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-The Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-Title: Les Contes
- ou Les nouvelles récréations et joyeux devis
-
-Author: Bonaventure Des Périers
-
-Contributor: Charles Nodier
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: May 31, 2017 [EBook #54819]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES ***
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-
-Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer
-and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Books
-project.)
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- LES CONTES
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- OU
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- LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
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- ET JOYEUX DEVIS
-
- DE
-
- BONAVENTURE DES PERIERS,
-
- Valet de chambre de la reine de Navarre.
-
- PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ,
- Rue Saint Louis, 46, au Marais.
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-
- LES CONTES
-
- ou
-
- LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
-
- ET JOYEUX DEVIS
-
-
- DE BONAVENTURE DES PERIERS,
- Valet de chambre de la reine de Navarre,
-
- _Avec un choix des anciennes notes_
-
- DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE,
-
- Revues et augmentées
-
- PAR P.-L. JACOB, BIBLIOPHILE;
-
- ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE
-
- PAR CHARLES NODIER,
-
- De l’Académie Française.
-
- [Illustration]
-
- PARIS.
-
- LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN
- Éditeur de la Bibliothèque d’Élite,
- 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
-
- MDCCCXLI
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur Bonaventure des
-Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut dire du charme exquis et du
-mérite supérieur de ces Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque
-éloge qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons
-comme un des trésors les plus purs de notre littérature du seizième
-siècle, et voilà pourquoi nous les réimprimons avec l’espoir de les
-rendre populaires. Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux
-conteur, est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru à former
-la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et Montaigne.
-
-Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, le _Recueil des
-Œuvres de des Periers_ en vers et en prose, trouvées dans ses
-papiers, fut sans doute aussi l’éditeur des Contes, quoique La Croix du
-Maine attribue la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier,
-du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de Bonaventure des Periers.
-Cette première édition est intitulée: _Les nouvelles Recréations et
-joyeux Devis, contenant quatre-vingt-huit contes en prose_, Lyon,
-Robert Granjon, 1558, petit in-4^o, imprimé en caractères dits _de
-civilité_ (on les appelait autrefois _lettre française_).
-
-Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans doute travaillé
-avec Antoine Dumoulin à revoir et à compléter l’ouvrage de leur ami;
-puisque ces contes renferment des interpolations qui ne peuvent avoir
-été glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, ils joignirent
-aux éditions suivantes quatre contes qui paraissent sortis de la même
-main que les premiers, et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés
-évidemment à divers auteurs contemporains. Ce livre, ainsi augmenté,
-a été réimprimé neuf ou dix fois jusqu’en 1735, date de la dernière
-édition. Voilà donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a eu
-les honneurs d’une réimpression!
-
-Ces éditions sont les suivantes: _Lyon_, _J. Roville_, 1561, in-4^o;
-_Paris_, _Galiot du Pré_, 1564 et 1568, petit in-12; _Lyon_, _Benoît
-Rigaud_, 1571, même format; _Paris_, _Nicolas Bonfons_, 1572, in-16;
-_Paris_, _Claude Bruneval_, 1582 ou 1583, in-16; _Paris_, _Didier
-Millot_, 1588, in-12; _Rouen_, 1606, in-12; _Rouen_, _David du
-Petit-Val_, 1615, in-12; _Cologne_, _Gaillard_, 1711, 2 vol in-12
-(cette édition contient les notes de La Monnoye, avec des observations
-du même sur le _Cymbalum mundi_); _Amsterdam_; _Z. Chatelain_
-(_Paris_); 1735, 3 vol. in-12.
-
-C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, car il avait été
-collationné par La Monnoye sur les éditions originales. Mais, comme
-l’édition de 1735 fut faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après
-un exemplaire corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou Prosper
-Marchand, qui semble avoir été l’éditeur anonyme, n’a pas donné au
-texte toute la correction désirable, et y a laissé beaucoup de fautes
-qui accusent une extrême négligence, sinon peu de connaissance de ce
-qu’on nommait alors _notre vieux gaulois_. Cet _éditeur_ a eu raison
-d’abréger çà et là les notes de son savant devancier, en y mêlant les
-siennes.
-
-Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant le style et
-souvent les idées du commentateur; nous y avons incorporé nos propres
-remarques, sans autres prétentions que de faire mieux comprendre
-le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous nous sommes
-attachés particulièrement à rendre le texte intelligible par la
-ponctuation; mais, suivant notre système, nous ne respectons pas
-l’ancienne orthographe, qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture
-et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre ancienne littérature.
-
- PAUL L. JACOB,
-
- Bibliophile.
-
-
-
-
-BONAVENTURE DES PERIERS.
-
-
-Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de
-tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des _génies
-incompris_ de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire
-qu’ils se composent à eux-mêmes dans les _réclames_ hyperboliques de
-leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de
-parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils
-sont trop difficiles à contenter.
-
-La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois
-grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature
-n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue
-de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de
-Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle.
-Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que
-l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des _génies
-incompris_; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile,
-comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue
-excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du
-nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles.
-
-Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second,
-c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira
-point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je
-vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez
-pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont
-pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent
-lui accorder un misérable certificat de vie.
-
-Il s’appeloit BONAVENTURE DES PERIERS, et Bonaventure Des Periers
-n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence
-est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de
-décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne
-l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers
-du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent
-le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais
-cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui
-me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont
-nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice
-aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire
-littéraire.
-
-Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de
-Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon.
-Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions
-positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été
-fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas
-appelé Perez en françois, et _Peresius_ dans son excellent latin, si
-la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et
-le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il
-est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains
-contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme
-le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né
-à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il
-n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du
-Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle
-Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain
-plus difficile à baptiser.
-
-L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est
-d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers,
-et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire
-pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour
-nous, l’appelle _Eutychum_ (Bonaventure) _de Perium_, _Heduum poetam_.
-Il est vrai de dire cependant qu’_Hedua_ s’est dit pour la ville
-d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième
-hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas.
-
-Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est
-qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit
-organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup
-d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux
-plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit
-accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet
-que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le
-premier tome des _Commentarii linguæ latinæ_, et Dolet n’étoit pas
-homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers
-ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations
-sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: _Loisir et liberté_. Il
-n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur
-pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire.
-Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit,
-puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il
-ait attaché son nom.
-
-Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à
-déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est
-que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète
-écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli
-_Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame_, et qu’il n’est pas postérieur
-à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses
-_Œuvres_, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur
-les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique.
-Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers
-se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un
-désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les
-particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage
-oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son
-arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les
-autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en
-arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure
-Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper
-Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier
-son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux
-yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les
-embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup
-de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans
-s’exposer à être téméraire.--_In re parum nota conjectare licet._
-
-Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers
-étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée,
-de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance
-de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à
-laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il
-fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme
-railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont,
-puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice
-patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est
-pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de
-réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent
-partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission
-de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est
-venu trop tard pour créer encore.
-
-Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de
-son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur
-d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers
-un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres
-incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité.
-Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi
-savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les
-plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre
-pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti
-l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans
-se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le
-remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus
-couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses
-veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple
-à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs
-plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les
-rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent
-méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à
-Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une
-amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve
-précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques
-Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur
-des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la
-maussade anagramme du _comte d’Alsinois_. Nous ne parlons ici que des
-personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se
-retrouver dans la suite de notre notice.
-
-Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives
-et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore
-en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les
-personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à
-entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du _luc_ et de
-la _guiterne_, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à
-jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de
-dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent.
-Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et
-des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des
-vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en
-France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées:
-c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et
-tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît
-que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit
-quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand
-on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers
-surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de
-leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être
-Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour
-la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre
-charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.
-
-Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable
-société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. _Les
-chants avoient cessé._ Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à
-Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde
-littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition
-posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse
-à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de
-s’apercevoir, à la dernière strophe de son _Voyage_, que Marguerite
-devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins:
-
- Retirez-vous, petits vers mistes (_mêlés_),
- A seureté, soubz les couleurs
- De celle dont (quand estes tristes)
- L’espoir apaise vos douleurs.
-
-Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable
-voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la
-nature de ses inquiétudes. Le _Cymbalum Mundi_, dont il sera question
-plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi
-avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre
-l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit
-saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans
-quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon
-pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par
-Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il
-d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les
-conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement.
-L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des
-Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.
-
-Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen,
-que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau
-fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la
-vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres
-écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère
-auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien
-plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement
-parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques
-écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il
-avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit
-lui contester _l’Apologie de Marot absent_, imprimée dans le recueil
-des _Disciples et Amis de Marot_, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans
-date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à
-Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur
-qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son
-recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par
-quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès
-lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans
-la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit
-_Bonadventure_ avec une intention sensible de déguisement, et La
-Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer
-à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers,
-l’_impiissimus nebulo_, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs
-amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les
-poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers
-étoit en fuite. Il étoit probablement mort.
-
-C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux
-bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La
-première est _le Valet de Marot contre Sagon_, petit chef-d’œuvre de
-verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers,
-puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de
-le composer; la seconde est _la Prognostication des Prognostications,
-par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay_, boutade pleine de
-sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort
-accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans
-auparavant dans la _Prognostication Pantagrueline_. Cette facétie, qui
-est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur,
-n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du
-Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré
-d’apocryphe. La troisième est la traduction de _l’Andrie_ de Térence et
-du _Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque_, dont on ne
-connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8^o, qui est d’une grande
-rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée
-par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une
-question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de
-l’_Andrie_ a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses
-_Œuvres_, et qui a recueilli le poème des _Quatre Vertus_? Quelque
-circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison,
-auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du
-_Cymbalum Mundi_? Les questions de ce genre se présentent souvent,
-comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers.
-
-Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas
-de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme
-les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année
-féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier
-le _Cymbalum Mundi_, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut
-en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a
-cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de
-ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain,
-c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même,
-qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des
-livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut
-donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite
-avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au
-commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi,
-et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le
-second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La
-Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me
-trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit
-donc où reprendre une de ces éditions originales du _Cymbalum_, si
-Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires
-en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à
-deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de
-l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi
-d’une requête de Jehan Morin, _fac-simile_ fait avec soin, qu’on
-attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant
-vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt
-dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces
-derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est
-attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits.
-
-Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper
-Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont
-l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs,
-et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué
-d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire
-Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage
-ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que
-le reproche d’impiété fait au _Cymbalum Mundi_ n’est fondé sur aucune
-raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne
-savoit pas lire le _Cymbalum Mundi_. Voltaire adopta plus tard la même
-opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas
-lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos
-d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie,
-et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce
-1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient
-jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est
-la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire,
-c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi.
-
-Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être
-physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère
-les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que
-sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers
-étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux
-à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il
-l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire
-quelques pages _welches_, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima
-mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le _Cymbalum_
-inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le
-Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit
-pas facile à amuser. Le _Cymbalum Mundi_ ne seroit en effet qu’une
-imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore
-comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir
-que c’étoit autre chose.
-
-Le _Cymbalum Mundi_ reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec
-la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit
-mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien
-comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et
-que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé
-du _Cymbalum Mundi_ qu’en passant, et à l’occasion de son édition des
-_Contes et nouvelles Récréations_ du même auteur. Une lecture plus
-réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa
-plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable
-que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière,
-s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement
-laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en
-occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque
-raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse.
-Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du _Cymbalum Mundi_
-ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui
-à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les
-artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine
-que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si
-l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il
-est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait
-été employée avant lui, comme le _Pantagruel d’Alcofribas Nasier_,
-masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom
-que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme:
-c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même
-avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant
-Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite,
-n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus
-significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, _Thomas
-Du Clenier_, à son ami _Pierre Tryocan_, c’est-à-dire par Thomas
-l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le
-moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez
-évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance
-de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions
-surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée,
-j’en conviens, mais elle a changé d’objet.
-
-Il est vrai que toutes les éditions portent _Thomas Du Clevier_, et
-non pas _Thomas Du Clenier_, sans en excepter l’édition invisible de
-1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre
-près: mais il est besoin de dire que le _v_ consonne s’écrivoit, en
-1537, comme l’_u_ voyelle, et que la figure de la lettre _u_ et celle
-de la lettre _n_, qui se confondent si facilement dans notre écriture
-cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression
-gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette
-question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait
-que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges
-de l’anagramme.
-
-Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer
-cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens
-de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes
-investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller
-des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait
-comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je
-ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter
-à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi
-Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez
-riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette
-obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que
-l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir
-à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas
-oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement
-processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous.
-C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat
-dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas
-pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement
-cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique,
-qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des
-lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé
-de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains
-dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de
-suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et
-de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.
-
-L’imitation de Lucien est si sensible dans le _Cymbalum Mundi_, qu’il
-n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du
-sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu
-cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à
-l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être
-pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et
-parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le
-_Cymbalum Mundi_!
-
-Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise.
-Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes
-commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le
-livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au
-cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux
-volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler
-quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne
-vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec
-ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de
-la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il
-vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer
-que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent _Byrphanes_ et
-_Curtalius_, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les
-avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court.
-Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse
-d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les
-hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant
-je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs
-aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour
-le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu,
-qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent
-à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée,
-dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré
-qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit
-difficilement de mon esprit.
-
-Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et
-qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher
-immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second
-dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action
-se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est
-pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de
-l’hostellerie du _Charbon blanc_, où il avoit bu un vin exquis;
-c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis
-tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si
-fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné
-au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est
-en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la
-compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués
-autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il
-en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur
-céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a
-mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre,
-où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en
-a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun
-d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici,
-selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de
-ceux qui cherchent la _pierre philosophale_, et c’est en effet le
-sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup
-de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que
-cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de
-tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et
-de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se
-fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx
-estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la
-chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec
-les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des
-alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du _Cymbalum
-Mundi_? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est
-la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette
-allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine
-d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme
-l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes
-opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire?
-Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est
-_Cubercus_ ou Bucerus, c’est _Rhetulus_ ou Lutherus, les deux chefs,
-divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est _Drarig_ ou
-Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci
-est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se
-contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité
-n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse.
-Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée.
-
-Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux.
-Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si
-méchamment remplacé par les _Institutes_ et les _Pandectes_. Jupiter
-vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire
-promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui
-aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon
-serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il
-pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes
-choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car
-il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous
-les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché,
-Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une
-fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare
-ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies
-scènes de _la Tempête_ et du _Songe d’une nuit d’été_, dont la seconde
-a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel.
-Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme,
-et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de _Célia
-vaincue par l’Amour_, et les éloquentes doléances du _Cheval qui parle_.
-
-L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve.
-Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est
-rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent
-la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler.
-Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi
-les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse,
-et, quoique _n’étant que d’un simple chien_, elles méritent toute
-l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue
-la jolie fiction des _Nouvelles reçues des Antipodes_, où la vérité
-menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne
-lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions
-familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en
-poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois
-humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la
-moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un
-grand homme.
-
-Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers
-méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par
-son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne
-justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est
-fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles
-insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits
-sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette
-conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons
-pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut
-seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence
-que celui de la réflexion.
-
-Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son
-ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation
-qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne
-possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est
-un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement
-accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et
-celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce,
-et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une
-multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit
-sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits.
-
-Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est
-la date d’une édition du _Recueil_ de ses œuvres, publiée in-8^o, à
-Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la
-reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu _Recueil
-des œuvres de Des Periers_ est loin de justifier les promesses de son
-titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la
-défense de Marot, ni la traduction de l’_Andrie_, et on comprend à
-merveille qu’il ne peut pas contenir le _Cymbalum Mundi_. Antoine Du
-Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer
-qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il
-a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne
-quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit.
-«D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien
-cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation
-Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les
-conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses
-études en médecine. Le _Recueil des œuvres_ de Bonaventure Des Periers
-se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize
-pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du
-_Lysis_ de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et
-naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en
-prose, intitulée _Des Mal-Contens_, et adressée à Pierre de Bourg,
-Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six
-pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur
-avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est
-déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est
-déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.
-
-La troisième et dernière pièce de prose du _Recueil_ de Des Periers
-n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication.
-Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son
-histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec
-peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit
-expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme
-vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir
-à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les
-vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On
-peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien
-de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède
-quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de
-chambre et sa maîtresse? _Honny soit qui mal y pense._
-
-Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui
-assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près
-de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue
-comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par
-quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est
-évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant
-de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne
-sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit
-ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La
-Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers
-de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent
-dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur
-de leur sujet:
-
- .... Vous donc, jeunes fillettes,
- Cueillez bientôt les roses vermeillettes
- A la rosée, avant que le temps vienne
- Les dessécher: et tandis vous souvienne
- Que cette vie, à la mort exposée,
- Se passe ainsi que roses ou rosée.
-
-Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes,
-qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes
-idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une
-apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir
-de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde
-partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée,
-est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en
-édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le
-prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des
-livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique
-doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont
-les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que
-le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à
-leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable:
-l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets
-du monde ne rapporte pas d’intérêts.
-
-L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre
-chronologique des publications est beaucoup moins connu que les
-précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller
-dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on
-appelle les _Ana_, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver
-quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet
-et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie
-de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique
-des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à
-Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette
-question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la
-rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un
-titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est
-en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance
-à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4^o
-de 112 pages, intitulé: _Discours non plus mélancoliques que divers,
-de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la
-manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes_. Personne
-n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre
-là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les
-_Discours_ se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent
-pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai
-lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le
-fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence
-que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si
-j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité
-nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres
-soucis.
-
-Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant à Montpellier, en
-1544, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques
-de cet admirable écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention
-dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à Paris, en 1556 ou
-1557, prêt à commencer d’assez longs voyages en Italie, en Suisse et
-en Savoie. Il étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire
-de son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux ans auparavant,
-et y préparer la publication des ouvrages inédits de Des Periers, qui
-parurent, en effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite
-lui avoient procuré des relations suivies avec les gens de lettres et
-les libraires d’un grand nombre de villes, mais plus particulièrement
-de Lyon et de Poitiers, où il avoit plus long-temps résidé que
-partout ailleurs. Les _Discours_ dont nous nous occupons maintenant
-furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit à Poitiers, et
-les _Nouvelles Récréations_ à Robert Granjon, qui imprimoit à Lyon.
-Pelletier, disposé à s’expatrier, ne pouvoit se dispenser de rendre
-ce dernier devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même
-assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps d’accomplir
-cette obligation, si la réprobation fatale qui pesoit sur l’auteur du
-_Cymbalum Mundi_ avoit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier
-ait introduit dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes de
-Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle à supposer et facile à
-comprendre. Il est encore moins douteux qu’il ait saisi cette occasion
-de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient
-de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur peu d’étendue.
-Malheureusement pour Pelletier et Denisot, leur part n’est pas
-difficile à retrouver dans les pages si spirituellement pensées et si
-vivement écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne,
-au moins parmi ses contemporains. Quant au bonhomme Élie Vinet, il
-n’a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye
-repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de ces
-_Discours_, où il est traité de l’art de faire les cadrans, avec celui
-d’un livret qu’Élie Vinet a composé sur la même matière. Des Periers,
-comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans les questions les plus
-sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. Le Des
-Periers du _Cymbalum Mundi_ est bien le Des Periers des _Contes_, et
-tous deux sont le Des Periers des _Discours_. Pour retrouver quelque
-chose de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à
-Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre jusqu’à l’auteur inconnu
-du _Moyen de parvenir_, qui n’étoit pas encore né. Il se distingue
-d’ailleurs de l’un et de l’autre par la vigueur adulte de son style
-sans pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit déjà
-des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes
-du second, et qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui
-le caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme
-qui joint assez d’esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir
-lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec
-la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin d’être
-savant pour être quelque chose. C’est, si l’on veut, la fatuité d’un
-homme du monde qui s’est acquis le droit de railler les pédans par des
-études plus fortes que les études des pédans, et qui ne se mêle à leurs
-débats que pour leur en laisser le ridicule. C’est surtout l’instinct
-du conteur aimable qui fait volontiers rentrer l’historiette jusque
-dans ses parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant
-qui fait consister la sagesse à rire de toutes choses. On mettroit
-à l’alambic tous les lourds ouvrages de Nicolas Denisot, de Jacques
-Pelletier et d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de Des
-Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des
-Periers ne peut pas être soutenue.
-
-Les _Discours_ de Des Periers (qu’on me permette de convertir cette
-hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d’écrits que l’on
-connoissoit alors sous le nom de _Diverses Leçons_, et qui aboutirent,
-sans beaucoup varier dans leur forme, au livre le plus éminent de
-notre ancienne littérature, les _Essais_ de Montaigne. La philosophie
-sérieuse a moins de part aux _Discours_ qu’aux _Essais_, ou plutôt
-elle y est déguisée sous une ironie si fine et si railleuse, que bien
-peu d’esprits pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est
-un ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement appliqué aux
-études historiques et littéraires, à la grammaire et à l’archéologie.
-L’érudition ne s’étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi
-aimable que dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne
-est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, si
-mal connue jusque là, y est traitée avec une pénétration exquise; les
-traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans, dont
-l’opinion s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous un
-point de vue moqueur qui en détruit le prestige. Rien ne se rapproche
-autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du
-persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipation
-sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut degré de
-raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours pur, jusque dans son
-affectation badine. J’en citerai pour exemple, et non sans dessein, un
-passage où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient les
-vers de Térence:
-
-«Puisque nostre langage actuel est sans quantité (je diray quelque jour
-ce que j’y en trouve, s’il plaist à Dieu), quand nous venons à parler
-les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits
-langages, que nous n’avons pas naturellement, si nous n’y estudions
-bien à bon escient, et ne l’apprenons de ceux qui ont naturels tels
-langages. Voyla pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en
-parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu’il n’y a plus
-de gens qui parlent naturellement ces langages dont on puisse ouïr la
-vraye prononciation, et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont
-muets, comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers
-latin, je vay voir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des mots
-que je veus mettre en mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne
-cognois que la première syllabe d’_arma_ soit longue et l’autre courte,
-sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque autre ancien d’authorité.
-Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux
-syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant,
-ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature (ne me venez icy
-sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à
-Romme, hommes, femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient le
-langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient
-_arma_, la première syllabe longue, et la seconde courte: et Virgile,
-incontinant qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice,
-et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque.
-Que si quelqu’un doute de ce que je dy, qu’il ailhe lire le troisième
-livre de l’Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce
-grand _Domine_, _alias_, grand _magister_ de nostre pays, qui a voulu
-adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui son ramage
-à Romme, devant les poissonnières qui vendoient les bonnes huistres
-à Lucule, elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif,
-quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, que je suis tout
-estonné de la mervelheuse audace d’un Espagnol, d’un Gaulois, de
-quelques Alemans et Italiens, qui en nostre temps ont osé entreprendre
-de corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, qui ne
-sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en
-ce latin, osés-vous mettre là la main? J’entends bien que les anciens
-escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à
-mervelhes qu’il fus rabilhé: mais qui est celui-là qui aujourdui le
-pourroit faire, et _laudabimus eum_? Lessés cela, quenalhe, et vous
-allés dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: et s’il y
-a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en
-tels livres que voudrés, mais n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce
-langage coulant et commun de Romme ne passoit point des syllabes, que
-les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils
-se portoient? et au contraire, si n’estendoit point quelquefois les
-courtes? Davantage ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de
-Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation
-des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant
-plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite pour faire rire
-les assistans? Je pren le cas que le comique faisant parler yvroigne
-qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une folete
-chamberiere d’estrange païs, un vielhard tout blanc, tremblant, aie
-tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps aus
-vers, de sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque,
-ou un trochæe en un iambique, tu me viendras incontinant faire là du
-corrigeart, et gaster ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire.»
-
-L’Espagnol dont il est question dans cette piquante et judicieuse
-diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit
-publiquement à Lyon, pendant les deux dernières années de la vie de
-Des Periers, le _Terentius pristino splendori restitutus_, publié peu
-de temps après, et cette circonstance a toute la précision d’une date.
-Plusieurs autres passages des _Discours_ marquent, en effet, qu’ils
-furent composés à Lyon, et vers la même époque. Mais ce qui les donne
-incontestablement à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il n’y
-avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore qui écrivît dans
-ce goût. La singulière dissertation sur _la manière d’entoucher les
-lucs et guiternes_, si bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et
-de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art,
-qui étoit un des divertissemens favoris de Des Periers, avoit contribué
-à ses succès. C’étoit donc à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire.
-Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté
-libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers lui-même?
-Les savans artistes qui s’occupent des vicissitudes et des progrès
-de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Des Periers a
-contribué, comme je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce
-n’est pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, c’est
-qu’il a contribué au perfectionnement de la langue, et qu’il est
-fâcheux qu’une édition complète et bien soignée de ses _Œuvres_
-ait manqué jusqu’ici à notre bibliothèque classique. On y viendra,
-peut-être, quand la littérature du siècle, fatiguée de produire pour
-le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En
-attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses, les romans
-intimes et les feuilletons.
-
-Les _Nouvelles Récréations et Joyeux Devis_ de Des Periers, le dernier
-de ses ouvrages posthumes, dans l’ordre de publication, parurent à
-Lyon en 1558, petit in-4^o, au même instant où paroissoit à Paris, par
-une remarquable coïncidence, l’_Histoire des Amants fortunez_, mise au
-jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. C’est ici la première édition
-des _Nouvelles_ de Marguerite de Valois, mais fort différente de la
-seconde, publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et
-par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte,
-et par une circonstance bien plus digne encore de considération:
-c’est que, suivant les expressions de Gruget, «le nom de Marguerite
-y est obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement,
-et le lecteur sera probablement de mon avis, s’il se rappelle les
-circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages
-furent composés.
-
-J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis long-temps
-un des divertissemens habituels des soirées de la haute société
-françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout
-le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit
-certainement contribué comme les autres, dans le cercle brillant
-qu’elle dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les
-compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une
-cour indulgente, ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée;
-les autres se conservoient, au contraire, avec soin, et devenoient
-peu à peu les matériaux d’un livre qui n’avoit plus besoin que d’être
-revu par un secrétaire intelligent. L’ajustement de ce travail à un
-cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort
-de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi
-que l’_Heptaméron_ ne s’est pas formé autrement. Qu’est-ce donc que
-l’_Heptaméron_, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez
-la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire
-par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure Des Periers
-lui-même, qu’il est si facile d’y reconnoître? Marguerite n’y est
-pas méconnoissable non plus, car elle avoit son style à elle, comme
-tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les génies
-les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs
-paroles. Le style de Marguerite n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut
-de beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à
-la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, lourd et mystique.
-Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique,
-pittoresque et original de Des Periers, qui ne peut se confondre avec
-aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun
-autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux de l’_Heptaméron_
-qui portent ce caractère sont donc l’ouvrage de Des Periers, et la
-propriété ne lui en seroit pas plus assurée s’il les avoit signés un
-à un, au lieu d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale
-maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de la portée d’esprit
-de La Monnoye n’ait pas constaté cette différence ou consacré cette
-restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d’une
-édition ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive
-des autres écrits de Des Periers saura bien le retrouver dans celui-ci.
-Il n’y a pas moyen de s’y tromper.
-
-La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons
-dans le monde littéraire, comme dans tout le reste du monde social,
-ne permettoit pas aux amis de Des Periers de publier les _Contes_
-que l’_Heptaméron_ n’avoit pas recueillis, tant que l’_Heptaméron_
-n’avoit pas paru. L’hommage de la collection entière étoit bien dû à
-Marguerite, puisque ses principaux auteurs étoient ses _domestiques_ ou
-ses amis, titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain point,
-dans le sens comme dans l’étymologie, mais dont notre aristocratie
-bourgeoise n’a pas compris les rapports. Il falloit donc que les
-éditeurs de Marguerite et les éditeurs de Des Periers s’entendissent
-avant tout sur la composition de leur recueil respectif; et c’est
-apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer à Paris avec
-Boaistuau, quand Denisot fut mort; les contes qui furent écartés ou
-repoussés, quelquesuns pour leur brièveté, quelques autres pour
-leur licence, un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient s’assortir
-au caractère convenu de l’interlocuteur, et le plus grand nombre,
-peut-être, parce qu’ils avoient perdu le piquant de l’anecdote et
-le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux _Nouvelles Récréations
-et Joyeux Devis_, où ils ne figurent pas mal. Quant aux droits de
-l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris assez de part à cette
-œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès,
-n’hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure
-Des Periers, qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons que
-par des inductions dont je vais m’occuper tout de suite que Pelletier
-et Denisot ont quelque chose à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le
-véritable siècle d’or de la probité littéraire, et nos associations
-fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable.
-Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans le code sacré de la
-république des lettres, des mesures préventives contre le vol.
-
-Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette
-coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable.
-Plus j’ai relu les _Contes_ de Des Periers, plus j’y ai trouvé de
-simultanéité dans la forme, dans les tours, dans le mouvement du
-style. Quoiqu’il y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme
-dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde pas
-sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier et à Denisot, qui
-n’ont jamais eu le bonheur de ressembler à Des Periers, si ce n’est
-dans les écrits de Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je
-conviens très-volontiers cependant que Des Periers, mort avant 1544,
-et selon moi en 1539, n’a pas pu parler de la mort du président Lizet,
-décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du
-Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle XXIX). Il en est de
-même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant
-moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous
-deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces phrases: _naguères décédé,
-décédé évesque du Mans_, etc., ne sont autre chose que des incises
-qu’un éditeur soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en
-certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit
-même pas étonnant que les noms propres auxquels Des Periers aime à
-rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms
-plus récens, plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on appelle
-aujourd’hui un intérêt piquant d’_actualité_ aux jolis récits du
-conteur. L’auteur même qui publieroit son ouvrage après l’avoir gardé
-vingt ans en portefeuille, ne négligeroit pas ce moyen facile de le
-rajeunir, et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers s’en soit
-avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue au libraire. Laissons
-donc à Denisot et à Pelletier, puisqu’on en est convenu, l’honneur
-d’une collaboration modeste dans les ouvrages de leur maître, mais
-gardons-nous bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier
-et Denisot avoient pu s’élever quelque part à la hauteur du talent de
-Des Periers, ils n’auroient pas caché cette brillante faculté dans
-les _Contes_ et dans les _Discours_ de Des Periers, eux qui ont vécu
-assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait
-malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il
-n’y a qu’un Rabelais, qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers
-dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y en a mille.
-
-Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que l’on voulût bien
-en conclure quelque chose, c’est que Des Periers est le véritable
-et presque le seul auteur de l’_Heptaméron_, comme des _Nouvelles
-Récréations_. Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute
-pas, et que je partage complètement l’opinion de Boaistuau, qui n’a
-pas eu d’autre motif pour _obmettre_ et _céler_ le nom de la reine
-de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît
-qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin de penser qu’il
-faut effacer le nom de Marguerite du titre de l’_Heptaméron_ pour
-rendre à Des Periers ce délicieux ouvrage. L’_Heptaméron_ appartient
-à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle
-il fut écrit. Il lui appartient _par droit de suzeraineté_, comme les
-_Cent Nouvelles_ appartiennent à Louis XI, qui n’en a probablement
-pas composé une seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle
-autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux
-en les couvrant d’une faveur intelligente, mérite bien ses droits
-d’auteur dans les chefs-d’œuvre de son siècle. Je comprendrois à
-merveille qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde
-fût mise au jour sous ce titre singulier: _Œuvres de Molière et
-de Louis XIV_, car cela seroit juste et vrai. Cette grande et utile
-influence des rois sur la civilisation des sociétés par les lettres est
-d’ailleurs fort passée de mode, et il ne faut pas décourager ceux qui
-seroient tentés de la remettre en honneur.
