
-tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement
-avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois
-filles en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces
-une, savoir est, qu’ils épouseroient tous trois en un jour.
-Et, pour ce faire, les trois frères s’apprêtèrent en peu de
-temps, et partirent de leur maison pour venir en Anjou
-avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des trois
-qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons,
-toutefois ils n’étoient pas tonnants<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">63</a>, et s’étoient mê<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>lés
-de faire de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez
-bonne voulenté, comme l’on dit; toutefois, hors de
-combat<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">64</a>. Quand ils furent en la maison du gentilhomme,
-ils se prindrent à regarder la contenance chacun de sa
-chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes et
-éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les
-mariages furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent
-leurs bans et leurs selles<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">65</a> de l’évêque. Quand la
-veille des noces fut venue, le père appela ses trois filles
-en une chambre à part, et leur va dire ainsi: «Venez çà!
-vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois, et en
-quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature
-de ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour
-filles, et jamais n’eussiez amendé<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">66</a> de mon bien. Mais ai
-mieux aimé prendre peine une bonne fois pour raccoutrer
-les choses, que non pas vous mettre toutes trois au désespoir,
-et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je vous
-ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur
-faire bonne chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez
-pas. S’ils s’aperçoivent de quelque chose, à leur dam!
-pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit aller quérir.
-Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux,
-n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en
-souriant, que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne
-leur avez point encore fait de faute. Mais pour l’avenir,
-ne me mettez plus en cet ennui, par faute de bien
-vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous as<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>sure
-que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les
-fautes du temps passé. Et si y a bien plus (pour vous
-donner meilleur courage), je vous promets que celle de
-vous qui dira le meilleur savouret<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">67</a>, la première nuit
-qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents écus
-davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à
-votre cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher,
-et les filles aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune
-à part soi, quel bon mot elles pourroient dire, la nuit
-des combats, pour avoir ces deux cents écus; mais elles
-se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant que
-le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient
-à dire. Le jour des noces fut l’endemain<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">68</a>: ils épousèrent;
-ils font grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus?
-Les lits se font: les trois pucelles de Marolles<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">69</a> se couchent,
-et les maris après. Celui de la plus grande, en la mignardant,
-lui met la main sus le ventre et partout; qui trouva
-incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas: qui lui fit
-souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il,
-les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout
-comptant: «Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la
-seconde, en la maniant, trouva que le ventre étoit un peu
-rond: «Comment, dit-il, la grange est pleine!—Battez
-à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit
-pas le fol<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">70</a>. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune
-lui dit: «Vous ne vous en égarerez pas sitôt.» Et trois.
-La nuit se passe; le lendemain elles se trouvèrent devant
-leur père; et chacune lui rapporta ce qui lui étoit advenu
-et ce qu’elle avoit répondu. <cite>Quæritur</cite><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">71</a> à laquelle des trois
-le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez,
-et ne sais si vous serez point des miens, qui suis
-d’avis qu’elles devoient toutes trois départir<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">72</a> les deux cents
-écus; ou bien, en avoir chacune deux cents, <cite>propter mille
-rationes, quarum ego dicam tantum unam, brevitatis
-causa</cite>; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont je vous en
-dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient de
-bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le
-fait. <cite>Ergo in tantum consequentia est, in barbara</cite><a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">73</a>, ou ailleurs.
-Mais cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai
-une question à propos de celle-ci: Lequel vous aimeriez
-mieux, être cocu en herbe ou en gerbe? Et ne répondez
-pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et ne
-l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose
-rare et de grand contentement, que d’épouser une pucelle.
-Eh bien! s’elle vous fait cocu après, le plaisir vous
-demeure toujours (je ne dis pas d’être cocu, je dis de l’avoir
-dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, mille avantages
-à cause d’elle. <cite>Pantagruel</cite><a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">74</a> le dit bien. Mais je ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous
-en laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez
-à dire.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="VI" id="VI">NOUVELLE VI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une remontrance
-qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.</p>
-
-<p>Il y eut jadis un roi de France<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">75</a>, duquel le nom ne se
-sait point au vrai, quant à cette affaire dont nous voulons
-parler. Tant y a qu’il étoit bon roi et digne de sa couronne.
-Il se rendoit fort communicatif à toutes personnes, et s’en
-trouvoit bien; car il apprenoit les nouvelles auprès de la
-vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute. Pour venir
-à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées
-de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit
-dissimulé, peur mieux entendre la vérité de toutes sortes
-d’affaires. Un jour, il voulut visiter son pays de Picardie
-en personne royale, portant toutefois sa privauté accoutumée,
-Étant à Soissons, il fit venir les plus apparents de la
-ville, et les fit seoir à sa table par signe de grande familiarité,
-les invitant et enhardissant à lui conter toutes
-nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi
-qu’il venoit à propos. Entre autres, il y en eut un qui se
-mit à conter devant le roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire,
-il est advenu, dit-il, naguère, en une de vos villes de Picardie,
-qu’un personnage de robe longue et de justice, lequel
-vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été as<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>sez
-longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé
-d’elle, print envie de se marier en secondes noces à une
-fille qui étoit belle, jeune et de bon lieu: non toutefois
-qu’elle fût sa pareille en biens, et moins encore en autres
-choses; car il étoit déjà plus de demi passé, et elle en la
-fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement qu’il
-n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">76</a>. Quand
-elle eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de
-ce monde, elle sentit que son mari ne la faisoit que mettre
-en appétit. Et combien qu’il la traitât bien d’habillements,
-de la bouche, de bonne chère, de visage et de paroles, toutefois
-cela n’étoit que mettre le feu auprès des étoupes; si
-bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs ce
-qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un
-ami, auquel elle se tint pour quelque temps; puis, ne se
-contentant de lui seul, en fit un autre, et puis un autre;
-de manière qu’en peu de temps ils se trouvèrent si bon
-nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres, entrant à
-heures dues et indues en la maison pour l’amour de la
-jeune femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de
-son honneur, pour entendre du tout<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">77</a> à ses plaisirs, ce
-pendant que son mari ne s’en avisoit pas, ou, par aventure,
-si bien; mais il s’armoit de patience, songeant en
-soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie qu’il
-avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille
-si jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de
-la ville en tenoient leurs comptes; dont les parents de lui
-se fâchèrent fort; l’un desquels ne se put plus tenir qu’il
-ne lui vînt dire, lui remontrant la rumeur qui en étoit; et
-que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser qu’il seroit de
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses parents
-et de gens de sorte<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">78</a>. Quand il eut entendu ce propos,
-il fit semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le
-cas le requéroit, c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie;
-et lui promit qu’il y mettroit ordre par tous les
-moyens à lui possibles. Mais quand il fut à part soi, il
-songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de sa puissance
-de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches
-n’en demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que
-la femme se dût garder par un respect de la vertu et par
-crainte de son déshonneur; autrement, toutes les murailles
-de ce monde ne la sauroient tenir, qu’elle ne fît
-une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de
-bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un
-homme tiendroit à bien peu de chose s’il dépendoit du
-fait d’une femme<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">79</a>. Ce qui le gardoit d’appréhender les
-matières trop avant. Toutefois, pour ne sembler être nonchalant
-de son inconvénient domestique, lequel étoit estimé
-si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un
-moyen, lequel seul il pensoit être expédient en tel cas:
-ce fut qu’il acheta une maison qui étoit joignante au derrière
-de la sienne, et des deux en fit une; disant qu’il vouloit
-s’accommoder d’une entrée et d’une issue par deux
-côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un
-huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser;
-duquel il fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia
-pas à faire faire une galerie bien propice pour les allants
-et venants. Cela ainsi apprêté, il choisit un jour de commodité
-pour inviter à dîner les principaux parents de sa
-femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils
-eurent dîné, avant que personne se levât de table, il se
-print à leur dire ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs
-et mesdames, vous savez combien de temps il y a
-que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai eu le loisir de
-connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit marier,
-d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi.
-Toutefois, quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut
-aller jusques au bout.» Puis, en se tournant vers sa femme,
-lui dit: «Ma mie, j’ai eu depuis peu de temps en çà des
-reproches de votre gouvernement, lesquels m’ont grandement
-déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens,
-qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir:
-chose qui est à votre grand déshonneur et au
-mien. Si je m’en fusse aperçu d’heure<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">80</a>, j’y eusse pourvu
-plus tôt. Si est-ce qu’il vaut mieux tard que jamais. Vous
-direz à ceux qui vous hantent que d’ici en avant ils entrent
-plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils
-pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que
-je leur ai fait faire, de laquelle voici demi-douzaine de
-clefs que je vous baille, pour leur en donner à chacun la
-sienne; et s’il n’y en a assez, nous en ferons faire d’autres;
-le serrurier est à notre commandement. Et leur dites
-qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus
-commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible.
-Car si vous ne vous voulez garder de mal faire, au moins
-ne pouvez-vous que le faire secrètement, pour empêcher
-le monde de parler contre vous et contre moi.» Quand la
-jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et en
-la présence de ses parens, elle commença à prendre ver<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>gogne
-de son fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur
-qu’elle faisoit à son mari, à ses parents, et à soi-même:
-dont elle eut tel remords, que, dès lors en là<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">81</a>, elle
-ferma la porte à tous ses amoureux et à ses plaisirs désordonnés;
-et depuis véquit avec son mari en femme de bien
-et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui
-étoit le personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà
-l’un des plus froids et des plus patients hommes de mon
-royaume: il feroit bien quelque chose de bon, puisqu’il
-sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui donna
-l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est
-de moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le
-voudrois honorer d’une immortalité. Mais le temps lui a
-fait le tort de supprimer son nom, qui méritoit bien d’être
-mis ès chroniques, voire d’être canonisé; car il a été vrai
-martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant bienheureux
-en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: <em>Amen</em>. Car
-un prêtre ne vaut rien sans clerc<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">82</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="VII" id="VII">NOUVELLE VII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au
-saint-père; et comme il s’en aida.</p>
-
-<p>Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur
-temps du monde, après que sa femme fut morte, eut envie
-de se faire d’Eglise; mais il ne savoit lire ni écrire
-que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire que pour argent
-on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que
-beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>familiers, lui demandant comment il se devoit gouverner
-en cet affaire. Lequel, après plusieurs propos débattus
-d’une part et d’autre, l’en réconforta, et lui dit que, s’il
-vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il allât à Rome; et
-qu’à grand’peine en auroit-il la raison<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">83</a> de son évêque,
-qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler les <em lang="la" xml:lang="la">a
-quocumque</em><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">84</a>; mais que le pape, qui étoit empêché à tant
-d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le
-dépêcheroit incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il
-verroit le pays, et que, quand il seroit retourné ayant été
-créé prêtre de la main du pape, il n’y auroit celui qui ne
-lui fît honneur, et qu’en moins de rien il seroit bénéficié<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">85</a>,
-et deviendroit un grand monsieur. Mon homme trouve
-ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule
-sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il
-déclara à son conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand
-je serai devant le pape, quel langage parlerai-je? il n’entend
-pas le normand, ni moi le latin; que ferai-je?—Pour
-cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car, pour
-être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de <em>Requiem</em><a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">86</a>,
-de <em>Beata</em><a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">87</a>, et du <em>Saint-Esprit</em>, lesquelles tu auras assez
-tôt apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler
-au pape, je t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que
-quand tu les auras dits devant lui, il croira que tu sois le
-plus grand clerc du monde.» Mon homme fut très-aise, et
-voulut savoir tout-à-l’heure ces trois mots. «Mon ami,
-lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le pape, tu
-te jetteras à genoux en lui disant: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancte Pater</em>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>Puis il te demandera en latin: <em lang="la" xml:lang="la">Unde es tu?</em> c’est-à-dire,
-<em>d’où êtes-vous?</em> Tu répondras: <em>De Normania</em>. Puis il te
-demandera: <em lang="la" xml:lang="la">Ubi sunt litteræ tuæ?</em> Tu lui diras: <em lang="la" xml:lang="la">In manica
-mea</em>. Et promptement, sans aucun délai, il commandera
-que tu sois expédié<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">88</a>. Puis, tu t’en reviendras.»
-Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura
-quinze ou vingt jours avec son homme, pour lui mettre
-ces trois mots de latin en la tête. Quand il pensa les bien
-savoir, il s’apprêta pour prendre le chemin de Rome; et
-en allant, ne disoit chose que son latin: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancte
-Pater. De Normania. In manica mea</em>. Mais je crois bien
-qu’il les dit et redit si souvent et de si grande affection,
-qu’il oublia le beau premier mot, <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancte Pater</em>; et,
-de malheur, il étoit déjà bien avant de son chemin. Si
-mon Normand fut fâché, il ne le faut pas demander; car
-il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son mot,
-et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit
-aller aux mûres sans crochet<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">89</a>; et si ne cuidoit point
-qu’il fût possible de trouver homme si fidèle enseigneur,
-et qui lui sût si bien montrer comme celui de sa paroisse,
-qui lui avoit apprins. Jamais homme ne fut si marri, jusques
-à tant qu’un samedi matin il entra en une église de
-la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il entendit
-que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en
-note: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancta Parens</em>. Et mon Normand d’ouvrir
-l’oreille: «Dieu soit loué et Notre-Dame!» dit-il. Il fut
-si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu de mort à vie. Et
-incontinent s’étant fait redire ces mots par un clerc qui
-étoit là, jamais depuis n’oublia <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancta Parens</em>, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit
-bien aise d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva
-à Rome. Et faut noter que, de ce temps-là, il n’étoit
-pas si malaisé de parler aux papes comme il est de présent.
-On le fit entrer devers le pape, auquel il ne failloit à faire
-la révérence, en lui disant bien dévotement: <em lang="la" xml:lang="la">Salve,
-Sancta Parens</em>. Le pape lui va dire: <em lang="la" xml:lang="la">Ego non sum mater
-Christi</em>. Le Normand lui répond: <em>De Normania</em>. Le pape
-le regarde et lui dit: <em lang="la" xml:lang="la">Dæmonium habes?</em>—<em lang="la" xml:lang="la">In manica
-mea</em>, répondit le Normand. Et en disant cela, il mit la
-main en sa manche pour tirer ses lettres. Le pape fut un
-petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">90</a> de sa
-manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura,
-et lui demanda encore en latin: <em lang="la" xml:lang="la">Quid petis?</em> Mais
-mon Normand étoit au bout de sa leçon, qui ne répondit
-meshui rien à chose qu’on lui demandât. A la fin, quand
-quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son cauchois<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">91</a>,
-ils se prinrent à l’arraisonner<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">92</a>; auxquels il donna
-bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village
-pour sa provision, et qu’il savoit beaucoup de bien,
-mais qu’il n’entendoit pas la manière d’en user.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="VIII" id="VIII">NOUVELLE VIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’assignation donnée par messire Itace<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">93</a>, curé de Bagnolet, à une belle
-vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.</p>
-
-<p>Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût
-grand homme de bien, docteur en théologie, <em>ergo</em> il étoit
-homme, <em>ergo</em> naturel par arguments pertinents, <em>ergo</em> ai<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>moit
-les femmes naturelles comme un autre; si bien que,
-voyant un jour une belle vendeuse de naveaux, simple et
-facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un peu
-en passant, lui demandant comment se portoit marchandise<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">94</a>,
-et si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il
-en aimoit fort le potage; à cette occasion, lui montra son
-<em>Joannes</em><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">95</a>, auquel commanda lui enseigner son logis, pour
-lui en apporter dorénavant, dont elle seroit bien payée,
-<em>et reliqua</em>, car il étoit charitable, et davantage respectif
-d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit.
-Elle lui promit d’y aller; et <em>Joannes</em>, par provision, en
-emporte sa fourniture, la payant au double par le commandement
-de son maître. La marchande de naveaux ne
-fait faute au premier jour de passer par devant le logis, et
-demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle
-vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir
-une libéralité honnête, laquelle fournie de la main
-dextre, il ne vouloit pas, selon que dit l’Évangile, que la
-main senestre en sentit rien; à l’occasion de quoi il assignoit
-la nuit prochaine. La jeune femme s’y accorde; le
-curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant,
-et commandant à <em>Joannes</em>, son <em lang="la" xml:lang="la">famulus</em>, de soi coucher de
-bonne heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure,
-quelque bruit, de ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser
-aucunement. Cependant le bon Itace se pourmène,
-descend, remonte, regarde par la fenêtre se cette marchande
-vient point: bref, il est réduit en semblable agonie
-que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de <cite>Roland
-furieux</cite><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">96</a>. Finalement, étant lassé de tant descendre et
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>monter par son escalier, s’assit en une chaire en sa chambre,
-ayant toutefois laissé la porte de son logis entr’ouverte
-pour recevoir la marchande, sans en faire ouïr aucun
-bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit
-plus grand, procédant de sa qualité, que des autres, à
-cause de la vie qui doit être exemplaire. Voici arriver la
-chalande<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">97</a>, qui monte droit en haut: «Bonsoir, monsieur,
-dit-elle.—Vous soyez la très-bien venue, m’amie, répondit-il.
-Vraiment! vous êtes femme de promesse et de
-tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement,
-survint un quidam, qui les surprend et s’écrie
-à la femme: «O méchante! je me doutois bien que tu allois
-en quelque mauvais lieu, quand tu te robois<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">98</a> ainsi
-sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à tour
-de bras commença à ruer sur sa draperie<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">99</a>, quand le bon
-Itace s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà!
-tout beau! (Et tout ce qui lui pouvoit venir en la tête et
-en la bouche comme à personne bien étonnée du bateau<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">100</a>.)—Comment,
-monsieur, réplique l’homme, subornez-vous
-ainsi les femmes mariées que vous faites venir de
-nuit en votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal
-faire suit les ténèbres et fuit la lumière!» La femme alors
-lui dit: «Mon mari, mon ami, vous n’entendez pas notre
-cas: le bon seigneur que voici, averti de notre pauvreté
-honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit
-faire une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit au<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>cune
-vaine gloire et ne vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et
-pource que nous couchons mal, en faveur de lignée et génération,
-il s’est résolu de nous donner son lit, que vous
-voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu
-pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à
-telle heure, pour les raisons que dessus. Pour ce, mon
-mari, passez votre colère, et, au lieu de faire ainsi l’olibrius<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">101</a>,
-remerciez messire Itace.» Adonc se print le mari
-à s’excuser grandement du péché d’ire envers son bon
-curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci.
-Cette bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement
-messire Itace, lequel étoit en voie d’être testonné<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">102</a>
-par ledit mari irrité, et en danger d’être scandalisé des
-voisins; chose qui eût été grandement énorme pour un
-homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles
-de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier
-les draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant
-l’escarmouche. Il monte après, défait le beau pavillon de
-sarges<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">103</a> de diverses couleurs qui y étoit, print sa charge du
-plus lourd fardeau, et sa femme, du reste, avec très-humbles
-actions de grâces. Eux ainsi départis, messire
-Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si
-facilement échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé,
-appelle <em>Joannes</em>, qui avoit assez ouï le bruit et entendu la
-plupart du jeu, auquel dit de mine fort fâchée: «<em>Aga
-famule!</em> le vilain, comme il a emboué ma paillasse de
-ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que
-de monter sur mon lit!» Le <em>Joannes</em>, voulant d’une
-part consoler son maître, et d’autre part étant fâché qu’il
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>n’avoit eu sa part au butin, lui dit: «<em lang="la" xml:lang="la">Domine</em>, vous savez
-le bon vieil latin: <em lang="la" xml:lang="la">Rustica progenies nescit habere
-modum</em>, c’est-à-dire, <em>oignez vilain, il vous poindra</em>. Si
-vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus
-céans, je les eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez
-maintenant fâché de voir votre chambre dégarnie sans
-l’aide de sergents.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="IX" id="IX">NOUVELLE IX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent
-promptement.</p>
-
-<p>Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies,
-et que ses facéties tiennent lieu en ce présent livre, il
-nous a semblé bon de lui donner pour compagnon un certain
-plaisant, des mieux nourris en la cour de son roi:
-et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer argent
-pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens,
-dont peu d’autres que lui se fussent avisés<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">104</a>. «L’un, dit-il,
-sire, est de faire votre office alternatif, comme vous en
-avez fait beaucoup en votre royaume: ce faisant, je vous
-en ferai toucher deux millions d’or, et plus.» Je vous
-laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y assistoient
-rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol
-en sa haute game<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">105</a>, lui demandèrent: «Eh bien! maître
-fol, est-ce tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer
-finances?—Non, non, répond le fol se présentant
-au roi; j’en sais bien un autre aussi bon et meilleur: c’est
-de commander, par un édit, que tous les lits des moines
-<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les
-deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le
-roi lui demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres
-moines quand on leur auroit ôté tous leurs lits?—Avec
-nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi, il y a beaucoup
-plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon
-eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit
-bien une demi-douzaine pour le moins: «Et croyez,
-disoit ce fol, qu’à cette fin les rois vos prédécesseurs, et
-autres princes, ont fait bâtir en beaucoup de villes les
-couvents des religieux vis-à-vis de ceux des religieuses.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="X" id="X">NOUVELLE X.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en servir, et
-de son clerc qui la lui essaya.</p>
-
-<p>Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant
-pas encore passé quarante ans, et avoit toujours été assez
-bon compagnon, dont il lui tenoit toujours, tellement
-qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre, et lui fâchoit
-d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de
-bonne emploite<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">106</a>. Toutefois, et nonobstant, il prenoit
-patience, et trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il
-pouvoit, faisant œuvre de charité, c’est à savoir: aimant
-la femme de son voisin comme la sienne; tantôt revisitant
-les procès de quelques femmes veuves et autres qui venoient
-chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où
-il en trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier.
-Mais quand il eut fait ce train par une espace de
-temps, il le trouva un petit fâcheux; car il ne pouvoit
-bonnement prendre la peine d’aguetter<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">107</a> ses commodités,
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer chez
-ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé.
-Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement.
-Parquoi il se délibéra d’en trouver une pour son
-ordinaire. Et lui souvint qu’à Arcueil, où il avoit quelques
-vignes, il avoit vu une jeune garse, de l’âge de seize
-à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une
-pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette
-garse étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle
-fût assez belle de visage. Si se pensa le procureur, que ce
-seroit bien son cas, ayant ouï autrefois un proverbe qui
-dit: <em>Sage ami, et sotte amie</em>. Car d’une amie trop fine,
-vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue toujours
-quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups
-quelque argent de sous l’aile<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">108</a>: ou elle veut être trop
-brave, ou elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble.
-Pour faire court, mon procureur, un beau temps
-de vendanges, alla à Arcueil et demanda cette jeune garse
-à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en avoit
-point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit
-bien, et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La
-vieille, qui entendit bien que vouloient dire ces paroles,
-n’en fit pas pourtant grand semblant, et lui accorda aisément
-de lui bailler sa fille, contrainte par pauvreté, lui
-promettant de la lui envoyer le dimanche prochain; ce
-qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle fut
-toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore
-vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui
-parloit encore de rien; mais alloit toujours chercher ses
-aventures, en la laissant un peu assurer. Et puis, il lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>vouloit faire faire des accoutrements, afin qu’elle eût
-meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc en sa
-maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car,
-au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner
-en la ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve,
-il commence à se faire avec elle, lui demandant d’ond elle
-étoit, et lequel il faisoit meilleur aux champs ou à la ville:
-«M’amie, dit-il, ne vous souciez de rien; vous ne pouviez
-pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez pas
-grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec
-lui. Or çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore
-dit pourquoi il vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais
-ma mère m’a bien dit que je le servisse bien, et que je
-retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je n’y perdrois
-rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit
-vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit
-tout ce que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé
-plus avant. M’amie, quand une jeune fille vient à la ville
-chez un procureur, elle se doit laisser faire au clerc tout
-ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est tenu de lui enseigner
-les coutumes de la ville, et les complexions de son
-maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement,
-les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni
-leur maître ne leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit
-au village.» Et le clerc le disoit de tel escient, que
-la pauvre garse n’eût osé faillir à le croire, quand elle
-oyoit parler d’apprendre à bien servir son maître. Et répondit
-au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une contenance
-toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!»
-disoit-elle. Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que
-son cas ne se portoit pas mal, vous commença à jouer avec
-elle; il la manie, il la baise. Elle disoit bien: «Oh! ma
-mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon clerc la<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
-vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit folle,
-pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la
-vous renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part:
-qu’il étoit aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble
-à toutes les heures que le clerc trouvoit sa commodité.
-Ce pendant que le procureur attendoit que la garse fût
-déniaisée, son clerc prenoit cette charge sans procuration.
-Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait accoutrer
-la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en meilleur
-point<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">109</a>, tant à cause du bon traitement que parce
-que les belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison
-qu’elle faisoit fourbir son bas), eut envie d’essayer
-s’elle se voudroit ranger au montoir<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">110</a>; et envoya par un
-matin son clerc en ville porter quelque sac; lequel, d’aventure,
-venoit d’avec Gillette de dérober un coup en passant.
-Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer
-avec elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la
-cotte. Elle lui rioit bien, car elle avoit déjà apprins qu’il
-n’y avoit pas de quoi pleurer; mais pourtant elle craignoit
-toujours avec une honte villageoise, qui lui tenoit encore,
-principalement devant son maître. Le procureur la serre
-contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre
-sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de
-fort près, la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire:
-«Oh! monsieur, je vous remercie, nous en venons tout
-maintenant, le clerc et moi.» Le procureur, qui avoit la
-brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans le noir<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">111</a>;
-mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit com<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>mencé
-de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le
-clerc eut son congé pour le moins.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XI" id="XI">NOUVELLE XI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">112</a>.</p>
-
-<p>Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont
-guère fines, vu que celles de la ville se laissent quelquefois
-abuser bien simplement. Vrai est qu’il ne leur advient
-pas souvent; car c’est ès villes que les femmes font
-les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux dire qu’il
-y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement
-belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon
-trafique<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">113</a>; mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre
-mois, qu’il ne lui fallût aller dehors pour ses affaires, la
-laissant pourtant enceinte seulement de trois semaines:
-ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui prenoit quelquefois
-défaillement de cœur, avec tels autres accidents qui prennent
-aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien
-voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme
-sa voisine, comme il avoit de coutume de hanter privément
-en la maison par droit de voisiné<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">114</a>: qui se print à
-railler avec elle, lui demandant comme elle se portoit en
-ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle se
-sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit
-pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que
-vous êtes ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle;
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>car la dena<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">115</a> Toiny m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme
-je me trouve, de son premier enfant.—Or, ce lui dit le
-sire André (sans toutefois penser grandement en mal, ni
-qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi,
-que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me
-doute que votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et
-qu’il y a encore quelque oreille à faire: sur mon honneur!
-prenez-y bien garde. J’ai vu beaucoup de femmes qui s’en sont
-mal trouvées, et d’autres, qui ont été plus sages, qui se
-sont fait achever leur enfant en l’absence de leur mari,
-de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère
-sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la
-jeune femme; il est allé en Bourgogne, il ne sauroit pas
-être ici d’un mois, pour le plus tôt.—M’amie, dit-il, vous
-n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura qu’une oreille;
-et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront
-qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque
-faute aux femmes grosses de leur premier enfant, les derniers
-en ont autant.» La jeune femme, à ces nouvelles,
-fut la plus fâchée du monde. «Eh mon Dieu! dit-elle, je
-suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en est avisé
-de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai,
-dit le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la
-mort. Pour l’amour de vous vraiment, je suis content de
-le vous achever, chose que je ne ferois pas si c’étoit une
-autre; car j’ai assez d’affaires environ les miens; mais je
-ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous fût advenu
-un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à
-la bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car
-il parloit brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire
-entendre qu’il faisoit beaucoup pour elle, et que ce fût
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>une corvée pour lui. Conclusion, elle se fit achever cet
-enfant, dont le sire André s’acquitta gentiment, non pas
-seulement pour cette fois-là, mais y retourna assez souvent
-depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit:
-«Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles
-arrière<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">116</a>, ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce
-dit le sire André, je n’en ferai qu’une; mais pensez-vous
-qu’elle soit si tôt faite? Votre mari a demeuré si longtemps
-à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut bien
-faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand
-une chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état,
-fut achevée cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors,
-sa femme lui dit en folâtrant: «Ma figue<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">117</a>! vous êtes un
-beau faiseur d’enfant! vous m’en aviez fait un qui n’eût
-eu qu’une oreille, et vous en étiez allé sans l’achever.—Allez,
-allez, dit-il, que vous êtes folle! les enfans se
-font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: demandez-le
-au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de
-vingt qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés,
-et que c’est la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille
-d’un enfant; et s’il ne la m’eût achevée, pensez que
-j’eusse fait un bel enfant!» Le mari ne fut pas trop content
-de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? dit-il:
-qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous!
-dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah!
-ah! dit le mari, est-il vrai! m’en avez-vous fait d’une
-telle?» Et Dieu sait de quel sommeil il dormit là-dessus!
-Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à l’achèvement
-de cette oreille, donna par fantaisie<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">118</a> plus de cent coups
-de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>ans, qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la
-première chose qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à
-ce sire André, auquel il dit mille outrages, le menaçant
-qu’il le feroit repentir du méchant tour qu’il lui avait fait.
-Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; car, quand il
-eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser pour
-une couverte<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">119</a> de Catalogue que lui donna le sire André;
-à la charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les
-oreilles de ses enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XII" id="XII">NOUVELLE XII.</a></h2>
-
-<p class="indent">De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme
-étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le
-procureur se vengea de Fouquet.</p>
-
-<p>Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs
-sous lui, entre lesquels y avoit un apprenti, fils d’un
-homme assez riche de la ville même de Paris, lequel l’avoit
-baillé à ce procureur pour apprendre le style<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">120</a>. Le
-jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à dix-sept
-ans, qui étoit bien affeté<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">121</a> et faisoit toujours quelque
-chatonnie<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">122</a>. Or, selon la coutume des maisons des procureurs,
-Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles,
-l’une étoit qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on
-tabutoit<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">123</a> pour connoître les parties que servoit son maître,
-et pour savoir qu’elles demandoient, pour le lui rapporter.
-Il y avoit un homme de Bagneux, qui plaidoit en Châtelet,
-et avoit prins le maître de Fouquet pour son pro<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>cureur,
-lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être
-servi, lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts;
-et venoit voulentiers un peu après midi, sus l’heure
-que les clercs dînoient ou achevoient de dîner; auquel
-Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il n’y prenoit point
-de plaisir à une telle heure; car il y alloit du temps pour
-lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec
-lui, tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât
-parler à son maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit
-qu’il dînoit quelquefois bien légèrement. Et son maître,
-d’une autre part, n’avoit pas grand respect à lui, car il
-l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, vingt fois et
-cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A l’une
-des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la
-porte, et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit
-assez au frapper. Quand il eut tabuté deux ou trois coups,
-Fouquet lui va ouvrir, et en allant s’avisa de jouer un tour
-de chatterie à son homme, qui vient, disoit-il, toujours
-quand on dîne; et se pensa comment son maître en auroit
-sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme,
-que dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il,
-pour mon procès.—Et bien! dit Fouquet, dites-moi que
-c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit le bon homme, il faut
-que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans moi.—Bien
-donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes
-ici.» Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet
-homme de Bagneux qui veut parler à vous.—Fais-le venir,
-dit le procureur.—Monsieur, dit Fouquet, il est devenu
-tout sourd; au moins il ouït bien dur: il faudroit
-parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh
-bien! dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet
-retourne au bon homme, et lui dit: «Mon ami, allez
-parler à monsieur; mais savez-vous que c’est? Il a eu<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
-un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et est quasi
-devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut;
-autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet
-s’en va voir s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en
-soi-même: «Nos gens ne parleront pas tantôt en conseil.»
-Ce bon homme entre en la chambre où étoit le procureur,
-le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!»
-si haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui
-dit encore plus haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que
-dites-vous?» Lors, ils entrèrent en propos de procès, et
-se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent été en un
-bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend
-congé de son procureur et s’en va. De là à quelques jours,
-voici retourner ce bonhomme; mais ce fut à une heure
-que par fortune Fouquet étoit allé par ville, là où son
-maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; et après avoir
-salué son procureur, lui demande comment il se porte.
-Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le
-bon homme, Dieu soit loué! vous n’êtes plus sourd au
-moins. Dernièrement que vins ici, il falloit parler bien
-haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu merci!»
-Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon
-ami, êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui
-étiez sourd.» Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit
-point été malade, et qu’il avoit toujours bien ouï, la grâce
-à Dieu. Le procureur se souvint bien incontinent que
-c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva bien de
-quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la
-ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de
-paume, qui n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il
-faisoit le plus des fois, quand on l’envoyoit quelque part.
-De quoi son maître étoit assez bien averti; et même l’y
-avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant bien qu’il y<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
-étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui demeuroit
-là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf
-tout prêt; et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand
-il sut que Fouquet pouvoit être bien échauffé à testonner
-la bourre<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">124</a>, il vint entrer au jeu de paume, et appelle Fouquet,
-qui avoit déjà bandé sa part de deux douzaines d’éteufs,
-et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi rouge: «Eh!
-mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade;
-et puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au
-sortir du jeu de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel
-il dit: «Mon compère, je vous prie, prêtez-moi
-quelque chemise pour ce jeune fils qui est tout en eau, et
-le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il en a
-bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.»
-Ils font entrer Fouquet en une arrière-boutique,
-et le font dépouiller au long du feu qu’ils firent allumer
-pour faire bonne mine. Et ce pendant, les verges s’apprêtoient
-pour le pauvre Fouquet, qui se fût bien voulentiers
-passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, on apporte
-ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre
-et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea!
-Fouquet, j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous
-point punais à cette heure? Sentez-vous bien le balai?»
-Et Dieu sait comment il plut sur sa mercerie<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">125</a>! Ainsi le
-gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne fait pas bon
-se jouer à son maître.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIII" id="XIII">NOUVELLE XIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un docteur en décret<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">126</a> qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit en quelle
-jambe c’étoit.</p>
-
-<p>Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller
-lire aux écoles<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">127</a>, rencontra une troupe de bœufs (ou la
-troupe de bœufs le rencontra), qu’un varlet de boucher
-menoit devant soi. L’un desquels quidam bœuf, comme
-M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit
-contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A
-l’aide! ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A
-ce cri s’amassèrent force gens, car il étoit bien connu,
-parce qu’il y avoit trente ou quarante ans qu’il ne bougeoit
-de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, pensoient qu’il fût énormément
-blessé. L’un le soutenoit d’un côté, l’autre d’un
-autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et
-entre ses hauts cris, il dit à son <em>famulus</em>, qui avoit nom
-Corneille: «Viens çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles,
-et leur dis que je suis mort, et qu’un bœuf m’a tué, et
-que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera
-pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées
-de ces nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent
-l’allèrent voir quelques-uns d’entre eux, qui
-furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et
-le barbier environ, qui avoit des bandeaux d’huiles, d’onguents,
-d’aubins d’œufs<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">128</a>, et tous les ferrements, en tel
-cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort,
-qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu
-la jambe à nu<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">129</a>, il ne trouva point de lieu entamé ni
-meurdri<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">130</a>, ni aucune apparence de blessure, combien que
-toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon ami,
-je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de
-la main, il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez,
-je suis mort!—Et où est-ce qu’il tous fait de plus de
-mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! ne le voyez-vous
-pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande
-où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier
-lui demandoit: «Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.»
-Bref, il ne s’y trouvoit rien. «Eh! mon Dieu!
-qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là où j’ai
-mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il
-faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre
-jambe; car je sais bien que le bœuf m’a heurté.» Il fallut
-déchausser cette autre jambe. Mais elle se trouva blessée
-comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend rien: allez
-m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve
-rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose;
-un bœuf m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal?
-Viens çà, Corneille; quand le bœuf m’a blessé, de quel
-côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la muraille?—Oui,
-<em>domine</em>, ce disoit le <em>famulus</em>.—C’est donc en cette jambe
-ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est
-avis que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que
-le bon homme n’étoit malade que d’appréhension, pour
-le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe
-en lui disant que cela suffiroit pour le premier appareil:
-«Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons
-quelque autre chose.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XIV" id="XIV">NOUVELLE XIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Comparaison des alquemistes<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">131</a> à la bonne femme qui portoit une potée de
-lait au marché<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">132</a>.</p>
-
-<p>Chacun sait que le commun langage des alquemistes
-c’est qu’ils se promettent un monde de richesse, et qu’ils
-savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble
-ne savent pas; mais à la fin, tout leur cas s’en va
-en fumée, tellement que leur alquemie<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">133</a> se pourroit plus
-proprement dire <em>art qui mine</em> ou <em>art qui n’est mie</em><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">134</a>. Et ne les
-sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui
-portoit une potée de lait au marché, faisant son compte
-ainsi: qu’elle la vendroit deux liards; de ces deux liards,
-elle en achèteroit une douzaine d’œufs, lesquels on mettroit
-couver et en auroit une douzaine de poussins; ces
-poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner;
-ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu
-et plus, dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle,
-qui deviendroient grands et en feroient une douzaine
-d’autres, qu’elle vendroit vingt sols la pièce, après les
-avoir nourris quelque temps: ce seroient douze francs,
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau
-poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit
-et feroit <em>hin</em>. Et en disant <em>hin</em>, la bonne femme,
-de l’aise qu’elle en avoit en son compte, se print à faire
-la ruade que feroit son poulain; et en ce faisant, sa potée
-de lait va tomber et se répandit toute. Et voilà ses œufs,
-ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son
-poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils
-ont bien fournayé<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">135</a>, charbonné, luté<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">136</a>, soufflé, distillé,
-calciné, congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne
-faut que casser un alambic pour les mettre au compte de
-la bonne femme.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XV" id="XV">NOUVELLE XV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi les
-alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.</p>
-
-<p>La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir
-au bout de leurs entreprises, tout le monde ne la sait
-pas; mais Marie<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">137</a> la prophétesse la met bien à propos et
-fort bien au long dans un livre qu’elle a fait de la grande
-excellence de l’art, exhortant les philosophes, et leur
-donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent point; et
-disant ainsi que la pierre<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">138</a> des philosophes est si digne et si
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences,
-elle a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque
-l’a, il les peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter,
-bafouer, tourmenter, emprisonner, gehener, martyrer.
-Bref, il en joue de l’épée à deux mains; et peut
-bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa fortune.
-Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection
-de cette pierre; et si connut, par inspiration divine, la
-grande et merveilleuse propriété d’icelle, qui étoit de contraindre
-les gobelins<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">139</a>, comme nous avons dit. Parquoi,
-aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de les faire venir. Mais
-il fit premièrement faire une cuve de cuivre, de merveilleuse
-grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le
-circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit
-quelque demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut
-point s’arrêter à peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus
-ronde, et la falloit ainsi grande pour faire ce qu’il en vouloit
-faire; et, par même moyen, fit faire un couvercle le
-plus juste qu’il étoit possible; et quand et quand<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">140</a>, et pareillement,
-fit faire une fosse en terre assez large pour
-enterrer cette cuve, et la fit caver<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">141</a> le plus bas qu’il put.
-Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu
-de cette sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde,
-grands et petits, commençant aux empereurs des quatre
-coins de la terre; puis fit venir les rois, les ducs, les
-comtes, les barons, les colonels, capitaines, caporaux,
-lancespessades<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">142</a>, soldats à pied et à cheval, et tous, tant
-qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un
-pour faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>leur commanda en la vertu susdite, qu’ils eussent tous à
-se mettre dedans cette cuve, laquelle étoit enfoncée dedans
-ce creux de terre. Les esprits ne surent contredire qu’ils
-n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret, et
-qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent
-qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle
-dessus, et le fit très-bien luter <em lang="la" xml:lang="la">cum luto sapientiæ</em>;
-et vous laisse messieurs les diables là-dedans; lesquels
-il fit encore couvrir de terre, jusqu’à ce que la fosse fût
-comble. En quoi, toute son intention étoit que le monde
-ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">143</a>,
-et que les hommes de là en avant<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">144</a> véquissent en paix
-et amour, et que toutes vertus et réjouissances régnassent
-sur terre. Et, de fait, soudainement après furent les
-hommes joyeux, contents, sains, gais, drus, hubis<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">145</a>,
-vioges<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">146</a>, allègres, ébaudis, galants, gallois, gaillards,
-gents, frisques, mignons, poupins<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">147</a>, brusques<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">148</a>. Oh!
-qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La
-terre apportoit toutes sortes de fruits, sans main mettre<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">149</a>;
-les loups ne mangeoient point le bestial<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">150</a>; les lions, les
-ours, les tigres, les sangliers, étoient privés comme moutons;
-bref, toute la terre sembloit être un paradis, ce
-pendant que ces truands<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">151</a> de diables étoient en basse fosse.
-Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps,
-ainsi que les règnes se changent, et que les villes se dé<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>truisent,
-et qu’il s’en réédifie d’autres, il y eut un roi,
-auquel il print envie de bâtir une ville. La fortune voulut
-qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu où étoient ces
-diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y faire
-entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque
-motte de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel
-quidam diablotin mit en l’entendement de ce roi de
-faire sa ville en cedit lieu, afin que ses compagnons fussent
-délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire cette
-ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable.
-Et, pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire
-les murailles; tellement que les pionniers cavèrent si bas,
-que l’un d’entre eux vint tout premier à découvrir cette
-cuve où étoient ces diables; lequel l’ayant ainsi heurtée,
-et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en fussent
-aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y
-eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor
-c’étoit! Eh Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh!
-que le ciel étoit bien lors envieux contre la terre! Oh!
-que les dieux étoient bien courroucés contre le pauvre
-genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est la
-langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible
-et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice,
-voilà que fait l’ambition, qui creuse la terre jusques aux
-enfers pour trouver son malheur, ne pouvant endurer son
-aise. Mais retournons à notre cuve et à nos diables. Le
-conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de ces bêcheurs
-de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle étoit
-épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût
-la connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre
-chose que ce qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût
-jamais imaginé qu’il y eût eu des diables dedans, quand
-même on ne pensoit plus qu’il y en eût au monde, vu le<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
-long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï parler? Ce roi
-se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient été infiniment
-riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon
-qu’ils eussent là enfermé une finance incroyable; et que
-les destins l’avoient réservé à être possesseur d’un tel bien,
-pour être le plus grand roi de la terre. Conclusion, il employa
-tant de gens qu’il en avoit, environ cette cuve. Et
-ce pendant qu’ils chamailloient<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">152</a>, ces diables étoient aux
-écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les
-tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès
-eût été fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">153</a>
-donnèrent tant de coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent,
-et quand et quand enlevèrent une grande pièce du couvercle,
-et firent ouverture. Ne demandez pas si messieurs
-les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris ils
-faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi
-et tous ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes
-diables devant et au pied. Ils s’en revont par le monde
-chacun en sa chacunière; fors que, par aventure, il y en
-eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir les régions
-et les pays changés depuis leur emprisonnement.
-Au moyen de quoi, ils furent vagabonds tout un temps,
-ne sachant de quel pays ils étoient, ne voyant plus le clocher
-de leur paroisse. Mais partout où ils passoient, ils
-faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur de les
-raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le
-temps jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent
-de toutes nouvelles. Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient,
-ils renversoient tout sens dessus dessous. Tout alloit
-par écueles; mais aussi les diables y étoient. De ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes
-s’appellent <em>philosophes</em> par excellence), d’autant que Salomon
-leur avoit laissé par écrit la manière de faire la
-sainte pierre, laquelle il avoit réduite en art, et s’en tenoit
-école comme de grammaire; tellement que plusieurs
-arrivoient à l’intelligence; attendu même que les vermeniers<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">154</a>
-ne leur troubloient point le cerveau, étant enclos,
-mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais
-tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette
-pierre, la première chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux
-fourneaux des philosophes, et les mettre en pièces. Et
-même trouvèrent façon d’effacer, d’egraffigner<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">155</a>, de rompre,
-de falsifier tous les livres qu’ils purent trouver de ladite
-science; tellement qu’ils la rendirent si obscure et si
-difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent, et
-l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en
-donna pas la puissance. Bien eurent-ils cette permission
-d’aller et de venir pour empêcher les plus savants de faire
-leurs besognes; tellement que quand il y en a quelqu’un
-qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que telle fois
-il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un
-diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de
-cette matière précieuse; et fait perdre en une heure toute
-la peine que le pauvre philosophe a prise en dix ou douze
-ans; de sorte que c’est à refaire; non pas que les pourceaux
-y aient été<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">156</a>, mais les diables qui valent pis. Voilà
-la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes
-<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>qui parviennent à leurs entreprises; non que la science
-ne fût aussi vraie qu’elle fut oncques, mais les diables
-sont ainsi ennemis de ce don de Dieu. Et parce qu’il n’est
-pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette grâce de la faire aussi
-bien que Salomon la fit oncques; de bonne aventure, s’il
-advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes, qu’il
-n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser,
-exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre,
-abîmer ces méchants gobelins, vermeniers, ennemis
-de nature et de toutes bonnes choses, qui nuisent
-ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous les
-hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur
-mettent mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en
-la tête; voire et eux-mêmes se mettent en la tête de ces
-vieilles sempiterneuses<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">157</a>, et les rendent diablesses parfaites.
-De là est venu que l’on dit d’une mauvaise femme
-qu’elle a la tête au diable.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XVI" id="XVI">NOUVELLE XVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit le
-truchement.</p>
-
-<p>Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la
-ville du Mans y avoit un avocat qui s’appeloit La Roche
-Thomas, l’un des plus renommés de la ville, combien que
-de ce temps-là y en eût un bon nombre de savants, tellement
-qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de
-l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit
-homme joyeux, et accordoit bien les récréations avec les
-choses sérieuses. Il faisoit bonne chère en sa maison; et
-quand il étoit en ses bonnes (qui étoit bien souvent), il latinisoit
-le françois, et francisoit le latin; et s’y plaisoit
-<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa chambrière
-aussi, laquelle il appeloit <em>pedissèque</em><a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">158</a>. Et quand
-elle n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas
-lui faire interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui
-disoit: «Grosse pécore arcadique, n’entends-tu point mon
-idiome?» De ces mots, la pauvre chambrière étoit étonnée
-des quatre pieds<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">159</a>, car elle pensoit que ce fût la plus
-grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit
-quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent
-levées du juc<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">160</a>. Mais elle trouva façon d’y remédier; car
-elle s’accointa de l’un des clercs, lequel lui mettoit par
-aventure l’intelligence de ces mots en la tête par le bas;
-et la secouoit, dis-je, la secouroit au besoin; car quand
-son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit que
-s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un
-jour de par le monde, il fut donné un pâté de venaison à
-La Roche Thomas; duquel ayant mangé deux ou trois
-lèches<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">161</a> à l’épargne<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">162</a> avec ceux qui dînèrent quand<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">163</a> lui,
-il dit à sa chambrière en desservant: «<em>Pedissèque, serve</em><a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">164</a>
-moi ce <em>farcime</em> de <em>ferine</em><a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">165</a>, qu’il ne soit point <em>famulé</em><a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">166</a>.» La
-chambrière entendit assez bien qu’il lui parloit d’un pâté;
-car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot de <em>farcime</em>; et
-puis, il le lui montroit. Mais ce mot de <em>famulé</em>, qu’elle
-retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant
-d’avoir bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à
-ce clerc, quand ils furent à part (lequel, d’aventure, avoit
-été présent au commandement du maître), pour lui demander
-l’exposition de ce mot <em>famulé</em>; mais le mal fut,
-que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui dit:
-«M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et
-puis, que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut,
-car jamais elle ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui
-eût fait. Elle met ce pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent
-pas comme on avoit fait à la première table; car
-ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y parut. Le lendemain
-La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en
-nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du
-Mans (qui ne s’appeloit pour lors que la <em>Salle</em>) et leur fit
-grande fête de ce pâté. Ils viennent, ils se mettent à table.
-Quand ce fut à présenter ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il
-avoit passé par bonnes mains. On ne sauroit dire si la <em>pedissèque</em>
-fut plus mal menée de son maître, d’avoir laissé
-<em>famuler</em> ce <em>farcime</em>, ou si ledit maître fut mieux gaudi<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">167</a>
-de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa
-chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si
-la chambrière fut plus marrie contre le clerc qui l’avoit
-trompée; mais, pour le moins, les deux ne durèrent pas
-tant comme le tiers; car elle fongna<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">168</a> au clerc plus d’un
-jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle ne lui
-prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut
-bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut
-contrainte d’appointer<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">169</a>, le dimanche matin, que tout le
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>monde étoit à la grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent
-ensemble ce qui étoit demeuré du jeudi, et raccordèrent
-leurs vielles comme bons amis. Advint un autre
-jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez
-un de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces
-quartiers-là de manger les uns avec les autres, et de porter
-son dîner et son souper; tellement que l’hôte n’est point
-foulé<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">170</a>, sinon qu’il met la nappe. La Roche Thomas, qui
-pour lors étoit sans femme, avoit fait mettre pour son dîner
-seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui apporta
-entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement:
-«Qu’est-ce que tu m’<em>afferes</em><a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">171</a> là, <em>pedissèque</em>?» Elle lui répondit:
-«Monsieur, c’est un poulet.» Lui, qui vouloit
-être vu magnifique, ne trouve pas cette réponse bonne, et
-la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa maison,
-qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «<em>Pedissèque</em>!»
-laquelle entendit bien à l’accent de son maître
-qu’elle auroit quelque leçon. Elle va incontinent quérir
-son truchement, pour assister à la lecture, et lui rapporter
-ce que son maître lui diroit; car il tançoit bien souvent
-en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas
-lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, <em>idiote</em>,
-<em>inepte</em><a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">172</a>, <em>insulse</em><a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">173</a>, <em>nugigerule</em><a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">174</a>, <em>imperite</em><a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">175</a> (et tous les
-mots du Donat<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">176</a>). Quand je dîne à la ville, et que je te
-demande que c’est que tu m’<em>afferes</em>, qui t’a montré à ré<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>pondre
-un poulet? Parle, parle une autre fois en plurier
-nombre, grosse <em>quadrupède</em>, parle en plurier nombre. Un
-poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La Roche Thomas!»
-La <em>pedissèque</em> n’avait jamais été déjeunée<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">177</a>
-de ce mot de <em>plurier nombre</em>; par quoi elle se le fit expliquer
-par son clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il
-est marri qu’aujourd’hui en lui portant son dîner, quand
-il t’a demandé que c’étoit que tu lui apportois, que tu lui
-aies répondu, <em>un poulet</em>; et il veut que tu dises <em>des poulets</em>,
-et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par <em>plurier
-nombre</em>, entends-tu?» la <em>pedissèque</em> retint bien cela. De
-là à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé
-dîner chez un sien voisin (ne sais si c’étoit chez le même
-de l’autre jour), sa chambrière lui porta son dîner. La
-Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que c’est
-qu’elle <em>afferoit</em>. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit
-incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des
-moutons.» Par cette réponse, elle apprêta à rire à toute la
-présence<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">178</a>: principalement quand ils eurent entendu
-qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en plurier nombre.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XVII" id="XVII">NOUVELLE XVII.</a></h2>
-
-<p class="indent">Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire son
-fils prêtre, qui n’avoit point de témoins<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">179</a>; et comment ledit cardinal se
-nomma Phelippot.</p>
-
-<p>Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de
-la maison de Luxembourg, lequel fut évêque du Mans<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">180</a>;
-<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>et se tenoit ordinairement sus son évêché: homme vivant
-magnifiquement; aimé et honoré de ses diocésains, comme
-prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit une certaine
-privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de
-tout le monde, et même étoit facétieux en temps et lieu;
-et s’il aimoit bien à gaudir, il ne prenoit point en mal
-d’être gaudi. Un jour, se présenta à lui une bonne femme
-des champs, comme il étoit facile à écouter toutes personnes.
-Cette femme, après s’être agenouillée devant lui, et
-ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement
-de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous
-despiése, sa voute gresse<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">181</a>; contre vous ne set pas dit: j’ai
-un fils qui a déjà vingt ans passés, ô révérence, et qui est
-assez grand; quer<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">182</a> il a déjà tenu un an les écoles de notre
-paroisse: j’en voudras ben faire un prêtre, si c’étoit le
-piésir de Dieu.—Par foi<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">183</a>, dit le cardinal, ce seroit bien
-fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit
-la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més
-en m’a dit que vous l’en pourriez bien récompenser (la
-bonne femme vouloit dire <em>dispenser</em>).» Le cardinal, prenant
-plaisir en la simplicité de la bonne femme, lui dit:
-«Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben, il
-n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh!
-monsieur, dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont
-vous m’entendez ben.... ce que les hommes portent.» Le
-cardinal, qui l’entendoit bien, lui dit: «Et qu’est-ce que
-les hommes portent? N’a-t-il point de chausses longues?—Bo,
-bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur, il
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à
-marchander avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler
-bon françois, mais il ne fut possible; car elle lui disoit:
-«Eh! monsieur, vous l’entendez ben; à qué faire
-me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin, elle lui
-va dire: «Agardez-mon<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">184</a>, monsieur; quand il étoit petit,
-il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">185</a>;
-tant qu’il a failli le sener (<em>sener</em>, en ce pays-là, est châtrer).
-Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de
-tous mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il
-ne laissera pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela
-s’entend. Que plût à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse
-n’en eussent non plus que lui!—Eh! monsieur, dit-elle,
-je vous remercie; il sera ben tenu de prier Dieu pour
-vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur, il y a encore
-un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous
-despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon,
-monsieur, je vous voudras ben prier; en m’a dit que les
-évêques pouvont ben changer le nom aux gens: j’ai un
-autre <em>hardeau</em> (ainsi appellent-ils aux champs un garçon;
-et une garce, une <em>hardelle</em>); ils ne font que se moquer de
-li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand
-il aira un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer
-ils crient après li <em>Phelipot, Phelipot</em>. Vous savez ben,
-monsieur, qu’il fâche ben aux gens quand les autres se
-moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit voute piésir,
-qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime
-s’appeloit en son nom <em>Philippe</em>. «Par foi! m’amie, dit-il,
-c’est mal fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y
-faut remédier. Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>ôterai point le nom de Philippe; car je veux qu’il le garde
-pour l’amour de moi: je m’appelle Philippe, m’amie, entendez-vous?
-Mais je lui donnerai mon nom, et je prendrai
-le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot;
-et qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi
-dire, et je vous donnerai congé d’en faire tirer une
-querimoine<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">186</a>; est-ce pas bien dit, m’amie? Voua ne serez
-pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En bonne
-foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur
-qu’à nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il
-vous doint bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La
-bonne femme s’en alla bien contente d’avoir eu ainsi
-bonne réponse de son évêque, et fit entendre à tous ceux
-de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et depuis, ledit
-seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de
-contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps,
-et disoit qu’il n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis
-souvent appelé; dont il ne se faisoit que rire, à la mode
-d’Auguste César, lequel gaudissoit voulentiers, et prenoit
-les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme tout commun
-de lui<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">187</a> et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel
-sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien
-à dire quant aux traits du visage; et le regardoit-on, par
-toute la ville, en grande singularité, pour la grande ressemblance
-d’entre l’empereur et lui; de quoi Auguste
-étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami, votre
-mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils,
-qui entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il,
-non pas ma mère, elle n’y fut jamais, que je sache, mais
-mon père assez de fois.» Et par là rendit à Auguste ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il n’étoit pas
-impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère
-d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le
-même empereur print encore sans déplaisir que Virgile<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">188</a>
-l’appelât <em>fils d’un boulanger</em>; parce qu’au commencement
-qu’il le connut, il ne lui faisoit donner que des pains pour
-tous présents, mais depuis il lui fit assez d’autres grands
-biens.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII">NOUVELLE XVIII.</a></h2>
-
-<p class="indent">De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva moyen
-de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame Pernette<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">189</a>.</p>
-
-<p>Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les
-universités de çà et de là les monts, se retira en sa ville,
-où il fut un temps sans se marier, se trouvant bien à son
-gré ainsi qu’il étoit, n’ayant point faute de telle sorte de
-plaisirs qu’il souhaitoit, et même de femmes (encore qu’il
-ne s’en treuve point à Paris de malheur!<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">190</a>), desquelles
-ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les
-ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se
-soucioit pas trop d’épouser femme, craignant ce maudit
-mal de cocuage; et n’eût été l’envie qu’il avoit de se voir
-père et d’avoir un héritier descendant de lui, il fût voulentiers
-demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit
-homme de discours<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">191</a>, pensa bien qu’il falloit passer par
-là (je dis par le mariage), et qu’autant valoit y entrer
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>de bonne heure comme attendre plus tard, se proposant
-qu’il ne faut pas se garder tant qu’on soit usé pour prendre
-femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus grande
-à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit
-en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières
-que les femmes inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit
-les allées et les venues que font les vieilles par les maisons,
-sous ombre de porter du fil, de la toile, des ouvrages, des
-petits chiens. Il savoit comme les femmes font les malades,
-comme elles vont en vendanges, comme elles parlent
-à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont
-faveur sous ombre de parentage. Et avec cela, il
-avoit lu Boccace<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">192</a> et Célestine<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">193</a>. Et de tout cela délibéroit de
-se faire sage; faisant les desseins en soi-même: «Je ferai
-le meilleur devoir que je pourrai, pour ne porter point les
-cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir viendra!» Et
-de cette empreinte<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">194</a>, se signa de la main droite, en se recommandant
-à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont
-il étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée,
-du meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y
-faillit de guère, car il la print jeune, belle, riche et bien
-apparentée. Il l’épouse, et la mène en sa maison paternelle.
-Or, il tenoit une femme avec soi assez âgée, qui avoit
-<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la maison,
-appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la
-présente à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant:
-«M’amie, je suis bien tenu à cette femme-ci: c’est
-ma mère nourrice. Elle a fait de grands services à mes
-père et mère et à moi après eux: je vous la baille pour
-vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur:
-vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea
-à dame Pernette de se tenir près de sa femme et
-de ne l’abandonner, sus les peines qu’il lui dit, et en quelque
-lieu qu’elle allât. La vieille lui promit sûrement
-qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant qu’il y a un méchant
-proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il est bien
-commun: <em lang="la" xml:lang="la">casta quam nemo rogavit</em><a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">195</a>. Je ne dis pas qu’il
-soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis
-bien qu’il n’est point de belle femme qui n’ait été priée,
-ou qui ne le soit tôt ou tard. «Ah! je ne suis donc pas
-belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc aussi?» dira celle-là.
-Eh bien! j’en suis content, je ne veux point de noise.
-Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de
-dire qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car,
-s’il est fin, il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné
-occasion et audience, elle n’eût pas été requise. Pour venir
-à mon conte, il advint qu’entre ceux qui hantoient en la
-maison de monsieur le marié (n’attendez pas que je le
-vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de
-Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau
-pour usiter et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études;
-auquel monsieur faisoit grande familiarité et bonne chère,
-parce qu’ils s’entre-étoient vus aux universités, et même
-<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>avoient été compagnons d’armes en plusieurs factions<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">196</a>.
-Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau,
-adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit
-bon œil, et lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens
-messages des yeux, ils s’entre-donnèrent signe de
-leurs mutuelles volontés. Or, le mari sachant que c’étoit
-de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux pieds<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">197</a>;
-mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement
-d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de
-l’honnêteté de son ami, et se contentant de la garde que
-faisoit dame Pernette. Beaufort, qui de son côté entendoit
-le tour du bâton<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">198</a>, voyant la grande privauté que lui faisoit
-le mari, et le gracieux accueil que lui faisoit la jeune
-femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien plus ouverte
-qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion,
-en devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer;
-d’autant qu’elle avoit été nourrie en maison d’apport<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">199</a> et
-qu’elle savoit suivre et entretenir toutes sortes de bons
-propos. A laquelle Beaufort, de fil en aiguille, se print à
-dire telles paroles: «Madame, il est assez aisé aux dames
-d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un serviteur;
-car elles ont toujours le cœur des hommes, encore
-qu’elles ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire
-entendre plus expressément l’affection et l’honneur que je
-porte à l’infinité de vos grâces; lesquelles sont accompagnées
-d’une telle gentillesse d’esprit, qu’homme n’y sau<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>roit
-aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur en
-bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils
-courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune,
-laquelle m’a été si favorable de me présenter un si digne et
-si vertueux sujet, pour avoir le moyen de mettre en évidence
-l’inclination que j’ai aux choses de prix et de valeur.
-Et, combien que je sois l’un des moindres de ceux
-desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré
-que vos grandes perfections, lesquelles j’admire,
-seront cause d’augmenter en moi les choses qui sont requises
-à bien servir. Car quant au cœur, je l’ai si bon et
-si affectionné envers vous, qu’il est impossible de plus;
-lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que
-vous ne serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion
-de vous demeurer perpétuellement serviteur.» La
-jeune dame, qui étoit honnête et bien apprinse, oyant ce
-propos d’affection, eût bien voulu son intention aussi facile
-à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine,
-assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel
-communément les femmes ont une crainte accompagnée
-d’une honte honnête), lui va répondre ainsi: «Monsieur,
-quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si n’aurois-je encore
-eu le loisir de songer à faire un autre ami que celui
-que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien,
-qu’il me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage,
-quand la fortune devroit venir sur moi pour mettre mon
-cœur en deux parts, j’estime tant de votre bon cœur, que
-vous ne voudriez être la première cause de me faire faire
-chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que
-vous m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant
-point en moi, et les rends au lieu dont elles viennent, qui
-est à vous. Mais pour mes autres défenses, voudriez-vous
-bien faire ce tort à celui qui se fie tant en vous, qui vous<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
-fait si bonne chère? Il me semble qu’un cœur si noble
-que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention
-que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez
-grandes, pour vous divertir d’une telle entreprise, quand
-vous l’auriez. Je suis toujours accompagnée d’une garde,
-laquelle, quand je voudrois faire mal, tient l’œil sus moi si
-continuel, que je ne lui saurois rien dérober.» Beaufort
-se tint bien aise quand il ouït cette réponse, et principalement
-quand il sentit que la dame se fondoit en raisons,
-dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les
-dernières, la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles
-Beaufort répondit sommairement: «Les trois
-points que vous m’alléguez, madame, je les avois bien
-prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent
-de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence
-et bon avis. Car, quant au premier, puisque l’amour est
-une vertu, laquelle cherche les esprits de gentille nature,
-il vous faut penser que quelque jour vous aimerez tôt ou
-tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de bonne
-heure vous receviez le service de celui qui vous aime
-comme sa propre vie, que d’attendre plus longuement à
-obéir au Seigneur, qui a puissance de vous faire payer
-l’usure du passé, et vous rendre entre les mains de quelque
-homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur
-en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est
-un point qui a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux
-qui savent que c’est que d’aimer. Car, pour l’affection que
-je vous porte, tant s’en faut que je fasse tort à celui qui
-vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, quand
-j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus
-grand signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon
-quand ils aiment une même chose. Vous entendez bien, si
-nous étions ennemis, lui et moi, ou si n’avions point de<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
-familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas l’opportunité de
-vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le bon vouloir
-que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que
-je vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez
-mourir en vous aimant. Quant au tiers, vous savez, madame,
-qu’à cœur vaillant rien n’est impossible. Avisez
-donc que c’est qui pourroit échapper à deux cœurs soumis
-à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir
-ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement
-son cas, qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et
-demeurèrent les affaires en tel point, que la jeune dame
-fut vaincue d’une force volontaire; si qu’il ne restoit plus
-qu’à trouver quelque bonne opportunité de mettre leur
-entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et autres;
-mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette
-gâtoit tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien
-tous ceux du gardien de la fille d’Inache<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">200</a>. Et puis, d’user
-de finesses que Beaufort avoit autrefois faites, il n’y avoit
-ordre, car le mari les savoit toutes par cœur. Toutefois il
-s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui lui sembla assez
-bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes entreprises
-d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un
-sien ami, jeune homme, marchand de draps de soie et encore
-non marié, demeurant en une maison que son père
-lui avoit naguère laissée au bout du pont Notre-Dame; et
-même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint,
-comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme,
-que le dieu d’amour conduisoit, partit de sa maison sur
-l’heure du sermon, pour aller ouïr un docteur<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">201</a> qui prê<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>choit
-à Saint-Jean en Grève, et qui avoit grand’presse;
-et le mari demeura en sa maison pour quelque sien affaire.
-Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire
-Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut
-jeté (selon que le mystère avoit été dressé) un plein seau
-d’eau, qui lui couvrait toute la personne; et fut jeté si à
-point, que tous ceux qui le virent cuidèrent bien que ce
-fut par inconvénient. «O lasse<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">202</a>! dit-elle, dame Pernette,
-je suis diffamée<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">203</a>! Eh! que ferai-je?» Le plus vite fut
-qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à
-dame Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma
-robe fourrée d’agneau crépée<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">204</a>; je vous attendrai ici chez
-le sire Henri.» La vieille y va; et la dame monte en haut,
-où elle trouva un fort beau feu, que son ami lui avoit
-fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se dévêtir,
-qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu:
-là où pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent
-assez bon loisir de bien faire avant que la vieille fût allée
-et venue, et prins robe et tous autres accoutrements. Le
-mari étant à la maison, entendit que dame Pernette étoit
-en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire sans
-lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il
-vient, et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire:
-«Que faites-vous ici? où est ma femme?» Dame Pernette
-lui conte ce qui lui étoit advenu, et qu’elle étoit venue
-quérir des habillements pour elle: «O de par le diable!
-dit-il, en fongnant<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">205</a>; voilà un tour de finesse qui n’étoit
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là.
-Je suis bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante
-heure pour faire un homme cocu. Allez-vous-en à elle, et je
-lui enverrai le reste par un garçon.» Dame Pernette y va;
-mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait une partie
-de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon
-l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour
-voir venir dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue,
-n’y connut rien; car combien que la jeune dame fût un
-petit en couleur, elle pensa que ce fût de la chaleur du
-feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne s’éteint pas
-pour l’eau de la rivière.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XIX" id="XIX">NOUVELLE XIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille; et du
-dîner qu’il donna à ses amis.</p>
-
-<p>Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de
-la douzaine<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">206</a>, plaidoit une cause devant M. le président
-Lizet<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">207</a>, naguère décédé<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">208</a>, abbé de Saint-Victor <em lang="la" xml:lang="la">prope muros</em><a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">209</a>.
-Et parce que c’étoit une cause d’importance, il
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>plaidoit d’affection; esquelles causes est toujours avis aux
-avocats, qu’ils ne sauroient trop expressément parler pour
-le profit des parties et pour leur honneur; et, pour ce,
-il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué, craignant
-(possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce
-qu’il ne faut pas craindre à Paris), de sorte que le président
-se levoit pour aller au conseil. L’avocat, ayant la
-matière à cœur, disoit: «Monsieur le président, encore
-un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit aux opinions
-de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire:
-«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la
-pareille<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">210</a>.» Quand le président entendit parler de <em>pareille</em>
-(pour laquelle honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure
-à écouter l’avocat tout à son gré, pour lui faire entendre
-qu’il vouloit bien faire quelque chose pour lui <em>à la
-pareille</em>. De quoi il fut bien ris. Et Dieu sait s’il eût voulu
-retenir sa <em>pareille</em>! Toutefois il dit ce qu’il vouloit dire.
-Et s’il gagna ou perdit <em>pour la pareille</em>, le conte n’en dit
-rien; mais bien dit que l’avocat dont est question portoit
-longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle,
-car assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat,
-toutefois ne plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son
-règne avoit été fait l’édit des Barbes<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">211</a>; lequel pourtant
-<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>n’avoit pas tenu longuement; car on suivoit la mode de
-cour, là où chacun portoit barbe indifféremment. Suivant
-propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat
-même plaidoit une autre cause (ledit seigneur président
-étant alors en ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer
-l’arrêt, y ajouta une queue, en disant: «Et quand
-et quand, et pareillement, Jaquelot<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">212</a>, vous ferez cette
-barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «<em>Pour la pareille.</em>»
-De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit
-été la première fois; car cette <em>pareille</em> étoit encore de
-fraîche mémoire. Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement,
-il n’eût jamais eu patience à M. le président,
-auquel il devoit cette <em>pareille</em>. Environ ce même temps,
-Jaquelot se trouva en compagnie de gens de bonne chère,
-faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là où
-ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que
-possible ne se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure,
-et qu’ils étoient tous familiers; desquels Chatelus se dispensa
-privément. Jaquelot, au départir, les convia à dîner,
-et appela encore quelques-uns de ses amis, qui dînèrent
-tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres un
-personnage<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">213</a> dont le nom est bien connu en France, tant
-pour son titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit
-été au déjeûner de Chatelus. Et, de sa part, je crois bien
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>qu’il se contentoit bien de chacun des traitements; car les
-hommes de respect prennent garde à la bonne chère<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">214</a> des
-personnes plus qu’à l’exquisition des viandes. Toutefois,
-par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Chatelus donne à déjeuner</div>
-<div class="line">A six, pour moins d’un carolus,</div>
-<div class="line">Et Jaquelot donne à dîner</div>
-<div class="line">A plus pour moins que Chatelus.</div>
-<div class="line">Après ce repas dissolu,</div>
-<div class="line">Chacun s’en va gai et fallot:</div>
-<div class="line">Qui me perdra chez Chatelus</div>
-<div class="line">Ne me cherche chez Jaquelot.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XX" id="XX">NOUVELLE XX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui venoit
-manger son dîner.</p>
-
-<p>Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit
-pour gagner sa vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa
-femme, qui lui avoit laissé une fille de l’âge de neuf à dix
-ans, se passoit du service d’elle, et n’avoit autre valet ni
-chambrière. Il faisoit sa provision le samedi de ce qu’il lui
-falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa petite
-potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit
-aussi bien de son ordinaire comme un plus riche du sien.
-Or, il se dit en commun langage, qu’il ne fait pas bon
-avoir voisin trop pauvre ni trop riche; car, s’il est pauvre,
-il sera toujours à vous demander, sans vous pouvoir secourir
-de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en subjétion,
-et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter
-de rien. Ce menuisier avoit pour voisin un
-<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>gentilhomme de ville; lequel étoit un petit trop grand seigneur
-pour lui, et tenoit grand train d’allants et venants<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">215</a>
-et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la chasse, il tenoit
-des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit pas
-sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre.
-Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">216</a>, qui
-entroit partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant;
-pain, chair, fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le
-pauvre menuisier en étoit le plus foulé, car il n’y avoit
-que la muraille entre le gentilhomme et lui: au moyen
-de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, et
-emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit
-cette astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit
-au feu, et en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout;
-dont bien souvent le pauvre Gillet étoit mal dîné: chose
-qui lui fâchoit fort, qu’après avoir travaillé toute la matinée,
-il fût desservi, avant se mettre à table. Et le pis
-étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en
-venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer
-ce lévrier, qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire
-grand bruit, avec une grosse limande<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">217</a> carrée en sa main;
-et le trouve qu’il étoit environ son pot, à tirer la chair
-qui étoit dedans. Il ferme la porte bien à point, et vous
-attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien, donna cinq
-ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y feignit
-point<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">218</a>. Et tout incontinent il laisse sa limande et print une
-houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>doigt, longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au
-lévrier, qui crioit à gueule ouverte, comme errené<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">219</a> qu’il
-étoit. Ce menuisier couroit après, avec sa houssine, dont
-il le frappoit toujours, et le poursuivit jusques en la rue
-en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si
-vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!»
-Faisant semblant qu’il ne l’avoit frappé que de la verge.
-Mais ç’avoit été d’une verge souple comme un pied de
-selle<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">220</a>, dont il avoit accoutré le lévrier; si que le gentilhomme
-ne mangea depuis lièvre de sa prise.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXI" id="XXI">NOUVELLE XXI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que deux
-fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.</p>
-
-<p>A Paris sus Seine trois bateaux y a<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">221</a>, mais il y avoit
-aussi un savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit
-sa loge près la Croix du Tiroir<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">222</a>; là où il refaisoit les souliers,
-gagnant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin
-surtout; et l’enseignoit voulentiers à ceux qui y alloient.
-Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il falloit qu’il en
-tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il fût
-bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout
-le voisiné<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">223</a>. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que
-deux fois, l’une quand il eut trouvé en une vieille mu<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>raille
-un pot de fer, auquel il y avoit grande quantité de
-pièces antiques de monnoie, les unes d’argent, les autres
-d’aloi<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">224</a>, desquelles il ne savoit la valeur. Lors il commença
-de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il ne songeoit plus
-qu’en ce pot de quincaille<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">225</a>. Il fantasioit<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">226</a> en soi-même:
-«La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni
-pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront,
-ou ils en voudront avoir leur part, et ne m’en
-bailleront pas la moitié de ce qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit
-de n’avoir pas bien caché ce pot et qu’on le lui dérobât.
-A toutes heures il partoit de sa tente<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">227</a>, pour l’aller
-remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais
-à la fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même:
-«Comment! je ne fais que penser en mon pot! Les gens
-connoissent bien, à ma façon, qu’il y a quelque chose de
-nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! il
-me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment,
-et le jette en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec
-ce pot. Une autre fois, il se trouva fâché contre un monsieur
-qui demouroit tout vis-à-vis de sa logette; au moins
-il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, lequel quidam
-monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au
-pauvre Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute,
-quand il tailloit son cuir, et regardoit comme il faisoit.
-Et aussitôt que Blondeau étoit allé dîner, ou en quelque
-part à son affaire, ce singe descendoit et venoit en la loge
-de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le cuir
-de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>coutume à tous les coups<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">228</a> que Blondeau s’écartoit: de
-sorte que le pauvre homme fut tout un temps qu’il n’osoit
-aller boire ni manger hors de sa boutique sans enfermer
-son cuir. Et si quelquefois il oublioit à le serrer,
-le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose
-qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe,
-par crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé,
-il délibéra de s’en venger, s’étant bien aperçu de la manière
-qu’avoit ce singe, qui étoit de faire en la propre sorte
-qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet,
-ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé du ligneul<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">229</a>,
-aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque
-carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme
-il lui avoit vu faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un
-tranchet, et le fit couper comme un rasoir. Et puis, à
-l’heure qu’il vit ce singe en aguet<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">230</a>, il commença à se mettre
-ce tranchet contre la gorge, et le mener et ramener, comme
-s’il se fût voulu égosiller<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">231</a>. Et quand il eut fait cela assez
-longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part de
-sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent
-à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau
-passe-temps qu’il n’avoit point encore vu faire. Il
-vint prendre ce tranchet, et tout incontinent se le met
-contre la gorge, en le menant et ramenant comme il avoit
-vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se
-print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe
-le gosier de ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il
-mourut avant qu’il fût une heure de là. Ainsi Blondeau
-fut vengé de son singe sans danger, et se remit à sa cou<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>tume
-première de chanter et faire bonne chère, laquelle
-lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse
-vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que
-s’en suit.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Ci-dessous gît en ce tombeau</div>
-<div class="line">Un savetier nommé Blondeau,</div>
-<div class="line">Qui en son temps rien n’amassa,</div>
-<div class="line">Et puis après il trépassa.</div>
-<div class="line">Marris en furent les voisins,</div>
-<div class="line">Car il enseignoit les bons vins.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XXII" id="XXII">NOUVELLE XXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin.</p>
-
-<p>Trois frères de maison avoient longuement demeuré à
-Paris, mais ils avoient perdu tout leur temps à courir, à
-jouer et à folâtrer. Advint que leur père les manda tous
-trois pour s’en venir; dont ils furent fort surpris; car ils
-ne savoient un seul mot de latin. Mais ils prindrent complot
-d’en apprendre chacun un mot pour leur provision.
-Savoir est, le plus grand apprint à dire: <em>Nos tres clerici</em><a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">232</a>.
-Le second print son thème sur l’argent, et apprint:
-<em lang="la" xml:lang="la">Pro bursa et pecunia</em><a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">233</a>. Le tiers, en passant par l’église,
-retint le mot de la grand’messe: <em lang="la" xml:lang="la">Dignum et justum est</em><a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">234</a>.
-Et là-dessus partirent de Paris, ainsi bien pourvus, pour
-aller voir leur père; et conclurent ensemble que, partout
-où ils se trouveroient, et à toutes sortes de gens, ils ne
-parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire
-estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or,
-<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>comme ils passoient par un bois, il se trouva que les brigands
-avoient coupé la gorge à un homme et l’avoient
-laissé là après l’avoir détroussé. Le prévôt des maréchaux
-étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois compagnons
-près de là où le meurdre<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">235</a> s’étoit fait, et où gisoit le corps
-mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent
-le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler
-le premier, va dire: «<em>Nos tres clerici.</em>—O ho! dit
-le prévôt: et pourquoi l’avez-vous fait?—<em>Pro bursa et
-pecunia</em>, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt, vous en
-serez pendus.—<em lang="la" xml:lang="la">Dignum et justum est</em>, dit le tiers.»
-Ainsi les pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût
-été que, quand ils virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent
-à parler le latin de leur mère<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">236</a>, et à dire qui ils
-étoient. Le prévôt, qui les vit jeunes et peu fins, connut
-bien que ce n’avoit pas été eux, et les laissa aller, et fit la
-poursuite des voleurs qui avoient fait le meurdre. Mais
-les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois
-pas.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXIII" id="XXIII">NOUVELLE XXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit montré<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">237</a>.</p>
-
-<p>Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques
-années à Paris, le manda quérir par le conseil de son
-curé. Quand il fut venu, le père, qui étoit jà vieux, fut
-joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer incontinent quérir
-monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son
-fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit:
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>«Vous soyez le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de
-vous voir. Or çà, dînons, et puis nous parlerons à vous.»
-Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le père dit au curé:
-«Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait venir
-de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura
-trois ans à cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien
-savoir s’il a proufité; mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille
-rien valoir. J’en voulois faire un prêtre: je vous prie,
-monsieur le curé, de l’interroger un petit pour savoir
-comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère,
-dit le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et
-sur-le-champ, et en la présence du bonhomme, fit approcher
-le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos régents de Paris sont
-grands latins. Que je voie comment ils vous ont apprins?
-Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien
-aise; mais dites-moi un peu en latin un <em>prêtre</em>; vous le
-devez bien savoir?» Le jeune fils lui répondit <em>sacerdos</em>.
-«Eh bien! dit le curé, ce n’est pas trop mal dit; car il est
-écrit: <em lang="la" xml:lang="la">Ecce sacerdos magnus</em>; mais <em lang="la" xml:lang="la">prestolus</em> est bien
-plus élégant et plus propre; car vous savez bien qu’un
-prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un <em>chat</em>.»
-(Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond
-<em lang="la" xml:lang="la">catus</em>, <em lang="la" xml:lang="la">felis</em>, <em lang="la" xml:lang="la">murilegus</em>. Le curé, pour donner à entendre au
-père qu’il savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris,
-dit au jeune fils: «Mon ami, je pense bien que vos régents
-vous ont ainsi montré; mais il y a bien un meilleur
-mot: c’est <em lang="la" xml:lang="la">mitis</em><a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">238</a>. Car vous savez bien qu’il n’est rien
-tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">239</a>
-quand on la manie, s’appelle <em lang="la" xml:lang="la">suavis</em>. Or çà, comment est-ce
-en latin, du <em>feu</em>?» L’enfant répond <em lang="la" xml:lang="la">ignis</em>. «Non, non,
-<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>dit le curé, c’est <em lang="la" xml:lang="la">gaudium</em>, car le feu réjouit. Ne voyez-vous
-pas comme nous sommes ici à notre aise auprès du
-feu? Or çà, de l’<em>eau</em>, comme s’appelle-t-elle en latin?»
-L’enfant lui dit <em lang="la" xml:lang="la">aqua</em>. «C’est mieux dit <em lang="la" xml:lang="la">abundantia</em>, dit
-le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante
-que l’eau. Or çà, un <em>lit</em>?» L’enfant dit <em lang="la" xml:lang="la">lectus</em>. «<em lang="la" xml:lang="la">Lectus!</em>
-dit le curé; vous ne parlez que le latin tout vulgaire, il
-n’y a enfant qui n’en dît bien autant. N’en savez-vous
-point d’autre?» L’enfant répond <em lang="la" xml:lang="la">torus</em>. «Encore n’y êtes-vous
-pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?»
-L’enfant dit <em lang="la" xml:lang="la">cubile</em>. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin,
-quand il n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un <em>lit</em>:
-«Jean, je vous le vois<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">240</a> dire, dit le curé; c’est <em lang="la" xml:lang="la">requies</em>,
-mon ami; pource qu’on y dort et qu’on y prend son repos.»
-Ce pendant que le curé l’interrogeoit ainsi avec ses
-<em>or çà</em>, le bonhomme de père ne faisoit pas guère bonne
-chère<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">241</a>, et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il
-avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui
-dit: «Non, non, compère, il n’a pas mal proufité; je
-sais bien qu’on lui a ainsi montré comme il dit; il ne répond
-pas trop mal; mais il y a latin et latin, dea! Je sais
-des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler à Paris.
-Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses
-qu’il ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il
-soit trois mois, je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.»
-Le jeune enfant cependant n’osoit pas répliquer, pource
-qu’il étoit craintif et honteux; mais il n’en pensoit pas
-moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit tuer un
-pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de
-père pour lui donner des charbonnées<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">242</a> et des boudins, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>lui manda qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent
-et dînèrent. Le jeune fils, qui avoit bien retenu le latin
-que lui avoit enseigné le curé, et qui avoit déjà songé la
-manière de le mettre en exécution pratique, s’étant levé
-de table de bonne heure, va gentiment prendre le chat, et
-lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le
-feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller
-ce chat, qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au
-cul. Le premier lieu où il se fourre, ce fut sous le lit du
-curé, là où le feu fut bientôt pris. Quand le jeune fils
-connut qu’il étoit temps d’adopérer<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">243</a> son latin, il s’en vint
-vitement au curé, et lui dit: «<em lang="la" xml:lang="la">Prestole, mitis habet gaudium
-in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis
-tuum requiem.</em>» Ce fut au curé à courir, voyant le feu
-déjà grand; et, par ce moyen, le jeune fils approufita le
-latin que lui avoit apprins M. le curé, pour lui apprendre
-à ne le faire plus infâme<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">244</a> devant son père.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XXIV" id="XXIV">NOUVELLE XXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.</p>
-
-<p>En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">245</a>
-Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois
-avoit été marié; et depuis que sa femme fut morte, pour
-mieux faire son devoir de prier Dieu pour elle, et aussi
-pour gagner une messe qu’elle avoit ordonné par son testament
-être dite en l’église parrochiale<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">246</a>, se voulut faire
-d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres
-et venoit à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit
-possible. Un jour de bonne fête, vint à Saint-Georges un
-gentilhomme, pour quelque affaire qu’il y avoit, et arriva
-entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit bonnement
-loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une
-basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre
-pour la lui dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous
-parlons, qui étoit prêt comme un chandelier<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">247</a>. Et combien
-qu’il ne sût que ses messes de <em>Requiem</em>, <em>de Notre-Dame</em>
-et <em>du Saint-Esprit</em>, toutefois il n’en faisoit jamais semblant
-de rien, de peur de perdre ses six blancs<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">248</a>. Il se vêt,
-il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien
-qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme
-n’y prenoit bonnement garde, étant empêché à
-dire ses Heures; jusqu’à ce que vint l’Évangile, lequel
-n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car il ne l’avoit jamais
-dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il
-étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui
-étoit cause que la crainte lui faisoit encore plus fourcher
-sa langue. Il disoit cet Évangile si pesamment, et trouvoit
-tant de mots nouveaux et longs à épeler, qu’il étoit contraint
-d’en laisser la moitié; et vous disoit à tous coups
-<em>Jesus</em>, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira à bien
-grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme,
-ayant noté la souffisance<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">249</a> de ce bon capelan<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">250</a>, le
-fit payer de sa messe, et dit à son homme qu’il le fît
-venir chez le curé pour dîner avec lui, quand la grand<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>’messe
-seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; car qui baille
-six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il lui
-donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En
-dînant, le gentilhomme vint en propos de la messe et du
-service du jour, et se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile
-du jour d’hui étoit fort dévotieux: il y avoit beaucoup
-de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit un peu regaillardi,
-tant pour la familiarité du gentilhomme que pour
-la bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà
-bien là où vous voulez venir, monsieur; mais je vous dirai,
-monsieur, il n’y a encore que trois ans que je suis prêtre,
-monsieur; je ne suis pas encore si bien stylé, monsieur,
-comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, monsieur.
-L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je
-ne l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre
-fois, comme il y en a beaucoup d’autres au messel<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">251</a>,
-monsieur, qui sont un peu mal aisés, monsieur. Mais
-quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, monsieur,
-de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles
-à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de
-faire la messe trop longue, monsieur; mais je dis <em>Jesus</em> au
-lieu, qui vaut mieux, monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme,
-messire Jean, vous avez bien cause d’avoir raison.
-Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr votre
-messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire
-Jean: <em lang="la" xml:lang="la">et ego cum vos</em>. Prou<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">252</a> vous fasse, monsieur, quand
-vous aurez affaire de moi, monsieur! je vous servirai aussi
-bien que prêtre, monsieur, de cette paroisse.» Et ainsi
-print congé, gai comme Pérot<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">253</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXV" id="XXV">NOUVELLE XXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De maître Pierre Fai-feu<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">254</a>, qui eut des bottes qui ne lui coûtèrent rien;
-et des copieux de la Flèche en Anjou.</p>
-
-<p>N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers
-un bon affieux de chiendent<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">255</a>, nommé maître Pierre
-Fai-feu, homme plein de bons mots et de bonnes inventions,
-et qui ne faisoit pas grand mal, fors que quelques
-fois il usoit des tours villoniques<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">256</a>; car, <em>pour mettre comme
-un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous
-laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien</em><a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">257</a>,
-et trouvoit fort bon le proverbe qui dit que <cite lang="la" xml:lang="la">tous biens sont
-communs, et qu’il n’y a que manière de les avoir</cite>. Il est
-vrai qu’il le faisoit si dextrement, et d’une si gentille fa<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>çon,
-qu’on ne lui en pouvoit savoir mauvais gré, et ne s’en
-faisoit-on que rire, en s’en donnant garde pourtant, qui
-pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours qu’il a faits
-en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires, afin
-que vous puissiez juger que les autres devoient valoir
-quelque chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si
-pressé de partir de la ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir
-de prendre des bottes. Comment, des bottes! il n’eut pas
-le loisir de faire seller son cheval; car on le suivoit un peu
-de près; mais il étoit si accort et si inventif, qu’incontinent
-qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon
-d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit
-dessus en son village, lui disant qu’il s’en alloit par
-là, et qu’il la laisseroit à sa femme en passant; et pource
-qu’il faisoit un peu mauvais temps, il entra en une
-grange, et en grande diligence fit de belles bottes de
-foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au
-moins talonne tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé
-et tout mal en point, qui n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont
-il se trouvoit tout peneux. Encore pour amender son marché<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">258</a>,
-en passant tout le long de la ville, où il étoit connu
-comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux (ainsi
-ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">259</a>) commencèrent
-à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils,
-il seroit bon à cette heure parler à vous; vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>êtes bien attrempé<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">260</a>.» L’autre lui disoit: «Maître Pierre,
-ton épée vous chet.» L’autre: «Vous êtes monté comme
-un saint Georges, à cheval sur une jument.» Mais, par-dessus
-tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes.
-«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous:
-les chevaux mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon
-M. Pierre étoit mené, qu’il ne touchoit de pied en terre<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">261</a>,
-et d’autant plus voulentiers se prenoient à lui, qu’il étoit
-celui qui gaudissoit les autres. Il print patience, et se
-sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand il fut un
-petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment
-il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient
-ainsi fait la bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que
-le temps et la nécessité lui présentoient pour se venger
-des cordouanniers, en attendant que Dieu lui donnât son
-recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute de bottes
-de cuir, il imagina une invention de se faire botter par
-les cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte
-(comme s’il n’eût guère bien connu la ville) s’il n’y avoit
-cordouanniers là auprès, faisant semblant d’être parti
-d’Angers en diligence, pour quelque affaire qu’il lui dit,
-et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni éperonner.
-L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à
-choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en
-quérir un, mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel,
-de bonne aventure, étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi
-bien lardé à sa venue. «Mon ami, dit maître Pierre, ne
-me feras-tu pas bien une paire de bottes pour demain le
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais
-je les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur,
-vous les aurez à telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh!
-mon ami, je t’en prie, dépêche-les-moi, je te
-paierai à tes mots<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">262</a>.» Le cordouannier lui prend sa mesure
-et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître
-Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier,
-faisant semblant qu’il n’avoit pas pu accorder
-avec celui qui étoit venu. Le cordouannier vint, auquel il
-dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui fît venir une paire de
-bottes pour le lendemain une heure devant le jour, et
-qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne
-lui faillît point, et qu’elles fussent <em>de bonne vache de
-cuir</em><a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">263</a>, et lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il
-avoit dit à l’autre. Après lui avoir prins la mesure, le
-cordouannier s’en va, et mes deux cordouanniers travaillèrent
-toute la nuit, environ<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">264</a> ces bottes, ne sachant rien l’un
-de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il envoya
-quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître
-Pierre se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui
-étoit faite comme un gant ou comme de cire, ou comme
-vous voudrez; car les bottes ne seroient pas bonnes de
-cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult bien faite.
-Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche,
-il fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami,
-tu me blesses! j’ai cette jambe un petit enflée d’une humeur
-qui m’est descendue dessus; j’avois oublié à te le
-dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon remède.
-Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai
-<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>plutôt une heure.» Quand le cordouannier fut sorti,
-maître Pierre se déchausse vitement la botte droite, et
-mande quérir l’autre cordouannier, et, ce pendant, fit tenir
-sa monture toute prête, et compta et paya. Voici venir
-le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre
-se fait chausser celle de la jambe gauche, laquelle se
-trouva merveilleusement bien faite; mais, à celle de la
-jambe droite, il fit telle fourbe comme il avoit fait à l’autre,
-et renvoie cette botte droite pour être élargie. Incontinent
-que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre reprend
-sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa
-jument, et va vie<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">265</a> avec ses bottes et des éperons, lesquels
-il avoit achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant
-de gens à un coup; et de piquer. Il étoit déjà à une lieue,
-quand mes deux cordouanniers se trouvèrent à l’hôtellerie,
-avec chacun une botte en la main, qui s’entre-demandèrent
-pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un, pour maître
-Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle le
-blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu
-te trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si
-est, si est, dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je
-pas bien?» Tandis qu’ils étoient à ce débat, l’hôte
-vint, qui leur demande que c’étoit qu’ils attendoient.
-«C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu, que je lui
-rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous
-attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est
-bien loin, s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers
-se trouvèrent camus<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">266</a>. «Et que ferons-nous
-de nos bottes?» se disoient-ils l’un à l’autre. Ils s’avisèrent
-de les jouer à belle condemnade<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">267</a>, parce qu’elles
-<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre
-échappe de hait<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">268</a>, qui étoit un petit mieux en équipage
-que le jour de devant.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXVI" id="XXVI">NOUVELLE XXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et la
-rendit au bout de neuf mois.</p>
-
-<p>Il y avoit en Avignon un tel averlan<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">269</a>. Je ne sais s’ils
-avoient été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu
-et lui; mais tant il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours
-l’un comme l’autre; et si n’étoient pas loin d’un même
-temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, lequel même usa
-en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, que
-nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme
-maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en
-Lorraine, le disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se
-tenoit jamais garni de rien, s’assurant en ses inventions,
-on pensoit qu’il se moquât. Quand il avoit un manteau,
-on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il avoit des
-bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et
-puis de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant
-il trouvoit de tout; tellement que, pour son voyage
-de Lorraine, il se trouva prêt petit à petit de tout ce qu’il
-lui falloit; fors qu’il n’avoit point de cheval. Mais, se fiant
-bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il se tenoit toujours
-botté comme un messager, se promenant par ci, par
-là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit
-sa proie, qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne
-fortune. Ceux qui le connoissoient lui disoient en riant:
-«Or çà, maître Arnaud, vous irez en Lorraine quand vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher en cette
-ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai
-quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire
-des gens; car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé
-à recouvrer, il l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra
-bien; car, quand il vit son appoint<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">270</a>, il s’en vint, environ
-les neuf heures du matin, devant le Palais, là où quelques
-missères<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">271</a> étaient entrés le matin pour les affaires de la
-légation<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">272</a>, lesquels sont quasi tous Italiens, qui sur une
-haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles
-personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il
-y en a toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais
-les attachent à quelque boucle contre la muraille, et s’en
-vont jouer ou ivrogner, en attendant qu’il soit heure de
-venir quérir leur maître. A l’heure susdite, maître Arnaud
-vit là quelques montures, parmi lesquelles y avoit
-une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres;
-laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne
-personne. Et voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche
-de cette haquenée, et, en la détachant, lui demanda si
-elle vouloit venir en Lorraine. Cette haquenée ne dit mot
-et se laisse détacher. Et mon homme, qui étoit légiste,
-prit à son proufit le brocard de droit<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">273</a>: <em lang="la" xml:lang="la">Qui tacet, consentire
-videtur</em>; et commença à mener cette haquenée par la
-bride, hors de la place du Palais, en tirant sur le pont<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">274</a>
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span><em>où j’ouïs chanter la belle</em>. Quand il se vit hors des yeux de
-ceux qui la lui avoient vu prendre, il monte habilement
-dessus, et devant<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">275</a>, à Villeneuve, qui est hors de la juridiction
-du pape; et de là pique le plus droit qu’il peut le
-chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses journées, à
-joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer
-de ses nouvelles à <em>misser Juliano</em>, qui fut bien
-ébahi, à l’issue du Palais, quand il ne trouva point sa haquenée,
-et encore plus quand il n’en oyoit point de nouvelles,
-un jour, deux jours, un mois, deux mois, trois
-mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter une
-mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant,
-maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et
-lui faisoit gagner son avoine. Au bout du terme des
-femmes grosses<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">276</a>, maître Arnaud, ayant dépêché ses affaires
-en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite
-haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement
-l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant
-quelque peu à Villeneuve pour boire un doigt. Sus le
-point de neuf heures, il se trouva devant le Palais, et vint
-attacher gentiment sa haquenée à la propre boucle, là où
-il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, de fortune<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">277</a>, <em>il
-magnifico misser</em><a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">278</a> étoit cette matinée au Palais, qui descendit
-tantôt après; et quand ce fut à monter dessus sa
-mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne
-à reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit
-fort à celle qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>taille et encore de harnois; lequel quidam harnois maître
-Arnaud n’avoit point changé: vrai est qu’il n’étoit pas si
-neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit fait servir ses
-trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer du premier
-coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">279</a>. Il appelle
-son garçon, qui avoit nom <em>Torneto</em>: «<em lang="it" xml:lang="it">Ven qua;
-vedi che questo mi par esser il cavallo, ch’io perdi l’an
-passato.</em>» Le varlet regarde cette haquenée; qui la trouvoit
-toute telle, excepté qu’elle n’étoit en si bon point;
-mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils songèrent
-tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre
-monsieur. Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus
-ils trouvoient que c’étoit elle. Et demeurèrent là tous
-deux, jusqu’à onze heures et plus; là où en raisonnant
-toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que personne
-ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit
-elle. <em>Misser Juliano</em> commanda à <em>Torneto</em> de la prendre
-et de la mener chez lui en l’étable; là où elle se rangea
-aussi proprement comme si elle n’en eût jamais bougé.
-Il la fit ramener le lendemain en la même place, pour voir
-si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit personne;
-donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque
-esprit qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps,
-maître Arnaud s’adresse à <em>misser Juliano</em>, lequel il trouva
-monté sur sa haquenée, et lui dit: «Monsieur, je suis fort
-aise de savoir que cette haquenée soit à vous; car assurez-vous
-qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un
-an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en
-alloit toute seule, et qu’un garçon la vouloit prendre.
-Mais, connoissant à sa façon qu’elle n’étoit pas sienne, je
-la lui ôtai, et la gardai un jour ou deux, sans pouvoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la menai jusqu’à
-Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois
-la cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu
-emmener par un garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme
-alloit après; et moi, sachant cela, je pique après
-lui, pour la lui rendre; mais je ne le pus jamais atteindre,
-car il alloit grand train pour atteindre son larron, et allai
-tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là où
-voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme,
-je la gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis
-revenu en cette ville, où je l’avois prinse, et y ai trouvé
-par quelqu’un de mes amis, qu’il se souvenoit l’avoir vue
-en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que ce fût à
-quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je
-l’ai fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle
-étoit la pût apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé
-d’ici à Nîmes, d’où je suis retourné depuis deux jours.
-Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné son maître<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">280</a>; car
-j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta toute la belle
-harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui
-disant: «<em lang="it" xml:lang="it">O valente huomo, io vi ringratio; io faceva
-conto de l’aver persa, ma Iddio hà voluto che sia casca
-in buona mano. Se voi havete bisogno di cosa che sia ne
-la possanza mia, io son tutto vostro.</em>» Messire Arnaud
-le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir l’Italien.
-Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours
-quelques tours de son métier, lesquels je vous raconterois
-voulentiers si je les savois, pour vous faire plaisir; mais je
-vous en dirai d’autres en récompense.</p>
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXVII" id="XXVII">NOUVELLE XXVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en guise d’une
-jeune.</p>
-
-<p>Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq
-ans ou environ; et avoit eu, entre autres, un palefrenier,
-nommé Didier, qui avoit pansé cette mule dix ou douze
-ans; et l’ayant assez longuement servi, lui demanda
-congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux,
-hantant néanmoins ordinairement en la maison de
-son maître, en se présentant à lui faire service, tout ainsi
-que s’il eût toujours été son domestique. Au bout de
-quelque temps, le conseiller, voyant que sa mule devenoit
-vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma mule;
-elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien
-qu’elle devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je
-une telle; mais regarde, je te prie, à m’en trouver
-quelqu’une. Il ne te faut rien dire, tu sais bien quelle il
-la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, j’en ai une en
-l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai
-pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous
-accorderons bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est
-bien parlé à toi,» dit le conseiller. Et suivant cette
-offre, il se fait amener cette mule, et ce pendant il baille
-la sienne vieille à Didier pour en trouver la défaite; lequel
-lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne,
-il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle
-fût encore bonne bête. Tandis<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">281</a>, son maître se servoit de
-celle qu’il lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son
-plaisir, et dit à Didier: «La mule que tu m’as baillée ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>m’est pas bonne; elle est par trop fantastique<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">282</a>. Ne veux-tu
-point m’en trouver d’autre?—Monsieur, dit le maquignon,
-il vient bien à point; car, depuis deux ou trois
-jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue
-main: ce sera bien votre cas. Et quand vous aurez monté
-dessus, s’elle ne vous est bonne, reprochez-le-moi.» Le
-maquignon lui amène cette belle mule au frein doré, qu’il
-faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte dessus,
-il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement,
-s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main,
-elle venoit au montoir le mieux du monde. Somme, il y
-trouvoit toutes les complexions de la sienne première; et
-attendu même qu’elle étoit de la taille, il appelle ce maquignon:
-«Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule?
-Elle semble toute faite<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">283</a> à celle que je t’ai baillée, et en a
-toute la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur,
-quand je la vis du poil de la vôtre et de la taille, il me
-sembla qu’elle en avoit les conditions, ou que bien aisément
-on les lui pourroit apprendre. Et pour cette cause,
-je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez bien.—Vraiment,
-dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais
-combien me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez
-que je suis vôtre, et tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre,
-il ne l’auroit pas pour quarante écus. Je la vous laisserai
-pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et donne trente
-écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII">NOUVELLE XXVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par Picquet
-au moyen d’une lamproie.</p>
-
-<p>Nous avons ci-dessus<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">284</a> parlé des copieux de la Flèche;
-lesquels on dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais
-homme n’y passoit qui n’eût son lardon. Je ne sais pas si
-cela leur dure encore; mais je dis bien qu’une fois un grand
-seigneur entreprint d’y passer sans être copié, et pensa d’y
-arriver si tard, et en partir de si bon matin, qu’il n’y auroit
-personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité,
-pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il
-étoit tout nuit quand il y arriva. Par quoi, étant le monde
-retiré, il ne trouva homme ne femme qui lui dît pis que
-son nom<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">285</a>. Et quand il fut descendu à l’hôtellerie, il fit
-semblant d’être un peu mal disposé, et se retira en sa
-chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit
-se passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au
-maître d’hôtel, que tout le monde fût prêt à partir le lendemain
-deux heures devant le soleil levant. Ce qui fut fait,
-et lui-même le premier levé; car il n’avoit aucune envie
-de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer sans être
-copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit
-à paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par
-la ville. Il marche jusqu’aux dernières maisons de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>Flèche, et pensoit bien avoir quitté tous les dangers, dont
-il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il y avoit une vieille
-accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint donner sa
-copie, en lui disant en son vieillois<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">286</a>: «Matin, matin, de
-peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être
-ainsi copié au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût
-été un roi, comme on dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait
-mauvais parti à la vieille damnée. Mais la plus saine partie
-croit qu’il n’étoit pas roi, encore que ceux de la Flèche se
-vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son lardon comme
-les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que
-<cite>les moqueurs sont souvent moqués</cite>, ceux de la Flèche en
-recevoient quelquefois de bonnes, comme celle que nous
-avons dite de maître Pierre Fai-feu; et encore leur en fut
-donnée une autre bonne par un qui s’appeloit Picquet.
-Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">287</a>, et la mit dans
-un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon de sa
-selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des
-trous<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">288</a> d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement
-qu’elle ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il
-lui fit seulement paroître la queue par dehors. Quand il
-fut auprès de la Flèche, cette lamproie, qui étoit bien vive,
-démenoit toujours la queue, tant qu’en passant par la
-ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle paroissoit
-toujours un peu davantage hors du bissac, et mes
-gens de se tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet
-passoit tout à son aise par la ville, comme s’il n’eût
-pas eu grand’hâte, pour toujours amasser des copieux davantage;
-lesquels sortoient des maisons et le suivoient,
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre
-ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus
-friands, qui s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">289</a>,
-disant l’un à l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.»
-Et Picquet ne faisoit pas semblant de les aviser<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">290</a>, fors
-quelquefois, comme si son cheval ne fût pas bien sanglé,
-il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. Quand il
-fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort;
-et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">291</a>
-à tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les
-vous mène un petit quart de lieue toujours après cette
-lamproie. Mais il y en eut deux qui se lassèrent de trotter,
-pource qu’ils étoient un petit peu chargés de cuisine<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">292</a>. Les
-deux autres tinrent bon, et furent bien aises que les deux
-s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en
-airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il
-n’avoit plus que deux laquais, lesquels étoient assez dispos
-de leurs personnes, il commence à piquer un peu plus
-fort, et encore un peu plus fort, et mes deux copieux après,
-tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande demi-lieue,
-toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur
-la lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie
-ne tomboit point; dont ils commencèrent à se fâcher;
-joint que Picquet, qui en avoit son passe-temps, se prenoit
-à rire, par les fois, si fort, qu’ils s’en aperçurent et
-virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un d’eux,
-pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, mon<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>sieur,
-votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne
-vers eux en leur disant: «Ah! ah! il la vous faut, la
-lamproie? Venez; venez, vous l’aurez; elle cherra tantôt.»
-Ces gens furent tout camus et dirent: «A tous les diesbes
-la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu sait
-comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent
-la fourbe, en leur demandant à quelle sauce
-ils la vouloient. Ainsi les gaudisseries retournent quelquefois
-sur les gaudisseurs.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXIX" id="XXIX">NOUVELLE XXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de Saint-Chelaut
-et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement
-décédé<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">293</a>, évêque du Mans: lequel se tenoit sus
-son évêché, studieux des choses de la nature, et singulièrement
-de l’agriculture, des herbes, et du jardinage.
-Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de juments,
-et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il avoit
-un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce
-qu’il aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de
-ses amis un âne, par grande singularité, qui étoit si beau
-et si grand, qu’on l’eût prins à tous coups pour un mulet;
-et même en avoit le poil. Avec cela, il alloit l’amble
-aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître d’hôtel voyant
-la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un des
-officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore
-<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>que ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des
-autres. Et à la fin, ledit âne demeura pour l’un des aumôniers,
-lequel on appeloit<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">294</a> Saint-Chelaut; ne sais si
-c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné ce soubriquet<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">295</a>,
-ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de son maître.
-Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait quelque
-imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que
-dis-je, un petit? J’entends un petit beaucoup; car, au
-moindre remuement qu’il eût senti faire, il gambadoit,
-il sautoit: et qui failloit à se tenir bien, il vous terrassoit
-son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut, qui n’étoit
-pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les
-coups étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque
-détour il voyoit une souche couchée le long du chemin,
-ou quand quelque homme se présentoit à la rencontre
-et au dépourvu<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">296</a>, ou quand il tomboit à Saint-Chelaut
-le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit
-tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût
-porté mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se
-fâchoit quand il voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand
-on saluoit Monsieur du Mans par les chemins, comme
-telles personnes sont saluées de tout chacun, cet âne, au
-maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers
-pays, comme si le diantre<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">297</a> l’eût emporté: et ne failloit
-point à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé,
-<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>ou en quelque tarte bourbonnoise<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">298</a>, de sorte qu’il étoit
-contraint de demeurer derrière, et n’aller point en troupe,
-pour éviter les inconvénients des salutations. Et, d’aventure,
-s’il rencontroit quelqu’un de connoissance par les
-chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin:
-«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez
-point.» Mais bien souvent, pour avoir passe-temps,
-on lui attitroit<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">299</a> des salueurs, qui lui faisoient de grandes
-révérences et barretades<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">300</a>, pour voir un peu cet âne en son
-avertin<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">301</a> faire ses gambades. Quelquefois Saint-Chelaut
-partoit devant, dont il avoit bien meilleur marché: premièrement,
-pour éviter le danger susdit; secondement,
-pour aller prendre un avantage de buvettes; spécialement
-les après-dîners, qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur
-pour dire la messe devant lui. Une fois donc de par
-Dieu, qu’il étoit en plein été, faisant grand’chaleur sus l’après-dîner,
-et que Monsieur attendoit le chaud à passer<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">302</a>,
-Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit solliciteur<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">303</a>
-dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite
-n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au
-logis, là où ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se
-rafraîchissant; et en attendant le train à venir, donnèrent
-ordre au souper. Mais, quand ils virent que Monsieur ne
-venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à souper de ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit,
-ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier,
-qui étoit venu quant et eux, et eux aussi quant et le cuisinier:
-et se firent bailler une petite chambre jacopine<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">304</a>,
-où ils couchèrent très-bien et très-beau, et commencèrent
-à jouer à la ronfle<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">305</a>. Tantôt voici Monsieur venir. Et quand
-ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés,
-ils les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois
-d’entre eux trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils
-dormoient, sans faire de bruit; et les trouvèrent en leur
-premier somme. Or, il faut noter que Saint-Chelaut étoit
-si maigre, que les os lui perçoient la peau; mais Croisé
-faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit,
-comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit
-si gras et si fafelu<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">306</a> qu’on l’eût fendu d’une arête. Que
-firent mes gens? Ils prindrent les chausses des deux dormants,
-les décousirent par moitié, et les mépartirent<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">307</a>
-l’une d’avec l’autre, rattachant la droite de l’une avec la
-gauche de l’autre, et la gauche avec la droite, le plus proprement
-qu’ils purent, et les remirent en leur place, et
-vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain
-qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter
-<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>à cheval; car il vouloit aller à la fraîcheur<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">308</a>. Et, sur ce
-point, l’un des pages qui savoit toute la trafique, car telles
-gens ne se trouvent jamais loin de toutes bonnes entreprises,
-vint frapper en grand’hâte à la porte de la chambre
-où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé, monsieur
-de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous
-pas vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut;
-et de prendre leurs vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut
-en eut bien meilleur compte que non pas monsieur
-Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans les
-chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée.
-Il se chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien
-auroit sauté un échalier<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">309</a>. Il monte à cheval sur son âne,
-et devant<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">310</a>. Mais Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la
-bonne chausse la première, quand ce vint à celle de Saint-Chelaut,
-le diable y fut; car elle étoit si étroite, qu’à
-grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il tiroit; mais
-il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse ne
-fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis,
-il n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets,
-et qui ont repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata
-tout; qui fut cause de le réveiller, et de le faire entrer en
-colère. «Que diable est ceci?» disoit-il. Il regarde à son
-cas de plus près, et connut que ce n’étoit pas sa chausse;
-et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa toute la jambe
-et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin, au moins,
-que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût
-moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce
-côté-là tout à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galo<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>pant
-après Monsieur, qui étoit déjà à une lieue de là. Et
-Dieu sait comment il fut ri de leurs jeux. Car quand ils
-furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit point de
-ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison
-de gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le
-fait comme il s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa
-chausse, et se mirent à les rabillecoutrer, tandis qu’on
-dînoit, qui fut en déduction de ce qu’ils avoient le soir
-soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais pour
-M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le
-pauvre Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit
-pas affaire de cela; et puis Croisé lui avoit rompu toute
-sa chausse. Ainsi la mauvaise fortune jamais ne vient,
-qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois avec elle, sire.
-Oui, oui, <em>cela est dedans Marot</em><a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">311</a>. Les uns me conseilloient
-que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour
-mieux faire valoir le conte; mais, étant bien informé que
-ce fut en été, je n’ai point voulu mentir; car, avec ce,
-qu’un conte froid n’est pas trouvé si bon, je me damnerois,
-ou pour le moins il m’en faudroit faire pénitence.
-Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi
-de dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je
-m’en rapporte à vous. Quant à moi, je passe outre.</p>
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXX" id="XXX">NOUVELLE XXX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient
-accroire qu’il voyoit.</p>
-
-<p>Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant
-du prévôt des maréchaux<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">312</a>, qu’on appeloit Coquillaire;
-homme qui faisoit bien un procès, et qui savoit
-bien la ruse du lieutenant Maillard<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">313</a>, lequel, un jour,
-ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux
-assez (mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa
-refroidir quelque temps en prison; puis, à heure choisie,
-le fait venir devant soi, et commença à faire le familier
-avec lui: «Vraiment, dit-il (tel, l’appelant par son nom),
-c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant votre
-évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége;
-ains vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez
-pas; mais je vous conseille que, d’ici en avant, vous vous
-retiriez ès lieux où se font les actes d’honneur. Vous êtes
-beau personnage et vaillant: vous devriez aller servir le
-roi; vous vous feriez incontinent connoître, et seriez pour
-avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser
-ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>de votre vie et vous déshonorer à jamais.» Incontinent le
-galant, qui se sentoit loué: «Monsieur, dit-il, je ne suis
-pas maintenant à connoître que c’est du service du roi;
-j’étois bien devant Pavie quand il fut prins<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">314</a>, dessous la
-charge du capitaine Lorge<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">315</a>, et depuis me trouvai à la
-suite de M. de Lautrec<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">316</a> à Milan<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">317</a> et au royaume de Naples.»
-Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le
-vous faisoit pendre haut et court avec sa tonsure et lui
-apprenoit que c’étoit de servir le roi. Coquillaire savoit
-bien faire cela et semblables choses, et voyoit assez clair
-dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux de la
-tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne
-lui falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir
-le nez aussi long que la vue<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">318</a>, ou la vue aussi longue que
-le nez; car il n’y avoit pas beaucoup à dire de l’un à l’autre.
-Advint qu’un jour l’évêque du Mans, allant visiter par
-son diocèse, le voulut voir en passant, pource qu’il le connoissoit
-bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par là;
-il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit
-tombée sur ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt,
-dit l’évêque, comment vous trouvez-vous?—Monsieur,
-dit-il, il y a un mois ou davantage que je suis ici.—Vous
-avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment
-en êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère
-<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>que je m’en porterai mieux, le médecin m’a dit que je
-vois<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">319</a>.» Pensez que c’étoit un fin homme de se rapporter
-au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se rapportoit pas
-si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait propre,
-comme il faisoit au médecin pour le sien.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXI" id="XXXI">NOUVELLE XXXI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli de
-Maine-la-Juhés.</p>
-
-<p>En la ville de Maine-la-Juhés<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">320</a>, au bas pays du Maine,
-c’est ès limites de ce bon pays de Cydnus<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">321</a> y avoit un bailli,
-<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>homme de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit
-de beaucoup de gentillesse, et avoit en sa maison quelques
-animaux apprivoisés. Entre lesquels étoit un renard, qu’il
-avoit fait nourrir petit; et lui avoit-on fait couper la
-queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">322</a>. Ce renard étoit
-fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé la nature
-en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit
-de renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à
-beaucoup de gens qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement
-il sembloit, à sa mine, que quelquefois il s’efforçât
-de parler en son plaisant renardois<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">323</a> qu’il jargonnoit. Et
-quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec la
-chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine,
-vous eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il
-savoit aussi bien quand M. le bailli devoit faire un banquet,
-à voir les gens de là dedans tous empêchés<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">324</a>, et principalement
-le cuisinier. Il s’en alloit chez les poulaillers,
-et ne failloit point à apporter connils, chapons, pigeons,
-perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit si finement,
-que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous
-fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien.
-Toutefois il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il
-commença à se faire connoître des poulaillers, et des autres
-à qui il déroboit les gibiers; mais pour cela, il ne s’en
-soucioit guère; car il trouvoit toujours nouvelles finesses,
-les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils conspirèrent
-de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement,
-pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur
-de la ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>le surprendre de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit
-aller quêter, entroit, tantôt par le soupirail de la cave,
-tantôt par une fenêtre basse, tantôt par une lucarne; tantôt
-il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans chandelle,
-et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des inventions
-d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa
-proie. O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le
-tuer, qu’il étoit tout auprès à écouter la conspiration, pensant
-en soi-même: «Tu ne me tiens pas!» On lui tendoit
-quelque gibier en belle prinse; et là-dessus le poulailler
-veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">325</a> dessus,
-pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme
-si c’eût été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais
-tandis qu’on veilloit. Mais l’homme n’eût su si tôt avoir
-les yeux clos pour sommeiller, que mon Hère ne croquât
-le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques trébuchets
-ou repoussoirs<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">326</a>, il s’en savoit garder, comme si lui-même
-les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si
-vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre
-expédient, sinon tenir leur gibier serré en lieu où le
-Hère ne pût atteindre. Encore, pour cela, il ne laissoit
-pas d’en trouver toujours quelqu’un en voie; mais c’étoit
-peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie pour
-n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier;
-partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne,
-comme il souloit. Et pour ce, tendant déjà sur
-l’âge, il devint soupçonneux, et lui fut avis qu’on ne tenoit
-plus de compte de lui. Et peut-être aussi qu’on ne
-lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est
-grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il com<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>mença
-à devenir méchantement fin; et se print à manger
-les poulailles de la maison de son maître. Et quand tout
-étoit couché, il s’en alloit au juc<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">327</a>, et vous prenoit tantôt
-un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se doutoit
-point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la
-fouine; mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent,
-il y alla tant de fois, qu’une petite garce qui
-couchoit au bûcher, pour l’honneur de Dieu, s’en aperçut,
-qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur tomba
-dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli
-que le Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se
-trouvoit partout, pour écouter ce qu’on disoit de lui: et
-avoit de coutume de ne perdre guère le dîner et le souper
-de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne chère,
-et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de
-rôti. Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les
-poules de la maison, il lui changea de visage; tant qu’une
-fois en dînant, que le Hère étoit là derrière les gens en
-tapinois, monsieur le bailli va dire: «Que dites-vous de
-mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la justice,
-avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï
-cela, connut qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui;
-et n’attendit pas les trois jours à passer qu’il ne se bannît
-de lui-même; et s’enfuit aux champs avec les autres renards.
-Pensez que ce ne fut pas sans faire la meilleure dernière
-main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire
-à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville,
-il avoit apprins à parler bon cagnesque<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">328</a>, et les façons
-des chiens aussi; et alloit à la chasse avec eux, et, sous
-ombre de compérage, trompoit les pauvres renards sau<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>vages,
-et les mettoit en la gueule des chiens. Dont les renards
-se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec
-eux; et ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique,
-et s’excusa en partie, et en partie aussi leur demanda
-pardon; et puis il leur fit entendre qu’il avoit le moyen
-de les faire vivre aises comme rois, d’autant qu’il savoit
-les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y falloit
-aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles
-et le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien
-pour un temps; car il les mettoit ès bons lieux, où ils
-trouvoient de butin assez. Mais le mal fut qu’il les voulut
-trop accoutumer à la vie civile et compagnable<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">329</a>, leur
-faisant tenir les champs et vivre à discrétion; de sorte
-que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient
-les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un
-de mes compères les renards. Mais cependant le
-Hère se sauvoit toujours; car il se tenoit à l’arrière-garde,
-afin que, tandis que les chiens étoient après les premiers,
-il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais dedans
-le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et
-quand les chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons,
-et les contraignoit de sortir, afin que les chiens
-courussent après, et qu’il se sauvât. Mais le pauvre Hère
-ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la fin; car d’autant
-que les paysans savoient bien qu’il étoit cause de tous
-les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que
-lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous
-une bonne fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent
-toutes les paroisses d’alentour, qui députèrent
-chacune un marguillier pour aller demander secours aux
-gentilshommes du pays; les priant que, pour la commu<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>nauté,
-ils voulussent prêter quelques chiens, pour dépêcher<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">330</a>
-le pays de ce méchant garniment<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">331</a> de renard. A quoi
-voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent
-bonne réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart
-d’entre eux, long-temps avoit qu’ils en cherchoient leurs
-passe-temps sans y avoir pu rien faire. En somme, on mit
-tant de chiens après, qu’il y en eut pour lui et ses compagnons,
-lesquels il eut beau mordre et harasser; car,
-quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât,
-quelque bon corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie,
-et fut traîné, acculé en un coin de terrier, à force de creuser
-et de bêcher: car les chiens ne le purent jamais faire
-sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur jouât toujours
-quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il leur
-parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement
-qu’il y fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère
-fut prins et amené ou apporté tout vif en la ville du Maine,
-où fut fait son procès. Et fut sacrifié publiquement pour
-les voleries, larcins, pilleries, concussions, trahisons,
-déceptions, assassinements, et autres cas énormes et tortionnaires
-par lui commis et perpétrés; et fut exécuté en
-grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme
-au feu, parce qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde
-pour le plus mauvais garçon de renard que la terre
-porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs gens de
-bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de
-belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit
-dommage qu’il mourût un renard de si bon entendement.
-Mais, à la fin, ils ne furent pas les maîtres, quoiqu’ils
-missent la main aux armes pour lui sauver la vie; car il
-<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà comment
-n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin
-de compte.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXII" id="XXXII">NOUVELLE XXXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier
-d’étuves qui faisoit le brave.</p>
-
-<p>Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï
-parler de maître Jean du Pontalais<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">332</a>, duquel la mémoire
-n’est pas encore vieille, ne des rencontres, brocards et
-sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des beaux jeux qu’il
-jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un cardinal,
-en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient
-bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi,
-dis-je cette-là, quand il en faisoit un million de meilleures?
-Mais j’en puis bien dire encore une ou deux. Il y avoit un
-barbier d’étuves qui étoit fort brave<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">333</a>, et ne lui sembloit
-point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât en
-esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre
-comme frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">334</a>,
-n’ayant que le rasoir en la main, disoit à ceux
-qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, que c’est que d’esprit.
-Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que vous
-me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent
-ne ami que j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>sot, je ne fusse pas où je suis.» Et s’il étoit bien content
-de sa personne, il vouloit que l’on tînt encore plus grand
-compte de lui. Ce que connoissant maître Jean du Pontalais,
-en faisoit bien son proufit, l’employant à toutes heures
-à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il vouloit;
-car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui
-sût mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais
-honneur, disoit Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu.
-Et puis, on me demande qui étoit cettui-là qui jouoit un
-tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! Lors je dis votre
-nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon ami,
-vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne
-faut qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier
-étoit glorieux. Et, de fait, il devint si fier, qu’homme
-n’en pouvoit plus jouir. Et même il dit un jour à maître
-Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y a, Pontalais? Je
-n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez à tous
-les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque
-belle moralité, où il y ait quelques grands personnages,
-comme rois, princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours
-le plus apparent lieu qui soit.—Vraiment, dit maître Jean
-du Pontalais, vous avez raison, et le méritez. Mais que ne
-m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute d’avis, que je
-n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en
-contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières
-du monde, où je vous ferai tenir la plus belle place de
-l’échafaud<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">335</a>. Et pour commencement, je vous prie ne me
-faillir dimanche prochain, que je dois jouer un fort beau
-mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde la Majeur<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">336</a>.
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, dit le
-barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi
-seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le
-lendemain. Quand ce vint le jour des jeux<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">337</a>, mon barbier
-se représenta en son trône avec son sceptre, tenant la meilleure
-majesté royale que fit oncques barbier. Maître Jean
-du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour la donner
-bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même
-faisoit voulentiers l’entrée<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">338</a> des jeux qu’il jouoit, quand le
-monde fut amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud,
-et commença à parler tout le premier, et va dire:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Je suis des moindres le mineur,</div>
-<div class="line">Et si n’ai targe ni écu;</div>
-<div class="line">Mais le roi d’Inde la Majeur</div>
-<div class="line">M’a souvent ratissé le cu.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre
-la braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu
-de telle sorte, que le roi d’Inde ne devoit quasi point parler,
-seulement tenir bonne mine; afin que, si le barbier
-se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; et Dieu sait
-s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">339</a> jouer le roi,
-et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On
-dit du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à
-un autre; mais quiconque en soit l’auteur, il est assez
-joli. C’étoit un monsieur le curé<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">340</a>, lequel, un jour de
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>bonne fête, étoit monté en chaire pour sermoner, là où il
-étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, quand il se
-trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit
-des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous,
-disoit-il, que ce soit de moi? On en trouve peu qui
-soient dignes de monter en chaire; car, encore qu’ils
-soient savants, si n’ont-ils pas la manière de prêcher. Mais
-à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; et si
-sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le
-doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la
-grammaire, il y en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique,
-il y en a ici dedans; si tu veux de la philosophie,
-je n’en crains docteur qui soit en la Sorbonne; et si n’y a
-que trois ans que je n’y savois rien, et toutefois vous
-voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à
-qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais,
-qui avoit à jouer cette après-dînée-là quelque chose de
-bon, et qui connoissoit assez ce prêcheur pour tel qu’il
-étoit, faisoit ses montres<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">341</a> par la ville. Et, de fortune, lui
-falloit passer par devant l’église où étoit ce prêcheur.
-Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner le
-tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église;
-et le faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès
-pour faire taire ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses
-jeux. Mais c’étoit bien au rebours; car tant plus il faisoit
-de bruit, et plus le prêcheur crioit haut. Et se battoient
-Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne faillir pas),
-à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on
-aille faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne
-n’y alloit; sinon que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour
-aller voir maître Jean du Pontalais, qui faisoit toujours
-battre plus fort son tabourin. Quand le prêcheur vit qu’il
-ne se taisoit point, et que personne ne lui en venoit rendre
-réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que
-personne ne se bouge; je reviendrai à cette heure.»
-Quand il fut au carrefour tout échauffé, il va dire à Pontalais:
-«Hé! qui vous fait si hardi de jouer du tabourin
-tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et lui dit:
-«Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue
-du tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant,
-print le couteau de son famulus qui étoit auprès de lui,
-et fit une grand’balafre à ce tabourin avec ce couteau; et
-s’en retournoit à l’église pour achever son sermon. Pontalais
-print son tabourin et courut après ce prêcheur, et
-s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">342</a>, le lui
-affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur,
-tout en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour
-remontrer l’injure qui lui avoit été faite, et comment la
-parole de Dieu étoit vilipendée. Mais le monde rioit si
-fort, lui voyant ce tabourin sur la tête, qu’il ne sut meshui
-avoir audience; et fut contraint de se retirer, et de
-s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas le fait
-d’un sage homme de se prendre à un fol.</p>
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII">NOUVELLE XXXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large.</p>
-
-<p>Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne
-voulenté, qu’on appeloit la Fourrière<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">343</a>, laquelle fuyoit quelquefois
-la cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier.
-Mais le plus du temps elle étoit à Paris; car elle s’y
-trouvoit bien, d’autant que c’est le paradis des femmes,
-l’enfer des mules et le purgatoire des solliciteurs. Un jour,
-elle étant audit lieu, à la porte du logis où elle se retiroit,
-va passer un gentilhomme par là devant, accompagné
-d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès
-de ladite dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il,
-si j’avois une telle monture pour cette nuit, je ferois un
-grand pays d’ici à demain matin.» La dame Fourrière ayant
-entendu cette parole du gentilhomme, qu’elle trouvoit à
-son gré, car il étoit dispos, dit à un petit poisson d’avril<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">344</a>
-qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce gentilhomme
-que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que
-tu ne saches où il entrera; et fais tant que tu parles à
-lui, et lui dis que la dame qu’il a tantôt vue à la porte
-d’un tel logis se recommande à sa bonne grâce, et que,
-s’il la veut venir voir à ce soir, elle lui donnera la collation
-entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme accepta
-le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à
-la dame qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre
-que les deux logis n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le
-<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>gentilhomme ne faillit pas à l’assignation, et trouva madame
-la Fourrière qui l’attendoit. Elle le reçut gracieusement
-et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble un
-temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit
-le lit proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme
-s’alla coucher, selon l’accord fait entre les parties,
-et madame la Fourrière auprès de lui. Le gentilhomme
-monta à cheval et commença à piquer, et puis repiquer.
-Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses,
-depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne
-heure pour s’en aller; et laissa sa monture en l’étable.
-Le lendemain, ou quelque peu de jours après, la Fourrière,
-qui avoit toujours quelque commission par la ville,
-vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui disant:
-«Bonjour, monsieur de Deux et As<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">345</a>.» Le gentilhomme
-s’arrêta en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu!
-madame, si le tablier eût été bon, j’eusse bien fait
-ternes<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">346</a>.» Et ayant su le nom d’elle, le jour de devant
-(car elle étoit femme bien connue), lui dit: «Madame la
-Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il
-est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que
-vous eussiez si petit train<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">347</a>.» Bien assailli, bien défendu.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p><h2><a name="XXXIV" id="XXXIV">NOUVELLE XXXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit
-caucher<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">348</a>.</p>
-
-<p>Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de
-sa maison pour quelque temps, print le loisir de venir
-voir sa femme, laquelle étoit jeune, belle et en bon point;
-et pour y être plus tôt, il print la poste environ de deux
-journées de sa maison; là où il arriva sus le tard, et que
-sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle; laquelle
-fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie,
-s’attendant qu’elle auroit son petit picotin<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">349</a> pour
-le fin moins; mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva
-si las et si rompu de la course, que, quelque caresse qu’elle
-lui fît, il ne se put mettre en devoir, et s’endormit sans
-lui rien faire; dont il s’excusa vers elle, lui disant: «Ma
-mie, dit-il, le grand amour que je vous porte m’a fait
-hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long
-du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame
-ne trouva pas cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien
-qu’une femme trouve plus mauvais (et non sans cause)
-que quand l’homme la met en appétit sans la contenter.»
-Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux,
-après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient
-<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>qu’elle prenne quelque soudaine disposition de l’accepter,
-et que lui se trouve surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant,
-ou par trop grande affection, ou par crainte, ou
-par quelque autre inconvénient, jamais depuis il n’y recourra,
-si ce n’est par grande adventure. Toutefois la dame
-print patience, moitié par force et moitié par ciseaux<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">350</a>;
-et n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin
-d’auprès monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une
-heure ou deux qu’il se voulut lever, en s’habillant, il se
-met à une fenêtre qui regardoit sus la basse-cour; et madame
-à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit une
-poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de
-fois, mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit
-faire, s’en fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq,
-qu’il est lâche! il y a une heure qu’il est à muguetter cette
-poule, et ne lui peut rien faire; il ne vaut rien: qu’on
-me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui répond:
-«Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru
-la poste toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en
-parla plus, sachant bien que c’étoit à lui à qui ces lettres
-s’adressoient.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXV" id="XXXV">NOUVELLE XXXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du curé de Brou<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">351</a>, et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.</p>
-
-<p>Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été
-nommé curé de Briosne<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">352</a>, a fait tant d’actes mémorables
-<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>en sa vie, que qui les voudroit mettre par écrit, il en feroit
-une légende plus grande que d’un Lancelot ou d’un
-Tristan<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">353</a>. Et a été si grand bruit de lui, que quand un
-curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue
-au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet
-honneur pour leur curé de Pierre-Buffière<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">354</a>, mais le curé
-de Brou l’a emporté à plus de voix, et duquel je réciterai
-ici quelques faits héroïques, laissant le reste<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">355</a> pour ceux
-qui voudront un jour exercer leur style à les décrire tout
-du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit unes choses
-et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne
-trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses
-prédécesseurs: comme les <em>Antiennes</em>, les <em>Respons</em>, les
-<em>Kyrie</em>, les <em>Sanctus</em> et les <em>Agnus Dei</em>. Il les chantoit souvent
-à sa mode; mais surtout ne lui plaisoit point la façon
-de dire la Passion à la mode qu’on la dit ordinairement
-par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car quand
-Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate,
-il le faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et
-quand c’étoient les Juifs ou quelque autre, il parloit si
-bas, qu’à grand’peine le pouvoit-on ouïr.</p>
-
-<p>Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son
-chemin à Châteaudun pour y aller faire ses fêtes de Pâques,
-passa par Brou le jour du Vendredi-Saint, environ
-les dix heures du matin; et voulant ouïr le service, s’en
-<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit. Quand se
-vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit retentir
-l’église quand il disoit: <em lang="la" xml:lang="la">Quem quæritis?</em> Mais quand
-c’étoit à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus
-bas qu’il pouvoit. Et en cette façon continua la Passion.
-Cette dame, qui étoit dévotieuse, et pour une femme étoit
-bien entendue en la sainte Écriture et notoit bien les cérémonies
-ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette manière
-de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée.
-Elle en voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui
-en sembloit. Elle l’envoya quérir après le service fait,
-pour venir parler à elle. Quand il fut venu, elle lui dit:
-«Monsieur le curé, je ne sais pas où vous avez apprins à
-officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le peuple
-doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service,
-il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela,
-madame? dit le curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit
-une Passion tout au contraire de bien. Quand Notre-Seigneur
-parle, vous criez comme si vous étiez en une halle;
-et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous parlez
-doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce
-à vous à être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit
-de votre bénéfice, et vous feroit-on connoître votre faute.»
-Quand le curé l’eut bien écoutée: «Est-ce cela que me vouliez
-dire, madame? ce lui dit-il. Par mon âme! il est bien
-vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de gens qui
-parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je
-pense aussi bien savoir mon office comme un autre, et
-veux que tout le monde sache que Dieu est aussi bien
-servi en cette paroisse selon son état qu’en lieu qui soit
-d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres curés chantent
-la Passion tout autrement; je la chanterois bien
-comme eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
-appartient-il à ces coquins de Juifs de parler aussi haut
-que Notre-Seigneur? Non, non, madame, assurez-vous
-qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître, et le
-sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse
-comme ils entendront.» Quand cette bonne dame
-eut connu l’humeur de l’homme, elle le laissa avec ses opinions
-bigearres<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">356</a>, et lui dit seulement: «Vraiment, monsieur
-le curé, vous êtes homme d’esprit, on le m’avoit bien
-dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI">NOUVELLE XXXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et comment
-il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.</p>
-
-<p>Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et
-cinq ans, laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce!
-dont il étoit souvent mis à l’office<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">357</a>, et en payoit l’amende.
-Mais, pour cela, son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il
-lui défendit une fois d’avoir chambrières, qu’elles n’eussent
-cinquante ans pour le moins: le curé en print une de
-vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant bien que
-c’étoit <em lang="la" xml:lang="la">error pejor priore</em>, lui défendit qu’il n’en eût point
-du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il
-en fit semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et
-de bonne chère, il trouvoit toujours des moyens assez
-pour apaiser son évêque; lequel même passoit par chez
-lui; car il lui donnoit de bon vin, et le fournissoit quelquefois
-de compagnie françoise<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">358</a>. Un jour, l’évêque lui
-manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui;
-<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>mais qu’il ne vouloit que viandes légères, pource qu’il
-s’étoit trouvé mal les jours passés, et que les médecins les
-lui avoient ordonnées pour lui refaire son estomac. Le
-curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et incontinent
-s’en va acheter force courées<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">359</a> de veau et de mouton, et les
-mit toutes cuire dedans une grande oulle<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">360</a>, délibéré d’en
-festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière,
-pour la défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il?
-Tandis que le souper de son évêque s’apprêtoit, et environ
-l’heure qu’il savoit que ledit seigneur devoit venir,
-il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en va porter un faix
-de drapeaux<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">361</a> à un douet<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">362</a> qui étoit sur le chemin par où
-devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux genoux,
-avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave
-ses drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">363</a>
-comme une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir:
-ceux de son train qui alloient devant vinrent à découvrir
-de loin mon curé de Brou, qui lavoit sa buée, et, en haussant
-le cul, montroit parfois tout ce qu’il portoit. Ils le
-montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le
-curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand
-il le vit, il fut le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en
-devoit rire ou s’il s’en devoit fâcher. Il s’approcha de ce
-curé, qui battoit toujours à tour de bras, faisant semblant
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé, que fais-tu
-ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur,
-vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive!
-dit l’évêque; es-tu devenu buandier? est-ce l’état d’un
-prêtre? Ah! je te ferai boire une pipe d’eau en mes prisons,
-et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi, monsieur?
-dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de
-chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car
-je n’ai plus de linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque.
-Va, va, tu en auras une. Mais que souperons-nous?—Monsieur,
-vous souperez bien, si Dieu plaît: ne vous
-souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce
-fut à souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta
-d’entrée que ces courées bouillies. Auquel l’évêque dit:
-«Qu’est-ce que tu me bailles ici? Tu te moques de moi.—Monsieur,
-dit-il, vous me mandâtes hier que je ne
-vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes
-sortes de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles
-alloient toutes au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé
-ces courées, qui sont demourées sus l’eau, ce sont les plus
-légères de toutes.—Tu ne valus de la vie rien, dit l’évêque,
-ne ne vaudras. Tu sais bien les tours que tu m’as
-faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois adresser.»
-Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le
-souper, et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter;
-et traita bien son évêque, qui s’en trouva bien.
-Après souper, il fut question de jouer une heure au flux<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">364</a>;
-puis l’évêque se voulut retirer. Le curé, qui connoissoit
-sa complexion, avoit apprêté un petit tendron, pour son
-<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>vin de coucher<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">365</a>; et d’autre côté, aussi à tous ses gens chacun
-une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient
-chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va,
-retire-toi; curé, je me contente assez bien de toi pour cette
-fois. Mais sais-tu qu’il y a? J’ai un palefrenier qui n’est
-qu’un ivrogne: je veux que mes chevaux soient traités
-comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé n’oublie
-pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au
-lendemain, et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter
-force juments, et en peu de temps il en trouva
-autant qu’il lui en falloit; lesquelles il va mettre à l’étable
-auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux de hennir,
-de ruer, de tempêter environ<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">366</a> ces juments; c’étoit un
-triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé
-étriller sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses
-chevaux, entend ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable,
-et s’y en va le plus soudainement qu’il peut, pour
-y donner ordre; mais ce ne put jamais être sitôt, que l’évêque
-n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, l’évêque
-voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit
-à se tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer
-pour rien, mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur,
-dit le palefrenier, c’étoient des juments qui étoient
-avec les chevaux.» L’évêque, songeant bien que c’étoient
-des tours du curé, le fit venir et lui dit mille injures:
-«Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu
-m’as gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé
-lui répondit: «Monsieur, ne me dites-vous pas au soir
-que vos chevaux fussent traités comme vous-même? Je leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin et avoine; ils
-ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit plus
-qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir:
-vous et vos gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au
-diable le méchant curé! dit l’évêque, tu m’en donnes
-de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et je te paierai des
-bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il n’y
-sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre
-fois. Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">367</a>, lequel
-avoit des procès un million, et disoit que c’étoit son exercice;
-et prenoit plaisir à les voir multiplier, tout ainsi que
-les marchands sont aises de voir croître leurs denrées; et
-dit-on qu’un jour le roi les lui voulut appointer, mais l’évêque
-ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut point entendre;
-disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui
-ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles
-paroles, il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements;
-de mode qu’en moins de rien lui en furent,
-que vuidés, que accordés, que amortis, deux ou trois cents.
-Quand l’évêque vit que ses procès s’en alloient ainsi à
-néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes mains
-qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins
-lui en laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs,
-pour s’ébattre.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII">NOUVELLE XXXVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner.</p>
-
-<p>Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin
-qu’il étoit fête, se pourmenant autour de ses courtils<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">368</a>, il
-<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>vit venir un homme qui portoit une belle carpe. Si se
-pensa que le lendemain étoit jour de poisson<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">369</a> (c’étoient
-possible les Rogations): il marchanda cette carpe, et la
-paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et l’attache
-à l’aiguillette de son sayon<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">370</a>, et la couvre de sa robe.