-
-Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi Des Periers
-n’est-il pas plus connu? Pourquoi s’est-il passé trois siècles entre le
-jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi
-ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si vulgaire et
-si sottement prodigué d’une édition complète? Les Italiens ont par
-douzaine des _quinquecentistes_ illustres, et ils les réimpriment tous
-les mois. Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit guère,
-Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne et Montaigne, et il en est
-deux dont personne n’a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une
-collection bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des Periers, il
-faut la patience d’un bouquiniste et la fortune d’un agent de change.
-Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des
-éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla l’art confus,
-et qui surchargent aujourd’hui de leurs somptueuses réimpressions
-les brillantes tablettes de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des
-Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, manque-t-il
-à toutes les bibliothèques? Pourquoi en est-il de même de ces beaux
-livres françois d’Henri Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si
-ses presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux valu que les
-nôtres? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies avec soin,
-et je les soumettrai hardiment à la librairie lettrée... quand elle
-nous sera revenue.
-
- CHARLES NODIER.
-
-
-
-
- LES CONTES
-
- OU
-
- LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
-
- ET JOYEUX DEVIS
-
- DE
-
- BONAVENTURE DES PERIERS,
-
- VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE.
-
-
-
-
- LES
-
- CONTES ET JOYEUX DEVIS
-
- DE
-
- BONAVENTURE DES PERIERS[1].
-
-
-
-
-SONNET.
-
-
- Hommes pensifs, je ne vous donne à lire
- Ces miens devis, si vous ne contraignez
- Le fier maintien de vos fronts rechignés:
- Ici n’y a seulement que pour rire.
-
- Laissez à part votre chagrin, votre ire,
- Et vos discours de trop loin desseignés[2]:
- Une autre fois vous serez enseignés.
- Je me suis bien contraint pour les écrire.
-
- J’ai oublié mes tristes passions;
- J’ai intermis[3] mes occupations.
- Donnons, donnons quelque lieu à Folie:
-
- Que maugré nous ne nous vienne saisir,
- Et en un jour plein de mélancolie,
- Mêlons au moins une heure de plaisir.
-
-
-
-
-AU LECTEUR[4].
-
-
-Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souvente
-fois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire
-naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate
-oubliance les œuvres exquises d’iceux: desquelles si la connoissance
-nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes
-lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes,
-nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous ose bien persuader,
-ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel
-demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui
-n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu BONAVENTURE
-DES PERIERS, excellent orateur et poète, rester frustrée du los[5]
-qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur
-importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît
-ses autres labeurs être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux
-pourra abbayer[6] à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non.
-Davantage[7], le front tétrique[8] ici trouvera de quoi dérider sa
-sérénité, et rire une bonne fois: tant est gentille la grâce de notre
-auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y
-pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis.
-Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils
-sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin
-n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant de ce discours comme
-d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre
-de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces
-jours tant calomnieux[9] et troublés. Votre office sera, débonnaire
-lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de
-notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en
-si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et
-sérieuses. Adieu.
-
- De Lyon, ce 25 de janvier 1558.
-
-
-
-
-NOUVELLE I.
-
-EN FORME DE PRÉAMBULE.
-
-
-Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10],
-afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément,
-et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche,
-et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour
-vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi
-vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je
-me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car
-c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais
-pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir,
-qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil
-enseignement pour la vie, c’est _bene vivere et lætari_. L’un vous
-baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux;
-l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre;
-l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez
-beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et
-se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous
-tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un
-ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il
-pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose
-qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je,
-si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y.
-Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne
-vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner
-mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai
-bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas
-pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements,
-ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez,
-du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce
-n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne
-ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez
-sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille?
-Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de
-sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine
-de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y
-faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez.
-Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il
-y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix
-et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point
-demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder
-quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des
-difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne
-fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut
-fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut
-Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à
-Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez
-pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes,
-aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les
-laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y
-prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point
-si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès,
-pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous
-conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu
-qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point
-allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise,
-ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner,
-c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre
-les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les
-aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à
-chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages
-de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par
-deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant
-qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le
-safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la
-moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou
-sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout;
-bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me
-veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises,
-et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le
-veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a
-rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez;
-autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et
-damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure,
-il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et
-qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur
-conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères,
-ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop
-appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons,
-et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et
-cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous
-tromperont, ils vous feront lire un _quid pro quod_[25] Voulez-vous me
-croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les
-lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on
-vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles
-orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles
-diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que,
-devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu
-qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se
-réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que
-vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes,
-ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je
-vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi
-sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire.
-Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande
-sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus
-celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une
-antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit
-si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que
-tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se
-fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long
-du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand
-on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit
-tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient,
-dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit
-mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction,
-il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le
-prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il,
-au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez
-point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va?
-dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois
-bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le
-jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien,
-disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.»
-Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité?
-certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes!
-
-
-
-
-NOUVELLE II.
-
- Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite[31].
-
-
-Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un clou contre
-un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et ne disoit mot; car
-il n’avoit point d’autre appréhension[32], sinon qu’il pensoit être
-confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour,
-qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent
-dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et
-qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot là l’a
-mis[33].» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» Caillette répondoit
-bien en son idiotisme: «Oui, oui, ç’ont été les pages.—Saurois-tu
-connoître lequel ç’a été?—Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui
-ç’a été.» L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces
-gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur
-demandant à tous l’un après l’autre: «Venez çà! a-ce été vous?» Et mon
-page de nier, hardi comme un saint Pierre[34]. «Nenni, monsieur, ce
-n’a pas été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi aussi.» Mais allez
-faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette étoit là
-devant, qui disoit en cailletois[35]: «Ce n’a pas été moi aussi.» Et
-voyant qu’ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point
-été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» Et à
-mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer les faisoit passer à côté,
-tant qu’il n’en resta plus qu’un; lequel n’avoit garde de dire oui,
-après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il
-dit comme les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette
-étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, se ç’avoit
-été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on parlât de son oreille:
-de sorte que, quand il vit qu’il n’y avoit plus que lui, il va dire:
-«Je n’y étois pas aussi.» Et s’en va remettre avec les pages, pour se
-faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A
-l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se
-faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire: «Vois-les ci
-venir[36],» qui étoit le plus fier du monde d’être monté sur un beau
-cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes.
-Il piquoit, il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître avec
-lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois pas besogne faite!
-Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce
-maître lui disoit: «Vous n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!...
-Arrêterez-vous?» Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois
-son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; mais le cheval
-se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet le piquoit à grands
-coups d’éperon: il lui haussoit la bride, il la lui secouoit; et
-cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez pas! disoit son maître.—Par
-le sang-Dieu! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce
-méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas
-demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a envie de s’ébattre,
-quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seroient
-heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas
-connoître qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde.
-Il y avoit un autre fol, nommé Polite[37], qui étoit à un abbé de
-Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l’heure[38],
-M. l’abbé avoit une belle garse toute vive couchée auprès de lui,
-et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls
-par les pieds du lit; là il trouve premièrement un pied de créature
-humaine: il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce pied?—Il est à
-moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est encore à moi.» Et ainsi qu’il
-prenoit ces pieds, il les mettoit à part, et les tenoit d’une main; et
-de l’autre main, il en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui
-est-il?—A moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, va,
-tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à moi.—A tous les diables
-soit le moine! dit Polite; il a quatre pieds comme un cheval.» Et bien
-pour cela, encore n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet
-et Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt et
-quatre font le tout[39]. Or çà, les fols ont fait l’entrée. Mais quels
-fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à
-m’écouter; et cettui-là, le troisième; et l’autre, le quatrième. Oh!
-qu’il y en a! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons
-chercher les sages; éclairez près, je n’y vois goutte[40].
-
-
-
-
-NOUVELLE III.
-
- Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara
- les chanoines à leurs potages.
-
-
-En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui
-servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et
-qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien
-venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à
-souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit
-qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit
-cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur,
-vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans;
-il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le
-vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous
-autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un
-des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun
-d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit
-chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te
-récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.»
-Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit
-toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une
-voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu
-auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y
-avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et
-pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et
-qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils
-avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère;
-mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces
-belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps
-se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il
-faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs
-tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en
-chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux,
-selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou
-à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient
-rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant
-qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps,
-son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il
-se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce
-faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis
-qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir
-plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de
-plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en
-vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils
-lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa
-maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit
-à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois
-à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit,
-mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles
-paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal
-soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur
-cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce
-basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du
-dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux
-varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me
-fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien
-envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient,
-il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit
-expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus
-pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre
-leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite.
-Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un
-chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf
-poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre
-bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent
-pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage
-vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre,
-qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit
-toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne
-se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et
-nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres?
-non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!»
-à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors
-ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder.
-«Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites
-tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que
-ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que
-je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait
-accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger
-chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs,
-dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils
-empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien
-couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais,
-dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu
-pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est
-bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne
-fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part
-soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et
-vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand
-vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.»
-Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils,
-c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais
-cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux
-qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait
-accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents.
-Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils
-firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses
-requêtes et importunités du temps passé.
-
-
-
-
-NOUVELLE IV.
-
- Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.
-
-
-Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement
-bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus
-fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie:
-il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux
-dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les
-plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels
-le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en
-public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de
-bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean
-ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit
-toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints
-d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien;
-l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église,
-auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les
-folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et
-qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en
-étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que
-ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent
-contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui
-remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement
-supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le
-voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne
-s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu
-un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été
-pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais
-n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point
-mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit
-réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait,
-envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que
-ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne
-fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter
-une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de
-temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien
-j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te
-trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un
-homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te
-ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si
-mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il
-ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si
-bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je
-suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse,
-ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna
-du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire
-comme l’éveque du _Courtisan_[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit
-engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine
-réponse qu’il lui fit: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce
-alia quinque superlucratus sum._ (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard
-a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55]
-en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on
-ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes
-qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est
-un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il
-ne l’étoit point.
-
-
-
-
-NOUVELLE V.
-
- Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon
- mot à leurs maris la première nuit de leurs noces.
-
-
-Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne
-maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois
-filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite
-eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées
-sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en
-bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de
-recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire
-étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et
-d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin
-du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser
-avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas
-de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république.
-Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres;
-qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se
-laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le
-cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose
-de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour
-toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée
-et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent
-gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à
-jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel
-jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent.
-Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le
-ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen
-de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère,
-lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt
-abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur
-est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun
-de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût.
-Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face;
-mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de
-cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à
-cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand
-elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée
-à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur
-de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement
-d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds
-sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce
-pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit;
-peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa
-sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut
-qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père
-le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui
-croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint
-à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en
-faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te
-portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La
-fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père
-print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne
-aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant
-qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit
-fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais
-il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler
-à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison
-étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire
-prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût
-bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que
-l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre
-encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et
-puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie
-pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée.
-Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu
-à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère,
-à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce
-qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit
-bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit
-audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi,
-lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut
-audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit
-en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez
-tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre
-tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y
-avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de
-passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint
-homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce
-que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement
-avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles
-en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est,
-qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois
-frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour
-venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des
-trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons,
-toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire
-de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté,
-comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en
-la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance
-chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes
-et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages
-furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et
-leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le
-père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire
-ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois,
-et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de
-ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais
-n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une
-bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes
-trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je
-vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne
-chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de
-quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit
-aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux,
-n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant,
-que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore
-fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par
-faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure
-que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps
-passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je
-vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la
-première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents
-écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre
-cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles
-aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot
-elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents
-écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant
-que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à
-dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font
-grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les
-trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui
-de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et
-partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas:
-qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il,
-les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant:
-«Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant,
-trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange
-est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de
-la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas
-le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne
-vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain
-elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui
-lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. _Quæritur_[71] à laquelle
-des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez,
-et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles
-devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en
-avoir chacune deux cents, _propter mille rationes, quarum ego dicam
-tantum unam, brevitatis causa_; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont
-je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient
-de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait.
-_Ergo in tantum consequentia est, in barbara_[73], ou ailleurs. Mais
-cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de
-celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe?
-Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et
-ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et
-de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous
-fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être
-cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs,
-mille avantages à cause d’elle. _Pantagruel_[74] le dit bien. Mais je
-ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en
-laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire.
-
-
-
-
-NOUVELLE VI.
-
- Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une
- remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.
-
-
-Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au
-vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il
-étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif
-à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les
-nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute.
-Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées
-de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé,
-peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour,
-il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant
-toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les
-plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de
-grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes
-nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit
-à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le
-roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère,
-en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et
-de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été
-assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print
-envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune
-et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et
-moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé,
-et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement
-qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle
-eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle
-sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien
-qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de
-visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès
-des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs
-ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel
-elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul,
-en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils
-se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres,
-entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune
-femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour
-entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en
-avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience,
-songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie
-qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si
-jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en
-tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un
-desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la
-rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser
-qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses
-parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit
-semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit,
-c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il
-y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il
-fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de
-sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en
-demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût
-garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur;
-autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir,
-qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de
-bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit
-à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui
-le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne
-sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit
-estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen,
-lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta
-une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux
-en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une
-issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un
-huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il
-fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une
-galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté,
-il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux
-parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour
-celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent
-dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire
-ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez
-combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai
-eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit
-marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois,
-quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au
-bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu
-depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels
-m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens,
-qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir:
-chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse
-aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut
-mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en
-avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils
-pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait
-faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille,
-pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous
-en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et
-leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus
-commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne
-vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire
-secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre
-moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et
-en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son
-fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son
-mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que,
-dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses
-plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien
-et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le
-personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et
-des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose
-de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui
-donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de
-moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer
-d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son
-nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé;
-car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant
-bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre
-ne vaut rien sans clerc[82].
-
-
-
-
-NOUVELLE VII.
-
- Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au
- saint-père; et comme il s’en aida.
-
-
-Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde,
-après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il
-ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire
-que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que
-beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers,
-lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel,
-après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta,
-et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il
-allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son
-évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler
-les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant
-d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit
-incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que,
-quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape,
-il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien
-il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme
-trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule
-sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son
-conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape,
-quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin;
-que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car,
-pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86],
-de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt
-apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je
-t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras
-dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.»
-Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois
-mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le
-pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_.
-Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où
-êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi
-sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans
-aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en
-reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou
-vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en
-la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le
-chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve,
-Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il
-les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le
-beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà
-bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas
-demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son
-mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit
-aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût
-possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien
-montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme
-ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une
-église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il
-entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve,
-Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et
-Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu
-de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un
-clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et
-poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise
-d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut
-noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux
-papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel
-il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement:
-_Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater
-Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et
-lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en
-disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le
-pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de
-sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui
-demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout
-de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât.
-A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son
-cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna
-bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa
-provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas
-la manière d’en user.
-
-
-
-
-NOUVELLE VIII.
-
- De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à
- une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.
-
-
-Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de
-bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel
-par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme
-un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux,
-simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un
-peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et
-si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le
-potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda
-lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle
-seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage
-respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit.
-Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa
-fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La
-marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant
-le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle
-vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une
-libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit
-pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à
-l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y
-accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant,
-et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne
-heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de
-ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le
-bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se
-cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie
-que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96].
-Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier,
-s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte
-de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire
-ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus
-grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie
-qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte
-droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien
-venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et
-de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement,
-survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante!
-je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te
-robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à
-tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace
-s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout
-ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne
-bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme,
-subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en
-votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres
-et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous
-n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre
-pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire
-une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne
-vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en
-faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son
-lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu
-pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure,
-pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère,
-et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.»
-Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers
-son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette
-bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace,
-lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et
-en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement
-énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles
-de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les
-draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte
-après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs
-qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du
-reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire
-Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement
-échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui
-avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit
-de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma
-paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que
-de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son
-maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin,
-lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies
-nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_.
-Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les
-eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir
-votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.»
-
-
-
-
-NOUVELLE IX.
-
- Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent
- promptement.
-
-
-Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, et que ses
-facéties tiennent lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de
-lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la
-cour de son roi: et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer
-argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu
-d’autres que lui se fussent avisés[104]. «L’un, dit-il, sire, est de
-faire votre office alternatif, comme vous en avez fait beaucoup en
-votre royaume: ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d’or,
-et plus.» Je vous laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y
-assistoient rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol
-en sa haute game[105], lui demandèrent: «Eh bien! maître fol, est-ce
-tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?—Non, non,
-répond le fol se présentant au roi; j’en sais bien un autre aussi bon
-et meilleur: c’est de commander, par un édit, que tous les lits des
-moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les
-deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le roi lui
-demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres moines quand on leur
-auroit ôté tous leurs lits?—Avec nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi,
-il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon
-eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit bien une
-demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, disoit ce fol, qu’à cette
-fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en
-beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des
-religieuses.»
-
-
-
-
-NOUVELLE X.
-
- Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en
- servir, et de son clerc qui la lui essaya.
-
-
-Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant pas encore passé
-quarante ans, et avoit toujours été assez bon compagnon, dont il lui
-tenoit toujours, tellement qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre,
-et lui fâchoit d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de
-bonne emploite[106]. Toutefois, et nonobstant, il prenoit patience, et
-trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il pouvoit, faisant œuvre de
-charité, c’est à savoir: aimant la femme de son voisin comme la sienne;
-tantôt revisitant les procès de quelques femmes veuves et autres qui
-venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en
-trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. Mais quand
-il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit
-fâcheux; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d’aguetter[107]
-ses commodités, comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer
-chez ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé.
-Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. Parquoi il se
-délibéra d’en trouver une pour son ordinaire. Et lui souvint qu’à
-Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de
-l’âge de seize à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une
-pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse
-étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle fût assez belle
-de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant
-ouï autrefois un proverbe qui dit: _Sage ami, et sotte amie_. Car
-d’une amie trop fine, vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue
-toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups
-quelque argent de sous l’aile[108]: ou elle veut être trop brave, ou
-elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court,
-mon procureur, un beau temps de vendanges, alla à Arcueil et demanda
-cette jeune garse à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en
-avoit point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit bien,
-et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, qui
-entendit bien que vouloient dire ces paroles, n’en fit pas pourtant
-grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille,
-contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche
-prochain; ce qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle
-fut toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore
-vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui parloit encore de
-rien; mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un
-peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements,
-afin qu’elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc
-en sa maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car,
-au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner en la
-ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, il commence à se
-faire avec elle, lui demandant d’ond elle étoit, et lequel il faisoit
-meilleur aux champs ou à la ville: «M’amie, dit-il, ne vous souciez de
-rien; vous ne pouviez pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez
-pas grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec lui. Or
-çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore dit pourquoi il
-vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais ma mère m’a bien dit que je le
-servisse bien, et que je retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je
-n’y perdrois rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit
-vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit tout ce
-que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M’amie,
-quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit
-laisser faire au clerc tout ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est
-tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de
-son maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement,
-les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni leur maître ne
-leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit au village.» Et
-le clerc le disoit de tel escient, que la pauvre garse n’eût osé
-faillir à le croire, quand elle oyoit parler d’apprendre à bien servir
-son maître. Et répondit au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une
-contenance toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» disoit-elle.
-Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que son cas ne se portoit
-pas mal, vous commença à jouer avec elle; il la manie, il la baise.
-Elle disoit bien: «Oh! ma mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon
-clerc la vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit
-folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous
-renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: qu’il étoit
-aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les
-heures que le clerc trouvoit sa commodité. Ce pendant que le procureur
-attendoit que la garse fût déniaisée, son clerc prenoit cette charge
-sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait
-accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en
-meilleur point[109], tant à cause du bon traitement que parce que les
-belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison qu’elle faisoit
-fourbir son bas), eut envie d’essayer s’elle se voudroit ranger au
-montoir[110]; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque
-sac; lequel, d’aventure, venoit d’avec Gillette de dérober un coup en
-passant. Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer avec
-elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la cotte. Elle lui rioit
-bien, car elle avoit déjà apprins qu’il n’y avoit pas de quoi pleurer;
-mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui
-lui tenoit encore, principalement devant son maître. Le procureur la
-serre contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre
-sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de fort près,
-la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: «Oh! monsieur, je
-vous remercie, nous en venons tout maintenant, le clerc et moi.» Le
-procureur, qui avoit la brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans
-le noir[111]; mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit
-commencé de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc eut
-son congé pour le moins.
-
-
-
-
-NOUVELLE XI.
-
- De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son
- voisin[112].
-
-
-Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu
-que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement.
-Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que
-les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux
-dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement
-belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113];
-mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui
-fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte
-seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui
-prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents
-qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien
-voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine,
-comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit
-de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme
-elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle
-se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit
-pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes
-ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny
-m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier
-enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement
-en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi,
-que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que
-votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore
-quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu
-beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont
-été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de
-leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère
-sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est
-allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus
-tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura
-qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront
-qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux
-femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.»
-La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon
-Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en
-est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit
-le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour
-de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne
-ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ
-les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous
-fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la
-bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit
-brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit
-beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion,
-elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta
-gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna
-assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit:
-«Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116],
-ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en
-ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari
-a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut
-bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une
-chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée
-cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en
-folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous
-m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez
-allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les
-enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle:
-demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt
-qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est
-la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il
-ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari
-ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci?
-dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous!
-dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il
-vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil
-il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à
-l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent
-coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans,
-qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose
-qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il
-dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant
-tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait;
-car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser
-pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la
-charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses
-enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE XII.
-
- De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme
- étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le
- procureur se vengea de Fouquet.
-
-
-Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre
-lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville
-même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre
-le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à
-dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque
-chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs,
-Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit
-qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour
-connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles
-demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux,
-qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son
-procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi,
-lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit
-voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou
-achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il
-n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du
-temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui,
-tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son
-maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois
-bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand
-respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour,
-vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A
-l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte,
-et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper.
-Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en
-allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient,
-disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître
-en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que
-dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et
-bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit
-le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans
-moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.»
-Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux
-qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur,
-dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il
-faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien!
-dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon
-homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous
-que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et
-est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut;
-autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir
-s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne
-parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où
-étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si
-haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus
-haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent
-en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent
-été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé
-de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner
-ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit
-allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre;
-et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte.
-Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu
-soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici,
-il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu
-merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami,
-êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.»
-Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il
-avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien
-incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva
-bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la
-ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui
-n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des
-fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez
-bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant
-bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui
-demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt;
-et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet
-pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer
-au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de
-deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi
-rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et
-puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu
-de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère,
-je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est
-tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il
-en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils
-font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller
-au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce
-pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût
-bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé,
-on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre
-et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet,
-j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette
-heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa
-mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne
-fait pas bon se jouer à son maître.
-
-
-
-
-NOUVELLE XIII.
-
- D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit
- en quelle jambe c’étoit.
-
-
-Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux
-écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le
-rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels
-quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un
-petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide!
-ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent
-force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou
-quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier,
-pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté,
-l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre
-ses hauts cris, il dit à son _famulus_, qui avoit nom Corneille: «Viens
-çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et
-qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que
-ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces
-nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent
-voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent
-étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux
-d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements,
-en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort,
-qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent
-découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne
-trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de
-blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon
-ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main,
-il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où
-est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh!
-ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande
-où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit:
-«Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit
-rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là
-où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut
-donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien
-que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais
-elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend
-rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve
-rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf
-m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand
-le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la
-muraille?—Oui, _domine_, ce disoit le _famulus_.—C’est donc en cette
-jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis
-que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit
-malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger,
-et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier
-appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez
-avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.»
-
-
-
-
-NOUVELLE XIV.
-
- Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une
- potée de lait au marché[132].
-
-
-Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se
-promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de
-nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout
-leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit
-plus proprement dire _art qui mine_ ou _art qui n’est mie_[134]. Et
-ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une
-potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit
-deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine
-d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de
-poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner;
-ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus,
-dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient
-grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt
-sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient
-douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau
-poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et
-feroit _hin_. Et en disant _hin_, la bonne femme, de l’aise qu’elle en
-avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain;
-et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et
-voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et
-son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont
-bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné,
-congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un
-alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.
-
-
-
-
-NOUVELLE XV.
-
- Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi
- les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.
-
-
-La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout
-de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137]
-la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un
-livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les
-philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent
-point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne
-et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle
-a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les
-peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter,
-emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux
-mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa
-fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette
-pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse
-propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme
-nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de
-les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre,
-de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le
-circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque
-demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à
-peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi
-grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit
-faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et
-quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large
-pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put.
-Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette
-sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits,
-commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir
-les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines,
-caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous,
-tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour
-faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en
-la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve,
-laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent
-contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret,
-et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent
-qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le
-fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les
-diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à
-ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le
-monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143],
-et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et
-que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait,
-soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais,
-drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois,
-gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh!
-qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit
-toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient
-point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers,
-étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un
-paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse
-fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que
-les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en
-réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une
-ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu
-où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y
-faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte
-de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit
-en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que
-ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire
-cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et,
-pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles;
-tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint
-tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel
-l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en
-fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y
-eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh
-Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors
-envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés
-contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est
-la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible
-et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait
-l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son
-malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve
-et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de
-ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle
-étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la
-connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce
-qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il
-y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y
-en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï
-parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient
-été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils
-eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient
-réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de
-la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ
-cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables
-étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les
-tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été
-fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de
-coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent
-une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si
-messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris
-ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous
-ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au
-pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que,
-par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir
-les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de
-quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils
-étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où
-ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur
-de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps
-jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles.
-Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens
-dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y
-étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes
-s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur
-avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle
-il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire;
-tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même
-que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant
-enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais
-tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première
-chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes,
-et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer,
-d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils
-purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si
-obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent,
-et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas
-la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour
-empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand
-il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que
-telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un
-diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière
-précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre
-philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire;
-non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent
-pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes
-qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi
-vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce
-don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette
-grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne
-aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes,
-qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser,
-exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces
-méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes
-choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous
-les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent
-mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et
-eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157],
-et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une
-mauvaise femme qu’elle a la tête au diable.
-
-
-
-
-NOUVELLE XVI.
-
- De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit
- le truchement.
-
-
-Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la ville du Mans y
-avoit un avocat qui s’appeloit La Roche Thomas, l’un des plus renommés
-de la ville, combien que de ce temps-là y en eût un bon nombre de
-savants, tellement qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de
-l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit homme joyeux, et
-accordoit bien les récréations avec les choses sérieuses. Il faisoit
-bonne chère en sa maison; et quand il étoit en ses bonnes (qui étoit
-bien souvent), il latinisoit le françois, et francisoit le latin; et
-s’y plaisoit tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa
-chambrière aussi, laquelle il appeloit _pedissèque_[158]. Et quand elle
-n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas lui faire
-interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui disoit: «Grosse pécore
-arcadique, n’entends-tu point mon idiome?» De ces mots, la pauvre
-chambrière étoit étonnée des quatre pieds[159], car elle pensoit que
-ce fût la plus grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit
-quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent levées du
-juc[160]. Mais elle trouva façon d’y remédier; car elle s’accointa de
-l’un des clercs, lequel lui mettoit par aventure l’intelligence de ces
-mots en la tête par le bas; et la secouoit, dis-je, la secouroit au
-besoin; car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit
-que s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un jour de
-par le monde, il fut donné un pâté de venaison à La Roche Thomas;
-duquel ayant mangé deux ou trois lèches[161] à l’épargne[162] avec ceux
-qui dînèrent quand[163] lui, il dit à sa chambrière en desservant:
-«_Pedissèque, serve_[164] moi ce _farcime_ de _ferine_[165], qu’il ne
-soit point _famulé_[166].» La chambrière entendit assez bien qu’il
-lui parloit d’un pâté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot
-de _farcime_; et puis, il le lui montroit. Mais ce mot de _famulé_,
-qu’elle retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il
-vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant d’avoir
-bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à ce clerc, quand ils
-furent à part (lequel, d’aventure, avoit été présent au commandement
-du maître), pour lui demander l’exposition de ce mot _famulé_; mais
-le mal fut, que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui
-dit: «M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et puis,
-que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, car jamais elle
-ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui eût fait. Elle met ce
-pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent pas comme on avoit fait
-à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y
-parut. Le lendemain La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en
-nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du Mans (qui ne
-s’appeloit pour lors que la _Salle_) et leur fit grande fête de ce
-pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter
-ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il avoit passé par bonnes mains. On
-ne sauroit dire si la _pedissèque_ fut plus mal menée de son maître,
-d’avoir laissé _famuler_ ce _farcime_, ou si ledit maître fut mieux
-gaudi[167] de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa
-chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si la chambrière fut
-plus marrie contre le clerc qui l’avoit trompée; mais, pour le moins,
-les deux ne durèrent pas tant comme le tiers; car elle fongna[168] au
-clerc plus d’un jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle
-ne lui prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut
-bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte
-d’appointer[169], le dimanche matin, que tout le monde étoit à la
-grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent ensemble ce qui étoit
-demeuré du jeudi, et raccordèrent leurs vielles comme bons amis. Advint
-un autre jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez un
-de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces quartiers-là
-de manger les uns avec les autres, et de porter son dîner et son
-souper; tellement que l’hôte n’est point foulé[170], sinon qu’il met
-la nappe. La Roche Thomas, qui pour lors étoit sans femme, avoit fait
-mettre pour son dîner seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui
-apporta entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: «Qu’est-ce que
-tu m’_afferes_[171] là, _pedissèque_?» Elle lui répondit: «Monsieur,
-c’est un poulet.» Lui, qui vouloit être vu magnifique, ne trouve pas
-cette réponse bonne, et la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa
-maison, qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «_Pedissèque_!»
-laquelle entendit bien à l’accent de son maître qu’elle auroit quelque
-leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la
-lecture, et lui rapporter ce que son maître lui diroit; car il tançoit
-bien souvent en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas
-lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, _idiote_, _inepte_[172],
-_insulse_[173], _nugigerule_[174], _imperite_[175] (et tous les mots
-du Donat[176]). Quand je dîne à la ville, et que je te demande que
-c’est que tu m’_afferes_, qui t’a montré à répondre un poulet? Parle,
-parle une autre fois en plurier nombre, grosse _quadrupède_, parle en
-plurier nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La
-Roche Thomas!» La _pedissèque_ n’avait jamais été déjeunée[177] de ce
-mot de _plurier nombre_; par quoi elle se le fit expliquer par son
-clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il est marri qu’aujourd’hui
-en lui portant son dîner, quand il t’a demandé que c’étoit que tu lui
-apportois, que tu lui aies répondu, _un poulet_; et il veut que tu
-dises _des poulets_, et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par
-_plurier nombre_, entends-tu?» la _pedissèque_ retint bien cela. De là
-à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien
-voisin (ne sais si c’étoit chez le même de l’autre jour), sa chambrière
-lui porta son dîner. La Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que
-c’est qu’elle _afferoit_. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit
-incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des moutons.» Par cette
-réponse, elle apprêta à rire à toute la présence[178]: principalement
-quand ils eurent entendu qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en
-plurier nombre.