-En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient
-pour dire la messe. Quand ce fut à l’offerte<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">371</a>, ledit
-curé se tourne devers le peuple avec sa plataine<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">372</a>, pour recevoir
-les offrandes. La carpe, qui étoit toute vive, démenoit
-la queue fois à fois, et faisoit lever l’amict de M. le
-curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais si faisoient
-bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient
-les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient
-mille contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là
-à les attendre, mais n’y avoit celle qui osât venir la première;
-car elles pensoient de cette carpe que ce fût la
-très-douce chose que Dieu fit croître. Le curé et son assistant
-avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui
-aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit
-qu’elles rioient ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines,
-il connut bien qu’il y avoit quelque chose: tant qu’à la
-fin il se vint aviser de cette carpe qui remuoit ainsi la
-queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes, j’étois bien
-ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non, ce
-n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au
-matin achetée pour demain à dîner<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">373</a>.» Et en disant cela,
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>il recoursa<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">374</a> sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur
-montrer cette carpe; autrement, elles ne fussent jamais
-venues à l’offrande. Il se soucioit du lendemain, le bonhomme
-de curé, nonobstant le mot de l’Évangile: <em lang="la" xml:lang="la">Nolite
-solliciti esse de crastino</em>; lequel pourtant il interprétoit
-gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit:
-«Comment, monsieur le curé! Dieu vous a défendu de
-vous soucier du lendemain, et toutefois vous achetez une
-carpe pour votre provision.—C’est, dit-il, pour accomplir
-le précepte de l’Évangile; car quand je suis bien
-pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns
-veulent dire que ce fut un moine<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">375</a>, qui avoit caché un
-paté en sa manche, étant à dîner à certain banquet; mais
-tout revient à un. On dit encore tout plein d’autres choses
-de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise
-grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">NOUVELLE XXXVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou.</p>
-
-<p>Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le
-curé de Brou monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens:
-laquelle étoit auprès d’un pilier, comme elles
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint à lui le clerc<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">376</a>
-du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires de
-quérimoines<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">377</a>, selon la coutume, qui est de les publier les
-dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans
-un trou qui étoit au pilier tout exprès pour semblables
-cas; c’est-à-dire, pour y mettre tous les brevets qu’on lui
-apportoit durant le prône. Quand ce fut à la fin de son
-prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le doigt dedans
-le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource
-qu’en les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque
-point difficile de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il
-y fait tout ce qu’il peut: il n’en sut jamais venir à bout;
-car au lieu de les tirer, il les poussoit. Quand il eut bien
-ahanné<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">378</a>, et qu’il vit qu’il n’y avoit ordre: « Mes paroissiens,
-dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans, que je ne
-saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en
-ce trou-là.»</p>
-
-<p>Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que
-c’étoit un curé<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">379</a> de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence;
-car ès villages n’y a pas communément de chaires
-pour faire le prône. Mais je m’en rapporte à ce qui en est.
-Si celui qui c’est prétend que je lui ai fait tort en donnant
-cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en avertissant,
-je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller,
-il doit penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des
-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>Hercules<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">380</a>; car ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout
-à un pour avoir plus tôt fait: d’autant que tous ceux du
-nom ont été excellents et vaillants. Aussi il n’y avoit point
-d’inconvénient de nommer par antonomasie<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">381</a> <em>Curés de
-Brou</em>, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et capellans<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">382</a>,
-qui feront des actes si vertueux comme il a fait.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX">NOUVELLE XXXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus l’arçon de
-la selle.</p>
-
-<p>En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune
-homme qu’on appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit
-homme de bon lieu et d’assez bonnes lettres; mais il étoit
-mal aisé<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">383</a> de sa personne; car il avoit une bosse sur le dos,
-et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient mal porter son
-bois<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">384</a>, et qui l’avoient si bien gardé de croître, qu’il n’étoit
-pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez, j’entends
-de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de
-Montpellier à Toulouse, accompagné de quelques siens
-<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>amis de Montpellier même, ils se trouvèrent à Saint-Tubery<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">385</a>,
-à l’une de leurs dînées, et pource que c’étoit en
-été, et que les jours étoient longs, ses compagnons après
-dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient
-la chaleur à s’abaisser<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">386</a> et même quelques-uns d’entre eux
-se vouloient mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva
-pas bon, et fit brider une mule qu’il avoit, tout en colère
-(n’entendez pas que la mule fût en colère; c’étoit lui), et
-monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre saoul,
-je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut.
-Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant
-point laisser, se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit
-déjà bien loin. Or, il portoit un de ces grands feutres d’Espagne
-pour se défendre du soleil, qui le couvroit quasi
-lui et toute sa mule; sauf toutefois à en rabattre ce qui
-sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un paysan
-en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent:
-«Mon ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici
-devant, qui s’en va droit à Narbonne?» Le paysan leur
-répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu d’homme; mais
-j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau
-de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes
-gens se prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit
-leur homme qui piquait d’une telle colère, qu’ils ne le
-purent oncques atteindre, qu’ils ne fussent à Narbonne.
-Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas grise, et
-qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit
-de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester
-avec ceux, ce ne seroit jamais fait.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p><h2><a name="XL" id="XL">NOUVELLE XL.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit, et des
-raisons alléguées d’une part et d’autre.</p>
-
-<p>En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en
-théologie, appelé notre maître d’Argentré, qui tenoit la
-prébende doctorale<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">387</a>, homme de grand savoir et de bonne
-vie, et n’étoit point si docteur, qu’il n’entendît bien la
-civilité et l’entregent, qui le faisoit être bienvenu en toutes
-compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée des
-principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui
-étant du nombre, il y eut, d’aventure, des danses après
-souper, lesquelles il regarda pour un peu de temps, pendant
-lequel il se print à parler avec une dame de bien
-bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">388</a>, femme, pour
-sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre
-les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et
-entre autres à baller: là où elle prenoit un grandissime
-plaisir. Or, en devisant de propos et autres, ils commencèrent
-à parler des danses. Sur quoi le docteur dit que, de
-tous les actes de récréation, il n’y en avoit point un qui
-sentît moins son homme<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">389</a> que la danse. La Ballive lui va
-dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il y eût chose
-qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la me<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>sure
-ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un
-lourdaud: lesquels sont témoignage que la personne est
-adroite et mesurée en ses faits et desseins. «Il y en a même,
-disoit-elle, de jeunes gens qui sont si pesants, qu’on auroit
-plus tôt apprins à un bœuf à aller à la haquenée<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">390</a> qu’à
-eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit ils ont.
-Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à
-ceux qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire
-la vérité, que vous même y prenez grand plaisir à les regarder;
-car il n’y a gens, tant mélancoliques soient-ils,
-qui ne se réjouissent à voir si bien manier le corps, et si
-allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe, laissa un peu
-reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins
-toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers,
-mais non pas tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber
-quand il voudroit. Au bout de quelque espace, qu’il lui
-sembla être bien à point, il va demander à la dame Baillive:
-«Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur une galerie,
-et que vous vissiez de loin en quelque grande place une
-douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la
-main, et qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour,
-en avant et en arrière, ne vous sembleroient-ils pas
-fous?—Oui bien, dit-elle, s’il n’y avoit quelque mesure.—Je
-dis encore qu’il y eût mesure, dit-il, pourvu qu’il n’y
-eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse,
-dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et
-donc, dit le docteur, un morceau de bois percé, et une
-feuille<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">391</a> étoupée de parchemin par les deux bouts, ont-ils
-tant de puissance, que de vous faire trouver bonne une
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi non? dit-elle.
-Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique?
-Le son des instruments entre dedans l’esprit de la
-personne, et puis l’esprit commande au corps, lequel n’est
-pour autre chose que pour montrer par signes et mouvements
-la disposition de l’âme à joie ou à tristesse. Vous
-savez que les hommes marris font une autre contenance
-que les hommes gais et contents. Davantage<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">392</a>, en tous
-endroits faut considérer les circonstances; comme vous-même
-prêchez tous les jours. Un tabourineur qui flûteroit
-tout seul seroit estimé comme un prêcheur qui se
-mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments
-ou sans chansons seroient comme les gens en un
-lieu d’audience sans sermoneur. Parquoi, vous avez beau
-blâmer nos danses, il faudroit nous ôter les pieds et les
-oreilles; et vous assure, dit-elle, que, si j’étois morte, et
-j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. Ceux qui
-jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage
-pour courir après une petite pelote de cuir et de bourre,
-et y vont de telle affection, que quelquefois il semble qu’ils
-se doivent tuer, et si n’ont point d’instrument de musique,
-comme les danseurs, et ne laissent pas d’y prendre
-une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter les plaisirs
-du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si
-vous voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les
-déshonnêtes; car vous savez bien qu’il est impossible que
-ce monde dure sans plaisir; mais c’est pour empêcher
-qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit répliquer;
-mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire,
-craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le
-mener danser. Et Dieu sait si c’eût bien été son cas.</p>
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLI" id="XLI">NOUVELLE XLI</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.</p>
-
-<p>Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit
-à une place d’archer<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">393</a> de la garde, qui est le plus
-haut qu’ils désirent être quand ils se mettent à servir en
-France; car lors ils se disent tous cousins du roi d’Écosse.</p>
-
-<p>L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout
-plein de services, pour lesquels, entre autres, il eut cette
-faveur d’épouser une fille, qui étoit damoiselle d’une bien
-grand’ dame; laquelle fille étoit d’assez bon âge. Elle
-n’eut guère été en mariage, qu’elle ne se souvînt des
-commandements qu’on donne aux jeunes épousées; premièrement:
-que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à
-deux mains, de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles
-serrent les jambes comme un homme qui descend en un
-puits sans corde; qu’elles soient un peu rebelles, et que,
-pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent deux.
-Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne
-heure ces beaux et saints enseignements, l’un après l’autre,
-jusqu’à ce qu’elle en fit une leçon, et les pratiqua
-tous à la fois, dont l’Écossois ne fut pas trop content, spécialement
-du dernier point. Et voyant qu’elle s’en savoit
-aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre homme
-qu’elle avoit apprins ces tordions<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">394</a> d’un autre maître que
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>de lui; de mode qu’il lui fongna<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">395</a> bien gros, en lui disant:
-«Ah! vous culi<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">396</a>!» Et oncques puis ne dormit de
-bonne somme. Et même, à toutes heures qu’il étoit avec
-elle, il lui disoit: «Ah! vous culi! ah! vous culi! c’est
-un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort, qu’il ne
-pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même
-ne la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira
-petit à petit, et se garda, de là en avant, d’être trop
-frétillante. Et voyant que cet Écossois avoit toujours froid
-aux pieds et mal à la tête, et qu’il fongnoit toujours, elle
-devint toute mélancolique et pensive: dont Madame, sa
-maîtresse<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">397</a>, s’aperçut, et lui demandoit souvent: «Qu’avez-vous,
-m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">398</a>,
-madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque
-chose.» Elle la pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il
-y avoit, ainsi que les femmes veulent tout savoir. Je peux
-bien dire cela ici, car je sais bien qu’elles ne liront pas
-ce passage. Elle lui conta le cas. Quand Madame l’eut entendue:
-«Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous;
-vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne
-heure; et appela cet Écossois à part; et lui commença à
-demander comment il se trouvoit avec sa femme. «Madame,
-dit-il, je trouvi bien, grand merci vous.—Voire—mais
-votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous fait?—J’aurai
-pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi
-fait-il mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle;
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>car elle m’a tout dit. Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je
-veux que vous la traitiez bien, et ne faites pas le fantastique<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">399</a>;
-êtes-vous bien si neuf de penser que les femmes
-ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous
-qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature
-l’enseigne assez. Et que pensez-vous? que votre femme
-ne se doive remuer non plus qu’une souche de bois? Or
-çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui faites
-bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par
-force, moitié par amour. Et incontinent, Madame fit savoir
-à la damoiselle ce qu’elle avoit dit à l’Écossois. Et
-peut bien être que la damoiselle étoit en la garde-robe à
-l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne fit
-pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours
-de la fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit
-plus des coups qu’elle recevoit, jusqu’à ce qu’une des
-nuits, il lui dit, la réconfortant: «Culi, culi! Madame le
-vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier; mais, à la
-fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si fâcheux.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XLII" id="XLII">NOUVELLE XLII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui.</p>
-
-<p>Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir
-vu un petit plus que son Caton<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">400</a>; car il avoit lu <cite lang="la" xml:lang="la">De
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>Syntaxi</cite><a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">401</a>, et son <em lang="la" xml:lang="la">Fauste precor gelida</em><a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">402</a>. Et, pour cela, il
-s’en faisoit croire, et parloit, d’une braveté grande, usant
-des mots qui remplissoient la bouche, afin de se faire estimer
-un grand docteur. Et même, en confessant, il avoit
-des termes qui étonnoient les pauvres gens. Un jour, il
-confessoit un pauvre homme manouvrier, auquel il demandoit:
-«Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le
-pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là
-appartenoit aux grands seigneurs, et quasi se repentoit
-d’être venu à confesse à ce prêtre; lequel il avoit ouï dire
-qu’il étoit si grand clerc, et qu’il parloit si hautement,
-qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut à ce mot <em>ambitieux</em>;
-car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire autrefois,
-si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre,
-en après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu
-point glouton?—Nenni.—Es-tu point
-superbe?» Il lui disoit toujours nenni. «Es-tu point iraconde<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">403</a>?—Encore
-moins.» Ce prêtre, voyant qu’il lui
-répondoit toujours <em>nenni</em>, étoit tout admirabonde. «Es-tu
-point concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit
-le prêtre.—Je suis, dit-il, maçon; voici ma truelle.» Il
-y en eut un autre qui répondit de même à son confesseur,
-mais il sembloit être un peu plus affaité<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">404</a>. C’étoit un berger,
-auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous
-bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni,
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>disoit le berger.—C’est mal fait, disoit le prêtre. Et
-les commandements de l’Église?—Nenni.» Lors dit le
-prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que
-mes brebis<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">405</a>,» dit le berger.</p>
-
-<p>Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">406</a>;
-mais il ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un.
-C’étoit un, lequel, après qu’il eut bien conté tout son
-affaire, le prêtre lui demanda: «Eh bien! mon ami,
-qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond
-qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir
-dérobé un licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir
-dérobé un licol n’est pas grand’chose, vous en pourrez
-aisément faire satisfaction.—Voire mais, dit l’autre, il
-y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le prêtre, c’est
-autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un
-licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première
-fois que vous reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai
-du licol.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XLIII" id="XLIII">NOUVELLE XLIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier qui
-fouettoit ses chevaux.</p>
-
-<p>Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques,
-ou mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que
-<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>ce soit l’une de ces trois; car l’humeur sanguine est toujours
-bonne, ce dit-on, dont la fumée monte au cerveau qui les
-rend fantastiques, lunatiques, erratiques, fanatiques, schismatiques
-et tous les <em>attiques</em> qu’on sauroit dire, auxquels on
-ne trouve remède, pour purgation qu’on leur puisse donner.
-Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et de
-faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et
-tous ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par
-un bref exemple advenu, comme ils feront quand ils auront
-quelqu’un aussi mal traité principalement de rêveries
-nocturnes; car c’est un grand inconvénient de ne
-reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au
-pays de Provence, homme de bon âge, et assez riche et de
-récréation. Entre autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit
-si grand plaisir le jour, que la nuit il se levoit en dormant:
-il se prenoit à crier ne plus ne moins que le jour,
-dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car il ne
-laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit,
-et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut
-et long-temps après ses oiseaux. Autrement, il étoit de
-bonne sorte et étoit fort connu, tant à cause de sa gentillesse
-que pour cette imperfection fâcheuse, pour laquelle
-l’appeloit-on <em>l’Oiseleur</em>. Un jour, en suivant ses oiseaux,
-il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint,
-qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant
-par les bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en
-une maison, étant sur le grand chemin toute seule, là où
-l’hôte logeoit quelquefois les gens de pied qui étoient en
-la nuit, pource qu’il n’y avoit point d’autre logis qui fût
-près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché, lequel il fit
-lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette nuit,
-pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse
-entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui mon<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>trant
-un lit au sau<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">407</a>; car il n’y avoit point de chambre
-haute. Or, y avoit là-dedans un charretier voiturier, qui
-venoit de la foire de Pézénas, lequel étoit couché en un
-autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la venue du gentilhomme,
-dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y
-avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles
-gens de leur nature ne sont gracieux que bien à point.
-Au réveil ainsi soudain, il dit à ce gentilhomme: «Qui
-diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme, étant seul
-et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit:
-«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant
-un de mes oiseaux; endurez que je demeure ici à couvert,
-attendant qu’il soit jour.» Ce charretier s’éveilla un
-peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint à le reconnoître;
-car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence
-et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit.
-Le gentilhomme ne le connoissoit point; mais, en
-se déshabillant, lui dit: «Mon ami, je vous prie, ne vous
-fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une coutume de
-crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et
-m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit
-le charretier en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend
-ainsi comme à vous, car toute la nuit il me semble que je
-suis à toucher mes chevaux, et ne m’en puis garder.—Bien,
-dit le gentilhomme; une nuit est bientôt passée;
-nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne
-fut guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de
-plein saut et commença à crier par la place: <em>Volà, volà,
-volà</em><a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">408</a>. Et, à ce cri, mon charretier s’éveille, qui vous prend
-son fouet, qu’il avoit auprès de lui, et le vous mène à tort
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>et à travers, à la part<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">409</a> où il sentoit mon gentilhomme, en
-disant: <em>Dia, dia, houois, hau, dia</em><a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">410</a>. Il vous sangle le pauvre
-gentilhomme, il ne faut pas demander comment: lequel
-se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea
-bien de langage; car, en lieu de crier <em>volà</em>, il commença
-à crier <em>à l’aide</em> et <em>au meurtre</em>; mais le charretier
-fouettoit toujours, jusqu’à tant que le pauvre gentilhomme
-fut contraint se jeter sous la table sans plus dire mot, en
-attendant que le charretier eût passé sa fureur; lequel,
-quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit
-au lit, et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume
-du feu et trouve ce gentilhomme mussé sous le banc,
-et étoit si petit, qu’on l’eût bien mis dans une bourse
-d’un double<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">411</a>, et avoit les jambes toutes frangées<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">412</a> et toute
-sa personne blessée de coups de fouet, lesquels certainement
-firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint
-de crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux
-qui le connoissoient; mais il leur conta ce qu’il lui étoit
-advenu. Jamais homme ne fut plus tenu à autre que le
-gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi guari d’un
-tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont
-été guaris les malades de saint Jean<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">413</a>; et aux chevaux
-rétifs on dit qu’il ne faut que leur pendre un chat à la
-queue, qui les égratignera tant par derrière, qu’il faudra
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>qu’ils aillent de par Dieu ou de par l’autre<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">414</a>; et perdront
-la rétivité en le continuant trois cent soixante et dix-sept
-fois et demie et la moitié d’un tiers. Car dix-sept sols
-et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain, combien
-valent-ils?</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XLIV" id="XLIV">NOUVELLE XLIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au conseiller-lai
-pour la rapporter.</p>
-
-<p>Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où
-elle étoit allée pour le solliciter: en quoi elle faisoit
-grande diligence, combien qu’elle n’entendît guère bien
-ses affaires; mais elle se fioit que Messieurs de parlement
-auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage et à son bon
-droit. Un matin, de bonne heure avant le jour<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">415</a>, plus tôt
-que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir
-la violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle
-étoit question de certains excès faits à la personne
-de son feu mari. Elle va au Palais, à l’entrée de Messieurs,
-et s’adressa au premier conseiller qu’elle vit venir, et lui
-présenta sa requête pour la rapporter. Le conseiller la
-print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses plaintes
-pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller,
-qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler
-de crimes, il dit à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à
-moi à rapporter votre requête; il faut que ce soit un conseiller-lai
-qui la rapporte.» La bonne femme, ne sachant
-que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût
-être un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’a<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>venture,
-étoit beau personnage et de belle taille. Elle
-vous commence à vous regarder de près ces conseillers
-qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux ou laids: en
-quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir un
-qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au
-moins au gré de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il
-portoit une longue barbe et étoit tondu. La bonne femme
-pensa bien avoir trouvé son homme, et lui dit: «Monsieur,
-on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller bien
-laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux
-qui sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus
-laid que vous; s’il vous plaît, vous la rapporterez.» Le
-conseiller, qui entendit bien ce qu’elle vouloit dire, trouva
-bonne la simplicité d’elle, et print sa requête, et la rapportant,
-ne faillit pas à en faire le conte à ceux de sa
-chambre, lesquels expédièrent la bonne femme.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XLV" id="XLV">NOUVELLE XLV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit mangé le
-dos de sa première femme.</p>
-
-<p>A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">416</a>,
-les François ont une façon de prononcer assez
-douce; tellement que de la plupart de leurs paroles, on
-n’entend point la dernière lettre: dont bien souvent les
-mots se prendroient les uns pour les autres, si ce n’étoit
-qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont
-parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on
-vouloit marier à un homme qui avoit eu une autre femme,
-laquelle lui étoit morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou
-deux. Cet homme avoit le bruit de n’être guère bon mé<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>nager;
-car il avoit vendu et dépendu<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">417</a> le bien de sa première
-femme. Quand il fut question de parler de ce mariage,
-la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte
-pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme
-en diverses sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint
-dire: «Je ne serois pas d’avis qu’on la lui baillât, c’est un
-homme de mauvais gouvernement: il a mangé le dot<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">418</a> de
-sa première femme.» Cette jeune fille ouït cette parole,
-qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit;
-car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce
-mot de <em>dot</em>; lequel ils disent en certains endroits de ce
-royaume, et principalement en Lyonnois, pour <em>douaire</em>;
-et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût mangé le dos
-ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui va
-faire une mauvaise chère<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">419</a> devant sa mère, lui dit franchement
-qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit
-donner. Sa mère lui demande: «Eh! pourquoi ne le
-voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma mère, c’est le
-plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait
-mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand
-on sut là où elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du
-tout tort de n’en vouloir; car combien qu’un homme ne
-soit pas si affamé de manger le dot d’une femme, comme
-s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère
-ne l’un ne l’autre pour elles.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLVI" id="XLVI">NOUVELLE XLVI</a><a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">420</a>.</h2>
-
-<p class="center f08">Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et qui se
-fâchoit qu’on le sauvât.</p>
-
-<p>Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils
-putatif, n’étoit sage que de bonne sorte, encore pas;
-car il lui sembloit que tout chacun lui devoit faire autant
-d’honneur qu’à un prince, pource qu’il étoit bâtard d’une
-si grande maison; et lui étoit avis encore que tout le
-monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">421</a>, et son
-nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens;
-car le plus souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec
-un équipage de peu de valeur; et se mettoit en toutes
-compagnies, bonnes ou mauvaises; tout lui étoit un. Il
-jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et ses accoutrements
-lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois alloit
-à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en
-fort mauvais ordre<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">422</a>, il passoit par le pays de Rouergue,
-s’en revenant vers la France pour se remonter; et se trouve
-à passer par un bois où quelques voleurs tout fraîchement
-avoient tué un homme. Le prévôt qui poursuivoit les
-brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en soudard,
-auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond
-autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je
-viens?—Si ai, dea! j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous
-point de ceux qui ont tué cet homme? dit-il.—Quel
-homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel homme,
-dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quel<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>ques
-nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?»
-Le prévôt le print au mot, et au collet, qui étoit bien pis,
-et le fait mener. En attendant toujours, ce bâtard disoit:
-«Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur le prévôt?
-je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le menaçât
-de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène
-droit au premier village, là où il lui fait sommairement
-son procès; mais, en lui demandant qui il étoit, et comment
-il s’appeloit, il ne répondoit autre chose: «On le vous
-apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les gens!» Sus ces
-menaces, le prévôt le condamne par sa confession même,
-et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit
-faire, et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps
-bieu! monsieur le prévôt, vous ne pendîtes jamais homme
-qui vous coûtât si cher; ah! vous êtes un pendeur de
-gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut, par
-fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions),
-un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour,
-lequel connoissoit bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de
-fois à la cour et en autres lieux. Il le reconnut incontinent,
-et encore s’approche plus près de l’échelle, pour ne faillir
-point, et tant plus connut-il que c’étoit lui. «Monsieur
-le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? c’est
-un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard,
-entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le
-diable! laissez-lui faire pour lui apprendre à pendre les
-gens.» Le prévôt, quand il l’eut ouï nommer, le fit
-promptement descendre, auquel le bâtard dit encore:
-«Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir,
-par Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu
-faire?» dit-il au Rouerguois en se fâchant. Pensez le
-grand sens dont il étoit plein, de se laisser pendre; et
-qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que cela fût<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
-fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le
-pauvre homme ne sembloit<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">423</a> pas à celui que le roi vouloit
-envoyer par devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors
-bien mauvais François; lequel gentilhomme répondit au
-roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma vie et mes biens, et
-ne ferai jamais difficulté de les exposer pour votre service
-et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en
-ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la
-boucherie, et pour un affaire qui n’est point si fort contraint
-qu’il ne se puisse bien différer à un autre temps,
-que le roi d’Angleterre aura passé sa colère; car maintenant
-qu’il est animé, il me fera trancher la tête.—Foi
-de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en coûteroit
-trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse
-la vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes
-ces têtes, y en auroit-il une qui me fût bonne?» C’est
-un pauvre reconfort à un homme, que sa mort sera bien
-vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses, l’homme
-de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que
-pour le respect de son honneur, et pour le service de la
-république.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XLVII" id="XLVII">NOUVELLE XLVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset lui
-échappa dedans la pinte.</p>
-
-<p>En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de
-bien riche maison et de bon cœur: mais il avoit un
-grandissime défaut naturel, qui étoit de la langue; car il
-n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore demeuroit-il
-une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire en<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>tendre.
-Mais il troussoit bien gentiment la parole première
-qu’il disoit, comme un <em>sang Dieu</em>, et une <em>mort Dieu</em>,
-quand il étoit en sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne
-provient que d’une humeur colérique, abondante extrêmement
-en l’homme, laquelle l’empêche de modérer sa parole.
-(Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à philosopher.)
-Dont son père, le voyant ainsi vicié<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">424</a>, le recommanda,
-dès sa petitesse<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">425</a>, au vicaire de Saint-Didier,
-qui le faisoit psalmodier à l’église, chanter des leçons de
-matines et de vigiles, et des <em lang="la" xml:lang="la">Benedicamus</em>, pour lui façonner
-sa langue: là où pourtant il ne proufita d’autre
-chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit assez
-distinctement; car, quant à son langage quotidien, en
-parlant il retint toujours cette imperfection. Il fut marié
-à une damoiselle de bonne maison, vertueuse et sage, qui
-le savoit bien gouverner. Un jour qu’il étoit l’une des
-quatre bonnes fêtes<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">426</a>, ainsi que tout le monde étoit empêché
-aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait les
-siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour
-déjeuner de quelque pâté de venaison que madamoiselle
-avoit fait. Mais quand ce fut à bien faire<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">427</a>, il se trouva
-qu’elle emportoit la clef: qui lui fâcha fort; car il n’y
-avoit ordre d’empêcher les dévotions de la damoiselle, et
-de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant appétit,
-il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque
-chose pour déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il
-lui failloit<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">428</a> de l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour
-faire la sauce; ognons, vinaigre, moutarde. Ils étoient
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>tous deux bien empêchés en l’absence des femmes, qui
-entendent cela, principalement ès maisons ménagères:
-lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient
-pas pour venir de l’église, que la grand’messe ne
-fût achevée. Mon gentilhomme étant impatient de faire
-un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que son valet
-ne faisoit pas bien à son appétit<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">429</a>, le vous chasse de la
-maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué
-d’aide, il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il
-perdre son déjeuner, lequel étoit prêt, que de bond,
-que de volée<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">430</a>; excepté que le mot de l’Évangile étoit en
-pays: <em lang="la" xml:lang="la">Vinum non habent</em><a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">431</a>. Que fit-il? Il n’avoit pas la
-clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de Dieu<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">432</a>,
-et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce
-qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin;
-mais il s’y entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement
-il oublia à porter de la chandelle; secondement il
-ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. Toutefois il tâtonna
-tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il en
-trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">433</a>;
-mais il ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>échappa dedans le pot: le voila puni à toutes rigueurs;
-car le vaisseau étoit si étroit, qu’il ne pouvoit mettre la
-main dedans, et peut-être encore que le fausset étoit
-tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut
-rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du
-pertuis du tonneau; car il ne vouloit pas laisser gâter<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">434</a> son
-vin; et demeura là tout un temps. Mais, cependant, o
-tapet bien do pé<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">435</a>, il grinçoit les dents, il ronfloit, il
-pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit Colin
-Brenot<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">436</a> et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si
-bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle,
-de l’église, qui trouva les huis ouverts, entre autres celui
-de la cave, et la serrure et les crampons par terre: elle se
-douta bien, incontinent, que M. de Raschaut avoit fait
-ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le soupirail
-de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print à
-dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur
-de Raschaut?» Il lui répondit en un langage jurois, tantôt
-en béguois<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">437</a>, tantôt en tous deux; et s’il étoit en peine, si
-étoit-elle aussi; car elle n’osoit pas descendre en la cave,
-à cause qu’elle étoit en ses beaux drapeaux<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">438</a>; et puis,
-n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit jamais qu’il
-<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit point,
-elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa,
-pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de
-Raschaut, chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas
-envie, aima mieux pourtant le faire que de demourer
-toujours là. Si se print à chanter le grand <em lang="la" xml:lang="la">Maledicamus</em><a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">439</a>
-en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il, le
-douzil<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">440</a> est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu,
-elle l’envoya dégager par sa chambrière. Mais
-pensez qu’en chaude cole<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">441</a> monsieur de Raschaut lui donna
-des ados<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">442</a> pour son déjeuner, encore qu’il ne fût pas jour
-de poisson, et qu’elle n’en pût mais<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">443</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII">NOUVELLE XLVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à son
-compère le chaussetier.</p>
-
-<p>Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon,
-étoit bon ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement
-un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois
-il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de
-deux, ou trois manches en un manteau, mais il n’en cousoit
-que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que
-deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">444</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>qu’il ne se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de
-drap, et de toutes couleurs. Voire même quand il failloit
-un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap
-n’eût pas été bien employé s’il n’en eût échantillonné
-quelque lopin, et caché en la liette<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">445</a>, ou au coffre des
-bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que,
-quand il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">446</a>,
-et se déroboit l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille
-dire que les tailleurs soient larrons; car ils ne prennent
-que ce qu’on leur baille, non plus que les meuniers. Et
-comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui la
-louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel
-mais? disoit la dame.—Agardez-mon<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">447</a>, disoit
-la garce: j’ai les talons un petit court, je me laisse choir
-à l’envers, je ne m’en saurois tenir. Mais je n’ai que cela
-en moi, car en toutes les autres choses vous me trouverez
-aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre tailleur
-faisoit fort bien son métier, mais il avoit<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">448</a> cette petite
-fautette<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">449</a>. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un
-manteau, d’un fin gris de Rouen, à un sien compère
-chaussetier, qui s’en vouloit aller bientôt dehors pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>quelque sien affaire; duquel gris il avoit retenu un bon
-quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut
-point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son
-fait même, qu’il falloit que tout le monde véquît de son
-métier. Un matin que le chaussetier passoit par devant la
-boutique du tailleur, avec son manteau vêtu, il s’arrête à
-caqueter avec lui. Le tailleur lui demande s’il vouloit déjeuner
-d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut
-bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le
-tailleur crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril
-qui est là-bas.» L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce
-drap gris qui étoit resté du manteau, et qu’il le voulût
-rendre à son compère le chaussetier. Il print ce drap, et
-le porte en haut à son maître. Quand le compère vit ce
-grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon
-drap: et n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu,
-ce n’est pas assez.» Le tailleur, se voyant découvert, lui
-va dire: «Et penses-tu que je te le voulsisse retenir, toi
-qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je l’ai fait
-apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore
-dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier
-fut bien content de cette réponse; il déjeune et emporte
-son gris. Mais le tailleur fit bien la leçon à l’apprenti, qu’il
-fût une autrefois plus sage. La faute vint, que l’apprenti
-avoit toujours ouï dire <em>grille</em><a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">450</a> féminin, et non pas <em>gril</em>:
-qui fut ce qui découvrit le pâté<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">451</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p><h2><a name="XLIX" id="XLIX">NOUVELLE XLIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres rencontres<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">452</a>
-dudit abbé.</p>
-
-<p>Maître Jacques Colin<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">453</a>, naguère mort abbé de Saint-Ambroise<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">454</a>,
-étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez
-fait connoître tandis qu’il a vécu, et avoit une grande
-assurance de parler de quelque propos que ce fût, et rencontroit
-singulièrement bien; tellement, que ces parties
-toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne du
-feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On
-dit de lui tout plein de bons contes, lesquels seroient longs
-à réciter; mais, parmi tous, j’en conterai un ou deux,
-qui sont de bonne grâce, qu’il dit devant ledit seigneur.
-<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>Il étoit en pique contre ses moines, lesquels lui faisoient
-tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui faisoient bien
-souvenir du proverbe commun<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">455</a>, qui dit: «<em>Qu’il se faut
-garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et
-de tout côtés d’un moine.</em>» Vrai est qu’il se revanchoit<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">456</a>
-bien, et en toutes les sortes dont il se pouvoit aviser:
-dont la plus fâcheuse pour les pauvres moines étoit qu’il
-les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne prenoient point en gré toutefois;
-et s’en plaignirent à tant de gens, et en tant de
-lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il
-fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant
-savoir la vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin:
-«Saint-Ambroise, vos moines se plaignent de vous,
-et disent que vous ne les traitez pas ainsi que porte leur
-règle, et que vous les faites mourir de faim.»—Qu’en
-est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me
-faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente
-la personne du fondateur de leur règle, raison
-veut que je leur fasse maintenir selon l’intention de lui,
-qui étoit qu’ils véquissent en humilité, pauvreté, chasteté
-et obédience. J’ai avisé et consulté tous les moyens
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus
-expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous
-biens; comme la gourmandise, de tous maux. Je crois
-que David entendoit d’eux quand il disoit: «<em lang="la" xml:lang="la">Si non fuerint
-saturati, murmurabunt</em><a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">457</a>.» Et interprétoit ce mot
-au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis, dit-il,
-<cite lang="la" xml:lang="la">le Nouveau Testament</cite> a parlé d’eux tout apertement, là
-où il est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20:
-<em lang="la" xml:lang="la">Hoc genus dæmoniorum non egicitur, nisi oratione et
-jejunio. Hoc genus dæmoniorum</em>, dit-il, c’est-à-dire ce
-genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un procès
-à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines
-susdits; qui fut du temps que les arrêts se délivroient en
-latin. En l’arrêt contre lui donné, y avoit selon le style:
-<em lang="la" xml:lang="la">Dicta curia debotavit et debotat dictum Colinum de suâ
-demandâ</em>. Et ce Saint-Ambroise, ayant reçu le double de
-ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant le roi, et
-lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus
-jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours
-en çà.—Et comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre
-cour de parlement m’a <em>débotté</em>.» Le roi, ayant entendu où
-il le prenoit, le trouva bien bon, après avoir connu leur
-élégance de ce beau latin ferré à glace. Mais depuis on a
-mis les arrêts en bon françois<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">458</a>. De quoi on dit, par raillerie,
-que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin
-qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de <em>débotter</em> les gens;
-mais <em>débouter</em>, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup
-ne voudroient bien. On dit encore tout plein de bons mots
-venant de lui. Étant à table, un maître d’hôtel, en as<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>seyant
-les plats, lui répandit un potage sus une saye<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">459</a> de
-velours qu’il portoit. Il trouva occasion de mettre en propos
-un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé
-<em>Fundulus</em><a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">460</a>, homme de bonnes lettres, mais tout exténué,
-partie de sa naturelle complexion, et partie de l’étude.
-Auquel l’abbé Saint-Ambroise dit: «Monsieur <em>Fundulus</em>,
-vous êtes tout maigre, il semble que vous vous portez mal.—Je
-me porte, dit <em>Fundulus</em>, toujours ainsi: je ne puis
-engraisser pour temps qui vienne.—Je vous enseignerai,
-dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler
-à monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que
-trop.» Il y en a de lui assez de tels; mais tout cela appartient
-aux apophthegmes.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="L" id="L">NOUVELLE L.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez.</p>
-
-<p>Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux
-qu’on dit qui ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins
-durs<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">461</a>; contre lesquels le nez rebouche<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">462</a> et devient
-mousse<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">463</a>; mais cela ne lui advenoit point mal, car il étoit
-homme trape<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">464</a>, bien amassé, et même qui savoit bien
-jouer des couteaux<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">465</a>; au moyen de quoi, se connoissoit
-en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes,
-disoit-elle, ne nous faisons pas beaucoup estimer, sinon
-par l’aide de la beauté; et pour ce, il nous la faut soigneusement
-entretenir et nous faire valoir ce pendant que
-nous en avons la commodité; car quand notre beauté est
-passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des
-hommes, je n’en vois point de laids, je les trouve tous
-beaux.» Suivant propos, Saint-Ambroise, un jour, étant
-accoudé sur une galerie à Fontainebleau, devisant avec
-quelques siens familiers, avisa en la cour basse un homme
-qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">466</a>
-et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise
-ne se trompoit point, car il l’avoit assez vu de
-fois et même fréquenté du temps qu’il faisoit la rustrerie<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">467</a>.
-«Par Dieu! dit-il à ceux qui étoient avec lui, c’est
-un tel, c’est mon homme, je le vais un peu accoûtrer.»
-Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme,
-toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il
-y alloit à la réputation<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">468</a>, laquelle les courtisans ne peuvent
-pas bonnement déguiser, quand bien ils le voudroient.
-Cet homme, voyant la mine de Saint-Ambroise,
-lui tint assez bonne<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">469</a> de son côté; car, encore qu’il ne
-hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons.
-Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire:
-«Or çà, que faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas
-sans cause.—Par ma foi! dit l’autre, je n’y fais pas
-grand’chose pour cette heure; je regarde qui a le plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi,
-lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici
-donc, ce dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait,
-le roi François, avec ce qu’il étoit royal de toute façon<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">470</a>,
-avoit le nez beau et long<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">471</a>, autant que maître Jacques
-l’avoit court et retroussé. Par ce, il entendit bien que ces
-lettres ne s’adressoient point à autre qu’à lui-même; et
-lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire le
-conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le
-corps bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui
-demandois qu’il faisoit ici; il m’a répondu qu’il regardoit
-qui avoit le plus beau nez.» On dit que le même personnage
-(qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de Lyon) en
-donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit:
-«Or çà, dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous
-n’êtes pas sans avoir quelque bonne entreprise?—Ma foi,
-monsieur, répondit-il, sauve votre grâce, je ne fais rien,
-non plus qu’un prêtre.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LI" id="LI">NOUVELLE LI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se laisser
-mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.</p>
-
-<p>N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit
-un tabourineur, qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif
-et plein de bons mots, pour lesquels il étoit aussi
-bien venu par toutes les maisons comme son tabourin. Il
-print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel étoit logé
-<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne
-foi, sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit
-aisément n’avoir autre enfant<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">472</a> que cette fille. Et pource
-que Chichouan n’avoit pas d’autres moyens que son tabourin,
-il demandoit à ce bon homme quelque argent
-comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du
-nouveau ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point
-bailler, disant pour ses défenses à Chichouan: «Mon ami,
-ne me demandez point d’argent; je ne vous en puis bailler
-pour cette heure; mais vous voyez bien que je suis sur le
-bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que
-ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je
-ne saurois plus vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon
-homme lui dit tant de raisons, qu’il se contenta de prendre
-sa fille sans argent. Mais il lui dit: «Écoutez, beau sire,
-je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois pas faire
-pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous
-me dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais
-personne; jà Dieu ne plaise que vous soyez le premier.—Eh
-bien! dit donc Chichouan, je ne veux point
-d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles
-vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir
-sa femme chez le père; et lui-même la mène à l’église
-avec son tabourin. Quand elle fut là: «Encore n’est-ce
-pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme; à
-cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.»
-Et tout incontinent voi le-ci<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">473</a> qui se ramène lui-même à<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>tout
-son tabourin, à l’église, là où il épouse sa femme,
-et puis la ramène: et étoit le marié et le mènétrier; il
-gagnoit son argent lui-même. Il fit bon ménage avec elle,
-vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, voyant
-que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un
-mois, deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour
-son plaisir, de faire ajourner son beau-père, et, de fait,
-lui envoya un sergent. Ce bon homme, qui n’avoit jamais
-eu affaire en jugement, et qui ne savoit que c’étoit que
-d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir
-ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il
-avoit vu le jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en
-va incontinent à Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant
-qu’il avoit grand tort de l’avoir fait ajourner, et
-qu’il ne savoit pourquoi c’étoit. «Non! non! dit Chichouan:
-je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut autre
-chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils
-furent devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa
-demande lui-même: «Monsieur, dit-il, j’ai épousé la
-fille de cet homme ici, comme chacun sait; je n’en ai
-point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais il me
-promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et
-tout son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour
-le plus. J’ai attendu deux ans, et plus de trois mois davantage:
-je n’ai eu ne maison ne autre chose. Je requiers
-qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille sa maison, ainsi
-qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par son
-avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément
-répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons
-d’une part et d’autre, connoissant la gaudisserie<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">474</a>
-intentée par Chichouan, le débouta de sa demande. Pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>le fol ajournement, le condamna ès dépens, dommages et
-intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt livres
-tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire:
-«Ah! monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le
-juge en se tournant vers Chichouan: je modère, dit-il,
-à un chapon et sa suite<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">475</a>, que le bon homme paiera demain
-en sa maison; et en irez tous manger votre part ensemblement,
-comme bons amis: et une aubade que lui
-donnerez tous les ans, le premier jour du mois de mai<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">476</a>,
-tant qu’il vivra. Et puis, après sa mort, vous aurez sa maison,
-se elle n’est vendue, aliénée, ou tombée en fortune<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">477</a>
-de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut de même<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">478</a> la
-demande de Chichouan, auquel il fit une peur du commencement.
-Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut
-faire un juge, pourvu que ce soit sur-le-champ, comme
-il est noté <cite lang="la" xml:lang="la">in l. Nescio</cite>, ff <cite lang="la" xml:lang="la">Ubi et quando; per Bartholum,
-Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem, Felinum,
-et omnes tormentatores juris</cite><a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">479</a>.</p>
-
-<h2><a name="LII" id="LII">NOUVELLE LII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs.</p>
-
-<p>Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez
-son père, qui étoit un homme des champs déjà vieux, et
-qui étoit assez paisible: mais son fils étoit escarbillat<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">480</a>, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>faisoit du soudard en la maison comme s’il eût été le
-maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à son père: «Père,
-dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et pour
-moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient
-mis cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un
-pour l’entamer, et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un
-dedans le plat. Puis, il dit à son père: «Choisissez, mon
-père.» Le père lui répondit: «Hé! que veux-tu que je
-choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit:
-«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à
-laisser.» C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son
-père éternuoit, il lui disoit: «Dieu vous aide, mon père!»
-Et après, il ajoutoit: «S’il veut, car il ne fait rien par
-force.» Il étoit honteux comme une truie qui emporte un
-levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit:
-«Vienne le cancre<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">481</a> à la moitié du monde.» Et quand et
-quand<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">482</a> il disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il,
-le cancre à l’autre moitié, afin que mon père en ait sa
-part.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LIII" id="LIII">NOUVELLE LIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire devant
-le roi.</p>
-
-<p>Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération
-et d’une exécution de même; lequel, entre autres
-siennes complexions, aimoit ceux qui étoient accorts et
-qui répondoient promptement; et si ne faisoit, comme
-on dit, jamais plus grand présent que de cent écus à une
-<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques
-lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements
-présent, le roi commanda à un jeune homme de
-finances, qui étoit là (car il n’étoit point autrement difficile),
-lequel, ouvrant son écritoire pour signer, laissa
-tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le calemard<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">483</a>.
-«Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à
-quoi est-elle bonne?—<em lang="la" xml:lang="la">Contra pestem</em>, sire, dit le clerc.—<em lang="la" xml:lang="la">Contra
-pestem!</em> dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda
-qu’on lui donnât cent écus. Un jour, les Genevois<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">484</a>
-(desquels il est écrit <em lang="la" xml:lang="la">Vane Ligur</em><a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">485</a>), voyant que le roi s’en
-alloit au-dessus de ses affaires et qu’il rangeoit ses ennemis
-à la raison, pensant préoccuper<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">486</a> sa bonne grâce, lui
-envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue
-s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis
-étoient si prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur
-bon gré et franche voulenté ils se donnoient à lui plutôt
-qu’à autre prince de la terre, pour la grandeur de son nom
-et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les Genevois se donnent-ils
-à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans
-repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous
-les diables.» Il faisoit un aussi bon présent comme il
-avoit reçu; et si ne donnoit rien qui ne fût à lui. Car on
-dit communément qu’il n’est point de plus bel acquêt que
-de don.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p><h2><a name="LIV" id="LIV">NOUVELLE LIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De deux points pour faire taire une femme.</p>
-
-<p>Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris,
-laquelle se vantoit d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois
-votre mari, je vous garderais bien de faire tout à votre
-tête.—Vous! disoit-elle, il vous faudrait passer par là
-aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il, assurez-vous
-que je sais deux points<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">487</a> pour avoir la raison d’une femme.—Vites-vous?
-fit-elle; et qui sont ces deux points-là?»
-Le jeune homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà
-un!» dit-il. Puis, tout soudain, en fermant l’autre main:
-«Et voilà l’autre.» De quoi il fut bien ri. Car la femme
-attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons nouvelles
-pour mettre les femmes à la raison, prenant <em>points</em> de
-<em>point</em>; mais l’autre entendoit <em>poings</em> de <em>poing</em>. Eh! par
-mon âme! je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">488</a>
-la femme quand elle l’a mis en sa tête.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LV" id="LV">NOUVELLE LV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">La manière de devenir riche.</p>
-
-<p>D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de
-contreporter<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">489</a> des aiguillettes, ceintures et épingles, un
-homme étoit devenu fort riche; de sorte qu’il achetoit les
-terres de ses voisins, et ne se parloit que de lui autour du
-pays. De quoi s’ébahissant, un gentilhomme, qui alloit
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>avec lui de compagnie par chemin, lui va dire: «Mais
-venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous
-fait pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur,
-dit-il, je le vous dirai en deux mots: c’est que j’ai
-fait grand’diligence et petite dépense.—Voilà deux bons
-mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait encore du pain
-et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le col,
-qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si
-font-ils mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour
-devenir riche, il ne falloit que tourner le dos à Dieu cinq
-ou six bons ans.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LVI" id="LVI">NOUVELLE LVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien à sa
-porte, et du grand chien qui chassa le petit.</p>
-
-<p>Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle
-fût guêpine<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">490</a> et femme d’un marchand de draps, après
-avoir été assez longuement poursuivie d’un écolier, beau
-jeune homme, et qui dansoit de bonne grâce; car il y avoit
-de ce temps-là<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">491</a> danseurs d’Orléans, flûteurs de Poitiers,
-braves d’Avignon, étudiants de Toulouse. L’écolier étoit
-nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner, comme
-pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>du bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement
-au moyen des avertissements, propos et messages qu’ils
-s’entrefaisoient. Ils avoient de petites intelligences ensemble,
-qui étoient jolies; desquelles ils usoient, par ordre,
-des unes et puis des autres: entre lesquelles, l’une étoit
-que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte
-d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière
-étoit faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans
-chandelle et sans lanterne, et se faisoit le mystère sans
-parler. Il y avoit un autre écolier, logé tout auprès de la
-jeune dame, qui en étoit fort amoureux, et eût bien voulu
-être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit venir à
-bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne savoit
-pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que
-les dames, qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers
-à leurs voisins, de peur d’être découvertes. Toutefois,
-étant bien averti que Clairet avoit entrée, et l’ayant
-vu aller et venir ses tours, et, entre autres, l’ayant ouï
-japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que fit-il l’une
-des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien acertainé<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">492</a>
-de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il
-avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet,
-et qu’il ne tiendroit à abbayer<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">493</a>, que la proie ne se prînt.
-Adonc il s’en vint un peu avant les dix heures et fit le petit
-chien à la porte de la dame, <em>hap, hap</em>. La portière, qui
-l’entendit, lui vint incontinent ouvrir, dont il fut fort
-joyeux, et sachant bien les adresses<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">494</a> de la maison, ne faillit
-point à s’aller mettre tout droit au lit auprès de la
-dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne
-perdoit pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>jeux, voici Clairet venir selon sa coutume, et se mit à faire
-à la porte <em>hap, hap</em>. Mais on ne lui ouvroit pas, combien
-que la dame en eût bien entendu quelque chose, mais elle
-ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une fois,
-dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et
-mêmement, pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit
-avoir une autre guise et autre maniement que non
-pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut lever pour appeler
-sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant l’écolier,
-voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien,
-se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi
-que Clairet faisoit encore <em>hap, hap</em>, il va répondre en un
-abbai de ces clabaux<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">495</a> de village, <em>hop, hop, hop</em>. Quand
-Clairet entendit cette voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps
-bieu! c’est la raison que le grand chien chasse le petit.
-Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en va. L’autre
-écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux
-qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et
-depuis il trouva façon de s’accorder avec le petit chien,
-qu’ils iroient chasser aux connils<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">496</a>, chacun en leur tour,
-comme bons amis et compagnons.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LVII" id="LVII">NOUVELLE LVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du Vaudrey<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">497</a>, et des tours qu’il faisoit.</p>
-
-<p>Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de
-Vaudrey, lequel s’est bien fait connoître aux princes, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>quasi à tout le monde, par les actes qu’il a faits, en son vivant,
-d’une terrible bigearre<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">498</a>, accompagnés d’une telle fortune,
-que nul, fors lui, ne les eût osé entreprendre; et, comme
-l’on dit, un sage homme en fût mort plus de cent fois:
-comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de
-cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et
-quand il étrangla un chat à belles dents, ayant les deux
-mains liées derrière; et quand une fois, voulant éprouver
-un collet de buffle qu’il avoit vêtu, ou un jaque de maille<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">499</a>,
-ne sais lequel, il fit planter une épée toute nue contre la
-muraille, la pointe devers lui; et se print à courir contre
-l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en outre, et
-toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il avoit
-bien l’âme de travers<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">500</a>. En outre toutes ses folies, il y en
-eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit
-à cheval sur les ponts de Sey<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">501</a>, près d’Angers, lesquels sont
-bien hauts de l’eau pour ponts de bois<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">502</a>; il portoit en
-croupe un gentilhomme, qui lui dit en riant: «Viens çà,
-Vaudrey; toi qui as tant de belles inventions, et qui sais
-faire de si bons tours, si tu voyois maintenant les ennemis
-aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que
-ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu!
-voilà, dit-il, que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon
-à son cheval, et le fit sauter par-dessus les accou<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>dières<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">503</a>
-dedans Loire; et se tint si bien, qu’il échappa avec
-le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, il fut
-aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie
-à lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que,
-quand on en est à une lieue, encore n’en est-on pas assez
-loin.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LVIII" id="LVIII">NOUVELLE LVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses.</p>
-
-<p>En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme
-étant en la presse, sentit un larron qui lui coupoit des
-boutons d’or qu’il avoit aux manches de sa robe; et, sans
-faire semblant de rien, tira sa dague et print l’oreille du
-larron et la lui coupa toute nette; et en la lui montrant:
-«Aga<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">504</a>, dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu là?
-Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui
-faisoit pas mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille,
-comme le gentilhomme ses boutons.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LIX" id="LIX">NOUVELLE LIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui faisoit
-la diète.</p>
-
-<p>Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges,
-étoit à une borde<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">505</a> sienne, et avoit pour voisine une autre
-damoiselle de la ville même: lesquelles entendoient à faire
-leur vin, et s’entrevoyoient souvent, et quelquefois mangeoient
-ensemble. Mais il y en avoit une qui avoit prins
-coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: «Ma<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>damoiselle,
-j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours
-malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne
-souper plus, et de faire seulement un petit<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">506</a> de collation
-au soir.—Et de quoi collationnez-vous, madamoiselle?
-disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, comment j’en use?
-Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de vigne
-(comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire
-avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre
-une poire de râteau<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">507</a> entre deux braises. (Ces poires
-sont grosses comme le poing, et mieux.) Je fais collation
-de cela, dit-elle: et quand j’ai mangé cela, et bu une jatte
-de vin (qui vaut loyalement la pinte de Paris) avec un
-pain d’un hardi<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">508</a>, je me trouve aussi bien de cela, comme
-si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">509</a>! se
-dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et
-quand le temps des cailles étoit passé, à belles peringues<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">510</a>,
-à belles palombes<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">511</a>, à belles pellixes<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">512</a>, pensez que la pauvre
-damoiselle étoit bien à plaindre. J’aimerois autant
-celui qui disoit à son varlet: «Recommande-moi bien à
-monsieur le maître<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">513</a>, et lui dis que je le prie qu’il m’envoie
-seulement un potage, un morceau de veau, une aile
-de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car
-je ne veux guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre,
-<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>cuidant être estimé sobre en demandant à boire, après
-qu’il eut été interrogé, duquel<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">514</a> il vouloit: «Donnez-moi,
-dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et puis, du clairet,
-tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à celle qui
-plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une
-alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis
-durer.» Il n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LX" id="LX">NOUVELLE LX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">515</a>.</p>
-
-<p>Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie
-sur l’heure du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres
-qui avoient déjà bien commencé; et mon moine, pour les
-atteindre, se mettre à bauffrer d’un tel appétit, comme
-s’il n’eût vu de trois jours pain. Le galant s’étoit mis en
-pourpoint<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">516</a> pour mieux s’en acquitter: ce que voyant un
-de ceux qui étoient à table, lui demandoit force choses,
-qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à remplir
-sa poche<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">517</a>. Mais, afin de ne perdre guère de temps,
-il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien
-qu’il avoit apprins ce langage de plus longue main; car
-il y étoit fort habile. Les demandes et les réponses étoient.
-Un lui demande: «Quel habit portez-vous?—Froc.<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>—Combien
-êtes-vous de moines?—Trop.—Quel pain
-mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle
-chair mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous
-de novices?—Neuf.—Que vous semble de ce vin?—Bon.—Vous
-n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que
-mangez-vous les vendredis?—Œufs.—Combien en
-avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce pendant, il ne
-perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux demandes
-laconiquement. S’il disoit ses matines aussi
-courtes, c’étoit un bon pilier d’église.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXI" id="LXI">NOUVELLE LXI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.</p>
-
-<p>Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque
-temps, passa par une petite ville près de Cahors en Querci,
-nommée Saint-Antonin, pour là repasser ses textes de loi;
-non pas qu’il y eût grandement proufité, car il s’étoit toujours
-tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit bien
-entendu; mais il se songea<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">518</a>, puisqu’il s’étoit mis en la
-profession du droit, de ne s’en devoir point retourner
-égarant<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">519</a>, et qu’il n’en sût répondre comme les autres.
-Soudain qu’il fut à Saint-Antonin (comme en ces petites
-villes on est incontinent vu et remarqué), un apothicaire
-le vint aborder en lui disant: «Monsieur, vous soyez le
-bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en suivant
-propos, il échappa quelques mots qui appartenoient
-à la médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement
-a toujours quelque chose à dire en toutes professions.
-Quand l’apothicaire l’eut ainsi ouï parler, il lui dit:
-<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>«Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que je puis
-connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en
-ai bien vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire,
-que tous ne le voulez pas dire, pource que vous
-n’avez pas proposé de vous arrêter en cette ville; mais je
-vous assure bien que vous n’y feriez pas mal votre proufit.
-Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui
-que nous avions naguère est mort riche de quarante mille
-francs. Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je
-vous logerai, et vivrons bien, vous et moi; mais que<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">520</a> nous
-nous entendions bien, venez-vous-en dîner avec moi?»
-L’écolier, oyant parler cet apothicaire, qui n’étoit pas
-bête (car il avoit été par les bonnes villes de France pour
-apprendre son état), se laisse emmener à dîner, et se pensa
-en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme
-ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici
-un pays égaré<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">521</a>, il n’y a homme qui me connoisse: voyons
-ce que pourra être.» L’apothicaire le mène dîner en son
-logis. Après dîner, ayant toujours continué ses premiers
-propos, ils furent incontinent cousins. Pour abréger, l’apothicaire
-lui fit accroire qu’il étoit médecin; et lors, l’écolier
-lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous
-qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre
-art, comme vous pouvez penser; mais mon intention étoit
-de me retirer à Paris, pour y étudier encore quelques années,
-et pour me jeter en la pratique, en la ville d’où je
-suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, et
-que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir,
-et moi à vous, regardons à faire nos besognes; je suis
-content de demourer ici.—Monsieur, dit l’apothicaire,
-<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>ne vous souciez, je vous apprendrai toute la pratique de
-médecine en moins de quinze jours. Il y a long-temps
-que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs;
-je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage,
-en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine,
-et savoir deviner: vous voilà le plus grand médecin du
-monde.» Et dès lors l’apothicaire commence à lui montrer
-comment s’écrivoit une once, une drachme, un scrupule,
-une pongnée, un manipule<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">522</a>; et un autre demain<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">523</a>,
-il lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et
-puis, à doser, à mixtionner, à brouiller, et toutes telles
-besognes. Cela dura bien dix ou douze jours, pendant lesquels
-il gardoit la chambre, faisant dire par l’apothicaire
-qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois l’apothicaire
-n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme étoit
-le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré
-à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort
-aises, et commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut
-sorti de la maison, et se battoient à qui le convieroit: et
-si eussiez dit qu’ils avoient déjà envie d’être malades, pour
-le mettre en besogne, afin qu’il eût courage de demourer.
-Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur passé par les
-mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit
-que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses,
-ne partoit guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit
-ses oracles en moins de rien. Voici venir urines de
-tous côtés. Or, en ce pays-là, il falloit deviner par urines,
-si le patient étoit homme ou femme, et en quelle part il
-sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce médecin
-faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>mère, s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et
-combien il avoit d’enfants. Somme, il disoit tout ce que
-en étoit, depuis les vieux jusqu’aux nouveaux; et tout
-par l’aide de son maître l’apothicaire. Car, quand il voyoit
-quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire alloit le
-questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et
-lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites;
-et puis, et puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir
-secrètement son médecin de tout ce qu’il avoit apprins
-de ce porteur d’urine. Le médecin en les prenant, les regardoit
-incontinent haut et bas, mettoit la main entre
-l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec les mines
-en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—<em>O
-par ma fé, segni ben disez vertat<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">524</a>!</em>—Elle a une grande
-douleur au côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou
-de ventre ou de tête, selon que lui avoit dit l’apothicaire.—Il
-n’y a que trois mois qu’elle a fait une fille.» Ce porteur
-devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit incontinent
-conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin;
-tant, que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il
-étoit venu le premier homme du monde. Et si d’aventure
-quelquefois son maître l’apothicaire n’y étoit pas, il tiroit
-le ver du nez<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">525</a> à ces Rouerguois, en disant par une admiration:
-«Bien malade!» A quoi le porteur répondoit incontinent:
-<em>il</em> ou <em>elle</em>. Au moyen de quoi, il disoit (après
-avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>homme?—<em>O, certes, be es un homme</em><a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">526</a>, disoit le Rouerguois.—Ha!
-je l’ai bien vu incontinent,» disoit le médecin.
-Mais quand ce venoit à ordonner devant les gens,
-il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui parloit
-le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme
-bureau teint<a name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">527</a>. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui
-nommoit le recipé<a name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">528</a> tout entier, faisant semblant de parler
-d’autre chose: en quoi je vous laisse à penser s’il ne
-faisoit pas bon voir un médecin écrire sous un apothicaire!
-En effet, ou fût pour l’opinion qu’il fit concevoir
-de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se
-trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de
-bonne mère qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient
-accroire qu’il faisoit bon être malade, ce pendant qu’il
-étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils n’en recouvreroient
-jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, comme
-gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des
-<em>moucadous</em> et des <em>camises</em><a name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">529</a>. Il étoit traité comme un petit
-coq au panier<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">530</a>; tellement, qu’en moins de six ou sept
-mois, il gagna force écus, et son apothicaire aussi, par le
-moyen l’un de l’autre: de quoi il se mit en équipage pour
-s’en aller de Saint-Antonin, faisant semblant d’avoir reçu
-lettres de son pays, par lesquelles on lui mandoit nouvelles;
-et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne failliroit
-à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là
-<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>où depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques
-puis il ne fut si bon médecin, comme il avoit été en
-son apprentissage (j’entends qu’il ne fit point si bien ses
-besognes<a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">531</a>). Car quelquefois la Fortune aide plus aux
-aventureux que non pas aux trop discrets; car l’homme
-savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances,
-il s’engendre une crainte et un doute, par lequel
-on donne aux hommes une défiance de soi, qui les décourage
-de s’adresser à vous; et, de fait, on dit qu’il vaut
-mieux tomber ès main d’un médecin heureux que d’un
-médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela;
-lequel, quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois
-cents recettes, pour diverses maladies; desquelles il prenoit
-un nombre, qu’il mettoit en la facque de son saye<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">532</a>;
-puis, quand quelqu’un venoit à lui pour urines, il tiroit
-une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la blanque<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">533</a>,
-et la bailloit au porteur, en lui disant seulement:
-«<em>Dio te la daga buona.</em>» Et s’il s’en trouvoit bien: «<em>In
-buona hora.</em>» S’il s’en trouvoit mal: «<em>Suo danno</em><a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">534</a>.»
-Ainsi va le monde.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXII" id="LXII">NOUVELLE LXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa femme<a name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">535</a>.</p>
-
-<p>Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu
-de passage, avoit une femme passablement belle, au moins
-au gré d’un prêtre qui demouroit tout auprès de lui, ap<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>pelé
-messire Jean: lequel fit tant, qu’il accorda ses flûtes<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">536</a>
-avec cette jeune femme: et s’entendoit tellement avec elle,
-que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger ses fers
-(que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre
-à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le
-varlet), lors messire Jean ne failloit point à entrer par
-un huis de derrière, dont elle lui avoit baillé la clef, et
-se venoit mettre au lit en la place du maréchal, qu’il trouvoit
-toute chaude; là où il forgeoit de son côté sus une
-autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin faire sa
-besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment
-par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur
-cas si secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au
-moins qu’il n’en eût une véhémente présomption, ayant
-ouï ouvrir et fermer cet huis; tant qu’il s’en print un
-jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant et avec
-une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle
-lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit
-comme messire Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand
-il oyoit battre à deux. Le maréchal ayant ouï ces nouvelles,
-après que sa femme lui eut bien crié merci, ce lui
-fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut pas
-sans lui donner dronos et chaperon de même<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">537</a>. De là à
-quelques jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel
-il dit: «Messire Jean, vous venez voir ma femme quand
-vous avez le loisir?» Le prêtre le nia fort et ferme, lui
-disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce tour-là, et qu’il
-aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, di<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>soit
-le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en
-rapporte à vous: chevauchez-la à votre aise quand vous
-y serez; mais gardez-vous bien de me chevaucher: car
-s’il vous advient, le diable vous aura bien chanté matines<a name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">538</a>.»
-Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un mauvais
-fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir
-à la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous
-qu’il faut que vous fassiez? mais gardez-vous bien
-de faire la borgne ni la boiteuse; car vous savez bien
-que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites connoissance
-à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et
-puis, un matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.»
-Elle fut fort contente de lui promettre tout ce qu’il voulut,
-de peur de la male aventure. Et faut entendre qu’elle
-savoit bien battre<a name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">539</a>, et de bonne mesure: car elle avoit apprins
-à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand
-le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon
-semblant à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite;
-lui donnant à entendre que le maréchal n’y pensoit
-point, et que ce n’étoit qu’une opinion, qui lui avoit
-passé par l’entendement; et le vous assura par belles paroles,
-lui disant: «Venez, venez demain au matin, à
-l’heure accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à
-deux.» Messire Jean la crut, le pauvre homme! Quand
-le matin fut venu, le maréchal dit à sa femme, en la présence
-du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma place;
-car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la
-forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean
-entendit battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi.
-Il se leva avec sa grosse robe de nuit, entre par l’huis ac<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>coutumé,
-et se vient coucher auprès de ce maréchal, pensant
-être auprès de sa femme. Et, pource qu’il y avoit long-temps
-qu’il n’avoit donné ès gauffriers<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">540</a>, il étoit lors tout
-prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, de plein
-saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença
-à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh!
-vertubieu (pensez que c’étoit par un D<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">541</a>), messire Jean,
-qui vous a ici fait venir? Je vous avois tant dit que vous
-ne me chevauchissiez point, et que j’étois mauvaise bête,
-et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre se vouloit
-défaire<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">542</a>, mais le maréchal le vous tenoit à deux bons
-bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel
-monta incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait
-comment monsieur le prêtre fut étrillé à beaux nerfs de
-bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, et expressément
-pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la recrue<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">543</a>
-du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas
-crier au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre
-en la fournaise; pource il aimoit mieux endurer les
-coups que le feu. Encore en eut-il bon marché au prix
-de celui qui eut les deux témoins<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">544</a> enfermés au coffre, et
-le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de
-les couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé
-en la main<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">545</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span></p><h2><a name="LXIII" id="LXIII">NOUVELLE LXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre Jean
-Trubert et son fils.</p>
-
-<p>Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres,
-qui ne valoit guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit
-fait plusieurs larcins, pour lesquels il avoit été reprins
-assez de fois, et en avoit été, à l’une fois, frotté, et l’autre
-étrillé: qui étoit assez pour s’en souvenir. Toutefois il y
-étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit châtier; et même
-il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il avoit, de
-l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses
-factions<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">546</a>. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent
-une jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent
-que ce avoit été Jean Trubert: dont il ne faillit à
-faire telle poursuite, qu’il se trouva, par bons témoins,
-que Jean Trubert avoit mené vendre cette jument à un
-marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou
-six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les
-mains du prévôt des maréchaux<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">547</a>: lequel Jean Trubert ne
-tarda guère que son procès ne lui fût fait, et son dicton<a name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">548</a> signifié:
-qui portoit, entre autres, ces mots: <em>Jean Trubert,
-pour avoir prins et robbé<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">549</a> un grand jument, seroit pendu
-et étranglé, le petit avec lui</em>: et là-dessus, fait livrer Jean
-Trubert à l’exécuteur de la haute justice; auquel il bailla
-son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques du
-monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pen<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>dit
-le père haut et court: et puis, il demanda au greffier
-que c’est qu’il falloit faire de ce jeune gars. Le greffier
-va lire la sentence, et après avoir bien examiné ces mots:
-<em>le petit avec</em>, il dit au bourreau qu’il fît son office: ce
-qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout pendu, et l’étrangla,
-qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le greffier
-s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis,
-Jean Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit
-pendu.—Et le petit? dit le prévôt.—Par Dieu! et le
-petit, dit le greffier.—Comment, par tous les diables!
-dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le
-petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois
-pas dit cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le
-prévôt et le greffier, disant le greffier que la sentence portoit
-que le petit seroit pendu; et le prévôt, au contraire;
-lequel, après longs débats, va dire: «Lisez la sentence.
-Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.»
-Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels:
-<em>Jean Trubert, pour avoir prins et robbé un
-grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui</em>.
-Par lesquels mots <em>avec lui</em>, le prévôt vouloit dire que Jean
-Trubert seroit pendu, et que son fils seroit présent pour
-voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal par
-l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces
-mots, mais il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le
-greffier, d’un autre côté, se défendoit, disant que ces
-mots <em>avec lui</em> signifioient que le petit devoit être pendu
-avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne sut que dire,
-sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir, et
-dit seulement. «Pien<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">550</a>, le petit, bien, seroit pendu; par
-<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>Dieu! dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune
-loup.» Voilà toute la récompense qu’eut le pauvre petit,
-excepté que le prévôt le fit dépendre, de peur qu’il en fût
-nouvelles.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXIV" id="LXIV">NOUVELLE LXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de nonnains;
-et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le visitoit<a name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">551</a>.</p>
-
-<p>Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit
-ans; lequel, étant, à un jour de fête, entré en un
-couvent de religieuses, en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent
-fort belles, et dont n’y avoit celle<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">552</a> pour laquelle
-il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les mit si bien
-en sa fantaisie<a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">553</a>, qu’il y pensoit à toutes heures. Un jour,
-comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance,
-ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras?
-Tu es beau garçon: habille-toi en fille, et t’en va rendre
-à l’abbesse; elle te recevra aisément: tu n’es point connu
-en ce pays ici.» (Car il étoit garçon de métier, et alloit et
-venoit par pays.) Il crut assez facilement ce conseil, se
-pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât
-bien quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement,
-et s’avisa de se nommer Toinette. Donc, de par
-Dieu, s’en va au couvent de ces religieuses, où elle trouva
-façon de se faire voir à l’abbesse, qui étoit fort vieille, et,
-de bonne aventure, n’avoit point de chambrière. Toinette
-parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant
-qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès,
-qu’elle lui nomma. Et, en effet, parla si humble<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>ment,
-que l’abbesse la trouva à son gré, et par manière
-d’aumône la voulut retirer, lui disant que pour quelques
-jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle vouloit
-être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette
-fit bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse:
-à laquelle elle sut fort bien complaire, et quant et quant<a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">554</a>
-se faire aimer à toutes les religieuses, et même, en moins
-de rien, elle se print à ouvrer<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">555</a> de l’aiguille (car peut-être
-qu’elle en savoit déjà quelque chose), dont l’abbesse fut si
-contente, qu’elle la voulut incontinent faire nonne de là-dedans.
-Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle demandoit,
-et commença à s’approcher fort près de celles
-qu’elle voyoit les plus belles, et, de privauté en privauté,
-elle fut mise à coucher avec l’une. Elle n’attendit pas la
-deuxième nuit, que, par honnêtes et aimables jeux, elle
-fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le ventre cornu,
-lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir de
-Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis
-de sa compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et
-l’autre; laquelle chose, en la bonne heure, il (dis-je <em>elle</em>)
-continua assez longuement, et non seulement avec celle-là,
-mais encore avec trois ou quatre des autres, desquelles
-elle s’accointa. Et quand une chose est venue à la connoissance
-de trois ou de quatre personnes, il est aisé que
-la cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre
-ces nonnes (y en ayant quelques-unes de belles, et les
-autres laides, auxquelles Toinette ne faisoit pas si grande
-familiarité qu’aux autres), avec maintes autres conjectures,
-il leur fut facile de penser je ne sais quoi; et y firent tel
-guet, qu’elles les connurent assez certainement; et com<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>mencèrent
-à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut
-avertie, non pas qu’on lui dît que nommément ce fût
-sœur Toinette; car elle l’avoit mise là-dedans, et puis elle
-l’aimoit fort, et ne l’eût pas bonnement cru: mais on
-lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle ne se fiât pas en
-l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient pas si bonnes
-qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une d’entre
-elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit
-les religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit
-et que c’étoit, elles répondoient que, s’elle les vouloit
-faire dépouiller, elle le connoîtroit. L’abbesse, ébahie de
-cette nouvelle, en voulut savoir la vérité au premier
-jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les religieuses en
-chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux aimées
-de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter
-toutes nues, attache sa cheville par le bout avec un filet<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">556</a>
-qu’elle tira par derrière; et accoutre si bien son petit
-cas, qu’elle sembloit avoir le ventre fendu comme les autres,
-à qui n’y eût regardé de bien près: se pensant que
-l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son nez, ne
-le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent
-toutes. L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi
-elle les avoit assemblées; et leur commanda qu’elles
-eussent à se dépouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes
-pour faire sa revue, et en les visitant les unes après les
-autres, il vint<a name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">557</a> au rang de sœur Toinette; laquelle voyant
-ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, refaites<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">558</a>, rebondies,
-elle ne put être maîtresse de cette cheville, qu’il
-ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit
-les yeux le plus près, la corde vint rompre; et en déban<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>dant
-tout à un coup, la cheville vint repousser contre les
-lunettes de l’abbesse, et les fit sauter à deux grands pas
-loin. Dont la pauvre abbesse fut si surprise, qu’elle s’écria:
-«<em>Jésus! Maria!</em> Ah! sans faute, dit-elle, et est-ce
-vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous
-m’avez abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon,
-qu’il fallut y remédier par patience; car elle n’eût pas
-voulu scandaliser la religion. Sœur Toinette eut congé de
-s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des filles
-religieuses.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXV" id="LXV">NOUVELLE LXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont<a name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">559</a> à belles injures.</p>
-
-<p>Un martinet<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">560</a> s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont,
-et s’adressa à une harengère pour marchander
-de la moulue<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">561</a>; mais de ce qu’elle lui fit deux liards, il
-n’en offrit qu’un: dont cette harengère se fâcha, et l’appela
-injure<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">562</a>, en lui disant: «Va, va, Joannes<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">563</a>, porte
-ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi outragé
-en sa présence, la menace de le dire à son régent.
-«Et va, marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te
-<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>revoie ici, toi et lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en
-aller tout droit à son régent, qui étoit bon fripon<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">564</a>, et lui
-dit: «<em lang="la" xml:lang="la">Per diem, domine</em><a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">565</a>, il y a la plus fausse<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">566</a> vieille
-sur le Petit-Pont: je voulois acheter de la moulue, elle
-m’a appelé <em>Joannes</em>.—Et qui est-elle? dit le régent. La
-me montreras-tu bien?—<em lang="la" xml:lang="la">Ita, domine</em>, dit l’écolier. Et
-encore m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit
-bien.—Laisse faire, dit le régent. <em>Per dies<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">567</a>!</em> elle en
-aura.» Ce régent se pensa bien que pour aller vers une
-telle dame, qu’il ne falloit pas être dépourvu; et que la
-meilleure provision qu’il pouvoit faire, c’étoit de belles et
-gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant, qu’il la
-mettroit <em lang="la" xml:lang="la">ad metam non loqui</em><a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">568</a>. Et, en peu de temps, il
-donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put
-aviser, y employant encore ses compagnons, lesquels en
-composèrent tant, en chopinant, qu’il leur sembla qu’il
-en avoit assez. Ce régent en fit deux rôlets<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">569</a>, et en étudia
-un par cœur: l’autre, il le mit en sa manche, pour le secourir
-au besoin, si le premier lui failloit. Quand il eut
-<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir
-conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette
-harengère; et print encore quelques autres galochers<a name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">570</a>
-avec lui; lesquels, <em lang="la" xml:lang="la">in primis et ante omnia</em>, il mena boire
-à la Mule<a name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">571</a>; et quand ils eurent bien chopiné, ils s’en
-vont. Ils ne furent pas si tôt sur le Petit-Pont, que la harengère
-ne reconnût bien ce martinet; et quand elle les vit
-ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. «Ah!
-vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école
-est effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient
-heurter le baquet où elle tenoit ses harengs, en disant:
-«Hé! que faut-il à cette vieille damnée?—Oh! le <em>clerice</em>,
-dit la vieille, es-tu venu assez tôt pour te prendre à
-moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit le régent.
-Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en
-veux.» En disant cela, il se plante devant elle, comme
-voulant escrimer à beaux coups de langue. La harengère,
-se voyant défiée: «Merci Dieu! dit-elle, tu en veux donc
-avoir, magister crotté? Allons, allons par ordre, gros
-baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est
-à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va,
-ruffien.—Allez, vilaine.—Va, maraud.» Incontinent
-qu’ils furent en train, je m’en vins, car j’avois affaire
-ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent quelque
-chose, que les deux personnages combattirent vaillamment,
-et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et
-fortes injures d’arrache-pied; mais il advint au régent
-<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>d’en dire une deux fois, car on dit qu’il l’appela <em>vilaine</em>
-pour la seconde fois. Mais la harengère lui en fit bien souvenir.
-«Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit, fils de putain
-que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas
-bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud
-infect!» Il faut croire que le champion et la championne
-furent tout un temps à se battre si vertueusement, que
-ceux qui les regardoient ne savoient qui devoit avoir du
-meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de son
-premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne
-savoit pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se
-troubla un petit, voyant que la harengère ne faisoit que
-se mettre en train; et se va mettre à lire ce qui étoit dedans,
-qui étoient injures collégiales, et le vouloit dépêcher
-tout d’une traite, pour penser étonner la vieille, en
-lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable,
-infande<a name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">572</a>, abominable.» Mais la harengère le va
-interrompre, disant: «Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus
-où tu en es. Parle bon françois, je te répondrai bien,
-grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes un rôlet!
-Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et
-la déesse<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">573</a>, comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères
-se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement,
-qu’il n’eut rien meilleur que se sauver de vitesse;
-car il eût été accablé, le pauvre homme. Et, pour certain,
-il a été trouvé que, quand il eût eu un Calepin<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">574</a>, un vo<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>cabulaire,
-un dictionnaire, un promptuaire, un trésor
-d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse.
-Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">575</a> au collége de
-Montaigu<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">576</a>, courant tout d’une halenée, sans regarder
-derrière soi.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXVI" id="LXVI">NOUVELLE LXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et comment
-elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.</p>
-
-<p>Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos,
-et qui se tenoit propre de sa personne, étoit amoureux
-d’une femme vive, bien jolie, et qui étoit fort contente
-de se voir aimée, donnant toujours quelques nouveaux
-attraits<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">577</a> à ceux qui la regardoient, et prenant plaisir à
-faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne
-faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore
-des moins dignes, et, par sus tous, elle vous savoit
-mener ce jeune homme, dont nous parlons, de telle ruse,
-qu’elle sembloit tout vouloir faire pour lui. Il parloit à
-elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit, voire et touchoit
-bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point;
-tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la
-prioit, il la conjuroit, il lui présentoit<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">578</a>; mais il ne pouvoit
-rien avoir, fors qu’une fois, ainsi comme ils devi<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>soient
-ensemble en privé<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">579</a>, et qu’il lui contoit bien expressément
-son cas, elle lui va dire: «Non, je n’en ferai
-rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant le mot tout
-outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais. Le
-jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui,
-qui avoit essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore
-cela, et qu’aussi bien personne n’en sauroit rien; et
-lui répondit, s’il ne tenoit qu’à cela pour lui complaire,
-qu’il n’en feroit point de difficulté. La dame étant prinse
-au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le derrière sans
-feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point
-de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les
-plus grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer
-et s’en départit le plus fâché que fut jamais homme,
-sans toutefois se pouvoir départir d’alentour d’elle, fors
-qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte qu’il avoit
-de se trouver non seulement devant elle, mais devant les
-gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui
-étoit advenu. Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit
-bien la jeune dame, et lui dit sus le propos de
-son affaire: «Viens çà! N’est-il possible que j’aie cette
-femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon moyen
-pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la
-me veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure
-robe que tu vêtis de ta vie.» La vieille l’en reconforta<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">580</a> et
-lui promit d’y faire tout ce qu’elle pourroit, lui disant que
-s’il y avoit femme en Paris qui en vînt à bout, qu’elle en
-étoit une. Et, de fait, elle y fit ses efforts, qui étoient bons
-et grands. Mais la vefve qui étoit fine, sentant que c’étoit
-pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte quel<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>conque,
-peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour
-quelque autre respect<a name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">581</a> qu’elle se réservoit, car les rusées
-ont cette façon de tenir toujours quelqu’un des poursuivants
-en langueur, pour faire couverture à la jouissance
-qu’elles donnent aux autres. Tant y a que la vieille n’y
-sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui disant
-qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">582</a>;
-mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il
-vouloit se déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller
-demander l’aumône à la porte de sa dame, qu’il en pourroit
-jouir. Il trouva cela faisable: «Mais quel moyen me
-faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous faut vous
-faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez le
-visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous
-fassiez le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment
-ferai-je le fol? dit le jeune homme.—Que sais-je,
-moi? dit-elle. Il faut toujours rire et dire le premier mot
-que vous aviserez, et ne dire que cela, quelque chose qu’on
-vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et avisèrent,
-la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit
-que formage<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">583</a>. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte
-de sa dame à une heure du soir que tout le monde commençoit
-à se retirer; et faisoit assez froid, combien que ce
-fût après Pâques. Quand il fut à la porte, il commença à
-crier assez haut en riant: «<em>Ha, ha, formage!</em>» jusques
-à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un petit<a name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">584</a>, recommençoit
-son «<em>Ha, ha, formage!</em>» tant que la vefve,
-<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa
-chambrière pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais
-il ne répondit jamais, sinon: «<em>Ha, ha, formage!</em>» La
-chambrière s’en retourne à la dame, et lui dit: «Mon
-Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est fol: il
-ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut
-savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui
-êtes-vous, mon ami?» Et ne lui dit autre chose que: «<em>Ha,
-ha, formage!</em>—Voulez-vous du formage? dit-elle.—Ha,
-ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha, formage!—Allez-vous-en,
-mon ami, retirez-vous.—Ha,
-ha, formage!» La dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette,
-dit-elle, il mourra de froid cette nuit; il le faut faire entrer,
-il se chauffera.—Mananda<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">585</a>! dit-elle, c’est bien dit,
-madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous chaufferez.—Ha,
-ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant,
-en riant et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas
-commençoit à se porter bien. Il s’approcha du feu, là où
-il montroit ses cuisses à découvert, charnues et refaites,
-que la dame et la chambrière regardoient d’aguignettes<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">586</a>.
-Elles l’interrogeoient s’il vouloit boire ou manger; mais il
-ne disoit que: «<em>Ha, ha, formage!</em>» L’heure vint de se
-coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa chambrière:
-«Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de
-quoi il est ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est
-mon<a name="FNanchor_587_587" id="FNanchor_587_587"></a><a href="#Footnote_587_587" class="fnanchor">587</a>, madame; il est net comme une perle.—Mais si
-<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>nous le mettions coucher en notre lit, dit la dame; à ton
-avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi non?
-Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.»
-Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de
-chemise blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon
-par aventure déchirée, et le firent coucher gentiment entre
-elles deux. Et mon homme dessus sa dame; et à ce cul,
-et vous en aurez. La chambrière en eut bien quelques
-coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il
-en vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son <em>Ha, ha,
-formage!</em> Le lendemain, elles le mirent dehors, de bon
-matin, et s’en va vie<a name="FNanchor_588_588" id="FNanchor_588_588"></a><a href="#Footnote_588_588" class="fnanchor">588</a>. Et depuis, il continua assez de fois
-à y retourner pour le prix, dont il se trouva fort bien et
-ne se fit oncques connoître par le conseil de la vieille. De
-jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se trouvoit auprès
-de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée,
-la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant
-nouveau. Le mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme
-se voulut habiller d’un pourpoint vert, de chausses vertes
-et bonnet vert; disant à sa dame que c’étoit pour l’amour
-d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit que, en faveur
-de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames,
-le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en
-cet état, se trouva en une compagnie de dames, entre lesquelles
-étoit la sienne; et aussi y étoient d’autres jeunes
-gens, lesquels étoient en un jardin, assis en rond, hommes
-et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme
-étoit auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux
-de récréation, par l’avis même de la jeune vefve, laquelle
-<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>étoit femme inventive et de bon esprit, et avoit d’assez
-longue main pensé en soi-même par quel moyen elle se
-gaudiroit<a name="FNanchor_589_589" id="FNanchor_589_589"></a><a href="#Footnote_589_589" class="fnanchor">589</a> de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien avoir
-trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun
-eût à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose
-gentille, selon ce qu’il lui conviendroit le mieux et que
-lui viendroit en fantaisie. Ce qu’ils firent tous et toutes
-en leur rang. Quand il toucha à la vefve à parler<a name="FNanchor_590_590" id="FNanchor_590_590"></a><a href="#Footnote_590_590" class="fnanchor">590</a>, elle
-vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit prémédité
-dès le paravant:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Que diriez-vous d’un vert vêtu,</div>
-<div class="line">Qui a baisé sa dame au cul,</div>
-<div class="line i1">En lui faisant hommage?</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé
-de connoître que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut
-pas pourtant fort égaré: inçois, tout rempli d’une fureur
-poétique, vint répondre promptement à la dame:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Que diriez-vous d’un fol tout nu,</div>
-<div class="line">Qui a dansé sur votre cul,</div>
-<div class="line i1">Disant: <em>Ha! ha! formage!</em></div>
-</div></div></div>
-
-<p>Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander;
-car, quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force
-de changer de couleur et de contenance; laquelle se rendit
-assez coupable devant toute l’assistance: dont le jeune
-homme se trouva vengé d’elle, à un bon coup, de toutes
-les cautelles du temps passé. Cet exemple est notable
-pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles
-et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent at<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>trapées,
-à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur
-aide et faveur aux amoureux qui ont bon cœur; comme
-il se peut voir de ce jeune homme, auquel Phébus donna
-l’esprit poétique pour répondre promptement en se défendant
-contre le blason<a name="FNanchor_591_591" id="FNanchor_591_591"></a><a href="#Footnote_591_591" class="fnanchor">591</a> que sa dame avoit si finement
-et délibérément songé contre lui.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXVII" id="LXVII">NOUVELLE LXVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie.</p>
-
-<p>Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient
-à la longue boule, hors les murailles de la ville:
-l’un desquels, en faisant son coup, faillit à bouler droit,
-et envoya sa boule dedans un jardin. Il trouva façon de
-sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher. Quand il
-fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit des
-choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui:
-«Eh! que, diable, venez-vous faire ici? Vous me venez
-dérober mes melons?» Mais l’écolier ne s’en soucioit pas,
-cherchant toujours sa boule, en lui disant seulement:
-«Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui dire
-mille maux<a name="FNanchor_592_592" id="FNanchor_592_592"></a><a href="#Footnote_592_592" class="fnanchor">592</a>. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures,
-pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le
-premier langage dont il s’avisa, en lui disant: <em lang="la" xml:lang="la">Cum animadverterem
-quam plurimos homines</em><a name="FNanchor_593_593" id="FNanchor_593_593"></a><a href="#Footnote_593_593" class="fnanchor">593</a>, en lui faisant
-signes de menaces, pour la faire encore mieux batailler.
-Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son avignonnois<a name="FNanchor_594_594" id="FNanchor_594_594"></a><a href="#Footnote_594_594" class="fnanchor">594</a>:
-<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>«Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus les
-murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes
-de Caton: <em lang="la" xml:lang="la">Parentes ama</em><a name="FNanchor_595_595" id="FNanchor_595_595"></a><a href="#Footnote_595_595" class="fnanchor">595</a>. «Allez de par le diable,
-disoit la vieille à l’écolier; que le lansi<a name="FNanchor_596_596" id="FNanchor_596_596"></a><a href="#Footnote_596_596" class="fnanchor">596</a> vous éclate!» Et
-l’écolier: <em lang="la" xml:lang="la">Cognatos cole</em><a name="FNanchor_597_597" id="FNanchor_597_597"></a><a href="#Footnote_597_597" class="fnanchor">597</a>. «Oui, oui, à l’école, de par le
-diable!» Et l’écolier: <em lang="la" xml:lang="la">Cum bonis ambula</em><a name="FNanchor_598_598" id="FNanchor_598_598"></a><a href="#Footnote_598_598" class="fnanchor">598</a>. «Je n’ai que
-faire de ta boule, disoit-elle. Que maugré n’aie bieu de
-toi<a name="FNanchor_599_599" id="FNanchor_599_599"></a><a href="#Footnote_599_599" class="fnanchor">599</a>! tu parles italien; je t’entends bien.—Et voire,
-voire, dit l’écolier: <em lang="it" xml:lang="it">Foro te para</em><a name="FNanchor_600_600" id="FNanchor_600_600"></a><a href="#Footnote_600_600" class="fnanchor">600</a>.» Mais s’il l’eût voulu
-entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son <cite lang="la" xml:lang="la">Quos
-decet</cite><a name="FNanchor_601_601" id="FNanchor_601_601"></a><a href="#Footnote_601_601" class="fnanchor">601</a>. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint
-achever sa partie.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p><h2><a name="LXVIII" id="LXVIII">NOUVELLE LXVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin<a name="FNanchor_602_602" id="FNanchor_602_602"></a><a href="#Footnote_602_602" class="fnanchor">602</a>, et du concile de Latran.</p>
-
-<p>En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé
-<em>De alta domo</em><a name="FNanchor_603_603" id="FNanchor_603_603"></a><a href="#Footnote_603_603" class="fnanchor">603</a>; lequel avoit un cerveau fait comme de
-cire<a name="FNanchor_604_604" id="FNanchor_604_604"></a><a href="#Footnote_604_604" class="fnanchor">604</a>; et donnoit, en son siége, des appointements<a name="FNanchor_605_605" id="FNanchor_605_605"></a><a href="#Footnote_605_605" class="fnanchor">605</a> tout
-cornus; hors son siége, faisoit des discours de même. Advint,
-un jour, qu’il entra en dispute d’un passage de la
-Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire
-bateler<a name="FNanchor_606_606" id="FNanchor_606_606"></a><a href="#Footnote_606_606" class="fnanchor">606</a> monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon
-si de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde,
-y en avoit deux de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit
-qu’il n’y avoit point de souris, et qu’elles s’engendrent de
-pourriture, ainsi que depuis a bien confermé maître Jean
-Buteo<a name="FNanchor_607_607" id="FNanchor_607_607"></a><a href="#Footnote_607_607" class="fnanchor">607</a>, de l’ordre Saint-Antoine en Dauphiné, en son
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>traité <em lang="la" xml:lang="la">De Arca Noe</em>. L’autre disoit, qu’il n’y avoit qu’un
-lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en
-l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle.
-L’un disoit de l’un, l’autre de l’autre<a name="FNanchor_608_608" id="FNanchor_608_608"></a><a href="#Footnote_608_608" class="fnanchor">608</a>. Mais, à la fin,
-monsieur le juge, qui vouloit toujours avoir du bon, se
-fâchoit que ce bon marchand tînt ainsi fort contre lui,
-auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous parlez:
-où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit
-en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez
-belle. C’est un griffon griffant<a name="FNanchor_609_609" id="FNanchor_609_609"></a><a href="#Footnote_609_609" class="fnanchor">609</a>; il demeure à Nismes; je
-le connois bien. Il n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de
-fait, y avoit un greffier à Nismes, qui s’appeloit Genèse;
-et le pauvre juge pensoit que ce fût celui dont l’autre entendoit.
-Il faut dire qu’il savoit toute la Bible par cœur,
-fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit<a name="FNanchor_610_610" id="FNanchor_610_610"></a><a href="#Footnote_610_610" class="fnanchor">610</a>
-quasi à celui que l’on dit, qui<a name="FNanchor_611_611" id="FNanchor_611_611"></a><a href="#Footnote_611_611" class="fnanchor">611</a>, devant le roi François,
-ainsi qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement
-fait à Rome, voulant aussi en dire sa râtelée<a name="FNanchor_612_612" id="FNanchor_612_612"></a><a href="#Footnote_612_612" class="fnanchor">612</a>, dit
-au roi: «Sire, je l’ai bien vu, Pasquin; c’est un des plus
-galants hommes du monde.» Adonc le roi, qui s’aperçut
-bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez
-vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement
-à Rome, qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une
-cape à l’espagnole, bandée de velours, et une chaîne au
-col, d’un<a name="FNanchor_613_613" id="FNanchor_613_613"></a><a href="#Footnote_613_613" class="fnanchor">613</a> quatre-vingts ou cent écus; et avoit deux var<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>lets
-après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui rencontroit
-le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez,
-allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez
-envie de m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme,
-qui étoit produit pour témoin en une matière bénéficiale,
-où il étoit question d’une certaine décision du concile de
-Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez çà, mon
-ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur,
-vous parlez du concile de Latran<a name="FNanchor_614_614" id="FNanchor_614_614"></a><a href="#Footnote_614_614" class="fnanchor">614</a>; je l’ai assez vu
-de fois: il avoit un grand chapeau rouge, et étoit toujours
-ceint, et portoit voulentiers une grande gibecière de velours
-cramoisi. Et si ai bien encore connu sa femme, madame
-la Pragmatique<a name="FNanchor_615_615" id="FNanchor_615_615"></a><a href="#Footnote_615_615" class="fnanchor">615</a>.» Voilà ce qu’il en sembloit au
-bon homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il
-n’est pas damné qui ne le croit.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXIX" id="LXIX">NOUVELLE LXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village.</p>
-
-<p>Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme<a name="FNanchor_616_616" id="FNanchor_616_616"></a><a href="#Footnote_616_616" class="fnanchor">616</a>,
-ils vivoient aussi sus la bonne femme; car il en passa une
-<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>bande par un village, là où ils ne faisoient pas mieux
-que ceux du proverbe, qui dit: <cite>Un avocat en une ligne</cite>;
-<cite>un noyer en une vigne</cite>; <cite>un pourceau en un blé</cite>; <cite>une taupe
-en un pré</cite>; <cite>un sergent en un bourg</cite>; <cite>c’est pour achever de
-gâter tout</cite>. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient
-tout. Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais
-combien, chez une bonne femme; lesquels lui mettoient
-tout par écuelles: et comme ils mangeoient ses poules,
-qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère pitrasse<a name="FNanchor_617_617" id="FNanchor_617_617"></a><a href="#Footnote_617_617" class="fnanchor">617</a>,
-disant la patenôtre du singe<a name="FNanchor_618_618" id="FNanchor_618_618"></a><a href="#Footnote_618_618" class="fnanchor">618</a>. Mais ces gendarmes faisoient
-les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne
-femme de Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous
-regret en vos poules? Sus, sus, faites bonne chère, dites
-après moi: <em>Au diable soit chicheté!</em> Direz-vous?» La
-bonne femme, toute maudolente<a name="FNanchor_619_619" id="FNanchor_619_619"></a><a href="#Footnote_619_619" class="fnanchor">619</a>, lui dit: «Au diable
-soit le déchiqueté<a name="FNanchor_620_620" id="FNanchor_620_620"></a><a href="#Footnote_620_620" class="fnanchor">620</a>!» Elle avoit bien raison, car</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Depuis que décrets eurent ales<a name="FNanchor_621_621" id="FNanchor_621_621"></a><a href="#Footnote_621_621" class="fnanchor">621</a></div>
-<div class="line">Et gens d’armes portèrent malles,</div>
-<div class="line">Moines allèrent à cheval:</div>
-<div class="line">Toutes choses allèrent mal<a name="FNanchor_622_622" id="FNanchor_622_622"></a><a href="#Footnote_622_622" class="fnanchor">622</a>.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p><h2><a name="LXX" id="LXX">NOUVELLE LXX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.</p>
-
-<p>Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit),
-y eut un homme qui servoit de passe-temps à tous allants
-et venants, quand on le savoit gouverner, cela s’entend.
-Il s’en alloit par les rues, tantôt habillé en marinier, tantôt
-en magister, tantôt en cueilleur de prunes<a name="FNanchor_623_623" id="FNanchor_623_623"></a><a href="#Footnote_623_623" class="fnanchor">623</a>, et toujours
-en fol: et l’appeloit-on <em>maître Berthaud</em>. C’étoit,
-possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier de
-ce nom de <em>maître</em>, comme un âne d’un bât neuf; et qui
-eût failli à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir;
-mais en lui disant, <em>maître Berthaud</em>, vous l’eussiez fait
-passer par le trou au chat<a name="FNanchor_624_624" id="FNanchor_624_624"></a><a href="#Footnote_624_624" class="fnanchor">624</a>. Et ce qui le faisoit ainsi niais
-fol, c’étoit que quelques bons maîtres de métier<a name="FNanchor_625_625" id="FNanchor_625_625"></a><a href="#Footnote_625_625" class="fnanchor">625</a> l’avoient
-veillé onze nuits tout de suite, lui fichant de grosses
-épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui
-est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en
-la science de folie, par B carre et par B mol<a name="FNanchor_626_626" id="FNanchor_626_626"></a><a href="#Footnote_626_626" class="fnanchor">626</a>. Vrai est
-qu’il faut qu’il y ait de la nature, comme pensez qu’il y
-avoit en maître Berthaud. Or, est-il, qu’il tomba un jour
-entre les mains de quelques gens de bien qui le menèrent
-aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent
-à faire accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser
-par un qui fit le prêtre; lui firent faire son testament,
-et enfin lui donnèrent à entendre qu’il étoit mort,
-et le crut: parce, principalement, qu’en l’ensevelissant
-ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est
-mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le
-mirent dans une charrette qui revenait de la ville, chantant
-toujours: <em lang="la" xml:lang="la">Libera me, Domine</em>, sus le corps de maître
-Berthaud, qui faisoit le mort au meilleur escient qu’il eût.
-Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux qui lui faisoient
-bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient les
-fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont
-il n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas
-mort; et même lui fâchoit bien quelquefois de retirer un
-peu la cuisse, quand il sentoit les coups de pointe. Mais,
-à la fin, il y en eut un qui le piqua bien si fort, qu’il
-n’en put plus endurer, et fut contraint de lever la tête,
-en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par
-Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis
-mort, je te tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain
-se remit à faire le mort, et ne se réveilla plus, pour chose
-qu’on lui fît, jusqu’à tant que quelqu’un vînt dire: «Ha!
-le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon homme se
-leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître
-pour vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà
-comment maître Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne
-l’appeloit pas <em>maître</em>.</p>
-
-<p>Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais
-qui s’estimoit un peu plus habile que celui-ci, combien
-qu’il n’y eût guère à dire. Il y eut quelque crocheteur,
-en portant ses faix par la ville, qui le heurta assez indiscrètement,
-c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il lui<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
-dit <em>gare</em><a name="FNanchor_627_627" id="FNanchor_627_627"></a><a href="#Footnote_627_627" class="fnanchor">627</a> (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain
-va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de
-Grève<a name="FNanchor_628_628" id="FNanchor_628_628"></a><a href="#Footnote_628_628" class="fnanchor">628</a>? Par Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois
-la tête, gros sot que tu es!» Tous deux en tenoient:
-vrai est que l’un étoit fol, et l’autre philosophe<a name="FNanchor_629_629" id="FNanchor_629_629"></a><a href="#Footnote_629_629" class="fnanchor">629</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="LXXI" id="LXXI">NOUVELLE LXXI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants<a name="FNanchor_630_630" id="FNanchor_630_630"></a><a href="#Footnote_630_630" class="fnanchor">630</a>.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience;
-comme sont les femmes qui tentent, un varlet qui caquette
-ou qui gronde ou qui n’oit goutte, et qui vous apporte
-des pantoufles quand vous demandez votre épée,
-ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois
-vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il
-faut brûler toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou
-d’un cheval encloué ou déferré par les chemins, ou qui
-se fait piquer à tous les pas, et cent mille autres malheurs
-qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; ils sont pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>souhaiter à quelques ennemis<a name="FNanchor_631_631" id="FNanchor_631_631"></a><a href="#Footnote_631_631" class="fnanchor">631</a>. Il y en a d’autres, qui
-ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas
-tant et même sont de telle sorte qu’on est plus aise par
-après de les avoir pratiqués et d’en faire ses comptes.
-Telles aventures sont bonnes à ces jeunes gens pour leur
-faire rasseoir un peu leur trop chaude colère: entre lesquels
-est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par
-pays comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence
-et qu’il fasse froid ou quelque mauvais temps; en
-somme, que vous soyez fâché de quelque autre chose, et
-par fortune vous ne sachiez votre chemin; vous avisez un
-Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ; vous
-vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est
-le chemin de Parthenai?» Le pique-bœuf<a name="FNanchor_632_632" id="FNanchor_632_632"></a><a href="#Footnote_632_632" class="fnanchor">632</a>, encore qu’il
-vous entende, ne se hâte pas trop de répondre; il parle à
-ses bœufs: «Garea, frementin, brichet<a name="FNanchor_633_633" id="FNanchor_633_633"></a><a href="#Footnote_633_633" class="fnanchor">633</a>, chatain, ven
-aprês moay; tu ves ben crelincoutant<a name="FNanchor_634_634" id="FNanchor_634_634"></a><a href="#Footnote_634_634" class="fnanchor">634</a>,» ce dit-il à son
-bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes et
-hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que
-voulez piquer droit à lui, il sible<a name="FNanchor_635_635" id="FNanchor_635_635"></a><a href="#Footnote_635_635" class="fnanchor">635</a> ses bœufs pour les
-arrêter, et vous dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais
-il a bien meilleure grâce au langage du pays: «Quet o
-que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand plaisir,
-<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver<a name="FNanchor_636_636" id="FNanchor_636_636"></a><a href="#Footnote_636_636" class="fnanchor">636</a>
-et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande:
-«Que c’est que vous dites?» et bien, si faut-il que vous
-parliez. «Où est le chemin de Parthenai? Dis.—De Parthenai,
-monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de Parthenai.
-Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous,
-monsieur?» dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de
-bouche: «D’ond je viens? Où est le chemin de Parthenai?—Y
-voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, prenez patience.—Oui,
-mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?»
-A donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera
-là auprès, et lui dira: «Micha, icoul homme demande le
-chemin de Parthenai: n’et o pas per qui aval<a name="FNanchor_637_637" id="FNanchor_637_637"></a><a href="#Footnote_637_637" class="fnanchor">637</a>?» L’autre
-répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol est par
-deçay<a name="FNanchor_638_638" id="FNanchor_638_638"></a><a href="#Footnote_638_638" class="fnanchor">638</a>.» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de
-votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol
-ou sage. A la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé
-ensemble, l’un d’eux vous va dire: «Quand vous
-serez à iceste grand cray, tournai à la bonne main, et peu,
-allez dret; vous ne sariez faillir<a name="FNanchor_639_639" id="FNanchor_639_639"></a><a href="#Footnote_639_639" class="fnanchor">639</a>.» En avez-vous, à cette
-heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise
-fin, étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la
-ville, s’il est, d’aventure, jour de marché et que vous
-alliez acheter quelque chose, vous aurez affaire à bons et
-fins marchands: «Mon ami, combien ce chevreau?—Iquou
-chevreau<a name="FNanchor_640_640" id="FNanchor_640_640"></a><a href="#Footnote_640_640" class="fnanchor">640</a>, monsieur?—Oui.—Le voulez-vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>avec la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est
-mon! il est bien bon. Combien le vendez-vous?—Sopesez,
-monsieur, col est gras.—Voire! Mais combien?—Monsieur,
-la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends
-bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous
-qu’une parole? I sçai bien qu’il ne vous faut pas
-surfaire.—Non; mais combien en donnerai-je?—Ma
-foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.»
-Voilà votre marché: prenez ou laissez.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXII" id="LXXII">NOUVELLE LXXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la main
-du roi.</p>
-
-<p>Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des
-Poitevins, lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants;
-mais il faudroit savoir le courtisan<a name="FNanchor_641_641" id="FNanchor_641_641"></a><a href="#Footnote_641_641" class="fnanchor">641</a> du pays pour
-les faire trouver tels; et puis, la grâce de prononcer vaut
-mieux que tout; mais je vous en puis dire encore un,
-tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute
-de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel,
-faisant son exploit par vertu de son mandement,
-mit la charrette et les bœufs de ce pauvre homme en la
-main du roi, dont il fut assez marri; mais si fallut-il
-qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps,
-que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan,
-qui étoit de la Tircherie<a name="FNanchor_642_642" id="FNanchor_642_642"></a><a href="#Footnote_642_642" class="fnanchor">642</a>, y voulut aller pour voir l’ébat<a name="FNanchor_643_643" id="FNanchor_643_643"></a><a href="#Footnote_643_643" class="fnanchor">643</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>et fit tant qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon
-paysan, incontinent qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à
-faire à la cour, s’en retourna au village; et, en soupant
-avec ses compères pique-bœufs, il leur dit: «La merdé!
-j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le visage
-comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent,
-qui mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en
-la main du roay. La merdé! o n’a pas la main pu gran
-que moay<a name="FNanchor_644_644" id="FNanchor_644_644"></a><a href="#Footnote_644_644" class="fnanchor">644</a>.» Il étoit avis à ce Poitevin que le roi devoit
-être grand comme le clocher Saint-Hilaire<a name="FNanchor_645_645" id="FNanchor_645_645"></a><a href="#Footnote_645_645" class="fnanchor">645</a>, et qu’il avoit
-la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver
-sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en
-conterai-je bien encore un?</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII">NOUVELLE LXXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un autre Poitevin, et de son fils Micha.</p>
-
-<p>C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené
-deux siens fils à Poitiers pour étudier en grimauderie<a name="FNanchor_646_646" id="FNanchor_646_646"></a><a href="#Footnote_646_646" class="fnanchor">646</a>,
-lesquels se mirent avec d’autres patrias<a name="FNanchor_647_647" id="FNanchor_647_647"></a><a href="#Footnote_647_647" class="fnanchor">647</a> caméristes près
-du <em>Bœuf couronné</em>: l’aîné avoit nom Michel, et l’autre
-Guillaume. Leur père les ayant logés, retint l’endroit où
-ils demeuroient et les laisse là, où ils furent assez longtemps
-sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir
-des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à
-<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>Poitiers; par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants
-des formages, des jambons et des souliers bien bobelinés<a name="FNanchor_648_648" id="FNanchor_648_648"></a><a href="#Footnote_648_648" class="fnanchor">648</a>.
-Advint que tous deux tombèrent malades, dont le petit
-mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore guéri, n’avoit la commodité
-d’écrire à son père la mort de son frère. Au bout
-de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un
-de ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit.
-De quoi étant bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de
-sa paroisse, laquelle portoit en suscription: <em>A mon fils
-Micha, demeurant au Roay do beu, ou iqui près</em><a name="FNanchor_649_649" id="FNanchor_649_649"></a><a href="#Footnote_649_649" class="fnanchor">649</a>. Et
-au dedans de cette lettre y avoit entre autres bons propos:
-«Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton
-frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay.
-Au par su, i te veu ben adverti quo disant que noustre
-avesque est à Dissay<a name="FNanchor_650_650" id="FNanchor_650_650"></a><a href="#Footnote_650_650" class="fnanchor">650</a>. Va t’y-en per prendre couronne,
-et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y faille point torné
-à deu foay.» Maître <em>Micha</em> fut si aise d’avoir reçu cette
-lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain,
-et se lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique
-qu’il avoit apprise à <em>Poyté</em><a name="FNanchor_651_651" id="FNanchor_651_651"></a><a href="#Footnote_651_651" class="fnanchor">651</a>, laquelle je ne dirai ici
-à cause de brièveté; mais, entre autres, y avoit: «Mon
-père, i vous averti quo n’est pas moay qui suis mort, mais
-ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i estai pu
-malade que li; car la pea me tomboit comme à in gor<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>ret<a name="FNanchor_652_652" id="FNanchor_652_652"></a><a href="#Footnote_652_652" class="fnanchor">652</a>.»
-N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement
-répondu? Vraiment! qui voudroit dire le contraire,
-il auroit grande envie de tancer<a name="FNanchor_653_653" id="FNanchor_653_653"></a><a href="#Footnote_653_653" class="fnanchor">653</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV">NOUVELLE LXXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.</p>
-
-<p>Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont
-deux à un cheval quand ils vont par pays<a name="FNanchor_654_654" id="FNanchor_654_654"></a><a href="#Footnote_654_654" class="fnanchor">654</a>, avoit dîné
-d’assez bonne heure, et fort légèrement, d’une certaine
-viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine et de quelques
-moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas dire
-de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une
-façon de bouillie, et l’ai ouï nommer <em>de la caudelée</em><a name="FNanchor_655_655" id="FNanchor_655_655"></a><a href="#Footnote_655_655" class="fnanchor">655</a>. Ce
-gentilhomme en fit son dîner; mais il mangea si diligemment,
-qu’il n’eut loisir de se torcher les babines, là où il
-demeura de petits gobeaux<a name="FNanchor_656_656" id="FNanchor_656_656"></a><a href="#Footnote_656_656" class="fnanchor">656</a> de cette caudelée: et, en ce
-point, s’en alla voir un sien voisin, selon la coutume qu’ils
-avoient de voisiner en leurs maisons, comme de baudouiner<a name="FNanchor_657_657" id="FNanchor_657_657"></a><a href="#Footnote_657_657" class="fnanchor">657</a>
-par les chemins. Il entre privément chez ce voisin,
-lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença
-à parler galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous
-pas encore dîné?—Mais vous, dit l’autre, avez-vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort bien, car j’ai
-fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et n’étions
-que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que
-n’êtes venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit
-bien de quoi il vivoit le plus du temps, lui répondit:
-«Vous dites vrai; vous avez mangé de bons perdreaux:
-voi l’en là<a name="FNanchor_658_658" id="FNanchor_658_658"></a><a href="#Footnote_658_658" class="fnanchor">658</a> encore de la plume?» en lui montrant ce morceau
-de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le
-gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée
-lui avoit découvert ses perdreaux.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXV" id="LXXV">NOUVELLE LXXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de
-Beaulieu.</p>
-
-<p>En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit
-messire Jean Melaine<a name="FNanchor_659_659" id="FNanchor_659_659"></a><a href="#Footnote_659_659" class="fnanchor">659</a>, lequel étoit un mangeur excessif;
-car il dévoroit la vie de neuf ou dix personnes pour le
-moins à un repas. Et lui fut sa jeunesse assez heureuse;
-car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq ans, il trouva
-toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir; principalement
-ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire
-Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler<a name="FNanchor_660_660" id="FNanchor_660_660"></a><a href="#Footnote_660_660" class="fnanchor">660</a>.
-De sorte qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine
-à dîner et à souper, par ordre, chez les uns, et puis chez
-les autres. Mais depuis que le temps commença à s’empirer,
-ils commencèrent aussi à se retirer, et laissèrent
-jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec
-comme une bûche, et son ventre creux comme une lan<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>terne.
-Et véquit trop longuement, le pauvre homme; car
-ses six blancs n’étoient pas pour lui donner le pain qu’il
-mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit encore bon pour lui,
-il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit assez souvent;
-et une fois entre autres, il entreprint de le faire
-mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit
-un anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres,
-desquels messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit
-à son pitancier<a name="FNanchor_661_661" id="FNanchor_661_661"></a><a href="#Footnote_661_661" class="fnanchor">661</a>: «Savez-vous que c’est? qu’on donne à
-déjeuner à messire Jean, et qu’on le fasse tant manger,
-qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus, il dit lui-même
-au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous
-aurez chanté messe, allez-vous-en à la dépense<a name="FNanchor_662_662" id="FNanchor_662_662"></a><a href="#Footnote_662_662" class="fnanchor">662</a> demander
-à déjeuner, et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai
-dit qu’on vous traitât à votre plaisir.—Grand merci, monsieur,»
-dit le prêtre. Il dépêcha sa messe, laquelle il dit
-en chasseur<a name="FNanchor_663_663" id="FNanchor_663_663"></a><a href="#Footnote_663_663" class="fnanchor">663</a>, ayant le cœur à la mangerie. Il s’en va à la
-dépense, là où il lui fut atteint<a name="FNanchor_664_664" id="FNanchor_664_664"></a><a href="#Footnote_664_664" class="fnanchor">664</a> d’entrée une grande pièce
-de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de lévriers<a name="FNanchor_665_665" id="FNanchor_665_665"></a><a href="#Footnote_665_665" class="fnanchor">665</a>,
-et une bonne quarte<a name="FNanchor_666_666" id="FNanchor_666_666"></a><a href="#Footnote_666_666" class="fnanchor">666</a> de vin mesure de ce pays-là.
-Il eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit
-sonné dix heures<a name="FNanchor_667_667" id="FNanchor_667_667"></a><a href="#Footnote_667_667" class="fnanchor">667</a>; car il ne faisoit qu’étourdir ses mor<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>ceaux.
-On lui en apporte encore autant, qu’il dépêche
-aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit de l’homme,
-et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait apporter
-deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles
-il eut incontinent mises en un même sac avec les autres.
-Somme, il mangea tout ce qui avoit été mis pour le dîner
-des religieux; car il fut tiré, comme le fit le roi devant
-Arras<a name="FNanchor_668_668" id="FNanchor_668_668"></a><a href="#Footnote_668_668" class="fnanchor">668</a> jusqu’à la dernière pièce<a name="FNanchor_669_669" id="FNanchor_669_669"></a><a href="#Footnote_669_669" class="fnanchor">669</a>; tant, qu’il fut force
-d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé, cependant,
-se pourmenoit par les jardins en attendant que messire
-Jean eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour
-s’en aller. L’abbé, qui le vit en s’en allant, lui demanda:
-«Eh! puis, messire Jean, avez-vous déjeuné?—Oui,
-monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre: j’ai mangé
-un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre
-avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu
-qu’il ne demeurât guère?</p>
-
-<p>Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner
-d’une saugrenée de pois<a name="FNanchor_670_670" id="FNanchor_670_670"></a><a href="#Footnote_670_670" class="fnanchor">670</a>, pleine une grande jatte,
-avec de la soupe assez pour six ou sept vignerons. Mais
-<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>celui qui la lui apprêta, connoissant le patient, mit parmi
-ces pois deux grandes poignées de ces osselets ronds de
-moulue<a name="FNanchor_671_671" id="FNanchor_671_671"></a><a href="#Footnote_671_671" class="fnanchor">671</a> qu’on appelle <em>patenôtres</em>, avec force beurre et
-verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous dépêcha
-en forme commune<a name="FNanchor_672_672" id="FNanchor_672_672"></a><a href="#Footnote_672_672" class="fnanchor">672</a> et mangea patenôtres et tout. Et crois
-bien qu’il eût mangé l’<em>Ave Maria</em> et le <em>Credo</em><a name="FNanchor_673_673" id="FNanchor_673_673"></a><a href="#Footnote_673_673" class="fnanchor">673</a>, s’il y eût
-été. Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les
-dents; mais ils passoient nonobstant. Quand il eut fait, on
-lui demanda: «Eh bien! messire Jean, ces pois étoient-ils
-bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous! mais ils
-n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien vécu
-pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de
-le faire d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé
-tout le chemin de Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne
-et d’Italie; s’il eût été boucher, il eût mangé tous ses
-bœufs et ses moutons, cornes et tout; s’il eût été avocat, il
-eût mangé papiers et parchemins: dont ce n’eût pas été
-grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien
-que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard,
-il eût mangé brigandines<a name="FNanchor_674_674" id="FNanchor_674_674"></a><a href="#Footnote_674_674" class="fnanchor">674</a>, morions<a name="FNanchor_675_675" id="FNanchor_675_675"></a><a href="#Footnote_675_675" class="fnanchor">675</a>, hacquebutes<a name="FNanchor_676_676" id="FNanchor_676_676"></a><a href="#Footnote_676_676" class="fnanchor">676</a>,
-et toutes les caques<a name="FNanchor_677_677" id="FNanchor_677_677"></a><a href="#Footnote_677_677" class="fnanchor">677</a> de poudre. Et s’il eût été marié avec
-tout cela, pensez que sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> marché de lui qu’eut celle de Cambles<a name="FNanchor_678_678" id="FNanchor_678_678"></a><a href="#Footnote_678_678" class="fnanchor">678</a>, roi des Lydes,
-qui mangea la sienne une nuit toute mangée. Dieu
-nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI">NOUVELLE LXXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.</p>
-
-<p>A Paris la grand’ville<a name="FNanchor_679_679" id="FNanchor_679_679"></a><a href="#Footnote_679_679" class="fnanchor">679</a>, y avoit un personnage de nom
-et de qualité, homme de grand savoir et de jugement,
-qu’on appeloit monsieur Doingé<a name="FNanchor_680_680" id="FNanchor_680_680"></a><a href="#Footnote_680_680" class="fnanchor">680</a>; mais comme il advient
-que les hommes savants ne font pas voulentiers des enfants
-des plus spirituels du monde (je crois que c’est parce qu’ils
-laissent leur esprit en leur étude quand ils vont coucher
-avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils,
-déjà grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose
-qu’il ressembloit le moins à son père, étoit l’esprit. Un
-jour que son père étoit empêché à écrire ou à étudier, ce
-vertueux fils étoit planté devant lui, comme une image,
-à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance
-d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin,
-son père, ennuyé, lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi
-sers-tu ici le roi? que ne vas-tu faire quelque chose?<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>—Monsieur,
-dit-il à son père, que voudriez-vous que je
-fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme
-de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre
-homme? eh! va tourner ton nom.» Maître Jean print
-cette parole à son avantage et bon escient; laquelle son
-père lui avoit dite comme on a de coutume dire à un
-homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte<a name="FNanchor_681_681" id="FNanchor_681_681"></a><a href="#Footnote_681_681" class="fnanchor">681</a>,
-s’en va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à
-l’envers: tantôt il trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin,
-tantôt Gédoin Jean. Et puis, il va montrer toutes
-ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses familiers,
-lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre
-dit que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le
-mettre par les syllabes sens devant derrière, mais qu’il
-falloit mêler les lettres les unes parmi les autres, et en
-faire quelque bonne devise. Mon homme se retourne incontinent
-enfermer, et vous recommence à découper son nom
-tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois
-jours, qu’il en perdoit le boire et le manger, ne s’osant
-trouver devant son père que ce nom ne fût tourné. A la
-fin, il tourna et vira tant qu’il en trouva de deux sortes,
-les plus propres du monde. Dont il fut si aise, qu’il en
-rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans
-qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle
-ayant bien épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il
-l’eût voulu prendre sans vert<a name="FNanchor_682_682" id="FNanchor_682_682"></a><a href="#Footnote_682_682" class="fnanchor">682</a>: «Monsieur, dit-il à son
-<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>père, je l’ai tourné.» Son père, qui pensoit en tout, fors
-qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, tant pource
-qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour
-l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il.
-Et qui est-ce que tu as tourné?—Monsieur, vous me
-dites lundi que j’allasse tourner mon nom. Je n’ai cessé
-d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en suis venu à
-bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu
-l’as donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur,
-dit-il, je l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais
-je n’en ai trouvé que deux qui soient bonnes: j’ai trouvé
-Janin Godé<a name="FNanchor_683_683" id="FNanchor_683_683"></a><a href="#Footnote_683_683" class="fnanchor">683</a>, et Angin d’oie.—Vraiment, dit son père,
-je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce
-pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien
-dire: «Vous êtes d’un bon père et d’une bonne mère,
-mais l’enfant ne vaut guère.» Quelqu’un me dira:
-«Voire-mais nous n’écrivons pas <em>engin</em> par <em>a</em>.» Non;
-mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle
-devise comme celle-là pour le changement d’une seule
-lettre!</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII">NOUVELLE LXXVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De Janin, nouvellement marié.</p>
-
-<p>Janin s’étoit marié la sienne fois<a name="FNanchor_684_684" id="FNanchor_684_684"></a><a href="#Footnote_684_684" class="fnanchor">684</a>, et avoit pris une
-femme qui jouoit des mannequins<a name="FNanchor_685_685" id="FNanchor_685_685"></a><a href="#Footnote_685_685" class="fnanchor">685</a>, laquelle ne s’en ca<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
-choit point pour lui, ne voulant point faire de tort au
-beau nom de son mari. Quelque jour, un des voisins de
-Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les réponses
-en forme d’une assez plaisante farce<a name="FNanchor_686_686" id="FNanchor_686_686"></a><a href="#Footnote_686_686" class="fnanchor">686</a>. «Or çà, Janin,
-vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela
-est bon, disoit l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise
-tête.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et
-pourquoi?—C’est une des belles de notre paroisse.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il
-y a un monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela
-est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et
-pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie
-toujours de çà, de là.—Cela est mauvais.—Pas trop
-mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me baille de l’argent,
-de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis
-à la pluie et au vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais
-pourtant.—Et pourquoi?—J’y suis tout accoutumé.»
-Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est
-à l’usage d’étrivières<a name="FNanchor_687_687" id="FNanchor_687_687"></a><a href="#Footnote_687_687" class="fnanchor">687</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII">NOUVELLE LXXVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit à sa
-première lecture.</p>
-
-<p>Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité
-en sa vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi:
-et si n’avoit pas grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer
-son savoir. Et parce qu’il étoit fils d’un avocat, son père,
-<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>qui avoit passé par là, lui manda qu’il se mît à lire, afin
-qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant. Pour
-obéir au commandement de son père, il se délibère de lire
-à la Ministrerie<a name="FNanchor_688_688" id="FNanchor_688_688"></a><a href="#Footnote_688_688" class="fnanchor">688</a>; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit
-tous les jours en un jardin, qui étoit assez secret<a name="FNanchor_689_689" id="FNanchor_689_689"></a><a href="#Footnote_689_689" class="fnanchor">689</a>, pour
-être loin des maisons: auquel y avoit des choux beaux et
-grands. Il fut long-temps qu’à mesure qu’il avoit étudié,
-il alloit faire sa lecture devant ces choux, les appelant
-<em lang="la" xml:lang="la">domini</em>, et leur alléguant ses paragraphes, tout ainsi que
-si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien apprêté
-par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui
-sembla bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant
-qu’il diroit aussi bien devant les écoliers comme il
-faisoit devant ces choux. Il se présente, et commence à
-faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit une douzaine
-de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en
-étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: <em lang="la" xml:lang="la">Domini,
-ego bene video quod non estis caules</em>, c’est-à-dire
-(car il y en a qui en veulent avoir leur part en françois):
-«Messieurs, je vois bien que vous n’êtes pas des choux.»
-Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les choux fussent
-écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre
-le cas que les écoliers fussent des choux.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p><h2><a name="LXXIX" id="LXXIX">NOUVELLE LXXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.</p>
-
-<p>Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un
-couturier, nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux;
-car tout l’argent qu’il gagnoit, c’étoit pour boire.
-Lequel métier il trouva si bon, et s’y accoutuma de telle
-sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier; car, quand
-il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur la
-besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux
-mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un
-filet que c’en étoient deux; et cousoit aussitôt une manche
-par derrière comme par devant: tout lui étoit un; de sorte
-qu’il renonça du tout à ce fâcheux couturage, pour se retirer
-au plaisant métier de boire; lequel il entretint vaillamment.
-Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne, il
-n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa
-femme le venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais
-il les avaloit toutes avec un verre de vin. Bien souvent il
-la flattoit tant, qu’il la faisoit asseoir auprès de soi, en lui
-disant: «Tâte un peu de ce vin-là, ma mie; c’est du meilleur
-que tu bus jamais.—Je n’ai que faire de boire, disoit-elle;
-cet ivrogne, ici venras-tu<a name="FNanchor_690_690" id="FNanchor_690_690"></a><a href="#Footnote_690_690" class="fnanchor">690</a>?—Eh! Janette, tu
-ne bevras<a name="FNanchor_691_691" id="FNanchor_691_691"></a><a href="#Footnote_691_691" class="fnanchor">691</a> que tant petit que tu vourras<a name="FNanchor_692_692" id="FNanchor_692_692"></a><a href="#Footnote_692_692" class="fnanchor">692</a>.» A la fin, elle
-se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même:
-«Aussi bien, est-ce moi qui paie tout; il faut bien que
-j’en boive ma part.» Vrai est qu’elle avoit un peu plus
-de discrétion que Janicot; car elle ne se chargeoit pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>tant<a name="FNanchor_693_693" id="FNanchor_693_693"></a><a href="#Footnote_693_693" class="fnanchor">693</a>, qu’elle ne le remenât à la maison; mais croyez que
-c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une
-autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit:
-«Janette, tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur?
-tu m’entends bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais
-laisse-moi boire: va-t’en, ma mie! je serai aussitôt que
-toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en retournant, qui
-n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment, qu’il
-étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il
-alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant,
-dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque
-ouvroir<a name="FNanchor_694_694" id="FNanchor_694_694"></a><a href="#Footnote_694_694" class="fnanchor">694</a>; ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette:
-et se faisoit à tous coups une bigne<a name="FNanchor_695_695" id="FNanchor_695_695"></a><a href="#Footnote_695_695" class="fnanchor">695</a> au front; mais elle
-étoit guarie avant qu’il s’en aperçût. Il se laissoit maintes
-fois tomber du haut d’un degré, ou en la trappe d’une
-cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui aidoit
-toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi
-payer, je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui
-ne s’y en allât. Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit
-tout cela: quand sa femme étoit quelque part en
-commission, son demi-ceint<a name="FNanchor_696_696" id="FNanchor_696_696"></a><a href="#Footnote_696_696" class="fnanchor">696</a>, s’il le pouvoit avoir, ses
-chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi n’eût-il
-engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à
-qui lui eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit
-toujours quelque payeur; car ce que le pertuis d’en haut<a name="FNanchor_697_697" id="FNanchor_697_697"></a><a href="#Footnote_697_697" class="fnanchor">697</a>
-dépensoit, celui d’en bas en répondoit. A propos, Janicot
-avoit toujours sa bouteille de trois chopines, laquelle il
-tenoit toute la nuit auprès de soi; et l’égouttoit toutes fois
-<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne songeoit qu’en
-sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout endormi
-il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que
-s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le
-prévenoit, et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle
-remplissoit d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant;
-et bien souvent se réveilloit à ce goût aquatique,
-qui lui affadissoit toute la bouche. Mais il se rendormoit
-sur cette querelle, sans faire grand bruit; et le plus souvent
-même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit
-la danse trevisaine<a name="FNanchor_698_698" id="FNanchor_698_698"></a><a href="#Footnote_698_698" class="fnanchor">698</a> avec sa femme; mais tout cela ne
-lui faisoit point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre
-de l’eau en son vin; mais c’étoit avec la pointe d’un couteau,
-lequel il mouilloit dedans l’aiguière, et en laissoit
-tomber une goutte en son voirre<a name="FNanchor_699_699" id="FNanchor_699_699"></a><a href="#Footnote_699_699" class="fnanchor">699</a>, et non plus. Vous ne
-l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en sa
-gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage
-de Milan, les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables
-aiguillons à vin. Il haïssoit les femmes et les salades
-comme poison, les flannets<a name="FNanchor_700_700" id="FNanchor_700_700"></a><a href="#Footnote_700_700" class="fnanchor">700</a>, les tartelettes. Quand il les
-entendoit crier par les rues, il bouchoit ses oreilles. Il avoit
-les yeux bordés de fine écarlate: et un jour qu’il y avoit
-mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau
-douce qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui
-tous les marchés plutôt que celui-là, car il aimoit mieux
-<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>perdre les fenêtres que toute la maison. Et quand on lui
-disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux de vin blanc:
-«Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est
-autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il
-en sorte par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?»
-Quand il grêloit, il se jetoit à genoux, et ne plaignoit que
-les vignes à haute voix; et quand on lui disoit: «Eh! Janicot,
-les blés!—Quoi! les blés? disoit-il: avec un morceau
-de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte
-de vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien
-peu, s’il n’y en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il
-étoit en son meilleur sens; car les uns disent, quand il
-eut prins son pli, que depuis il ne désenivra; et même
-tiennent que tout son sang se convertit en vin; et s’il eût
-été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa personne
-bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût
-en son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa
-mort, on lui ôta le vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret
-du monde, en disant qu’on le tuoit, et qu’il ne mouroit
-que par faute de boire. Et quand ce fut à se confesser,
-il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon
-qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son
-confesseur, que de vin. Il se confessoit combien de fois il
-en avoit bu qui n’étoit pas bon, dont il se repentoit et en
-demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il vit qu’il falloit
-aller boire ailleurs, il ordonna par son testament qu’il fût
-enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui
-mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât
-dedans la bouche<a name="FNanchor_701_701" id="FNanchor_701_701"></a><a href="#Footnote_701_701" class="fnanchor">701</a> pour le désaltérer; car il avoit bien vu
-au cimetière des Innocents que les trépassés ont la bouche
-<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>bien sèche. Avisez s’il n’étoit pas bon philosophe de penser
-que les hommes avoient encore après la mort le ressentiment
-de ce qu’ils avoient aimé en leur vie. C’est le
-vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible.
-Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied
-d’un cep de vigne, lequel cep ne cessa oncques-puis de
-porter de plus en plus, tellement qu’on a vu toute la
-vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté autant
-ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai,
-et comment il en va.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXX" id="LXXX">NOUVELLE LXXX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en
-la baisant.</p>
-
-<p>En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel,
-nouvellement venu audit lieu, se trouva en une compagnie
-où on dansoit. Entre les dames qui étoient en cette
-tant honnête assemblée, étoit une damoiselle de bien
-bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. Je crois
-qu’ils dansèrent la piémontoise<a name="FNanchor_702_702" id="FNanchor_702_702"></a><a href="#Footnote_702_702" class="fnanchor">702</a>, et fut question de s’entre-baiser.
-Il advint que ce gentilhomme se print à cette
-jeune veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à
-la mode d’Italie, où il avoit été; car, en la baisant, il lui
-mit sa langue en la bouche. Laquelle façon étoit pour lors
-bien nouvelle en France, et est encore de présent, mais
-non pas tant qu’alors; car les François commencent fort
-à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière.
-La damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle
-pigeonnerie<a name="FNanchor_703_703" id="FNanchor_703_703"></a><a href="#Footnote_703_703" class="fnanchor">703</a>; et, combien qu’elle ne sût pas prendre les
-choses en mal, si est-ce qu’elle regarda ce gentilhomme
-<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>de fort mauvais œil; et si ne s’en put taire; car, bien peu
-après, elle en fit le conte en une compagnie où elle se
-trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui
-peut-être lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi:
-«Comment avez-vous souffert cela, madamoiselle? C’est
-une chose qui se fait à Rome et à Venise, en baisant les
-courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, entendant,
-par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre
-qu’elle n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit
-ledit personnage, elle se mit en opinion que, s’elle laissoit
-cela ainsi, elle feroit grand tort à son honneur. Sur
-quoi, après avoir songé des moyens uns et autres d’en
-rechercher<a name="FNanchor_704_704" id="FNanchor_704_704"></a><a href="#Footnote_704_704" class="fnanchor">704</a> le gentilhomme, il ne fut point trouvé de
-meilleur expédient que de le traiter par voie de justice,
-pour mieux en avoir la raison et à son honneur. Pour
-abréger, elle obtint incontinent un ajournement personnel
-contre son homme, pour les moyens<a name="FNanchor_705_705" id="FNanchor_705_705"></a><a href="#Footnote_705_705" class="fnanchor">705</a> qu’elle avoit
-en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque
-à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit
-pas de la ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis
-lui conseillèrent de s’absenter pour quelque temps, lui
-remontrant qu’il n’auroit pas du meilleur, et qu’elle, qui
-étoit apparentée des juges et des avocats, lui pourroit
-faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier le
-fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même
-l’auroit confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis
-trouvé. Mais lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas
-grand cas, et répondit qu’il ne s’enfuiroit point pour cela,
-et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à faire. Le jour de l’assignation
-venu, il se présenta en jugement, où y avoit as<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>sez
-bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui
-étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes
-choses et autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle
-danse?» Il répondit que oui. «S’il ne connoissoit pas bien
-la dame complaignante?» Il répondit qu’il ne la connoissoit
-que de vue, et qu’il voudrait bien la connoître mieux.
-«S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que
-femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai
-qu’un tel soir il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais,
-vous lui avez fait un déshonneur grand, ainsi
-qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous lui avez mis
-votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit?
-dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes
-mal notées: ce n’étoit pas là où vous deviez adresser.»
-Quand il se vit ainsi pressé, alors il répondit: «Elle dit
-que je lui ai mis la langue en la bouche; quant à moi, il
-ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le
-bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût
-ouvert, je ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui
-entendent le langage du pays, il est un peu de meilleure
-grâce: <em lang="it" xml:lang="it">Et per che badava, la bestia?</em> C’est-à-dire: Pourquoi
-bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il dit?
-Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la
-charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec
-quand elle se laisseroit baiser.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI">NOUVELLE LXXXI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.</p>
-
-<p>Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus
-grande habileté que celui des coupeurs de bourses; car
-ces gens de bien ont affaire à hommes, à femmes, à gentilshommes,
-à avocats, à marchands, et à prêtres, que je<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
-devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de personnes,
-fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en
-a-t-il qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la
-prohibition francisquine<a name="FNanchor_706_706" id="FNanchor_706_706"></a><a href="#Footnote_706_706" class="fnanchor">706</a>; mais ils la tiennent si cachée,
-que les pauvres coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels,
-avec ce qu’ils ont affaire à tous les susnommés, le
-pis est, et le plus fort, qu’ils vous dérobent en votre présence,
-et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, ils savent
-bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai
-à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en
-quantes manières. Je vous raconterai seulement deux ou
-trois de leurs tours, lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils,
-ne voulant nier toutefois qu’ils n’en fassent bien d’aussi
-bons, voire de meilleurs, quand il y affiert<a name="FNanchor_707_707" id="FNanchor_707_707"></a><a href="#Footnote_707_707" class="fnanchor">707</a>. Je dis donc
-qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de ces bons marchands
-dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des
-plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non,
-puisqu’il se laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien
-le pire; mais la cruche va si souvent à la fontaine, qu’à
-la fin elle se rompt le col. Tant y a, qu’étant en la prison,
-il encusa<a name="FNanchor_708_708" id="FNanchor_708_708"></a><a href="#Footnote_708_708" class="fnanchor">708</a> ses compagnons, sous ombre qu’on lui promit
-impunité; et se met à déclarer tout plein de belles pratiques
-du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un
-jour les coupeurs de pendants<a name="FNanchor_709_709" id="FNanchor_709_709"></a><a href="#Footnote_709_709" class="fnanchor">709</a>, lesquels étoient bien dix
-ou douze de bande, se trouvèrent en la ville susdite à la
-Peyre<a name="FNanchor_710_710" id="FNanchor_710_710"></a><a href="#Footnote_710_710" class="fnanchor">710</a>, à un jour de marché, où ils virent comme un
-<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en beau paiement,
-pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers
-il mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous
-pouvez bien penser qu’il ne la portoit pas sur sa tête).
-De quoi ces galants furent fort réjouis; car ils n’en eussent
-pas voulu tenir un denier moins. Et parce que le butin
-étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des
-autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs,
-non), et se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils
-purent; lequel étoit jaloux de sa gibecière comme un
-coquin de sa poche<a name="FNanchor_711_711" id="FNanchor_711_711"></a><a href="#Footnote_711_711" class="fnanchor">711</a>; car, étant en la presse, il avoit toujours
-la main dessus, se doutant bien des inconvénients;
-et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient coupeurs
-de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant
-le serroient, le tournoient, le viroient en la foule,
-faisant semblant d’avoir hâte de passer, pour trouver
-moyen de croquer cette gibecière; mais, pour tourment<a name="FNanchor_712_712" id="FNanchor_712_712"></a><a href="#Footnote_712_712" class="fnanchor">712</a>
-qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point la main de
-dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et ébahis
-de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait,
-celui qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il
-s’étoit trouvé en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit
-point vu d’homme plus obstiné à se donner garde que
-ce curé, ni qui eût moins d’envie de perdre sa bourse.
-Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils en le
-pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils
-le firent approcher d’un grand monceau de souliers, de
-buche, <em>alias</em> des sabots, qu’ils disent en ce pays-là des
-<em>esclops</em><a name="FNanchor_713_713" id="FNanchor_713_713"></a><a href="#Footnote_713_713" class="fnanchor">713</a> (si bien m’en souvient), lesquels esclops ils sont
-<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>pointus par le bout, pour la braveté<a name="FNanchor_714_714" id="FNanchor_714_714"></a><a href="#Footnote_714_714" class="fnanchor">714</a>. Voyez; encore se
-fait-il de braves sabots. Quoi voyant l’un d’entre eux,
-comme ils sont tous accorts de faire leur profit de tout,
-vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner
-un grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant
-une extrême douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la
-main à sa jambe, car un tel mal que celui-là fait oublier
-toutes autres choses; mais il n’eut pas plus tôt lâché la gibecière,
-que cet habile hillot<a name="FNanchor_715_715" id="FNanchor_715_715"></a><a href="#Footnote_715_715" class="fnanchor">715</a> ne la lui eût enlevée. Le curé,
-avec tout son mal, voulut reporter la main à ce qu’il tenoit
-si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant;
-dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la
-gibecière était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin
-étoit; car, en telles exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement
-bien. Ainsi le pauvre curé s’en alla mauvais
-marchand de son blé, étant blessé en la jambe et
-ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont
-si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre
-les biens de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime
-mieux vous faire une autre conte.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII">NOUVELLE LXXXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte<a name="FNanchor_716_716" id="FNanchor_716_716"></a><a href="#Footnote_716_716" class="fnanchor">716</a>.</p>
-
-<p>Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les
-<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>coupeurs de bourses a été de se tenir bien en ordre<a name="FNanchor_717_717" id="FNanchor_717_717"></a><a href="#Footnote_717_717" class="fnanchor">717</a>; car,
-quand ils étoient habillés chétivement, ils n’eussent pas
-osé se trouver parmi les gens d’apparence, qui sont les
-lieux où ils ont le plus grand affaire; où, s’ils s’y trouvoient,
-on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal
-vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux<a name="FNanchor_718_718" id="FNanchor_718_718"></a><a href="#Footnote_718_718" class="fnanchor">718</a>, si sont-ils
-à tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le
-roi François à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands<a name="FNanchor_719_719" id="FNanchor_719_719"></a><a href="#Footnote_719_719" class="fnanchor">719</a>,
-dont est question, qui étoient tous habillés comme gentilshommes:
-desquels y en eut un qui se laissa surprendre
-en la basse-cour de Blois, faisant son état; il fut incontinent
-représenté devant M. de La Voulte, homme qui a
-fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes.