-
-
-
-
-NOUVELLE XVII.
-
- Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire
- son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit
- cardinal se nomma Phelippot.
-
-
-Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de
-Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement
-sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses
-diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit
-une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le
-monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à
-gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta
-à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter
-toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui,
-et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement
-de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute
-gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt
-ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà
-tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un
-prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal,
-ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit
-la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit
-que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire
-_dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la
-bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben,
-il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur,
-dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez
-ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien,
-lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de
-chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur,
-il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander
-avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais
-il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez
-ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin,
-elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit,
-il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185];
-tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer).
-Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous
-mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera
-pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût
-à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus
-que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu
-de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur,
-il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous
-despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous
-voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le
-nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs
-un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de
-li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira
-un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li
-_Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux
-gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit
-voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime
-s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal
-fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier.
-Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de
-Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle
-Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je
-prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et
-qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous
-donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien
-dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En
-bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à
-nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint
-bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla
-bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit
-entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et
-depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de
-contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il
-n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il
-ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit
-voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme
-tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel
-sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant
-aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande
-singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui;
-de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami,
-votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui
-entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère,
-elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par
-là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il
-n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère
-d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur
-print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un
-boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit
-donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez
-d’autres grands biens.
-
-
-
-
-NOUVELLE XVIII.
-
- De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva
- moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame
- Pernette[189].
-
-
-Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de
-çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans
-se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant
-point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de
-femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]),
-desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les
-ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas
-trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été
-l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant
-de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit
-homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis
-par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme
-attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on
-soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus
-grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit
-en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes
-inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues
-que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de
-la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes
-font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent
-à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur
-sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et
-Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant
-les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai,
-pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir
-viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en
-se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il
-étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du
-meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il
-la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la
-mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez
-âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la
-maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente
-à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis
-bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de
-grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la
-baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur:
-vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à
-dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner,
-sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La
-vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant
-qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il
-est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il
-soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il
-n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt
-ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc
-aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point
-de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire
-qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin,
-il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience,
-elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre
-ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas
-que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de
-Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter
-et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit
-grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus
-aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs
-factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau,
-adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et
-lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux,
-ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari
-sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux
-pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement
-d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté
-de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette.
-Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la
-grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que
-lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien
-plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en
-devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle
-avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et
-entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil
-en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez
-aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un
-serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles
-ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus
-expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos
-grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit,
-qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur
-en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils
-courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a
-été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour
-avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses
-de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de
-ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que
-vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter
-en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur,
-je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de
-plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne
-serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer
-perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien
-apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention
-aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine,
-assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les
-femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va
-répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si
-n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que
-celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il
-me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune
-devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant
-de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me
-faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous
-m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi,
-et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour
-mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se
-fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un
-cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention
-que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes,
-pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je
-suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois
-faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois
-rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse,
-et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons,
-dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières,
-la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit
-sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les
-avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent
-de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car,
-quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les
-esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous
-aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de
-bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa
-propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a
-puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre
-les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur
-en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui
-a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que
-d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je
-fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur,
-quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand
-signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une
-même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi,
-ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas
-l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le
-bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je
-vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous
-aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien
-n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux
-cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir
-ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas,
-qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires
-en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire;
-si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de
-mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et
-autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit
-tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien
-de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort
-avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit
-toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui
-lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes
-entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami,
-jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant
-en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont
-Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint,
-comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu
-d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour
-aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et
-qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque
-sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire
-Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon
-que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait
-toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent
-cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle,
-dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite
-fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame
-Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau
-crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y
-va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son
-ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se
-dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où
-pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir
-de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et
-tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame
-Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire
-sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient,
-et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous
-ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu,
-et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le
-diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit
-point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis
-bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme
-cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.»
-Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait
-une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon
-l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir
-dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car
-combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce
-fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne
-s’éteint pas pour l’eau de la rivière.
-
-
-
-
-NOUVELLE XIX.
-
- De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille;
- et du dîner qu’il donna à ses amis.
-
-
-Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206],
-plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère
-décédé[208], abbé de Saint-Victor _prope muros_[209]. Et parce que
-c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles
-causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop
-expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur;
-et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué,
-craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne
-faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour
-aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur
-le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit
-aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire:
-«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].»
-Quand le président entendit parler de _pareille_ (pour laquelle
-honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat
-tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire
-quelque chose pour lui _à la pareille_. De quoi il fut bien ris. Et
-Dieu sait s’il eût voulu retenir sa _pareille_! Toutefois il dit ce
-qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit _pour la pareille_, le
-conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question
-portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car
-assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne
-plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit
-des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on
-suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment.
-Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même
-plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en
-ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une
-queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212],
-vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «_Pour
-la pareille._» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la
-première fois; car cette _pareille_ étoit encore de fraîche mémoire.
-Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais
-eu patience à M. le président, auquel il devoit cette _pareille_.
-Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de
-bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là
-où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne
-se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous
-familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au
-départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses
-amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres
-un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son
-titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de
-Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de
-chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la
-bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes.
-Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.
-
- Chatelus donne à déjeuner
- A six, pour moins d’un carolus,
- Et Jaquelot donne à dîner
- A plus pour moins que Chatelus.
- Après ce repas dissolu,
- Chacun s’en va gai et fallot:
- Qui me perdra chez Chatelus
- Ne me cherche chez Jaquelot.
-
-
-
-
-NOUVELLE XX.
-
- De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui
- venoit manger son dîner.
-
-
-Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa
-vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé
-une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et
-n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi
-de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa
-petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi
-bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en
-commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop
-riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans
-vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en
-subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de
-rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel
-étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train
-d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la
-chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit
-pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre.
-Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit
-partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair,
-fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le
-plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et
-lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui,
-et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette
-astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et
-en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre
-Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir
-travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table.
-Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en
-venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier,
-qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec
-une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit
-environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte
-bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien,
-donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y
-feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print
-une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt,
-longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit
-à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit
-après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit
-jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si
-vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant
-qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge
-souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier;
-si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXI.
-
- Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que
- deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.
-
-
-A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un
-savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la
-Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie
-joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers
-à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il
-falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il
-fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le
-voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois,
-l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer,
-auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les
-unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la
-valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il
-ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226]
-en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni
-pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils
-en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce
-qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et
-qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour
-l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la
-fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais
-que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a
-quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot!
-il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette
-en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois,
-il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de
-sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur,
-lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre
-Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son
-cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit
-allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et
-venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le
-cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume
-à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre
-homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de
-sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à
-le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose
-qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par
-crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en
-venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit
-de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit
-aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé
-du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque
-carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu
-faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper
-comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230],
-il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et
-ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait
-cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part
-de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent
-à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il
-n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout
-incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme
-il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se
-print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de
-ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût
-une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger,
-et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère,
-laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse
-vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit.
-
- Ci-dessous gît en ce tombeau
- Un savetier nommé Blondeau,
- Qui en son temps rien n’amassa,
- Et puis après il trépassa.
- Marris en furent les voisins,
- Car il enseignoit les bons vins.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXII.
-
- De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin.
-
-
-Trois frères de maison avoient longuement demeuré à Paris, mais ils
-avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint
-que leur père les manda tous trois pour s’en venir; dont ils furent
-fort surpris; car ils ne savoient un seul mot de latin. Mais ils
-prindrent complot d’en apprendre chacun un mot pour leur provision.
-Savoir est, le plus grand apprint à dire: _Nos tres clerici_[232].
-Le second print son thème sur l’argent, et apprint: _Pro bursa et
-pecunia_[233]. Le tiers, en passant par l’église, retint le mot de la
-grand’messe: _Dignum et justum est_[234]. Et là-dessus partirent de
-Paris, ainsi bien pourvus, pour aller voir leur père; et conclurent
-ensemble que, partout où ils se trouveroient, et à toutes sortes de
-gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire
-estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, comme ils
-passoient par un bois, il se trouva que les brigands avoient coupé la
-gorge à un homme et l’avoient laissé là après l’avoir détroussé. Le
-prévôt des maréchaux étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois
-compagnons près de là où le meurdre[235] s’étoit fait, et où gisoit
-le corps mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent
-le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler le premier, va
-dire: «_Nos tres clerici._—O ho! dit le prévôt: et pourquoi l’avez-vous
-fait?—_Pro bursa et pecunia_, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt,
-vous en serez pendus.—_Dignum et justum est_, dit le tiers.» Ainsi les
-pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût été que, quand ils
-virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent à parler le latin
-de leur mère[236], et à dire qui ils étoient. Le prévôt, qui les vit
-jeunes et peu fins, connut bien que ce n’avoit pas été eux, et les
-laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le
-meurdre. Mais les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois
-pas.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXIII.
-
- Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit
- montré[237].
-
-
-Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques années à Paris,
-le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu, le père,
-qui étoit jà vieux, fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer
-incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son
-fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez
-le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons, et
-puis nous parlerons à vous.» Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le
-père dit au curé: «Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait
-venir de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura trois ans à
-cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien savoir s’il a proufité;
-mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille rien valoir. J’en voulois faire
-un prêtre: je vous prie, monsieur le curé, de l’interroger un petit
-pour savoir comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, dit
-le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et sur-le-champ, et en la
-présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos
-régents de Paris sont grands latins. Que je voie comment ils vous ont
-apprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien
-aise; mais dites-moi un peu en latin un _prêtre_; vous le devez bien
-savoir?» Le jeune fils lui répondit _sacerdos_. «Eh bien! dit le curé,
-ce n’est pas trop mal dit; car il est écrit: _Ecce sacerdos magnus_;
-mais _prestolus_ est bien plus élégant et plus propre; car vous savez
-bien qu’un prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un _chat_.»
-(Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond _catus_,
-_felis_, _murilegus_. Le curé, pour donner à entendre au père qu’il
-savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, dit au jeune fils:
-«Mon ami, je pense bien que vos régents vous ont ainsi montré; mais il
-y a bien un meilleur mot: c’est _mitis_[238]. Car vous savez bien qu’il
-n’est rien tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève[239]
-quand on la manie, s’appelle _suavis_. Or çà, comment est-ce en latin,
-du _feu_?» L’enfant répond _ignis_. «Non, non, dit le curé, c’est
-_gaudium_, car le feu réjouit. Ne voyez-vous pas comme nous sommes ici
-à notre aise auprès du feu? Or çà, de l’_eau_, comme s’appelle-t-elle
-en latin?» L’enfant lui dit _aqua_. «C’est mieux dit _abundantia_, dit
-le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante que l’eau.
-Or çà, un _lit_?» L’enfant dit _lectus_. «_Lectus!_ dit le curé; vous
-ne parlez que le latin tout vulgaire, il n’y a enfant qui n’en dît
-bien autant. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant répond _torus_.
-«Encore n’y êtes-vous pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?»
-L’enfant dit _cubile_. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, quand il
-n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un _lit_: «Jean, je vous le
-vois[240] dire, dit le curé; c’est _requies_, mon ami; pource qu’on y
-dort et qu’on y prend son repos.» Ce pendant que le curé l’interrogeoit
-ainsi avec ses _or çà_, le bonhomme de père ne faisoit pas guère
-bonne chère[241], et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il
-avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui dit: «Non,
-non, compère, il n’a pas mal proufité; je sais bien qu’on lui a ainsi
-montré comme il dit; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin et
-latin, dea! Je sais des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler
-à Paris. Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses qu’il
-ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il soit trois mois,
-je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» Le jeune enfant cependant
-n’osoit pas répliquer, pource qu’il étoit craintif et honteux; mais il
-n’en pensoit pas moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit
-tuer un pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de père
-pour lui donner des charbonnées[242] et des boudins, et lui manda
-qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le
-jeune fils, qui avoit bien retenu le latin que lui avoit enseigné le
-curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution
-pratique, s’étant levé de table de bonne heure, va gentiment prendre
-le chat, et lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le
-feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller ce chat,
-qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au cul. Le premier lieu
-où il se fourre, ce fut sous le lit du curé, là où le feu fut bientôt
-pris. Quand le jeune fils connut qu’il étoit temps d’adopérer[243] son
-latin, il s’en vint vitement au curé, et lui dit: «_Prestole, mitis
-habet gaudium in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis tuum
-requiem._» Ce fut au curé à courir, voyant le feu déjà grand; et, par
-ce moyen, le jeune fils approufita le latin que lui avoit apprins M. le
-curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme[244] devant son père.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXIV.
-
- D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.
-
-
-En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245]
-Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié;
-et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de
-prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit
-ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se
-voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa
-provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit
-à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de
-bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire
-qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit
-bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une
-basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui
-dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt
-comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de
-_Requiem_, _de Notre-Dame_ et _du Saint-Esprit_, toutefois il n’en
-faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248].
-Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien
-qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y
-prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce
-que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car
-il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il
-étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que
-la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet
-Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à
-épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à
-tous coups _Jesus_, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira
-à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme,
-ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de
-sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner
-avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers;
-car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il
-lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant,
-le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et
-se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort
-dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit
-un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la
-bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous
-voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore
-que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si
-bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans,
-monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne
-l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il
-y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal
-aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens,
-monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles
-à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe
-trop longue, monsieur; mais je dis _Jesus_ au lieu, qui vaut mieux,
-monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien
-cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr
-votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: _et
-ego cum vos_. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire
-de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de
-cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253].
-
-
-
-
-NOUVELLE XXV.
-
- De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui
- coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou.
-
-
-N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon
-affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de
-bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal,
-fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, _pour
-mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous
-laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien_[257], et
-trouvoit fort bon le proverbe qui dit que _tous biens sont communs, et
-qu’il n’y a que manière de les avoir_. Il est vrai qu’il le faisoit
-si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit
-savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant
-garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours
-qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires,
-afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque
-chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la
-ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment,
-des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on
-le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif,
-qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon
-d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son
-village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit
-à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps,
-il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de
-foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne
-tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui
-n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore
-pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville,
-où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux
-(ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent
-à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il
-seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].»
-L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre:
-«Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.»
-Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes.
-«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux
-mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il
-ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se
-prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print
-patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand
-il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment
-il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la
-bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité
-lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que
-Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute
-de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les
-cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût
-guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès,
-faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque
-affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni
-éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à
-choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un,
-mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure,
-étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon
-ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes
-pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je
-les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à
-telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en
-prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier
-lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître
-Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant
-semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le
-cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui
-fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le
-jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui
-faillît point, et qu’elles fussent _de bonne vache de cuir_[263], et
-lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre.
-Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux
-cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne
-sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il
-envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre
-se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme
-un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne
-seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult
-bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il
-fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai
-cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus;
-j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon
-remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt
-une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse
-vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce
-pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici
-venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait
-chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement
-bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe
-comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être
-élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre
-reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument,
-et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit
-achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup;
-et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers
-se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui
-s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un,
-pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle
-le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te
-trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est,
-dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis
-qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit
-qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu,
-que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous
-attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin,
-s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent
-camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à
-l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce
-qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre
-échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour
-de devant.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXVI.
-
- De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et
- la rendit au bout de neuf mois.
-
-
-Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient
-été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant
-il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si
-n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud,
-lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes,
-que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme
-maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le
-disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de
-rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand
-il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il
-avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis
-de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit
-de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt
-petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point
-de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il
-se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par
-là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie,
-qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le
-connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez
-en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher
-en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai
-quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens;
-car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il
-l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son
-appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant
-le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour
-les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens,
-qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles
-personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a
-toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à
-quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner,
-en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure
-susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y
-avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres;
-laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et
-voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée,
-et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine.
-Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui
-étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: _Qui tacet,
-consentire videtur_; et commença à mener cette haquenée par la bride,
-hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] _où j’ouïs
-chanter la belle_. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui
-avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à
-Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le
-plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses
-journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer
-de ses nouvelles à _misser Juliano_, qui fut bien ébahi, à l’issue du
-Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand
-il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux
-mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter
-une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant,
-maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son
-avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant
-dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite
-haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement
-l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à
-Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se
-trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la
-propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et,
-de fortune[277], _il magnifico misser_[278] étoit cette matinée au
-Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus
-sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à
-reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle
-qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de
-harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai
-est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit
-fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer
-du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle
-son garçon, qui avoit nom _Torneto_: «_Ven qua; vedi che questo mi
-par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato._» Le varlet regarde
-cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit
-en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils
-songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur.
-Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que
-c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus;
-là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que
-personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle.
-_Misser Juliano_ commanda à _Torneto_ de la prendre et de la mener
-chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si
-elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même
-place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit
-personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit
-qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à
-_misser Juliano_, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit:
-«Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous;
-car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un
-an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute
-seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon
-qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou
-deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la
-menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la
-cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un
-garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi,
-sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le
-pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son
-larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là
-où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la
-gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où
-je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se
-souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que
-ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai
-fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût
-apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je
-suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné
-son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta
-toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui
-disant: «_O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver
-persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete
-bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro._»
-Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir
-l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques
-tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je
-les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en
-récompense.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXVII.
-
- Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en
- guise d’une jeune.
-
-
-Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ;
-et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit
-pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi,
-lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux,
-hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se
-présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été
-son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que
-sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma
-mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle
-devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais
-regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien
-dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur,
-j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai
-pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons
-bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit
-le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule,
-et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la
-défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne,
-il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût
-encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il
-lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à
-Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par
-trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur,
-dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois
-jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera
-bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est
-bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au
-frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte
-dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement,
-s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au
-montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions
-de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il
-appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule?
-Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute
-la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du
-poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les
-conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour
-cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez
-bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien
-me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et
-tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante
-écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et
-donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXVIII.
-
- Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par
- Picquet au moyen d’une lamproie.
-
-
-Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on
-dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui
-n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis
-bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être
-copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin,
-qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité,
-pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit
-quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme
-ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à
-l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira
-en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se
-passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel,
-que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le
-soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il
-n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer
-sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à
-paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il
-marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir
-quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il
-y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint
-donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de
-peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié
-au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on
-dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille
-damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore
-que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son
-lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que
-_les moqueurs sont souvent moqués_, ceux de la Flèche en recevoient
-quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre
-Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui
-s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et
-la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon
-de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des
-trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle
-ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement
-paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette
-lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en
-passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle
-paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se
-tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son
-aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours
-amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le
-suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre
-ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui
-s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à
-l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas
-semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne
-fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient.
-Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort;
-et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à
-tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit
-quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui
-se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés
-de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises
-que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en
-airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que
-deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il
-commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes
-deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande
-demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la
-lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit
-point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en
-avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils
-s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un
-d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur,
-votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur
-disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous
-l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A
-tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu
-sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la
-fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les
-gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXIX.
-
- De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de
- Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.
-
-
-Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement
-décédé[293], évêque du Mans: lequel se tenoit sus son évêché, studieux
-des choses de la nature, et singulièrement de l’agriculture, des
-herbes, et du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de
-juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il
-avoit un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce qu’il
-aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de ses amis un âne,
-par grande singularité, qui étoit si beau et si grand, qu’on l’eût
-prins à tous coups pour un mulet; et même en avoit le poil. Avec
-cela, il alloit l’amble aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître
-d’hôtel voyant la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un
-des officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore que
-ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des autres. Et à la fin,
-ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, lequel on appeloit[294]
-Saint-Chelaut; ne sais si c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné
-ce soubriquet[295], ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de
-son maître. Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait
-quelque imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un
-petit? J’entends un petit beaucoup; car, au moindre remuement qu’il
-eût senti faire, il gambadoit, il sautoit: et qui failloit à se tenir
-bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut,
-qui n’étoit pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups
-étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque détour il
-voyoit une souche couchée le long du chemin, ou quand quelque homme
-se présentoit à la rencontre et au dépourvu[296], ou quand il tomboit
-à Saint-Chelaut le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit
-tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût porté
-mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se fâchoit quand il
-voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand on saluoit Monsieur du Mans
-par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun,
-cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers
-pays, comme si le diantre[297] l’eût emporté: et ne failloit point
-à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque
-tarte bourbonnoise[298], de sorte qu’il étoit contraint de demeurer
-derrière, et n’aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des
-salutations. Et, d’aventure, s’il rencontroit quelqu’un de connoissance
-par les chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin:
-«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez point.»
-Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, on lui attitroit[299] des
-salueurs, qui lui faisoient de grandes révérences et barretades[300],
-pour voir un peu cet âne en son avertin[301] faire ses gambades.
-Quelquefois Saint-Chelaut partoit devant, dont il avoit bien meilleur
-marché: premièrement, pour éviter le danger susdit; secondement, pour
-aller prendre un avantage de buvettes; spécialement les après-dîners,
-qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur pour dire la messe
-devant lui. Une fois donc de par Dieu, qu’il étoit en plein été,
-faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, et que Monsieur attendoit le
-chaud à passer[302], Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit
-solliciteur[303] dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite
-n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis, là où
-ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se rafraîchissant; et en
-attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. Mais, quand ils
-virent que Monsieur ne venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à
-souper de ce que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit,
-ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant
-et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: et se firent bailler une
-petite chambre jacopine[304], où ils couchèrent très-bien et très-beau,
-et commencèrent à jouer à la ronfle[305]. Tantôt voici Monsieur venir.
-Et quand ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, ils
-les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois d’entre eux
-trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire
-de bruit; et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il faut noter
-que Saint-Chelaut étoit si maigre, que les os lui perçoient la peau;
-mais Croisé faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit,
-comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit si gras
-et si fafelu[306] qu’on l’eût fendu d’une arête. Que firent mes gens?
-Ils prindrent les chausses des deux dormants, les décousirent par
-moitié, et les mépartirent[307] l’une d’avec l’autre, rattachant
-la droite de l’une avec la gauche de l’autre, et la gauche avec la
-droite, le plus proprement qu’ils purent, et les remirent en leur
-place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain
-qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter à cheval; car il
-vouloit aller à la fraîcheur[308]. Et, sur ce point, l’un des pages
-qui savoit toute la trafique, car telles gens ne se trouvent jamais
-loin de toutes bonnes entreprises, vint frapper en grand’hâte à la
-porte de la chambre où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé,
-monsieur de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous pas
-vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; et de prendre leurs
-vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut en eut bien meilleur compte
-que non pas monsieur Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans
-les chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. Il se
-chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien auroit sauté
-un échalier[309]. Il monte à cheval sur son âne, et devant[310]. Mais
-Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la bonne chausse la première,
-quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, le diable y fut; car elle
-étoit si étroite, qu’à grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il
-tiroit; mais il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse
-ne fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, il
-n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, et qui ont
-repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata tout; qui fut
-cause de le réveiller, et de le faire entrer en colère. «Que diable
-est ceci?» disoit-il. Il regarde à son cas de plus près, et connut que
-ce n’étoit pas sa chausse; et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa
-toute la jambe et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin,
-au moins, que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût
-moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout
-à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galopant après Monsieur, qui
-étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs
-jeux. Car quand ils furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit
-point de ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison de
-gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le fait comme il
-s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa chausse, et se mirent à
-les rabillecoutrer, tandis qu’on dînoit, qui fut en déduction de ce
-qu’ils avoient le soir soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais
-pour M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le pauvre
-Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit pas affaire de cela;
-et puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi la mauvaise
-fortune jamais ne vient, qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois
-avec elle, sire. Oui, oui, _cela est dedans Marot_[311]. Les uns me
-conseilloient que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour mieux
-faire valoir le conte; mais, étant bien informé que ce fut en été, je
-n’ai point voulu mentir; car, avec ce, qu’un conte froid n’est pas
-trouvé si bon, je me damnerois, ou pour le moins il m’en faudroit faire
-pénitence. Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi de
-dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je m’en rapporte à
-vous. Quant à moi, je passe outre.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXX.
-
- Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient
- accroire qu’il voyoit.
-
-
-Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant du prévôt des
-maréchaux[312], qu’on appeloit Coquillaire; homme qui faisoit bien un
-procès, et qui savoit bien la ruse du lieutenant Maillard[313], lequel,
-un jour, ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux assez
-(mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa refroidir
-quelque temps en prison; puis, à heure choisie, le fait venir devant
-soi, et commença à faire le familier avec lui: «Vraiment, dit-il (tel,
-l’appelant par son nom), c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant
-votre évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége; ains
-vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez pas; mais je vous
-conseille que, d’ici en avant, vous vous retiriez ès lieux où se font
-les actes d’honneur. Vous êtes beau personnage et vaillant: vous
-devriez aller servir le roi; vous vous feriez incontinent connoître, et
-seriez pour avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser
-ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger de votre vie et
-vous déshonorer à jamais.» Incontinent le galant, qui se sentoit loué:
-«Monsieur, dit-il, je ne suis pas maintenant à connoître que c’est du
-service du roi; j’étois bien devant Pavie quand il fut prins[314],
-dessous la charge du capitaine Lorge[315], et depuis me trouvai à la
-suite de M. de Lautrec[316] à Milan[317] et au royaume de Naples.»
-Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le vous faisoit pendre
-haut et court avec sa tonsure et lui apprenoit que c’étoit de servir
-le roi. Coquillaire savoit bien faire cela et semblables choses, et
-voyoit assez clair dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux
-de la tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne lui
-falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir le nez aussi long
-que la vue[318], ou la vue aussi longue que le nez; car il n’y avoit
-pas beaucoup à dire de l’un à l’autre. Advint qu’un jour l’évêque du
-Mans, allant visiter par son diocèse, le voulut voir en passant, pource
-qu’il le connoissoit bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par
-là; il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit tombée sur
-ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt, dit l’évêque, comment
-vous trouvez-vous?—Monsieur, dit-il, il y a un mois ou davantage que
-je suis ici.—Vous avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment en
-êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère que je m’en porterai
-mieux, le médecin m’a dit que je vois[319].» Pensez que c’étoit un fin
-homme de se rapporter au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se
-rapportoit pas si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait
-propre, comme il faisoit au médecin pour le sien.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXI.
-
- Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli
- de Maine-la-Juhés.
-
-
-En la ville de Maine-la-Juhés[320], au bas pays du Maine, c’est ès
-limites de ce bon pays de Cydnus[321] y avoit un bailli, homme
-de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit de beaucoup de
-gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre
-lesquels étoit un renard, qu’il avoit fait nourrir petit; et lui
-avoit-on fait couper la queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère[322].
-Ce renard étoit fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé
-la nature en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit de
-renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens
-qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement il sembloit, à sa mine,
-que quelquefois il s’efforçât de parler en son plaisant renardois[323]
-qu’il jargonnoit. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec
-la chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, vous
-eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il savoit aussi
-bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, à voir les gens de
-là dedans tous empêchés[324], et principalement le cuisinier. Il s’en
-alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils,
-chapons, pigeons, perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit
-si finement, que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous
-fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois
-il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il commença à se faire
-connoître des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers;
-mais pour cela, il ne s’en soucioit guère; car il trouvoit toujours
-nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils
-conspirèrent de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement,
-pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur de la
-ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre
-de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, entroit, tantôt
-par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par
-une lucarne; tantôt il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans
-chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des
-inventions d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa proie.
-O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu’il étoit
-tout auprès à écouter la conspiration, pensant en soi-même: «Tu ne me
-tiens pas!» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse; et là-dessus
-le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot[325]
-dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c’eût
-été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais tandis qu’on veilloit.
-Mais l’homme n’eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que
-mon Hère ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques
-trébuchets ou repoussoirs[326], il s’en savoit garder, comme si
-lui-même les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si
-vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient,
-sinon tenir leur gibier serré en lieu où le Hère ne pût atteindre.
-Encore, pour cela, il ne laissoit pas d’en trouver toujours quelqu’un
-en voie; mais c’étoit peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie
-pour n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier;
-partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, comme il
-souloit. Et pour ce, tendant déjà sur l’âge, il devint soupçonneux, et
-lui fut avis qu’on ne tenoit plus de compte de lui. Et peut-être aussi
-qu’on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est
-grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir
-méchantement fin; et se print à manger les poulailles de la maison de
-son maître. Et quand tout étoit couché, il s’en alloit au juc[327],
-et vous prenoit tantôt un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se
-doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine;
-mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant
-de fois, qu’une petite garce qui couchoit au bûcher, pour l’honneur
-de Dieu, s’en aperçut, qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur
-tomba dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli que le
-Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se trouvoit partout, pour
-écouter ce qu’on disoit de lui: et avoit de coutume de ne perdre guère
-le dîner et le souper de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne
-chère, et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti.
-Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les poules de la maison,
-il lui changea de visage; tant qu’une fois en dînant, que le Hère
-étoit là derrière les gens en tapinois, monsieur le bailli va dire:
-«Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la
-justice, avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï cela, connut
-qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; et n’attendit pas les
-trois jours à passer qu’il ne se bannît de lui-même; et s’enfuit aux
-champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la
-meilleure dernière main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire
-à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, il avoit
-apprins à parler bon cagnesque[328], et les façons des chiens aussi; et
-alloit à la chasse avec eux, et, sous ombre de compérage, trompoit les
-pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont
-les renards se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec eux; et
-ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s’excusa en partie,
-et en partie aussi leur demanda pardon; et puis il leur fit entendre
-qu’il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois, d’autant
-qu’il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y
-falloit aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles et
-le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps;
-car il les mettoit ès bons lieux, où ils trouvoient de butin assez.
-Mais le mal fut qu’il les voulut trop accoutumer à la vie civile et
-compagnable[329], leur faisant tenir les champs et vivre à discrétion;
-de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient
-les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un de mes compères
-les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se
-tenoit à l’arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après
-les premiers, il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais
-dedans le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et quand les
-chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, et les contraignoit
-de sortir, afin que les chiens courussent après, et qu’il se sauvât.
-Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la
-fin; car d’autant que les paysans savoient bien qu’il étoit cause
-de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que
-lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous une bonne
-fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent toutes les
-paroisses d’alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour
-aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que,
-pour la communauté, ils voulussent prêter quelques chiens, pour
-dépêcher[330] le pays de ce méchant garniment[331] de renard. A quoi
-voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent bonne
-réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart d’entre eux, long-temps
-avoit qu’ils en cherchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien
-faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu’il y en eut pour
-lui et ses compagnons, lesquels il eut beau mordre et harasser; car,
-quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, quelque bon
-corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en
-un coin de terrier, à force de creuser et de bêcher: car les chiens
-ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur
-jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il
-leur parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement qu’il y
-fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené
-ou apporté tout vif en la ville du Maine, où fut fait son procès.
-Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries,
-concussions, trahisons, déceptions, assassinements, et autres cas
-énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté
-en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme au feu, parce
-qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon
-de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs
-gens de bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de
-belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit dommage
-qu’il mourût un renard de si bon entendement. Mais, à la fin, ils ne
-furent pas les maîtres, quoiqu’ils missent la main aux armes pour lui
-sauver la vie; car il fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà
-comment n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin de compte.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXII.
-
- De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier
- d’étuves qui faisoit le brave.
-
-
-Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître
-Jean du Pontalais[332], duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne
-des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des
-beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un
-cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient
-bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il
-en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore
-une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave[333],
-et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât
-en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme
-frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint[334], n’ayant que le
-rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur,
-que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que
-vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que
-j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas
-où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit
-que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant
-maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à
-toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il
-vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût
-mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit
-Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui
-étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien!
-Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon
-ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut
-qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux.
-Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et
-même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y
-a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez
-à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque
-belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois,
-princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu
-qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et
-le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute
-d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en
-contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde,
-où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud[335]. Et pour
-commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je
-dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde
-la Majeur[336]. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui,
-dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi
-seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand
-ce vint le jour des jeux[337], mon barbier se représenta en son trône
-avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques
-barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour
-la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit
-voulentiers l’entrée[338] des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut
-amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler
-tout le premier, et va dire:
-
- Je suis des moindres le mineur,
- Et si n’ai targe ni écu;
- Mais le roi d’Inde la Majeur
- M’a souvent ratissé le cu.
-
-Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la
-braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que
-le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine;
-afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu;
-et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier[339] jouer le
-roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit
-du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais
-quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur
-le curé[340], lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire
-pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car,
-quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit
-des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il,
-que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en
-chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière
-de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux;
-et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le
-doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y
-en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans;
-si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en
-la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et
-toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à
-qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit
-à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit
-assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres[341] par la
-ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit
-ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner
-le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le
-faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire
-ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au
-rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit
-haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne
-faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère,
-et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille
-faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon
-que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du
-Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand
-le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en
-venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne
-ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour
-tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi
-de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et
-lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du
-tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau
-de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre
-à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour
-achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce
-prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois[342], le
-lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout
-en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer
-l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit
-vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur
-la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se
-retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas
-le fait d’un sage homme de se prendre à un fol.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXIII.
-
- De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large.
-
-
-Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne voulenté,
-qu’on appeloit la Fourrière[343], laquelle fuyoit quelquefois la
-cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du
-temps elle étoit à Paris; car elle s’y trouvoit bien, d’autant que
-c’est le paradis des femmes, l’enfer des mules et le purgatoire des
-solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où
-elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné
-d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite
-dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, si j’avois une
-telle monture pour cette nuit, je ferois un grand pays d’ici à demain
-matin.» La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme,
-qu’elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit
-poisson d’avril[344] qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce
-gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne
-saches où il entrera; et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que
-la dame qu’il a tantôt vue à la porte d’un tel logis se recommande
-à sa bonne grâce, et que, s’il la veut venir voir à ce soir, elle
-lui donnera la collation entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme
-accepta le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame
-qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre que les deux logis
-n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le gentilhomme ne faillit pas à
-l’assignation, et trouva madame la Fourrière qui l’attendoit. Elle le
-reçut gracieusement et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble
-un temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit
-proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s’alla coucher,
-selon l’accord fait entre les parties, et madame la Fourrière auprès
-de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis
-repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses,
-depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne heure pour
-s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. Le lendemain, ou quelque
-peu de jours après, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission
-par la ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui
-disant: «Bonjour, monsieur de Deux et As[345].» Le gentilhomme s’arrêta
-en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! madame, si le
-tablier eût été bon, j’eusse bien fait ternes[346].» Et ayant su le nom
-d’elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit:
-«Madame la Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il
-est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si
-petit train[347].» Bien assailli, bien défendu.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXIV.
-
- Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit
- caucher[348].
-
-
-Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour
-quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit
-jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la
-poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le
-tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle;
-laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie,
-s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins;
-mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de
-la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre
-en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers
-elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte
-m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long
-du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas
-cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus
-mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans
-la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux,
-après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne
-quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve
-surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande
-affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais
-depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la
-dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et
-n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès
-monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se
-voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus
-la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit
-une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois,
-mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en
-fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une
-heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il
-ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui
-répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste
-toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien
-que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXV.
-
- Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.
-
-
-Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de
-Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les
-voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que
-d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui,
-que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue
-au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour
-leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté
-à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques,
-laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur
-style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit
-unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne
-trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs:
-comme les _Antiennes_, les _Respons_, les _Kyrie_, les _Sanctus_ et
-les _Agnus Dei_. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne
-lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit
-ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car
-quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le
-faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient
-les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le
-pouvoit-on ouïr.
-
-Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun
-pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du
-Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le
-service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit.
-Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit
-retentir l’église quand il disoit: _Quem quæritis?_ Mais quand c’étoit
-à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en
-cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et
-pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit
-bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette
-manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en
-voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle
-l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand
-il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous
-avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le
-peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service,
-il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le
-curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire
-de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en
-une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous
-parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à
-être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice,
-et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien
-écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par
-mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de
-gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense
-aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde
-sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état
-qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres
-curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme
-eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à
-ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non,
-madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître,
-et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse
-comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de
-l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit
-seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le
-m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXVI.
-
- Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et
- comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.
-
-
-Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans,
-laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit
-souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela,
-son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir
-chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé
-en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant
-bien que c’étoit _error pejor priore_, lui défendit qu’il n’en eût
-point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit
-semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il
-trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel
-même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le
-fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque
-lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il
-ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les
-jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui
-refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et
-incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton,
-et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en
-festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la
-défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper
-de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit
-seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en
-va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le
-chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux
-genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses
-drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme
-une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train
-qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui
-lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il
-portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le
-curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut
-le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en
-devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour
-de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé,
-que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur,
-vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu
-devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une
-pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi,
-monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de
-chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de
-linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une.
-Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît:
-ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à
-souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces
-courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles
-ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que
-je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes
-de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes
-au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont
-demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus
-de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours
-que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois
-adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper,
-et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita
-bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question
-de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le
-curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron,
-pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens
-chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient
-chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé,
-je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il
-y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes
-chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé
-n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain,
-et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et
-en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles
-il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux
-de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un
-triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller
-sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend
-ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus
-soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais
-être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin,
-l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se
-tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien,
-mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier,
-c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant
-bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille
-injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as
-gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit:
-«Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités
-comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin
-et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit
-plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos
-gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé!
-dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et
-je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il
-n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois.
-Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès
-un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à
-les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir
-croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut
-appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut
-point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui
-ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles,
-il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de
-mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que
-amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en
-alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes
-mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en
-laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXVII.
-
- Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner.
-
-
-Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin qu’il étoit fête,
-se pourmenant autour de ses courtils[368], il vit venir un homme qui
-portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain étoit jour de
-poisson[369] (c’étoient possible les Rogations): il marchanda cette
-carpe, et la paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et
-l’attache à l’aiguillette de son sayon[370], et la couvre de sa robe.
-En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient pour
-dire la messe. Quand ce fut à l’offerte[371], ledit curé se tourne
-devers le peuple avec sa plataine[372], pour recevoir les offrandes. La
-carpe, qui étoit toute vive, démenoit la queue fois à fois, et faisoit
-lever l’amict de M. le curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais
-si faisoient bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient
-les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient mille
-contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là à les attendre,
-mais n’y avoit celle qui osât venir la première; car elles pensoient
-de cette carpe que ce fût la très-douce chose que Dieu fit croître. Le
-curé et son assistant avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui
-aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit qu’elles rioient
-ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, il connut bien qu’il y
-avoit quelque chose: tant qu’à la fin il se vint aviser de cette
-carpe qui remuoit ainsi la queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes,
-j’étois bien ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non,
-ce n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au matin
-achetée pour demain à dîner[373].» Et en disant cela, il recoursa[374]
-sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur montrer cette carpe;
-autrement, elles ne fussent jamais venues à l’offrande. Il se soucioit
-du lendemain, le bonhomme de curé, nonobstant le mot de l’Évangile:
-_Nolite solliciti esse de crastino_; lequel pourtant il interprétoit
-gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: «Comment,
-monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain,
-et toutefois vous achetez une carpe pour votre provision.—C’est,
-dit-il, pour accomplir le précepte de l’Évangile; car quand je suis
-bien pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns veulent dire
-que ce fut un moine[375], qui avoit caché un paté en sa manche, étant
-à dîner à certain banquet; mais tout revient à un. On dit encore tout
-plein d’autres choses de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise
-grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXVIII.
-
- Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou.
-
-
-Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le curé de Brou
-monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: laquelle étoit auprès
-d’un pilier, comme elles sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint
-à lui le clerc[376] du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires
-de quérimoines[377], selon la coutume, qui est de les publier les
-dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans un trou qui
-étoit au pilier tout exprès pour semblables cas; c’est-à-dire, pour y
-mettre tous les brevets qu’on lui apportoit durant le prône. Quand ce
-fut à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le
-doigt dedans le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource qu’en
-les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque point difficile
-de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il y fait tout ce qu’il
-peut: il n’en sut jamais venir à bout; car au lieu de les tirer, il les
-poussoit. Quand il eut bien ahanné[378], et qu’il vit qu’il n’y avoit
-ordre: « Mes paroissiens, dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans,
-que je ne saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en ce
-trou-là.»
-
-Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c’étoit un
-curé[379] de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; car ès
-villages n’y a pas communément de chaires pour faire le prône. Mais je
-m’en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c’est prétend que je lui ai
-fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en
-avertissant, je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, il doit
-penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules[380]; car
-ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout à un pour avoir plus tôt
-fait: d’autant que tous ceux du nom ont été excellents et vaillants.
-Aussi il n’y avoit point d’inconvénient de nommer par antonomasie[381]
-_Curés de Brou_, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et
-capellans[382], qui feront des actes si vertueux comme il a fait.
-
-
-
-
-NOUVELLE XXXIX.
-
- De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus
- l’arçon de la selle.
-
-
-En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune homme qu’on
-appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit homme de bon lieu et d’assez
-bonnes lettres; mais il étoit mal aisé[383] de sa personne; car il
-avoit une bosse sur le dos, et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient
-mal porter son bois[384], et qui l’avoient si bien gardé de croître,
-qu’il n’étoit pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez,
-j’entends de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de Montpellier
-à Toulouse, accompagné de quelques siens amis de Montpellier même, ils
-se trouvèrent à Saint-Tubery[385], à l’une de leurs dînées, et pource
-que c’étoit en été, et que les jours étoient longs, ses compagnons
-après dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient la
-chaleur à s’abaisser[386] et même quelques-uns d’entre eux se vouloient
-mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva pas bon, et fit brider une
-mule qu’il avoit, tout en colère (n’entendez pas que la mule fût en
-colère; c’étoit lui), et monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre
-saoul, je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut.
-Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant point laisser,
-se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit déjà bien loin. Or,
-il portoit un de ces grands feutres d’Espagne pour se défendre du
-soleil, qui le couvroit quasi lui et toute sa mule; sauf toutefois à
-en rabattre ce qui sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un
-paysan en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent: «Mon
-ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici devant, qui s’en va droit à
-Narbonne?» Le paysan leur répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu
-d’homme; mais j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau
-de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes gens se
-prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit leur homme qui piquait
-d’une telle colère, qu’ils ne le purent oncques atteindre, qu’ils ne
-fussent à Narbonne. Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas
-grise, et qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit
-de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester avec ceux,
-ce ne seroit jamais fait.
-
-
-
-
-NOUVELLE XL.
-
- Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit,
- et des raisons alléguées d’une part et d’autre.
-
-
-En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en théologie, appelé
-notre maître d’Argentré, qui tenoit la prébende doctorale[387], homme
-de grand savoir et de bonne vie, et n’étoit point si docteur, qu’il
-n’entendît bien la civilité et l’entregent, qui le faisoit être
-bienvenu en toutes compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée
-des principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui étant du
-nombre, il y eut, d’aventure, des danses après souper, lesquelles il
-regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler
-avec une dame de bien bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé[388],
-femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre
-les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et entre
-autres à baller: là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en
-devisant de propos et autres, ils commencèrent à parler des danses.
-Sur quoi le docteur dit que, de tous les actes de récréation, il
-n’y en avoit point un qui sentît moins son homme[389] que la danse.
-La Ballive lui va dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il
-y eût chose qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la
-mesure ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un lourdaud:
-lesquels sont témoignage que la personne est adroite et mesurée en ses
-faits et desseins. «Il y en a même, disoit-elle, de jeunes gens qui
-sont si pesants, qu’on auroit plus tôt apprins à un bœuf à aller à la
-haquenée[390] qu’à eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit
-ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à ceux
-qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire la vérité,
-que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; car il n’y a
-gens, tant mélancoliques soient-ils, qui ne se réjouissent à voir si
-bien manier le corps, et si allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe,
-laissa un peu reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins
-toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, mais non pas
-tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber quand il voudroit. Au bout
-de quelque espace, qu’il lui sembla être bien à point, il va demander
-à la dame Baillive: «Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur
-une galerie, et que vous vissiez de loin en quelque grande place une
-douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la main, et
-qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, en avant et en
-arrière, ne vous sembleroient-ils pas fous?—Oui bien, dit-elle, s’il
-n’y avoit quelque mesure.—Je dis encore qu’il y eût mesure, dit-il,
-pourvu qu’il n’y eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse,
-dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et donc, dit le
-docteur, un morceau de bois percé, et une feuille[391] étoupée de
-parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que de vous
-faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi
-non? dit-elle. Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique?
-Le son des instruments entre dedans l’esprit de la personne, et puis
-l’esprit commande au corps, lequel n’est pour autre chose que pour
-montrer par signes et mouvements la disposition de l’âme à joie ou à
-tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance
-que les hommes gais et contents. Davantage[392], en tous endroits faut
-considérer les circonstances; comme vous-même prêchez tous les jours.
-Un tabourineur qui flûteroit tout seul seroit estimé comme un prêcheur
-qui se mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments
-ou sans chansons seroient comme les gens en un lieu d’audience sans
-sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses, il faudroit
-nous ôter les pieds et les oreilles; et vous assure, dit-elle, que,
-si j’étois morte, et j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller.
-Ceux qui jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage pour
-courir après une petite pelote de cuir et de bourre, et y vont de
-telle affection, que quelquefois il semble qu’ils se doivent tuer,
-et si n’ont point d’instrument de musique, comme les danseurs, et ne
-laissent pas d’y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter
-les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous
-voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les déshonnêtes; car
-vous savez bien qu’il est impossible que ce monde dure sans plaisir;
-mais c’est pour empêcher qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit
-répliquer; mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire,
-craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le mener danser.
-Et Dieu sait si c’eût bien été son cas.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLI
-
- De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.
-
-
-Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place
-d’archer[393] de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être
-quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous
-cousins du roi d’Écosse.
-
-L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de
-services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser
-une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle
-fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle
-ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées;
-premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains,
-de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme
-un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu
-rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent
-deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces
-beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle
-en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois
-ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant
-qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre
-homme qu’elle avoit apprins ces tordions[394] d’un autre maître que
-de lui; de mode qu’il lui fongna[395] bien gros, en lui disant: «Ah!
-vous culi[396]!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à
-toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi!
-ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort,
-qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne
-la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à
-petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant
-que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et
-qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive:
-dont Madame, sa maîtresse[397], s’aperçut, et lui demandoit souvent:
-«Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce[398],
-madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la
-pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les
-femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais
-bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand
-Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous;
-vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et
-appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se
-trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci
-vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous
-fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il
-mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit.
-Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne
-faites pas le fantastique[399]; êtes-vous bien si neuf de penser que
-les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous
-qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez.
-Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une
-souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui
-faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié
-par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle
-avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la
-garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne
-fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la
-fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle
-recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant:
-«Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier;
-mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si
-fâcheux.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLII.
-
- Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui.
-
-
-Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir vu un
-petit plus que son Caton[400]; car il avoit lu _De Syntaxi_[401],
-et son _Fauste precor gelida_[402]. Et, pour cela, il s’en faisoit
-croire, et parloit, d’une braveté grande, usant des mots qui
-remplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur.
-Et même, en confessant, il avoit des termes qui étonnoient les
-pauvres gens. Un jour, il confessoit un pauvre homme manouvrier,
-auquel il demandoit: «Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le
-pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là appartenoit
-aux grands seigneurs, et quasi se repentoit d’être venu à confesse à
-ce prêtre; lequel il avoit ouï dire qu’il étoit si grand clerc, et
-qu’il parloit si hautement, qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut
-à ce mot _ambitieux_; car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire
-autrefois, si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre, en
-après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu point
-glouton?—Nenni.—Es-tu point superbe?» Il lui disoit toujours nenni.
-«Es-tu point iraconde[403]?—Encore moins.» Ce prêtre, voyant qu’il
-lui répondoit toujours _nenni_, étoit tout admirabonde. «Es-tu point
-concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit le prêtre.—Je suis, dit-il,
-maçon; voici ma truelle.» Il y en eut un autre qui répondit de même à
-son confesseur, mais il sembloit être un peu plus affaité[404]. C’étoit
-un berger, auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous
-bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni, disoit le berger.—C’est
-mal fait, disoit le prêtre. Et les commandements de l’Église?—Nenni.»
-Lors dit le prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que mes
-brebis[405],» dit le berger.
-
-Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume[406]; mais il
-ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un. C’étoit un, lequel,
-après qu’il eut bien conté tout son affaire, le prêtre lui demanda: «Eh
-bien! mon ami, qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond
-qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir dérobé un
-licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir dérobé un licol n’est
-pas grand’chose, vous en pourrez aisément faire satisfaction.—Voire
-mais, dit l’autre, il y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le
-prêtre, c’est autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un
-licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première fois que vous
-reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai du licol.»
-
-
-
-
-NOUVELLE XLIII.
-
- Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier
- qui fouettoit ses chevaux.
-
-
-Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou
-mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de
-ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont
-la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques,
-erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on
-sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur
-puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et
-de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous
-ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple
-advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité
-principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient
-de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de
-Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre
-autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour,
-que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne
-moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car
-il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit,
-et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps
-après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort
-connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection
-fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant
-ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint,
-qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les
-bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant
-sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les
-gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point
-d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché,
-lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette
-nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse
-entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un
-lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit
-là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas,
-lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la
-venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y
-avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur
-nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il
-dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme,
-étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit:
-«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux;
-endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce
-charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint
-à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence
-et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme
-ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami,
-je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une
-coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et
-m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier
-en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car
-toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne
-m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt
-passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut
-guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et
-commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri,
-mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès
-de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il
-sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410].
-Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment:
-lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de
-langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_
-et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant
-que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans
-plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur;
-lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit,
-et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve
-ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût
-bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes
-frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels
-certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de
-crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient;
-mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut
-plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi
-guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été
-guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit
-qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera
-tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de
-par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois
-cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car
-dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain,
-combien valent-ils?
-
-
-
-
-NOUVELLE XLIV.
-
- De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au
- conseiller-lai pour la rapporter.
-
-
-Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où elle étoit allée
-pour le solliciter: en quoi elle faisoit grande diligence, combien
-qu’elle n’entendît guère bien ses affaires; mais elle se fioit que
-Messieurs de parlement auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage
-et à son bon droit. Un matin, de bonne heure avant le jour[415], plus
-tôt que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir la
-violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle étoit
-question de certains excès faits à la personne de son feu mari. Elle va
-au Palais, à l’entrée de Messieurs, et s’adressa au premier conseiller
-qu’elle vit venir, et lui présenta sa requête pour la rapporter.
-Le conseiller la print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses
-plaintes pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller,
-qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler de crimes, il dit
-à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à moi à rapporter votre requête; il
-faut que ce soit un conseiller-lai qui la rapporte.» La bonne femme, ne
-sachant que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût être
-un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’aventure, étoit
-beau personnage et de belle taille. Elle vous commence à vous regarder
-de près ces conseillers qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux
-ou laids: en quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir
-un qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au moins au gré
-de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il portoit une longue barbe
-et étoit tondu. La bonne femme pensa bien avoir trouvé son homme, et
-lui dit: «Monsieur, on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller
-bien laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux qui
-sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus laid que vous; s’il
-vous plaît, vous la rapporterez.» Le conseiller, qui entendit bien ce
-qu’elle vouloit dire, trouva bonne la simplicité d’elle, et print sa
-requête, et la rapportant, ne faillit pas à en faire le conte à ceux de
-sa chambre, lesquels expédièrent la bonne femme.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLV.
-
- De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit
- mangé le dos de sa première femme.
-
-
-A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les
-François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la
-plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont
-bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce
-n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont
-parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit
-marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit
-morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le
-bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417]
-le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce
-mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte
-pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses
-sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas
-d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement:
-il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït
-cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit;
-car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de _dot_;
-lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement
-en Lyonnois, pour _douaire_; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût
-mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui
-va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement
-qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui
-demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma
-mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait
-mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où
-elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir;
-car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une
-femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère
-ne l’un ne l’autre pour elles.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLVI[420].
-
- Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et
- qui se fâchoit qu’on le sauvât.
-
-
-Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit
-sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout
-chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il
-étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que
-tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son
-nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus
-souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu
-de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises;
-tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et
-ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois
-alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort
-mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant
-vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois
-où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt
-qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en
-soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond
-autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea!
-j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué
-cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel
-homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques
-nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au
-mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant
-toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur
-le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le
-menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au
-premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en
-lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit
-autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les
-gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même,
-et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire,
-et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le
-prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous
-êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut,
-par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions),
-un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit
-bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres
-lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de
-l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit
-lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire?
-c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard,
-entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui
-faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il
-l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit
-encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par
-Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au
-Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de
-se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que
-cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre
-homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par
-devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François;
-lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma
-vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour
-votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en
-ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie,
-et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se
-puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura
-passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher
-la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en
-coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la
-vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en
-auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme,
-que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses,
-l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour
-le respect de son honneur, et pour le service de la république.
-
-
-
-
-NOUVELLE XLVII.
-
- Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset
- lui échappa dedans la pinte.
-
-
-En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de bien riche maison
-et de bon cœur: mais il avoit un grandissime défaut naturel, qui étoit
-de la langue; car il n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore
-demeuroit-il une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire
-entendre. Mais il troussoit bien gentiment la parole première qu’il
-disoit, comme un _sang Dieu_, et une _mort Dieu_, quand il étoit en
-sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne provient que d’une humeur
-colérique, abondante extrêmement en l’homme, laquelle l’empêche de
-modérer sa parole. (Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à
-philosopher.) Dont son père, le voyant ainsi vicié[424], le recommanda,
-dès sa petitesse[425], au vicaire de Saint-Didier, qui le faisoit
-psalmodier à l’église, chanter des leçons de matines et de vigiles,
-et des _Benedicamus_, pour lui façonner sa langue: là où pourtant il
-ne proufita d’autre chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit
-assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant
-il retint toujours cette imperfection. Il fut marié à une damoiselle
-de bonne maison, vertueuse et sage, qui le savoit bien gouverner. Un
-jour qu’il étoit l’une des quatre bonnes fêtes[426], ainsi que tout
-le monde étoit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait
-les siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner
-de quelque pâté de venaison que madamoiselle avoit fait. Mais quand
-ce fut à bien faire[427], il se trouva qu’elle emportoit la clef: qui
-lui fâcha fort; car il n’y avoit ordre d’empêcher les dévotions de la
-damoiselle, et de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant
-appétit, il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque chose pour
-déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il lui failloit[428] de
-l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons,
-vinaigre, moutarde. Ils étoient tous deux bien empêchés en l’absence
-des femmes, qui entendent cela, principalement ès maisons ménagères:
-lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient pas pour
-venir de l’église, que la grand’messe ne fût achevée. Mon gentilhomme
-étant impatient de faire un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que
-son valet ne faisoit pas bien à son appétit[429], le vous chasse de la
-maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d’aide,
-il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner,
-lequel étoit prêt, que de bond, que de volée[430]; excepté que le mot
-de l’Évangile étoit en pays: _Vinum non habent_[431]. Que fit-il? Il
-n’avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de
-Dieu[432], et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce
-qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; mais il s’y
-entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement il oublia à porter de
-la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer.
-Toutefois il tâtonna tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il
-en trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ[433]; mais il
-ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui échappa dedans le
-pot: le voila puni à toutes rigueurs; car le vaisseau étoit si étroit,
-qu’il ne pouvoit mettre la main dedans, et peut-être encore que le
-fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut
-rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau;
-car il ne vouloit pas laisser gâter[434] son vin; et demeura là tout un
-temps. Mais, cependant, o tapet bien do pé[435], il grinçoit les dents,
-il ronfloit, il pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit
-Colin Brenot[436] et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si
-bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l’église, qui
-trouva les huis ouverts, entre autres celui de la cave, et la serrure
-et les crampons par terre: elle se douta bien, incontinent, que M. de
-Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le
-soupirail de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print
-à dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut?»
-Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois[437], tantôt
-en tous deux; et s’il étoit en peine, si étoit-elle aussi; car elle
-n’osoit pas descendre en la cave, à cause qu’elle étoit en ses beaux
-drapeaux[438]; et puis, n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit
-jamais qu’il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit
-point, elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa,
-pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de Raschaut,
-chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas envie, aima mieux pourtant
-le faire que de demourer toujours là. Si se print à chanter le grand
-_Maledicamus_[439] en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il,
-le douzil[440] est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, elle
-l’envoya dégager par sa chambrière. Mais pensez qu’en chaude cole[441]
-monsieur de Raschaut lui donna des ados[442] pour son déjeuner, encore
-qu’il ne fût pas jour de poisson, et qu’elle n’en pût mais[443].
-
-
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-NOUVELLE XLVIII.
-
- Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à
- son compère le chaussetier.
-
-
-Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon
-ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une
-femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers
-de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il
-n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux
-bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière[444], qu’il ne
-se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes
-couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il
-lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût
-échantillonné quelque lopin, et caché en la liette[445], ou au coffre
-des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand
-il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit[446], et se déroboit
-l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs
-soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus
-que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui
-la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais?
-disoit la dame.—Agardez-mon[447], disoit la garce: j’ai les talons
-un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois
-tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses
-vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre
-tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit[448] cette petite
-fautette[449]. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau,
-d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit
-aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit
-retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut
-point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même,
-qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que
-le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son
-manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande
-s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut
-bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur
-crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.»
-L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du
-manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il
-print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère
-vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et
-n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le
-tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le
-voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je
-l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore
-dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content
-de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit
-bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute
-vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire _grille_[450] féminin, et
-non pas _gril_: qui fut ce qui découvrit le pâté[451].
-
-
-
-
-NOUVELLE XLIX.
-
- De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres
- rencontres[452] dudit abbé.
-
-
-Maître Jacques Colin[453], naguère mort abbé de Saint-Ambroise[454],
-étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez fait connoître tandis
-qu’il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos
-que ce fût, et rencontroit singulièrement bien; tellement, que ces
-parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne
-du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui
-tout plein de bons contes, lesquels seroient longs à réciter; mais,
-parmi tous, j’en conterai un ou deux, qui sont de bonne grâce, qu’il
-dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines,
-lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui
-faisoient bien souvenir du proverbe commun[455], qui dit: «_Qu’il se
-faut garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et de tout
-côtés d’un moine._» Vrai est qu’il se revanchoit[456] bien, et en
-toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: dont la plus fâcheuse
-pour les pauvres moines étoit qu’il les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne
-prenoient point en gré toutefois; et s’en plaignirent à tant de gens,
-et en tant de lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il
-fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant savoir la
-vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: «Saint-Ambroise,
-vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les traitez
-pas ainsi que porte leur règle, et que vous les faites mourir de
-faim.»—Qu’en est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me
-faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente la
-personne du fondateur de leur règle, raison veut que je leur fasse
-maintenir selon l’intention de lui, qui étoit qu’ils véquissent en
-humilité, pauvreté, chasteté et obédience. J’ai avisé et consulté tous
-les moyens qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus
-expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens;
-comme la gourmandise, de tous maux. Je crois que David entendoit d’eux
-quand il disoit: «_Si non fuerint saturati, murmurabunt_[457].» Et
-interprétoit ce mot au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis,
-dit-il, _le Nouveau Testament_ a parlé d’eux tout apertement, là où il
-est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: _Hoc genus dæmoniorum
-non egicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dæmoniorum_, dit-il,
-c’est-à-dire ce genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un
-procès à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines susdits;
-qui fut du temps que les arrêts se délivroient en latin. En l’arrêt
-contre lui donné, y avoit selon le style: _Dicta curia debotavit et
-debotat dictum Colinum de suâ demandâ_. Et ce Saint-Ambroise, ayant
-reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant
-le roi, et lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus
-jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours en çà.—Et
-comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre cour de parlement m’a
-_débotté_.» Le roi, ayant entendu où il le prenoit, le trouva bien
-bon, après avoir connu leur élégance de ce beau latin ferré à glace.
-Mais depuis on a mis les arrêts en bon françois[458]. De quoi on dit,
-par raillerie, que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin
-qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de _débotter_ les gens; mais
-_débouter_, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient
-bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Étant à
-table, un maître d’hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un
-potage sus une saye[459] de velours qu’il portoit. Il trouva occasion
-de mettre en propos un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé
-_Fundulus_[460], homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie
-de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. Auquel l’abbé
-Saint-Ambroise dit: «Monsieur _Fundulus_, vous êtes tout maigre,
-il semble que vous vous portez mal.—Je me porte, dit _Fundulus_,
-toujours ainsi: je ne puis engraisser pour temps qui vienne.—Je vous
-enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à
-monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que trop.» Il y en
-a de lui assez de tels; mais tout cela appartient aux apophthegmes.
-
-
-
-
-NOUVELLE L.
-
- De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez.
-
-
-Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu’on dit qui
-ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins durs[461]; contre
-lesquels le nez rebouche[462] et devient mousse[463]; mais cela ne
-lui advenoit point mal, car il étoit homme trape[464], bien amassé,
-et même qui savoit bien jouer des couteaux[465]; au moyen de quoi, se
-connoissoit en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant
-les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, disoit-elle, ne
-nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l’aide de la beauté; et
-pour ce, il nous la faut soigneusement entretenir et nous faire valoir
-ce pendant que nous en avons la commodité; car quand notre beauté est
-passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je
-n’en vois point de laids, je les trouve tous beaux.» Suivant propos,
-Saint-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie à Fontainebleau,
-devisant avec quelques siens familiers, avisa en la cour basse un
-homme qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie[466]
-et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise ne se
-trompoit point, car il l’avoit assez vu de fois et même fréquenté du
-temps qu’il faisoit la rustrerie[467]. «Par Dieu! dit-il à ceux qui
-étoient avec lui, c’est un tel, c’est mon homme, je le vais un peu
-accoûtrer.» Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme,
-toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il y alloit
-à la réputation[468], laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement
-déguiser, quand bien ils le voudroient. Cet homme, voyant la mine de
-Saint-Ambroise, lui tint assez bonne[469] de son côté; car, encore
-qu’il ne hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons.
-Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: «Or çà, que
-faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas sans cause.—Par ma foi!
-dit l’autre, je n’y fais pas grand’chose pour cette heure; je regarde
-qui a le plus beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi,
-lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici donc, ce
-dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, le roi François,
-avec ce qu’il étoit royal de toute façon[470], avoit le nez beau et
-long[471], autant que maître Jacques l’avoit court et retroussé. Par
-ce, il entendit bien que ces lettres ne s’adressoient point à autre
-qu’à lui-même; et lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire
-le conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le corps
-bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui demandois qu’il faisoit
-ici; il m’a répondu qu’il regardoit qui avoit le plus beau nez.» On
-dit que le même personnage (qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de
-Lyon) en donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: «Or çà,
-dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous n’êtes pas sans avoir
-quelque bonne entreprise?—Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre
-grâce, je ne fais rien, non plus qu’un prêtre.»
-
-
-
-
-NOUVELLE LI.
-
- De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se
- laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.
-
-
-N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur,
-qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots,
-pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme
-son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel
-étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi,
-sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir
-autre enfant[472] que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas
-d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque
-argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau
-ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses
-défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne
-vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je
-suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que
-ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus
-vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons,
-qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit:
-«Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois
-pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me
-dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu
-ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne
-veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles
-vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père;
-et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là:
-«Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme;
-à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout
-incontinent voi le-ci[473] qui se ramène lui-même àtout son tabourin,
-à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le
-marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon
-ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans,
-voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois,
-deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de
-faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce
-bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit
-que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir
-ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le
-jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à
-Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand
-tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit.
-«Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut
-autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent
-devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même:
-«Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun
-sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais
-il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout
-son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai
-attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison
-ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille
-sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par
-son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément
-répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part
-et d’autre, connoissant la gaudisserie[474] intentée par Chichouan,
-le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès
-dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt
-livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah!
-monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant
-vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite[475], que le
-bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part
-ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les
-ans, le premier jour du mois de mai[476], tant qu’il vivra. Et puis,
-après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée,
-ou tombée en fortune[477] de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut
-de même[478] la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du
-commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge,
-pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté _in l. Nescio_, ff
-_Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem,
-Felinum, et omnes tormentatores juris_[479].
-
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-NOUVELLE LII.
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- Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs.
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-Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père,
-qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible:
-mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la
-maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à
-son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et
-pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis
-cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer,
-et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il
-dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que
-veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit:
-«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.»
-C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui
-disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut,
-car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui
-emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit:
-«Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il
-disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié,
-afin que mon père en ait sa part.»
-
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-
-NOUVELLE LIII.
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- Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire
- devant le roi.
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-Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération et d’une
-exécution de même; lequel, entre autres siennes complexions, aimoit
-ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne
-faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus
-à une fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques
-lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements présent,
-le roi commanda à un jeune homme de finances, qui étoit là (car il
-n’étoit point autrement difficile), lequel, ouvrant son écritoire
-pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le
-calemard[483]. «Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi
-est-elle bonne?—_Contra pestem_, sire, dit le clerc.—_Contra pestem!_
-dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda qu’on lui donnât cent écus.
-Un jour, les Genevois[484] (desquels il est écrit _Vane Ligur_[485]),
-voyant que le roi s’en alloit au-dessus de ses affaires et qu’il
-rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper[486] sa bonne
-grâce, lui envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue
-s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis étoient si
-prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche
-voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu’à autre prince de la terre,
-pour la grandeur de son nom et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les
-Genevois se donnent-ils à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans
-repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous les diables.»
-Il faisoit un aussi bon présent comme il avoit reçu; et si ne donnoit
-rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu’il n’est point de plus
-bel acquêt que de don.
-
-
-
-
-NOUVELLE LIV.
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- De deux points pour faire taire une femme.
-
-
-Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit
-d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois votre mari, je vous
-garderais bien de faire tout à votre tête.—Vous! disoit-elle, il vous
-faudrait passer par là aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il,
-assurez-vous que je sais deux points[487] pour avoir la raison d’une
-femme.—Vites-vous? fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» Le jeune
-homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un!» dit-il. Puis, tout
-soudain, en fermant l’autre main: «Et voilà l’autre.» De quoi il fut
-bien ri. Car la femme attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons
-nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant _points_ de
-_point_; mais l’autre entendoit _poings_ de _poing_. Eh! par mon âme!
-je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir[488] la femme
-quand elle l’a mis en sa tête.
-
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-
-NOUVELLE LV.
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- La manière de devenir riche.
-
-
-D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de contreporter[489]
-des aiguillettes, ceintures et épingles, un homme étoit devenu
-fort riche; de sorte qu’il achetoit les terres de ses voisins, et
-ne se parloit que de lui autour du pays. De quoi s’ébahissant, un
-gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin, lui va
-dire: «Mais venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous fait
-pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, dit-il, je le vous
-dirai en deux mots: c’est que j’ai fait grand’diligence et petite
-dépense.—Voilà deux bons mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait
-encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le
-col, qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si font-ils
-mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne
-falloit que tourner le dos à Dieu cinq ou six bons ans.
-
-
-
-
-NOUVELLE LVI.
-
- D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien
- à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit.
-
-
-Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût
-guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez
-longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit
-de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans,
-flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse.
-L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner,
-comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du
-bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des
-avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient
-de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils
-usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles,
-l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte
-d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit
-faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans
-lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre
-écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux,
-et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit
-venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne
-savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames,
-qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins,
-de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet
-avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre
-autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que
-fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien
-acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il
-avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il
-ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en
-vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de
-la dame, _hap, hap_. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent
-ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de
-la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès
-de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit
-pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet
-venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte _hap, hap_. Mais
-on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque
-chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une
-fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement,
-pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise
-et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut
-lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant
-l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien,
-se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que
-Clairet faisoit encore _hap, hap_, il va répondre en un abbai de ces
-clabaux[495] de village, _hop, hop, hop_. Quand Clairet entendit cette
-voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand
-chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en
-va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux
-qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il
-trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser
-aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons.
-
-
-
-
-NOUVELLE LVII.
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- Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit.
-
-
-Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel
-s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par
-les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498],
-accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé
-entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de
-cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de
-cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il
-étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière;
-et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit
-vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une
-épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print
-à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en
-outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il
-avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en
-eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval
-sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de
-l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme,
-qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles
-inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant
-les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que
-ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il,
-que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le
-fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si
-bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui,
-il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à
-lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à
-une lieue, encore n’en est-on pas assez loin.
-
-
-
-
-NOUVELLE LVIII.
-
- Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses.
-
-
-En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse,
-sentit un larron qui lui coupoit des boutons d’or qu’il avoit aux
-manches de sa robe; et, sans faire semblant de rien, tira sa dague et
-print l’oreille du larron et la lui coupa toute nette; et en la lui
-montrant: «Aga[504], dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu
-là? Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui faisoit pas
-mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme
-ses boutons.
-
-
-
-
-NOUVELLE LIX.
-
- De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui
- faisoit la diète.
-
-
-Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une
-borde[505] sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la
-ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient
-souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une
-qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine:
-«Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours
-malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et
-de faire seulement un petit[506] de collation au soir.—Et de quoi
-collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle,
-comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de
-vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire
-avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une
-poire de râteau[507] entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme
-le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand
-j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte
-de Paris) avec un pain d’un hardi[508], je me trouve aussi bien de
-cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec[509]!
-se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand
-le temps des cailles étoit passé, à belles peringues[510], à belles
-palombes[511], à belles pellixes[512], pensez que la pauvre damoiselle
-étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet:
-«Recommande-moi bien à monsieur le maître[513], et lui dis que je le
-prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile
-de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux
-guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé
-sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel[514]
-il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et
-puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à
-celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une
-alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il
-n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.
-
-
-
-
-NOUVELLE LX.
-
- Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés[515].
-
-
-Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l’heure
-du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres qui avoient
-déjà bien commencé; et mon moine, pour les atteindre, se mettre à
-bauffrer d’un tel appétit, comme s’il n’eût vu de trois jours pain.
-Le galant s’étoit mis en pourpoint[516] pour mieux s’en acquitter:
-ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoit force
-choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à
-remplir sa poche[517]. Mais, afin de ne perdre guère de temps,
-il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien qu’il
-avoit apprins ce langage de plus longue main; car il y étoit fort
-habile. Les demandes et les réponses étoient. Un lui demande: «Quel
-habit portez-vous?—Froc.—Combien êtes-vous de moines?—Trop.—Quel
-pain mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle chair
-mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous de novices?—Neuf.—Que vous semble
-de ce vin?—Bon.—Vous n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que mangez-vous
-les vendredis?—Œufs.—Combien en avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce
-pendant, il ne perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux
-demandes laconiquement. S’il disoit ses matines aussi courtes, c’étoit
-un bon pilier d’église.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXI.
-
- De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.
-
-
-Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une
-petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là
-repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité,
-car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit
-bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la
-profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519],
-et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à
-Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et
-remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur,
-vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en
-suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la
-médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque
-chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi
-ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que
-je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien
-vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le
-voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter
-en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal
-votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui
-que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs.
-Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai,
-et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions
-bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet
-apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes
-villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner,
-et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme
-ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays
-égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra
-être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant
-toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins.
-Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et
-lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous
-qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous
-pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y
-étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en
-la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon,
-et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi
-à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer
-ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai
-toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a
-long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs;
-je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage,
-en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner:
-vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire
-commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un
-scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il
-lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser,
-à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien
-dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant
-dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois
-l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme
-étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré
-à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et
-commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison,
-et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient
-déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût
-courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur
-passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit
-que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit
-guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en
-moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là,
-il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme,
-et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce
-médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère,
-s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit
-d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux
-jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire.
-Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire
-alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et
-lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et
-puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement
-son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le
-médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit
-la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec
-les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—_O
-par ma fé, segni ben disez vertat[524]!_—Elle a une grande douleur au
-côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon
-que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait
-une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit
-incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant,
-que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier
-homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire
-n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en
-disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit
-incontinent: _il_ ou _elle_. Au moyen de quoi, il disoit (après
-avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—_O,
-certes, be es un homme_[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien
-vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner
-devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui
-parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau
-teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le
-recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en
-quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin
-écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il
-fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se
-trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère
-qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon
-être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils
-n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents,
-comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des
-_moucadous_ et des _camises_[529]. Il étoit traité comme un petit coq
-au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna
-force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de
-quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant
-semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui
-mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne
-failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où
-depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut
-si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends
-qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la
-Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car
-l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances,
-il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes
-une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de
-fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que
-d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel,
-quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour
-diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en
-la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour
-urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la
-blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «_Dio
-te la daga buona._» Et s’il s’en trouvoit bien: «_In buona hora._» S’il
-s’en trouvoit mal: «_Suo danno_[534].» Ainsi va le monde.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXII.
-
- De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa
- femme[535].
-
-
-Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage,
-avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui
-demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant,
-qu’il accorda ses flûtes[536] avec cette jeune femme: et s’entendoit
-tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger
-ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre
-à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet),
-lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière,
-dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la
-place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de
-son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin
-faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment
-par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si
-secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût
-une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant
-qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant
-et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle
-lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire
-Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux.
-Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien
-crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut
-pas sans lui donner dronos et chaperon de même[537]. De là à quelques
-jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire
-Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre
-le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce
-tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère,
-disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à
-vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous
-bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien
-chanté matines[538].» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un
-mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à
-la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que
-vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse;
-car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites
-connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un
-matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente
-de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et
-faut entendre qu’elle savoit bien battre[539], et de bonne mesure: car
-elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand
-le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant
-à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à
-entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une
-opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par
-belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure
-accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la
-crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa
-femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma
-place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la
-forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit
-battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa
-grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher
-auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource
-qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers[540], il
-étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que,
-de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença
-à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez
-que c’étoit par un D[541]), messire Jean, qui vous a ici fait venir?
-Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que
-j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre
-se vouloit défaire[542], mais le maréchal le vous tenoit à deux bons
-bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta
-incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre
-fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts,
-et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la
-recrue[543] du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier
-au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise;
-pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il
-bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins[544] enfermés au
-coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les
-couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main[545].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXIII.
-
- De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre
- Jean Trubert et son fils.
-
-
-Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit
-guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins,
-pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été,
-à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en
-souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit
-châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il
-avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses
-factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une
-jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit
-été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il
-se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette
-jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou
-six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du
-prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son
-procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit,
-entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549]
-un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et
-là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice;
-auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques
-du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le
-père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il
-falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et
-après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau
-qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout
-pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le
-greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean
-Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit
-le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous
-les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le
-petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit
-cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier,
-disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu;
-et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez
-la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.»
-Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean
-Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et
-étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt
-vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit
-présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal
-par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais
-il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre
-côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le
-petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne
-sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir,
-et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu!
-dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute
-la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit
-dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXIV.
-
- Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de
- nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le
- visitoit[551].
-
-
-Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans;
-lequel, étant, à un jour de fête, entré en un couvent de religieuses,
-en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles, et dont n’y avoit
-celle[552] pour laquelle il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les
-mit si bien en sa fantaisie[553], qu’il y pensoit à toutes heures. Un
-jour, comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance,
-ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon:
-habille-toi en fille, et t’en va rendre à l’abbesse; elle te recevra
-aisément: tu n’es point connu en ce pays ici.» (Car il étoit garçon
-de métier, et alloit et venoit par pays.) Il crut assez facilement ce
-conseil, se pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât bien
-quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa
-de se nommer Toinette. Donc, de par Dieu, s’en va au couvent de ces
-religieuses, où elle trouva façon de se faire voir à l’abbesse, qui
-étoit fort vieille, et, de bonne aventure, n’avoit point de chambrière.
-Toinette parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant
-qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle
-lui nomma. Et, en effet, parla si humblement, que l’abbesse la trouva
-à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que
-pour quelques jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle
-vouloit être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette fit
-bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: à laquelle elle sut
-fort bien complaire, et quant et quant[554] se faire aimer à toutes les
-religieuses, et même, en moins de rien, elle se print à ouvrer[555]
-de l’aiguille (car peut-être qu’elle en savoit déjà quelque chose),
-dont l’abbesse fut si contente, qu’elle la voulut incontinent faire
-nonne de là-dedans. Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle
-demandoit, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyoit
-les plus belles, et, de privauté en privauté, elle fut mise à coucher
-avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit, que, par honnêtes
-et aimables jeux, elle fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le
-ventre cornu, lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir
-de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis de sa
-compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et l’autre; laquelle chose,
-en la bonne heure, il (dis-je _elle_) continua assez longuement, et
-non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des
-autres, desquelles elle s’accointa. Et quand une chose est venue à
-la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la
-cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre ces nonnes
-(y en ayant quelques-unes de belles, et les autres laides, auxquelles
-Toinette ne faisoit pas si grande familiarité qu’aux autres), avec
-maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais
-quoi; et y firent tel guet, qu’elles les connurent assez certainement;
-et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie,
-non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Toinette; car elle
-l’avoit mise là-dedans, et puis elle l’aimoit fort, et ne l’eût pas
-bonnement cru: mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle
-ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient
-pas si bonnes qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une
-d’entre elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit les
-religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit et que c’étoit,
-elles répondoient que, s’elle les vouloit faire dépouiller, elle le
-connoîtroit. L’abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir
-la vérité au premier jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les
-religieuses en chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux
-aimées de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter toutes
-nues, attache sa cheville par le bout avec un filet[556] qu’elle tira
-par derrière; et accoutre si bien son petit cas, qu’elle sembloit
-avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien
-près: se pensant que l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son
-nez, ne le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent toutes.
-L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les
-avoit assemblées; et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller
-toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les
-visitant les unes après les autres, il vint[557] au rang de sœur
-Toinette; laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches,
-refaites[558], rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville,
-qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit les
-yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un
-coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et
-les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si
-surprise, qu’elle s’écria: «_Jésus! Maria!_ Ah! sans faute, dit-elle,
-et est-ce vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous m’avez
-abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, qu’il fallut y remédier
-par patience; car elle n’eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur
-Toinette eut congé de s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des
-filles religieuses.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXV.
-
- Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont[559] à belles
- injures.
-
-
-Un martinet[560] s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et
-s’adressa à une harengère pour marchander de la moulue[561]; mais
-de ce qu’elle lui fit deux liards, il n’en offrit qu’un: dont cette
-harengère se fâcha, et l’appela injure[562], en lui disant: «Va, va,
-Joannes[563], porte ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi
-outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. «Et va,
-marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, toi et
-lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en aller tout droit à son régent,
-qui étoit bon fripon[564], et lui dit: «_Per diem, domine_[565], il y
-a la plus fausse[566] vieille sur le Petit-Pont: je voulois acheter de
-la moulue, elle m’a appelé _Joannes_.—Et qui est-elle? dit le régent.
-La me montreras-tu bien?—_Ita, domine_, dit l’écolier. Et encore
-m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit bien.—Laisse
-faire, dit le régent. _Per dies[567]!_ elle en aura.» Ce régent se
-pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu’il ne falloit pas
-être dépourvu; et que la meilleure provision qu’il pouvoit faire,
-c’étoit de belles et gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant,
-qu’il la mettroit _ad metam non loqui_[568]. Et, en peu de temps,
-il donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put aviser,
-y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en
-chopinant, qu’il leur sembla qu’il en avoit assez. Ce régent en fit
-deux rôlets[569], et en étudia un par cœur: l’autre, il le mit en sa
-manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand
-il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir
-conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette harengère; et
-print encore quelques autres galochers[570] avec lui; lesquels, _in
-primis et ante omnia_, il mena boire à la Mule[571]; et quand ils
-eurent bien chopiné, ils s’en vont. Ils ne furent pas si tôt sur le
-Petit-Pont, que la harengère ne reconnût bien ce martinet; et quand
-elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient.
-«Ah! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école est
-effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient heurter le
-baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: «Hé! que faut-il à cette
-vieille damnée?—Oh! le _clerice_, dit la vieille, es-tu venu assez tôt
-pour te prendre à moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit
-le régent. Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en veux.»
-En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à
-beaux coups de langue. La harengère, se voyant défiée: «Merci Dieu!
-dit-elle, tu en veux donc avoir, magister crotté? Allons, allons par
-ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est
-à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, ruffien.—Allez,
-vilaine.—Va, maraud.» Incontinent qu’ils furent en train, je m’en vins,
-car j’avois affaire ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent
-quelque chose, que les deux personnages combattirent vaillamment,
-et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et fortes injures
-d’arrache-pied; mais il advint au régent d’en dire une deux fois, car
-on dit qu’il l’appela _vilaine_ pour la seconde fois. Mais la harengère
-lui en fit bien souvenir. «Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit,
-fils de putain que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas
-bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud infect!» Il
-faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se
-battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne savoient qui
-devoit avoir du meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de
-son premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne savoit
-pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se troubla un petit,
-voyant que la harengère ne faisoit que se mettre en train; et se va
-mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étoient injures collégiales, et
-le vouloit dépêcher tout d’une traite, pour penser étonner la vieille,
-en lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable,
-infande[572], abominable.» Mais la harengère le va interrompre, disant:
-«Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je
-te répondrai bien, grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes
-un rôlet! Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et
-la déesse[573], comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères
-se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, qu’il n’eut
-rien meilleur que se sauver de vitesse; car il eût été accablé, le
-pauvre homme. Et, pour certain, il a été trouvé que, quand il eût eu
-un Calepin[574], un vocabulaire, un dictionnaire, un promptuaire,
-un trésor d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse.
-Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise[575] au collége de
-Montaigu[576], courant tout d’une halenée, sans regarder derrière soi.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXVI.
-
- De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et
- comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.
-
-
-Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se
-tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien
-jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours
-quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant
-plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne
-faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins
-dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont
-nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour
-lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit,
-voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point;
-tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il
-la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir,
-fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579],
-et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire:
-«Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant
-le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais.
-Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit
-essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi
-bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit
-qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté.
-La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le
-derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point
-de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus
-grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit
-le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir
-d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte
-qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les
-gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu.
-Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune
-dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il
-possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon
-moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me
-veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis
-de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire
-tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris
-qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses
-efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine,
-sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte
-quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque
-autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon
-de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire
-couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que
-la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui
-disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582];
-mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se
-déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la
-porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable:
-«Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous
-faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez
-le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez
-le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le
-fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours
-rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela,
-quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et
-avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit
-que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa
-dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer;
-et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il
-fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha,
-formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un
-petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve,
-qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière
-pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais,
-sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame,
-et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est
-fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut
-savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon
-ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous
-du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha,
-formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La
-dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid
-cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]!
-dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous
-chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant
-et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se
-porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses
-à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière
-regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit
-boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure
-vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa
-chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est
-ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est
-net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit,
-dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi
-non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.»
-Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise
-blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée,
-et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus
-sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien
-quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en
-vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le
-lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588].
-Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont
-il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil
-de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se
-trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée,
-la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le
-mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un
-pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que
-c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit
-que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames,
-le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva
-en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y
-étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en
-rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit
-auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation,
-par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et
-de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel
-moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien
-avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût
-à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce
-qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce
-qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve
-à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit
-prémédité dès le paravant:
-
- Que diriez-vous d’un vert vêtu,
- Qui a baisé sa dame au cul,
- En lui faisant hommage?
-
-Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître
-que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort
-égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre
-promptement à la dame:
-
- Que diriez-vous d’un fol tout nu,
- Qui a dansé sur votre cul,
- Disant: _Ha! ha! formage!_
-
-Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car,
-quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur
-et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute
-l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un
-bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est
-notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles
-et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées,
-à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux
-amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme,
-auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en
-se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et
-délibérément songé contre lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXVII.
-
- De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie.
-
-
-Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient à la longue
-boule, hors les murailles de la ville: l’un desquels, en faisant son
-coup, faillit à bouler droit, et envoya sa boule dedans un jardin.
-Il trouva façon de sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher.
-Quand il fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit
-des choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: «Eh! que,
-diable, venez-vous faire ici? Vous me venez dérober mes melons?» Mais
-l’écolier ne s’en soucioit pas, cherchant toujours sa boule, en lui
-disant seulement: «Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui
-dire mille maux[592]. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures,
-pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le premier langage
-dont il s’avisa, en lui disant: _Cum animadverterem quam plurimos
-homines_[593], en lui faisant signes de menaces, pour la faire
-encore mieux batailler. Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son
-avignonnois[594]: «Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus
-les murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes de
-Caton: _Parentes ama_[595]. «Allez de par le diable, disoit la vieille
-à l’écolier; que le lansi[596] vous éclate!» Et l’écolier: _Cognatos
-cole_[597]. «Oui, oui, à l’école, de par le diable!» Et l’écolier:
-_Cum bonis ambula_[598]. «Je n’ai que faire de ta boule, disoit-elle.
-Que maugré n’aie bieu de toi[599]! tu parles italien; je t’entends
-bien.—Et voire, voire, dit l’écolier: _Foro te para_[600].» Mais s’il
-l’eût voulu entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son
-_Quos decet_[601]. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint
-achever sa partie.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXVIII.
-
- D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin[602], et du concile de Latran.
-
-
-En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé _De alta domo_[603];
-lequel avoit un cerveau fait comme de cire[604]; et donnoit, en son
-siége, des appointements[605] tout cornus; hors son siége, faisoit
-des discours de même. Advint, un jour, qu’il entra en dispute d’un
-passage de la Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire
-bateler[606] monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon si
-de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde, y en avoit deux
-de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit qu’il n’y avoit point de
-souris, et qu’elles s’engendrent de pourriture, ainsi que depuis a
-bien confermé maître Jean Buteo[607], de l’ordre Saint-Antoine en
-Dauphiné, en son traité _De Arca Noe_. L’autre disoit, qu’il n’y
-avoit qu’un lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en
-l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. L’un disoit
-de l’un, l’autre de l’autre[608]. Mais, à la fin, monsieur le juge,
-qui vouloit toujours avoir du bon, se fâchoit que ce bon marchand tînt
-ainsi fort contre lui, auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous
-parlez: où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit
-en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez belle. C’est un
-griffon griffant[609]; il demeure à Nismes; je le connois bien. Il
-n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de fait, y avoit un greffier à
-Nismes, qui s’appeloit Genèse; et le pauvre juge pensoit que ce fût
-celui dont l’autre entendoit. Il faut dire qu’il savoit toute la Bible
-par cœur, fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit[610]
-quasi à celui que l’on dit, qui[611], devant le roi François, ainsi
-qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement fait à Rome,
-voulant aussi en dire sa râtelée[612], dit au roi: «Sire, je l’ai bien
-vu, Pasquin; c’est un des plus galants hommes du monde.» Adonc le roi,
-qui s’aperçut bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez
-vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement à Rome,
-qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une cape à l’espagnole, bandée de
-velours, et une chaîne au col, d’un[613] quatre-vingts ou cent écus;
-et avoit deux varlets après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui
-rencontroit le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez,
-allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez envie de
-m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme, qui étoit produit pour
-témoin en une matière bénéficiale, où il étoit question d’une certaine
-décision du concile de Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez
-çà, mon ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur, vous
-parlez du concile de Latran[614]; je l’ai assez vu de fois: il avoit un
-grand chapeau rouge, et étoit toujours ceint, et portoit voulentiers
-une grande gibecière de velours cramoisi. Et si ai bien encore connu sa
-femme, madame la Pragmatique[615].» Voilà ce qu’il en sembloit au bon
-homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il n’est pas damné qui
-ne le croit.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXIX.
-
- Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village.
-
-
-Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme[616], ils vivoient
-aussi sus la bonne femme; car il en passa une bande par un village,
-là où ils ne faisoient pas mieux que ceux du proverbe, qui dit: _Un
-avocat en une ligne_; _un noyer en une vigne_; _un pourceau en un blé_;
-_une taupe en un pré_; _un sergent en un bourg_; _c’est pour achever de
-gâter tout_. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient tout.
-Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais combien, chez une
-bonne femme; lesquels lui mettoient tout par écuelles: et comme ils
-mangeoient ses poules, qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère
-pitrasse[617], disant la patenôtre du singe[618]. Mais ces gendarmes
-faisoient les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne femme de
-Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous regret en vos poules? Sus,
-sus, faites bonne chère, dites après moi: _Au diable soit chicheté!_
-Direz-vous?» La bonne femme, toute maudolente[619], lui dit: «Au diable
-soit le déchiqueté[620]!» Elle avoit bien raison, car
-
- Depuis que décrets eurent ales[621]
- Et gens d’armes portèrent malles,
- Moines allèrent à cheval:
- Toutes choses allèrent mal[622].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXX.
-
- De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.
-
-
-Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un
-homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand
-on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues,
-tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de
-prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on _maître Berthaud_.
-C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier
-de ce nom de _maître_, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli
-à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant,
-_maître Berthaud_, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624].
-Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres
-de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant
-de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui
-est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science
-de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y
-ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or,
-est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien
-qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir
-prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire
-accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit
-le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à
-entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en
-l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est
-mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une
-charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: _Libera me,
-Domine_, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au
-meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux
-qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient
-les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il
-n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même
-lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il
-sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le
-piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de
-lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par
-Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te
-tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort,
-et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que
-quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon
-homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour
-vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître
-Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas _maître_.
-
-Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit
-un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire.
-Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le
-heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il
-lui dit _gare_[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain
-va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par
-Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que
-tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre
-philosophe[629].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXI.
-
- Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630].
-
-
-Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont
-les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui
-n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez
-votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois
-vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler
-toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou
-déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent
-mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux;
-ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres,
-qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et
-même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir
-pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces
-jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère:
-entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays
-comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il
-fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché
-de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin;
-vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ;
-vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin
-de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se
-hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin,
-brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],»
-ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes
-et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez
-piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous
-dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au
-langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand
-plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636]
-et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que
-vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin
-de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de
-Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?»
-dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens?
-Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus,
-prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A
-donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira:
-«Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui
-aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol
-est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de
-votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A
-la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux
-vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne
-main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous,
-à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin,
-étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est,
-d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose,
-vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce
-chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec
-la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon.
-Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais
-combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends
-bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole?
-I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en
-donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.»
-Voilà votre marché: prenez ou laissez.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXII.
-
- Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la
- main du roi.
-
-
-Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins,
-lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit
-savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis,
-la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire
-encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute
-de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant
-son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs
-de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais
-si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps,
-que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de
-la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant
-qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent
-qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna
-au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur
-dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le
-visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui
-mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé!
-o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin
-que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et
-qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver
-sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien
-encore un?
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXIII.
-
- D’un autre Poitevin, et de son fils Micha.
-
-
-C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens
-fils à Poitiers pour étudier en grimauderie[646], lesquels se mirent
-avec d’autres patrias[647] caméristes près du _Bœuf couronné_: l’aîné
-avoit nom Michel, et l’autre Guillaume. Leur père les ayant logés,
-retint l’endroit où ils demeuroient et les laisse là, où ils furent
-assez longtemps sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir
-des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à Poitiers;
-par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des
-jambons et des souliers bien bobelinés[648]. Advint que tous deux
-tombèrent malades, dont le petit mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore
-guéri, n’avoit la commodité d’écrire à son père la mort de son frère.
-Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un de
-ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. De quoi étant
-bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle
-portoit en suscription: _A mon fils Micha, demeurant au Roay do beu,
-ou iqui près_[649]. Et au dedans de cette lettre y avoit entre autres
-bons propos: «Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton
-frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. Au par su, i te
-veu ben adverti quo disant que noustre avesque est à Dissay[650]. Va
-t’y-en per prendre couronne, et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y
-faille point torné à deu foay.» Maître _Micha_ fut si aise d’avoir reçu
-cette lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, et se
-lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu’il avoit
-apprise à _Poyté_[651], laquelle je ne dirai ici à cause de brièveté;
-mais, entre autres, y avoit: «Mon père, i vous averti quo n’est pas
-moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i
-estai pu malade que li; car la pea me tomboit comme à in gorret[652].»
-N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu? Vraiment!
-qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer[653].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXIV.
-
- Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.
-
-
-Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval
-quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort
-légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine
-et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas
-dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon
-de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme
-en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir
-de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656]
-de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin,
-selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de
-baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin,
-lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler
-galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous,
-dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort
-bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et
-n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes
-venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il
-vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez
-mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui
-montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le
-gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit
-découvert ses perdreaux.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXV.
-
- Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de
- Beaulieu.
-
-
-En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit messire Jean
-Melaine[659], lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la
-vie de neuf ou dix personnes pour le moins à un repas. Et lui fut sa
-jeunesse assez heureuse; car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq
-ans, il trouva toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir;
-principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire
-Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler[660]. De sorte
-qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine à dîner et à souper,
-par ordre, chez les uns, et puis chez les autres. Mais depuis que le
-temps commença à s’empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et
-laissèrent jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec
-comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit
-trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n’étoient pas
-pour lui donner le pain qu’il mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit
-encore bon pour lui, il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit
-assez souvent; et une fois entre autres, il entreprint de le faire
-mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit un
-anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels
-messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit à son pitancier[661]:
-«Savez-vous que c’est? qu’on donne à déjeuner à messire Jean, et qu’on
-le fasse tant manger, qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus,
-il dit lui-même au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous aurez
-chanté messe, allez-vous-en à la dépense[662] demander à déjeuner,
-et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai dit qu’on vous traitât à
-votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» dit le prêtre. Il dépêcha sa
-messe, laquelle il dit en chasseur[663], ayant le cœur à la mangerie.
-Il s’en va à la dépense, là où il lui fut atteint[664] d’entrée une
-grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de
-lévriers[665], et une bonne quarte[666] de vin mesure de ce pays-là. Il
-eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit sonné dix heures[667];
-car il ne faisoit qu’étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore
-autant, qu’il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit
-de l’homme, et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait
-apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles il eut
-incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout
-ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux; car il fut tiré,
-comme le fit le roi devant Arras[668] jusqu’à la dernière pièce[669];
-tant, qu’il fut force d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé,
-cependant, se pourmenoit par les jardins en attendant que messire Jean
-eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s’en aller. L’abbé,
-qui le vit en s’en allant, lui demanda: «Eh! puis, messire Jean,
-avez-vous déjeuné?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre:
-j’ai mangé un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre
-avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu’il ne
-demeurât guère?