-Je faux; il donnoit la fièvre<a name="FNanchor_720_720" id="FNanchor_720_720"></a><a href="#Footnote_720_720" class="fnanchor">720</a>, mais il avoit le médecin<a name="FNanchor_721_721" id="FNanchor_721_721"></a><a href="#Footnote_721_721" class="fnanchor">721</a>
-quant et lui, qui en guérissoit. Étant ce coupe-bourses
-devant le prévôt, s’amassèrent force gens à l’entour de
-lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court comme au feu; et
-ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour
-voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux
-fol, avec son cou tors. Or, les autres coupeurs de
-bourses se tinrent assis là auprès, faisant mine de gens
-de bien, pour ouïr les interrogatoires que faisoit ce prévot
-à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque
-<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les
-hommes ne se donnent pas bien garde; car ils ne pensent
-point qu’il y ait plus d’un loup dedans le bois; et il y en
-a peut-être plus de dix. Et puis, qui penseroit qu’il y en
-eût de si hardis de dérober au propre lieu où se fait le procès
-d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, devinez
-qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup!
-Jean<a name="FNanchor_722_722" id="FNanchor_722_722"></a><a href="#Footnote_722_722" class="fnanchor">722</a>! ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit
-celui qu’il avoit entre ses mains, touchant la
-bourse qui avoit été coupée, il y en eut un en la foule
-qui lui coupa la sienne dedans sa manche<a name="FNanchor_723_723" id="FNanchor_723_723"></a><a href="#Footnote_723_723" class="fnanchor">723</a>, et la bailla
-habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque
-ententif<a name="FNanchor_724_724" id="FNanchor_724_724"></a><a href="#Footnote_724_724" class="fnanchor">724</a> qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il
-bien qu’on lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve
-sa bourse tirée; dont il fut le plus dépité du monde; et
-ne voyant autour de soi que des gens de bien, au moins
-bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à la
-chaude<a name="FNanchor_725_725" id="FNanchor_725_725"></a><a href="#Footnote_725_725" class="fnanchor">725</a>, vint saisir un gentilhomme le plus prochain de
-lui, en lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout
-beau, monsieur de La Voulte, lui dit le gentilhomme;
-retournez vous cacher<a name="FNanchor_726_726" id="FNanchor_726_726"></a><a href="#Footnote_726_726" class="fnanchor">726</a>, vous n’avez pas bien deviné:
-prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt
-<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit
-empêché à questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui
-échappe et se sauve parmi le monde. Dont M. de la Voulte,
-par un beau dépit, en fit pendre une douzaine d’autres
-qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire leur procès.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII">NOUVELLE LXXXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.</p>
-
-<p>A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le
-renom de faire les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit
-ému, un de ces vénérables coupeurs de cuir<a name="FNanchor_727_727" id="FNanchor_727_727"></a><a href="#Footnote_727_727" class="fnanchor">727</a>, s’en alla
-jusqu’à Moulins trouver ce coutelier, pour faire faire un
-couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il pourroit gagner
-son voyage, tant par les chemins que sur les lieux.
-Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit
-en allant), il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon
-ami, me ferez-vous bien un couteau de la façon que je
-vous deviserai?» Le coutelier lui répond qu’il le feroit,
-si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami, dit cet homme
-de bien, la façon n’en est point autrement difficile. Le
-plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme
-un rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant <em>monsieur</em>
-(car il le voyoit bien en ordre); ne vous souciez
-point du tranchant: dites-moi seulement de quelle sorte
-vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux d’une telle
-grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui
-desseigner<a name="FNanchor_728_728" id="FNanchor_728_728"></a><a href="#Footnote_728_728" class="fnanchor">728</a> tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant:
-«Mon ami (car il le falloit amieller<a name="FNanchor_729_729" id="FNanchor_729_729"></a><a href="#Footnote_729_729" class="fnanchor">729</a>), faites-le moi seu<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>lement;
-et ne vous souciez du prix; car je vous payerai
-à votre mot.» Il s’en va; le coutelier se met après ce
-couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre le vint
-quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il
-tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et
-comme telles gens ont toujours l’œil au guet pour épier
-si fortune leur envolera point quelque butin, il vit que ce
-coutelier tira sa bourse de sa manche pour mettre ce teston,
-ainsi qu’on la portoit de ce temps-là; et la mettoit-on
-par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du pourpoint.
-Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert,
-il commence à presser ce coutelier de quelque propos
-aposté<a name="FNanchor_730_730" id="FNanchor_730_730"></a><a href="#Footnote_730_730" class="fnanchor">730</a>; et l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier
-de remettre la bourse en sa manche, et le laissa pendre
-sans y prendre garde. Étant cette bourse en si beau gibier,
-le galant se tenoit toujours près de sa proie, entretenant
-fort familièrement et de près le coutelier, duquel il étoit
-déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure
-de lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point
-si je vous demande à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai
-fait, en ma vie, de beaucoup de façons, mais je n’en fis
-jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu pensois à
-quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi,
-je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non,
-dit le coutelier, je le vous promets.»
-Le coupe-bourses s’approche, comme pour lui parler en
-l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper des
-bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre
-de son couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse
-ainsi pendante. Puis, après lui avoir la bourse, il
-lui coupe la queue<a name="FNanchor_731_731" id="FNanchor_731_731"></a><a href="#Footnote_731_731" class="fnanchor">731</a>; et s’en va chercher sa pratique, de çà,
-<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>de là, par la ville; là où il fit plusieurs belles exécutions
-de son métier avec ce couteau. Mais je crois bien qu’il
-s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en un sermon,
-coupant la bourse à un jeune homme de la ville
-(ainsi que sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou
-tard; car les renards se trouvent tous à la fin chez le pelletier).
-Quand il eut été quelques jours en prison, on lui
-promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point de mal
-s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas
-requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer
-et à dire tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires
-étoit comprins le cas de ce coutelier; d’autant qu’il avoit
-ouï dire que ce coupeur de bourses étoit prins, et s’étoit
-venu rendre partie et se plaindre à la justice. Sur quoi le
-prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers renvoyées
-devant l’évêque<a name="FNanchor_732_732" id="FNanchor_732_732"></a><a href="#Footnote_732_732" class="fnanchor">732</a>), le prévôt lui dit en riant, mais
-c’étoit un rire d’hôtelier<a name="FNanchor_733_733" id="FNanchor_733_733"></a><a href="#Footnote_733_733" class="fnanchor">733</a>: «Viens çà! tu étois bien mauvais
-de couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument
-pour t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur,
-dit-il, qui ne la lui eût coupée? elle lui pendoit jusques
-aux genoux.» Mais le prévôt, après tous jeux, l’envoya
-pendre jusques au gibet.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV">NOUVELLE LXXXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du bandoulier<a name="FNanchor_734_734" id="FNanchor_734_734"></a><a href="#Footnote_734_734" class="fnanchor">734</a> Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de parlement.</p>
-
-<p>Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier,
-lequel se faisoit appeler Cambaire; et avoit autre<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>fois
-été au service du roi avec charge de gens de pied, là
-où il avoit acquis le nom de vaillant et hardi capitaine;
-mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les guerres
-furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu
-bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il
-fit si à l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour
-le plus renommé de ses compagnons: contre lequel la cour
-de parlement fit faire telle poursuite, qu’à la fin il fut
-prins et amené en la conciergerie, où il ne demeura
-guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel
-il fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes
-par lui commis et perpétrés. Et combien que, par les informations,
-il fût chargé de plusieurs crimes et délits,
-dont le moindre étoit assez grand pour perdre la vie, toutefois
-la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée; car on
-dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux,
-miséricorde de Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant,
-mouton bêlant, et porc pourri: et tout n’en vaut rien,
-s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain respect à ce
-Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant
-qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui
-va dire ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la
-cour, pour la grâce qu’elle vous fait, qui avez mérité une
-bien rigoureuse punition pour les cas dont vous êtes atteint
-et convaincu<a name="FNanchor_735_735" id="FNanchor_735_735"></a><a href="#Footnote_735_735" class="fnanchor">735</a>. Mais parce qu’autres fois vous vous
-êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service au roi,
-la cour s’est contentée de vous condamner seulement à
-perdre la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit
-<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>incontinent en son gascon: «Cap de Diou! be vous donni
-lou reste per un viet-daze<a name="FNanchor_736_736" id="FNanchor_736_736"></a><a href="#Footnote_736_736" class="fnanchor">736</a>.» Et, à la vérité, le reste ne
-valoit pas guères, après la tête ôtée; attendu même, que
-le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour cette réponse,
-il lui en print fort mal; car la cour, irritée de
-cette arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV">NOUVELLE LXXXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’honnêteté de M. de Salzard.</p>
-
-<p>Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur
-qui s’appeloit Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit?
-Premièrement il avoit la tête comme un pot à beurre;
-le visage froncé comme un parchemin brûlé; les yeux gros
-comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit,
-principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur,
-et alloit toujours levant le museau, comme un vendeur
-de cinquailles<a name="FNanchor_737_737" id="FNanchor_737_737"></a><a href="#Footnote_737_737" class="fnanchor">737</a>; la gueule torte comme je ne sais quoi;
-un bonnet gras, pour lui faire une potée de choux; sa robe
-avallée<a name="FNanchor_738_738" id="FNanchor_738_738"></a><a href="#Footnote_738_738" class="fnanchor">738</a>, que tous eussiez dit qu’il étoit épaulé<a name="FNanchor_739_739" id="FNanchor_739_739"></a><a href="#Footnote_739_739" class="fnanchor">739</a>; une jaquette
-ballant jusqu’au gras de la jambe; des chausses
-déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux
-de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses,
-c’étoit de la crotte bordée de drap); sa belle chemise de
-trois semaines, encore étoit-elle déjà sale; ses ongles assez
-grands pour faire des lanternes, ou pour bien s’égraffi<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>gner<a name="FNanchor_740_740" id="FNanchor_740_740"></a><a href="#Footnote_740_740" class="fnanchor">740</a>
-contre celui qui est sous les pieds de saint Michel<a name="FNanchor_741_741" id="FNanchor_741_741"></a><a href="#Footnote_741_741" class="fnanchor">741</a>.
-A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y a-t-il point
-quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections
-de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne
-femme qui en saura quelqu’une qui lui soit bonne!
-Quant à moi, je n’en connois pour lui, si je n’y pensois.
-Non, non, ne différez point à l’aimer; car il est gracieux,
-en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur,
-comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois<a name="FNanchor_742_742" id="FNanchor_742_742"></a><a href="#Footnote_742_742" class="fnanchor">742</a>: «Je
-ne me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête
-plus grosse que poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur,
-ils sont onze heures<a name="FNanchor_743_743" id="FNanchor_743_743"></a><a href="#Footnote_743_743" class="fnanchor">743</a>.—Ils
-en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit ou
-bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit
-cet honnête homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer
-noise; ne vous enquérez point de lui, si vous ne
-le voulez épouser.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI">NOUVELLE LXXXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur.</p>
-
-<p>En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui
-étoient bons fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie<a name="FNanchor_744_744" id="FNanchor_744_744"></a><a href="#Footnote_744_744" class="fnanchor">744</a>,
-principalement en cas de remuement de besognes<a name="FNanchor_745_745" id="FNanchor_745_745"></a><a href="#Footnote_745_745" class="fnanchor">745</a>.
-Ils prenoient livres, ceintures, gants, tout leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses fussent
-perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et
-n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant
-dedans votre chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu
-une paire de pantoufles sous un coin de lit, l’un d’eux les
-chaussoit gentiment sur ses escarpins, et s’en alloit à-tout.
-Et se conte, pour se donner garde d’eux, qu’il leur falloit
-regarder aux pieds et aux mains; combien que le proverbe
-ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient fait
-serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient
-toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et
-s’entendoient bien ensemble; car tandis que l’un faisoit le
-guet, l’autre faisoit la prise. Un jour, ils se trouvèrent
-tous deux chez un tailleur (car ils n’étoient quasi jamais
-l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit prendre la
-mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les
-yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils
-ne virent rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon
-que l’un d’eux avisa une paire des ciseaux en assez belle
-prise, dont son compagnon étoit le plus près: auquel il
-dit en latin, en le guignant de la tête: <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>. Son compagnon,
-qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre
-en usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met
-sous son manteau, tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs;
-lequel ouït bien ce mot: <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>; mais il ne savoit
-qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à l’école; jusques à
-tant que, les deux écoliers étant départis, il eut affaire de
-ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi,
-et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique,
-dont ne se peut douter, que de ces deux jeunes gens;
-et même, se réduisant en mémoire la contenance qu’il leur
-avoit vu faire, se souvint aussi de ce mot <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>, dont il
-commença à croître en lui suspicion. Il vint tantôt un<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
-homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses ciseaux
-(car il souvient toujours à Robin de ses flûtes<a name="FNanchor_746_746" id="FNanchor_746_746"></a><a href="#Footnote_746_746" class="fnanchor">746</a>), il demanda:
-«Monsieur, dit-il, que signifie <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>?» L’autre
-lui répond: «Mon ami, c’est un mot que les femme entendent.
-<em>Accipe</em> signifie <em>prends</em>.—Oh! de par Dieu (je
-crois qu’il dit bien: le diable)! si <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em> signifie prends,
-mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils sans point de
-faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII">NOUVELLE LXXXVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit point.</p>
-
-<p>Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à
-souper un cordelier, qui prêchoit le carême en la paroisse;
-lequel cordelier étoit bon frère, et aimoit le bon vin. Quand
-il étoit à table, il demandoit toujours l’aiguière auprès de
-soi, le compagnon; et toutefois il ne s’en servoit point,
-car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant <em lang="la" xml:lang="la">sicut terra
-sine aqua</em>; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui
-dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez
-toujours de l’eau, et que vous n’en mettez point
-en votre vin?—Monsieur, dit-il, pourquoi est-ce que
-vous avez toujours votre épée à votre côté, et si n’en faites
-<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me
-défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le
-cordelier, l’eau me sert aussi pour me défendre du vin s’il
-m’assailloit; et pour cela, je la tiens toujours auprès de
-moi; mais voyant qu’il ne me fait point de mal, je ne lui
-en fais point aussi.»</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Un cordelier, qui est ceint<a name="FNanchor_747_747" id="FNanchor_747_747"></a><a href="#Footnote_747_747" class="fnanchor">747</a> homme,</div>
-<div class="line">Boit du vin comme un autre homme.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII">NOUVELLE LXXXVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules.</p>
-
-<p>Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par
-l’enseignement d’un personnage qui savoit que c’étoit de
-vivre friandement, que les jeunes cochets<a name="FNanchor_748_748" id="FNanchor_748_748"></a><a href="#Footnote_748_748" class="fnanchor">748</a>, sans être châtrés,
-pourvu qu’ils n’eussent point connoissance de poules,
-avoient la chair aussi tendre et plus naturelle que les chapons;
-et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs,
-c’étoit l’amour des gelines<a name="FNanchor_749_749" id="FNanchor_749_749"></a><a href="#Footnote_749_749" class="fnanchor">749</a>: comme font tous les mâles
-avec les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit
-bien en homme expérimenté qui disoit que: «Qui le
-moins en fait trompe son compagnon; que les apprentis
-en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en vont aux
-potences; que les hommes en meurent, et que les femmes
-en vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière.
-Toutefois, je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en
-dis n’est pas pour apaiser noise. A propos de nos cochets,
-cette dame dont nous parlons les faisoit garder à part des
-poules, pour servir à table en lieu de chapons, dont elle se
-<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa maison étoit
-grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit tel
-et si honorable racueil<a name="FNanchor_750_750" id="FNanchor_750_750"></a><a href="#Footnote_750_750" class="fnanchor">750</a> qu’elle savoit faire; lui voulut
-faire voir les singularités de sa maison, une pour<a name="FNanchor_751_751" id="FNanchor_751_751"></a><a href="#Footnote_751_751" class="fnanchor">751</a> une:
-entre lesquelles elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant
-grand’fête, et lui promettant de lui en faire voir l’expérience
-à souper. Ce seigneur print cela pour une grande
-nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres cochets, lesquels
-il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus
-grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa
-en soi-même qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur
-donner quelque secours: qui fut que, s’étant mis à part
-d’avec madame, il fit appeler l’un de ses gens, auquel il
-commanda secrètement que tout à l’heure il lui recouvrât
-trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les aller
-mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans
-faire bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces
-poules furent là-dedans, et mes cochets environ, et de se
-battre. Jamais ne fut telle guerre: comme l’un montoit,
-l’autre descendoit; ces pauvres poules furent affolées<a name="FNanchor_752_752" id="FNanchor_752_752"></a><a href="#Footnote_752_752" class="fnanchor">752</a>;
-car on dit que</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Gallus gallinis ter quinque sufficit unus;</div>
-<div class="line">At ter quinque viri non sufficiunt mulieri.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire
-à une dame qu’elle se contentoit bien de trois fois la
-nuit, l’une à l’entrée du lit, l’autre entre deux sommes,
-et la tierce au point du jour; mais, s’il y en avoit quelqu’une
-extraordinaire, qu’elle la prenoit en patience. De
-<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une
-fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez;
-quatre, c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme,
-sinon qu’il fût affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers<a name="FNanchor_753_753" id="FNanchor_753_753"></a><a href="#Footnote_753_753" class="fnanchor">753</a>.
-Vrai est qu’il y avoit un gentilhomme qui se vantoit
-de la dix-septième fois pour une nuit: dont chacun
-qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand il eut
-bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il
-y avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu.
-Mais qu’est-ce que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames:
-ç’ont été les cochets, qui m’ont fait choir en ces
-termes. Par mon âme! c’est une si douce chose, qu’on
-ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je
-pas entreprins, au commencement de mon livre, de vous
-parler de renchérir le pain.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX">NOUVELLE LXXXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la pie et de ses piaux.</p>
-
-<p>C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous
-veux faire un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit
-ses petits piaux par les champs, pour leur apprendre
-à vivre; mais ils faisoient les besiats<a name="FNanchor_754_754" id="FNanchor_754_754"></a><a href="#Footnote_754_754" class="fnanchor">754</a>, et vouloient
-toujours retourner au nid, pensant que la mère les dût
-toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle, les voyant
-tous drus pour aller par toutes terres, commença à les
-laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant
-ainsi: «Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs;
-<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>vous êtes grands pour chercher votre vie: ma mère me
-laissa, que je n’étois pas si grande de beaucoup que vous
-êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que ferons-nous? Les
-arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit la
-mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous
-verrez qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre
-la joue pour tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons
-bien cela, disoient-ils; mais si quelqu’un prend une
-pierre pour nous frapper, il ne faudra point qu’il prenne
-de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez bien
-toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser
-la pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit
-d’aventure la pierre toujours prête en la main pour
-ruer<a name="FNanchor_755_755" id="FNanchor_755_755"></a><a href="#Footnote_755_755" class="fnanchor">755</a>?—Ah! dit la mère, en savez-vous bien tant! Or,
-pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et ce disant, elle les
-laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en plourerai-je pas.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XC" id="XC">NOUVELLE XC.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.</p>
-
-<p>Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement
-bien né; car, outre les gambades et plaisantes mines
-qu’il faisoit, il connoissoit les personnes à la physionomie;
-il connoissoit les sages et honnêtes personnes, à la barbe,
-à l’habit, à la contenance, et les caressoit; mais un page,
-quand bien il eût été habillé en damoiselle, si l’eût-il discerné
-entre cent autres; car il le sentoit à son pageois<a name="FNanchor_756_756" id="FNanchor_756_756"></a><a href="#Footnote_756_756" class="fnanchor">756</a>,
-incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que jamais
-plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos,
-il écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les
-<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>parlants; et faisoit signes assez certains pour montrer
-qu’il entendoit: et s’il ne disoit mot, assurez-vous qu’il
-n’en pensoit pas moins. Bref, je crois qu’il étoit encore de
-la race du singe de Portugal<a name="FNanchor_757_757" id="FNanchor_757_757"></a><a href="#Footnote_757_757" class="fnanchor">757</a>, qui jouoit fort bien aux
-échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe et en parloit
-souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne
-compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce
-pays-là, il se print à magnifier<a name="FNanchor_758_758" id="FNanchor_758_758"></a><a href="#Footnote_758_758" class="fnanchor">758</a> son singe: «Mais n’est-ce
-pas là, dit-il, une merveilleuse espèce d’animal? Je crois
-que Nature vouloit faire un homme quand elle le faisoit,
-et qu’elle avoit oublié que l’homme fût fait, étant empêchée
-à tant d’autres choses: car, voyez-vous? elle lui fit le
-visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les
-mains et même les lignes écartées dedans les paumes,
-comme à un homme. Que vous en semble? il ne lui faut
-que la parole, que ce ne soit un homme. Mais ne seroit-il
-possible de le faire parler? On apprend bien à parler à un
-<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de raison
-comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté
-une année de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que
-mon perroquet, et ne crois point qu’il ne soit possible;
-car même, quand il se plaint, ou quand il rit, vous diriez
-que c’est une personne, et qu’il ne demande qu’à dire
-ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette dextérité
-de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas
-de fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que
-l’abbé parloit d’une telle affection et qu’il étoit si bien
-acheminé à croire que ce singe dût apprendre à parler, se
-présente d’une telle assurance (qui est naturelle à sa nation)
-et va dire à l’abbé, sans oublier les <em>révérences, excellences
-et magnificences</em>: «Seigneur, dit-il, vous le
-prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature
-a fait cet animal si approchant de la figure humaine,
-qu’elle n’a voulu être impossible que le demeurant ne s’achevât
-par artifice, et qu’elle l’a privé de langage pour
-mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il n’est
-rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne
-lit-on pas des éléphans<a name="FNanchor_759_759" id="FNanchor_759_759"></a><a href="#Footnote_759_759" class="fnanchor">759</a> qui ont parlé? et d’un âne<a name="FNanchor_760_760" id="FNanchor_760_760"></a><a href="#Footnote_760_760" class="fnanchor">760</a> semblablement
-(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)?
-et suis émerveillé qu’il ne se soit encore trouvé roi, ni
-<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>prince, ni seigneur, qui l’ait voulu essayer de cette bête:
-et dis que celui-là acquerra une immortelle louange
-qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille
-à ces raisons philosophales, et principalement d’autant
-qu’elles étoient italiques<a name="FNanchor_761_761" id="FNanchor_761_761"></a><a href="#Footnote_761_761" class="fnanchor">761</a>; car les François ont toujours
-eu cela de bon (entre autres mauvaises grâces) de prêter
-plus voulentiers audience et faveur aux étrangers qu’aux
-leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus près, avec
-ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise
-d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps
-que j’étois en cette fantaisie.» Pour abréger, après
-quelques autres argumens allégués et déduits, l’abbé,
-voyant que cet Italien faisoit profession d’homme entendu,
-avec une mine<a name="FNanchor_762_762" id="FNanchor_762_762"></a><a href="#Footnote_762_762" class="fnanchor">762</a> qui valoit mieux que le boisseau, lui va
-dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge
-de le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je
-le voudrois entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi
-grandes choses, dont je suis venu à bout.—Mais en combien
-de temps? dit l’abbé.—Monsieur, répondit l’Italien,
-vous pouvez entendre que cela ne se peut pas faire
-en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une
-<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>telle entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour
-ce faire, il le faudra nourrir à certaines heures, et de
-viandes choisies, rares et précieuses, et être environ<a name="FNanchor_763_763" id="FNanchor_763_763"></a><a href="#Footnote_763_763" class="fnanchor">763</a>
-nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne parlez point de
-la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai rien,
-parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six
-ans de terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler
-ce singe en pension, dont l’Italien se fait avancer une
-bonne somme d’écus, et prend ce singe en gouvernement.
-Et pensez que tous ces propos ne furent point demenés
-sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens; lesquels
-toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à
-loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant
-l’abbé. Mais les Italiens, qui étoient de la connoissance de
-cet entrepreneur, s’en portèrent bien fâchés, car c’étoit
-du temps qu’ils commençoient à avoir vogue en France<a name="FNanchor_764_764" id="FNanchor_764_764"></a><a href="#Footnote_764_764" class="fnanchor">764</a>,
-et, pour cette singéopédie<a name="FNanchor_765_765" id="FNanchor_765_765"></a><a href="#Footnote_765_765" class="fnanchor">765</a>, ils avoient peur de perdre
-leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre eux
-blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit
-toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne
-devoit point s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que,
-quand il seroit venu à la connoissance du roi, on lui feroit
-un mauvais parti. Quand cet Italien les eut bien écoutés,
-<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>il leur répondit ainsi: «Voulez-vous que je vous dise?
-vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes. J’ai entrepris
-de faire parler un singe en six ans; le terme vaut
-l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de
-choses en six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé
-mourra, ou le singe, ou moi-même par adventure; ainsi,
-j’en demeurerai quitte<a name="FNanchor_766_766" id="FNanchor_766_766"></a><a href="#Footnote_766_766" class="fnanchor">766</a>.» Voyez que c’est que d’être
-hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux du monde
-pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe
-de vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit
-plus plaisir en rien; car il faut entendre que l’Italien
-le print avec condition de lui faire changer d’air; avec ce,
-qu’il se disoit vouloir user de certains secrets, que personne
-n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, l’abbé,
-voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe,
-et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir
-ce singe. Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse,
-et cependant il fit grand’ chère des écus abbatiaux.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XCI" id="XCI">NOUVELLE XCI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du singe qui but la médecine.</p>
-
-<p>Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions
-tout maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui,
-ce fut un autre. Tant y a que le maître de ce singe devint
-malade d’une grosse fièvre, lequel fit appeler les médecins,
-qui lui ordonnèrent tout premièrement le clystère et la
-saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par
-quatre matins; et tandis<a name="FNanchor_767_767" id="FNanchor_767_767"></a><a href="#Footnote_767_767" class="fnanchor">767</a>, une médecine, laquelle l’apo<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>thicaire
-lui apporte de bon matin au jour nommé; mais,
-ayant trouvé son patient endormi, ne le voulut pas réveiller,
-d’autant même qu’il n’avoit reposé, long-temps avoit.
-Mais il laisse la médecine dedans le gobelet dessus la table,
-couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que le patient
-se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps,
-et vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne
-pour la lui bailler, car tout le monde étoit sorti pour le
-laisser reposer; et, par fortune, avoient laissé l’huis de la
-chambre ouvert, qui fut cause que le singe y entra pour
-venir voir son maître. La première chose qu’il fit fut de
-monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent, auquel
-étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter
-ce breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit
-fâcheux, qui lui faisoit faire des mines toutes nouvelles.
-A la fin, il s’aventure d’y tâter; car jamais ne s’en fût
-passé. Mais, pour cette amertume sucrée, il retiroit le museau,
-il démenoit les babines, il faisoit des grimaces les
-plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit
-douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre.
-Somme, il fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout
-de cette médecine et la but toute; encore s’en léchoit-il
-ses barbes<a name="FNanchor_768_768" id="FNanchor_768_768"></a><a href="#Footnote_768_768" class="fnanchor">768</a>. Cependant le malade, qui le regardoit, print
-<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>si grand plaisir aux mines qu’il lui vit faire, qu’il en oublia
-son mal, et se print à rire si fort et de si bon courage,
-qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine et
-inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia,
-les humeurs se remirent en leur place, tant que la
-fièvre se perdit. Tantôt le médecin arrive, qui demanda
-au gisant comment il se trouvoit, et si la médecine avoit
-fait opération. Mais le gisant rioit si fort, qu’à grand’peine
-pouvoit-il parler; dont le médecin print fort mauvaise
-opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de
-lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez,
-dit-il, au singe quelle opération elle a faite?» Le
-médecin n’entendoit point ce langage, jusques à tant que,
-lui ayant demouré quelque espace de temps, voici ce singe
-qui commença à aller du derrière tout le long de la chambre
-et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit
-un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il
-avoit été lieutenant du malade<a name="FNanchor_769_769" id="FNanchor_769_769"></a><a href="#Footnote_769_769" class="fnanchor">769</a>, lequel à peine leur conta
-le cas comme il étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils
-furent tous réjouis; mais le malade encore plus, car il se
-leva gentiment du lit et fit bonne chère, Dieu merci, et le
-singe!</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p>
-<h2><a name="XCII" id="XCII">NOUVELLE XCII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme<a name="FNanchor_770_770" id="FNanchor_770_770"></a><a href="#Footnote_770_770" class="fnanchor">770</a>.</p>
-
-<p>Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait
-faute à son mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que
-non pas à celui qui y a entrée, disant que qui veut avoir
-la fin d’un mal, il en faut ôter la cause, selon le proverbe
-italien: <em lang="it" xml:lang="it">Morta la bestia, morto il veneno</em>; et que les
-hommes ne font que cela à quoi les femmes les invitent,
-et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils
-n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou
-du parler, ou par quelque autre semonce<a name="FNanchor_771_771" id="FNanchor_771_771"></a><a href="#Footnote_771_771" class="fnanchor">771</a>. De moi<a name="FNanchor_772_772" id="FNanchor_772_772"></a><a href="#Footnote_772_772" class="fnanchor">772</a>, si je
-pensois faire plaisir aux femmes en les défendant par la
-fragilité, je le ferois voulentiers, qui ne cherche que leur
-faire service; mais j’aurois peur d’être désavoué de la
-plupart d’entre elles et des plus aimables de toutes, desquelles
-chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le me
-fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui
-mérite plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de
-moi; je me rends grandement honorée, et m’estime très-heureuse,
-me voyant aimée d’un si vertueux personnage
-comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est grande et
-quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien
-empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se
-pense honnête et vertueux, il a occasion de retenir la
-femme toute pour soi; mais, si sa conscience le juge qu’il
-n’est pas tel, il semble qu’il n’ait pas grand’raison de tan<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>cer
-ni de défendre à sa femme d’aimer un homme plus
-aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la
-doit voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et
-les hommes vertueux. Mais il s’entend de la vertu spirituelle,
-et non pas de cette vertu substantifique et humorale,
-et qu’il suffit de joindre les esprits ensemble,
-sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Le berger et la bergère</div>
-<div class="line">Sont en l’ombre d’un buisson,</div>
-<div class="line">Et sont si près l’un de l’autre,</div>
-<div class="line">Qu’à grand’peine les voit-on<a name="FNanchor_773_773" id="FNanchor_773_773"></a><a href="#Footnote_773_773" class="fnanchor">773</a>.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>D’excuser les femmes par la force des présents qu’on
-leur fait, ce seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte.
-Plutôt les femmes méritent griève punition, qui
-souffrent que l’avarice triomphe de leur corps et de leur
-cœur; combien que ce soit la plus forte pièce de toute la
-batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur quoi
-les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons,
-sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par
-faute de meilleur paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y
-a point de plus valable défense que de dire qu’il n’est
-place si forte que la continuelle et furieuse batterie ne
-mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si ferme, ne
-si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint de se
-rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme
-même qui s’attribue la constance pour une chose naturelle
-et propriétaire<a name="FNanchor_774_774" id="FNanchor_774_774"></a><a href="#Footnote_774_774" class="fnanchor">774</a> se laisse gagner plus souvent que tous les
-jours, et s’oublie ès choses qu’il doit tenir pour les plus
-défensables, exposant en vente ce qui est sous la clef de
-<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>la foi. Donc, la femme, qui est de nature douce, de cœur
-pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, de
-puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un
-homme importun en demandes, obstiné en poursuites,
-inventif en moyens, subtil en propos, et excessif en promesses?
-Vraiment, c’est chose presque difficile jusques à
-l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant en ce
-lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend.
-Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus
-ou moins, selon le mari auquel elle a affaire; car il y en
-a de toutes sortes: les uns le savent et n’en font semblant,
-et ceux-là aiment mieux porter les cornes au cœur que
-non pas au front; les autres le savent et s’en vengent, et
-ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent
-et le souffrent, qui pensent que patience passe science,
-et ceux-là sont pauvres gens. Les autres n’en savent rien,
-mais ils s’en enquièrent; et ceux-là cherchent ce qu’ils ne
-voudroient pas trouver. Les autres ne le savent ni entendent
-à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus, sont les
-moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui
-ne le sont point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis<a name="FNanchor_775_775" id="FNanchor_775_775"></a><a href="#Footnote_775_775" class="fnanchor">775</a>,
-nous vous conterons d’un monsieur qui en étoit;
-mais certainement, ce n’étoit pas à sa requête, car il s’en
-fâchoit fort; mais il étoit de ceux du premier rang, dissimulant,
-tant qu’il pouvoit, son inconvénient, en attendant
-que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en
-se vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous
-deux s’il lui venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à
-main de se prendre à sa femme, le premier sort tomba sur
-elle, au moyen d’une invention qu’il imagina. Ce fut
-<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>qu’au temps de vacations de cour<a name="FNanchor_776_776" id="FNanchor_776_776"></a><a href="#Footnote_776_776" class="fnanchor">776</a>, il s’en alla ébattre à
-une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ,
-et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la
-traitant toujours à la manière accoutumée tout le temps
-qu’ils furent là. Quand vint qu’il s’en fallut retourner à
-la ville, un jour ou deux avant qu’ils dussent partir, il
-commanda à un sien valet (lequel il avoit trouvé fidèle et
-secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule sus laquelle
-montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir,
-mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours:
-avec cela qu’il mît du sel parmi son avoine, ne lui disant
-point pourtant à quelle fin il faisoit faire cela; mais il se
-connut par l’événement qui depuis s’en ensuivit. Ce valet
-fit tout ainsi que son maître lui commanda, tellement
-que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu
-de tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette
-mule, et tire droit le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit
-ainsi, qu’il falloit aller trouver la Garonne, et cheminer
-au long de la rive quelque temps, qui étoit la première
-eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à
-l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à
-sentir l’air de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur
-qu’elle avoit de boire. Or, les endroits étaient creux et
-non guéables, et falloit que la mule, pour boire, se jetât
-en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne la put
-jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement
-que ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée
-d’accoutrements, et le lieu difficile, tomba du premier
-coup en l’eau, dont le mari s’étoit tenu loin tout
-expressément, avec son valet, pour laisser venir la chose
-<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que la
-pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée
-en l’eau<a name="FNanchor_777_777" id="FNanchor_777_777"></a><a href="#Footnote_777_777" class="fnanchor">777</a>. Voilà une manière de se venger d’une
-femme qui est un peu cruelle et inhumaine. Mais que
-voulez-vous? il fâche à un mari d’être cocu en propre
-personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à l’ami,
-son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant
-toujours auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage;
-et puis, elle seroit toute prête et appareillée à faire un
-autre ami; car une personne qui a mal fait une fois (si
-c’est mal fait que cela toutefois) est toujours présumée
-mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi,
-je ne saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve
-bien empêché quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser
-et à faire à ceux à qui le cas touche<a name="FNanchor_778_778" id="FNanchor_778_778"></a><a href="#Footnote_778_778" class="fnanchor">778</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XCIII" id="XCIII">NOUVELLE XCIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin<a name="FNanchor_779_779" id="FNanchor_779_779"></a><a href="#Footnote_779_779" class="fnanchor">779</a>.</p>
-
-<p>Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la
-vache de son voisin, se leva de grand matin devant jour;
-et étant entré en l’étable de la vache, l’emmène, faisant
-semblant de courir après elle. Auquel bruit le voisin s’é<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>tant
-éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre: «Voisin, dit
-ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est entrée
-en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.»
-Après que ce voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada
-d’aller au marché avec lui (car, demeurant en la maison,
-il se fût aperçu du larcin). En chemin, comme le jour
-s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant sa vache,
-lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort
-à la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la
-mène vendre, pource que tous les jours votre femme et la
-mienne s’en débattent, ne sachant laquelle choisir.» Sur
-ce propos, ils arrivèrent au marché; alors le larron, de
-peur d’être découvert, fait semblant d’avoir affaire parmi
-la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, cette
-vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le
-voisin donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela,
-s’en vont droit à la taverne, selon la promesse qui avoit
-été faite. Mais, après y avoir bien repu, le larron trouve
-moyen d’évader, laissant l’autre pour les gages. De là s’en
-vint à Paris, et là se trouvant, une fois entre autres, en
-une place du marché, où il y avoit force ânes attachés
-(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles,
-voyant que toutes les places étoient remplies, ayant choisi
-le plus beau, monte dessus, et, se promenant par le marché,
-le vendit très-bien à un inconnu, lequel acheteur, ne
-trouvant place vide que celle dont il avoit été ôté, le rattache
-au lieu même. Qui fut cause que celui qui étoit le
-vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant,
-puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle
-survint entre lui et l’acheteur, tellement qu’il en
-fallut venir aux mains. Or, le larron qui l’avoit vendu,
-étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, mêmement
-que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing,<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
-ne se put tenir de dire: «Plaudez<a name="FNanchor_780_780" id="FNanchor_780_780"></a><a href="#Footnote_780_780" class="fnanchor">780</a>, plaudez-moi hardiment
-ce larron d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme
-qui étoit en tel état, et ne demandoit pas mieux que de
-rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la parole:
-«Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos
-il fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées
-par sa confession, fut exécuté par justice, comme il méritoit.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="XCIV" id="XCIV">NOUVELLE XCIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré, par le
-moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé<a name="FNanchor_781_781" id="FNanchor_781_781"></a><a href="#Footnote_781_781" class="fnanchor">781</a>.</p>
-
-<p>Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles
-oreilles<a name="FNanchor_782_782" id="FNanchor_782_782"></a><a href="#Footnote_782_782" class="fnanchor">782</a>), fut jadis un médecin très-fameux, lequel, pour
-toutes médecines, avoit accoutumé bailler à ses patients
-des clystères, dont, de bonheur, il faisoit plusieurs belles
-cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé; en manière
-qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à
-lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre
-homme de village avoit égaré son âne par les champs,
-dont il étoit fort troublé. Et ainsi qu’il alloit par les détroits<a name="FNanchor_783_783" id="FNanchor_783_783"></a><a href="#Footnote_783_783" class="fnanchor">783</a>,
-quérant cet âne, il rencontra en son chemin une
-bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se tourmenter
-ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu
-<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>son âne, et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit
-le boire et le manger. Alors la vieille lui enseigna la
-maison de ce médecin, auquel elle l’envoya sûrement,
-l’avertissant que de toutes choses perdues il en disoit certaines
-nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut très-aise;
-et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et
-quand il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour
-de lui, qui l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé,
-et, pour ce, il commença à crier: «Hélas! monsieur, pour
-Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute ma vie! Je vous
-prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez), ou
-me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs
-fois, criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé,
-et, pour ce, le regarda en face; et cuidant qu’il fût
-hors de son entendement, il commanda à ses serviteurs
-qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui fut tôt fait. Puis
-le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver son âne
-en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé
-de vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira
-dedans une petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi
-qu’il étoit en telles affaires, il entendit la voix de son âne
-qui hennissoit<a name="FNanchor_784_784" id="FNanchor_784_784"></a><a href="#Footnote_784_784" class="fnanchor">784</a> parmi les champs, dont le pauvre homme
-fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de lever ses chausses
-pour courir après son âne, lequel recouvert<a name="FNanchor_785_785" id="FNanchor_785_785"></a><a href="#Footnote_785_785" class="fnanchor">785</a>, il fit grand’fête,
-et puis monta dessus et s’en retourna à la ville bien
-vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par
-les chemins publioit le grand savoir et prudence de sondit
-médecin, et comment par son moyen il avoit retrouvé son
-âne, dont le médecin fut encore prisé davantage, et plus
-estimé que jamais n’avoit été.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span></p><h2><a name="XCV" id="XCV">NOUVELLE XCV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon quand
-il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son trépas<a name="FNanchor_786_786" id="FNanchor_786_786"></a><a href="#Footnote_786_786" class="fnanchor">786</a>.</p>
-
-<p>En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin
-se fonda tellement en raisons superstitieuses, jouxte
-la quintessence<a name="FNanchor_787_787" id="FNanchor_787_787"></a><a href="#Footnote_787_787" class="fnanchor">787</a>, qu’il estimoit, par astrologie, que rire
-et prendre le déduit avec femme en temps sec lui fût très
-contraire, et, pour ce, il s’en abstenoit totalement; et encore,
-quand il véoit le temps humide, observoit-il le cours
-de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme, laquelle
-souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle
-avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit
-guère; et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre
-que le temps n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit
-plus nuisible qu’à son proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre
-femme, à rien ne faire. Advint que familièrement la médecine<a name="FNanchor_788_788" id="FNanchor_788_788"></a><a href="#Footnote_788_788" class="fnanchor">788</a>
-conta son affaire à une sienne voisine; laquelle
-lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît
-porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les
-fît verser en un bassin de plomb qui étoit jouxte<a name="FNanchor_789_789" id="FNanchor_789_789"></a><a href="#Footnote_789_789" class="fnanchor">789</a> la fenêtre
-dudit grenier, et servoit à recevoir les eaux des égouts
-de la pluie, pour la faire distiller par un tuyau, ou canal
-de plomb, jusqu’au bas de la cour, ainsi que l’on a accoutumé
-faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine, qu’incontinent
-elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en
-avertît son mari: ce que la bonne dame médecine fit très<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
-voulentiers; et combien que la journée eût été chaude et
-sèche, néanmoins elle exécuta son entreprise. Et quand
-tous deux furent couchés en leur lit, la chambrière, instruite,
-laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal, ce
-qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le
-conviant à faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à
-son pouvoir; non toutefois qu’il ne fût ébahi comment le
-temps étoit si fort changé. La dame continua par aucuns
-jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien aise. Depuis,
-advint que le médecin mourut; et pource que ladite
-dame étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs
-la demandoient en mariage, mais oncques ne voulu accorder
-à aucun, tant riche fût-il, qu’elle n’eût parlé à lui. De
-médecins, elle n’eut plus cure, et demandoit aux autres
-s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune: et plusieurs
-d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en
-avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels,
-pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon,
-assez lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour
-mari; et ainsi qu’ils devisoient joyeusement, elle l’interrogea
-s’il se connoissoit aux étoiles; lequel fit réponse
-qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux étoiles, n’à la lune,
-et ne savoit quand il se falloit aller coucher, sinon quand
-il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et,
-pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée
-et à proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop
-de ce qu’elle avoit eu trop peu auparavant.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p>
-
-<h2><a name="XCVI" id="XCVI">NOUVELLE XCVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier qui
-lui avoit chaussé des bottines<a name="FNanchor_790_790" id="FNanchor_790_790"></a><a href="#Footnote_790_790" class="fnanchor">790</a>.</p>
-
-<p>Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté
-d’un bon compagnon, se promenant parmi une assez bonne
-ville de Hollande; lequel entré en la boutique d’un cordonnier,
-le maître lui demande s’il y a quelque chose qui
-lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des bottines
-qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en
-avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit
-celles qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et
-les lui chaussa. Quand il les eut, il se fit aussi essayer des
-souliers, lesquels lui semblèrent venir bien à ses pieds,
-comme les bottines à ses jambes. Après ceci, au lieu de
-faire marché et de payer, il vint à demander au cordonnier
-par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi, ne
-vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi
-bien équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais,
-dit-il.—Et si d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je
-courrois après, dit le cordonnier.—Dites-vous
-ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient, et ne ferois
-point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut
-voir l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir
-le premier, courez après moi.» Et sur ceci commença à
-fuir tant qu’il put. Alors le cordonnier de courir après,
-et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez le larron!» Mais
-l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur qu’il
-avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine
-<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>comme celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps:
-«Que personne, dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.»
-Ainsi s’en revint en la maison le pauvre cordonnier,
-bien fâché d’avoir perdu et son argent et encore sa
-peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir. Or,
-combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot <em>bottines</em>,
-toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à
-la façon des nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers<a name="FNanchor_791_791" id="FNanchor_791_791"></a><a href="#Footnote_791_791" class="fnanchor">791</a>.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XCVII" id="XCVII">NOUVELLE XCVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que signifioient <em>ramon</em>,
-<em>ramonner</em>, <em>hart</em>, <em>sur peine de la hart</em>, etc.<a name="FNanchor_792_792" id="FNanchor_792_792"></a><a href="#Footnote_792_792" class="fnanchor">792</a></p>
-
-<p>Un méchant mot, <em>hart</em>, fort renommé et prêché en
-France en temps de paix, avoit autrefois fâché un jeune
-écolier de ce qu’il n’en pouvoit rendre l’interprétation à
-ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût demandé
-mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot
-plus que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité,
-l’écolier n’épargna frère<a name="FNanchor_793_793" id="FNanchor_793_793"></a><a href="#Footnote_793_793" class="fnanchor">793</a> <em lang="la" xml:lang="la">Calepinus auctus et recognitus</em>,
-<em>Cornucopia</em>, <em lang="la" xml:lang="la">Catholicon magnum et parvum</em><a name="FNanchor_794_794" id="FNanchor_794_794"></a><a href="#Footnote_794_794" class="fnanchor">794</a>, où
-il ne cherchât, mais pour néant; car il n’y étoit pas. Toutefois,
-après qu’il eut bien ruminé à part lui, il se souvint
-que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui se
-<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui
-apprint sans y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris;
-faisant collation d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et
-de laquelle il avoit prins un peu auparavant, que <em>ramon</em>
-étoit un balai, et <em>ramonner</em>, balier<a name="FNanchor_795_795" id="FNanchor_795_795"></a><a href="#Footnote_795_795" class="fnanchor">795</a>, en la chansonnette:
-<em>Ramonnez-moi ma cheminée</em>. «<em>Hart</em>, donc, disoit-il en
-discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une bourrée
-à Paris, qu’on appelle une <em>riorte</em> en mon benoît pays:
-parquoi j’entends que, quand on crie: <span class="smcap">De par le roi, sur
-peine de la hart</span> (hart <em lang="la" xml:lang="la">est feminini generis</em>), vaut autant
-à dire que sur peine de la corde; jadis qu’on s’aidoit des
-branches des arbres pour épargner la chanvre.» Ainsi s’acquitta
-de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est
-écrit en une épître de Clément Marot au roi: que <em>sentir
-la hart</em>, vaut autant à dire que <em>chatouilleux de la gorge</em>.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge,</div>
-<div class="line">Ledit valet, monté comme un saint George<a name="FNanchor_796_796" id="FNanchor_796_796"></a><a href="#Footnote_796_796" class="fnanchor">796</a>.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII">NOUVELLE XCVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De Triboulet, fol du roi François I<sup>er</sup>, et de ses facétieux actes<a name="FNanchor_797_797" id="FNanchor_797_797"></a><a href="#Footnote_797_797" class="fnanchor">797</a>.</p>
-
-<p>Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu
-absolve!), fut très-vertueux prince et magnanime, lequel
-nourrissoit un pauvre idiot, pour aucunefois en avoir
-quelque ébattement, après son travail ès affaires du
-royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher devant
-lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint
-quelque jour, ainsi que Triboulet marchoit devant le roi,
-devisant toujours de quelque sornette emmanchée au bout
-<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>d’un bâton<a name="FNanchor_798_798" id="FNanchor_798_798"></a><a href="#Footnote_798_798" class="fnanchor">798</a>; son cheval fit six ou huit pets, dont Triboulet
-fut fort courroucé. Et, pour ce, il descendit incontinent
-de la selle de son cheval, et prend la selle sur son
-dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui,
-baillé le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un
-ivrogne: après qu’il a bien bu, il ne fait que péter. Par
-Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il a pété devant le roi!» Et
-de sa massue<a name="FNanchor_799_799" id="FNanchor_799_799"></a><a href="#Footnote_799_799" class="fnanchor">799</a> frappoit son cheval, et, lui, étoit toujours
-chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à pied.
-Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle
-à Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et
-d’entrée il vit la plus grande silence léans, qu’il étoit possible.
-Peu de temps après, l’évêque commença <em lang="la" xml:lang="la">Deus in
-adjutorium</em>, assez bellement; et incontinent après, tous
-les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on
-n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son
-siége, et s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé
-l’office, et à grands coups de poing il lorgnoit dessus lui.
-Quand le roi l’eut aperçu, il l’appela, et lui demanda
-pourquoi il frappoit cet homme de bien; et il dit: «Da,
-da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y
-avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est
-donc lui qu’il faut punir<a name="FNanchor_800_800" id="FNanchor_800_800"></a><a href="#Footnote_800_800" class="fnanchor">800</a>.» Une autre fois, Triboulet
-vendit son cheval pour avoir du foin; autre fois vendoit
-son foin pour avoir une massue: et ainsi vécut toujours
-folliant jusques à la mort<a name="FNanchor_801_801" id="FNanchor_801_801"></a><a href="#Footnote_801_801" class="fnanchor">801</a>, qui fut bien regrettée; car on
-dit qu’il étoit plus heureux que sage.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span></p><h2><a name="XCIX" id="XCIX">NOUVELLE XCIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats<a name="FNanchor_802_802" id="FNanchor_802_802"></a><a href="#Footnote_802_802" class="fnanchor">802</a>.</p>
-
-<p>Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en
-mangeant ses choux, du tort et dommage que lui faisoit
-un sien voisin, le mit en procès en la cour; et, par l’avis
-d’aucuns siens amis, choisit un avocat, lequel il pria vouloir
-prendre sa cause en main; ce qu’il accepta. Au bout
-de deux heures après, vint la partie adverse, qui étoit un
-homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat
-en cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant
-que la cause se devoit plaider, le paysan s’en vint
-à son avocat (duquel il se pensoit assuré, qu’il ne faudroit
-à ce qu’il lui avoit promis), et ce, pour l’avertir de se tenir
-prêt à plaider le lendemain: dont il fut aucunement
-honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie
-adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui
-remontra et fit accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer
-pour lui. Et, pour mieux se décharger, lui disoit:
-«Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je ne vous dis
-rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant
-je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant
-celui de votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres
-adressantes à un homme de bien qui défendra votre cause.»
-Alors, mettant la main à la plume, écrivit à l’autre avocat
-ce qui s’ensuit: «<em>Deux chapons gras sont venus entre mes
-mains: desquels ayant choisi le meilleur et le plus gras,
-je vous envoie l’autre.</em>» Puis, sous secret, étoit écrit:
-<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>«<em>Plumez de votre côté, et je plumerai du mien.</em>» Cette
-lettre, ainsi expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce
-paysan: lequel, ne s’assurant mieux de celui à qui il devoit
-porter les recommandations, qu’à l’avocat qui les envoyoit,
-s’enhardit de les ouvrir: et, icelles lues, après
-avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se voyant
-déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie,
-délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité
-de ce faire par ses amis propres.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="C" id="C">NOUVELLE C.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de
-Montfaucon<a name="FNanchor_803_803" id="FNanchor_803_803"></a><a href="#Footnote_803_803" class="fnanchor">803</a>.</p>
-
-<p>Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de
-reculons jusques au bout d’une échelle pour descendre
-par une corde (disent les bons compagnons), faisoit là
-merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, le maître
-des hautes œuvres, affutant son cas<a name="FNanchor_804_804" id="FNanchor_804_804"></a><a href="#Footnote_804_804" class="fnanchor">804</a>, passoit souvent la
-main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la
-fin il le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne
-me passe plus là la main: je suis plus chatouilleux de la
-gorge que tu ne penses. Tu me feras rire, et puis, que
-diront les gens? que je suis mauvais chrétien, et que je
-me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher
-qu’il devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce,
-il passoit par la porte de la ville, il se print à hucher à
-pleine tête le portier par plusieurs fois, lequel l’entendit
-bien dès la première. Mais, à cause qu’il se sentoit autant
-<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>ou plus chatouilleux de la gorge que celui qu’on menoit
-pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de venir parler
-à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice
-comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur
-demande. Ainsi s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à
-son confesseur, et lui dit: «Mon père, je vous prie dire
-au portier qu’il ne laisse hardiment de fermer la porte de
-bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner aujourd’hui
-coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre
-autres consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde,
-n’y a rien que peines et ennuis: tu es heureux de sortir
-aujourd’hui hors de tant de misères.—Ha, ha, frère,
-dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place, pour jouir
-tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant
-d’entendre cela, et passant outre, lui disoit:
-«Prends courage, mon ami; quelques maux que tu aies
-faits, demande pardon à Dieu de bon cœur; tout te sera
-pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en paradis
-avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis,
-beau-père! ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain
-à dîner. Et pource qu’un homme se fâche fort par les chemins
-quand il est seul, je vous prie, venez-moi tenir
-compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité,
-et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits
-devis faisoit le gentil falot, lesquels seroient trop longs
-à réciter.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p>
-
-<h2><a name="CI" id="CI">NOUVELLE CI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du nom<a name="FNanchor_805_805" id="FNanchor_805_805"></a><a href="#Footnote_805_805" class="fnanchor">805</a>.</p>
-
-<p>Un conseiller du roi François, premier de ce nom,
-homme qui avoit l’esprit naturellement fertile de facéties,
-s’étant trouvé, un jour qu’on tenoit propos au roi
-des moyens qu’il devoit choisir pour faire tête à l’empereur
-qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant ouï
-l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons,
-l’autre tel nombre de lansquenets, les autres faisant
-quelque autre bon souhait: «Sire, dit-il, puisque il est
-question souhaiter, je ferai aussi, s’il vous plaît, mon
-souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle ne
-vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils
-ont ici souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui
-ayant demandé quelle étoit cette chose (répondant d’une
-promptitude d’esprit): «Sire, dit-il, je souhaiterois seulement
-devenir diable pour l’espace d’un quart d’heure.—Et
-que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit
-rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous
-êtes un grand fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas
-de l’eau bénite au pays de l’empereur, comme au mien,
-pour faire fuir les diables.» Alors, comme bien délibéré
-de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me pardonnerez,
-s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque
-jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit;
-mais un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit
-pas.» Il disoit cela de telle grâce, qu’il provoquoit un
-<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>chacun de la compagnie à rire, tant il étoit copieux<a name="FNanchor_806_806" id="FNanchor_806_806"></a><a href="#Footnote_806_806" class="fnanchor">806</a> en
-dits et faits.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CII" id="CII">NOUVELLE CII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils finirent
-leurs amours<a name="FNanchor_807_807" id="FNanchor_807_807"></a><a href="#Footnote_807_807" class="fnanchor">807</a>.</p>
-
-<p>Du temps qu’on portoit souliers à poulaine<a name="FNanchor_808_808" id="FNanchor_808_808"></a><a href="#Footnote_808_808" class="fnanchor">808</a>, qu’on
-mettoit pots sus table, et que pour prêter argent on se
-cachoit, la foi des femmes vers les hommes et des hommes
-vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de jour ou de
-nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes
-femmes l’enfreindre<a name="FNanchor_809_809" id="FNanchor_809_809"></a><a href="#Footnote_809_809" class="fnanchor">809</a>. Ainsi étoit une coutume réciproquement
-observée, dont n’étoient moins à louer, qu’en
-merveilleuse admiration; au moyen de quoi jalousie n’étoit
-en vigueur, fors celle qui provient de mal aimer, et
-de laquelle les janins<a name="FNanchor_810_810" id="FNanchor_810_810"></a><a href="#Footnote_810_810" class="fnanchor">810</a> meurent. A l’occasion de cette
-merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous
-les mariés ou à marier en un grand lit fait tout à propos,
-sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement; et
-n’aimoient les hommes et femmes l’un l’autre que pour
-conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu mauvais
-garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>cause, et ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers
-qui en eussent pu sourdre. Pour exemple de ceci, sera
-mis en lieu ce jeune écolier, lequel, n’ayant atteint le
-dix-huitième an de son âge, commença à pratiquer les
-bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, à
-hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque
-cas avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se
-rangea du tout à son hôtesse, et se fourra si avant en son
-amour, qu’il jeta au loin toutes dialectiques, logiques,
-physiques, et toutes autres telles rêveries à tous les diables;
-après, partie de son argent, pour mieux obtempérer
-à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que,
-de sophiste et fol logicien, il devint l’un des plus forts
-amants du monde: comme il se fit connoître à l’endroit
-de son hôtesse; car, voulant lui manifester ses passions,
-disoit: «Hélas! principale et seule régente de mes entrailles,
-que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie
-sans mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le
-foie fenit<a name="FNanchor_811_811" id="FNanchor_811_811"></a><a href="#Footnote_811_811" class="fnanchor">811</a>, mon poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment,
-que j’en ai la vie gâtée: dont je suis perdu, s’il
-ne vous plaît me consoler.» Puis, se souvenant de la sentence
-du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu! que
-de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut
-manger sa soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah!
-amour, quand je pense en votre assiette, je conclus qu’il
-y faut entrer de nature, en B dur, car le mol n’y vaut rien.»
-Puis, se recordant du moyen que feu son oncle lui avoit
-délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer
-une chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât
-ses angoisses douloureuses, et passions nocturnes, où
-il étoit par elle détenu, lui pria de chanter, disant: «Ami,
-<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>refermez votre bouche; j’ai avisé le coin du mémorial, où
-vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la garder sûrement;»
-pensant par ces allusions le divertir de son
-propos. Toutefois, par trop longuement passionné, commença:</p>
-
-<p class="center">CHANSON.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Ce refus tout outre me passe,</div>
-<div class="line">Et peu s’en faut que n’en trépasse;</div>
-<div class="line">Las! il faut endurer beaucoup</div>
-<div class="line">Pour aimer un seul petit coup.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Ah! vous avez grand tort, voisine;</div>
-<div class="line">Je tous pensois douce et bénigne:</div>
-<div class="line">Mais j’ai bien connu, en effet,</div>
-<div class="line">Que vous vous moquez de mon fait.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Je tous ai déclaré ma peine,</div>
-<div class="line">Et que c’est qui vers vous m’amène;</div>
-<div class="line">J’en souffre trop de la moitié,</div>
-<div class="line">Et n’en avez point de pitié.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Or, faut-il bien faire autre chose:</div>
-<div class="line">Car l’amour qui est dans moi close</div>
-<div class="line">Ne me lairroit point en repos,</div>
-<div class="line">Si vous n’avez autre propos.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Toutes les fois que vous vois rire,</div>
-<div class="line">Je vous voudrois voulentiers dire:</div>
-<div class="line">«Dites-moi, belles, si m’aimez?»</div>
-<div class="line">Je vous aime, ne m’en blâmez.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Visage avez de bonne grâce;</div>
-<div class="line">Comme moi, êtes grosse et grasse.</div>
-<div class="line">Aimez-moi donc, dame, aimez-moi;</div>
-<div class="line">Et mon cœur jetez hors d’émoi.</div>
-<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>&nbsp;</div>
-<div class="line">Si mon malaise vous peut plaire,</div>
-<div class="line">Mon heur vous pourra-t-il déplaire?</div>
-<div class="line">Qui dit mal d’autrui s’éjouit,</div>
-<div class="line">Le sien fait qu’on s’en réjouit.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Tous les jours, en la patenôtre,</div>
-<div class="line">Pardonnons à l’ennemi nôtre:</div>
-<div class="line">Point ne suis-je votre ennemi,</div>
-<div class="line">Mais votre langoureux ami.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Si de m’aimer n’avez envie,</div>
-<div class="line">Pardonnez au moins à ma vie,</div>
-<div class="line">Et en ayez quelque remord,</div>
-<div class="line">Ou serez cause de ma mort.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Je ne saurois me plaire au vivre,</div>
-<div class="line">Languissant toujours à poursuivre:</div>
-<div class="line">Il me vaut trop mieux n’aimer point</div>
-<div class="line">Qu’attendre, sans venir au point.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Aimez donc, puisque êtes aimée;</div>
-<div class="line">Vous en serez mieux estimée;</div>
-<div class="line">Votre grâce, votre maintien,</div>
-<div class="line">Me gluent en votre entretien.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Mon las cœur commença dimanche:</div>
-<div class="line">N’est-il pas temps que vous emmanche?</div>
-<div class="line">J’ai déjà trois jours attendu,</div>
-<div class="line">C’est trop pour un homme entendu.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Je ne puis bonnement comprendre</div>
-<div class="line">Quel plaisir c’est de tant attendre:</div>
-<div class="line">Du temps perdu je suis marri,</div>
-<div class="line">N’en déplaise à votre mari.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p>
-
-<h2><a name="CIII" id="CIII">NOUVELLE CIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne faisoient
-le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens<a name="FNanchor_812_812" id="FNanchor_812_812"></a><a href="#Footnote_812_812" class="fnanchor">812</a>.</p>
-
-<p>Un curé<a name="FNanchor_813_813" id="FNanchor_813_813"></a><a href="#Footnote_813_813" class="fnanchor">813</a>, de par le monde assez remarqué par ses facéties
-et insuffisance de la charge à lui commise, se mit,
-un jour qu’il prêchoit à ses paroissiens, à jurer de par
-Dieu, en dépit<a name="FNanchor_814_814" id="FNanchor_814_814"></a><a href="#Footnote_814_814" class="fnanchor">814</a> des luthériens de son temps; et voulant
-prouver qu’ils étoient pires que les diables: «Le diable,
-disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait le
-signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à
-un luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit.
-Parquoi je vous conseille, mes paroissiens, que
-vous fuyiez, du tout, en tout, leur compagnie.» Puis, se
-colérant en lui-même de ce que plusieurs autres curés ne
-faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à
-s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez
-savants! Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous
-les diables! et s’ils ne le sont, ils le deviendront comme
-moi.» Et observant diligemment les contenances de ses
-paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien, messieurs
-et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et
-maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et
-mille autres petits contes faisoit ce copieux<a name="FNanchor_815_815" id="FNanchor_815_815"></a><a href="#Footnote_815_815" class="fnanchor">815</a> curé à ses
-paroissiens, afin de les engarder de dormir à ses sermons.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span></p><h2><a name="CIV" id="CIV">NOUVELLE CIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un tour de villon<a name="FNanchor_816_816" id="FNanchor_816_816"></a><a href="#Footnote_816_816" class="fnanchor">816</a> joué dextrement par un Italien à un François étant à
-Venise<a name="FNanchor_817_817" id="FNanchor_817_817"></a><a href="#Footnote_817_817" class="fnanchor">817</a>.</p>
-
-<p>Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un
-François nouvellement arrivé fut averti par un Italien,
-lequel y étoit aussi logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à
-ceux qui avoient de l’argent de montrer qu’ils en avoient;
-et pourtant l’avisa que, quand il auroit des écus à peser,
-ou quelque somme à compter, il ne fît comme il avoit accoutumé,
-mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le François,
-prenant cet avertissement comme étant procédé d’un
-cœur débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit
-connoissance avec lui. L’Italien, incontinent qu’il eut
-senti qu’il y faisoit bon, lui vint dire que, s’il lui plaisoit
-de changer des écus au soleil contre des écus-pistolets<a name="FNanchor_818_818" id="FNanchor_818_818"></a><a href="#Footnote_818_818" class="fnanchor">818</a>,
-il feroit cet échange avec lui; et: «Au lieu, disoit-il, que
-vos écus au soleil ne vous vaudroient ici non plus que des
-pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose davantage.»
-Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le
-moindre plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se
-souvenir de ce qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant,
-quant à tenir secret l’argent qu’on a: «Pourtant,
-dit-il, je serois d’opinion que nous nous missions en une
-gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous promenant
-par le grand canal, nous pésissions nos écus, et
-fissions notre échange.» Le François répond d’être prêt à
-<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>faire tout ce que bon lui sembleroit. Le lendemain donc,
-ils entrent en une gondole; et là le François déploie ses
-écus, lesquels l’Italien serra, les ayant toutefois préalablement
-pesés pour faire meilleure mine. Après les avoir
-serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa
-bourse, où étoient ceux qu’il devoit bailler en échange,
-se fait mettre à bord par le barquerole<a name="FNanchor_819_819" id="FNanchor_819_819"></a><a href="#Footnote_819_819" class="fnanchor">819</a>, auquel il avoit
-donné le mot du guet; et d’autant qu’il aborda en un lieu
-de la ville où il y a plusieurs petites ruelles d’une part
-et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François, qu’il
-est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer)
-à ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois
-fermement que le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs
-nations, lui devoit servir d’avertissement à l’avenir:
-de ne s’adjoindre à tels changeurs ayant (pour autoriser
-leur renommée, signant leur front) cette sentence
-en usage: «<em lang="it" xml:lang="it">Zara a chi tocca</em>,» donnant facilement à entendre
-que malheureux est celui qui s’y fie.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CV" id="CV">NOUVELLE CV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des facétieuses rencontres<a name="FNanchor_820_820" id="FNanchor_820_820"></a><a href="#Footnote_820_820" class="fnanchor">820</a> et façons de faire d’un Hibernois<a name="FNanchor_821_821" id="FNanchor_821_821"></a><a href="#Footnote_821_821" class="fnanchor">821</a>, pour avoir
-sa vie en tous pays.</p>
-
-<p>Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de
-connoître les manières de faire des nations étrangères et
-leur usage de parler; tant, qu’il voyagea en plusieurs contrées,
-où, encore que son argent fût égaré dedans les semelles
-de ses souliers, pour cela il ne perdit à dîner, tant
-il se savoit bien entregenter<a name="FNanchor_822_822" id="FNanchor_822_822"></a><a href="#Footnote_822_822" class="fnanchor">822</a> en toutes compagnies; et,
-<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se
-soucioit d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer
-la manière de faire des Miconiens<a name="FNanchor_823_823" id="FNanchor_823_823"></a><a href="#Footnote_823_823" class="fnanchor">823</a> (gens pauvres et
-femelies<a name="FNanchor_824_824" id="FNanchor_824_824"></a><a href="#Footnote_824_824" class="fnanchor">824</a>, qui, pour leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes
-aux banquets et convis<a name="FNanchor_825_825" id="FNanchor_825_825"></a><a href="#Footnote_825_825" class="fnanchor">825</a>), que perdre son temps en
-procès. Un jour, ce gentil frérot, étant entré en la maison
-du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre l’occasion
-de se soûler<a name="FNanchor_826_826" id="FNanchor_826_826"></a><a href="#Footnote_826_826" class="fnanchor">826</a>, ayant vu la table préparée pour le
-dîner des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis,
-s’assied avec eux, et dîne très-bien sans sonner aucun mot.
-De quoi émerveillés, aucuns de la compagnie, qui n’avoient
-point accoutumé de voir cette oie étrangère dîner
-avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à qui
-il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans
-qu’il perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent
-s’il avoit quelque charge en la cour: «Non, dit-il, mais
-j’y en voudrois bien avoir.» Lors, lui firent commandement
-de se lever de table et gagner au trot, sur peine de
-recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité et
-hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais
-que j’aie dîné.» Et cassoit<a name="FNanchor_827_827" id="FNanchor_827_827"></a><a href="#Footnote_827_827" class="fnanchor">827</a> toujours. Ce qu’ayant longuement
-observé ceux qui lui avoient fait cette peur, se sentant
-offensés, furent contraints de quitter leur colère, et
-rire comme les autres. Et, pour en tirer davantage de
-passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit
-été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer
-en la maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il,
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>que je savois bien que le roi étoit assez riche pour me
-donner à dîner.» Par cette gaillardise et promptitude
-d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de
-ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout
-rejeté.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CVI" id="CVI">NOUVELLE CVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade,
-lequel il avoit pansé<a name="FNanchor_828_828" id="FNanchor_828_828"></a><a href="#Footnote_828_828" class="fnanchor">828</a>.</p>
-
-<p>Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour
-sa bonne réputation et doctrine, fut mandé par un abbé,
-afin de le secourir en sa maladie: ce qu’il accepta voulentiers;
-et en fit si bien son devoir, qu’en peu de jours il
-l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé,
-étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux<a name="FNanchor_829_829" id="FNanchor_829_829"></a><a href="#Footnote_829_829" class="fnanchor">829</a>;
-et quand il recommençoit à revenir en convalescence,
-il ne le regardoit pas de bon œil, et ne faisoit aucune
-mention de le contenter de ses peines; et doutoit
-fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il s’avisa
-d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre
-à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire
-que la maladie, et qu’il en avoit de grandes conjectures;
-et pourtant, qu’il lui falloit encore prendre une médecine,
-laquelle il lui fit faire telle, que deux heures après l’avoir
-prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte; qu’il
-avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se
-trouvant donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre
-vers son médecin; mais comme auparavant il avoit fait
-de l’oublieux à le contenter, aussi faisoit alors le médecin,
-<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un sien serviteur,
-qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son maître
-le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et
-qu’il ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur
-donc ayant usé du vrai moyen pour faire cesser tous les
-empêchements du médecin, fit tant, qu’il alla visiter
-l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot<a name="FNanchor_830_830" id="FNanchor_830_830"></a><a href="#Footnote_830_830" class="fnanchor">830</a> au bout de
-trois jours; au bout desquels il eut derechef la main garnie.
-Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son
-abbé, lequel il avoit en peu de temps délibéré faire vivre
-et mourir, ou mourir et vivre, en vrai médecin.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CVII" id="CVII">NOUVELLE CVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé<a name="FNanchor_831_831" id="FNanchor_831_831"></a><a href="#Footnote_831_831" class="fnanchor">831</a>.</p>
-
-<p>Un apprenti larron, étant entré par le toit en une
-maison, pour voir s’il ne trouveroit point quelque bonne
-aventure, fut découvert par ceux qui étoient dedans, à
-raison du bruit qu’il avoit mené y entrant: qui fut occasion
-que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir
-que c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à
-foule pour le chercher, descendit par quelques adresses
-qu’il avoit remarquées, et se vint rendre parmi la foule
-du peuple qui entroit pour le chercher; et, par ce moyen, se
-garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut vu le bruit
-apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant
-qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par
-<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>la porte; feignant être demeuré seul pour le chercher, ne
-craignant aucunement d’être connu. Mais, par faute d’être
-maître de sa langue, il se donna lui-même à connoître,
-et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il pensoit sortir,
-ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du
-larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant
-qu’il lui avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter
-que, pendant que ce rustre tâchoit à se sauver, fuyant
-tantôt çà, et tantôt là, son bonnet lui étoit tombé: lequel
-on avoit gardé en espérance qu’il donneroit des enseignes
-du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra incontinent
-en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent
-pendu, pour avoir trop parlé.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CVIII" id="CVIII">NOUVELLE CVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion<a name="FNanchor_832_832" id="FNanchor_832_832"></a><a href="#Footnote_832_832" class="fnanchor">832</a>.</p>
-
-<p>Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie
-à un larron qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention
-qu’il participeroit au butin, comme aussi ils en étoient
-d’accord; en considérant, d’autre part, qu’il en seroit reprins,
-et que le murmure seroit grand s’il n’en faisoit
-justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de
-ce moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel
-il dit qu’il y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et
-que c’étoit lui qui avoit fait un tel acte, et un tel. Cet
-homme ne faillit à lui nier fort et ferme, comme celui qui
-avoit la concience nette de tout ce qu’on lui mettoit à
-sus<a name="FNanchor_833_833" id="FNanchor_833_833"></a><a href="#Footnote_833_833" class="fnanchor">833</a>. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui fit
-<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque,
-aussi bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie),
-et que, s’il le confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment
-de lui faire tant chanter de messes, qu’il pourroit
-être assuré d’aller en paradis; au lieu qu’en ne confessant
-point, il ne laisseroit d’être pendu, et si iroit à tous les
-diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît chanter
-pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant
-parler d’être pendu, et puis aller à tous les diables, se
-trouva fort étonné, et aima mieux être pendu et aller en
-paradis; tellement qu’en la fin il vint à dire qu’il ne se
-souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le chargeoit;
-toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on
-en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais
-qu’il prioit qu’on lui tint promesse touchant les messes.
-Et n’eut plus tôt dit le mot, qu’on le mena tenir la place
-de l’autre, qui avoit mérité la mort. Mais quand il fut à
-l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir, il entra en
-des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se repentoit,
-nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à
-quoi remédier, le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât
-au peuple, fit signe au bourreau qu’il ne lui laissât achever:
-ce qui fut fait. Et ainsi fut pendu sous ombre de
-dévotion ce pauvre homme.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CIX" id="CIX">NOUVELLE CIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux
-qui nient le purgatoire<a name="FNanchor_834_834" id="FNanchor_834_834"></a><a href="#Footnote_834_834" class="fnanchor">834</a>.</p>
-
-<p>Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit
-aigu et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé<a name="FNanchor_835_835" id="FNanchor_835_835"></a><a href="#Footnote_835_835" class="fnanchor">835</a>
-<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>en bonnes lettres, n’employa que l’autorité de son cheval
-pour confondre ceux qui nient le purgatoire; au lieu que
-les autres, pour ce faire, ont employé et emploient ordinairement
-les autorités de tant de bons et savants docteurs.
-Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens,
-qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je
-vais, dit-il, vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez
-combien ils sont méchants de nier le purgatoire. Je suis
-fils de feu M. d’E... (comme vous le savez), et nous avons
-un assez beau lieu, en un village d’ici entour<a name="FNanchor_836_836" id="FNanchor_836_836"></a><a href="#Footnote_836_836" class="fnanchor">836</a>. Y allant
-un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, mon mallier<a name="FNanchor_837_837" id="FNanchor_837_837"></a><a href="#Footnote_837_837" class="fnanchor">837</a>
-(notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que
-j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et
-service de toute la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume,
-et commença à faire <em>pouf, pouf</em>. Je dis à mon varlet:
-«Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur. Mais votre
-mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me souvint
-de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma
-mère, qu’il y avoit eu autrefois quelque apparition en ce
-lieu-là: parquoi, je me mis à dire mon <em>Pater</em> et <em>Ave Maria</em>,
-qu’elle m’avoit apprins, la bonne dame, et commande
-derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais le cheval
-ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de
-puis beau, et fit encore <em>pouf, pouf</em> (étant, par aventure,
-trop sanglé), et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce
-cheval voyoit quelque chose, j’ajoutai mon <em>De profundis</em>,
-que feu mon père m’avoit apprins: et incontinent, ne faillit
-mon cheval à passer outre. Mais s’étant arrêté pour la
-troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: <em>Avete omnes</em>, etc.,
-et <em>Requiem</em>, etc., qu’il passa franchement, et depuis n’en
-<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis).
-Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants
-disent qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne
-faut point prier pour les trépassés, je les renverrai à mon
-mallier; voire à mon mallier, pour apprendre leur leçon!»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CX" id="CX">NOUVELLE CX.</a></h2>
-
-<p class="indent">Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus grand
-nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il fut payé
-de sa gageure<a name="FNanchor_838_838" id="FNanchor_838_838"></a><a href="#Footnote_838_838" class="fnanchor">838</a>.</p>
-
-<p>Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des
-bonnes maisons d’Italie, se présenta un jour au marquis
-de Ferrare, Nicolas<a name="FNanchor_839_839" id="FNanchor_839_839"></a><a href="#Footnote_839_839" class="fnanchor">839</a>, prince vertueux et fort récréatif,
-qui, pour expérimenter ce plaisant, lui demanda en riant:
-«Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût de personnes
-exerçant un même état et vacation en la ville de
-Ferrare?» Le bateleur connoissant l’humeur du marquis,
-se proposa d’attirer à soi<a name="FNanchor_840_840" id="FNanchor_840_840"></a><a href="#Footnote_840_840" class="fnanchor">840</a> de son argent, sous couleur de
-gageure; et lui rendant réponse à ce qu’il lui avoit demandé,
-lui dit: «Eh! qui est celui qui doute que le nombre
-des médecins ne soit plus grand en cette ville que de
-tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert
-bien que tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville,
-vu qu’à grand’peine y pourroit-on trouver deux médecins,
-soit naturels ou étrangers.» Le bateleur répliqua, et lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>dit: «Oh! qu’un prince est empêché en grands et urgents
-affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait quels sujets et
-vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que
-veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais,
-dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il
-vous en apparoît et qu’il soit véritable?» Dès lors, accordèrent
-le marquis et le bateleur, de ce que le perdant donneroit
-au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, le
-bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville,
-vêtu de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort
-qu’il pouvoit, faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et
-comme chacun qui entroit en l’église l’avoit aperçu, plusieurs
-lui demandoient quelle maladie le tourmentoit, et
-leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour lequel guarir
-plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit
-leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette;
-et afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit
-par la ville, et prioit les personnes qu’il rencontroit en son
-chemin de lui enseigner quelque remède à son mal, et par
-ce moyen remarqua plus de trois cents personnes qui lui
-avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les noms et
-surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison
-du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se
-présenta à lui ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant
-d’être bien tourmenté de maladie. Et comme le marquis
-l’eut aperçu, ne pensant aucunement que ce fût son
-bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se bien
-porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine
-que je t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent
-guari.» Le bateleur, ayant entendu cette recette,
-s’en retourna en sa maison, print une feuille de papier, et
-écrivit tous et un chacun les remèdes et les noms des personnes
-qui les lui avoient donnés, et mit en premier lieu<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
-le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs
-rangs. Trois jours après, faisant semblant d’être quasi
-guari, s’étant noué la gorge et embéguiné comme auparavant,
-s’en vint trouver le marquis, lui montrant sa feuille
-de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on lui avoit
-donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le
-marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier,
-et aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins,
-il se print à rire avec toute sa compagnie, qui
-étoit informée de ce fait, et se confessant vaincu par le
-bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il lui avoit
-promis.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXI" id="CXI">NOUVELLE CXI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des tourdions<a name="FNanchor_841_841" id="FNanchor_841_841"></a><a href="#Footnote_841_841" class="fnanchor">841</a> joués par deux compagnons larrons qui depuis furent
-pendus et étranglés<a name="FNanchor_842_842" id="FNanchor_842_842"></a><a href="#Footnote_842_842" class="fnanchor">842</a>.</p>
-
-<p>Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri,
-ayant commis un infini nombre de larcins, et ayant été
-souvent menacé, en la fin fut condamné à être pendu et
-étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, advint qu’un
-seigneur<a name="FNanchor_843_843" id="FNanchor_843_843"></a><a href="#Footnote_843_843" class="fnanchor">843</a> passa par là, par le moyen duquel il obtint sa
-grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin
-rôti<a name="FNanchor_844_844" id="FNanchor_844_844"></a><a href="#Footnote_844_844" class="fnanchor">844</a>; lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent
-<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>penser que c’étoit quelque homme de service. Et de fait,
-comme tel, après avoir eu sa grâce, fut envoyé par le roi
-aux Terres-Neuves, avec Roberval<a name="FNanchor_845_845" id="FNanchor_845_845"></a><a href="#Footnote_845_845" class="fnanchor">845</a>, lequel voyage servit
-de ce qui est allégué d’Horace:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>C’est-à-dire:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Ceux qui vont delà la mer</div>
-<div class="line">Changent le ciel, non leur amer<a name="FNanchor_846_846" id="FNanchor_846_846"></a><a href="#Footnote_846_846" class="fnanchor">846</a>.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant
-son métier de dérober; tellement qu’étant surpris
-pour la seconde fois, il passa le pas qu’il avoit autrefois
-failli. Et, à dire la vérité, je crois que cettui-ci n’en
-fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il est
-vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris;
-n’étant possible qu’en faisant les larcins par douzaines,
-il procédât par art en un chacun d’iceux; car si
-on vit jamais homme auquel on peut considérer que c’est
-que d’une nature incline à dérober, cettui-ci en étoit un
-très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine qu’auroit
-prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs
-fois, il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs
-autres hardes, avec laquelle il fut surpris, l’ayant
-vêtue; et encore une autre par-dessus, qu’il avoit pareillement
-dérobée ailleurs. Aussi, lui furent trouvées trois
-chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu auparavant,
-il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un
-qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>insigne larcin de lui, en matière d’habillements, ce fut
-quand il déroba tous ceux qui avoient été faits pour un
-certain époux et épouse, lesquels lui semblèrent bien valoir
-les prendre pource que la plupart étoient de soie. Et
-ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que,
-pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu
-faire si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés
-en un logis qu’on lui prêtoit au monastère des dames de
-Sainte-Croix de Poitiers; auquel logis il étoit, pour lors
-qu’on vint pour lui faire rendre compte desdits habillements,
-d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais
-ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne
-les attendit pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la
-porte. Néanmoins, on trouva moyen d’entrer en ce logis,
-auquel, outre ces habillements qu’on cherchoit, on trouva
-ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ quarante paires
-de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs paires
-de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec
-plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce
-galant accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit
-fait ses hôtes; car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que
-quelques habits, il emporta à ces dames leurs plus belles
-reliques pour reconnoissance du plaisir. Toutefois, le
-plus notable tour que joua ce subtil larron fut celui qu’il
-commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits:
-en laquelle étant logé par fourrier<a name="FNanchor_847_847" id="FNanchor_847_847"></a><a href="#Footnote_847_847" class="fnanchor">847</a>, ne put toutefois attendre
-qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais
-léans même empoigna très-bien le manteau du geôlier, et
-là même le vendit, l’ayant passé à travers des treillis de
-ladite prison, qui étoient sur la rue. Toutefois, quelque
-<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne fût mors<a name="FNanchor_848_848" id="FNanchor_848_848"></a><a href="#Footnote_848_848" class="fnanchor">848</a>
-d’une mule<a name="FNanchor_849_849" id="FNanchor_849_849"></a><a href="#Footnote_849_849" class="fnanchor">849</a>, et puis pendu et étranglé.</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="CXII" id="CXII">NOUVELLE CXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir<a name="FNanchor_850_850" id="FNanchor_850_850"></a><a href="#Footnote_850_850" class="fnanchor">850</a>.</p>
-
-<p>Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages
-dedans ou auprès de sa maison, avoit<a name="FNanchor_851_851" id="FNanchor_851_851"></a><a href="#Footnote_851_851" class="fnanchor">851</a> quelque humeur
-particulier<a name="FNanchor_852_852" id="FNanchor_852_852"></a><a href="#Footnote_852_852" class="fnanchor">852</a>; et, ores qu’il fût brigand de meilleure grâce
-qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois il se contentoit le
-plus souvent de partir<a name="FNanchor_853_853" id="FNanchor_853_853"></a><a href="#Footnote_853_853" class="fnanchor">853</a> avec ceux qu’il détroussoit, quand
-ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre qu’il se
-fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui
-vouloit plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort
-aux moines et moinesses; et prenoit son passe-temps à
-leur jouer plusieurs tours, qui étoient (comme on dit en
-proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire jeux qui plaisent
-à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé d’un sien
-acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles
-il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit)
-bien joyeux, et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces
-deux cordeliers en son château, et leur ayant fait bonne
-chère, leur dit que, pour parachever le bon traitement,
-il leur vouloit donner des garces, à chacun la sienne. De
-quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer pri<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>vés
-en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils
-étoient hommes comme les autres; et enfin les enferma
-de fait et de force en une chambre avec les garces, où les
-retournant trouver au bout d’une heure ou environ, leur
-demanda comment ils s’étoient portés en leurs nouveaux
-ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait
-l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux;
-et, les intimidant, leur disoit: «Comment, méchants
-hypocrites, est-ce ainsi que vous surmontez la tentation?»
-Et là-dessus, furent les deux pauvres cordeliers dépouillés
-nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs
-mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de
-monsieur et de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés
-ainsi nus. Or, si cela étoit bien fait, ou non, j’en laisse
-la décision à leurs savants juges.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXIII" id="CXIII">NOUVELLE CXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion de son
-hôtesse<a name="FNanchor_854_854" id="FNanchor_854_854"></a><a href="#Footnote_854_854" class="fnanchor">854</a>.</p>
-
-<p>Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une
-sienne hôtesse (laquelle il entretenoit) de faire semblant
-d’ôter, disoit-elle, tout soupçon à son mari, se fit châtrer
-(qu’on dit plus honnêtement <em>tailler</em>); et se mit en la miséricorde
-d’un nommé monsieur maître Pierre des Serpents,
-natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce prince-curé
-quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur
-eut dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais
-qu’enfin il se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit
-force d’en passer par là, fit son testament. Et, pour faire
-<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>encore meilleure mine, après avoir dit à ce maître Pierre
-(auquel toutefois il avoit baillé le mot du guet<a name="FNanchor_855_855" id="FNanchor_855_855"></a><a href="#Footnote_855_855" class="fnanchor">855</a>, de ne
-faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé quatre
-écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure
-il advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains,
-se laissa lier, et du tout accoutrer comme celui qu’on vouloit
-tailler vraiment. Or, faut-il noter que, comme ce curé
-avoit donné audit maître Pierre le mot du guet de ne faire
-que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté (après
-avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de
-faire à bon escient, avec promesse de lui donner le don
-de ce qu’il avoit reçu dudit prêtre pour faire la mine<a name="FNanchor_856_856" id="FNanchor_856_856"></a><a href="#Footnote_856_856" class="fnanchor">856</a>;
-tellement que maître Pierre, persuadé par le mari, et tenant
-le pauvre curé en sa puissance, après l’avoir bien
-attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et de
-fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point
-accoutumé se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit
-une seule fois moqué, son métier se moqueroit de lui.
-Voilà comment le pauvre curé se trouva de l’invention de
-cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette
-finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais,
-il fut trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup
-plus préjudiciable à sa personne.</p>
-
-<hr />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span></p><h2><a name="CXIV" id="CXIV">NOUVELLE CXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa
-cordelle<a name="FNanchor_857_857" id="FNanchor_857_857"></a><a href="#Footnote_857_857" class="fnanchor">857</a> un jeune écolier qui lui plaisoit<a name="FNanchor_858_858" id="FNanchor_858_858"></a><a href="#Footnote_858_858" class="fnanchor">858</a>.</p>
-
-<p>Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen
-par lequel elle pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit
-sur tous, usa, pour parvenir à son intention, qui étoit de
-l’attirer à sa cordelle, de la débonnaireté de son beau père
-confesseur, qu’elle vint trouver dedans l’église, où le jeune
-écolier se promenoit; et, faisant la désolée, conta, sous
-prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un
-jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur,
-en se mettant lui et elle aussi en très-grand
-danger; lequel elle lui montra, par cas fortuit, au même
-lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria affectueusement
-de lui faire telles remontrances qu’il savoit être
-requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit
-tout ceci, afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit
-faussement d’y venir, elle disoit quant et quant à ce père
-confesseur, par le menu, tous les moyens desquels l’écolier
-usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de passer au soir
-par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource qu’il
-savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit
-sur un arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref,
-qu’il faisoit ainsi et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle
-avoit grande peine à se défendre. Le beau père parle à
-l’écolier, et lui fait les remontrances qu’il pensoit être les</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p>
-
-<p>plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il
-n’étoit rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y
-avoit jamais pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses
-remontrances, comme celui qui en avoit besoin, et en remercia
-le beau père. Mais, comme le cœur de l’homme est
-prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour connoître
-que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit
-qu’il fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses
-et tous les moyens dont il devoit user. Sur laquelle occasion,
-le jeune homme, allant de mal en pis, ne faillit
-à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte qu’au bout
-de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à
-la bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de
-cette femme, ne se put tenir de crier en pleine chaire:
-«Je la vois celle qui a fait son maquereau de moi!» Et,
-ayant été décelée, n’osa depuis retourner à confesse à lui.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXV" id="CXV">NOUVELLE CXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur avertin<a name="FNanchor_859_859" id="FNanchor_859_859"></a><a href="#Footnote_859_859" class="fnanchor">859</a> les
-prend<a name="FNanchor_860_860" id="FNanchor_860_860"></a><a href="#Footnote_860_860" class="fnanchor">860</a>.</p>
-
-<p>Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement,
-épousa une femme qui avoit une si mauvaise tête, qu’encore
-qu’il prînt toute la peine de la maison et de faire la
-cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie, il ne pouvoit
-éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous
-coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil
-qu’il lui sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore
-que le plus souvent Martin-bâton l’accolât. De quoi
-<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>le bon homme, fort étonné, se délibéra d’user d’un autre
-moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit le
-fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il
-avoit, de laquelle il ne savoit non plus l’usage que de
-bien aimer. Toutefois, pour cela, sa femme ne laissa de
-continuer ses maudissons, jusqu’à ce que, s’étant aperçue
-et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit si fort qu’auparavant,
-elle se print à danser de colère; et étant aucunement
-lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les
-mains. Mais le bon homme, ne voulant perdre les moyens
-par lesquels il trompoit ses ennuis, se pendit d’une main
-à son col pour recouvrir sa flûte; et dès lors recommença
-plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement, que
-cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité
-que lui faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant
-de n’endurer à l’avenir de telles complexions; et,
-dès le lendemain qu’elle fut retournée, elle reprint ses
-maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois, le mari ne
-délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant
-sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui
-seroit plus qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu
-qu’il mît sa flûte reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle,
-qu’elle se sentoit étourdie du son. Par ce moyen,
-le bon homme adoucit sa femme; et connut que le proverbe
-ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs
-moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire
-taire, sans coups frapper.»</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p>
-
-<h2><a name="CXVI" id="CXVI">NOUVELLE CXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du roi
-d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y reçut<a name="FNanchor_861_861" id="FNanchor_861_861"></a><a href="#Footnote_861_861" class="fnanchor">861</a>.</p>
-
-<p>Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs,
-èsquels il étoit entretenu en France, montra bien
-qu’il avoit du savoir en sa tête, mais non pas plus qu’il
-lui en falloit pour sa pourvision<a name="FNanchor_862_862" id="FNanchor_862_862"></a><a href="#Footnote_862_862" class="fnanchor">862</a>; car quand il eut lu la
-lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit
-au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre
-autres choses: <em lang="la" xml:lang="la">Mitto tibi duodecim molossos</em>, c’est-à-dire:
-<em>Je vous envoie une douzaine de dogues</em>; il interpréta: <em>Je
-vous envoie une douzaine de mulets</em>; et, se fiant à cette
-interprétation, s’en alla avec un autre seigneur trouver le
-roi, pour le prier de leur donner le présent que le roi
-d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï
-parler de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit
-des mulets, disant que c’étoit grande nouveauté;
-et, pour ce, il les vouloit voir. Or, ayant voulu voir pareillement
-la lettre, et la faire voir aussi aux autres, on trouva
-<em lang="la" xml:lang="la">duodecim molossos</em>, c’est-à-dire <em>douze dogues</em>. De quoi
-ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de
-quelle sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore
-davantage; car il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il
-avoit pris <em>molossos</em> pour <em>muletos</em>. Toutefois, pour cela,
-ceux qui étoient autour du roi ne laissèrent à bien rire,
-ne se voulant aucunement formaliser de son latin.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p><h2><a name="CXVII" id="CXVII">NOUVELLE CXVII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, deuxième
-de ce nom<a name="FNanchor_863_863" id="FNanchor_863_863"></a><a href="#Footnote_863_863" class="fnanchor">863</a>.</p>
-
-<p>Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït
-plusieurs petits enfants crier qui lui empêchoient à dire
-et expliquer ce qu’il avoit en l’entendement, dont il fut
-courroucé; et se souvenant que quelques autres enfants
-alloient par la ville, chantant vilaines chansons: «Un tas
-de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont chantant une
-telle chanson: <em>Vous aurez sur l’oreille</em>, etc. Je voudrois
-être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois<a name="FNanchor_864_864" id="FNanchor_864_864"></a><a href="#Footnote_864_864" class="fnanchor">864</a>!»
-Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi
-Henri, deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour
-en tirer du plaisir; car le roi lui ayant demandé des nouvelles
-de ses paroissiens, il lui dit qu’il ne tenoit pas à les
-bien prêcher, qu’ils ne fussent gens de bien. Et le roi
-l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien: «En ma
-présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et
-sont prêts de faire tout ce que je leur commande; mais
-sitôt que j’ai le cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris
-en bonne part de lui, comme n’y allant point à la malice,
-non plus qu’ès rencontres qui lui étoient coutumières en
-ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût équivoqué de
-propos délibéré sur ce mot de <em>soufflez</em>, qui, outre sa première
-signification, se prend en langage du commun
-peuple, pour cela aussi qui dit autrement: <em>de belles</em>, c’est-<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>à-dire:
-<em>il n’en est rien</em>; on lui eût appris à souffler d’une
-autre sorte. Et puis, sonnez, tabourin<a name="FNanchor_865_865" id="FNanchor_865_865"></a><a href="#Footnote_865_865" class="fnanchor">865</a>!</p>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="CXVIII" id="CXVIII">NOUVELLE CXVIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il en fut
-moqué<a name="FNanchor_866_866" id="FNanchor_866_866"></a><a href="#Footnote_866_866" class="fnanchor">866</a>.</p>
-
-<p>Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons,
-lesquels il avoit rencontrés par la ville, et voyant
-au retour qu’en sa maison il n’y avoit rien plus froid que
-l’âtre, et que tous les prisonniers<a name="FNanchor_867_867" id="FNanchor_867_867"></a><a href="#Footnote_867_867" class="fnanchor">867</a> s’en étoient fuis de sa
-bourse, s’avise incontinent de cet expédient pour tenir
-promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison
-d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité;
-en l’absence de la chambrière, prend un pot de
-cuivre, dedans lequel cuisoit la chair; et, l’ayant mis sous
-son manteau, l’emporte chez soi. Étant arrivé, commande
-à sa chambrière de verser le potage avec la chair en un
-autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé,
-l’ayant très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui
-auquel il appartenoit, pour le prier de lui prêter quelque
-somme d’argent, en retenant ce pot pour gage. Le garçon
-rapporte bonne réponse à son maître, à savoir une pièce
-d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table
-du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle
-ce créditeur<a name="FNanchor_868_868" id="FNanchor_868_868"></a><a href="#Footnote_868_868" class="fnanchor">868</a> confessoit avoir reçu le pot de cuivre
-<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>en gage sur la somme. Lequel, se voulant mettre à table,
-trouva faute d’un des pots qui avoient été mis au feu; et
-alors, ce fut à crier. La cuisinière assure que, depuis
-qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce bon fripon.
-Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel
-acte. Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez
-lui; et, pource qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le
-mande à lui-même; il répond qu’il ne sait que c’est. Et
-quand il se sentit pressé (d’autant qu’on lui maintenoit
-qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit été
-prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un
-pot, mais je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.»
-Ce qu’ayant été nié par le créditeur: «Voyez,
-messieurs, dit ce fripon, comme il se fait bon fier aux
-gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit incontinent
-accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et
-signée de sa main.» Alors il montra la cédule que lui
-avoit apportée le garçon, tellement que, pour paiement,
-le créditeur reçut de la moquerie par toute la ville, le bruit
-étant couru incontinent qu’un tel (en le nommant) avoit
-prêté argent sur un gage qui étoit à lui.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXIX" id="CXIX">NOUVELLE CXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger<a name="FNanchor_869_869" id="FNanchor_869_869"></a><a href="#Footnote_869_869" class="fnanchor">869</a> plusieurs moines
-qui logeoient en une hôtellerie<a name="FNanchor_870_870" id="FNanchor_870_870"></a><a href="#Footnote_870_870" class="fnanchor">870</a>.</p>
-
-<p>Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse,
-laquelle, par bonne dévotion, avoit accoutumé loger
-les cordeliers, et les bien traiter selon son pouvoir, dont
-<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>un sien fils en fut marri, voyant qu’ils dépendoient<a name="FNanchor_871_871" id="FNanchor_871_871"></a><a href="#Footnote_871_871" class="fnanchor">871</a> beaucoup
-du bien de sa mère, sans espoir de récompense; et,
-pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou
-quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour
-y héberger: auxquels le fils ne voulut faire semblant de
-malveillance, de peur d’offenser sa mère. Mais quand un
-chacun se fut retiré en sa chambre, sur la minuit, ledit
-fils apporta un jeune veau de trois semaines ou un mois,
-en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût
-aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il
-n’avoit sa nourrice près de lui, il se traînoit par toute la
-chambre, cherchant à repaître; et, de fortune, se mit sous
-le lit où les cordeliers étoient fort endormis. Et ainsi
-comme ce pauvre veau furetoit, il rencontra la tête du plus
-jeune qui pendoit du côté de la ruelle du lit; et ce veau
-commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un
-pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en
-aide son compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit
-des esprits léans, qui l’avoient attouché par le visage, le
-suppliant de le vouloir consoler. Et en disant telles paroles,
-il trembloit si fort, qu’il étonna son compagnon,
-lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever
-et aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit
-faire, craignant l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes
-qu’il fit, il se leva du lit et se retira vers le foyer pour allumer
-de la chandelle. Quand le veau entendit marcher,
-cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le museau
-entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles;
-car les cordeliers sont court vêtus par-dessous
-leur grand’robe. Adonc le pauvre cordelier commença à
-crier hautement miséricorde; incontinent s’en retourna
-<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>coucher, implorant la grâce de Dieu, disant ses Sept-Psaumes
-et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la
-tette de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria
-un haut cri de voix argentine, comme pouvez savoir, dont
-les moines furent encore plus étonnés. Le lendemain, devant
-les quatre heures, le fils retourna aussi secrètement
-qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand
-les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse
-de léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient
-à entendre que c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence;
-et ainsi décrièrent tant cette hôtellerie, en le racontant
-à tous les frères qu’ils rencontroient, qu’oncques-puis
-n’y logea cordelier ni autre moine.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXX" id="CXX">NOUVELLE CXX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal de
-Lorraine<a name="FNanchor_872_872" id="FNanchor_872_872"></a><a href="#Footnote_872_872" class="fnanchor">872</a>; et comment il échappa<a name="FNanchor_873_873" id="FNanchor_873_873"></a><a href="#Footnote_873_873" class="fnanchor">873</a>.</p>
-
-<p>Il advint, au temps du roi François, premier du nom,
-qu’un larron habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière
-de feu le cardinal de Lorraine, fut aperçu par le
-roi, étant à la messe, vis-à-vis du cardinal. Le larron, se
-voyant aperçu, commença à faire signe du doigt au roi,
-qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le roi, bien
-aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et,
-peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal,
-par lequel il lui donna occasion de fouiller en sa
-gibecière. Lui, n’y trouvant plus ce qu’il y avoit mis,
-<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>commença à s’étonner et à donner du passe-temps au roi,
-qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois, ledit seigneur,
-après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on lui
-avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du
-preneur avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit
-que ce fût quelque honnête gentilhomme, et d’apparence,
-à le voir si résolu, et tenir si bonne morgue<a name="FNanchor_874_874" id="FNanchor_874_874"></a><a href="#Footnote_874_874" class="fnanchor">874</a>, l’expérience
-montra que c’étoit un très-expert larron déguisé en gentilhomme,
-qui ne s’étoit point voulu jouer, mais, en faisant
-semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit
-cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant
-de son serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que
-c’étoit la première fois qu’un larron l’avoit voulu faire
-son compagnon<a name="FNanchor_875_875" id="FNanchor_875_875"></a><a href="#Footnote_875_875" class="fnanchor">875</a>.</p>
-
-<h2><a name="CXXI" id="CXXI">NOUVELLE CXXI.</a></h2>
-
-<p class="indent">Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat qui
-lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des François
-aux Italiens<a name="FNanchor_876_876" id="FNanchor_876_876"></a><a href="#Footnote_876_876" class="fnanchor">876</a>.</p>
-
-<p>Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter
-honnêtement un combat qu’il avoit entreprins contre un
-de sa qualité sans qu’il alléguât quelque raison péremptoire,
-l’avoit accepté. Mais, s’étant depuis repenti, n’allégua
-autre raison, quand l’heure du combat fut venue,
-sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre,
-et l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré,
-toi? Moi, je ne le suis pas; et pourtant je me garderai
-bien de combattre contre toi.» Il est bien vrai quel<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>qu’un pourra répondre que, pour un, il ne faut pas faire
-jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on pourroit
-tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un
-Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant
-d’avoir été quelques années à la guerre sans dégaîner
-son épée, et étant interrogé pourquoi: «Pource, dit-il,
-que je n’entrois mie en colère. Mais toutes et quantes fois,
-disoit-il (en continuant son propos), on voudra confesser
-vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus souvent
-porté les marques des François colères que les François
-n’ont porté les marques des Italiens désespérés; et
-que quand il n’y auroit un seul Picard qui sût entrer en
-colère, pour le moins les Gascons y entrent assez (voire y
-sont quelquefois assez entrés) pour faire trembler les Italiens
-dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si large;
-combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre,
-que nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les
-Gascons et toutes les autres contrées de France d’être réputés
-autres qu’ils n’étoient auparavant.»</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXXII" id="CXXII">NOUVELLE CXXII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De celui qui paya son hôte en chansons<a name="FNanchor_877_877" id="FNanchor_877_877"></a><a href="#Footnote_877_877" class="fnanchor">877</a>.</p>
-
-<p>Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit,
-se mit en un cabaret, où il se rassasia si bien pour un
-dîner, qu’il eût bien attendu le souper, pourvu qu’il eût
-été bientôt prêt. Or, comme le tavernier son hôte, visitant
-ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il avoit dépendu<a name="FNanchor_878_878" id="FNanchor_878_878"></a><a href="#Footnote_878_878" class="fnanchor">878</a>,
-et faire place à d’autres, il lui fit entendre qu’il n’avoit
-point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le paieroit si
-<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span>bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le tavernier,
-bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit
-besoin d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé
-en argent comptant, et qu’il avisât à le contenter et s’en
-aller. «Quoi! dit le passant au tavernier, si je vous chante
-une chanson qui vous plaise, ne serez-vous pas content?—Oui,
-vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant
-se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté
-une, qu’il gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant
-son haleine, demanda à son hôte s’il étoit content:
-«Non, dit-il, car le chant d’aucune de celles que vous
-avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit le
-passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure
-qui vous plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au
-son d’icelle, il tira de son aisselle un sac plein d’argent,
-et se print à chanter une chanson assez bonne et plus
-qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: «<em lang="it" xml:lang="it">Metti la
-man a la borsa, et paga l’hoste</em>,» qui est à dire: «Mets
-la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie,
-demanda à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content:
-«Oui, dit-il, celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant,
-puisque vous êtes content et que je me suis acquitté
-de ma promesse, je m’en vais.» Et à l’instant se départit
-sans payer et sans que son hôte l’en requît.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXXIII" id="CXXIII">NOUVELLE CXXIII.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir dépucelé
-sa fille la première nuit<a name="FNanchor_879_879" id="FNanchor_879_879"></a><a href="#Footnote_879_879" class="fnanchor">879</a>.</p>
-
-<p>Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune
-fille âgée de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon
-<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>de village très-bien emmanché. Or, advint que le compagnon,
-dès la première nuit, se mit en devoir d’accomplir
-l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier<a name="FNanchor_880_880" id="FNanchor_880_880"></a><a href="#Footnote_880_880" class="fnanchor">880</a> à sa tendre
-épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour
-lui donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand
-la pauvre fille l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle
-ne voulut oncques que le marié lui mît en son étui, de peur
-qu’il ne la blessât, dont le marié fut fort ennuyé; et quoi
-qu’il pût faire, jamais ne put persuader à la mariée de lui
-faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint pour la
-nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en
-alla par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit
-portée avecques son mari, et comment il lui avoit fait. Elle
-lui fit réponse qu’ils n’avoient rien fait. «Comment, dit la
-mère, votre mari est doncques châtré!» Alors, comme furieuse,
-s’en alla au conseil de l’Église<a name="FNanchor_881_881" id="FNanchor_881_881"></a><a href="#Footnote_881_881" class="fnanchor">881</a>, afin de faire démarier
-sa fille, donnant à entendre que son gendre n’étoit
-habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin
-qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le
-pauvre marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit
-offensé ni donné occasion pour être ainsi déshonoré.
-Et quand ils furent tous devant M. l’official, et que la demanderesse
-eut requis séparation de sa fille et de son gendre;
-et, par<a name="FNanchor_882_882" id="FNanchor_882_882"></a><a href="#Footnote_882_882" class="fnanchor">882</a> ses raisons, dit que la nuit de ses noces il ne
-voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa
-fille, et qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire,
-se défend très-bien, et dit qu’il étoit aussi bien fourni de
-lance que sa femme étoit de cul, et ne demandoit autre chose
-<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span>que lutter. Mais sa femme n’y voulut oncques entendre,
-et fit la cane<a name="FNanchor_883_883" id="FNanchor_883_883"></a><a href="#Footnote_883_883" class="fnanchor">883</a>, au moyen de quoi il n’avoit pu rien faire.
-Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle
-l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que
-son mari l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore
-faisoit) qu’il ne la blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup
-plutôt la mort que la vie. Quand la mère eut entendu
-cette confession, et que par tels moyens elle devoit être condamnée,
-elle supplia au juge d’asseoir les dépens sur sa
-fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois,
-par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune
-fille à prêter son beau et joli instrument à son mari, pour
-y besogner et faire ce qu’il devoit avoir fait la nuit précédente,
-et sans dépens, attendu la qualité des parties.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXXIV" id="CXXIV">NOUVELLE CXXIV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui donna
-son hôtesse.</p>
-
-<p>Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du
-roi de France, lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque
-peu des bonnes lettres, voyant que le roi<a name="FNanchor_884_884" id="FNanchor_884_884"></a><a href="#Footnote_884_884" class="fnanchor">884</a> s’y adonnoit,
-et, d’autre part, considérant le moyen qu’il avoit d’y vaquer
-pendant le temps qu’il étoit hors de quartier et de
-service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne
-femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour,
-se sentant mal de sa personne, et n’ayant la langue si à
-délivre<a name="FNanchor_885_885" id="FNanchor_885_885"></a><a href="#Footnote_885_885" class="fnanchor">885</a>, pour faire entendre à autrui (comme il faisoit à
-son hôtesse, à laquelle il demandoit conseil sur son mal),
-<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span>il lui dit: «Madame, moi a grand mal à mon boudin.»
-Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le ventre
-lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement,
-il lui demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît
-ses prières et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit
-guarir de tel mal<a name="FNanchor_886_886" id="FNanchor_886_886"></a><a href="#Footnote_886_886" class="fnanchor">886</a>. L’Écossois ayant entendu cela, et sentant
-son ventre aller de pis en pis, ne voulut mettre en
-mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, suivant icelui,
-s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra, et se
-mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui
-l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui.
-D’aventure, pendant qu’il étoit en telle méditation, il se
-trouva un bon fripon, lequel étoit pendu au derrière de
-saint Eutrope, et contemploit les allants et venants avec
-leurs contenances; et ayant remarqué les mines que faisoit
-cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru,
-pour Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit
-celle parole jetée assez rudement, pensoit que ce
-fût quelqu’un qui le voulsît empêcher en ses dévotions;
-et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être partie cette
-voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche rasibus
-l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant
-que l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre
-l’escalier de bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir
-si secrètement, qu’il ne fît un bruit qui effraya tellement
-l’Écossois (lequel pensoit que ce fût le saint qui
-fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense qu’il
-avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne
-se sentit saisi du mal de ventre.</p>
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span></p>
-
-<h2><a name="CXXV" id="CXXV">NOUVELLE CXXV.</a></h2>
-
-<p class="center f08">Des épitaphes de l’Arétin<a name="FNanchor_887_887" id="FNanchor_887_887"></a><a href="#Footnote_887_887" class="fnanchor">887</a>, surnommé Divin; et de son amie Madelaine.</p>
-
-<p>L’Arétin, non l’Unique<a name="FNanchor_888_888" id="FNanchor_888_888"></a><a href="#Footnote_888_888" class="fnanchor">888</a>, mais celui qui a usurpé le
-surnom de Divin<a name="FNanchor_889_889" id="FNanchor_889_889"></a><a href="#Footnote_889_889" class="fnanchor">889</a>, s’est aussi donné arrogamment le titre
-de <em>fléau des princes</em>, étant du tout enclin à médisance;
-en quoi il n’épargnoit (comme on dit en commun proverbe)
-ni roi ni roc<a name="FNanchor_890_890" id="FNanchor_890_890"></a><a href="#Footnote_890_890" class="fnanchor">890</a>; car il écrit en une préface d’une
-sienne comédie italienne<a name="FNanchor_891_891" id="FNanchor_891_891"></a><a href="#Footnote_891_891" class="fnanchor">891</a> que le roi très-chrétien François,
-premier du nom, lui avoit enchaîné la langue d’une
-<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span>chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit envoyée,
-afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de
-plusieurs autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues
-qu’il a faits, il introduit deux courtisanes, racontant
-l’une à l’autre les moyens par lesquels elles étoient
-parvenues aux richesses, et comme, par leur sage conduite
-et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en
-honnêtes compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles
-décédée de son temps, il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">De Madelaine ici gisent les os:</div>
-<div class="line">Qui fut des v... si friande en sa vie,</div>
-<div class="line">Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie,</div>
-<div class="line">Pour l’asperger, lui pisser sur le dos.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Or, est mort n’a pas long-temps<a name="FNanchor_892_892" id="FNanchor_892_892"></a><a href="#Footnote_892_892" class="fnanchor">892</a> ce prud’homme avertin<a name="FNanchor_893_893" id="FNanchor_893_893"></a><a href="#Footnote_893_893" class="fnanchor">893</a>,
-à qui les Florentins ses compatriaux ont fait cette
-épitaphe, digne de lui et de son athéisme:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Qui giace l’Aretino, amaro tosco</div>
-<div class="line">Del seme human: la cui lingua traffisse</div>
-<div class="line">E vivi e’ morti: di Dio mal non disse:</div>
-<div class="line">Et si scusò con dir’ No lo conosco.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>C’est-à-dire:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison</div>
-<div class="line">De tout le genre humain; dont la langue fichait</div>
-<div class="line">Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason</div>
-<div class="line">N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p><h2><a name="CXXVI" id="CXXVI">NOUVELLE CXXVI.</a></h2>
-
-<p class="center f08">De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception en
-l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.</p>
-
-<p>Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités,
-pour y apprendre la loi civile et s’en servir en temps et
-lieu, au gré et contentement de son père, fut là entretenu
-assez soüefvement<a name="FNanchor_894_894" id="FNanchor_894_894"></a><a href="#Footnote_894_894" class="fnanchor">894</a> et délicatement. Advint que, se baignant
-en ses aises et délices, il rejeta au loin ses Digestes;
-et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie, s’adonna
-à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues
-d’honneur. Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas.
-De quoi avertis, les parents et amis du jeune homme,
-pensant qu’il fût un savant docteur, et qu’il eût profité
-passablement en loi, lui mandèrent la mort de son père,
-et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se
-pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient
-amis. Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et
-avis (encore qu’il n’eût aucunement étudié en la loi),
-prit son chemin vers la maison de feu son père. Après
-qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des biens que son
-père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement d’acheter
-un état de conseiller en la cour de parlement<a name="FNanchor_895_895" id="FNanchor_895_895"></a><a href="#Footnote_895_895" class="fnanchor">895</a>. A
-quoi s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient
-eue avec son père, lui promirent d’en faire demande au
-roi François I<sup>er</sup>, duquel ils étoient très-fidèles serviteurs,
-et de lui réciproquement chéris. Un jour qu’ils étoient
-avec le roi, ils lui firent demande de cet état de conseiller:
-ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées lettres.
-De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme,
-<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span>auquel ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner
-pour se faire recevoir en la cour. Le jeune homme,
-suivant en tout et partout leur conseil, fit ses supplications
-et apprêts. Il présente ses lettres d’état: elles sont
-montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles eurent
-été lues, et que la cour eut été informée du personnage
-qui les présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé,
-et pour cause. Le jeune homme, bien étonné, s’en
-retourne vers ses amis et les supplie de faire entendre au
-roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du parlement,
-ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande Messieurs
-de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui.
-La cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle,
-lesquels avoient charge de faire telles remontrances que
-de raison. Après qu’ils se furent présentés devant le roi,
-afin d’entendre sa volonté, il leur demanda pourquoi ils
-faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur compagnie,
-vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller.
-Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent
-que la cour étoit assez informée de son insuffisance, et,
-pour tant, ne le pouvoit honnêtement admettre. Le roi,
-ayant reçu cette remontrance pour sainte et raisonnable,
-en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en soucioit
-plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses
-erres de supplication, et importune tellement ses amis,
-qu’ils furent contraints supplier derechef le roi de mander
-à la cour de recevoir, se soumettant à l’examen requis
-en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit homme
-pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du
-jeune homme avoit été son officier par un long temps, et
-avoit acquis un bon bruit<a name="FNanchor_896_896" id="FNanchor_896_896"></a><a href="#Footnote_896_896" class="fnanchor">896</a> pendant sa vie. Le roi, enten<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span>dant
-ces remontrances aussi, et se souvenant de celles que
-lui avoient faites Messieurs de la cour sur ce fait, il recommanda
-derechef qu’il fût reçu. La cour de parlement
-s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le
-roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs
-de la cour lui remontroient que le jeune homme
-étoit léger d’entendement, et fol, il leur dit: «Et puisqu’ils
-sont si grand nombre de doctes et savants personnages,
-ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette
-parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine
-de la volonté du roi. Le jeune homme, se confiant
-en lui-même d’être parvenu au-dessus de son attente, se
-présente derechef à la cour, et demande à être examiné
-selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers
-de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce
-faire, on lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en
-cette chaire, et qu’il eut bien ruminé sa harangue, commença
-par un verset du psaume 118, et dit ainsi qu’il
-s’ensuit: <em lang="la" xml:lang="la">Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic
-factus est in caput anguli</em>. C’est-à-dire:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">La pierre par ceux rejetée</div>
-<div class="line">Qui du bâtiment ont le soin</div>
-<div class="line">A été assise et plantée</div>
-<div class="line">Au principal endroit du coin<a name="FNanchor_897_897" id="FNanchor_897_897"></a><a href="#Footnote_897_897" class="fnanchor">897</a>.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit
-dû le mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant
-entendu un des anciens de la cour, auquel ne plaisoit
-guère la témérité de ce jeune homme, il se leva, et faisant
-réponse condigne à telle harangue, répondit ce qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>s’ensuit: <em lang="la" xml:lang="la">A Domino factum est istud, et est mirabile in
-oculis nostris</em>. C’est-à-dire:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Cela est une œuvre céleste</div>
-<div class="line">Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,</div>
-<div class="line">Et un miracle manifeste,</div>
-<div class="line">Lequel se présente à nos yeux.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune
-homme, que depuis il ne lui advint de haranguer de telle
-sorte en une si honnête compagnie.</p>
-
-<hr />
-<h2><a name="CXXVII" id="CXXVII">NOUVELLE CXXVII.</a></h2>
-
-<p class="indent">Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons<a name="FNanchor_898_898" id="FNanchor_898_898"></a><a href="#Footnote_898_898" class="fnanchor">898</a> de la tête de sa femme par saignée;
-laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride, qu’elle ne lui fît
-souvent des traits trop gaillards et brusques<a name="FNanchor_899_899" id="FNanchor_899_899"></a><a href="#Footnote_899_899" class="fnanchor">899</a>.</p>
-
-<p>C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections
-les uns des autres, et d’y trouver le remède pour
-éviter les inconvénients de tant de riotes et débats qui
-adviennent ordinairement en la plupart des ménages;
-comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane;
-lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse
-au fait des armes, de la chasse et des lettres pareillement,
-s’avisa un peu tard à soi ranger ès-liens de mariage, qui
-fut enfin, avec une belle et jeune damoiselle; laquelle il
-traita fort gracieusement en toutes choses, fors au déduit
-d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause de
-son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par
-quelque temps, de ce défaut, sinon par communication
-d’autres bonnes commères qu’elle fréquentoit, et lesquelles
-<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span>elle ouït deviser du passe-temps dru et menu qu’elles recevoient
-de leurs jeunes maris: qui l’émut à en vouloir
-sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y
-parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa
-la plainte à sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances
-(au contraire de la conscience blâmée du
-moyen), ne la pouvant à plein détourner de cette intention
-ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui dit:
-«Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse
-adoucir votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de
-diverses humeurs et complexions, les uns qui se taillent
-et font choir les cornes par fer ou par poison; aucuns qui
-les portent patiemment, et, comme étant de meilleur estomac,
-digèrent les pilules de cocuage facilement, sans
-mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience
-du vôtre par quelques traits légers et de peu d’importance.»
-A quoi répond la fille qu’elle ne veut point user
-de tant de finesses, que d’attraire à sa cordelle un personnage
-de disposition gaillarde et de bonne réputation, sous
-le manteau duquel soit couverte la réputation, telle qu’étoit
-celle de son capelan<a name="FNanchor_900_900" id="FNanchor_900_900"></a><a href="#Footnote_900_900" class="fnanchor">900</a>. La mère lui chargeant de tenter
-ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner
-bon ordre au demeurant, la fille lui promet de n’y tarder
-guère, pour cela exploiter en diligence. Ce pendant
-qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une cognée, au jardin,
-abattre un beau laurier, planté de la main de son mari,
-qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous l’ombrage
-à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses
-amis. Pour le vous faire court, voilà l’arbre par terre,
-voici venir le mari: elle lui en fait mettre du branchage
-au feu; lequel, ayant aperçu cela, se doute de son laurier:
-<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette son manteau
-sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer.
-Il ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse
-fraîche, s’il fut bien troublé. Il s’en alla plein de menaces
-à sa femme, demandant qui lui avoit joué ce bon
-tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit fait pour le
-réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu
-de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur
-fort naturelle à conforter vieillesse; tellement, qu’elle
-l’apaisa par son babil, et cuida lui avoir fait avaler sa colère
-aussi douce que sucre. De ce fait, le lendemain, elle
-avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit bon commencement;
-mais qu’il falloit encore essayer davantage,
-comme à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce
-qu’elle entreprint de faire, et le fit, à l’occasion que cette
-petite chienne revenant de la ville d’avecques son maître,
-toute boueuse, elle se jeta sur le lit, où la dame avoit
-exprès mis une fort riche couverture; et après, étant
-chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin
-cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son
-mari, et lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce
-passionné<a name="FNanchor_901_901" id="FNanchor_901_901"></a><a href="#Footnote_901_901" class="fnanchor">901</a> ce ne fut pas encore fait assez, au jugement
-de la mère, si, après l’arbre inanimé, et la chienne vive
-tuée, elle n’offensoit d’abondant<a name="FNanchor_902_902" id="FNanchor_902_902"></a><a href="#Footnote_902_902" class="fnanchor">902</a> son mari, en quelques
-personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle fit semblablement,
-et renversa la table qui étoit chargée de viandes,
-en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant
-excuse d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour
-quelque service faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil
-au bon gentilhomme, ainsi que<a name="FNanchor_903_903" id="FNanchor_903_903"></a><a href="#Footnote_903_903" class="fnanchor">903</a> le matin la dame se
-<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré mal gré, et lui remontra
-qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour quelques
-remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en
-se défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition
-et gaillarde en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il,
-et trop de quelques grains; à quoi convient remédier
-d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois honnêtes tours
-qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant les
-remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune
-fois, par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième,
-pire que tous les autres précédents, envoie quérir
-un barbier, auquel il fit entendre ce qu’il vouloit qu’il
-exécutât; c’est à savoir que, pour certaines considérations,
-qu’il lui taisoit, son plaisir et intention étoit qu’aussitôt
-qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute
-d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier,
-après avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander
-au gentilhomme quelle étoit sa volonté; de laquelle
-il fut incontinent assuré. Le gentilhomme, après
-avoir fait allumer un grand feu en une chambre de son
-logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de
-sa femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir
-sa mère, à laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit
-décelé l’impuissance de son mari, lui requérant au surplus
-la vouloir adresser au combat amoureux qu’elle avoit entreprins
-contre un champion de son âge. De ce averti, le
-gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa
-au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement
-vous avez le sang trop chaud; qui vous cause, par son
-ébullition, tous ces caprices et inconsidérés tours que
-faites tous les jours. Les médecins, à qui j’en ai parlé et
-consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un peu,
-et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, enten<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>dant
-ainsi parler son mari, et ne s’étant encore aperçue
-de son entreprise, se laissa conduire où il voulut. Il la
-mena en la chambre où le barbier l’attendoit, et lui commanda
-s’asseoir, le visage devant le feu, et fit signe au
-barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine;
-ce qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette
-damoiselle, son mari, qui sentoit oculairement les grillons
-s’affoiblir, commanda fermer cette veine, et ouvrir
-celle du bras senestre; ce qui fut pareillement fait; tellement
-que la pauvre damoiselle resta demi-morte. Le gentilhomme,
-bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise,
-la fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir
-d’apprendre à ne plus fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut
-revenue de pâmoison, elle envoie un de ses gens vers sa
-mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes les traverses
-et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se
-doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la
-voulût semondre de la promesse que outre son gré elle
-lui avoit faite, s’en va la trouver au lit, et commença à
-dire: «Eh bien! ma fille, comment vous va? Ne vous
-fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant
-ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle,
-hélas! je suis morte: telles passions ne trouvent
-plus fondement en moi, si bien y a opéré mon mari: auquel
-je me sens aujourd’hui plus tenue du bon chemin où
-il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il
-m’avait premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me
-rend la santé, j’espère que vivrons en bon et heureux ménage.»
-L’histoire raconte qu’ils furent depuis en mutuel
-amour et loyauté, au grand contentement l’un de l’autre.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span></p>
-
-<h2><a name="CXXVIII" id="CXXVIII">NOUVELLE CXXVIII.</a></h2>
-
-<p class="indent">De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles espagnoles:
-l’un desquels se présenta au danger pour faire planchette<a name="FNanchor_904_904" id="FNanchor_904_904"></a><a href="#Footnote_904_904" class="fnanchor">904</a> à la jouissance
-de son ami; ce qui lui tourna à grand contentement et plaisir<a name="FNanchor_905_905" id="FNanchor_905_905"></a><a href="#Footnote_905_905" class="fnanchor">905</a>.</p>
-
-<p>A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne
-maison, voisins, et nourris ensemble et de même marchandise:
-ce qui engendra une très-grande et intrinsèque
-amitié entre eux. Ils se délibérèrent un jour de faire un
-voyage en Espagne, pour le trafique de leurs marchandises.
-Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence
-en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux
-de deux gentifemmes espagnoles, mariées à deux nobles
-chevaliers du pays. Les deux Siennois se nommoient, l’un
-Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus avisé en l’amour
-de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la poursuite
-de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle
-amitié à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas
-d’amour entre eux l’espace de deux ans, qu’ils furent
-à négocier en Valence, sans qu’ils pussent parvenir plus
-avant qu’aux simples caresses de la vue et œillades, plus
-pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au danger
-où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté
-de plus près par ambassades, missives, réveils<a name="FNanchor_906_906" id="FNanchor_906_906"></a><a href="#Footnote_906_906" class="fnanchor">906</a> et
-aubades. Il advint, un jour, que la damoiselle Isabeau
-entra en une église, où le passionné Lucio s’étoit mis à
-<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>couvert de le pluie. De bon heur, en se pourmenant par
-l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise en un coin,
-et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à propos
-comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna
-hardiesse de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement.
-Elle lui rendit salut, avec une modestie assaisonnée d’une
-sourde gaieté. La servante, qui, par aventure, étoit du conseil
-secret, et bien apprise, se leva d’auprès sa maîtresse,
-comme pour aller regarder quelque image. Lucio, bien
-joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions
-à sa dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit:
-«Madame, je crois que ne soyez ignorante de l’amour démesuré
-qui depuis deux ans entiers me tient prisonnier
-de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir, pour la
-révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez
-assez ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos
-et couvert en ma poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en
-moi issue pour s’évaporer. Je ne fais doute que le dieu
-Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par le sacrifice
-continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que,
-pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité,
-en laquelle je vous requiers, madame, en brièves
-paroles que le lieu et le temps peuvent souffrir, pitié,
-merci et miséricorde.» La dame Isabeau, non moins passionnée
-d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit:
-«Mon ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance,
-ont mérité ce nom, je vous prie de vous assurer
-d’amour réciproque en mon endroit, et que la commodité
-seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel contentement.
-Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes
-sens à nous moyenner bientôt une heureuse rencontre,
-qui puisse assouvir nos longs désirs; de laquelle je ne
-faillirai à vous donner bon et sûr avertissement.» Lucio,<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span>
-l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia de lui ramentevoir
-son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit
-pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa
-compagne, pour le mérite de son amour constante. La survenue
-du peuple, à l’heure du service, les fit départir fort
-envis<a name="FNanchor_907_907" id="FNanchor_907_907"></a><a href="#Footnote_907_907" class="fnanchor">907</a>. Bref, Lucio vole, pour porter ces nouvelles à son
-ami Allessio; et ne passèrent deux jours, qu’ils reçurent
-un message de eux trouver environ les deux heures de
-nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent
-d’une seule minute d’horloge. Là les attendoit madame
-Isabeau; laquelle, après la porte ouverte aux poursuivants,
-s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui dit que son mari
-ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la cour
-et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée
-de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de
-son côté que du sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême
-affection, elle avoit voulu hasarder ce larcin de Vénus, si
-lui et son compagnon avoient en eux la hardiesse d’en accomplir
-le dessein; c’est à savoir que Alessio se dépouilleroit
-à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa
-place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec
-elle. Alessio, quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il
-portât à Lucio, trouva cela de dure et difficile entreprise;
-si la damoiselle Isabeau ne l’eût renforcé par promesse
-du guerdon<a name="FNanchor_908_908" id="FNanchor_908_908"></a><a href="#Footnote_908_908" class="fnanchor">908</a> qu’elle lui avoit moyenné envers sa
-compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne
-se fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit
-à Alessio étoit afin que, se remuant dedans le lit, son
-mari sentit sa jambe, ou quelque autre partie humaine
-qu’il penseroit être elle. Quoi! le vous ferai-je long?
-<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se dépouille, non
-sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la
-robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de
-tousser et cracher si près de son hôte. Cependant Lucio
-et Isabeau jouent leurs jeux paisiblement en une autre
-chambre du logis. Le pauvre Alessio, se voyant près la personne
-du chevalier, sans qu’il osât se remuer, trembloit,
-tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la
-damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à
-la gueule du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit
-de bonne volonté, qu’elle s’oublioit entre les bras de son
-ami, le laissant en ce grand et éminent danger jusques à
-la pointe du jour: à laquelle heure il est tout ébahi, qu’il
-les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent fait un
-grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine,
-lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant,
-la damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui
-fit apparoir à Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu
-de l’ennemi; et n’avoit, la tendrette, non plus remué ni
-cligné l’œil que lui. De cela furent fort loués les deux
-amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où il se mit
-afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison
-de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant
-couchée auprès de lui; qui fut occasion de les laisser prendre
-quelque demi-once de plaisir au combat amoureux.
-On dit que cette couple d’amants entretint son crédit
-pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un
-même quartier.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p>
-
-<h2><a name="CXXIX" id="CXXIX">NOUVELLE CXXIX.</a></h2>
-
-<p class="center f08">D’une jeune fille surnommée <em>Peau-d’Ane</em>, et comment elle fut mariée, par
-le moyen que lui donnèrent les petites fourmis<a name="FNanchor_909_909" id="FNanchor_909_909"></a><a href="#Footnote_909_909" class="fnanchor">909</a>.</p>
-
-<p>En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après
-qu’il se vit passablement riche, délibéra de se reposer, et
-achever joyeusement le demourant de sa vie avec sa femme
-et ses enfants; et pour cette considération, se retira en
-une métairie qu’il avoit aux champs. Or, pource qu’il étoit
-homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la gentillesse
-d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et, entre
-autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin,
-lequel, pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces
-de terre du marchand avec les siennes, lui fit accroire
-qu’il désiroit grandement que le mariage se fît de son fils
-avec la puînée de ses filles, nommée Pernette, pourvu
-qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand entendant
-assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en
-remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais
-pensé tel bien lui devoir advenir. Toutefois, ces propos
-parvenus aux oreilles du fils du gentilhomme et de la fille
-du marchand, ils osèrent bien, chacun endroit soi<a name="FNanchor_910_910" id="FNanchor_910_910"></a><a href="#Footnote_910_910" class="fnanchor">910</a>, sonder
-les cœurs et les affections l’un de l’autre. Ce qui fut
-conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se promirent
-mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents.
-Quelque temps après, le fils du gentilhomme s’adressa
-au père de Pernette, lequel il combattit avec telles
-raisons emmiellées de promesses de l’avantager en son
-<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle lui demeureroit
-à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il
-faut entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses
-de son aise et de ce qu’elle marchoit la première; tellement
-que, pour divertir leur père de sa promesse, elles lui
-mirent à sus<a name="FNanchor_911_911" id="FNanchor_911_911"></a><a href="#Footnote_911_911" class="fnanchor">911</a> choses et autres. D’autre part, la mère, qui
-se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre, ne voulut
-consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette
-ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain,
-un boisseau plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre.
-Outre-plus, le marchand, voyant que ce mariage ne
-plaisoit à sa femme, et prenant pied<a name="FNanchor_912_912" id="FNanchor_912_912"></a><a href="#Footnote_912_912" class="fnanchor">912</a> à ce que ses autres
-filles lui avoient dit, il voulut que, dès lors en avant, Pernette
-ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne qu’il lui
-acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en
-dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son
-amour par la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit
-souvent vêtue de cette peau. Ce qu’entendant son ami, il
-s’en va vers le marchand, lequel, faisant bonne mine et
-plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir promesse;
-mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta)
-être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son
-père, et lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en
-besogne. Son père, ne pouvant honnêtement rompre sa promesse,
-lui assigna jour. Elle n’y faillit pas; et, comme elle
-étoit environ<a name="FNanchor_913_913" id="FNanchor_913_913"></a><a href="#Footnote_913_913" class="fnanchor">913</a> ces grains d’orge, ses père et mère faisoient
-soigneuse garde, si elle en prendroit deux en une fois, afin
-de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme la
-constance rend les personnes assurées, voici arriver un
-<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>nombre de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge,
-et firent telle diligence avec Pernette (et sans qu’on les
-aperçût), que la place fut vue vide. Par ce moyen, Pernette
-fut mariée à son ami, duquel elle fut caressée et aimée,
-comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant
-qu’elle véquit, le sobriquet <em>Peau d’Ane</em> lui demeura.</p>
-
-<p class="center">SONNET.</p>
-
-<p class="center f08">DE L’AUTEUR AUX LECTEURS.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Or çà, c’est fait: en avez-vous assez?</div>
-<div class="line">Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire?</div>
-<div class="line">Si ne tient-il pour le moins à écrire,</div>
-<div class="line">Ces gais devis j’ai pour vous amassés.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés:</div>
-<div class="line">Haye<a name="FNanchor_914_914" id="FNanchor_914_914"></a><a href="#Footnote_914_914" class="fnanchor">914</a> au meilleur, et me laissez le pire;</div>
-<div class="line">Mais rejetez chagrin, qui vous empire,</div>
-<div class="line">Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez.</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Assez, assez les siècles malheureux</div>
-<div class="line">Apporteront de tristesse entour d’eux:</div>
-<div class="line">Donc, au beau temps, prenez éjouissance;</div>
-<div class="line">&nbsp;</div>
-<div class="line">Puis, quand viendra malheur vous faire effort,</div>
-<div class="line">Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort,</div>
-<div class="line">Armé, sans plus, d’invincible constance.</div>
-</div></div></div>
-
-<hr />
-
-<h2><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES">NOTES:</a></h2>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">1</span></a> Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers,
-quoique publiés sous son nom, après sa mort; les éditeurs, Jacques
-Pelletier et Nicolas Denisot, en ont ajouté plusieurs à la
-première édition, donnée par Antoine Dumoulin en 1548.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">2</span></a> Dessinés.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">3</span></a> Interrompu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">4</span></a> Cet avertissement doit être d’Antoine Dumoulin, éditeur des
-œuvres poétiques du même Bonaventure Des Periers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">5</span></a> Éloge, renommée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">6</span></a> Pour <em>abboyer</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">7</span></a> De plus, en outre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">8</span></a> Triste, chagrin, morose.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">9</span></a> Diaboliques. Peut-être faut-il lire <em>calamiteux</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">10</span></a> Ce prologue paroît avoir été écrit en 1538, peu de temps
-après l’entrevue de Charles-Quint et de François I<sup>er</sup> à Nice, où
-ils dévoient traiter de la paix sous les auspices du pape Paul III,
-et où ils conclurent seulement une trêve.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">11</span></a> Axiome.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">12</span></a> Le silence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">13</span></a> Gêné, tourmenté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">14</span></a> Allons, vite. C’est l’onomatopée dont se servent les charretiers
-pour faire avancer leurs chevaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">15</span></a> On voit que ces deux noms étaient déjà populaires et passés
-en proverbe avant que le comédien Hugues Guéru les eût adoptés
-au théâtre dans les premières années du dix-septième siècle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">16</span></a> Imitation bouffonne de Rabelais, qui, dans la harangue de
-son Janotus de Bragmardo (<em>Gargantua</em>, chap. 19), place Londres
-en Cahors et Bordeaux en Brie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">17</span></a> Allusion à la naïveté de ce curé qui, voyant ses paroissiens
-fondre en larmes à son sermon de la Passion, s’avisa, pour les
-consoler, de leur dire: «Ne pleurez pas, mes amis: peut-être
-que ce que je vous ai dit n’est pas vrai.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">18</span></a> Terme de pratique, actes, mémoires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">19</span></a> Le dernier huitain d’un vieux poème: <em>l’Amant rendu cordelier
-à l’observance d’amour</em>, commence ainsi:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Plusieurs gens envoient à Rome,</div>
-<div class="line">Qui à leurs huis ont le pardon.</div>
-</div></div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">20</span></a> S’éventent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">21</span></a> S’altèrent, s’affaiblissent, se gâtent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">22</span></a> Il faut sous-entendre <em>à les prendre loin</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">23</span></a> Argumenté, discuté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">24</span></a> Essayer, parce que les échansons faisaient l’essai du vin à
-la table des princes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">25</span></a> Quiproquo, qu’on écrivait alors <em>quid pro quo</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">26</span></a> Entendront.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">27</span></a> Morosité, mauvaise humeur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">28</span></a> Antonomase, emploi de l’épithète pour le nom.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">29</span></a> Le Plaisant. Ce personnage se rapporte assez à ce que la
-tradition nous apprend des facéties de Rabelais à son lit de
-mort. Mais Rabelais vivait encore à l’époque de la publication
-de ces Contes. Pour reconnaître Rabelais dans ce passage, il
-faudrait supposer que ce prologue, qui rappelle beaucoup son
-style et sa manière, nous le représente comme mort sous le nom
-de <em>Plaisantin</em>, afin de pouvoir citer quelques-unes des boutades
-hardies que les biographes ont depuis attribuées à ses derniers
-moments.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">30</span></a> Aujourd’hui.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">31</span></a> Caillette était un fou en titre d’office sous François I<sup>er</sup>; Triboulet
-avait eu le même emploi à la cour de Louis XII; mais
-Polite fut seulement au service d’un seigneur, abbé de Bourgueil.
-En ce temps-là, pour se donner des airs de prince, on avait un
-bouffon domestique. Voyez la dissertation sur les fous des rois
-de France, en tête des <em>Deux Fous</em>, dans le volume des Romans
-historiques du bibliophile Jacob, faisant partie du <em>Panthéon littéraire</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">32</span></a> Idée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">33</span></a> Allusion aux notes de musique <em>sol, la, mi, la. La, la, mi,
-sol</em>. C’est la réponse de Caillette.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">34</span></a> Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">35</span></a> En son langage de Caillette. Guillaume Bouchet, dans sa
-<cite>14<sup>e</sup> Sérée</cite>, attribue à Triboulet cette naïveté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">36</span></a> Pour: Les voici venir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">37</span></a> Ce conte est le 277<sup>e</sup> des <cite>Facéties</cite> du Pogge, qui y fait figurer
-un autre fou et un archevêque de Cologne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">38</span></a> Cette plaisanterie est imitée dans le chap. 26 du <cite>Moyen de
-parvenir</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">39</span></a> Cette définition de la folie de Triboulet est de Rabelais, qui
-l’introduit dans le III<sup>e</sup> livre de <cite>Pantagruel</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">40</span></a> Imitation de Rabelais, qui commence ainsi le prologue de
-son IV<sup>e</sup> livre: «Gens de bien, Dieu vous sauve et garde: où
-êtes-vous? Je ne vous peux voir.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">41</span></a> Bénéfices.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">42</span></a> Tout d’une voix.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">43</span></a> C’est-à-dire à leurs enfans propres. Un évêque faisant sa
-visite s’arrêta chez un prêtre de son diocèse, dans la maison
-duquel il vit deux petits enfants, et lui demanda à qui ils appartenoient,
-lui ordonnant de dire la vérité. «Monseigneur, lui
-répondit-il, ce sont les neveux de mon frère.» Le bon évêque
-se contenta de cette réponse, et ce ne fut que quelques jours
-après qu’un prêtre de sa suite lui en apprit le véritable sens.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">44</span></a> <em>Regraterie</em>, chez les revendeurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">45</span></a> Il vaudroit mieux lire <em>tour</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">46</span></a> Jeu de mots sur <em>dignités</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">47</span></a> Saupoudrée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">48</span></a> Navets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">49</span></a> Préparer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">50</span></a> Le plus difficile à retenir, maintenir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">51</span></a> Jeu de mots et allusion à un personnage du nom de Sevin.
-Il y avait une ancienne famille d’Orléans, de laquelle étaient
-Adrien Sevin, traducteur du <cite>Philocope</cite> de Boccace, et Charles
-Sevin, chanoine de Saint-Étienne d’Agen, ami intime de Jules
-Scaliger.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">52</span></a> Honteux, confus, penaud.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">53</span></a> Pour <em>maître-ès-arts</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">54</span></a> Ouvrage italien de Baltazar Castiglione. Le conte dont il
-s’agit est tiré originairement des fables d’Abstemius, fable IV
-de la 2<sup>e</sup> partie. Bandello (Nouv. LVI de la 3<sup>e</sup> partie) rapporte le
-fait plus au long, et nomme Gerardo Landriano, évêque de Côme
-et cardinal. Le même conte est aussi dans le <cite>Moyen de parvenir</cite>,
-ch. 69.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">55</span></a> <em>Blanches</em>, notes de musique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">56</span></a> Pour <em>ergo</em>, formule de l’argumentation scolastique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">57</span></a> Étourdi, peu sensé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">58</span></a> Danser.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">59</span></a> Signes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">60</span></a> C’est-à-dire qu’elle accouchât.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">61</span></a> Motiver.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">62</span></a> C’étoient des branles de Bretagne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">63</span></a> C’est-à-dire qu’ils n’étoient pas <em>Bretons bretonnants</em>, ou de
-la basse Bretagne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">64</span></a> Jeu de mots par allusion à <em>brettes</em>, signifiant des épées et
-des femmes galantes ou bonnes lames.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">65</span></a> Jeu de mots imité de Rabelais, l. III, chap. 26, où frère
-Jean dit à Panurge, en lui conseillant de se marier: «Deshui
-au soir fais-en crier les bancs et le châlit.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">66</span></a> Profité, hérité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">67</span></a> Bon mot.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">68</span></a> Il en a été de ce mot comme de <em>lendit</em>, <em>lierre</em>, <em>landier</em>,
-<em>luette</em>, etc., où l’article s’est incorporé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">69</span></a> Autrefois <em>Maroilles</em>, en latin <em lang="la" xml:lang="la">Maricolæ</em>, <em lang="la" xml:lang="la">Mareoliæ</em> et <em lang="la" xml:lang="la">Mariliæ</em>,
-village de Hainaut, dépendoit d’une abbaye de l’ordre de
-saint Benoît, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étoient
-les maîtres, leur familiarité avec les filles du village fit qu’elles
-eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une contre-vérité
-qui a passé en proverbe, on a nommé <em>pucelles de Marolles</em>
-celles qui ne le sont pas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">70</span></a> Les fous, en toute occasion, s’avancent et marchent les
-premiers. «C’est le fol qui a commencé la danse,» dit Beroalde
-de Verville, chap. 45 du <cite>Moyen de parvenir</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">71</span></a> Formule de philosophie scolastique: On demande.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">72</span></a> Partager.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">73</span></a> Terme de logique qu’il fait semblant de prendre pour un
-titre d’ouvrage ou pour un nom d’auteur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">74</span></a> L. III, chap. 28, frère Jean dit à Panurge: «Si tu es cocu,
-<em>ergo</em> ta femme sera belle; <em>ergo</em> tu seras bien traité d’elle; <em>ergo</em>
-tu auras des amis beaucoup; <em>ergo</em> tu seras sauvé.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">75</span></a> C’est sans doute Louis XI. Cependant le serment de <em>foi de
-gentilhomme</em> que l’auteur lui met à la bouche sembleroit personnifier
-François I<sup>er</sup>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">76</span></a> Toupie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">77</span></a> Tout-à-fait, exclusivement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">78</span></a> De condition, qualité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">79</span></a> Molière et Montaigne ont répété plus d’une fois la même
-chose.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">80</span></a> Pour <em>de bonne heure</em>. Peut-être faut-il lire <em>d’heur</em>, par bonheur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">81</span></a> Dorénavant, depuis lors.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">82</span></a> Proverbe qui signifie qu’un exemple ne vaut rien s’il n’est
-imité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">83</span></a> Permission, licence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">84</span></a> Terme de la formule de l’ordination.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">85</span></a> Pourvu de bénéfices.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">86</span></a> Des morts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">87</span></a> De la Vierge.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">88</span></a> C’est-à-dire, ordonné prêtre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">89</span></a> Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où
-l’on met les mûres, qu’on ne pourrait cueillir autrement sans se
-tacher.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">90</span></a> Esprit familier, démon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">91</span></a> Langage du pays de Caux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">92</span></a> Interroger.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">93</span></a> Pour Eustache.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">94</span></a> Comment allait le commerce.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">95</span></a> Valet niais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">96</span></a> Chant VII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">97</span></a> On appelait <em>chaland</em> un bateau plat qui amenait les marchandises
-à Paris. De là le surnom de <em>chaland</em> et <em>chalande</em>, appliqué
-aux personnes qui apportaient du plaisir dans les lieux
-où elles se rendaient.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">98</span></a> Dérobais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">99</span></a> Frapper sur son drap, sur ses épaules.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">100</span></a> Jeu de mots sur <em>bâton</em> et <em>bateau</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">101</span></a> Le nom du consul Olibrius, qui fut empereur d’Occident en
-472, devint synonyme de <em>bizarre</em>, <em>original</em>, glorieux, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">102</span></a> <em>Peigné</em>, frotté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">103</span></a> Serges.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">104</span></a> Ce passage se retrouve presque mot à mot dans Henri
-Estienne, ch. 21 de son <cite>Apologie pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">105</span></a> C’est-à-dire, en veine de folie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">106</span></a> Usage, acquisition, <em>emplette</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">107</span></a> Attendre, épier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">108</span></a> On mettait autrefois l’argent sous l’aisselle, dans une poche
-secrète qu’on appelait <em>gousset</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">109</span></a> C’est-à-dire, qui s’embellissait tous les jours.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">110</span></a> Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules
-de procureurs, lesquelles venaient d’elles-mêmes se ranger le
-long des <em>montoirs</em> de pierre et présenter l’étrier à leurs maîtres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">111</span></a> Image licencieuse, tirée du jeu de l’arbalète.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">112</span></a> Imité par La Fontaine (<cite>le Faiseur d’oreilles et le Raccommodeur
-de moules</cite>), qui a complété ce conte en s’inspirant de Boccace
-et des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, III, <cite>la Pêche de l’anneau</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">113</span></a> C’est-à-dire, qui faisait un assez bon <em>trafic</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">114</span></a> Voisinage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">115</span></a> Dame, en patois lyonnais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">116</span></a> De plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">117</span></a> Pour: ma foi!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">118</span></a> En pensée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">119</span></a> Couverture.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">120</span></a> La procédure, le style de palais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">121</span></a> Sournois, trompeur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">122</span></a> Malice, niche, <em>tour</em>; de <em>chatterie</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">123</span></a> Heurtait.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">124</span></a> C’est-à-dire, à pousser l’éteuf, balle de bourre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">125</span></a> Expression proverbiale pour exprimer les coups qui avaient
-plu sur son dos.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">126</span></a> Droit canon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">127</span></a> Les écoles des Quatre-Nations étaient situées dans la rue
-du Fouare, dite alors <em>du Feurre</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">128</span></a> Des blancs d’œufs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">129</span></a> La profession de barbier n’étant point séparée en ce temps-là
-de celle de chirurgien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">130</span></a> Pour <em>meurtri</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">131</span></a> Alchimistes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">132</span></a> Le sujet de ce conte était populaire avant Bonaventure Des
-Periers; car dans le <cite>Gargantua</cite> de Rabelais, ch. 33, un vieux
-<em>routier</em> dit à Picrochole, qui projetait la conquête du monde:
-«Toute cette entreprise sera semblable à la farce du <cite>Pot au
-lait</cite>, duquel un cordouannier se faisait riche par rêverie; puis,
-le pot cassé, n’eut de quoi dîner.» La Fontaine a tiré de là <cite>la
-Laitière et le Pot au lait</cite>, fable 9 du liv. III.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">133</span></a> Alchimie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">134</span></a> Pas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">135</span></a> Allumé leurs fourneaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">136</span></a> Bouché des vases avec du <em>lut</em>, enduit chimique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">137</span></a> Sœur d’Aaron et de Moïse. Le livre publié sous son nom est
-supposé, comme une infinité d’autres que les alchimistes ont
-attribués à divers anciens philosophes, rois, etc. Le <em>bain-marie</em>
-tire son nom de cette Marie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">138</span></a> Ceci est rapporté également par Jacques <em>de Voragine</em>, auteur
-de <cite>la Légende dorée</cite>, et par Pierre <cite>de Natalibus</cite>, dans la <cite>Vie de
-sainte Marguerite</cite>, le vingtième jour de juillet.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">139</span></a> Esprits, farfadets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">140</span></a> Avec, en outre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">141</span></a> Creuser.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">142</span></a> Anspessades, enseignes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">143</span></a> Maudite vermine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">144</span></a> Dorénavant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">145</span></a> Bien nourris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">146</span></a> Vivaces, selon La Monnoye.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">147</span></a> Proprets, coquets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">148</span></a> Vifs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">149</span></a> Sans y mettre la main.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">150</span></a> Pour <em>bétail</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">151</span></a> Gueux, coquins.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">152</span></a> Travaillaient.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">153</span></a> Pionniers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">154</span></a> Les diables. On croyait autrefois que la folie ou l’<em>estre</em> des
-poètes et des savants résultait de la présence d’un ver dans le
-cerveau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">155</span></a> Égratigner.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">156</span></a> Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup
-de dégâts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">157</span></a> Sempiternelles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">158</span></a> <em>Pedisequa</em>, suivante.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">159</span></a> C’est-à-dire, jusqu’à être en danger de tomber à la renverse,
-quand même elle aurait eu quatre pieds.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">160</span></a> Perchoir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">161</span></a> Léchées, petits morceaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">162</span></a> Parcimonieusement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">163</span></a> Avec.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">164</span></a> Garde.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">165</span></a> Pâté de venaison.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">166</span></a> Livré aux valets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">167</span></a> Raillé, complimenté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">168</span></a> Fit la mine. On dit encore <em>renfrogner</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">169</span></a> Faire la paix.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">170</span></a> Rançonné.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">171</span></a> Apportes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">172</span></a> Ce passage nous apprend que ces deux mots nouveaux n’étaient
-pas encore admis dans la langue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">173</span></a> Fat.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">174</span></a> Badin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">175</span></a> Ignorant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">176</span></a> Livre contenant les éléments de la langue latine; ainsi appelé
-du nom de son auteur. On s’en servait dans les collèges.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">177</span></a> Nourrie, servie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">178</span></a> L’assistance, l’assemblée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">179</span></a> Testicules.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">180</span></a> Il avait d’abord été évêque d’Arras, ensuite de Boulogne-sur-Mer,
-et enfin du Mans. Il mourut âgé de soixante-quatorze
-ans, en 1519, et fut béatifié. On a de lui quelques traités de dévotion
-mystique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">181</span></a> En patois manceau: Ne vous déplaise, sauf votre grâce.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">182</span></a> Car.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">183</span></a> Par ma foi! comme en italien <em lang="it" xml:lang="it">a fè</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">184</span></a> Regardez, voyez ça.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">185</span></a> Se fit une hernie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">186</span></a> Plainte en justice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">187</span></a> Voy. Macrob, <cite>Saturn.</cite> II, 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">188</span></a> Dans la <cite>Vie de Virgile</cite>, par Tib. Claud. Donatus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">189</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles</cite>, nouvelle XXXVII, <cite>le Bénétrier
-d’ordures</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">190</span></a> C’est une ironie. Voy. <cite>Pantagruel</cite> (liv. II, chap. 15), sur une
-<em>manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">191</span></a> Cette expression doit signifier un homme <em>volage, coureur
-d’amourettes</em>, dans le véritable sens du mot <em>discursus</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">192</span></a> <cite>Le Décameron</cite> de Boccace, où l’on voit de bons tours joués
-par les femmes à leurs maris, livre qu’Agrippa, dans son traité
-<cite lang="la" xml:lang="la">de Vanit. Scient.</cite>, au chap. <cite>de Lenonia</cite>, appelle un excellent
-<em>maquereau</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">193</span></a> Fameuse tragi-comédie espagnole, ainsi nommée du nom
-d’une entremetteuse qui en est un des principaux personnages.
-Cette pièce, en prose, commencée, dit-on, par Jean de Mena,
-le plus ancien poète espagnol, au quinzième siècle, ou, selon
-d’autres, par Rodrigue Cota, au commencement du seizième, a
-été achevée peu de temps après par le bachelier Fernande Rojas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">194</span></a> Sous cette impression.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">195</span></a> «Celle-là est chaste que personne n’a tentée.» On ne sait
-pas l’auteur de cet hémistiche, qu’on attribue à Ovide.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">196</span></a> Ce mot me semble pris dans l’acception de <em>joutes, tournois,
-jeux</em>, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">197</span></a> La jalousie refroidit, et le froid commence par les pieds,
-comme la partie la plus éloignée du cœur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">198</span></a> C’est-à-dire, qui était adroit. Proverbe tiré du petit bâton
-avec lequel les joueurs de gobelets font des tours de passe-passe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">199</span></a> De commerce.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">200</span></a> Argus, qui gardait Io, métamorphosée en vache.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">201</span></a> C’était le fameux Olivier Maillard, qui mêlait le burlesque
-aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis XI,
-Charles VII et Louis XII. On ne sait pas positivement si ses sermons
-ont été prononcés tels qu’ils furent imprimés, en latin
-mêlé de phrases françaises.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">202</span></a> A l’italienne, <em lang="it" xml:lang="it">ohime lassa!</em></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">203</span></a> Salie, souillée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">204</span></a> C’est-à-dire, de peau d’agneau à poil frisé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">205</span></a> En se renfrognant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">206</span></a> C’est-à-dire, du commun. Les Italiens disent de même <em lang="it" xml:lang="it">da
-dozzina</em>, et <em lang="it" xml:lang="it">dozzinale</em>, par mépris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">207</span></a> Pierre Lizet, né à Saint-Flour, en 1482, devint premier président
-du parlement de Paris en 1529. Victime du ressentiment
-de la duchesse de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut
-accusé d’avoir parlé insolemment du roi, et après s’être démis
-de sa charge, il se retira dans l’abbaye de Saint-Victor, où il
-composa des livres de piété, que Théodore de Bèze tourna en
-ridicule dans son <cite>Passavant</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">208</span></a> Le 7 de juin 1554, plus de dix ans après Des Periers, mort
-avant l’an 1544; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu’a dit
-La Croix du Maine, que Des Periers n’est pas l’auteur de tous
-ces contes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">209</span></a> Allusion au titre de l’épître macaronique de Bèze, sous le
-nom de <cite>Passavant</cite>: <cite lang="la" xml:lang="la">Responsio ad commissionem ibi datam a
-venerabili domino Petro Lizeto, nuper curiæ Parisiensis præsidente,
-nunc abbate Sancti-Victoris prope muros.</cite></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">210</span></a> Bèze, dans son <cite>Passavant</cite>, semble avoir affecté, en parlant
-du livre du président Lizet, <cite lang="la" xml:lang="la">Contra Pseudo-Evangelicos</cite>, de dire
-<em>pour la pareille</em>: <em lang="la" xml:lang="la">O Domine</em>, dit-il, <em lang="la" xml:lang="la">pro pari dicatis mihi si vidistis
-librum domini nuper præsidentis</em>. Et Guillaume Bouchet,
-<em>Serée 14</em>, fait le conte d’un criminel qui, étant sur l’échelle,
-pria les assistants de dire pour lui un <em lang="la" xml:lang="la">Pater noster</em> à la pareille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">211</span></a> En 1521, François I<sup>er</sup> étant, le jour des Rois, à Romorantin,
-comme il se divertissait à combattre à boules de neige contre le
-comte de Saint-Pol et sa bande, un tison jeté par une fenêtre
-blessa le roi à la tête: il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses
-et les Italiens portaient alors les cheveux courts et la barbe
-longue; François I<sup>er</sup> suivit cette mode, qui devint bientôt celle
-de toute la France.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">212</span></a> C’était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement
-en 1553, après avoir plaidé dans la cause des massacres
-de la Cabrière et de Mérindol.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">213</span></a> Merlin ou Mellin de Saint-Gelais, abbé du Reclus, contemporain
-et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies
-étaient estimées à la cour de Henri II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">214</span></a> Bonne mine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">215</span></a> La Monnoye voit ici un jeu de mots, et dit que les <em>allants</em>
-étaient des chiens anglais; mais ces <em>allants</em> et <em>venants</em> ne sont
-ici que des gens de service fort affairés autour de leur maître.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">216</span></a> Malfaisant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">217</span></a> Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">218</span></a> C’est-à-dire, ne le ménagea pas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">219</span></a> Éreinté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">220</span></a> Chaise.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">221</span></a> Ces mots ont tout l’air du commencement d’une vieille
-chanson.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">222</span></a> La Croix du Tiroir, ou Trahoir, ou Trioir, ainsi nommée d’un
-supplice ou d’un marché, était le carrefour de la rue de l’Arbre-Sec.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">223</span></a> Voisinage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">224</span></a> Alliage dont beaucoup de monnaies blanches étaient composées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">225</span></a> Vieux deniers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">226</span></a> Rêvait.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">227</span></a> Echoppe couverte d’une toile.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">228</span></a> Toutes les fois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">229</span></a> Gros fil.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">230</span></a> Aux aguets, attentif.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">231</span></a> Couper la gorge.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">232</span></a> Nous trois clercs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">233</span></a> Pour la bourse et pour l’argent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">234</span></a> Il est digne et juste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">235</span></a> Meurtre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">236</span></a> C’est-à-dire, à parler français.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">237</span></a> Il y a un conte à peu près semblable dans les <cite lang="la" xml:lang="la">Nuits</cite> de Straparole,
-fable 4 de la IX<sup>e</sup> nuit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">238</span></a> De là <em>chatemite</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">239</span></a> Douce, molle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">240</span></a> Vais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">241</span></a> Bon visage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">242</span></a> Carbonnades.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">243</span></a> Employer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">244</span></a> Indigne, ignorant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">245</span></a> Italianisme (<em lang="it" xml:lang="it">si domanda</em>), pour <em>se nomme</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">246</span></a> Paroissiale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">247</span></a> Ce proverbe vient de ce qu’un chandelier se porte aisément
-où l’on veut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">248</span></a> C’était alors le prix d’une messe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">249</span></a> Valeur, capacité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">250</span></a> Chapelain, prêtre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">251</span></a> Missel.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">252</span></a> Profit, grand bien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">253</span></a> «Ce mot, dit La Monnoye, fait allusion à <em>pet</em>, <em>rot</em>, les deux
-choses du monde les plus gaies: un <em>pet</em> et un <em>rot</em> chantant l’un
-et l’autre du moment de leur naissance jusqu’à celui de leur
-mort.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">254</span></a> Charles de Bourdigné, prêtre angevin, a écrit <cite lang="la" xml:lang="la">la Légende
-dorée, ou Vie plaisante de maître Pierre Fai-feu</cite>, imprimée à Angers
-l’an 1532. Ce conte fait le vingt-et-unième chapitre de cette
-Légende, en soixante-deux vers, dont les moins mauvais sont
-les deux derniers:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Car d’eux il eut, sans faire grand’bataille,</div>
-<div class="line">Houseaux de cuir pour ses bottes de paille.</div>
-</div></div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">255</span></a> <em>Affieux</em> signifiant <em>graine</em>, <em>plant</em>, et le chiendent étant une
-mauvaise herbe qui étouffe les bonnes, cette expression figurée
-est plus facile à expliquer qu’à traduire. La Monnoye dit que
-c’est <cite lang="la" xml:lang="la">un matois qui donne de l’exercice à ceux qui se frottent à lui</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">256</span></a> Tours de matois, friponneries plaisantes telles qu’en faisait
-le poète François Corbeuil, surnommé <em>Villon</em>, parce que de son
-temps <em>ville</em> signifiait tromperie. Voyez dans Rabelais une terrible
-facétie de Villon contre le sacristain de Saint-Maxent. <cite>Pantagruel</cite>,
-livre IV, ch. 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">257</span></a> Imitation de quatre vers de la fameuse ballade sur <em>frère
-Lubin</em>, par Clément Marot.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">258</span></a> C’est-à-dire, pour augmenter la mauvaise chance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">259</span></a> Ainsi nommé du verbe <em>copier</em>, dans le sens d’<em>imiter malignement
-les manières de quelqu’un</em> pour le rendre ridicule. Ménage,
-dans ses <cite>Origines de la langue française</cite>, écrit: <em>les copieurs de
-la Flèche</em>. C’était un proverbe dans ce temps-là, où les habitants
-de chaque ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial.
-Voyez les <cite>Proverbes et dictons populaires</cite> publiés par
-M. Crapelet.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">260</span></a> Quolibet consistant dans une allusion du mot <em>attrempé</em>, qui
-signifie <em>posé</em>, <em>rassis</em>, <em>modéré</em>, au mot <em>trempé</em>, qui signifie <em>mouillé</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">261</span></a> Parce qu’on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut
-mieux entendre que la foule le pressait de toutes parts et le
-soulevait de terre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">262</span></a> C’est-à-dire, tout ce que tu demanderas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">263</span></a> Transposition de mots burlesque, pour de <em>bon cuir de vache</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">264</span></a> Après. On dit encore dans le peuple: <em>travailler après quelque
-chose</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">265</span></a> Italianisme: <em lang="it" xml:lang="it">Va via</em>, va son chemin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">266</span></a> Confus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">267</span></a> Jeu de cartes à trois personnes, espèce de lansquenet.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">268</span></a> De grand cœur, à souhait.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">269</span></a> Maquignon, matois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">270</span></a> Le moment opportun.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">271</span></a> Messires; italianisme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">272</span></a> Le comtat d’Avignon était gouverné par un cardinal, depuis
-que les papes étaient rentrés à Rome.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">273</span></a> Il y avait un vieux manuel de droit intitulé: <cite lang="la" xml:lang="la">Brocardia juris</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">274</span></a> C’est le pont d’Avignon, désigné ici par une vieille chanson
-dont le commencement est:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Sur le pont d’Avignon j’ouïs chanter la belle,</div>
-<div class="line">Qui en son chant disoit une chanson nouvelle.</div>
-</div></div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">275</span></a> Pour <em>en avant!</em></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">276</span></a> C’est-à-dire, neuf mois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">277</span></a> Par hasard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">278</span></a> Ce titre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les
-plus qualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enfin entièrement
-aboli.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">279</span></a> Perdu de vue, terme de palais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">280</span></a> C’est un de ces italianismes qui étaient entrés en France
-avec les Médicis, et qui devenaient chaque jour plus à la mode.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">281</span></a> Pendant ce temps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">282</span></a> Fantasque.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">283</span></a> Toute semblable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">284</span></a> Voyez la Nouvelle XXV.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">285</span></a> Bèze, dans son Passavant: <em lang="la" xml:lang="la">Et postquam veni, et me debotavi
-audacter, quia nemo unquam mihi dixit pejus quam meum
-nomen</em>. Furetière donne à ce proverbe deux explications opposées,
-l’une au mot <em>nom</em>, où il dit <cite>qu’on ne saurait dire pis que
-son nom à un homme quand il est connu pour un scélérat</cite>; l’autre
-au mot <em>pis</em>, où il dit tout au contraire que ce mot s’entend d’un
-homme à qui on ne peut rien reprocher.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">286</span></a> Langage de vieille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">287</span></a> Petite ville à trois lieues de la Flèche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">288</span></a> Les ouïes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">289</span></a> On nommait ainsi des présents qu’on faisait aux enfants ou
-aux valets à la fête de Pâques, parce qu’autrefois c’étaient des
-œufs durs peints de diverses couleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">290</span></a> Voir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">291</span></a> Tarder.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">292</span></a> D’embonpoint.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">293</span></a> En 1556, plus de douze ans après la mort de Des Periers, qui
-par conséquent n’a pas écrit ce conte, René du Bellay avait succédé,
-comme évêque du Mans, à son oncle, le célèbre Jean du
-Bellay, poète, ambassadeur de François I<sup>er</sup>, et protecteur de
-Rabelais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">294</span></a> Par corruption, pour <em>sainte Sesaut</em>, vierge du Maine au septième
-siècle, en latin <em lang="la" xml:lang="la">sancta Sicildis</em>. On ne dit aujourd’hui ni
-sainte Sesaut ni saint Chelaut, mais sainte Serote, qui est le
-nom d’une commune du Mans.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">295</span></a> Pour <em>sobriquet</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">296</span></a> A l’improviste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">297</span></a> Dans la première édition et dans quelques autres qui l’ont
-suivie, on lisait: <cite>Comme si le diammour l’eût porté</cite>; en quelques-unes:
-<em>Comme si le dieu Amour</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">298</span></a> C’est un bourbier, tel qu’il s’en trouve en divers endroits
-des chemins du Bourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni,
-ressemblant à une grande tarte, invite ceux qui ne connaissent
-pas le terrain à passer par-dessus, et ils enfoncent dans une
-boue liquide et infecte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">299</span></a> Dépêchait, adressait.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">300</span></a> Coups de barrette ou chapeau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">301</span></a> Fantaisie, vertigo.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">302</span></a> Pour <em>attendait que le chaud fût passé</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">303</span></a> Mandataire, agent comptable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">304</span></a> C’est-à-dire une petite chambre nattée. On prononçait autrefois
-<em>jacopin</em>, à la manière des Toscans, qui disent encore <em lang="it" xml:lang="it">jacopo</em>
-ou <em lang="it" xml:lang="it">giacopo</em>. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions,
-telles que <em>soupe à la jacobine</em> et <em>tartes jacobines</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">305</span></a> La ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux
-cartes. Peut-être avait-on donné le nom de <em>ronfle</em> à ce jeu parce
-que le joueur qui avait le plus haut point l’entonnait avec une
-espèce de ronflement pompeux. Ici, <em>jouer à la ronfle</em> n’est autre
-chose, par allusion à cet ancien jeu, que dormir en ronflant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">306</span></a> Ou <em>farfelu</em>, épais, dodu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">307</span></a> Intervertirent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">308</span></a> On dirait maintenant <em>à la fraîche</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">309</span></a> La clôture d’un champ, dite <em>échalier</em> parce qu’elle est faite
-d’échalas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">310</span></a> En avant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">311</span></a> Ce sont trois vers de Clément Marot, dans sa fameuse épître
-au roi <em>pour avoir été dérobé</em>. Scaron, qui apparemment n’avait
-pas manqué de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en
-vue dans une scène de son <cite>Jodelet maître-valet</cite>, où Lucrèce, qui
-parle à D. Fernand, ayant fait entrer dans son discours quelques
-vers de Mairet, D. Fernand lui dit tout aussitôt:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur;</div>
-<div class="line">Ils sont très à propos et d’un fort bon auteur.</div>
-</div></div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">312</span></a> Les prévôts des maréchaux étaient des juges d’épée qui
-jugeaient souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens
-de guerre. Il y avait en France cent quatre-vingts maréchaussées
-ressortissant de la connétablie, qui avait son siége à la
-table de marbre du Palais de Paris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">313</span></a> Gilles Maillard, lieutenant criminel, contre qui Marot a fait
-la sanglante épigramme intitulée <cite>du Lieutenant criminel et de
-Semblançay</cite>. Il avait procédé avec tant de rigueur contre les
-nouveaux hérétiques calvinistes, que son nom fut voué à l’exécration
-et au mépris. Clément Marot faillit être une de ses victimes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">314</span></a> Le 24 février 1525.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">315</span></a> Jacques de Lorge, capitaine de la garde écossaise de François
-I<sup>er</sup>, et père de Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, qui
-eut le malheur de causer la mort de Henri II dans un tournoi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">316</span></a> Odet de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines
-de son siècle, commanda dans toutes les guerres d’Italie
-jusqu’à sa mort, arrivée devant Naples le 16 août 1528.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">317</span></a> Il fallait dire <em>dans le Milanais</em>, que Lautrec avait presque
-tout reconquis, à Milan près, en 1528.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">318</span></a> C’est la seconde des <cite>Questions tabariniques, part. I.</cite></p></div>
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">319</span></a> On lit un fait analogue dans les <cite>Mémoires du comte de
-Bussi-Rabutin</cite>. Son oncle, Hugues de Bussi, grand-prieur de
-France, malade à la mort, venait de se confesser à un augustin,
-qui se retirait avec son compagnon au moment où le comte de
-Bussi entra. Celui-ci demanda à son oncle comment il se trouvait
-de ces bons pères. «Fort bien, mon neveu, lui répondit-il;
-ils disent que j’ai l’attrition.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">320</span></a> Cette ville a été ainsi appelée de <em>Juhel</em>, premier du nom,
-qui, vers le milieu du douzième siècle, fit bâtir le château de
-Mayenne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">321</span></a> Presque toutes les éditions, au lieu de <em>Cydnus</em>, mettent <em>Nus</em>;
-quelques autres, <em>de Nus</em>. L’auteur avait probablement écrit
-<em>Cydnus</em>, car la tradition fabuleuse introduite par Annius de Viterbe
-veut qu’un certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom
-aux anciens peuples du Maine, appelés premièrement par cette
-raison <em>Cydnomans</em>, et depuis <em>Céomans</em>.
-</p>
-<p>
-Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l’auteur,
-par <em>ce bon pays Nus</em>, aurait entendu le pays du Maine, où il y
-avait plusieurs fiefs tenus <em>en nuesse</em>, <em>à nu</em>, <em>nuement</em>, <em>de nu à nu</em>,
-<em>à pur</em>; c’est-à-dire, immédiatement du prince? La Croix du
-Maine, dans sa <cite>Bibliothèque</cite>, parle d’un Samson Bedouin, moine
-bénédictin de l’abbaye de la Couture, auteur de plusieurs chansons,
-et, entre autres, de la <cite>Réplique aux chansons des Nuciens</cite>
-ou <cite>Nutois</cite>, autrement appelés <cite>ceux de Nuz</cite> au bas pays du Maine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">322</span></a> Animal sans queue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">323</span></a> Langage de renard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">324</span></a> Occupés, affairés.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">325</span></a> Trait, dard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">326</span></a> Machines qui repoussent rudement pour peu qu’on les touche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">327</span></a> Juchoir, poulailler.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">328</span></a> Langage des chiens.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">329</span></a> Sociable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">330</span></a> Délivrer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">331</span></a> Pour <em>garnement</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">332</span></a> Ce personnage s’est rendu célèbre à Paris, du temps de
-François I<sup>er</sup>, par la représentation des moralités, mystères et
-farces, qu’il faisait jouer aux Halles, non loin d’un égout appelé
-<em>le Pont-Alais</em>, dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et
-acteur, comme son contemporain Pierre Gringoire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">333</span></a> Fat, orgueilleux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">334</span></a> C’est-à-dire sans habit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">335</span></a> Le théâtre était un échafaud à plusieurs étages.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">336</span></a> Au septième livre de la comédie des <cite>Actes des Apôtres</cite>, jouée
-à Paris l’an 1541, composée par Louis Choquet, et imprimée
-cette même année à Paris par les Angeliers, il y a un personnage
-de <cite>Migdeus, roi d’Inde la Majour</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">337</span></a> La représentation. Pendant les <em>jeux</em>, tous les acteurs, en
-costume, étaient rangés sur des gradins, en attendant le moment
-de descendre sur la scène.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">338</span></a> Le prologue, compliment aux spectateurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">339</span></a> Pour <em>étuviste</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">340</span></a> Henri Estienne, chap. 36 de son <cite>Apologie pour Hérodote</cite>, fait
-connaître que c’était le curé de Saint-Eustache; ce qui est confirmé
-par d’Aubigné, chap. 13 du liv. II de son <cite>Baron de Fæneste</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">341</span></a> Promenade des acteurs en costume pour annoncer le spectacle
-du jour.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">342</span></a> Chapeau en forme de pain de sucre que portaient les soldats
-albanais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">343</span></a> Son nom et son surnom étaient, comme on l’a appris d’une
-vieille épigramme, Marguerite Noiron.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">344</span></a> C’est-à-dire un maquereau, parce que c’est au mois d’avril
-que l’on pêche le poisson de ce nom-là.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">345</span></a> Terme de trictrac, pour dire <em>trois</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">346</span></a> Autre terme de trictrac, pour dire <em>six</em>, lorsque les dés amènent
-deux trois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">347</span></a> On a fait là-dessus un huitain, dont le titre est <cite>De la réponse
-de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec
-elle</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">348</span></a> C’est-à-dire monter sur la poule. Quelques éditions ont
-<em>chaucher</em>; d’autres, <em>chevaucher</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">349</span></a> Allusion à une petite chanson de Clément Marot:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">En entrant dans un jardin,</div>
-<div class="line">Je trouvai Guillot Martin</div>
-<div class="line i1">Avec sa mie Hélène,</div>
-<div class="line">Qui vouloit pour son butin</div>
-<div class="line">Son beau petit picotin...</div>
-<div class="line i2">Non pas d’aveine.</div>
-</div></div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">350</span></a> Equivoque sur <em>force</em>, violence, et <em>forces</em>, grands ciseaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">351</span></a> Petite ville du Perche-Gouet, dans le diocèse de Chartres,
-sur la rivière d’Ozane, à quatre lieues de Châteaudun et à vingt-cinq
-de Paris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">352</span></a> En Normandie, sur la Rille, à neuf lieues de Rouen, entre
-Evreux et Pont-Audemer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">353</span></a> Lancelot du Lac et Tristan de Leonnois sont les deux plus
-fameux chevaliers de la Table-Ronde. Le roman de Lancelot
-fut imprimé pour la première fois à Paris, chez Antoine Verard,
-l’an 1494, en trois vol. in-folio. Le roman de Tristan contient
-deux parties, qui font un assez gros volume in-folio gothique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">354</span></a> Touchant ce curé, voyez Henri Estienne, chap. 36 de son <cite>Apologie
-pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">355</span></a> La plus ancienne édition écrit <em>la reste</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">356</span></a> Bourrues, fantastiques. La plupart des éditions ont <em>bigarrées</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">357</span></a> A la justice de l’official.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">358</span></a> Ou <em>galloise</em>, gaie, joyeuse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">359</span></a> Pour <em>corées</em>, comme les Parisiens prononçaient alors: c’est
-le cœur, le foie, la rate, le poumon, soit du mouton, soit du
-veau. Le tout s’appelle aussi <em>fressure</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">360</span></a> Proprement, pot de terre, de fer ou de fonte. C’est un mot
-gascon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">361</span></a> Draps, linges.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">362</span></a> Quelques éditions ont <em>douit</em>, qui signifie de même ruisseau,
-canal, courant d’eau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">363</span></a> On dit plutôt <em>de cu et de tête</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">364</span></a> C’est un jeu de cartes à quatre. On donne quatre cartes à
-chacun. Celui des quatre qui a le plus de cartes d’une même
-couleur a <em>le flux</em> et gagne l’enjeu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">365</span></a> On appelait <em>vin de coucher</em> celui qu’on buvait avant de s’endormir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">366</span></a> Autour, auprès de.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">367</span></a> Milon, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris l’an
-1493.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">368</span></a> Jardins: de là le nom de <em>la Courtille</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">369</span></a> C’est-à-dire jour maigre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">370</span></a> Pourpoint à basques, attaché aux chausses avec des aiguillettes.
-«Il n’y a guère qu’un siècle, disait La Monnoye en 1735,
-que les bonnes gens aiguilletoient ainsi leur haut-de-chausses.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">371</span></a> Pour <em>offertoire</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">372</span></a> Patène.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">373</span></a> Bouchet, dans sa sixième <cite>serée</cite>, a rapporté ce conte, qu’il
-applique à un cordelier, en y changeant diverses circonstances.
-Il dit que le moine s’étant aperçu de ce qui faisait rire ces femmes,
-se troussa jusqu’à la ceinture et leur dit: <cite>Tenez, regardez,
-friandes: vous croyez que c’est de la chair, et c’est du poisson</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">374</span></a> Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes
-du menu peuple, qui disent qu’elles se <em>récorsent</em>, quand, après
-avoir troussé leur robe, elles la rattachent par derrière.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">375</span></a> Bouchet, <cite>serée</cite> 15, fait le même conte; mais l’original est
-dans le livre intitulé <em>Mensa philosophica</em>, par Thibault Auguilbert,
-Irlandais; traité 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">376</span></a> Ecclésiastique servant le curé pour les affaires de la cure.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">377</span></a> Terme de cour d’Eglise; requêtes ou plaintes présentées au
-juge d’Eglise pour obtenir la permission de publier monitoire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">378</span></a> Soufflé, fait des efforts, comme un bûcheron qui fend du
-bois et fait <em>han</em> à chaque coup de cognée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">379</span></a> Ce curé de Saint-Eustache de Paris dont il a été question
-dans la Nouvelle XXXII. On ajoute même qu’après avoir dit
-qu’il excommuniait tous ceux qui étaient dans le trou, il fit réflexion
-que, parmi les personnes nommées dans les <em>quérimoines</em>,
-se trouvaient l’évêque de Paris et son official: il déclara donc
-qu’il exceptait ces deux-là. H. Estienne, chap. 6 de l’<cite>Apologie
-pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">380</span></a> Cicéron, au livre III <cite>De la nature des Dieux</cite>, compte trois
-Jupiter et six Hercules.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">381</span></a> C’est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu’un
-par un autre nom que son nom propre. <em>Antonomase</em> est
-le mot d’usage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">382</span></a> Chapelains.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">383</span></a> Infirme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">384</span></a> C’est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des
-anciens romans, qui appellent souvent <em>bois</em> les lances des chevaliers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">385</span></a> Petite ville sur l’Hérault, diocèse d’Agde, ainsi nommée de
-saint Tibère, martyr, appelé ailleurs <em>saint Tiberge</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">386</span></a> C’est-à-dire, que la chaleur diminuât.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">387</span></a> Cette prébende, appelée plutôt <em>théologale</em>, était établie dans
-chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile
-de Latran, sous Innocent III, et affectée à un docteur en
-théologie, qui prêchait tous les dimanches.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">388</span></a> Sillé-le-Guillaume, petite ville du Maine, entre Mayenne et
-le Mans.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">389</span></a> C’est-à-dire, qui fît moins valoir son homme, qui fût moins
-digne d’un homme raisonnable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">390</span></a> Aller l’amble, comme les haquenées que montaient les dames.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">391</span></a> D’autres éditions portent <em>seille</em>, seau, ce qui exprime mieux
-un tambourin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">392</span></a> En outre, de plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">393</span></a> On les appelait <em>archers</em>, quoiqu’ils portassent la hallebarde,
-parce qu’auparavant c’était un arc qu’ils portaient. La garde
-écossaise a été en honneur auprès des rois de France depuis
-les services que les Écossais rendirent à Charles VII contre les
-Anglais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">394</span></a> Ou <em>tourdion</em>, diminutif de <em>tour</em>, petit mouvement léger. On
-appelait ainsi les basses danses.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">395</span></a> <em>Fongner</em> ou <em>foigner</em>, selon La Monnoye, signifiait gronder, se
-dépiter, et vient de <em>foin!</em> interjection d’impatience et de dépit,
-dont alors on se servait en guise de juron.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">396</span></a> Il voulait dire: «<em>Ah! vous culetez.</em>»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">397</span></a> Ce doit être quelque princesse ou la reine elle-même, au
-service de qui la femme de l’Ecossais était attachée sans doute.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">398</span></a> Contraction de <em>sauf votre grâce</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">399</span></a> Pour <em>fantasque</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">400</span></a> Il entend ce que l’on nomme vulgairement les <cite>Distiques de
-Caton</cite>, soit par allusion au livre que Caton le Censeur intitula
-<em>Carmen de Moribus</em>, quoiqu’il l’eût écrit en prose, soit parce
-que la doctrine morale contenue dans ces distiques a été jugée
-digne de Caton lui-même.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">401</span></a> La Syntaxe de Despautère, publiée en 1513.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">402</span></a> C’est ainsi que commence la première églogue de Baptiste
-Mantuan. Au seizième siècle, on lisait publiquement dans les
-écoles de Paris les poésies latines de ce moine, aussi célèbres
-alors que celles de Virgile et d’Horace.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">403</span></a> Colérique. On voit dans un passage de Rabelais que les pédants
-seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés
-du latin, <em>iraconds</em>, <em>admirabonds</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">404</span></a> Expérimenté, dressé, façonné.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">405</span></a> Cette réponse naïve a été imitée dans le <cite>Moyen de parvenir</cite>.
-Sire George était malade: «Çà, mon ami, lui disait une dame,
-courage; il faut prendre quelque chose. N’avez-vous rien pris
-aujourd’hui?—Sauf votre grâce, madame, répondit-il, j’ai pris
-une puce à la raie de mon cu.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">406</span></a> Parce que les pots dont on se sert pour mettre la plume sont
-toujours vieux et ébréchés.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">407</span></a> Pour <em>au sol</em>, <em>au rez-de-chaussée</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">408</span></a> Cri des fauconniers provençaux en lâchant l’oiseau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">409</span></a> A l’endroit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">410</span></a> <em>Dia</em>, pour faire avancer les chevaux; <em>hau</em>, pour les arrêter.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">411</span></a> C’est-à-dire dans le plus petit espace; le <em>double</em> était une
-monnaie de cuivre valant deux deniers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">412</span></a> Les coups de fouet lui faisaient aux jambes des espèces de
-franges.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">413</span></a> L’épilepsie est appelée le <em>mal de saint Jean</em>, parce que saint
-Jean guérit ce mal; mais on ne dit pas si c’est le précurseur ou
-l’évangéliste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">414</span></a> C’est-à-dire le diable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">415</span></a> Ce doit être le commencement de quelque chanson de ce
-temps-là.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">416</span></a> Prononciation, débit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">417</span></a> Dépensé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">418</span></a> Ce mot a été masculin jusqu’au milieu du dix-septième
-siècle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">419</span></a> Mine, figure.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">420</span></a> La soixante-quinzième des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite> a quelque
-analogie, quant aux détails, avec celle-ci.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">421</span></a> Origine, naissance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">422</span></a> En piteux équipage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">423</span></a> Pour <em>ressemblait</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">424</span></a> Atteint de ce vice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">425</span></a> Enfance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">426</span></a> Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">427</span></a> C’est-à-dire à déjeuner.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">428</span></a> Manquait.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">429</span></a> C’est-à-dire à propos, à son désir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">430</span></a> C’est-à-dire tant bien que mal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">431</span></a> Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui:
-<em lang="la" xml:lang="la">Vinum non habent</em>, changea l’eau en vin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">432</span></a> Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à
-Dieu. Rien n’est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles
-que ces espèces d’hébraïsmes: <em>Il m’en coûte un bel écu de Dieu</em>;
-<em>il ne me reste que ce pauvre enfant de Dieu</em>; <em>donnez-moi une
-bénite aumône de Dieu</em>. Quelquefois aussi, dans un sens tout
-ironique, on dira: <em>Je n’ai gagné à son service qu’une belle sciatique
-de Dieu</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">433</span></a> Le sens demande ici un verbe, car l’ellipse serait trop forte
-autrement pour dire que cet homme tâtonne <em>environ</em> autour de
-ce fausset.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">434</span></a> Perdre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">435</span></a> C’est-à-dire, en patois poitevin, il frappait bien du pied.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">436</span></a> Homme riche, mais de mauvaise foi. Il avait le secret d’une
-encre chimique qui en moins de quinze jours s’effaçait d’elle-même
-et tombait en poudre. On dit qu’ayant donné, pendant
-le cours d’une année, des quittances écrites avec cette encre
-pour des sommes considérables, il se fit payer une seconde fois
-par ses débiteurs, qui, ne pouvant justifier du premier paiement,
-eurent tout loisir de donner au diable Colin Brenot et
-ses quittances.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">437</span></a> C’est-à-dire tantôt en jurant, tantôt en bégayant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">438</span></a> Habillements.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">439</span></a> Le contraire de <em lang="la" xml:lang="la">Benedicamus</em>, commencement d’un psaume;
-c’est-à-dire sa piteuse aventure.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">440</span></a> Synonyme de <em>fausset</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">441</span></a> En colère.</p></div>
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-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">442</span></a> Equivoque sur <em>à dos</em>, coups dans le dos. <em>Ados</em> ou <em>à dots</em> est
-un mot poitevin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">443</span></a> C’est-à-dire qu’elle n’y pût rien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">444</span></a> On appelle <em>bannière</em> la pièce d’étoffe qu’on accuse les tailleurs
-de dérober en coupant un habit, parce qu’il y a dans cette
-pièce de quoi faire une banderolle. On dit aussi par manière de
-proverbe que <cite>les tailleurs marchent les premiers à la procession</cite>,
-parce qu’ils portent la bannière. On lit dans le <cite>Piovano Arlotto</cite>
-le conte plaisant d’un tailleur qui vit en songe une vaste
-bannière que le diable produisait contre lui au jour du Jugement,
-bannière composée de tous les morceaux d’étoffe qu’il
-avait volés autrefois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">445</span></a> Pour <em>layette</em>, boîte, coiffe.</p></div>
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-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">446</span></a> Jovien Pontan et d’autres ont écrit que le cardinal Angelo
-avait coutume d’aller la nuit par une porte secrète dans son
-écurie pour y dérober l’avoine de ses chevaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">447</span></a> Italianisme qui signifie: Voyez comment.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">448</span></a> Plusieurs éditions portent <em>allouoit</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">449</span></a> Ou <em>fautelette</em>, comme on lit dans d’autres éditions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">450</span></a> On parlait ainsi en Saintonge, en Bourgogne et dans quelques
-autres provinces.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">451</span></a> Ortensio Lando raconte l’origine de ce proverbe dans son
-<cite lang="it" xml:lang="it">Cemmentario d’Italia</cite>. Une femme qui voulait régaler sa commère
-fit un pâté à l’insu de son mari; une pie babillarde, nourrie
-en cage dans la chambre où le pâté venait d’être fait, ne
-manqua pas, lorsque le maître rentra, de répéter plusieurs fois:
-«Madame a fait un pâté.—Oh! oh! dit-il, et où est donc ce
-pâté? n’y a-t-il pas moyen de le voir?—Prenez-vous garde,
-répondit la femme, à ce que dit une bête? Il n’y a point ici de
-pâté; vous devez m’en croire plutôt qu’une pie.» Le mari, prenant
-cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas plus tôt
-sorti, que la femme court à la cage, prend la pie, et, par vengeance,
-lui pelle la tête. Le lendemain, un frère quêteur étant
-venu à la porte demander l’aumône, capuchon bas, la pauvre
-pie, qui lui vit la tête rase, crut qu’on la lui avait ainsi pelée
-pour avoir parlé de pâté: «Ah! ah! lui cria-t-elle, tu as donc
-parlé de pâté!»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">452</span></a> Bons mots, boutades, reparties.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">453</span></a> Jacques Colin, d’Auxerre, a passé pour l’homme de son
-temps qui savait le mieux sa langue. L’honneur qu’il eut d’être
-secrétaire de François I<sup>er</sup> lui donna beaucoup de crédit auprès
-de ce prince, et le mit en état, comme il affectionnait les lettres,
-de favoriser ceux qui en faisaient profession. Cependant il se
-vit disgracié en 1527, et sa mort arriva peu de temps après. Il
-fut le protecteur d’Amyot, de Melin de Saint-Gelais, de Clément
-Marot, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">454</span></a> Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de
-saint Augustin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">455</span></a> Tabourot, dans ses <cite>Bigarrures</cite>, au chapitre <cite>des Entend-trois</cite>,
-dit qu’un avocat ayant allégué ce précepte, qu’il attribuoit à
-saint Ambroise: «Il faut se garder du devant d’une femme, du
-derrière d’une mule, et d’un moine de tous côtés,» à l’issue
-de l’audience, la partie adverse, qui était un abbé, lui soutint
-que saint Ambroise n’avait rapporté ce passage nulle part. L’avocat
-maintint vraie sa citation; l’abbé gagea qu’elle était
-fausse, et perdit, l’avocat lui ayant fait voir dans les contes de
-Des Perier le proverbe, qui n’est pas, il est vrai, de saint Ambroise,
-docteur de l’Église, mais bien de l’abbé de Saint-Ambroise,
-Jacques Colin, que François I<sup>er</sup> appelait familièrement
-<em>Saint-Ambroise</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">456</span></a> Se revengeait, prenait revanche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">457</span></a> Ps. 58.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">458</span></a> Depuis le mois d’octobre 1539, date de l’ordonnance de
-François I<sup>er</sup>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">459</span></a> Pourpoint.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">460</span></a> Jérôme Fondulo, ou Fonduli, était de Crémone. Il a demeuré
-long-temps en France, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, où
-il vivait en 1537. Sa maigreur était proverbiale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">461</span></a> Cette plaisanterie est prise de Rabelais, liv. I, chap. 40.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">462</span></a> Rebrousse, retrousse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">463</span></a> Pour <em>émoussé</em>, <em>écrasé</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">464</span></a> Ou <em>trapu</em>, carré.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">465</span></a> C’est-à-dire savait bien se servir de son épée. Cette locution
-est employée ici dans un sens obscène.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">466</span></a> Façon de parler ridicule, employée peut-être ici pour se
-moquer de ceux qui en usaient.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">467</span></a> C’est-à-dire du temps qu’il faisait la vie, courait le guilledou.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">468</span></a> La Monnoye pense qu’on doit lire <em>représentation</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">469</span></a> Pour: la lui tint.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">470</span></a> Allusion à <em>de façon suis royal</em>, anagramme de <em>François de
-Valois</em>, faite par Marot.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">471</span></a> Le nez de François I<sup>er</sup> laissa de tels souvenirs dans le peuple,
-qu’on disait encore au dix-septième siècle: <em>le roi François
-grand nez</em>, ou <em>le roi grand nez</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">472</span></a> Suivant La Monnoye, <em>se passait aisément</em> signifierait <em>se suffisait
-aisément</em>, de l’italien <em lang="it" xml:lang="it">passarsi</em>; quant à <em>n’avoir autre enfant</em>,
-il faudrait sous-entendre <em>pour</em>, c’est-à-dire <em>parce qu’il
-n’avait point d’autre enfant</em>. Mais il est plus naturel d’interpréter
-cette phrase: «Il se consolait aisément de n’avoir pas d’autre
-enfant.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">473</span></a> Pour le voici.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">474</span></a> Plaisanterie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">475</span></a> C’est-à-dire les abattis de la bête.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">476</span></a> En ce temps-là, on avait coutume de donner des aubades
-ou sérénades aux personnes de l’un ou l’autre sexe pour lesquelles
-on voulait manifester de la considération.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">477</span></a> Accident.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">478</span></a> Le sens voudrait que ce <em>même</em> fût remplacé par tout autre
-mot; il faut lire sans doute: <em>mettre à néant</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">479</span></a> Équivoque sur <em lang="la" xml:lang="la">commentatores juris</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">480</span></a> Terme populaire, par lequel on entendait un homme non
-seulement allègre et dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu’à
-en être incommodé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">481</span></a> A la gasconne, pour: le chancre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">482</span></a> Ensuite.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">483</span></a> Ou galimard, étui d’écritoire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">484</span></a> Génois. On disait anciennement <em>Genevois</em>, par une composition
-bizarre du français <em>Gênes</em> et de l’italien <em lang="it" xml:lang="it">Genovesi</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">485</span></a> Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus,
-et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du
-vers 715 du onzième livre de l’Enéide.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">486</span></a> Accaparer, se ménager.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">487</span></a> Tabourot, chap. 7 de ses <cite>Bigarrures</cite>; Bouchet, <cite>serée 3</cite>, et
-plusieurs autres, ont fait mention de cette équivoque, mais postérieurement
-à Des Periers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">488</span></a> Rendre sage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">489</span></a> Pour <em>colporter</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">490</span></a> Médisante. <em>Guépin</em> était le sobriquet ordinaire des habitants
-d’Orléans.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">491</span></a> Chassenée, sans son <cite lang="la" xml:lang="la">Catalogus gloriæ mundi</cite>, partie 10,
-considér. 32, dit que, de son temps (c’est-à-dire au commencement
-du seizième siècle), on donnait aux universités de France
-et d’Italie les épithètes suivantes: les <em>flûteux et joueux de
-paume de Poitiers</em>, les <em>danseurs d’Orléans</em>, les <em>braguars d’Angiers</em>,
-les <em>crottés de Paris</em>, les <em>brigueurs de Pavie</em>, les <em>amoureux
-de Turin</em>, les <em>bons étudiants de Toulouse</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">492</span></a> Assuré.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">493</span></a> Pour <em>aboyer</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">494</span></a> Les êtres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">495</span></a> Chiens de chasse criards.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">496</span></a> Lapins. Il y a ici une équivoque obscène.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">497</span></a> Les Vaudrey, d’une ancienne et illustre famille de la Franche-Comté,
-ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin (<cite lang="la" xml:lang="la">Gilbertus
-Cognatus</cite>) les traite de héros; et leur histoire effectivement,
-de même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables;
-témoin le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans cette
-nouvelle; témoins encore les amours romanesques de Charles
-de Vaudrey et de la dame de Vergy, dans le quatrième volume
-des <cite>Nouvelles</cite> du Bandel.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">498</span></a> pour bizarrerie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">499</span></a> Corcelet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le
-diminutif <em>jaquette</em> signifie en général une robe, un habillement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">500</span></a> C’est-à-dire, l’esprit à l’envers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">501</span></a> On ne dit plus que le pont de Sé, au singulier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">502</span></a> Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de
-pierre, long de mille pas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">503</span></a> Parapets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">504</span></a> Interjection populaire: regarde, vois, tiens.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">505</span></a> Borderie, petite métairie trop peu importante pour une paire
-de bœufs, et qui est desservie par des ânes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">506</span></a> Un peu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">507</span></a> Espèce de grosses poires d’hiver, à chair ferme et parfumée.
-Il y avait aussi des <em>pommes de râteau</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">508</span></a> Ou <em>ardi</em>, liard, en langage toulousain.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">509</span></a> Ancienne exclamation, qui peut venir du latin <em lang="la" xml:lang="la">sic</em>. Rabelais
-dit: <em>Sec, au nom des diables!</em></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">510</span></a> Pigeons sauvages, bizets.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">511</span></a> Ramiers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">512</span></a> Mot toulousain qui paraît corrompu. Ce sont peut-être des
-perdrix.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">513</span></a> Pour <em>maître d’hôtel</em>, majordome.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">514</span></a> C’est-à-dire de quel vin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">515</span></a> Clément Marot, dans son <cite>Dialogue des deux amoureux</cite>, avait
-le premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes.
-Rabelais a imité cette nouvelle de Bon. Des Periers, dans le
-cinquième livre du <cite>Pantagruel</cite>, où frère Fredon épuise, pour
-ainsi dire, tous les monosyllabes de la langue. Ce cinquième
-livre ne fut publié qu’en 1562, après la mort de Rabelais; le
-recueil de Bon. Des Periers avait paru en 1549.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">516</span></a> C’est-à-dire avait ôté sa robe de moine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">517</span></a> Pour <em>estomac</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">518</span></a> On disait aussi: il se pensa.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">519</span></a> La Monnoye croit devoir lire <em>égarément</em>, c’est-à-dire à la
-volée, inconsidérément.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">520</span></a> Pour <em>afin que</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">521</span></a> On dit aujourd’hui: pays perdu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">522</span></a> Une poignée, une pincée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a href="#FNanchor_523_523"><span class="label">523</span></a> Le surlendemain.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a href="#FNanchor_524_524"><span class="label">524</span></a> C’est-à-dire: Oh! par ma foi, seigneur, vous dites bien la
-vérité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a href="#FNanchor_525_525"><span class="label">525</span></a> On dit aujourd’hui: tirer les vers du nez. Ce proverbe vient
-des charlatans, qui, en voyant quelqu’un atteint de folie, disaient
-qu’il avait un ver dans la tête, et offraient de l’en tirer.
-C’est là ce qu’anciennement on appelait le <em>vercoquin</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a href="#FNanchor_526_526"><span class="label">526</span></a> C’est-à-dire: oui, certes bien, c’est un homme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a href="#FNanchor_527_527"><span class="label">527</span></a> C’est-à-dire, très-grossier; le bureau, ou bure, étant une
-étoffe de grosse laine qui paraît moins fine encore lorsqu’elle est
-teinte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a href="#FNanchor_528_528"><span class="label">528</span></a> L’ordonnance commençait par <em>recipé</em>, c’est-à-dire <em>prenez</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a href="#FNanchor_529_529"><span class="label">529</span></a> C’est-à-dire des mouchoirs et des chemises.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a href="#FNanchor_530_530"><span class="label">530</span></a> On dit maintenant: <em>coq en pâte</em>. Cette expression vient de ce
-qu’on met sous un panier à claire-voie la volaille qu’on veut
-empâter, engraisser.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a href="#FNanchor_531_531"><span class="label">531</span></a> Affaires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a href="#FNanchor_532_532"><span class="label">532</span></a> La poche du juste-au-corps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a href="#FNanchor_533_533"><span class="label">533</span></a> A la loterie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a href="#FNanchor_534_534"><span class="label">534</span></a> C’est le Pogge qui fait le conte de ce médecin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a href="#FNanchor_535_535"><span class="label">535</span></a> Le même conte se trouve dans le premier livre des <em>Faceti e
-motti</em> de Louis Domenichi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a href="#FNanchor_536_536"><span class="label">536</span></a> C’est-à-dire qu’il se mit d’accord, d’intelligence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a href="#FNanchor_537_537"><span class="label">537</span></a> C’est-à-dire sans l’avoir battue de la bonne manière. <em>Donner
-dronos et le chaperon de même</em> signifiait, selon La Monnoye,
-<em>fouetter et mitrer</em> un coupable. Cette expression est prise ici au
-figuré.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a href="#FNanchor_538_538"><span class="label">538</span></a> C’est-à-dire le diable vous aura rendu un mauvais service.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a href="#FNanchor_539_539"><span class="label">539</span></a> Forger sur l’enclume.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a href="#FNanchor_540_540"><span class="label">540</span></a> C’est-à-dire, en termes couverts, pris le déduit; par allusion
-à la pâte que l’on jette dans le moule à faire les gauffres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a href="#FNanchor_541_541"><span class="label">541</span></a> C’est-à-dire qu’il jurait le nom de Dieu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a href="#FNanchor_542_542"><span class="label">542</span></a> Débarrasser, délivrer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a href="#FNanchor_543_543"><span class="label">543</span></a> Fatigue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a href="#FNanchor_544_544"><span class="label">544</span></a> Testicules.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a href="#FNanchor_545_545"><span class="label">545</span></a> C’est le sujet de la 85<sup>e</sup> des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, intitulée
-<cite>le Curé cloué</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a href="#FNanchor_546_546"><span class="label">546</span></a> Expéditions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a href="#FNanchor_547_547"><span class="label">547</span></a> Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de
-France ressortissant au tribunal des maréchaux, qui avait son
-siége à la table de marbre du palais de Paris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a href="#FNanchor_548_548"><span class="label">548</span></a> Arrêt.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a href="#FNanchor_549_549"><span class="label">549</span></a> Pour <em>dérobé</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a href="#FNanchor_550_550"><span class="label">550</span></a> Pour <em>bien</em>, suivant la prononciation de ce prévôt des maréchaux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a href="#FNanchor_551_551"><span class="label">551</span></a> Imité par La Fontaine: <cite>Les Lunettes</cite>, IV, 12.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a href="#FNanchor_552_552"><span class="label">552</span></a> C’est-à-dire dont il n’y avait pas une...</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a href="#FNanchor_553_553"><span class="label">553</span></a> Imagination.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a href="#FNanchor_554_554"><span class="label">554</span></a> En même temps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a href="#FNanchor_555_555"><span class="label">555</span></a> Travailler.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a href="#FNanchor_556_556"><span class="label">556</span></a> Pour <em>fil</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a href="#FNanchor_557_557"><span class="label">557</span></a> Il faut lire certainement <em>elle</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a href="#FNanchor_558_558"><span class="label">558</span></a> C’est-à-dire <em>en bon point</em>, en bon état.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a href="#FNanchor_559_559"><span class="label">559</span></a> Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition
-du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a href="#FNanchor_560_560"><span class="label">560</span></a> On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les écoliers
-qui changeaient souvent de collége, à cause de leur ressemblance
-avec ces oiseaux nommés <em>martinets</em>, qui changent tous
-les ans de demeure, venant au mois de mars et s’en retournant
-à la Saint-Martin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a href="#FNanchor_561_561"><span class="label">561</span></a> Pour <em>morue</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a href="#FNanchor_562_562"><span class="label">562</span></a> C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a href="#FNanchor_563_563"><span class="label">563</span></a> C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége.
-Le nom de <em>Jean</em> était ridicule ou méprisable, à force de devenir
-commun.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a href="#FNanchor_564_564"><span class="label">564</span></a> Dans le sens de <em>badin</em>, <em>facétieux</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a href="#FNanchor_565_565"><span class="label">565</span></a> Au lieu de <em lang="la" xml:lang="la">per Deum</em>, jurement déguisé. On dit encore <em>pardienne</em>,
-qui vient de <em lang="la" xml:lang="la">per diem</em>. Un bon curé disait que c’était le
-jurement de David, et le prouvait par le verset 6 du psaume 120:
-<em lang="la" xml:lang="la">Per diem sol non uret te</em>. On avait inventé dans notre langue
-une infinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les
-uns que les autres: <em>Pardi</em>, <em>pardienne</em>, <em>pargué</em>, <em>parguienne</em>, <em>parguieu</em>,
-<em>parbieu</em>, <em>parbleu</em>, <em>pardigues</em>, <em>pardille</em>, <em>pardine</em>, <em>pargoi</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a href="#FNanchor_566_566"><span class="label">566</span></a> Méchante.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a href="#FNanchor_567_567"><span class="label">567</span></a> L’écolier n’avait juré que <em lang="la" xml:lang="la">per diem</em>; le régent, croyant,
-comme Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure
-<em lang="la" xml:lang="la">per dies</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a href="#FNanchor_568_568"><span class="label">568</span></a> C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard
-ou Michel Menot: <em lang="la" xml:lang="la">Ponere aliquem ad metam non loqui</em>,
-mettre quelqu’un en termes de ne pouvoir parler.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a href="#FNanchor_569_569"><span class="label">569</span></a> Pour <em>rôles</em>, rouleaux de papier, catalogues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a href="#FNanchor_570_570"><span class="label">570</span></a> Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége,
-nommés alors <em>galochers</em> et depuis <em>galoches</em>, parce qu’ils
-portaient des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au
-collége.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a href="#FNanchor_571_571"><span class="label">571</span></a> C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le
-quartier de l’université.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a href="#FNanchor_572_572"><span class="label">572</span></a> C’est le latin <em lang="la" xml:lang="la">infanda</em>, dont on ne peut parler sans horreur.
-Il paraît que les mots <em>détestable</em>, <em>exécrable</em> et <em>abominable</em> n’étaient
-pas encore admis dans la langue usuelle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a href="#FNanchor_573_573"><span class="label">573</span></a> La Monnoye croit devoir mettre ici <em>là-dessus</em>, au lieu de <em>la
-déesse</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a href="#FNanchor_574_574"><span class="label">574</span></a> Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner
-le nom de <em>calepin</em> à toute espèce de vocabulaires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a href="#FNanchor_575_575"><span class="label">575</span></a> C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant
-dans certains lieux d’asile.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a href="#FNanchor_576_576"><span class="label">576</span></a> Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents
-et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et
-ses bâtiments servent aujourd’hui de prison militaire, au coin de
-la rue des Sept-Voies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a href="#FNanchor_577_577"><span class="label">577</span></a> Amorces.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a href="#FNanchor_578_578"><span class="label">578</span></a> Ce verbe doit être employé ici dans le sens de <em>faisoit des
-présents</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a href="#FNanchor_579_579"><span class="label">579</span></a> En particulier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a href="#FNanchor_580_580"><span class="label">580</span></a> Lui donna courage et espérance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a href="#FNanchor_581_581"><span class="label">581</span></a> Considération, égard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a href="#FNanchor_582_582"><span class="label">582</span></a> Cette expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens
-attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille
-de la Saint-Jean.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a href="#FNanchor_583_583"><span class="label">583</span></a> Pour <em>fromage</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a href="#FNanchor_584_584"><span class="label">584</span></a> Il faisait une petite pause.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a href="#FNanchor_585_585"><span class="label">585</span></a> Exclamation, serment de femme, qui semble une ellipse de:
-<em>Par mon âme, dea!</em></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a href="#FNanchor_586_586"><span class="label">586</span></a> C’est-à-dire, en les <em>guignant</em> de l’œil. La vieille tour d’Étampes
-se nomme <em>tour de Guignette</em>, parce que, placée sur un
-monticule, elle <em>guignait</em>, pour ainsi dire, les environs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_587_587" id="Footnote_587_587"></a><a href="#FNanchor_587_587"><span class="label">587</span></a> La Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute
-mal lue: «<em>Sit modo</em>, comme si l’on écrivait <em>soit mon</em>, prononçant
-<em>soit</em> par <em>sait</em>.» Dans le vieux langage, <em>mon</em> se prenait quelquefois
-pour <em>donc</em>; ainsi, <em>à savoir mon</em> signifie <em>à savoir donc</em>.
-<em>C’est mon</em> équivaut à <em>or donc</em>, <em>oui-dà</em>, <em>vraiment</em>, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_588_588" id="Footnote_588_588"></a><a href="#FNanchor_588_588"><span class="label">588</span></a> Voyez, sur cet italianisme, une note de la Nouvelle XXV.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_589_589" id="Footnote_589_589"></a><a href="#FNanchor_589_589"><span class="label">589</span></a> Se moquerait.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_590_590" id="Footnote_590_590"></a><a href="#FNanchor_590_590"><span class="label">590</span></a> Quand ce fut au tour de la veuve de parler.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_591_591" id="Footnote_591_591"></a><a href="#FNanchor_591_591"><span class="label">591</span></a> «Le blason, dit Thomas Sibilet, chap. X de son <cite>Art poétique</cite>,
-est une perpétuelle louange du continu vitupère de ce
-qu’on s’est proposé blasonner.» Épigramme, portrait satirique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_592_592" id="Footnote_592_592"></a><a href="#FNanchor_592_592"><span class="label">592</span></a> Pour <em>maudissons</em>, malédictions.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_593_593" id="Footnote_593_593"></a><a href="#FNanchor_593_593"><span class="label">593</span></a> Ce sont les premiers mots de l’épître qui sert de préface aux
-<em>Distiques</em> de Caton.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_594_594" id="Footnote_594_594"></a><a href="#FNanchor_594_594"><span class="label">594</span></a> Patois d’Avignon.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_595_595" id="Footnote_595_595"></a><a href="#FNanchor_595_595"><span class="label">595</span></a> «Aimez vos parents.» C’est le deuxième précepte de Caton.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_596_596" id="Footnote_596_596"></a><a href="#FNanchor_596_596"><span class="label">596</span></a> L’esquinancie.</p></div>
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-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_597_597" id="Footnote_597_597"></a><a href="#FNanchor_597_597"><span class="label">597</span></a> «Portez honneur à vos proches.» C’est le troisième précepte
-de Caton.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_598_598" id="Footnote_598_598"></a><a href="#FNanchor_598_598"><span class="label">598</span></a> «Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de
-Caton.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_599_599" id="Footnote_599_599"></a><a href="#FNanchor_599_599"><span class="label">599</span></a> Imprécation mitigée par la négation <em>n’aie</em>. C’est comme si
-elle eût dit: <em>Maugré bieu de toi</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_600_600" id="Footnote_600_600"></a><a href="#FNanchor_600_600"><span class="label">600</span></a> Sixième précepte de Caton: «Accommodez-vous au temps.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_601_601" id="Footnote_601_601"></a><a href="#FNanchor_601_601"><span class="label">601</span></a> Des Periers entend par là un mauvais petit poème, <cite lang="la" xml:lang="la">De moribus
-in mensâ servandis</cite>, qui était alors à l’usage des basses
-classes, commençant ainsi:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
-<div class="stanza">
-<div class="line">Quos decet in mensâ mores servare docemus</div>
-<div class="line">Virtuti ut studeas litterulisque simul.</div>
-</div></div></div>
-
-<p>Jean Sulpice de Veroli, qui en est l’auteur, vivait sur la fin du
-quinzième siècle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_602_602" id="Footnote_602_602"></a><a href="#FNanchor_602_602"><span class="label">602</span></a> Ou <em>pasquil</em>, épigramme ou satire qu’on attachait à la vieille
-statue de Pasquin, à Rome, et qui bravait alors la puissance des
-papes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_603_603" id="Footnote_603_603"></a><a href="#FNanchor_603_603"><span class="label">603</span></a> En français, <em>de Haut-Manoir</em>. C’est celui dont on fait le
-conte suivant. Un jour, vantant sa noblesse: «Il suffit qu’on
-sache, disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir.—Vous! lui
-répondit un rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela
-pourrait-il être? votre mère était une Anglaise, de la maison de
-Bacon.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_604_604" id="Footnote_604_604"></a><a href="#FNanchor_604_604"><span class="label">604</span></a> Faible, sans consistance, malléable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_605_605" id="Footnote_605_605"></a><a href="#FNanchor_605_605"><span class="label">605</span></a> Arrêts.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_606_606" id="Footnote_606_606"></a><a href="#FNanchor_606_606"><span class="label">606</span></a> Dire des sottises, comme font les bateleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_607_607" id="Footnote_607_607"></a><a href="#FNanchor_607_607"><span class="label">607</span></a> C’est le nom latin qu’avait pris Jean de Bolton, religieux de
-Saint-Antoine de Vienne. Son traité <cite lang="la" xml:lang="la">de Arca Noe</cite> a été imprimé
-pour la première fois, à Lyon, in-4<sup>o</sup>, en 1554, plus de dix ans
-après la mort de Des Periers, qui, par conséquent, n’a pu le
-citer ni avoir écrit ce conte. Voici les paroles de Joannes Buteo,
-page 19: <cite lang="la" xml:lang="la">Quamquam sunt qui putent mures in Arca non
-fuisse, et id genus similia, propterea quod ex corruptione nascantur.</cite></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_608_608" id="Footnote_608_608"></a><a href="#FNanchor_608_608"><span class="label">608</span></a> C’est-à-dire l’un disait d’une manière, et l’autre de l’autre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_609_609" id="Footnote_609_609"></a><a href="#FNanchor_609_609"><span class="label">609</span></a> Griffon. C’était alors le synonyme vulgaire de greffier. <em>Griffant</em>
-est mis pour <em>griffonnant</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_610_610" id="Footnote_610_610"></a><a href="#FNanchor_610_610"><span class="label">610</span></a> Pour <em>ressemblait</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_611_611" id="Footnote_611_611"></a><a href="#FNanchor_611_611"><span class="label">611</span></a> Toutes les éditions portent <em>que</em>; nous nous sommes permis
-ce changement pour la clarté de la phrase.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_612_612" id="Footnote_612_612"></a><a href="#FNanchor_612_612"><span class="label">612</span></a> On dit aujourd’hui dans le même sens: Défiler son chapelet.