-
-Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une
-saugrenée de pois[670], pleine une grande jatte, avec de la soupe
-assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta,
-connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de
-ces osselets ronds de moulue[671] qu’on appelle _patenôtres_, avec
-force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous
-dépêcha en forme commune[672] et mangea patenôtres et tout. Et crois
-bien qu’il eût mangé l’_Ave Maria_ et le _Credo_[673], s’il y eût été.
-Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils
-passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien!
-messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et
-vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien
-vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire
-d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de
-Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été
-boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout;
-s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce
-n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien
-que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût
-mangé brigandines[674], morions[675], hacquebutes[676], et toutes les
-caques[677] de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que
-sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle
-de Cambles[678], roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute
-mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXVI.
-
- De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.
-
-
-A Paris la grand’ville[679], y avoit un personnage de nom et de
-qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur
-Doingé[680]; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas
-voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que
-c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont
-coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà
-grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le
-moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à
-écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme
-une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance
-d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé,
-lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu
-faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous
-que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme
-de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va
-tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon
-escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire
-à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte[681], s’en
-va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il
-trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis,
-il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses
-familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit
-que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les
-syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres
-les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme
-se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son
-nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il
-en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père
-que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en
-trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise,
-qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans
-qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien
-épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans
-vert[682]: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père,
-qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi,
-tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour
-l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce
-que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner
-mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en
-suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as
-donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je
-l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui
-soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé[683], et Angin d’oie.—Vraiment,
-dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce
-pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous
-êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.»
-Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas _engin_ par _a_.»
-Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme
-celle-là pour le changement d’une seule lettre!
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXVII.
-
- De Janin, nouvellement marié.
-
-
-Janin s’étoit marié la sienne fois[684], et avoit pris une femme qui
-jouoit des mannequins[685], laquelle ne s’en cachoit point pour lui,
-ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour,
-un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les
-réponses en forme d’une assez plaisante farce[686]. «Or çà, Janin,
-vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela est bon, disoit
-l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise tête.—Cela est mauvais.—Pas
-trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—C’est une des belles de notre
-paroisse.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il y a un
-monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela est mauvais.—Pas trop
-mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie toujours de çà,
-de là.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me
-baille de l’argent, de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela
-est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis à la pluie et au
-vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—J’y
-suis tout accoutumé.» Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est
-à l’usage d’étrivières[687].
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXVIII.
-
- Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit
- à sa première lecture.
-
-
-Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa
-vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas
-grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit
-fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se
-mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant.
-Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la
-Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les
-jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des
-maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps
-qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces
-choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout
-ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien
-apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla
-bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi
-bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se
-présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit
-une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en
-étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego
-bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en
-veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous
-n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les
-choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le
-cas que les écoliers fussent des choux.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXIX.
-
- Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.
-
-
-Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier,
-nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il
-gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y
-accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier;
-car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur
-la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux
-mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en
-étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par
-devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux
-couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il
-entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne,
-il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le
-venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit
-toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il
-la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce
-vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire
-de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette,
-tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle
-se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien,
-est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai
-est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne
-se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais
-croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une
-autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette,
-tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends
-bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma
-mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en
-retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment,
-qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il
-alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant,
-dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694];
-ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous
-coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en
-aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en
-la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui
-aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer,
-je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât.
-Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa
-femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le
-pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi
-n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui
-eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque
-payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en
-bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de
-trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et
-l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne
-songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout
-endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que
-s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit,
-et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit
-d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se
-réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche.
-Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et
-le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit
-la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit
-point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin;
-mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans
-l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et
-non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en
-sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan,
-les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin.
-Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700],
-les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit
-ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour
-qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce
-qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés
-plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute
-la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux
-de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est
-autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte
-par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il
-se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et
-quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il:
-avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de
-vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y
-en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur
-sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il
-ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin;
-et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa
-personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en
-son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le
-vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on
-le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut
-à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon
-qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que
-de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas
-bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il
-vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament
-qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui
-mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la
-bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des
-Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il
-n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore
-après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie.
-C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible.
-Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne,
-lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement
-qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté
-autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et
-comment il en va.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXX.
-
- D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en
- la baisant.
-
-
-En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement
-venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre
-les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une
-damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune.
-Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise[702], et fut question de
-s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune
-veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où
-il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche.
-Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore
-de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent
-fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La
-damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie[703];
-et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce
-qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put
-taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où
-elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être
-lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous
-souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à
-Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée,
-entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle
-n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage,
-elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit
-grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et
-autres d’en rechercher[704] le gentilhomme, il ne fut point trouvé de
-meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en
-avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent
-un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens[705] qu’elle
-avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque
-à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la
-ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent
-de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du
-meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats,
-lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier
-le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit
-confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais
-lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il
-ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à
-faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où
-y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui
-étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et
-autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit
-que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il
-répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la
-connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que
-femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir
-il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un
-déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous
-lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit?
-dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce
-n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé,
-alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche;
-quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le
-bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je
-ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du
-pays, il est un peu de meilleure grâce: _Et per che badava, la bestia?_
-C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il
-dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la
-charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se
-laisseroit baiser.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXI.
-
- Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.
-
-
-Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté
-que celui des coupeurs de bourses; car ces gens de bien ont affaire
-à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à
-prêtres, que je devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de
-personnes, fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en a-t-il
-qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la prohibition
-francisquine[706]; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres
-coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, avec ce qu’ils ont
-affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu’ils vous
-dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis,
-ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai
-à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en quantes
-manières. Je vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours,
-lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois
-qu’ils n’en fassent bien d’aussi bons, voire de meilleurs, quand il y
-affiert[707]. Je dis donc qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de
-ces bons marchands dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des
-plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, puisqu’il se
-laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche
-va si souvent à la fontaine, qu’à la fin elle se rompt le col. Tant y
-a, qu’étant en la prison, il encusa[708] ses compagnons, sous ombre
-qu’on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles
-pratiques du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un jour les
-coupeurs de pendants[709], lesquels étoient bien dix ou douze de bande,
-se trouvèrent en la ville susdite à la Peyre[710], à un jour de marché,
-où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en
-beau paiement, pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers il
-mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous pouvez bien penser
-qu’il ne la portoit pas sur sa tête). De quoi ces galants furent fort
-réjouis; car ils n’en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce
-que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des
-autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, non), et
-se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils purent; lequel étoit
-jaloux de sa gibecière comme un coquin de sa poche[711]; car, étant
-en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des
-inconvénients; et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient
-coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le
-serroient, le tournoient, le viroient en la foule, faisant semblant
-d’avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer cette gibecière;
-mais, pour tourment[712] qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point
-la main de dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et
-ébahis de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, celui
-qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il s’étoit trouvé
-en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit point vu d’homme plus
-obstiné à se donner garde que ce curé, ni qui eût moins d’envie de
-perdre sa bourse. Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils
-en le pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils le
-firent approcher d’un grand monceau de souliers, de buche, _alias_ des
-sabots, qu’ils disent en ce pays-là des _esclops_[713] (si bien m’en
-souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la
-braveté[714]. Voyez; encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant
-l’un d’entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de
-tout, vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner un
-grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant une extrême
-douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la main à sa jambe, car un
-tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n’eut
-pas plus tôt lâché la gibecière, que cet habile hillot[715] ne la lui
-eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce
-qu’il tenoit si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant;
-dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la gibecière
-était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin étoit; car, en telles
-exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le
-pauvre curé s’en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la
-jambe et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont
-si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre les biens
-de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime mieux vous faire une
-autre conte.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXII.
-
- Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte[716].
-
-
-Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de
-bourses a été de se tenir bien en ordre[717]; car, quand ils étoient
-habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens
-d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où,
-s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal
-vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux[718], si sont-ils à
-tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François
-à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands[719], dont est question,
-qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un
-qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état;
-il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a
-fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il
-donnoit la fièvre[720], mais il avoit le médecin[721] quant et lui, qui
-en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent
-force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court
-comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour
-voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec
-son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là
-auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que
-faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque
-bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne
-se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus
-d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis,
-qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où
-se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or,
-devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean[722]!
-ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit
-entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en
-eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche[723], et
-la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque
-ententif[724] qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on
-lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il
-fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de
-bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à
-la chaude[725], vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en
-lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur
-de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher[726], vous
-n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt
-cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à
-questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve
-parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre
-une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire
-leur procès.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXIII.
-
- D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.
-
-
-A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire
-les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables
-coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier,
-pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il
-pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux.
-Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant),
-il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien
-un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui
-répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami,
-dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile.
-Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un
-rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le
-voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi
-seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux
-d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui
-desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami
-(car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne
-vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le
-coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre
-le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il
-tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles
-gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera
-point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa
-manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là;
-et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du
-pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert,
-il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et
-l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse
-en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette
-bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa
-proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel
-il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de
-lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande
-à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de
-façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu
-pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi,
-je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit
-le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme
-pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper
-des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son
-couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante.
-Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en
-va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit
-plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je
-crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en
-un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que
-sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se
-trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques
-jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point
-de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas
-requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire
-tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de
-ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses
-étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice.
-Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers
-renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais
-c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de
-couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour
-t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût
-coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après
-tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXIV.
-
- Du bandoulier[734] Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de
- parlement.
-
-
-Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, lequel se
-faisoit appeler Cambaire; et avoit autrefois été au service du roi
-avec charge de gens de pied, là où il avoit acquis le nom de vaillant
-et hardi capitaine; mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les
-guerres furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu
-bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il fit si à
-l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour le plus renommé
-de ses compagnons: contre lequel la cour de parlement fit faire telle
-poursuite, qu’à la fin il fut prins et amené en la conciergerie, où il
-ne demeura guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel il
-fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes par lui commis
-et perpétrés. Et combien que, par les informations, il fût chargé de
-plusieurs crimes et délits, dont le moindre étoit assez grand pour
-perdre la vie, toutefois la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée;
-car on dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, miséricorde de
-Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant, mouton bêlant, et porc pourri:
-et tout n’en vaut rien, s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain
-respect à ce Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant
-qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui va dire
-ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la cour, pour la grâce
-qu’elle vous fait, qui avez mérité une bien rigoureuse punition pour
-les cas dont vous êtes atteint et convaincu[735]. Mais parce qu’autres
-fois vous vous êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service
-au roi, la cour s’est contentée de vous condamner seulement à perdre
-la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit incontinent en son
-gascon: «Cap de Diou! be vous donni lou reste per un viet-daze[736].»
-Et, à la vérité, le reste ne valoit pas guères, après la tête ôtée;
-attendu même, que le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour
-cette réponse, il lui en print fort mal; car la cour, irritée de cette
-arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXV.
-
- De l’honnêteté de M. de Salzard.
-
-
-Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur qui s’appeloit
-Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit? Premièrement il avoit la tête
-comme un pot à beurre; le visage froncé comme un parchemin brûlé;
-les yeux gros comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit,
-principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur, et alloit
-toujours levant le museau, comme un vendeur de cinquailles[737]; la
-gueule torte comme je ne sais quoi; un bonnet gras, pour lui faire
-une potée de choux; sa robe avallée[738], que tous eussiez dit qu’il
-étoit épaulé[739]; une jaquette ballant jusqu’au gras de la jambe; des
-chausses déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux
-de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses, c’étoit de la
-crotte bordée de drap); sa belle chemise de trois semaines, encore
-étoit-elle déjà sale; ses ongles assez grands pour faire des lanternes,
-ou pour bien s’égraffigner[740] contre celui qui est sous les pieds
-de saint Michel[741]. A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y
-a-t-il point quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections
-de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne femme qui en
-saura quelqu’une qui lui soit bonne! Quant à moi, je n’en connois pour
-lui, si je n’y pensois. Non, non, ne différez point à l’aimer; car il
-est gracieux, en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur,
-comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois[742]: «Je ne
-me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête plus grosse que
-poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur, ils sont onze
-heures[743].—Ils en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit
-ou bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit cet honnête
-homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer noise; ne vous
-enquérez point de lui, si vous ne le voulez épouser.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXVI.
-
- De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur.
-
-
-En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui étoient bons
-fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie[744], principalement
-en cas de remuement de besognes[745]. Ils prenoient livres, ceintures,
-gants, tout leur étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses
-fussent perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et
-n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant dedans votre
-chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu une paire de pantoufles
-sous un coin de lit, l’un d’eux les chaussoit gentiment sur ses
-escarpins, et s’en alloit à-tout. Et se conte, pour se donner garde
-d’eux, qu’il leur falloit regarder aux pieds et aux mains; combien
-que le proverbe ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient
-fait serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient
-toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et s’entendoient bien
-ensemble; car tandis que l’un faisoit le guet, l’autre faisoit la
-prise. Un jour, ils se trouvèrent tous deux chez un tailleur (car ils
-n’étoient quasi jamais l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit
-prendre la mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les
-yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils ne virent
-rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon que l’un d’eux avisa une
-paire des ciseaux en assez belle prise, dont son compagnon étoit le
-plus près: auquel il dit en latin, en le guignant de la tête: _Accipe_.
-Son compagnon, qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre en
-usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met sous son manteau,
-tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs; lequel ouït bien ce mot:
-_Accipe_; mais il ne savoit qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à
-l’école; jusques à tant que, les deux écoliers étant départis, il eut
-affaire de ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi,
-et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique, dont ne
-se peut douter, que de ces deux jeunes gens; et même, se réduisant
-en mémoire la contenance qu’il leur avoit vu faire, se souvint aussi
-de ce mot _Accipe_, dont il commença à croître en lui suspicion.
-Il vint tantôt un homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses
-ciseaux (car il souvient toujours à Robin de ses flûtes[746]), il
-demanda: «Monsieur, dit-il, que signifie _Accipe_?» L’autre lui répond:
-«Mon ami, c’est un mot que les femme entendent. _Accipe_ signifie
-_prends_.—Oh! de par Dieu (je crois qu’il dit bien: le diable)! si
-_Accipe_ signifie prends, mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils
-sans point de faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXVII.
-
- Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit
- point.
-
-
-Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à souper un cordelier,
-qui prêchoit le carême en la paroisse; lequel cordelier étoit bon
-frère, et aimoit le bon vin. Quand il étoit à table, il demandoit
-toujours l’aiguière auprès de soi, le compagnon; et toutefois il ne
-s’en servoit point, car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant
-_sicut terra sine aqua_; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui
-dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez toujours
-de l’eau, et que vous n’en mettez point en votre vin?—Monsieur, dit-il,
-pourquoi est-ce que vous avez toujours votre épée à votre côté, et
-si n’en faites rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me
-défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le cordelier, l’eau
-me sert aussi pour me défendre du vin s’il m’assailloit; et pour cela,
-je la tiens toujours auprès de moi; mais voyant qu’il ne me fait point
-de mal, je ne lui en fais point aussi.»
-
- Un cordelier, qui est ceint[747] homme,
- Boit du vin comme un autre homme.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXVIII.
-
- D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules.
-
-
-Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par l’enseignement
-d’un personnage qui savoit que c’étoit de vivre friandement, que les
-jeunes cochets[748], sans être châtrés, pourvu qu’ils n’eussent point
-connoissance de poules, avoient la chair aussi tendre et plus naturelle
-que les chapons; et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs,
-c’étoit l’amour des gelines[749]: comme font tous les mâles avec
-les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit bien en homme
-expérimenté qui disoit que: «Qui le moins en fait trompe son compagnon;
-que les apprentis en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en
-vont aux potences; que les hommes en meurent, et que les femmes en
-vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière. Toutefois,
-je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en dis n’est pas pour
-apaiser noise. A propos de nos cochets, cette dame dont nous parlons
-les faisoit garder à part des poules, pour servir à table en lieu de
-chapons, dont elle se trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa
-maison étoit grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit
-tel et si honorable racueil[750] qu’elle savoit faire; lui voulut faire
-voir les singularités de sa maison, une pour[751] une: entre lesquelles
-elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant grand’fête, et lui
-promettant de lui en faire voir l’expérience à souper. Ce seigneur
-print cela pour une grande nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres
-cochets, lesquels il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus
-grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa en soi-même
-qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur donner quelque secours: qui
-fut que, s’étant mis à part d’avec madame, il fit appeler l’un de
-ses gens, auquel il commanda secrètement que tout à l’heure il lui
-recouvrât trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les
-aller mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans faire
-bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces poules furent
-là-dedans, et mes cochets environ, et de se battre. Jamais ne fut telle
-guerre: comme l’un montoit, l’autre descendoit; ces pauvres poules
-furent affolées[752]; car on dit que
-
- Gallus gallinis ter quinque sufficit unus;
- At ter quinque viri non sufficiunt mulieri.
-
-Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire à une dame
-qu’elle se contentoit bien de trois fois la nuit, l’une à l’entrée du
-lit, l’autre entre deux sommes, et la tierce au point du jour; mais,
-s’il y en avoit quelqu’une extraordinaire, qu’elle la prenoit en
-patience. De moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une
-fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez; quatre,
-c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme, sinon qu’il fût
-affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers[753]. Vrai est qu’il y
-avoit un gentilhomme qui se vantoit de la dix-septième fois pour une
-nuit: dont chacun qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand
-il eut bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il y
-avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu. Mais qu’est-ce
-que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames: ç’ont été les cochets, qui
-m’ont fait choir en ces termes. Par mon âme! c’est une si douce chose,
-qu’on ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je pas
-entreprins, au commencement de mon livre, de vous parler de renchérir
-le pain.
-
-
-
-
-NOUVELLE LXXXIX.
-
- De la pie et de ses piaux.
-
-
-C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous veux faire
-un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit ses petits piaux
-par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient
-les besiats[754], et vouloient toujours retourner au nid, pensant
-que la mère les dût toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle,
-les voyant tous drus pour aller par toutes terres, commença à les
-laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi:
-«Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes
-grands pour chercher votre vie: ma mère me laissa, que je n’étois pas
-si grande de beaucoup que vous êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que
-ferons-nous? Les arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit
-la mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous verrez
-qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre la joue pour
-tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons bien cela, disoient-ils;
-mais si quelqu’un prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra
-point qu’il prenne de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez
-bien toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser la
-pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit d’aventure la
-pierre toujours prête en la main pour ruer[755]?—Ah! dit la mère,
-en savez-vous bien tant! Or, pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et
-ce disant, elle les laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en
-plourerai-je pas.
-
-
-
-
-NOUVELLE XC.
-
- D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.
-
-
-Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien
-né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il
-connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages
-et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les
-caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle,
-si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son
-pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que
-jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il
-écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et
-faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il
-ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je
-crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui
-jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe
-et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne
-compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il
-se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il,
-une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire
-un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme
-fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous?
-elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les
-mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme.
-Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un
-homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend
-bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de
-raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année
-de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne
-crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint,
-ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne
-demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette
-dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de
-fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit
-d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que
-ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance
-(qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les
-_révérences, excellences et magnificences_: «Seigneur, dit-il, vous
-le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait
-cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être
-impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a
-privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il
-n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on
-pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement
-(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il
-ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu
-essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle
-louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à
-ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient
-italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre
-autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur
-aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus
-près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise
-d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois
-en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens
-allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession
-d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau,
-lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de
-le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois
-entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont
-je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur,
-répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas
-faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle
-entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le
-faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et
-précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne
-parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai
-rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de
-terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe
-en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus,
-et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne
-furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens;
-lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à
-loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais
-les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en
-portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir
-vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient
-peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre
-eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit
-toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point
-s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu
-à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet
-Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous
-que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes.
-J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut
-l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en
-six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe,
-ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez
-que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux
-du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de
-vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en
-rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui
-faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains
-secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce,
-l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe,
-et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe.
-Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit
-grand’ chère des écus abbatiaux.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCI.
-
- Du singe qui but la médecine.
-
-
-Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout
-maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant
-y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel
-fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le
-clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par
-quatre matins; et tandis[767], une médecine, laquelle l’apothicaire
-lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient
-endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit
-reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet
-dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que
-le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et
-vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui
-bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et,
-par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause
-que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose
-qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent,
-auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce
-breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui
-faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure
-d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume
-sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des
-grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit
-douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il
-fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine
-et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes[768]. Cependant le
-malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui
-vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de
-si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine
-et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia,
-les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit.
-Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit,
-et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si
-fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort
-mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de
-lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il,
-au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point
-ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de
-temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de
-la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit
-un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été
-lieutenant du malade[769], lequel à peine leur conta le cas comme il
-étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le
-malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère,
-Dieu merci, et le singe!
-
-
-
-
-NOUVELLE XCII.
-
- De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770].
-
-
-Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son
-mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui
-y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut
-ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il
-veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les
-invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils
-n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler,
-ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire
-plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois
-voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois
-peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables
-de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le
-me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite
-plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends
-grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si
-vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est
-grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien
-empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête
-et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais,
-si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait
-pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme
-plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit
-voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux.
-Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu
-substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits
-ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car
-
- Le berger et la bergère
- Sont en l’ombre d’un buisson,
- Et sont si près l’un de l’autre,
- Qu’à grand’peine les voit-on[773].
-
-D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce
-seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes
-méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de
-leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce
-de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur
-quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons,
-sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur
-paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable
-défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et
-furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si
-ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint
-de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui
-s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774]
-se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès
-choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente
-ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature
-douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate,
-de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme
-importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil
-en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque
-difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant
-en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend.
-Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le
-mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le
-savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes
-au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent,
-et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et
-le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont
-pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent;
-et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres
-ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus,
-sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont
-point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous
-conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit
-pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux
-du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient,
-en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se
-vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui
-venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa
-femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il
-imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla
-ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ,
-et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant
-toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand
-vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant
-qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit
-trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule
-sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir,
-mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît
-du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin
-il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis
-s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda,
-tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de
-tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit
-le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller
-trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui
-étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à
-l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air
-de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire.
-Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule,
-pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne
-la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que
-ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements,
-et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari
-s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser
-venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que
-la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en
-l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu
-cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être
-cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à
-l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours
-auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit
-toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a
-mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours
-présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne
-saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché
-quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui
-le cas touche[778].
-
-
-
-
-NOUVELLE XCIII.
-
- D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779].
-
-
-Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son
-voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable
-de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel
-bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre:
-«Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est
-entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce
-voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec
-lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En
-chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant
-sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à
-la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre,
-pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne
-sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché;
-alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir
-affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant,
-cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin
-donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit
-à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y
-avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre
-pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois
-entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés
-(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que
-toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte
-dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un
-inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il
-avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui
-étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant,
-puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui
-et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron
-qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps,
-mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne
-se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron
-d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne
-demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la
-parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il
-fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession,
-fut exécuté par justice, comme il méritoit.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCIV.
-
- D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré,
- par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781].
-
-
-Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut
-jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit
-accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il
-faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé;
-en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à
-lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village
-avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et
-ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra
-en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se
-tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne,
-et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le
-manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel
-elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues
-il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut
-très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand
-il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui
-l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença
-à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute
-ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez),
-ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois,
-criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce,
-le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il
-commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui
-fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver
-son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de
-vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une
-petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles
-affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les
-champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de
-lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785],
-il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville
-bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins
-publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par
-son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé
-davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCV.
-
- D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon
- quand il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son
- trépas[786].
-
-
-En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin se fonda
-tellement en raisons superstitieuses, jouxte la quintessence[787],
-qu’il estimoit, par astrologie, que rire et prendre le déduit avec
-femme en temps sec lui fût très contraire, et, pour ce, il s’en
-abstenoit totalement; et encore, quand il véoit le temps humide,
-observoit-il le cours de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme,
-laquelle souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle
-avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit guère;
-et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre que le temps
-n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit plus nuisible qu’à son
-proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre femme, à rien ne faire. Advint que
-familièrement la médecine[788] conta son affaire à une sienne voisine;
-laquelle lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît
-porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les fît verser
-en un bassin de plomb qui étoit jouxte[789] la fenêtre dudit grenier,
-et servoit à recevoir les eaux des égouts de la pluie, pour la faire
-distiller par un tuyau, ou canal de plomb, jusqu’au bas de la cour,
-ainsi que l’on a accoutumé faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine,
-qu’incontinent elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en avertît
-son mari: ce que la bonne dame médecine fit très voulentiers; et
-combien que la journée eût été chaude et sèche, néanmoins elle exécuta
-son entreprise. Et quand tous deux furent couchés en leur lit, la
-chambrière, instruite, laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal,
-ce qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le conviant à
-faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à son pouvoir; non toutefois
-qu’il ne fût ébahi comment le temps étoit si fort changé. La dame
-continua par aucuns jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien
-aise. Depuis, advint que le médecin mourut; et pource que ladite dame
-étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs la demandoient
-en mariage, mais oncques ne voulu accorder à aucun, tant riche fût-il,
-qu’elle n’eût parlé à lui. De médecins, elle n’eut plus cure, et
-demandoit aux autres s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune:
-et plusieurs d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en
-avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels,
-pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon, assez
-lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour mari; et ainsi qu’ils
-devisoient joyeusement, elle l’interrogea s’il se connoissoit aux
-étoiles; lequel fit réponse qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux
-étoiles, n’à la lune, et ne savoit quand il se falloit aller coucher,
-sinon quand il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et,
-pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée et à
-proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop de ce qu’elle avoit eu
-trop peu auparavant.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCVI.
-
- D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier
- qui lui avoit chaussé des bottines[790].
-
-
-Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon
-compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel
-entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a
-quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des
-bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en
-avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles
-qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa.
-Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui
-semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes.
-Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander
-au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi,
-ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien
-équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si
-d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le
-cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient,
-et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir
-l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier,
-courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le
-cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez
-le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur
-qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme
-celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne,
-dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en
-la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent
-et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir.
-Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot _bottines_,
-toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des
-nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers[791].
-
-
-
-
-NOUVELLE XCVII.
-
- De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que
- signifioient _ramon_, _ramonner_, _hart_, _sur peine de la hart_,
- etc.[792]
-
-
-Un méchant mot, _hart_, fort renommé et prêché en France en temps de
-paix, avoit autrefois fâché un jeune écolier de ce qu’il n’en pouvoit
-rendre l’interprétation à ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût
-demandé mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot plus
-que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, l’écolier
-n’épargna frère[793] _Calepinus auctus et recognitus_, _Cornucopia_,
-_Catholicon magnum et parvum_[794], où il ne cherchât, mais pour néant;
-car il n’y étoit pas. Toutefois, après qu’il eut bien ruminé à part
-lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui
-se disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui apprint sans
-y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; faisant collation
-d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et de laquelle il avoit prins un
-peu auparavant, que _ramon_ étoit un balai, et _ramonner_, balier[795],
-en la chansonnette: _Ramonnez-moi ma cheminée_. «_Hart_, donc,
-disoit-il en discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une
-bourrée à Paris, qu’on appelle une _riorte_ en mon benoît pays: parquoi
-j’entends que, quand on crie: DE PAR LE ROI. SUR PEINE DE LA HART (hart
-_est feminini generis_), vaut autant à dire que sur peine de la corde;
-jadis qu’on s’aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre.»
-Ainsi s’acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est
-écrit en une épître de Clément Marot au roi: que _sentir la hart_, vaut
-autant à dire que _chatouilleux de la gorge_.
-
- Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge,
- Ledit valet, monté comme un saint George[796].
-
-
-
-
-NOUVELLE XCVIII.
-
- De Triboulet, fol du roi François I^{er}, et de ses facétieux
- actes[797].
-
-
-Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut
-très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre
-idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail
-ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher
-devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour,
-ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de
-quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit
-six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il
-descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur
-son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé
-le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il
-a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il
-a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et,
-lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à
-pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à
-Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la
-plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après,
-l’évêque commença _Deus in adjutorium_, assez bellement; et incontinent
-après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on
-n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et
-s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands
-coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il
-l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et
-il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y
-avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui
-qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval
-pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue:
-et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien
-regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage.
-
-
-
-
-NOUVELLE XCIX.
-
- Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802].
-
-
-Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant
-ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit
-en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un
-avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il
-accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui
-étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en
-cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la
-cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il
-se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et
-ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut
-aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie
-adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit
-accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux
-se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je
-ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant
-je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de
-votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un
-homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la
-plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «_Deux chapons gras
-sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le
-plus gras, je vous envoie l’autre._» Puis, sous secret, étoit écrit:
-«_Plumez de votre côté, et je plumerai du mien._» Cette lettre, ainsi
-expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne
-s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations,
-qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles
-lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se
-voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie,
-délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce
-faire par ses amis propres.
-
-
-
-
-NOUVELLE C.
-
- Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de
- Montfaucon[803].
-
-
-Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de reculons jusques
-au bout d’une échelle pour descendre par une corde (disent les bons
-compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon,
-le maître des hautes œuvres, affutant son cas[804], passoit souvent
-la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la fin il
-le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la
-main: je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me
-feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien,
-et que je me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher qu’il
-devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par
-la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tête le portier
-par plusieurs fois, lequel l’entendit bien dès la première. Mais, à
-cause qu’il se sentoit autant ou plus chatouilleux de la gorge que
-celui qu’on menoit pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de
-venir parler à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice
-comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur demande. Ainsi
-s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à son confesseur, et lui dit:
-«Mon père, je vous prie dire au portier qu’il ne laisse hardiment de
-fermer la porte de bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner
-aujourd’hui coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre autres
-consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, n’y a rien que
-peines et ennuis: tu es heureux de sortir aujourd’hui hors de tant de
-misères.—Ha, ha, frère, dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place,
-pour jouir tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant
-d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon
-ami; quelques maux que tu aies faits, demande pardon à Dieu de bon
-cœur; tout te sera pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en
-paradis avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, beau-père!
-ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain à dîner. Et pource qu’un
-homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie,
-venez-moi tenir compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité,
-et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits devis faisoit
-le gentil falot, lesquels seroient trop longs à réciter.
-
-
-
-
-NOUVELLE CI.
-
- Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du
- nom[805].
-
-
-Un conseiller du roi François, premier de ce nom, homme qui avoit
-l’esprit naturellement fertile de facéties, s’étant trouvé, un jour
-qu’on tenoit propos au roi des moyens qu’il devoit choisir pour faire
-tête à l’empereur qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant
-ouï l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons, l’autre tel
-nombre de lansquenets, les autres faisant quelque autre bon souhait:
-«Sire, dit-il, puisque il est question souhaiter, je ferai aussi, s’il
-vous plaît, mon souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle
-ne vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils ont ici
-souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui ayant demandé quelle
-étoit cette chose (répondant d’une promptitude d’esprit): «Sire,
-dit-il, je souhaiterois seulement devenir diable pour l’espace d’un
-quart d’heure.—Et que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit
-rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous êtes un grand
-fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas de l’eau bénite au pays
-de l’empereur, comme au mien, pour faire fuir les diables.» Alors,
-comme bien délibéré de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me
-pardonnerez, s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque
-jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit; mais
-un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit pas.» Il disoit cela de
-telle grâce, qu’il provoquoit un chacun de la compagnie à rire, tant
-il étoit copieux[806] en dits et faits.