-<em>Râtelée</em> s’entend de ce que l’on a sur le cœur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_613_613" id="Footnote_613_613"></a><a href="#FNanchor_613_613"><span class="label">613</span></a> Ce n’est pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit
-La Monnoye, mais sans doute une faute de copiste. Nous proposons
-de la corriger ainsi: <em>du prix</em> ou <em>du poids de 80 ou 100
-écus</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_614_614" id="Footnote_614_614"></a><a href="#FNanchor_614_614"><span class="label">614</span></a> Il entend le cinquième concile de Latran, commencé en 1512
-sous Jules II, et fini en 1517 sous Léon X, dans la onzième session
-duquel on approuva le concordat fait entre Léon X et François
-I<sup>er</sup>, en 1516, et la bulle du 19 décembre suivant, par laquelle,
-du consentement de François I<sup>er</sup>, le pape révoquait et
-abrogeait la Pragmatique ou les libertés de l’église gallicane.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_615_615" id="Footnote_615_615"></a><a href="#FNanchor_615_615"><span class="label">615</span></a> Cette naïveté est empruntée à Rabelais, livre III, chap. 39;
-lequel troisième livre de Rabelais n’a été imprimé pour la première
-fois qu’en 1546, deux ans après la mort de Des Periers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_616_616" id="Footnote_616_616"></a><a href="#FNanchor_616_616"><span class="label">616</span></a> On nommait ainsi le peuple, depuis la révolte des <em>Jacques-Bonhomme</em>
-sous Charles V.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_617_617" id="Footnote_617_617"></a><a href="#FNanchor_617_617"><span class="label">617</span></a> <em>Piètre</em> ou mauvais visage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_618_618" id="Footnote_618_618"></a><a href="#FNanchor_618_618"><span class="label">618</span></a> C’est-à-dire grommelant, en remuant les babines, comme
-les singes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_619_619" id="Footnote_619_619"></a><a href="#FNanchor_619_619"><span class="label">619</span></a> Mécontente.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_620_620" id="Footnote_620_620"></a><a href="#FNanchor_620_620"><span class="label">620</span></a> Les gens de guerre, et surtout les lansquenets, portaient des
-habits avec des crevés et des chausses <em>déchiquetées</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_621_621" id="Footnote_621_621"></a><a href="#FNanchor_621_621"><span class="label">621</span></a> Pour <em>ailes</em>; c’est-à-dire <em>décrétales</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_622_622" id="Footnote_622_622"></a><a href="#FNanchor_622_622"><span class="label">622</span></a> Homenas, dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits
-ces quatre vers, dit que <cite>ce sont petits quolibets des hérétiques
-nouveaux</cite>. Nul auteur plus ancien que Pierre Grosnet, qui
-écrivait vers l’an 1536 ou 1537, n’a rapporté ce dicton.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_623_623" id="Footnote_623_623"></a><a href="#FNanchor_623_623"><span class="label">623</span></a> <em>Cueilleur de prunes</em>, ou plus communément <em>cueilleur de
-pommes</em>, se dit d’un homme sans habit, qui a un tablier sale
-retroussé autour de lui.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_624_624" id="Footnote_624_624"></a><a href="#FNanchor_624_624"><span class="label">624</span></a> Il vaut mieux lire <em>rat</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_625_625" id="Footnote_625_625"></a><a href="#FNanchor_625_625"><span class="label">625</span></a> Marchands, maîtres dans les corps de métier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_626_626" id="Footnote_626_626"></a><a href="#FNanchor_626_626"><span class="label">626</span></a> Quand on dit qu’un homme est <em>fou par bémol et par bécarre</em>,
-on entend qu’il l’est par nature, parce que, dans les termes de
-l’ancienne gamme, <em>chanter par nature</em>, c’est passer de <em>B mol</em> en
-<em>B carre</em> par nature.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_627_627" id="Footnote_627_627"></a><a href="#FNanchor_627_627"><span class="label">627</span></a> On sait la réponse de Caton en pareille rencontre. Un homme
-qui portait un coffre le heurta, et tout en le heurtant lui dit:
-<em>Gare</em>. «Est-ce, lui demanda Caton, que tu portes autre chose
-que ce coffre?» Cicéron, livre 2, <cite lang="la" xml:lang="la">de Oratore</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_628_628" id="Footnote_628_628"></a><a href="#FNanchor_628_628"><span class="label">628</span></a> Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochets tiennent
-lieu d’ailes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_629_629" id="Footnote_629_629"></a><a href="#FNanchor_629_629"><span class="label">629</span></a> Quelques éditions écrivent <em>philofole</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_630_630" id="Footnote_630_630"></a><a href="#FNanchor_630_630"><span class="label">630</span></a> D’Ouville, ou plutôt Bois-Robert, sous le nom de son frère
-d’Ouville, page 54 de la III<sup>e</sup> partie de ses Contes, dit que c’étaient
-deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux
-à un laboureur poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre
-et ne parlait qu’à ses bœufs. Enfin, après avoir long-temps exercé
-la patience de ces pères, quand il sut qu’ils étaient jésuites, il
-leur dit qu’ils le prenaient pour un autre, et qu’il n’était pas
-si sot que de se mêler d’apprendre la moindre chose à des gens
-qui savaient tout.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_631_631" id="Footnote_631_631"></a><a href="#FNanchor_631_631"><span class="label">631</span></a> Rien n’était plus commun parmi les Grecs et les Latins que
-ces sortes de souhaits.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_632_632" id="Footnote_632_632"></a><a href="#FNanchor_632_632"><span class="label">632</span></a> Le laboureur. Cette expression vient de ce que, dans certaines
-provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une
-espèce de longue pique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_633_633" id="Footnote_633_633"></a><a href="#FNanchor_633_633"><span class="label">633</span></a> Ce sont des noms que les paysans du Poitou donnent à leurs
-bœufs, par rapport à la couleur du poil de ces animaux: <em>garea</em>,
-de <em>varius</em>, bigarré; <em>frementin</em>, pour <em>fromentin</em>, de couleur de
-froment; <em>brichet</em>, pour <em>bourrichet</em>, d’un gris tirant sut le roux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_634_634" id="Footnote_634_634"></a><a href="#FNanchor_634_634"><span class="label">634</span></a> Viens après moi; tu vas bien clopin clopant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_635_635" id="Footnote_635_635"></a><a href="#FNanchor_635_635"><span class="label">635</span></a> Pour <em>siffle</em>, en patois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_636_636" id="Footnote_636_636"></a><a href="#FNanchor_636_636"><span class="label">636</span></a> A vous échauffer jusqu’à en suer comme dans une étuve.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_637_637" id="Footnote_637_637"></a><a href="#FNanchor_637_637"><span class="label">637</span></a> C’est-à-dire: Michel, cet homme demande le chemin de
-Parthenay; n’est-ce pas de ce côté-ci, en descendant?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_638_638" id="Footnote_638_638"></a><a href="#FNanchor_638_638"><span class="label">638</span></a> Il m’est avis que c’est par deçà.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_639_639" id="Footnote_639_639"></a><a href="#FNanchor_639_639"><span class="label">639</span></a> C’est-à-dire: Quand vous serez à cette grande croix, tournez
-à droite, et puis allez tout droit; vous ne pouvez manquer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_640_640" id="Footnote_640_640"></a><a href="#FNanchor_640_640"><span class="label">640</span></a> Voici la traduction du patois poitevin: Ce chevreau, monsieur?...
-le voulez-vous avec la mère? Da, il est bon, ce chevreau!...
-Pesez, monsieur, comme il est gras... La mère n’en a encore
-porté que deux... Ne voulez-vous qu’une parole? Je vois bien
-qu’il ne faut pas vous surfaire... Ma foi! il ne vous coûtera pas
-moins de cinq sous et demi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_641_641" id="Footnote_641_641"></a><a href="#FNanchor_641_641"><span class="label">641</span></a> Patois, idiome.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_642_642" id="Footnote_642_642"></a><a href="#FNanchor_642_642"><span class="label">642</span></a> Village à trois lieues de Châtelleraut et autant de Poitiers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_643_643" id="Footnote_643_643"></a><a href="#FNanchor_643_643"><span class="label">643</span></a> Chasse au courre et au vol.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_644_644" id="Footnote_644_644"></a><a href="#FNanchor_644_644"><span class="label">644</span></a> La merdé! j’ai vu le roi d’aussi près qu’aucun: il a le visage
-comme un homme; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit
-avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La
-merdé! il n’a pas la main plus grande que moi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_645_645" id="Footnote_645_645"></a><a href="#FNanchor_645_645"><span class="label">645</span></a> C’est une des principales églises de Poitiers, qui compte
-saint Hilaire au nombre de ses premiers évêques.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_646_646" id="Footnote_646_646"></a><a href="#FNanchor_646_646"><span class="label">646</span></a> A l’Université, avec ou comme les <em>grimauds</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_647_647" id="Footnote_647_647"></a><a href="#FNanchor_647_647"><span class="label">647</span></a> Compatriotes, en patois poitevin. <em>Caméristes</em>, c’est-à-dire
-en chambre, à l’enseigne du <em>Bœuf couronné</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_648_648" id="Footnote_648_648"></a><a href="#FNanchor_648_648"><span class="label">648</span></a> Rapetassés.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_649_649" id="Footnote_649_649"></a><a href="#FNanchor_649_649"><span class="label">649</span></a> C’est-à-dire: A mon fils Michel... au <em>Roi des bœufs</em> ou auprès...
-Michel, mande-moi lequel c’est qui est mort, de ton frère
-Guillaume ou de toi; car j’en suis en une grande peine. Du reste,
-je veux bien t’avertir qu’on dit que notre évêque est à Dissai:
-vas-y pour prendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends
-bonne et grande, afin qu’il n’y faille pas retourner à deux fois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_650_650" id="Footnote_650_650"></a><a href="#FNanchor_650_650"><span class="label">650</span></a> Château en Poitou, sur le Clain.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_651_651" id="Footnote_651_651"></a><a href="#FNanchor_651_651"><span class="label">651</span></a> En poitevin, c’est Poitiers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_652_652" id="Footnote_652_652"></a><a href="#FNanchor_652_652"><span class="label">652</span></a> Mon père, je vous avertis que ce n’est pas moi qui suis mort;
-mais c’est mon frère Guillaume: il est bien vrai que j’étais plus
-malade que lui, car la peau me tombait comme à un cochon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_653_653" id="Footnote_653_653"></a><a href="#FNanchor_653_653"><span class="label">653</span></a> Contredire, disputer.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_654_654" id="Footnote_654_654"></a><a href="#FNanchor_654_654"><span class="label">654</span></a> Les proverbes n’étaient pas favorables aux gentilshommes
-de cette province. On disait: <cite>Gentilhomme de la Beauce, qui
-garde le lit quand on refait ses chausses, et qui vend ses chiens
-pour avoir du pain</cite>.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_655_655" id="Footnote_655_655"></a><a href="#FNanchor_655_655"><span class="label">655</span></a> En patois beauceron, chaudeau.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_656_656" id="Footnote_656_656"></a><a href="#FNanchor_656_656"><span class="label">656</span></a> Ou <em>gobets</em>, morceaux.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_657_657" id="Footnote_657_657"></a><a href="#FNanchor_657_657"><span class="label">657</span></a> Péter.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_658_658" id="Footnote_658_658"></a><a href="#FNanchor_658_658"><span class="label">658</span></a> Pour <em>en voilà</em>.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_659_659" id="Footnote_659_659"></a><a href="#FNanchor_659_659"><span class="label">659</span></a> Messire Jean Melaine ressemble assez au carme de la 83<sup>e</sup> des
-<cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_660_660" id="Footnote_660_660"></a><a href="#FNanchor_660_660"><span class="label">660</span></a> Gorger, rassasier.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_661_661" id="Footnote_661_661"></a><a href="#FNanchor_661_661"><span class="label">661</span></a> Aujourd’hui <em>cellerier</em>.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_662_662" id="Footnote_662_662"></a><a href="#FNanchor_662_662"><span class="label">662</span></a> A l’office.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_663_663" id="Footnote_663_663"></a><a href="#FNanchor_663_663"><span class="label">663</span></a> C’est-à-dire avec l’impatience d’un chasseur qui entend le
-son du cor et le cri des chiens.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_664_664" id="Footnote_664_664"></a><a href="#FNanchor_664_664"><span class="label">664</span></a> <em>Atteindre</em> se prend ici pour <em>aveindre</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_665_665" id="Footnote_665_665"></a><a href="#FNanchor_665_665"><span class="label">665</span></a> Un pain, non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux
-qu’on coupe par morceaux pour la soupe des lévriers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_666_666" id="Footnote_666_666"></a><a href="#FNanchor_666_666"><span class="label">666</span></a> Mesure à vin, ainsi appelée parce qu’elle tient quatre chopines.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_667_667" id="Footnote_667_667"></a><a href="#FNanchor_667_667"><span class="label">667</span></a> La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de
-Bourbon, deuxième du nom, gagea de manger une éclanche pendant
-que midi sonnerait, pourvu qu’auparavant elle fût coupée
-en morceaux, et gagna la gageure. Il est fait mention de ce La
-Guiche dans une gazette bouffonne imprimée à Dijon en 1633:
-<cite>L’art admirable de La Guiche pour manger méthodiquement un
-membre de mouton pendant que douze heures sonnent</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_668_668" id="Footnote_668_668"></a><a href="#FNanchor_668_668"><span class="label">668</span></a> On a dit depuis: <cite>Comme fit le roi François I<sup>er</sup> devant Pavie</cite>.
-Ce proverbe: <cite>comme fit le roi devant Arras</cite>, vient de ce qu’en
-1477 Louis XI, indigné contre les habitants d’Arras, fit tirer jusqu’à
-la dernière pièce de son artillerie sur leur ville, pour se
-venger de leurs insolences.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_669_669" id="Footnote_669_669"></a><a href="#FNanchor_669_669"><span class="label">669</span></a> Il vaut peut-être mieux lire <em>pierre</em>, comme portent plusieurs
-éditions. On appelait <em>pierre</em> toute espèce de boulet, parce que
-les premiers boulets de canon furent en effet des pierres de
-grès arrondies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_670_670" id="Footnote_670_670"></a><a href="#FNanchor_670_670"><span class="label">670</span></a> C’étaient des pois cuits seulement avec de l’eau, du sel et de
-l’huile.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_671_671" id="Footnote_671_671"></a><a href="#FNanchor_671_671"><span class="label">671</span></a> Pour <em>morue</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_672_672" id="Footnote_672_672"></a><a href="#FNanchor_672_672"><span class="label">672</span></a> C’est-à-dire qu’il ne lui fit point de grâce, parce que, en
-termes de chancellerie romaine, quand on dit qu’une provision
-est expédiée <em>en forme commune</em>, on entend qu’elle est expédiée
-sans grâce, sans privilège.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_673_673" id="Footnote_673_673"></a><a href="#FNanchor_673_673"><span class="label">673</span></a> Allusion à <em>patenôtre</em>, <em lang="la" xml:lang="la">Pater noster</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_674_674" id="Footnote_674_674"></a><a href="#FNanchor_674_674"><span class="label">674</span></a> Cuirasse de brigand.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_675_675" id="Footnote_675_675"></a><a href="#FNanchor_675_675"><span class="label">675</span></a> Casques. On les appelait <em>morions</em> à cause de leur couleur
-noire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_676_676" id="Footnote_676_676"></a><a href="#FNanchor_676_676"><span class="label">676</span></a> Arquebuses.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_677_677" id="Footnote_677_677"></a><a href="#FNanchor_677_677"><span class="label">677</span></a> La caque était un quart de muid.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_678_678" id="Footnote_678_678"></a><a href="#FNanchor_678_678"><span class="label">678</span></a> La Monnoye aurait dû nous apprendre quel est ce roi <em>Cambles</em>
-ou <em>Cambletes</em>. Je crois plutôt que ce nom est altéré, ainsi
-que la phrase qui termine cette Nouvelle: il s’agit peut-être de
-Candaule, roi de Lydie, de la famille des Héraclides, qui, une
-nuit, fit cacher son favori Gigès dans la chambre de la reine et
-la lui montra nue; ce qui amena sa perte, par vengeance de
-cette princesse outragée et non <em>mangée</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_679_679" id="Footnote_679_679"></a><a href="#FNanchor_679_679"><span class="label">679</span></a> Commencement d’une ancienne chanson.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_680_680" id="Footnote_680_680"></a><a href="#FNanchor_680_680"><span class="label">680</span></a> Le vrai nom de cette famille était Gédoin. Voyez les <em>Bigarrures</em>,
-du seigneur des Accords (Tabourot), au chapitre des
-<em>Anagrammes</em>. Jean Gédoin était fils de Robert Gédoin, seigneur
-du fief nommé <em>le Tour</em>, et secrétaire de Louis XI, Charles VIII,
-Louis XII et François I<sup>er</sup>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_681_681" id="Footnote_681_681"></a><a href="#FNanchor_681_681"><span class="label">681</span></a> Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun
-dictionnaire, équivaut peut-être à la locution usitée aujourd’hui:
-<em>de ce pas</em>. On pourrait lire aussi <em>empêche</em>, empêchement;
-<em>emprise</em>, entreprise, et <em>empenne</em>, plumes qui garnissent une
-flèche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_682_682" id="Footnote_682_682"></a><a href="#FNanchor_682_682"><span class="label">682</span></a> C’est-à-dire prendre au dépourvu. Allusion à un vieil usage
-selon lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une
-feuille verte le premier jour de mai, sous peine de payer l’amende
-aux plaisants et de recevoir des avanies. Il y a une comédie
-de La Fontaine intitulée: <cite>Je vous prends sans vert</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_683_683" id="Footnote_683_683"></a><a href="#FNanchor_683_683"><span class="label">683</span></a> <em>Godé</em>, en patois de Dijon, pour <em>guedé</em>, rouge de vin; ou
-<em>godet</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_684_684" id="Footnote_684_684"></a><a href="#FNanchor_684_684"><span class="label">684</span></a> Ou <em>à sa manière</em>, ou bien une fois dans sa vie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_685_685" id="Footnote_685_685"></a><a href="#FNanchor_685_685"><span class="label">685</span></a> Expression figurée, obscène, empruntée à Rabelais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_686_686" id="Footnote_686_686"></a><a href="#FNanchor_686_686"><span class="label">686</span></a> Doit-on lire <em>face</em>, comme dans d’autres éditions?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_687_687" id="Footnote_687_687"></a><a href="#FNanchor_687_687"><span class="label">687</span></a> C’est-à-dire qu’on l’allonge ou raccourcit tant qu’on veut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_688_688" id="Footnote_688_688"></a><a href="#FNanchor_688_688"><span class="label">688</span></a> La salle de l’École de droit à Poitiers, où se lisaient les Institutes,
-s’appelait <em>la Ministrerie</em>. Florimond de Rémond, livre <span class="smcap lowercase">VII</span>,
-chap. 11 de son <cite>Histoire de l’hérésie de ce siècle</cite>, en parlant
-d’Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin, dit qu’il
-avait été lecteur des Institutes en cette Ministrerie de Poitiers,
-et Calvin et d’autres le nommèrent <em>M. le ministre</em>; d’où ensuite
-le même Calvin prit occasion de donner le nom de <em>ministres</em> aux
-pasteurs de son Eglise.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_689_689" id="Footnote_689_689"></a><a href="#FNanchor_689_689"><span class="label">689</span></a> Retiré.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_690_690" id="Footnote_690_690"></a><a href="#FNanchor_690_690"><span class="label">690</span></a> Pour <em>viendras-tu</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_691_691" id="Footnote_691_691"></a><a href="#FNanchor_691_691"><span class="label">691</span></a> Pour <em>boiras</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_692_692" id="Footnote_692_692"></a><a href="#FNanchor_692_692"><span class="label">692</span></a> Pour <em>voudras</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_693_693" id="Footnote_693_693"></a><a href="#FNanchor_693_693"><span class="label">693</span></a> Ne buvait pas tant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_694_694" id="Footnote_694_694"></a><a href="#FNanchor_694_694"><span class="label">694</span></a> Boutique, étal.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_695_695" id="Footnote_695_695"></a><a href="#FNanchor_695_695"><span class="label">695</span></a> Bosse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_696_696" id="Footnote_696_696"></a><a href="#FNanchor_696_696"><span class="label">696</span></a> Ceinture de métal, d’argent ordinairement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_697_697" id="Footnote_697_697"></a><a href="#FNanchor_697_697"><span class="label">697</span></a> C’est-à-dire la bouche.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_698_698" id="Footnote_698_698"></a><a href="#FNanchor_698_698"><span class="label">698</span></a> Ce proverbe érotique est ancien dans la langue italienne,
-d’où il est tiré. Il se trouve dans Boccace, Journée <span class="smcap lowercase">VII</span> de son
-<cite>Décameron</cite>, Nouv. 8, où Antoine Le Maçon a rendu <em>la dansa trivigiana</em>
-par <em>la danse de l’ours</em>, proverbe français équivalant, au
-lieu duquel on a dit depuis plus communément, et peut-être par
-corruption, <em>la danse du loup</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_699_699" id="Footnote_699_699"></a><a href="#FNanchor_699_699"><span class="label">699</span></a> Pour <em>verre</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_700_700" id="Footnote_700_700"></a><a href="#FNanchor_700_700"><span class="label">700</span></a> Petits flans.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_701_701" id="Footnote_701_701"></a><a href="#FNanchor_701_701"><span class="label">701</span></a> Ce sont les idées mêmes de l’ancienne chanson bachique
-qui commence ainsi: <em>Aussitôt que la lumière</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_702_702" id="Footnote_702_702"></a><a href="#FNanchor_702_702"><span class="label">702</span></a> Danse où les danseurs s’embrassaient.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_703_703" id="Footnote_703_703"></a><a href="#FNanchor_703_703"><span class="label">703</span></a> Caresse, baiser à la manière des pigeons.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_704_704" id="Footnote_704_704"></a><a href="#FNanchor_704_704"><span class="label">704</span></a> Poursuivre, actionner, demander raison à.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_705_705" id="Footnote_705_705"></a><a href="#FNanchor_705_705"><span class="label">705</span></a> Intermédiaires, entremetteurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_706_706" id="Footnote_706_706"></a><a href="#FNanchor_706_706"><span class="label">706</span></a> La règle de saint François défendait aux cordeliers de porter
-de l’argent sur eux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_707_707" id="Footnote_707_707"></a><a href="#FNanchor_707_707"><span class="label">707</span></a> C’est-à-dire quand il y a matière, quand il le faut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_708_708" id="Footnote_708_708"></a><a href="#FNanchor_708_708"><span class="label">708</span></a> Pour <em>accusa</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_709_709" id="Footnote_709_709"></a><a href="#FNanchor_709_709"><span class="label">709</span></a> Bourses, escarcelles qu’on portait pendues à la ceinture.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_710_710" id="Footnote_710_710"></a><a href="#FNanchor_710_710"><span class="label">710</span></a> A Toulouse, la place où se tient le marché s’appelle <em>la Pierre</em>,
-et en langage du pays, <em>la Peyre</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_711_711" id="Footnote_711_711"></a><a href="#FNanchor_711_711"><span class="label">711</span></a> Gueux, mendiant, chargé d’une <em>poche</em> ou besace.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_712_712" id="Footnote_712_712"></a><a href="#FNanchor_712_712"><span class="label">712</span></a> Il faut lire <em>tournement</em> ou <em>tournoiement</em>, quoique toutes les
-éditions aient <em>tourment</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_713_713" id="Footnote_713_713"></a><a href="#FNanchor_713_713"><span class="label">713</span></a> Les Toulousains prononcent ainsi et appellent <em>escloupet</em>, petit
-sabot. On pourrait croire que le bruit qu’on fait en marchant
-avec ces esclops ou <em>éclots</em> leur a formé ce nom par onomatopée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_714_714" id="Footnote_714_714"></a><a href="#FNanchor_714_714"><span class="label">714</span></a> Élégance, recherche de parure.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_715_715" id="Footnote_715_715"></a><a href="#FNanchor_715_715"><span class="label">715</span></a> Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour <em>fillot</em>,
-garçon, d’où l’on a fait <em>filou</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_716_716" id="Footnote_716_716"></a><a href="#FNanchor_716_716"><span class="label">716</span></a> François Dupatault, sieur de la Voulte, prévôt de l’hôtel du
-roi en 1545. Il est parlé de lui dans les <cite>Annales d’Aquitaine</cite> de
-J. Bouchet et dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, ch. 17.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_717_717" id="Footnote_717_717"></a><a href="#FNanchor_717_717"><span class="label">717</span></a> Ou <em>bien en point</em>, habillés comme il faut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_718_718" id="Footnote_718_718"></a><a href="#FNanchor_718_718"><span class="label">718</span></a> C’est-à-dire gens dévots, qui servent volontiers des messes,
-plient les chasubles, les corporaux, parent les autels, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_719_719" id="Footnote_719_719"></a><a href="#FNanchor_719_719"><span class="label">719</span></a> Cette expression s’entend de ces gens qui ont la mine trompeuse
-et qui cherchent à tromper le monde comme de vrais
-marchands.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_720_720" id="Footnote_720_720"></a><a href="#FNanchor_720_720"><span class="label">720</span></a> C’est-à-dire la peur. On disait proverbialement <cite>la fièvre de
-Saint-Vallier</cite>, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule
-nuit les cheveux du seigneur de Saint-Vallier, un des complices
-du connétable de Bourbon, sous François I<sup>er</sup>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_721_721" id="Footnote_721_721"></a><a href="#FNanchor_721_721"><span class="label">721</span></a> Le bourreau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_722_722" id="Footnote_722_722"></a><a href="#FNanchor_722_722"><span class="label">722</span></a> C’est un jurement affirmatif. On a dit: <em>Par saint Jean!</em>
-<em>saint Jean!</em> <em>Jean!</em> <em>ah Jean!</em> et <em>à Jean!</em></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_723_723" id="Footnote_723_723"></a><a href="#FNanchor_723_723"><span class="label">723</span></a> En ce temps-là on portait la bourse pendue à un cordon
-en forme de baudrier sous l’aisselle gauche, d’où on la tirait
-quand on en avait besoin. «On la mettait, dit-il dans le conte
-suivant, par une fente qui était en la manche du sayon ou du
-pourpoint.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_724_724" id="Footnote_724_724"></a><a href="#FNanchor_724_724"><span class="label">724</span></a> Pour <em>attentif</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_725_725" id="Footnote_725_725"></a><a href="#FNanchor_725_725"><span class="label">725</span></a> Tout-à-coup, à l’improviste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_726_726" id="Footnote_726_726"></a><a href="#FNanchor_726_726"><span class="label">726</span></a> Allusion au jeu du <em>métier deviné</em>, où, quand on n’a pas deviné
-juste, on retourne se cacher, en attendant qu’on prépare
-la représentation d’un autre métier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_727_727" id="Footnote_727_727"></a><a href="#FNanchor_727_727"><span class="label">727</span></a> Coupeurs de bourses, parce que la plupart des bourses
-étaient de cuir et attachées à des courroies.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_728_728" id="Footnote_728_728"></a><a href="#FNanchor_728_728"><span class="label">728</span></a> Pour <em>dessiner</em> ou <em>désigner</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_729_729" id="Footnote_729_729"></a><a href="#FNanchor_729_729"><span class="label">729</span></a> On dit maintenant <em>emmieller</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_730_730" id="Footnote_730_730"></a><a href="#FNanchor_730_730"><span class="label">730</span></a> Préparé, mis en avant, prétexte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_731_731" id="Footnote_731_731"></a><a href="#FNanchor_731_731"><span class="label">731</span></a> C’est-à-dire il tranche court, il finit la conversation. <em>Couper
-la queue</em> se disait autrefois du joueur qui ne voulait point
-donner de revanche après avoir gagné la partie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_732_732" id="Footnote_732_732"></a><a href="#FNanchor_732_732"><span class="label">732</span></a> Devant l’officialité, tribunal de l’évêque.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_733_733" id="Footnote_733_733"></a><a href="#FNanchor_733_733"><span class="label">733</span></a> Parce que le prévôt riait aux dépens du criminel, de même
-que l’hôtelier rit aux dépens de son hôte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_734_734" id="Footnote_734_734"></a><a href="#FNanchor_734_734"><span class="label">734</span></a> C’est le nom qu’on a originairement donné aux voleurs qui
-habitaient les monts Pyrénées, vraisemblablement parce qu’ils
-allaient par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute
-sorte de voleurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_735_735" id="Footnote_735_735"></a><a href="#FNanchor_735_735"><span class="label">735</span></a> Guillaume Bouchet, qui rapporte le même fait, <cite>Serée 14</cite>,
-l’a tiré de ce conte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_736_736" id="Footnote_736_736"></a><a href="#FNanchor_736_736"><span class="label">736</span></a> Au propre, visage d’âne; mais le peuple donnait un sens
-obscène à ce terme injurieux, parce que le vieux mot <em>vis</em>, en
-gascon <em>viet</em>, n’était plus usité dans le sens de <em>visage</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_737_737" id="Footnote_737_737"></a><a href="#FNanchor_737_737"><span class="label">737</span></a> Ou quincailles, quincailleries.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_738_738" id="Footnote_738_738"></a><a href="#FNanchor_738_738"><span class="label">738</span></a> Tombant, descendue.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_739_739" id="Footnote_739_739"></a><a href="#FNanchor_739_739"><span class="label">739</span></a> Ayant l’épaule disloquée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_740_740" id="Footnote_740_740"></a><a href="#FNanchor_740_740"><span class="label">740</span></a> Pour <em>égratigner</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_741_741" id="Footnote_741_741"></a><a href="#FNanchor_741_741"><span class="label">741</span></a> Le diable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_742_742" id="Footnote_742_742"></a><a href="#FNanchor_742_742"><span class="label">742</span></a> En langage de vilain.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_743_743" id="Footnote_743_743"></a><a href="#FNanchor_743_743"><span class="label">743</span></a> Ce gasconisme s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle,
-puisque Ménage le reproche aux gens de la chambre des comptes
-de son temps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_744_744" id="Footnote_744_744"></a><a href="#FNanchor_744_744"><span class="label">744</span></a> Voyez une note sur ce mot dans la Nouvelle XII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_745_745" id="Footnote_745_745"></a><a href="#FNanchor_745_745"><span class="label">745</span></a> Enlèvement de meubles, d’objets nécessaires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_746_746" id="Footnote_746_746"></a><a href="#FNanchor_746_746"><span class="label">746</span></a> Beroalde de Verville, au ch. 31 de son <cite>Moyen de parvenir</cite>,
-prétend qu’il faut dire: <em>Il souvient toujours à Martin de sa flûte</em>,
-et fait là-dessus un conte. D’autres rapportent l’origine du
-proverbe à un biberon nommé Robin, accoutumé à ces verres
-appelés <em>flûtes</em>, qui tiennent chopine. «Le compagnon, disent-ils,
-étant devenu goutteux, n’osait plus, de peur d’augmenter
-ses douleurs, boire son vin que trempé; ce qui était cause que
-toutes les fois qu’il buvait <em>il se souvenait de ses flûtes</em> et les regrettait.»
-Mais l’origine la plus vraisemblable de ce proverbe
-se trouve dans la 76<sup>e</sup> des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, intitulée <cite>la
-Musette</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_747_747" id="Footnote_747_747"></a><a href="#FNanchor_747_747"><span class="label">747</span></a> Équivoque sur le mot <em>saint</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_748_748" id="Footnote_748_748"></a><a href="#FNanchor_748_748"><span class="label">748</span></a> Petits coqs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_749_749" id="Footnote_749_749"></a><a href="#FNanchor_749_749"><span class="label">749</span></a> Poules.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_750_750" id="Footnote_750_750"></a><a href="#FNanchor_750_750"><span class="label">750</span></a> Pour <em>accueil</em>.</p></div>
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-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_751_751" id="Footnote_751_751"></a><a href="#FNanchor_751_751"><span class="label">751</span></a> Il faut lire sans doute <em>par</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_752_752" id="Footnote_752_752"></a><a href="#FNanchor_752_752"><span class="label">752</span></a> La Monnoye croit que ce mot est pris pour <em>affoulées</em>, <em>foulées</em>,
-c’est-à-dire éreintées, estropiées.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_753_753" id="Footnote_753_753"></a><a href="#FNanchor_753_753"><span class="label">753</span></a> Cette nomenclature érotique est imitée presque mot à mot
-d’une épigramme de Clément Marot.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_754_754" id="Footnote_754_754"></a><a href="#FNanchor_754_754"><span class="label">754</span></a> <em>Besiat</em>, ou <em>beziat</em>, est un mot languedocien qui signifie <em>douillet</em>,
-<em>mignard</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_755_755" id="Footnote_755_755"></a><a href="#FNanchor_755_755"><span class="label">755</span></a> Pour la lancer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_756_756" id="Footnote_756_756"></a><a href="#FNanchor_756_756"><span class="label">756</span></a> Air, façon de page.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_757_757" id="Footnote_757_757"></a><a href="#FNanchor_757_757"><span class="label">757</span></a> C’est un conte qui se trouve au livre 2 du <cite lang="it" xml:lang="it">Cortegiano</cite> de
-Baltazar de Castiglione. Un gentilhomme, à qui ce singe appartenait,
-jouant un jour contre lui aux échecs, en présence du
-roi de Portugal, perdit la partie; ce qui le mit si fort en colère,
-qu’ayant pris une pièce des échecs, il en donna un grand coup
-sur la tête du singe. L’animal, se sentant frappé, fit un cri; et
-se retirant dans un coin, semblait, en remuant les babines, demander
-au roi justice de l’injure qui lui avait été faite. A quelque
-temps de là, son maître, pour faire la paix, lui demanda
-revanche: le singe se fit beaucoup prier pour y consentir; enfin
-il se remit au jeu, où il ne manqua pas, de même que la
-première fois, d’avoir bientôt l’avantage. Mais, jugeant à propos
-de prendre ses sûretés, il saisit de la main droite un coussin
-et s’en couvrit la tête pour parer le coup qu’il appréhendait
-de recevoir, tandis que de la main gauche il donnait <em>échec et
-mat</em> au gentilhomme; après quoi, il alla gaillardement faire un
-saut devant le roi en signe de victoire.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_758_758" id="Footnote_758_758"></a><a href="#FNanchor_758_758"><span class="label">758</span></a> Exalter.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_759_759" id="Footnote_759_759"></a><a href="#FNanchor_759_759"><span class="label">759</span></a> Oppien, livre II <cite>de la Chasse</cite>, attribue aux éléphans un langage
-articulé semblable à la voix humaine; et Christophe Acosta
-dit à peu près la même chose des éléphans du Malabar. Il cite
-même l’exemple d’un de ces animaux, qui fut requis par le gouverneur
-de la ville de Cochin de prêter son concours à la mise
-à flot d’une galiote du roi de Portugal, et qui répondit très à
-propos et très-intelligiblement: <em>Hoo, hoo</em>; ce qui, dans la langue
-du pays, signifiait qu’il le voulait bien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_760_760" id="Footnote_760_760"></a><a href="#FNanchor_760_760"><span class="label">760</span></a> Hygin, dans son poème astronomique, livre II, chap. 23, raconte
-que l’âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thesprotie
-reçut, en récompense de ce service, le don de la parole.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_761_761" id="Footnote_761_761"></a><a href="#FNanchor_761_761"><span class="label">761</span></a> Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur
-d’une mnémonique à l’aide de laquelle il se faisoit fort,
-dans l’espace de trois mois, de rendre un homme capable de
-traiter en latin quelque matière que ce fût, avec toute l’éloquence
-de Cicéron. François I<sup>er</sup>, auprès de qui, en 1533, il
-trouva moyen d’avoir accès, lui fit donner six cents écus et le
-chargea de rédiger son invention par écrit; ce que Jules, mort
-en 1544, n’a exécuté que fort imparfaitement dans deux petits
-traités assez confus qu’il a laissés, l’un intitulé <cite lang="it" xml:lang="it">Idea del theatro</cite>,
-l’autre <cite lang="it" xml:lang="it">Discorso in materia di esso theatro</cite>. Étienne Dolet, dans
-ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d’un
-escroc qui avait pris le roi pour dupe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_762_762" id="Footnote_762_762"></a><a href="#FNanchor_762_762"><span class="label">762</span></a> Jeu de mots sur <em>mine</em>, figure, air d’une personne, et <em>mine</em>,
-mesure de grains contenant six boisseaux de Paris.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_763_763" id="Footnote_763_763"></a><a href="#FNanchor_763_763"><span class="label">763</span></a> Occupé autour du singe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_764_764" id="Footnote_764_764"></a><a href="#FNanchor_764_764"><span class="label">764</span></a> Ce fut vers la fin du règne de François I<sup>er</sup> et après le mariage
-de Catherine de Médicis avec le dauphin, depuis roi de
-France sous le nom de Henri II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_765_765" id="Footnote_765_765"></a><a href="#FNanchor_765_765"><span class="label">765</span></a> Instruction de singe. Mot fait à l’imitation de <em>cyropédie</em>,
-instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que le mot de
-<em>cyropédie</em> ayant été créé par Jacques des comtes de Vintimille,
-traducteur de l’<cite>Institution de Cyrus</cite> par Xénophon, et cette traduction
-n’ayant été imprimée pour la première fois qu’en 1547,
-on peut juger que Bonaventure Des Periers, mort avant 1544,
-n’a pu prendre <em>cyropédie</em> pour le modèle de <em>singéopédie</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_766_766" id="Footnote_766_766"></a><a href="#FNanchor_766_766"><span class="label">766</span></a> C’est la morale de la fable de La Fontaine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_767_767" id="Footnote_767_767"></a><a href="#FNanchor_767_767"><span class="label">767</span></a> <em>Tandis</em> pour <em>cependant</em> se disait encore du temps de Malherbe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_768_768" id="Footnote_768_768"></a><a href="#FNanchor_768_768"><span class="label">768</span></a> Joubert, dans son traité <cite>du Ris</cite>, fait un conte à peu près
-semblable d’un médecin qui avait un singe. Il dit que ce médecin
-étant dangereusement malade, ses domestiques crurent qu’il
-n’en reviendrait pas. Dans cette pensée, craignant peut-être
-qu’ils ne fussent mal payés de leurs gages, ils délibérèrent de se
-payer eux-mêmes par leurs mains. L’un s’empara d’une courtepointe,
-l’autre d’un tapis, l’autre d’un paquet de linge; chacun
-se munit de quelque pièce. Le singe, attentif à leurs mouvements,
-prit de son côté la robe rouge et le bonnet de son
-maître; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva
-la chose si plaisante, qu’il ne put s’empêcher d’en rire aux
-éclats. Par l’effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à
-se répandre dans tout son corps, la nature reprit des forces, et
-peu de temps après il guérit entièrement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_769_769" id="Footnote_769_769"></a><a href="#FNanchor_769_769"><span class="label">769</span></a> On trouve très-souvent l’expression de <em>lieutenant du mari</em>
-dans les <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_770_770" id="Footnote_770_770"></a><a href="#FNanchor_770_770"><span class="label">770</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, XLVII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_771_771" id="Footnote_771_771"></a><a href="#FNanchor_771_771"><span class="label">771</span></a> Invitation, avance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_772_772" id="Footnote_772_772"></a><a href="#FNanchor_772_772"><span class="label">772</span></a> Quant à moi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_773_773" id="Footnote_773_773"></a><a href="#FNanchor_773_773"><span class="label">773</span></a> Couplet de quelque chanson de ce temps-là.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_774_774" id="Footnote_774_774"></a><a href="#FNanchor_774_774"><span class="label">774</span></a> Qui lui est propre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_775_775" id="Footnote_775_775"></a><a href="#FNanchor_775_775"><span class="label">775</span></a> Mis en avant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_776_776" id="Footnote_776_776"></a><a href="#FNanchor_776_776"><span class="label">776</span></a> Les vacances des cours souveraines. Ce mari était donc un
-magistrat ou un avocat.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_777_777" id="Footnote_777_777"></a><a href="#FNanchor_777_777"><span class="label">777</span></a> Naudé, dans ses <cite>Considérations sur les coups d’Etat</cite>, trouve,
-par rapport à la matière de son livre, l’invention de ce médecin
-parfaitement bien imaginée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_778_778" id="Footnote_778_778"></a><a href="#FNanchor_778_778"><span class="label">778</span></a> C’est ici que finissent les Contes attribués à Bonaventure
-Des Periers. Les suivants sont de ses éditeurs, qui les ont empruntés
-la plupart, presque textuellement, à d’autres conteurs,
-tels que Henri Estienne, Noël du Fail, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_779_779" id="Footnote_779_779"></a><a href="#FNanchor_779_779"><span class="label">779</span></a> Imité de l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, par Henri Estienne,
-chap. 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_780_780" id="Footnote_780_780"></a><a href="#FNanchor_780_780"><span class="label">780</span></a> Pour <em>pelaudez</em>, battez, écorchez, prenez au poil et à la peau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_781_781" id="Footnote_781_781"></a><a href="#FNanchor_781_781"><span class="label">781</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, LXXIX, <cite>l’Ane retrouvé</cite>,
-et reproduit dans les <cite>Serées</cite> de J. Bouchet, serée 10, et dans le
-recueil des <cite>Plaisantes Nouvelles</cite>, nouvelle 58.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_782_782" id="Footnote_782_782"></a><a href="#FNanchor_782_782"><span class="label">782</span></a> Rabelais dit dans son <cite>Pantagruel</cite>, livre II, chap. 1: «Autres
-croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient,
-que de l’une faisoient pourpoint,» etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_783_783" id="Footnote_783_783"></a><a href="#FNanchor_783_783"><span class="label">783</span></a> Défilés, vallons.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_784_784" id="Footnote_784_784"></a><a href="#FNanchor_784_784"><span class="label">784</span></a> Jeu de mots sur <em>âne</em> et <em>hennir</em>, qu’on écrivait <em>hannir</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_785_785" id="Footnote_785_785"></a><a href="#FNanchor_785_785"><span class="label">785</span></a> Recouvré, retrouvé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_786_786" id="Footnote_786_786"></a><a href="#FNanchor_786_786"><span class="label">786</span></a> Ce conte se trouve aussi dans les <cite>Plaisantes Nouvelles</cite>,
-nouvelle 14.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_787_787" id="Footnote_787_787"></a><a href="#FNanchor_787_787"><span class="label">787</span></a> Jusqu’à la philosophie occulte.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_788_788" id="Footnote_788_788"></a><a href="#FNanchor_788_788"><span class="label">788</span></a> Femme de médecin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_789_789" id="Footnote_789_789"></a><a href="#FNanchor_789_789"><span class="label">789</span></a> Près de.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_790_790" id="Footnote_790_790"></a><a href="#FNanchor_790_790"><span class="label">790</span></a> Imité d’Érasme <cite lang="la" xml:lang="la">in Convisio fabuloso</cite>, et répété par Henri
-Estienne dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_791_791" id="Footnote_791_791"></a><a href="#FNanchor_791_791"><span class="label">791</span></a> Ce passage nous apprend qu’au seizième siècle on donnait
-d’abord le nom de <em>bottines</em> à des espèces de guêtres en cuir, et
-que, par extension, ce nom avait été appliqué à des demi-bottes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_792_792" id="Footnote_792_792"></a><a href="#FNanchor_792_792"><span class="label">792</span></a> On lit un conte à peu près semblable dans le <cite>Recueil de divers
-Discours</cite>, imprimé à Poitiers, in-4<sup>o</sup>, en 1556.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_793_793" id="Footnote_793_793"></a><a href="#FNanchor_793_793"><span class="label">793</span></a> Il vaut mieux lire <em>guère</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_794_794" id="Footnote_794_794"></a><a href="#FNanchor_794_794"><span class="label">794</span></a> Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à cette
-époque dans les classes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_795_795" id="Footnote_795_795"></a><a href="#FNanchor_795_795"><span class="label">795</span></a> Pour <em>balayer</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_796_796" id="Footnote_796_796"></a><a href="#FNanchor_796_796"><span class="label">796</span></a> Dans la fameuse <cite>Épître au roi pour avoir été dérobé</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_797_797" id="Footnote_797_797"></a><a href="#FNanchor_797_797"><span class="label">797</span></a> Recueilli aussi dans les <cite>Plaisantes Nouvelles</cite>, 68. Voyez sur
-Triboulet la 3<sup>e</sup> Nouvelle de Bonaventure Des Periers.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_798_798" id="Footnote_798_798"></a><a href="#FNanchor_798_798"><span class="label">798</span></a> C’est-à-dire, sans doute, quelque folie dont il assommait les
-auditeurs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_799_799" id="Footnote_799_799"></a><a href="#FNanchor_799_799"><span class="label">799</span></a> Marotte, sceptre de fou.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_800_800" id="Footnote_800_800"></a><a href="#FNanchor_800_800"><span class="label">800</span></a> Le Domenichi, dans son recueil imprimé à Florence l’an 1548,
-rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_801_801" id="Footnote_801_801"></a><a href="#FNanchor_801_801"><span class="label">801</span></a> Elle eut lieu vers l’année 1537, puisque son épitaphe se
-trouve dans les poésies latines de Jean Voulté, publiées en 1538.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_802_802" id="Footnote_802_802"></a><a href="#FNanchor_802_802"><span class="label">802</span></a> Ce conte, tiré du vingtième sermon de l’Avent par Olivier
-Maillard, a été traduit textuellement par Henri Estienne, au
-chap. 6 de l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_803_803" id="Footnote_803_803"></a><a href="#FNanchor_803_803"><span class="label">803</span></a> Imité du <cite>Recueil de divers Discours</cite>, imprimés à Poitiers,
-in-4<sup>o</sup>, en 1556.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_804_804" id="Footnote_804_804"></a><a href="#FNanchor_804_804"><span class="label">804</span></a> C’est-à-dire préparant sa pendaison.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_805_805" id="Footnote_805_805"></a><a href="#FNanchor_805_805"><span class="label">805</span></a> Ce conte se trouve aussi dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>,
-chap. 39; Henri Estienne nomme ce conseiller <em>Godon</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_806_806" id="Footnote_806_806"></a><a href="#FNanchor_806_806"><span class="label">806</span></a> Qui copie, imite, contrefait plaisamment, comme les <em>copieux</em>
-de La Flèche, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_807_807" id="Footnote_807_807"></a><a href="#FNanchor_807_807"><span class="label">807</span></a> Ce conte est tiré presque mot à mot du sixième et quatorzième
-chapitre des <cite>Propos rustiques</cite> de Noël du Fail.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_808_808" id="Footnote_808_808"></a><a href="#FNanchor_808_808"><span class="label">808</span></a> Cette mode date du règne de Charles VI, vers 1390.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_809_809" id="Footnote_809_809"></a><a href="#FNanchor_809_809"><span class="label">809</span></a> Il faut rétablir ce passage d’après le texte même des <cite>Propos
-rustiques</cite>: «La foi des femmes vers les hommes étoit inviolable;
-et n’étoit aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit,
-vers leurs prudes femmes l’enfreindre. Ainsi, etc.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_810_810" id="Footnote_810_810"></a><a href="#FNanchor_810_810"><span class="label">810</span></a> Oies mâles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_811_811" id="Footnote_811_811"></a><a href="#FNanchor_811_811"><span class="label">811</span></a> Se sèche comme du foin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_812_812" id="Footnote_812_812"></a><a href="#FNanchor_812_812"><span class="label">812</span></a> Raconté aussi par Henri Estienne, dans son <cite>Apologie pour
-Hérodote</cite>, chap. 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_813_813" id="Footnote_813_813"></a><a href="#FNanchor_813_813"><span class="label">813</span></a> Il se nommait <em>Le Coq</em> et était curé de Saint-Eustache et
-chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_814_814" id="Footnote_814_814"></a><a href="#FNanchor_814_814"><span class="label">814</span></a> C’est-à-dire en haine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_815_815" id="Footnote_815_815"></a><a href="#FNanchor_815_815"><span class="label">815</span></a> Plaisant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_816_816" id="Footnote_816_816"></a><a href="#FNanchor_816_816"><span class="label">816</span></a> Fripon. Le nom du poète <em>Villon</em> était un sobriquet que
-François Corbeuil devait à ses vols.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_817_817" id="Footnote_817_817"></a><a href="#FNanchor_817_817"><span class="label">817</span></a> Recueilli dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_818_818" id="Footnote_818_818"></a><a href="#FNanchor_818_818"><span class="label">818</span></a> Des demi-pistoles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_819_819" id="Footnote_819_819"></a><a href="#FNanchor_819_819"><span class="label">819</span></a> Batelier, gondolier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_820_820" id="Footnote_820_820"></a><a href="#FNanchor_820_820"><span class="label">820</span></a> Boutades, bons mots.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_821_821" id="Footnote_821_821"></a><a href="#FNanchor_821_821"><span class="label">821</span></a> Irlandais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_822_822" id="Footnote_822_822"></a><a href="#FNanchor_822_822"><span class="label">822</span></a> Avoir de l’entregent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_823_823" id="Footnote_823_823"></a><a href="#FNanchor_823_823"><span class="label">823</span></a> Habitants de l’île de Micone. C’est Érasme qui fait le portrait
-de ces parasites.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_824_824" id="Footnote_824_824"></a><a href="#FNanchor_824_824"><span class="label">824</span></a> Faméliques.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_825_825" id="Footnote_825_825"></a><a href="#FNanchor_825_825"><span class="label">825</span></a> Assemblées, festins.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_826_826" id="Footnote_826_826"></a><a href="#FNanchor_826_826"><span class="label">826</span></a> Se rassasier.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_827_827" id="Footnote_827_827"></a><a href="#FNanchor_827_827"><span class="label">827</span></a> Mangeait. On dit encore familièrement: casser des croûtes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_828_828" id="Footnote_828_828"></a><a href="#FNanchor_828_828"><span class="label">828</span></a> Voyez ce conte dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_829_829" id="Footnote_829_829"></a><a href="#FNanchor_829_829"><span class="label">829</span></a> C’est-à-dire monts et merveilles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_830_830" id="Footnote_830_830"></a><a href="#FNanchor_830_830"><span class="label">830</span></a> Il semble que l’on a dû dire <em>perot</em> pour <em>perroquet</em>, qui se
-nommait autrefois <em>papegai</em>; mais <em>perot</em> doit plutôt s’entendre
-d’un de ces moines gaillards qu’on appelait <em>pères</em> ou <em>beaux pères</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_831_831" id="Footnote_831_831"></a><a href="#FNanchor_831_831"><span class="label">831</span></a> Recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie
-pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_832_832" id="Footnote_832_832"></a><a href="#FNanchor_832_832"><span class="label">832</span></a> Rapporté par Henri Estienne, chap. 17 de l’<cite>Apologie pour
-Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_833_833" id="Footnote_833_833"></a><a href="#FNanchor_833_833"><span class="label">833</span></a> On disait plutôt <em>mettre sus</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_834_834" id="Footnote_834_834"></a><a href="#FNanchor_834_834"><span class="label">834</span></a> Voyez encore l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_835_835" id="Footnote_835_835"></a><a href="#FNanchor_835_835"><span class="label">835</span></a> Étudié, médité, travaillé.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_836_836" id="Footnote_836_836"></a><a href="#FNanchor_836_836"><span class="label">836</span></a> Henri Estienne ajoute: <em>au pont d’Antoni</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_837_837" id="Footnote_837_837"></a><a href="#FNanchor_837_837"><span class="label">837</span></a> Gros cheval pour porter une malle ou valise.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_838_838" id="Footnote_838_838"></a><a href="#FNanchor_838_838"><span class="label">838</span></a> Imité de Jean-Jovien Pontan, et de Chassaneus, partie XI<sup>e</sup>
-du <cite lang="la" xml:lang="la">Catalogus gloriæ mundi</cite>, considér. 48.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_839_839" id="Footnote_839_839"></a><a href="#FNanchor_839_839"><span class="label">839</span></a> C’est Nicolas III, marquis d’Est et de Ferrare, qui vivait au
-quinzième siècle, et qui fut un des princes les plus estimés de
-son temps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_840_840" id="Footnote_840_840"></a><a href="#FNanchor_840_840"><span class="label">840</span></a> Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original, qui
-porte <em>à fois</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_841_841" id="Footnote_841_841"></a><a href="#FNanchor_841_841"><span class="label">841</span></a> Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et
-pétulantes, accompagnées de beaucoup de <em>passes</em> ou figures.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_842_842" id="Footnote_842_842"></a><a href="#FNanchor_842_842"><span class="label">842</span></a> Rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie
-pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_843_843" id="Footnote_843_843"></a><a href="#FNanchor_843_843"><span class="label">843</span></a> Henri Estienne nous apprend que ce fut <em>M. de Nevers</em>; sans
-doute François de Clèves, premier du nom, duc de Nevers, né
-en 1516, mort en 1566.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_844_844" id="Footnote_844_844"></a><a href="#FNanchor_844_844"><span class="label">844</span></a> Henri Estienne a supprimé ce mot, qu’il n’entendait peut-être
-pas, et qui doit signifier <em>fatigué</em>, <em>usé</em>, <em>défiguré</em>, dans le sens
-de l’expression populaire: <em>Il a rôti le balai</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_845_845" id="Footnote_845_845"></a><a href="#FNanchor_845_845"><span class="label">845</span></a> L’île de Terre-Neuve fut découverte en 1504 par des pêcheurs
-normands, et François I<sup>er</sup> y envoya, en 1524, Jean Vérazzan
-pour en prendre possession.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_846_846" id="Footnote_846_846"></a><a href="#FNanchor_846_846"><span class="label">846</span></a> Fiel, cœur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_847_847" id="Footnote_847_847"></a><a href="#FNanchor_847_847"><span class="label">847</span></a> Il faut lire sans doute <em>par fourrière</em>, remise préventive sous
-la garde de la justice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_848_848" id="Footnote_848_848"></a><a href="#FNanchor_848_848"><span class="label">848</span></a> Mordu.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_849_849" id="Footnote_849_849"></a><a href="#FNanchor_849_849"><span class="label">849</span></a> Locution proverbiale, signifiant qu’il lui arriva malheur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_850_850" id="Footnote_850_850"></a><a href="#FNanchor_850_850"><span class="label">850</span></a> Recueilli aussi dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 18, où
-ce gentilhomme est nommé d’Avenchi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_851_851" id="Footnote_851_851"></a><a href="#FNanchor_851_851"><span class="label">851</span></a> L’édition de La Monnoye porte <em>ayant</em>, ce qui fait une phrase
-mal agencée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_852_852" id="Footnote_852_852"></a><a href="#FNanchor_852_852"><span class="label">852</span></a> Henri Estienne écrit <em>particulière</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_853_853" id="Footnote_853_853"></a><a href="#FNanchor_853_853"><span class="label">853</span></a> Partager.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_854_854" id="Footnote_854_854"></a><a href="#FNanchor_854_854"><span class="label">854</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, LXIV, <cite>le Curé rasé</cite>, et
-rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_855_855" id="Footnote_855_855"></a><a href="#FNanchor_855_855"><span class="label">855</span></a> C’est-à-dire, il était convenu en secret avec lui.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_856_856" id="Footnote_856_856"></a><a href="#FNanchor_856_856"><span class="label">856</span></a> Semblant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_857_857" id="Footnote_857_857"></a><a href="#FNanchor_857_857"><span class="label">857</span></a> C’est-à-dire dans ses lacs.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_858_858" id="Footnote_858_858"></a><a href="#FNanchor_858_858"><span class="label">858</span></a> Imité du <cite lang="it" xml:lang="it">Décamerone</cite> de Boccace, Nov. 5, Giorn. III; des
-<cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, et recueilli aussi par Henri Estienne,
-chap. 15. Le conte du <cite>Magnifique</cite>, parmi ceux de La Fontaine,
-a quelque analogie avec celui-ci.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_859_859" id="Footnote_859_859"></a><a href="#FNanchor_859_859"><span class="label">859</span></a> Maladie d’esprit, vertigo, ver-coquin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_860_860" id="Footnote_860_860"></a><a href="#FNanchor_860_860"><span class="label">860</span></a> Voyez une nouvelle à peu près semblable dans Bebelius,
-<em>Facet.</em> II, 136; et dans Le Domenichi, <cite lang="it" xml:lang="it">Facetie e Motti</cite>, l. 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_861_861" id="Footnote_861_861"></a><a href="#FNanchor_861_861"><span class="label">861</span></a> Voyez la même anecdote dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>,
-chap. 16, où le chancelier cardinal Duprat est désigné comme
-l’auteur de ce <cite>coq-à-l’âne</cite>, ainsi qu’on disait alors.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_862_862" id="Footnote_862_862"></a><a href="#FNanchor_862_862"><span class="label">862</span></a> Pour <em>provision</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_863_863" id="Footnote_863_863"></a><a href="#FNanchor_863_863"><span class="label">863</span></a> Rapporté aussi par Henri Estienne, dans l’<cite>Apologie pour
-Hérodote</cite>, chap. 36. Ce curé est celui de Brou, que Bonaventure
-Des Periers nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_864_864" id="Footnote_864_864"></a><a href="#FNanchor_864_864"><span class="label">864</span></a> Arrangerais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_865_865" id="Footnote_865_865"></a><a href="#FNanchor_865_865"><span class="label">865</span></a> Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des charlatans,
-qui, après avoir annoncé leur marchandise ou leurs
-tours, disent à leurs musiciens de sonner une fanfare.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_866_866" id="Footnote_866_866"></a><a href="#FNanchor_866_866"><span class="label">866</span></a> Recueilli par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie pour
-Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_867_867" id="Footnote_867_867"></a><a href="#FNanchor_867_867"><span class="label">867</span></a> C’est-à-dire les écus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_868_868" id="Footnote_868_868"></a><a href="#FNanchor_868_868"><span class="label">868</span></a> Créancier, prêteur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_869_869" id="Footnote_869_869"></a><a href="#FNanchor_869_869"><span class="label">869</span></a> Éloigner, écarter.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_870_870" id="Footnote_870_870"></a><a href="#FNanchor_870_870"><span class="label">870</span></a> Cette nouvelle se trouve aussi dans le <cite>Recueil de plaisantes
-Nouvelles</cite>, page 249.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_871_871" id="Footnote_871_871"></a><a href="#FNanchor_871_871"><span class="label">871</span></a> Pour <em>dépensaient</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_872_872" id="Footnote_872_872"></a><a href="#FNanchor_872_872"><span class="label">872</span></a> Charles de Lorraine, archevêque et duc de Reims, cardinal,
-fils de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Il naquit en
-1524 et mourut en 1574.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_873_873" id="Footnote_873_873"></a><a href="#FNanchor_873_873"><span class="label">873</span></a> Recueilli également par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie
-pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_874_874" id="Footnote_874_874"></a><a href="#FNanchor_874_874"><span class="label">874</span></a> Contenance, maintien, mine.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_875_875" id="Footnote_875_875"></a><a href="#FNanchor_875_875"><span class="label">875</span></a> Complice.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_876_876" id="Footnote_876_876"></a><a href="#FNanchor_876_876"><span class="label">876</span></a> Cette anecdote est aussi racontée par Henri Estienne, ch. 18
-de l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_877_877" id="Footnote_877_877"></a><a href="#FNanchor_877_877"><span class="label">877</span></a> Imité du Pogge, conte 259.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_878_878" id="Footnote_878_878"></a><a href="#FNanchor_878_878"><span class="label">878</span></a> Pour <em>dépensé</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_879_879" id="Footnote_879_879"></a><a href="#FNanchor_879_879"><span class="label">879</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, LXXXVI, <cite>la Terreur
-panique, ou l’official juge</cite>, et raconté aussi dans les <cite>Nouvelles
-plaisantes</cite>, p. 198.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_880_880" id="Footnote_880_880"></a><a href="#FNanchor_880_880"><span class="label">880</span></a> Dans le sens de <em>être agréable</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_881_881" id="Footnote_881_881"></a><a href="#FNanchor_881_881"><span class="label">881</span></a> Le tribunal de l’officialité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_882_882" id="Footnote_882_882"></a><a href="#FNanchor_882_882"><span class="label">882</span></a> Il vaut mieux lire <em>pour</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_883_883" id="Footnote_883_883"></a><a href="#FNanchor_883_883"><span class="label">883</span></a> C’est-à-dire eut peur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_884_884" id="Footnote_884_884"></a><a href="#FNanchor_884_884"><span class="label">884</span></a> François I<sup>er</sup>, qui aimait les lettres et surtout la poésie, parce
-qu’il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_885_885" id="Footnote_885_885"></a><a href="#FNanchor_885_885"><span class="label">885</span></a> Si délibérée, dégagée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_886_886" id="Footnote_886_886"></a><a href="#FNanchor_886_886"><span class="label">886</span></a> La plupart des maladies étaient placées chacune sous la
-protection spéciale d’un saint. Saint Eutrope passait pour
-guérir l’hydropisie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_887_887" id="Footnote_887_887"></a><a href="#FNanchor_887_887"><span class="label">887</span></a> Pierre Arétin, natif d’Arezzo, fameux satirique, qui força
-tous les princes de son temps à acheter son silence, composa
-dans sa jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus
-impies, et, dans sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_888_888" id="Footnote_888_888"></a><a href="#FNanchor_888_888"><span class="label">888</span></a> Bernard Accolti, d’Arezzo, fils de l’historien Benoit Accolti,
-fut surnommé l’<em lang="it" xml:lang="it">Unico Aretino</em>, à cause de son merveilleux talent
-pour improviser en vers; et pourtant on ignore l’époque
-de sa naissance et de sa mort. Il était en grand honneur à la
-cour du pape Léon X; mais ses poésies imprimées ne justifient
-guère sa réputation.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_889_889" id="Footnote_889_889"></a><a href="#FNanchor_889_889"><span class="label">889</span></a> Il avait fait graver une médaille à son effigie avec cette légende:
-<em lang="it" xml:lang="it">Il divino Aretino</em>. Il se vantait d’ailleurs d’être aussi
-puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_890_890" id="Footnote_890_890"></a><a href="#FNanchor_890_890"><span class="label">890</span></a> Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des
-échecs, où la <em>tour</em> se nommait autrefois <em>roc</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_891_891" id="Footnote_891_891"></a><a href="#FNanchor_891_891"><span class="label">891</span></a> Ce n’est point dans la préface d’une comédie que l’Arétin
-parle de cette chaîne, mais dans la scène 7 du troisième
-acte de sa <cite lang="it" xml:lang="it">Corrigiano</cite>. En outre, il ne dit ni comment cette
-chaîne était faite ni pour quel motif elle lui avait été donnée;
-mais seulement que, si le roi ne l’eût arrêté avec cette
-chaîne, il allait prendre le parti de se retirer à Constantinople
-auprès de Louis Gritti. Cette comédie, d’ailleurs, ayant été imprimée
-dès 1530, la chaîne dont il s’agit, quoique promise, n’avait
-pas encore été envoyée, et ne le fut que trois ans après.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_892_892" id="Footnote_892_892"></a><a href="#FNanchor_892_892"><span class="label">892</span></a> En 1556.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_893_893" id="Footnote_893_893"></a><a href="#FNanchor_893_893"><span class="label">893</span></a> Maniaque, bizarre, poète enfin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_894_894" id="Footnote_894_894"></a><a href="#FNanchor_894_894"><span class="label">894</span></a> Doucement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_895_895" id="Footnote_895_895"></a><a href="#FNanchor_895_895"><span class="label">895</span></a> Les charges étaient vénales en France.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_896_896" id="Footnote_896_896"></a><a href="#FNanchor_896_896"><span class="label">896</span></a> Bonne renommée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_897_897" id="Footnote_897_897"></a><a href="#FNanchor_897_897"><span class="label">897</span></a> Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_898_898" id="Footnote_898_898"></a><a href="#FNanchor_898_898"><span class="label">898</span></a> Au figuré, les fantaisies, désirs d’amour, convoitises.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_899_899" id="Footnote_899_899"></a><a href="#FNanchor_899_899"><span class="label">899</span></a> Ce conte est tiré du roman italien d’Erasto intitulé en latin
-<cite lang="la" xml:lang="la">Historia septem sapientum Romæ</cite>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_900_900" id="Footnote_900_900"></a><a href="#FNanchor_900_900"><span class="label">900</span></a> Chapelain, prêtre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_901_901" id="Footnote_901_901"></a><a href="#FNanchor_901_901"><span class="label">901</span></a> Affligé, tourmenté, crucifié.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_902_902" id="Footnote_902_902"></a><a href="#FNanchor_902_902"><span class="label">902</span></a> En outre, de plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_903_903" id="Footnote_903_903"></a><a href="#FNanchor_903_903"><span class="label">903</span></a> Alors que.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_904_904" id="Footnote_904_904"></a><a href="#FNanchor_904_904"><span class="label">904</span></a> C’est-à-dire pour seconder, favoriser.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_905_905" id="Footnote_905_905"></a><a href="#FNanchor_905_905"><span class="label">905</span></a> Ce conte est tiré in <em>Parabosco</em>, journée 1, nouv. 2. Il fait un
-des plus plaisants épisodes de la nouvelle de Scarron intitulée
-<cite>la Précaution inutile</cite>. La Fontaine l’a mis en vers sous ce titre:
-<cite>le Gascon puni</cite>, II, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_906_906" id="Footnote_906_906"></a><a href="#FNanchor_906_906"><span class="label">906</span></a> Sérénades.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_907_907" id="Footnote_907_907"></a><a href="#FNanchor_907_907"><span class="label">907</span></a> A contre-cœur, malgré eux.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_908_908" id="Footnote_908_908"></a><a href="#FNanchor_908_908"><span class="label">908</span></a> Récompense, prix.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_909_909" id="Footnote_909_909"></a><a href="#FNanchor_909_909"><span class="label">909</span></a> Cette nouvelle est tout-à-fait différente du conte de Perrault,
-qui a lui-même une source très-ancienne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_910_910" id="Footnote_910_910"></a><a href="#FNanchor_910_910"><span class="label">910</span></a> Vis-à-vis de soi.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_911_911" id="Footnote_911_911"></a><a href="#FNanchor_911_911"><span class="label">911</span></a> Pour <em>mirent en avant</em>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_912_912" id="Footnote_912_912"></a><a href="#FNanchor_912_912"><span class="label">912</span></a> S’arrêtant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_913_913" id="Footnote_913_913"></a><a href="#FNanchor_913_913"><span class="label">913</span></a> Auprès de.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_914_914" id="Footnote_914_914"></a><a href="#FNanchor_914_914"><span class="label">914</span></a> Cri des charretiers pour faire avancer leurs chevaux; c’est-à-dire
-<em>va</em>.</p></div>
-
-<hr />
-
-<p class="center">FIN.</p>
-
-<hr />
-<p class="center">Paris.—Imprimerie de M<sup>e</sup> V<sup>e</sup> Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES ***
-
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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