-
-
-
-
-NOUVELLE CII.
-
- De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils
- finirent leurs amours[807].
-
-
-Du temps qu’on portoit souliers à poulaine[808], qu’on mettoit pots sus
-table, et que pour prêter argent on se cachoit, la foi des femmes vers
-les hommes et des hommes vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de
-jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes
-l’enfreindre[809]. Ainsi étoit une coutume réciproquement observée,
-dont n’étoient moins à louer, qu’en merveilleuse admiration; au moyen
-de quoi jalousie n’étoit en vigueur, fors celle qui provient de mal
-aimer, et de laquelle les janins[810] meurent. A l’occasion de cette
-merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés ou
-à marier en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de
-quelque démesuré pensement; et n’aimoient les hommes et femmes l’un
-l’autre que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu
-mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour cause, et
-ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers qui en eussent pu
-sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier,
-lequel, n’ayant atteint le dix-huitième an de son âge, commença à
-pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre,
-à hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque cas
-avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout à son
-hôtesse, et se fourra si avant en son amour, qu’il jeta au loin toutes
-dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à
-tous les diables; après, partie de son argent, pour mieux obtempérer
-à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, de sophiste
-et fol logicien, il devint l’un des plus forts amants du monde: comme
-il se fit connoître à l’endroit de son hôtesse; car, voulant lui
-manifester ses passions, disoit: «Hélas! principale et seule régente
-de mes entrailles, que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie sans
-mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le foie fenit[811], mon
-poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, que j’en ai la vie
-gâtée: dont je suis perdu, s’il ne vous plaît me consoler.» Puis, se
-souvenant de la sentence du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu!
-que de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut manger sa
-soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en
-votre assiette, je conclus qu’il y faut entrer de nature, en B dur, car
-le mol n’y vaut rien.» Puis, se recordant du moyen que feu son oncle
-lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une
-chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât ses angoisses
-douloureuses, et passions nocturnes, où il étoit par elle détenu, lui
-pria de chanter, disant: «Ami, refermez votre bouche; j’ai avisé le
-coin du mémorial, où vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la
-garder sûrement;» pensant par ces allusions le divertir de son propos.
-Toutefois, par trop longuement passionné, commença:
-
- CHANSON.
-
- Ce refus tout outre me passe,
- Et peu s’en faut que n’en trépasse;
- Las! il faut endurer beaucoup
- Pour aimer un seul petit coup.
-
- Ah! vous avez grand tort, voisine;
- Je tous pensois douce et bénigne:
- Mais j’ai bien connu, en effet,
- Que vous vous moquez de mon fait.
-
- Je tous ai déclaré ma peine,
- Et que c’est qui vers vous m’amène;
- J’en souffre trop de la moitié,
- Et n’en avez point de pitié.
-
- Or, faut-il bien faire autre chose:
- Car l’amour qui est dans moi close
- Ne me lairroit point en repos,
- Si vous n’avez autre propos.
-
- Toutes les fois que vous vois rire,
- Je vous voudrois voulentiers dire:
- «Dites-moi, belles, si m’aimez?»
- Je vous aime, ne m’en blâmez.
-
- Visage avez de bonne grâce;
- Comme moi, êtes grosse et grasse.
- Aimez-moi donc, dame, aimez-moi;
- Et mon cœur jetez hors d’émoi.
-
- Si mon malaise vous peut plaire,
- Mon heur vous pourra-t-il déplaire?
- Qui dit mal d’autrui s’éjouit,
- Le sien fait qu’on s’en réjouit.
-
- Tous les jours, en la patenôtre,
- Pardonnons à l’ennemi nôtre:
- Point ne suis-je votre ennemi,
- Mais votre langoureux ami.
-
- Si de m’aimer n’avez envie,
- Pardonnez au moins à ma vie,
- Et en ayez quelque remord,
- Ou serez cause de ma mort.
-
- Je ne saurois me plaire au vivre,
- Languissant toujours à poursuivre:
- Il me vaut trop mieux n’aimer point
- Qu’attendre, sans venir au point.
-
- Aimez donc, puisque êtes aimée;
- Vous en serez mieux estimée;
- Votre grâce, votre maintien,
- Me gluent en votre entretien.
-
- Mon las cœur commença dimanche:
- N’est-il pas temps que vous emmanche?
- J’ai déjà trois jours attendu,
- C’est trop pour un homme entendu.
-
- Je ne puis bonnement comprendre
- Quel plaisir c’est de tant attendre:
- Du temps perdu je suis marri,
- N’en déplaise à votre mari.
-
-
-
-
-NOUVELLE CIII.
-
- Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne
- faisoient le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens[812].
-
-
-Un curé[813], de par le monde assez remarqué par ses facéties et
-insuffisance de la charge à lui commise, se mit, un jour qu’il prêchoit
-à ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit[814] des luthériens
-de son temps; et voulant prouver qu’ils étoient pires que les diables:
-«Le diable, disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait
-le signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à un
-luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. Parquoi
-je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en tout,
-leur compagnie.» Puis, se colérant en lui-même de ce que plusieurs
-autres curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à
-s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez savants!
-Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables! et s’ils ne
-le sont, ils le deviendront comme moi.» Et observant diligemment les
-contenances de ses paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien,
-messieurs et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et
-maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et mille autres petits
-contes faisoit ce copieux[815] curé à ses paroissiens, afin de les
-engarder de dormir à ses sermons.
-
-
-
-
-NOUVELLE CIV.
-
- D’un tour de villon[816] joué dextrement par un Italien à un François
- étant à Venise[817].
-
-
-Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François
-nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi
-logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent
-de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il
-auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît
-comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le
-François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur
-débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec
-lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon,
-lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil
-contre des écus-pistolets[818], il feroit cet échange avec lui; et:
-«Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici
-non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose
-davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre
-plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce
-qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret
-l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous
-missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous
-promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions
-notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que
-bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et
-là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant
-toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les
-avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où
-étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par
-le barquerole[819], auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant
-qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles
-d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François,
-qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à
-ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que
-le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit
-servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs
-ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence
-en usage: «_Zara a chi tocca_,» donnant facilement à entendre que
-malheureux est celui qui s’y fie.
-
-
-
-
-NOUVELLE CV.
-
- Des facétieuses rencontres[820] et façons de faire d’un
- Hibernois[821], pour avoir sa vie en tous pays.
-
-
-Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de connoître les
-manières de faire des nations étrangères et leur usage de parler; tant,
-qu’il voyagea en plusieurs contrées, où, encore que son argent fût
-égaré dedans les semelles de ses souliers, pour cela il ne perdit à
-dîner, tant il se savoit bien entregenter[822] en toutes compagnies;
-et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit
-d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer la manière de
-faire des Miconiens[823] (gens pauvres et femelies[824], qui, pour
-leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis[825]),
-que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant
-entré en la maison du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre
-l’occasion de se soûler[826], ayant vu la table préparée pour le dîner
-des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, s’assied avec eux,
-et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns
-de la compagnie, qui n’avoient point accoutumé de voir cette oie
-étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à
-qui il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu’il
-perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent s’il avoit quelque
-charge en la cour: «Non, dit-il, mais j’y en voudrois bien avoir.»
-Lors, lui firent commandement de se lever de table et gagner au trot,
-sur peine de recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité
-et hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j’aie
-dîné.» Et cassoit[827] toujours. Ce qu’ayant longuement observé ceux
-qui lui avoient fait cette peur, se sentant offensés, furent contraints
-de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en tirer
-davantage de passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit
-été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer en la
-maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, que je savois bien que
-le roi étoit assez riche pour me donner à dîner.» Par cette gaillardise
-et promptitude d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de
-ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout rejeté.
-
-
-
-
-NOUVELLE CVI.
-
- Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade,
- lequel il avoit pansé[828].
-
-
-Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation
-et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie:
-ce qu’il accepta voulentiers; et en fit si bien son devoir, qu’en peu
-de jours il l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé,
-étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux[829]; et
-quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit
-pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses
-peines; et doutoit fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il
-s’avisa d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre
-à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire que la maladie, et
-qu’il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu’il lui falloit
-encore prendre une médecine, laquelle il lui fit faire telle, que deux
-heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte;
-qu’il avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se trouvant
-donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre vers son médecin;
-mais comme auparavant il avoit fait de l’oublieux à le contenter, aussi
-faisoit alors le médecin, de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un
-sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son
-maître le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et qu’il
-ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur donc ayant usé
-du vrai moyen pour faire cesser tous les empêchements du médecin, fit
-tant, qu’il alla visiter l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot[830]
-au bout de trois jours; au bout desquels il eut derechef la main
-garnie. Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel
-il avoit en peu de temps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et
-vivre, en vrai médecin.
-
-
-
-
-NOUVELLE CVII.
-
- De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé[831].
-
-
-Un apprenti larron, étant entré par le toit en une maison, pour voir
-s’il ne trouveroit point quelque bonne aventure, fut découvert par
-ceux qui étoient dedans, à raison du bruit qu’il avoit mené y entrant:
-qui fut occasion que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir que
-c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à foule pour le
-chercher, descendit par quelques adresses qu’il avoit remarquées, et
-se vint rendre parmi la foule du peuple qui entroit pour le chercher;
-et, par ce moyen, se garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut
-vu le bruit apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant
-qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par la porte;
-feignant être demeuré seul pour le chercher, ne craignant aucunement
-d’être connu. Mais, par faute d’être maître de sa langue, il se donna
-lui-même à connoître, et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il
-pensoit sortir, ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du
-larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant qu’il lui
-avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter que, pendant que ce
-rustre tâchoit à se sauver, fuyant tantôt çà, et tantôt là, son bonnet
-lui étoit tombé: lequel on avoit gardé en espérance qu’il donneroit
-des enseignes du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra
-incontinent en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent
-pendu, pour avoir trop parlé.
-
-
-
-
-NOUVELLE CVIII.
-
- De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion[832].
-
-
-Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron
-qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention qu’il participeroit au
-butin, comme aussi ils en étoient d’accord; en considérant, d’autre
-part, qu’il en seroit reprins, et que le murmure seroit grand s’il n’en
-faisoit justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de ce
-moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu’il
-y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et que c’étoit lui qui avoit
-fait un tel acte, et un tel. Cet homme ne faillit à lui nier fort et
-ferme, comme celui qui avoit la concience nette de tout ce qu’on lui
-mettoit à sus[833]. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui
-fit remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, aussi
-bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), et que, s’il le
-confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment de lui faire tant
-chanter de messes, qu’il pourroit être assuré d’aller en paradis; au
-lieu qu’en ne confessant point, il ne laisseroit d’être pendu, et si
-iroit à tous les diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît
-chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d’être
-pendu, et puis aller à tous les diables, se trouva fort étonné, et
-aima mieux être pendu et aller en paradis; tellement qu’en la fin il
-vint à dire qu’il ne se souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le
-chargeoit; toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on
-en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu’il prioit
-qu’on lui tint promesse touchant les messes. Et n’eut plus tôt dit le
-mot, qu’on le mena tenir la place de l’autre, qui avoit mérité la mort.
-Mais quand il fut à l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir,
-il entra en des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se
-repentoit, nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à quoi remédier,
-le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât au peuple, fit signe au
-bourreau qu’il ne lui laissât achever: ce qui fut fait. Et ainsi fut
-pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme.
-
-
-
-
-NOUVELLE CIX.
-
- D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre
- ceux qui nient le purgatoire[834].
-
-
-Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu
-et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes
-lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux
-qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont
-employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et
-savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens,
-qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il,
-vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont
-méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme
-vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici
-entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins,
-mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que
-j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute
-la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire _pouf,
-pouf_. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur.
-Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me
-souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y
-avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis
-à dire mon _Pater_ et _Ave Maria_, qu’elle m’avoit apprins, la bonne
-dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais
-le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis
-beau, et fit encore _pouf, pouf_ (étant, par aventure, trop sanglé),
-et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque
-chose, j’ajoutai mon _De profundis_, que feu mon père m’avoit apprins:
-et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant
-arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: _Avete
-omnes_, etc., et _Requiem_, etc., qu’il passa franchement, et depuis
-n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis).
-Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent
-qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les
-trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour
-apprendre leur leçon!»
-
-
-
-
-NOUVELLE CX.
-
- Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus
- grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il
- fut payé de sa gageure[838].
-
-
-Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons
-d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839],
-prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant,
-lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût
-de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?»
-Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à
-soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse
-à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute
-que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de
-tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que
-tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine
-y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.»
-Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en
-grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait
-quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que
-veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais,
-dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il
-soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce
-que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin,
-le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu
-de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit,
-faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit
-en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie
-le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour
-lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit
-leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et
-afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et
-prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner
-quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents
-personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les
-noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison
-du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui
-ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté
-de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement
-que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se
-bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je
-t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.»
-Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison,
-print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes
-et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier
-lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs.
-Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la
-gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui
-montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on
-lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le
-marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et
-aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print
-à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se
-confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il
-lui avoit promis.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXI.
-
- Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis
- furent pendus et étranglés[842].
-
-
-Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un
-infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut
-condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre,
-advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint
-sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844];
-lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit
-quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa
-grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845],
-lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace:
-
- Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.
-
-C’est-à-dire:
-
- Ceux qui vont delà la mer
- Changent le ciel, non leur amer[846].
-
-Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier
-de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa
-le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois
-que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il
-est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant
-possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par
-art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut
-considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci
-en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine
-qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois,
-il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes,
-avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre
-par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui
-furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu
-auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un
-qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin
-de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux
-qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui
-semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de
-soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que,
-pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire
-si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui
-prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel
-logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte
-desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais
-ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit
-pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on
-trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements
-qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ
-quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs
-paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec
-plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant
-accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes;
-car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il
-emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du
-plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut
-celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits:
-en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre
-qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même
-empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant
-passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue.
-Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne
-fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXII.
-
- D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850].
-
-
-Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de
-sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il
-fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois
-il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il
-détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre
-qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit
-plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et
-moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours,
-qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire
-jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé
-d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles
-il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux,
-et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son
-château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever
-le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la
-sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer
-privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient
-hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en
-une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une
-heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs
-nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait
-l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les
-intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi
-que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres
-cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs
-mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et
-de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela
-étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXIII.
-
- Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion
- de son hôtesse[854].
-
-
-Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une sienne hôtesse
-(laquelle il entretenoit) de faire semblant d’ôter, disoit-elle,
-tout soupçon à son mari, se fit châtrer (qu’on dit plus honnêtement
-_tailler_); et se mit en la miséricorde d’un nommé monsieur maître
-Pierre des Serpents, natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce
-prince-curé quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur eut
-dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais qu’enfin il
-se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit force d’en passer
-par là, fit son testament. Et, pour faire encore meilleure mine, après
-avoir dit à ce maître Pierre (auquel toutefois il avoit baillé le mot
-du guet[855], de ne faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé
-quatre écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure il
-advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains, se laissa lier, et du
-tout accoutrer comme celui qu’on vouloit tailler vraiment. Or, faut-il
-noter que, comme ce curé avoit donné audit maître Pierre le mot du
-guet de ne faire que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté
-(après avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de faire
-à bon escient, avec promesse de lui donner le don de ce qu’il avoit
-reçu dudit prêtre pour faire la mine[856]; tellement que maître Pierre,
-persuadé par le mari, et tenant le pauvre curé en sa puissance, après
-l’avoir bien attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et
-de fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point accoutumé
-se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit une seule fois moqué,
-son métier se moqueroit de lui. Voilà comment le pauvre curé se trouva
-de l’invention de cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette
-finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais, il fut
-trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup plus préjudiciable à sa
-personne.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXIV.
-
- D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa
- cordelle[857] un jeune écolier qui lui plaisoit[858].
-
-
-Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen par lequel elle
-pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit sur tous, usa, pour
-parvenir à son intention, qui étoit de l’attirer à sa cordelle, de la
-débonnaireté de son beau père confesseur, qu’elle vint trouver dedans
-l’église, où le jeune écolier se promenoit; et, faisant la désolée,
-conta, sous prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un
-jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur, en se
-mettant lui et elle aussi en très-grand danger; lequel elle lui montra,
-par cas fortuit, au même lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria
-affectueusement de lui faire telles remontrances qu’il savoit être
-requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit tout ceci,
-afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit faussement d’y venir,
-elle disoit quant et quant à ce père confesseur, par le menu, tous les
-moyens desquels l’écolier usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de
-passer au soir par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource
-qu’il savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit sur un
-arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref, qu’il faisoit ainsi
-et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle avoit grande peine à se
-défendre. Le beau père parle à l’écolier, et lui fait les remontrances
-qu’il pensoit être les
-
-plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il n’étoit
-rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y avoit jamais
-pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses remontrances, comme celui
-qui en avoit besoin, et en remercia le beau père. Mais, comme le cœur
-de l’homme est prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour
-connoître que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit qu’il
-fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses et tous les moyens
-dont il devoit user. Sur laquelle occasion, le jeune homme, allant de
-mal en pis, ne faillit à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte
-qu’au bout de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à la
-bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de cette femme, ne
-se put tenir de crier en pleine chaire: «Je la vois celle qui a fait
-son maquereau de moi!» Et, ayant été décelée, n’osa depuis retourner à
-confesse à lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXV.
-
-La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur
-avertin[859] les prend[860].
-
-
-Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui
-avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la
-maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie,
-il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous
-coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui
-sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent
-Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra
-d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit
-le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de
-laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois,
-pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce
-que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit
-si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant
-aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais
-le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses
-ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès
-lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement,
-que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui
-faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer
-à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut
-retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois,
-le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant
-sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus
-qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte
-reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit
-étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut
-que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs
-moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans
-coups frapper.»
-
-
-
-
-NOUVELLE CXVI.
-
- De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du
- roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y
- reçut[861].
-
-
-Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit
-entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais
-non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand
-il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit
-au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses:
-_Mitto tibi duodecim molossos_, c’est-à-dire: _Je vous envoie une
-douzaine de dogues_; il interpréta: _Je vous envoie une douzaine de
-mulets_; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre
-seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le
-roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler
-de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets,
-disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir.
-Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux
-autres, on trouva _duodecim molossos_, c’est-à-dire _douze dogues_. De
-quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle
-sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car
-il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris _molossos_ pour
-_muletos_. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne
-laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son
-latin.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXVII.
-
- Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri,
- deuxième de ce nom[863].
-
-
-Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs
-petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu’il
-avoit en l’entendement, dont il fut courroucé; et se souvenant que
-quelques autres enfants alloient par la ville, chantant vilaines
-chansons: «Un tas de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont
-chantant une telle chanson: _Vous aurez sur l’oreille_, etc. Je
-voudrois être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois[864]!»
-Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri,
-deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour en tirer du plaisir;
-car le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui
-dit qu’il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu’ils ne fussent gens
-de bien. Et le roi l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien:
-«En ma présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont
-prêts de faire tout ce que je leur commande; mais sitôt que j’ai le
-cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris en bonne part de lui,
-comme n’y allant point à la malice, non plus qu’ès rencontres qui lui
-étoient coutumières en ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût
-équivoqué de propos délibéré sur ce mot de _soufflez_, qui, outre sa
-première signification, se prend en langage du commun peuple, pour
-cela aussi qui dit autrement: _de belles_, c’est-à-dire: _il n’en est
-rien_; on lui eût appris à souffler d’une autre sorte. Et puis, sonnez,
-tabourin[865]!
-
-
-
-
-NOUVELLE CXVIII.
-
- De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il
- en fut moqué[866].
-
-
-Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il
-avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il
-n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867]
-s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient
-pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison
-d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence
-de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la
-chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant
-arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en
-un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant
-très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit,
-pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot
-pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir
-une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table
-du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce
-créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la
-somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots
-qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière
-assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce
-bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte.
-Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource
-qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond
-qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on
-lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit
-été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais
-je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été
-nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se
-fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit
-incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de
-sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon,
-tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par
-toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le
-nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXIX.
-
- De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger[869] plusieurs
- moines qui logeoient en une hôtellerie[870].
-
-
-Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par
-bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien
-traiter selon son pouvoir, dont un sien fils en fut marri, voyant
-qu’ils dépendoient[871] beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de
-récompense; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou
-quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger:
-auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur
-d’offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre,
-sur la minuit, ledit fils apporta un jeune veau de trois semaines
-ou un mois, en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût
-aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il n’avoit sa
-nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant
-à repaître; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers
-étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il
-rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côté de la ruelle du
-lit; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un
-pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en aide son
-compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit des esprits léans, qui
-l’avoient attouché par le visage, le suppliant de le vouloir consoler.
-Et en disant telles paroles, il trembloit si fort, qu’il étonna son
-compagnon, lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever et
-aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit faire, craignant
-l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu’il fit, il se leva du
-lit et se retira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le
-veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le
-museau entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles;
-car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand’robe.
-Adonc le pauvre cordelier commença à crier hautement miséricorde;
-incontinent s’en retourna coucher, implorant la grâce de Dieu, disant
-ses Sept-Psaumes et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tette
-de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria un haut cri de
-voix argentine, comme pouvez savoir, dont les moines furent encore plus
-étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi
-secrètement qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand
-les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse de
-léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient à entendre que
-c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; et ainsi décrièrent
-tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu’ils
-rencontroient, qu’oncques-puis n’y logea cordelier ni autre moine.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXX.
-
- Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal
- de Lorraine[872]; et comment il échappa[873].
-
-
-Il advint, au temps du roi François, premier du nom, qu’un larron
-habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal
-de Lorraine, fut aperçu par le roi, étant à la messe, vis-à-vis du
-cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du
-doigt au roi, qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le
-roi, bien aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et,
-peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, par
-lequel il lui donna occasion de fouiller en sa gibecière. Lui, n’y
-trouvant plus ce qu’il y avoit mis, commença à s’étonner et à donner
-du passe-temps au roi, qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois,
-ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on
-lui avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du preneur
-avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quelque
-honnête gentilhomme, et d’apparence, à le voir si résolu, et tenir
-si bonne morgue[874], l’expérience montra que c’étoit un très-expert
-larron déguisé en gentilhomme, qui ne s’étoit point voulu jouer, mais,
-en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit
-cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son
-serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c’étoit la première
-fois qu’un larron l’avoit voulu faire son compagnon[875].
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXI.
-
- Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat
- qui lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des
- François aux Italiens[876].
-
-
-Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter honnêtement
-un combat qu’il avoit entreprins contre un de sa qualité sans qu’il
-alléguât quelque raison péremptoire, l’avoit accepté. Mais, s’étant
-depuis repenti, n’allégua autre raison, quand l’heure du combat fut
-venue, sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, et
-l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, toi? Moi, je
-ne le suis pas; et pourtant je me garderai bien de combattre contre
-toi.» Il est bien vrai quelqu’un pourra répondre que, pour un, il
-ne faut pas faire jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on
-pourroit tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un
-Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d’avoir été
-quelques années à la guerre sans dégaîner son épée, et étant interrogé
-pourquoi: «Pource, dit-il, que je n’entrois mie en colère. Mais toutes
-et quantes fois, disoit-il (en continuant son propos), on voudra
-confesser vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus
-souvent porté les marques des François colères que les François n’ont
-porté les marques des Italiens désespérés; et que quand il n’y auroit
-un seul Picard qui sût entrer en colère, pour le moins les Gascons
-y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire
-trembler les Italiens dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si
-large; combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, que
-nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les Gascons et toutes
-les autres contrées de France d’être réputés autres qu’ils n’étoient
-auparavant.»
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXII.
-
- De celui qui paya son hôte en chansons[877].
-
-
-Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en
-un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien
-attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le
-tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il
-avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre
-qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le
-paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le
-tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin
-d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant,
-et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au
-tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous
-pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant
-se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il
-gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda
-à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune
-de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit
-le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous
-plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de
-son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson
-assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays:
-«_Metti la man a la borsa, et paga l’hoste_,» qui est à dire: «Mets
-la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda
-à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il,
-celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes
-content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à
-l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXIII.
-
- D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir
- dépucelé sa fille la première nuit[879].
-
-
-Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune fille âgée
-de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien
-emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en
-devoir d’accomplir l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier[880] à
-sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui
-donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand la pauvre fille
-l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle ne voulut oncques que
-le marié lui mît en son étui, de peur qu’il ne la blessât, dont le
-marié fut fort ennuyé; et quoi qu’il pût faire, jamais ne put persuader
-à la mariée de lui faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint
-pour la nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en alla
-par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit portée avecques
-son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse qu’ils
-n’avoient rien fait. «Comment, dit la mère, votre mari est doncques
-châtré!» Alors, comme furieuse, s’en alla au conseil de l’Église[881],
-afin de faire démarier sa fille, donnant à entendre que son gendre
-n’étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin
-qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le pauvre
-marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit offensé ni donné
-occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M.
-l’official, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et
-de son gendre; et, par[882] ses raisons, dit que la nuit de ses noces
-il ne voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa fille, et
-qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien,
-et dit qu’il étoit aussi bien fourni de lance que sa femme étoit de
-cul, et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n’y voulut
-oncques entendre, et fit la cane[883], au moyen de quoi il n’avoit pu
-rien faire. Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle
-l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que son mari
-l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore faisoit) qu’il ne la
-blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup plutôt la mort que la
-vie. Quand la mère eut entendu cette confession, et que par tels moyens
-elle devoit être condamnée, elle supplia au juge d’asseoir les dépens
-sur sa fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois,
-par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune fille à prêter
-son beau et joli instrument à son mari, pour y besogner et faire ce
-qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la
-qualité des parties.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXIV.
-
- Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui
- donna son hôtesse.
-
-
-Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du roi de France,
-lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres,
-voyant que le roi[884] s’y adonnoit, et, d’autre part, considérant
-le moyen qu’il avoit d’y vaquer pendant le temps qu’il étoit hors de
-quartier et de service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne
-femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal
-de sa personne, et n’ayant la langue si à délivre[885], pour faire
-entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il
-demandoit conseil sur son mal), il lui dit: «Madame, moi a grand mal
-à mon boudin.» Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le
-ventre lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui
-demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît ses prières
-et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel mal[886].
-L’Écossois ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en
-pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi,
-suivant icelui, s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra,
-et se mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui
-l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. D’aventure,
-pendant qu’il étoit en telle méditation, il se trouva un bon fripon,
-lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, et contemploit les
-allants et venants avec leurs contenances; et ayant remarqué les mines
-que faisoit cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, pour
-Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit celle parole
-jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu’un qui le voulsît
-empêcher en ses dévotions; et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être
-partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche
-rasibus l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant que
-l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre l’escalier de
-bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir si secrètement, qu’il
-ne fît un bruit qui effraya tellement l’Écossois (lequel pensoit que ce
-fût le saint qui fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense
-qu’il avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne se
-sentit saisi du mal de ventre.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXV.
-
- Des épitaphes de l’Arétin[887], surnommé Divin; et de son amie
- Madelaine.
-
-
-L’Arétin, non l’Unique[888], mais celui qui a usurpé le surnom de
-Divin[889], s’est aussi donné arrogamment le titre de _fléau des
-princes_, étant du tout enclin à médisance; en quoi il n’épargnoit
-(comme on dit en commun proverbe) ni roi ni roc[890]; car il écrit
-en une préface d’une sienne comédie italienne[891] que le roi
-très-chrétien François, premier du nom, lui avoit enchaîné la langue
-d’une chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit
-envoyée, afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de plusieurs
-autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues qu’il a faits, il
-introduit deux courtisanes, racontant l’une à l’autre les moyens par
-lesquels elles étoient parvenues aux richesses, et comme, par leur sage
-conduite et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en honnêtes
-compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles décédée de son temps,
-il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit:
-
- De Madelaine ici gisent les os:
- Qui fut des v... si friande en sa vie,
- Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie,
- Pour l’asperger, lui pisser sur le dos.
-
-Or, est mort n’a pas long-temps[892] ce prud’homme avertin[893], à qui
-les Florentins ses compatriaux ont fait cette épitaphe, digne de lui et
-de son athéisme:
-
- Qui giace l’Aretino, amaro tosco
- Del seme human: la cui lingua traffisse
- E vivi e’ morti: di Dio mal non disse:
- Et si scusò con dir’ No lo conosco.
-
-C’est-à-dire:
-
- Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison
- De tout le genre humain; dont la langue fichait
- Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason
- N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXVI.
-
- De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception
- en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.
-
-
-Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la
-loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de
-son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement.
-Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin
-ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie,
-s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur.
-Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les
-parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur,
-et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de
-son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se
-pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis.
-Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il
-n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison
-de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des
-biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement
-d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi
-s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son
-père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel
-ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris.
-Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état
-de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées
-lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel
-ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire
-recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur
-conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres
-d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles
-eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les
-présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le
-jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie
-de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du
-parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande
-Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La
-cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient
-charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se
-furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur
-demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur
-compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller.
-Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour
-étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit
-honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte
-et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en
-soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de
-supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints
-supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant
-à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit
-homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du
-jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis
-un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances
-aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de
-la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour
-de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le
-roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour
-lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol,
-il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants
-personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette
-parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la
-volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu
-au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à
-être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers
-de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on
-lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut
-bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit
-ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic
-factus est in caput anguli_. C’est-à-dire:
-
- La pierre par ceux rejetée
- Qui du bâtiment ont le soin
- A été assise et plantée
- Au principal endroit du coin[897].
-
-Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le
-mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens
-de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme,
-il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce
-qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis
-nostris_. C’est-à-dire:
-
- Cela est une œuvre céleste
- Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,
- Et un miracle manifeste,
- Lequel se présente à nos yeux.
-
-Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que
-depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête
-compagnie.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXVII.
-
- Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons[898] de la tête de sa
- femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride,
- qu’elle ne lui fît souvent des traits trop gaillards et brusques[899].
-
-
-C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections les uns
-des autres, et d’y trouver le remède pour éviter les inconvénients de
-tant de riotes et débats qui adviennent ordinairement en la plupart des
-ménages; comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane;
-lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse au fait des armes,
-de la chasse et des lettres pareillement, s’avisa un peu tard à soi
-ranger ès-liens de mariage, qui fut enfin, avec une belle et jeune
-damoiselle; laquelle il traita fort gracieusement en toutes choses,
-fors au déduit d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause
-de son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par quelque
-temps, de ce défaut, sinon par communication d’autres bonnes commères
-qu’elle fréquentoit, et lesquelles elle ouït deviser du passe-temps
-dru et menu qu’elles recevoient de leurs jeunes maris: qui l’émut à
-en vouloir sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y
-parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa la plainte à
-sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances (au contraire
-de la conscience blâmée du moyen), ne la pouvant à plein détourner
-de cette intention ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui
-dit: «Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse adoucir
-votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de diverses humeurs et
-complexions, les uns qui se taillent et font choir les cornes par fer
-ou par poison; aucuns qui les portent patiemment, et, comme étant de
-meilleur estomac, digèrent les pilules de cocuage facilement, sans
-mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience du vôtre
-par quelques traits légers et de peu d’importance.» A quoi répond la
-fille qu’elle ne veut point user de tant de finesses, que d’attraire
-à sa cordelle un personnage de disposition gaillarde et de bonne
-réputation, sous le manteau duquel soit couverte la réputation, telle
-qu’étoit celle de son capelan[900]. La mère lui chargeant de tenter
-ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner bon ordre au
-demeurant, la fille lui promet de n’y tarder guère, pour cela exploiter
-en diligence. Ce pendant qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une
-cognée, au jardin, abattre un beau laurier, planté de la main de
-son mari, qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous
-l’ombrage à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses amis. Pour
-le vous faire court, voilà l’arbre par terre, voici venir le mari: elle
-lui en fait mettre du branchage au feu; lequel, ayant aperçu cela, se
-doute de son laurier: toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette
-son manteau sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer. Il
-ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse fraîche, s’il fut
-bien troublé. Il s’en alla plein de menaces à sa femme, demandant qui
-lui avoit joué ce bon tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit
-fait pour le réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu
-de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur fort naturelle
-à conforter vieillesse; tellement, qu’elle l’apaisa par son babil, et
-cuida lui avoir fait avaler sa colère aussi douce que sucre. De ce
-fait, le lendemain, elle avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit
-bon commencement; mais qu’il falloit encore essayer davantage, comme
-à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce qu’elle entreprint
-de faire, et le fit, à l’occasion que cette petite chienne revenant
-de la ville d’avecques son maître, toute boueuse, elle se jeta sur
-le lit, où la dame avoit exprès mis une fort riche couverture; et
-après, étant chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin
-cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son mari, et
-lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce passionné[901] ce ne
-fut pas encore fait assez, au jugement de la mère, si, après l’arbre
-inanimé, et la chienne vive tuée, elle n’offensoit d’abondant[902]
-son mari, en quelques personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle
-fit semblablement, et renversa la table qui étoit chargée de viandes,
-en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant excuse
-d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour quelque service
-faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil au bon gentilhomme, ainsi
-que[903] le matin la dame se vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré
-mal gré, et lui remontra qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour
-quelques remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en se
-défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition et gaillarde
-en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il, et trop de quelques grains;
-à quoi convient remédier d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois
-honnêtes tours qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant
-les remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune fois,
-par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, pire que
-tous les autres précédents, envoie quérir un barbier, auquel il fit
-entendre ce qu’il vouloit qu’il exécutât; c’est à savoir que, pour
-certaines considérations, qu’il lui taisoit, son plaisir et intention
-étoit qu’aussitôt qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute
-d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier, après
-avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander au gentilhomme
-quelle étoit sa volonté; de laquelle il fut incontinent assuré. Le
-gentilhomme, après avoir fait allumer un grand feu en une chambre de
-son logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de sa
-femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir sa mère, à
-laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit décelé l’impuissance
-de son mari, lui requérant au surplus la vouloir adresser au combat
-amoureux qu’elle avoit entreprins contre un champion de son âge. De ce
-averti, le gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa
-au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement vous avez le
-sang trop chaud; qui vous cause, par son ébullition, tous ces caprices
-et inconsidérés tours que faites tous les jours. Les médecins, à qui
-j’en ai parlé et consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un
-peu, et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, entendant ainsi
-parler son mari, et ne s’étant encore aperçue de son entreprise, se
-laissa conduire où il voulut. Il la mena en la chambre où le barbier
-l’attendoit, et lui commanda s’asseoir, le visage devant le feu, et fit
-signe au barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine; ce
-qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette damoiselle,
-son mari, qui sentoit oculairement les grillons s’affoiblir, commanda
-fermer cette veine, et ouvrir celle du bras senestre; ce qui fut
-pareillement fait; tellement que la pauvre damoiselle resta demi-morte.
-Le gentilhomme, bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise, la
-fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir d’apprendre à ne plus
-fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut revenue de pâmoison, elle envoie un
-de ses gens vers sa mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes
-les traverses et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se
-doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la voulût semondre
-de la promesse que outre son gré elle lui avoit faite, s’en va la
-trouver au lit, et commença à dire: «Eh bien! ma fille, comment vous
-va? Ne vous fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant
-ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle, hélas! je suis
-morte: telles passions ne trouvent plus fondement en moi, si bien y
-a opéré mon mari: auquel je me sens aujourd’hui plus tenue du bon
-chemin où il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il m’avait
-premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me rend la santé, j’espère
-que vivrons en bon et heureux ménage.» L’histoire raconte qu’ils furent
-depuis en mutuel amour et loyauté, au grand contentement l’un de
-l’autre.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXVIII.
-
- De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles
- espagnoles: l’un desquels se présenta au danger pour faire
- planchette[904] à la jouissance de son ami; ce qui lui tourna à grand
- contentement et plaisir[905].
-
-
-A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne maison, voisins,
-et nourris ensemble et de même marchandise: ce qui engendra une
-très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent
-un jour de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs
-marchandises. Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence
-en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux de deux gentifemmes
-espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois
-se nommoient, l’un Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus
-avisé en l’amour de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la
-poursuite de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié
-à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d’amour entre
-eux l’espace de deux ans, qu’ils furent à négocier en Valence, sans
-qu’ils pussent parvenir plus avant qu’aux simples caresses de la vue
-et œillades, plus pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au
-danger où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté
-de plus près par ambassades, missives, réveils[906] et aubades. Il
-advint, un jour, que la damoiselle Isabeau entra en une église, où
-le passionné Lucio s’étoit mis à couvert de le pluie. De bon heur,
-en se pourmenant par l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise
-en un coin, et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à
-propos comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna hardiesse
-de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. Elle lui rendit
-salut, avec une modestie assaisonnée d’une sourde gaieté. La servante,
-qui, par aventure, étoit du conseil secret, et bien apprise, se leva
-d’auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio,
-bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa
-dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: «Madame, je crois que
-ne soyez ignorante de l’amour démesuré qui depuis deux ans entiers me
-tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir,
-pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez assez
-ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos et couvert en ma
-poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s’évaporer. Je ne
-fais doute que le dieu Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par
-le sacrifice continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que,
-pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, en
-laquelle je vous requiers, madame, en brièves paroles que le lieu et le
-temps peuvent souffrir, pitié, merci et miséricorde.» La dame Isabeau,
-non moins passionnée d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: «Mon
-ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, ont mérité ce
-nom, je vous prie de vous assurer d’amour réciproque en mon endroit,
-et que la commodité seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel
-contentement. Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes sens à
-nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos
-longs désirs; de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr
-avertissement.» Lucio, l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia
-de lui ramentevoir son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit
-pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa compagne,
-pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l’heure
-du service, les fit départir fort envis[907]. Bref, Lucio vole, pour
-porter ces nouvelles à son ami Allessio; et ne passèrent deux jours,
-qu’ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de
-nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent d’une seule
-minute d’horloge. Là les attendoit madame Isabeau; laquelle, après la
-porte ouverte aux poursuivants, s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui
-dit que son mari ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la
-cour et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée
-de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté que du
-sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême affection, elle avoit voulu
-hasarder ce larcin de Vénus, si lui et son compagnon avoient en eux
-la hardiesse d’en accomplir le dessein; c’est à savoir que Alessio se
-dépouilleroit à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa
-place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec elle. Alessio,
-quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il portât à Lucio, trouva
-cela de dure et difficile entreprise; si la damoiselle Isabeau ne
-l’eût renforcé par promesse du guerdon[908] qu’elle lui avoit moyenné
-envers sa compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne se
-fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit à Alessio
-étoit afin que, se remuant dedans le lit, son mari sentit sa jambe,
-ou quelque autre partie humaine qu’il penseroit être elle. Quoi! le
-vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se
-dépouille, non sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la
-robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et
-cracher si près de son hôte. Cependant Lucio et Isabeau jouent leurs
-jeux paisiblement en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio,
-se voyant près la personne du chevalier, sans qu’il osât se remuer,
-trembloit, tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la
-damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule
-du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit de bonne volonté,
-qu’elle s’oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand
-et éminent danger jusques à la pointe du jour: à laquelle heure il est
-tout ébahi, qu’il les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent
-fait un grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine,
-lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, la
-damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui fit apparoir à
-Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu de l’ennemi; et n’avoit,
-la tendrette, non plus remué ni cligné l’œil que lui. De cela furent
-fort loués les deux amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où
-il se mit afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison
-de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant couchée auprès
-de lui; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de
-plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d’amants entretint
-son crédit pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un
-même quartier.
-
-
-
-
-NOUVELLE CXXIX.
-
- D’une jeune fille surnommée _Peau-d’Ane_, et comment elle fut mariée,
- par le moyen que lui donnèrent les petites fourmis[909].
-
-
-En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après qu’il se vit
-passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement
-le demourant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et pour cette
-considération, se retira en une métairie qu’il avoit aux champs. Or,
-pource qu’il étoit homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la
-gentillesse d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et,
-entre autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, lequel,
-pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces de terre du
-marchand avec les siennes, lui fit accroire qu’il désiroit grandement
-que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles,
-nommée Pernette, pourvu qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand
-entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en
-remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais pensé tel bien lui
-devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils
-du gentilhomme et de la fille du marchand, ils osèrent bien, chacun
-endroit soi[910], sonder les cœurs et les affections l’un de l’autre.
-Ce qui fut conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se
-promirent mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. Quelque
-temps après, le fils du gentilhomme s’adressa au père de Pernette,
-lequel il combattit avec telles raisons emmiellées de promesses de
-l’avantager en son propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle
-lui demeureroit à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il faut
-entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses de son aise et de
-ce qu’elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père
-de sa promesse, elles lui mirent à sus[911] choses et autres. D’autre
-part, la mère, qui se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre,
-ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette
-ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau
-plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. Outre-plus, le
-marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant
-pied[912] à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que,
-dès lors en avant, Pernette ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne
-qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en
-dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par
-la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit souvent vêtue de cette
-peau. Ce qu’entendant son ami, il s’en va vers le marchand, lequel,
-faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir
-promesse; mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta)
-être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son père, et
-lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en besogne. Son père, ne
-pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n’y
-faillit pas; et, comme elle étoit environ[913] ces grains d’orge, ses
-père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prendroit deux en
-une fois, afin de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme
-la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre
-de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, et firent telle
-diligence avec Pernette (et sans qu’on les aperçût), que la place fut
-vue vide. Par ce moyen, Pernette fut mariée à son ami, duquel elle fut
-caressée et aimée, comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant
-qu’elle véquit, le sobriquet _Peau d’Ane_ lui demeura.
-
-
- SONNET.
-
- DE L’AUTEUR AUX LECTEURS.
-
- Or çà, c’est fait: en avez-vous assez?
- Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire?
- Si ne tient-il pour le moins à écrire,
- Ces gais devis j’ai pour vous amassés.
-
- J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés:
- Haye[914] au meilleur, et me laissez le pire;
- Mais rejetez chagrin, qui vous empire,
- Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez.
-
- Assez, assez les siècles malheureux
- Apporteront de tristesse entour d’eux:
- Donc, au beau temps, prenez éjouissance;
-
- Puis, quand viendra malheur vous faire effort,
- Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort,
- Armé, sans plus, d’invincible constance.
-
-
-
-
-NOTES:
-
-
-[1] Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers, quoique
-publiés sous son nom, après sa mort; les éditeurs, Jacques Pelletier et
-Nicolas Denisot, en ont ajouté plusieurs à la première édition, donnée
-par Antoine Dumoulin en 1548.
-
-[2] Dessinés.
-
-[3] Interrompu.
-
-[4] Cet avertissement doit être d’Antoine Dumoulin, éditeur des œuvres
-poétiques du même Bonaventure Des Periers.
-
-[5] Éloge, renommée.
-
-[6] Pour _abboyer_.
-
-[7] De plus, en outre.
-
-[8] Triste, chagrin, morose.
-
-[9] Diaboliques. Peut-être faut-il lire _calamiteux_.
-
-[10] Ce prologue paroît avoir été écrit en 1538, peu de temps après
-l’entrevue de Charles-Quint et de François I^{er} à Nice, où ils
-dévoient traiter de la paix sous les auspices du pape Paul III, et où
-ils conclurent seulement une trêve.
-
-[11] Axiome.
-
-[12] Le silence.
-
-[13] Gêné, tourmenté.
-
-[14] Allons, vite. C’est l’onomatopée dont se servent les charretiers
-pour faire avancer leurs chevaux.
-
-[15] On voit que ces deux noms étaient déjà populaires et passés en
-proverbe avant que le comédien Hugues Guéru les eût adoptés au théâtre
-dans les premières années du dix-septième siècle.
-
-[16] Imitation bouffonne de Rabelais, qui, dans la harangue de son
-Janotus de Bragmardo (_Gargantua_, chap. 19), place Londres en Cahors
-et Bordeaux en Brie.
-
-[17] Allusion à la naïveté de ce curé qui, voyant ses paroissiens
-fondre en larmes à son sermon de la Passion, s’avisa, pour les
-consoler, de leur dire: «Ne pleurez pas, mes amis: peut-être que ce que
-je vous ai dit n’est pas vrai.»
-
-[18] Terme de pratique, actes, mémoires.
-
-[19] Le dernier huitain d’un vieux poème: _l’Amant rendu cordelier à
-l’observance d’amour_, commence ainsi:
-
- Plusieurs gens envoient à Rome,
- Qui à leurs huis ont le pardon.
-
-[20] S’éventent.
-
-[21] S’altèrent, s’affaiblissent, se gâtent.
-
-[22] Il faut sous-entendre _à les prendre loin_.
-
-[23] Argumenté, discuté.
-
-[24] Essayer, parce que les échansons faisaient l’essai du vin à la
-table des princes.
-
-[25] Quiproquo, qu’on écrivait alors _quid pro quo_.
-
-[26] Entendront.
-
-[27] Morosité, mauvaise humeur.
-
-[28] Antonomase, emploi de l’épithète pour le nom.
-
-[29] Le Plaisant. Ce personnage se rapporte assez à ce que la tradition
-nous apprend des facéties de Rabelais à son lit de mort. Mais
-Rabelais vivait encore à l’époque de la publication de ces Contes.
-Pour reconnaître Rabelais dans ce passage, il faudrait supposer que
-ce prologue, qui rappelle beaucoup son style et sa manière, nous le
-représente comme mort sous le nom de _Plaisantin_, afin de pouvoir
-citer quelques-unes des boutades hardies que les biographes ont depuis
-attribuées à ses derniers moments.
-
-[30] Aujourd’hui.
-
-[31] Caillette était un fou en titre d’office sous François I^{er};
-Triboulet avait eu le même emploi à la cour de Louis XII; mais Polite
-fut seulement au service d’un seigneur, abbé de Bourgueil. En ce
-temps-là, pour se donner des airs de prince, on avait un bouffon
-domestique. Voyez la dissertation sur les fous des rois de France,
-en tête des _Deux Fous_, dans le volume des Romans historiques du
-bibliophile Jacob, faisant partie du _Panthéon littéraire_.
-
-[32] Idée.
-
-[33] Allusion aux notes de musique _sol, la, mi, la. La, la, mi, sol_.
-C’est la réponse de Caillette.
-
-[34] Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ.
-
-[35] En son langage de Caillette. Guillaume Bouchet, dans sa _14^e
-Sérée_, attribue à Triboulet cette naïveté.
-
-[36] Pour: Les voici venir.
-
-[37] Ce conte est le 277^e des _Facéties_ du Pogge, qui y fait figurer
-un autre fou et un archevêque de Cologne.
-
-[38] Cette plaisanterie est imitée dans le chap. 26 du _Moyen de
-parvenir_.
-
-[39] Cette définition de la folie de Triboulet est de Rabelais, qui
-l’introduit dans le III^e livre de _Pantagruel_.
-
-[40] Imitation de Rabelais, qui commence ainsi le prologue de son IV^e
-livre: «Gens de bien, Dieu vous sauve et garde: où êtes-vous? Je ne
-vous peux voir.»
-
-[41] Bénéfices.
-
-[42] Tout d’une voix.
-
-[43] C’est-à-dire à leurs enfans propres. Un évêque faisant sa visite
-s’arrêta chez un prêtre de son diocèse, dans la maison duquel il vit
-deux petits enfants, et lui demanda à qui ils appartenoient, lui
-ordonnant de dire la vérité. «Monseigneur, lui répondit-il, ce sont les
-neveux de mon frère.» Le bon évêque se contenta de cette réponse, et ce
-ne fut que quelques jours après qu’un prêtre de sa suite lui en apprit
-le véritable sens.
-
-[44] _Regraterie_, chez les revendeurs.
-
-[45] Il vaudroit mieux lire _tour_.
-
-[46] Jeu de mots sur _dignités_.
-
-[47] Saupoudrée.
-
-[48] Navets.
-
-[49] Préparer.
-
-[50] Le plus difficile à retenir, maintenir.
-
-[51] Jeu de mots et allusion à un personnage du nom de Sevin. Il y
-avait une ancienne famille d’Orléans, de laquelle étaient Adrien Sevin,
-traducteur du _Philocope_ de Boccace, et Charles Sevin, chanoine de
-Saint-Étienne d’Agen, ami intime de Jules Scaliger.
-
-[52] Honteux, confus, penaud.
-
-[53] Pour _maître-ès-arts_.
-
-[54] Ouvrage italien de Baltazar Castiglione. Le conte dont il s’agit
-est tiré originairement des fables d’Abstemius, fable IV de la 2^e
-partie. Bandello (Nouv. LVI de la 3^e partie) rapporte le fait plus au
-long, et nomme Gerardo Landriano, évêque de Côme et cardinal. Le même
-conte est aussi dans le _Moyen de parvenir_, ch. 69.
-
-[55] _Blanches_, notes de musique.
-
-[56] Pour _ergo_, formule de l’argumentation scolastique.
-
-[57] Étourdi, peu sensé.
-
-[58] Danser.
-
-[59] Signes.
-
-[60] C’est-à-dire qu’elle accouchât.
-
-[61] Motiver.
-
-[62] C’étoient des branles de Bretagne.
-
-[63] C’est-à-dire qu’ils n’étoient pas _Bretons bretonnants_, ou de la
-basse Bretagne.
-
-[64] Jeu de mots par allusion à _brettes_, signifiant des épées et des
-femmes galantes ou bonnes lames.
-
-[65] Jeu de mots imité de Rabelais, l. III, chap. 26, où frère Jean dit
-à Panurge, en lui conseillant de se marier: «Deshui au soir fais-en
-crier les bancs et le châlit.»
-
-[66] Profité, hérité.
-
-[67] Bon mot.
-
-[68] Il en a été de ce mot comme de _lendit_, _lierre_, _landier_,
-_luette_, etc., où l’article s’est incorporé.
-
-[69] Autrefois _Maroilles_, en latin _Maricolæ_, _Mareoliæ_ et
-_Mariliæ_, village de Hainaut, dépendoit d’une abbaye de l’ordre de
-saint Benoît, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étoient les
-maîtres, leur familiarité avec les filles du village fit qu’elles
-eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une contre-vérité qui a
-passé en proverbe, on a nommé _pucelles de Marolles_ celles qui ne le
-sont pas.
-
-[70] Les fous, en toute occasion, s’avancent et marchent les premiers.
-«C’est le fol qui a commencé la danse,» dit Beroalde de Verville, chap.
-45 du _Moyen de parvenir_.
-
-[71] Formule de philosophie scolastique: On demande.
-
-[72] Partager.
-
-[73] Terme de logique qu’il fait semblant de prendre pour un titre
-d’ouvrage ou pour un nom d’auteur.
-
-[74] L. III, chap. 28, frère Jean dit à Panurge: «Si tu es cocu, _ergo_
-ta femme sera belle; _ergo_ tu seras bien traité d’elle; _ergo_ tu
-auras des amis beaucoup; _ergo_ tu seras sauvé.»
-
-[75] C’est sans doute Louis XI. Cependant le serment de _foi de
-gentilhomme_ que l’auteur lui met à la bouche sembleroit personnifier
-François I^{er}.
-
-[76] Toupie.
-
-[77] Tout-à-fait, exclusivement.
-
-[78] De condition, qualité.
-
-[79] Molière et Montaigne ont répété plus d’une fois la même chose.
-
-[80] Pour _de bonne heure_. Peut-être faut-il lire _d’heur_, par
-bonheur.
-
-[81] Dorénavant, depuis lors.
-
-[82] Proverbe qui signifie qu’un exemple ne vaut rien s’il n’est imité.
-
-[83] Permission, licence.
-
-[84] Terme de la formule de l’ordination.
-
-[85] Pourvu de bénéfices.
-
-[86] Des morts.
-
-[87] De la Vierge.
-
-[88] C’est-à-dire, ordonné prêtre.
-
-[89] Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où l’on met
-les mûres, qu’on ne pourrait cueillir autrement sans se tacher.
-
-[90] Esprit familier, démon.
-
-[91] Langage du pays de Caux.
-
-[92] Interroger.
-
-[93] Pour Eustache.
-
-[94] Comment allait le commerce.
-
-[95] Valet niais.
-
-[96] Chant VII.
-
-[97] On appelait _chaland_ un bateau plat qui amenait les marchandises
-à Paris. De là le surnom de _chaland_ et _chalande_, appliqué aux
-personnes qui apportaient du plaisir dans les lieux où elles se
-rendaient.
-
-[98] Dérobais.
-
-[99] Frapper sur son drap, sur ses épaules.
-
-[100] Jeu de mots sur _bâton_ et _bateau_.
-
-[101] Le nom du consul Olibrius, qui fut empereur d’Occident en 472,
-devint synonyme de _bizarre_, _original_, glorieux, etc.
-
-[102] _Peigné_, frotté.
-
-[103] Serges.
-
-[104] Ce passage se retrouve presque mot à mot dans Henri Estienne, ch.
-21 de son _Apologie pour Hérodote_.
-
-[105] C’est-à-dire, en veine de folie.
-
-[106] Usage, acquisition, _emplette_.
-
-[107] Attendre, épier.
-
-[108] On mettait autrefois l’argent sous l’aisselle, dans une poche
-secrète qu’on appelait _gousset_.
-
-[109] C’est-à-dire, qui s’embellissait tous les jours.
-
-[110] Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules de
-procureurs, lesquelles venaient d’elles-mêmes se ranger le long des
-_montoirs_ de pierre et présenter l’étrier à leurs maîtres.
-
-[111] Image licencieuse, tirée du jeu de l’arbalète.
-
-[112] Imité par La Fontaine (_le Faiseur d’oreilles et le Raccommodeur
-de moules_), qui a complété ce conte en s’inspirant de Boccace et des
-_Cent Nouvelles nouvelles_, III, _la Pêche de l’anneau_.
-
-[113] C’est-à-dire, qui faisait un assez bon _trafic_.
-
-[114] Voisinage.
-
-[115] Dame, en patois lyonnais.
-
-[116] De plus.
-
-[117] Pour: ma foi!
-
-[118] En pensée.
-
-[119] Couverture.
-
-[120] La procédure, le style de palais.
-
-[121] Sournois, trompeur.
-
-[122] Malice, niche, _tour_; de _chatterie_.
-
-[123] Heurtait.
-
-[124] C’est-à-dire, à pousser l’éteuf, balle de bourre.
-
-[125] Expression proverbiale pour exprimer les coups qui avaient plu
-sur son dos.
-
-[126] Droit canon.
-
-[127] Les écoles des Quatre-Nations étaient situées dans la rue du
-Fouare, dite alors _du Feurre_.
-
-[128] Des blancs d’œufs.
-
-[129] La profession de barbier n’étant point séparée en ce temps-là de
-celle de chirurgien.
-
-[130] Pour _meurtri_.
-
-[131] Alchimistes.
-
-[132] Le sujet de ce conte était populaire avant Bonaventure Des
-Periers; car dans le _Gargantua_ de Rabelais, ch. 33, un vieux
-_routier_ dit à Picrochole, qui projetait la conquête du monde: «Toute
-cette entreprise sera semblable à la farce du _Pot au lait_, duquel un
-cordouannier se faisait riche par rêverie; puis, le pot cassé, n’eut de
-quoi dîner.» La Fontaine a tiré de là _la Laitière et le Pot au lait_,
-fable 9 du liv. III.
-
-[133] Alchimie.
-
-[134] Pas.
-
-[135] Allumé leurs fourneaux.
-
-[136] Bouché des vases avec du _lut_, enduit chimique.
-
-[137] Sœur d’Aaron et de Moïse. Le livre publié sous son nom est
-supposé, comme une infinité d’autres que les alchimistes ont attribués
-à divers anciens philosophes, rois, etc. Le _bain-marie_ tire son nom
-de cette Marie.
-
-[138] Ceci est rapporté également par Jacques _de Voragine_, auteur
-de _la Légende dorée_, et par Pierre _de Natalibus_, dans la _Vie de
-sainte Marguerite_, le vingtième jour de juillet.
-
-[139] Esprits, farfadets.
-
-[140] Avec, en outre.
-
-[141] Creuser.
-
-[142] Anspessades, enseignes.
-
-[143] Maudite vermine.
-
-[144] Dorénavant.
-
-[145] Bien nourris.
-
-[146] Vivaces, selon La Monnoye.
-
-[147] Proprets, coquets.
-
-[148] Vifs.
-
-[149] Sans y mettre la main.
-
-[150] Pour _bétail_.
-
-[151] Gueux, coquins.
-
-[152] Travaillaient.
-
-[153] Pionniers.
-
-[154] Les diables. On croyait autrefois que la folie ou l’_estre_ des
-poètes et des savants résultait de la présence d’un ver dans le cerveau.
-
-[155] Égratigner.
-
-[156] Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup de
-dégâts.
-
-[157] Sempiternelles.
-
-[158] _Pedisequa_, suivante.
-
-[159] C’est-à-dire, jusqu’à être en danger de tomber à la renverse,
-quand même elle aurait eu quatre pieds.
-
-[160] Perchoir.
-
-[161] Léchées, petits morceaux.
-
-[162] Parcimonieusement.
-
-[163] Avec.
-
-[164] Garde.
-
-[165] Pâté de venaison.
-
-[166] Livré aux valets.
-
-[167] Raillé, complimenté.
-
-[168] Fit la mine. On dit encore _renfrogner_.
-
-[169] Faire la paix.
-
-[170] Rançonné.
-
-[171] Apportes.
-
-[172] Ce passage nous apprend que ces deux mots nouveaux n’étaient pas
-encore admis dans la langue.
-
-[173] Fat.
-
-[174] Badin.
-
-[175] Ignorant.
-
-[176] Livre contenant les éléments de la langue latine; ainsi appelé du
-nom de son auteur. On s’en servait dans les collèges.
-
-[177] Nourrie, servie.
-
-[178] L’assistance, l’assemblée.
-
-[179] Testicules.
-
-[180] Il avait d’abord été évêque d’Arras, ensuite de Boulogne-sur-Mer,
-et enfin du Mans. Il mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1519, et
-fut béatifié. On a de lui quelques traités de dévotion mystique.
-
-[181] En patois manceau: Ne vous déplaise, sauf votre grâce.
-
-[182] Car.
-
-[183] Par ma foi! comme en italien _a fè_.
-
-[184] Regardez, voyez ça.
-
-[185] Se fit une hernie.
-
-[186] Plainte en justice.
-
-[187] Voy. Macrob, _Saturn._ II, 4.
-
-[188] Dans la _Vie de Virgile_, par Tib. Claud. Donatus.
-
-[189] Imité des _Cent Nouvelles_, nouvelle XXXVII, _le Bénétrier
-d’ordures_.
-
-[190] C’est une ironie. Voy. _Pantagruel_ (liv. II, chap. 15), sur une
-_manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris_.
-
-[191] Cette expression doit signifier un homme _volage, coureur
-d’amourettes_, dans le véritable sens du mot _discursus_.
-
-[192] _Le Décameron_ de Boccace, où l’on voit de bons tours joués par
-les femmes à leurs maris, livre qu’Agrippa, dans son traité _de Vanit.
-Scient._, au chap. _de Lenonia_, appelle un excellent _maquereau_.
-
-[193] Fameuse tragi-comédie espagnole, ainsi nommée du nom d’une
-entremetteuse qui en est un des principaux personnages. Cette pièce,
-en prose, commencée, dit-on, par Jean de Mena, le plus ancien poète
-espagnol, au quinzième siècle, ou, selon d’autres, par Rodrigue Cota,
-au commencement du seizième, a été achevée peu de temps après par le
-bachelier Fernande Rojas.
-
-[194] Sous cette impression.
-
-[195] «Celle-là est chaste que personne n’a tentée.» On ne sait pas
-l’auteur de cet hémistiche, qu’on attribue à Ovide.
-
-[196] Ce mot me semble pris dans l’acception de _joutes, tournois,
-jeux_, etc.
-
-[197] La jalousie refroidit, et le froid commence par les pieds, comme
-la partie la plus éloignée du cœur.
-
-[198] C’est-à-dire, qui était adroit. Proverbe tiré du petit bâton avec
-lequel les joueurs de gobelets font des tours de passe-passe.
-
-[199] De commerce.
-
-[200] Argus, qui gardait Io, métamorphosée en vache.
-
-[201] C’était le fameux Olivier Maillard, qui mêlait le burlesque
-aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis XI,
-Charles VII et Louis XII. On ne sait pas positivement si ses sermons
-ont été prononcés tels qu’ils furent imprimés, en latin mêlé de phrases
-françaises.
-
-[202] A l’italienne, _ohime lassa!_
-
-[203] Salie, souillée.
-
-[204] C’est-à-dire, de peau d’agneau à poil frisé.
-
-[205] En se renfrognant.
-
-[206] C’est-à-dire, du commun. Les Italiens disent de même _da
-dozzina_, et _dozzinale_, par mépris.
-
-[207] Pierre Lizet, né à Saint-Flour, en 1482, devint premier président
-du parlement de Paris en 1529. Victime du ressentiment de la duchesse
-de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut accusé d’avoir parlé
-insolemment du roi, et après s’être démis de sa charge, il se retira
-dans l’abbaye de Saint-Victor, où il composa des livres de piété, que
-Théodore de Bèze tourna en ridicule dans son _Passavant_.
-
-[208] Le 7 de juin 1554, plus de dix ans après Des Periers, mort avant
-l’an 1544; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu’a dit La Croix du
-Maine, que Des Periers n’est pas l’auteur de tous ces contes.
-
-[209] Allusion au titre de l’épître macaronique de Bèze, sous le nom
-de _Passavant_: _Responsio ad commissionem ibi datam a venerabili
-domino Petro Lizeto, nuper curiæ Parisiensis præsidente, nunc abbate
-Sancti-Victoris prope muros._
-
-[210] Bèze, dans son _Passavant_, semble avoir affecté, en parlant
-du livre du président Lizet, _Contra Pseudo-Evangelicos_, de dire
-_pour la pareille_: _O Domine_, dit-il, _pro pari dicatis mihi si
-vidistis librum domini nuper præsidentis_. Et Guillaume Bouchet, _Serée
-14_, fait le conte d’un criminel qui, étant sur l’échelle, pria les
-assistants de dire pour lui un _Pater noster_ à la pareille.
-
-[211] En 1521, François I^{er} étant, le jour des Rois, à Romorantin,
-comme il se divertissait à combattre à boules de neige contre le comte
-de Saint-Pol et sa bande, un tison jeté par une fenêtre blessa le roi à
-la tête: il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses et les Italiens
-portaient alors les cheveux courts et la barbe longue; François I^{er}
-suivit cette mode, qui devint bientôt celle de toute la France.
-
-[212] C’était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement
-en 1553, après avoir plaidé dans la cause des massacres de la Cabrière
-et de Mérindol.
-
-[213] Merlin ou Mellin de Saint-Gelais, abbé du Reclus, contemporain
-et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies étaient
-estimées à la cour de Henri II.
-
-[214] Bonne mine.
-
-[215] La Monnoye voit ici un jeu de mots, et dit que les _allants_
-étaient des chiens anglais; mais ces _allants_ et _venants_ ne sont ici
-que des gens de service fort affairés autour de leur maître.
-
-[216] Malfaisant.
-
-[217] Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate.
-
-[218] C’est-à-dire, ne le ménagea pas.
-
-[219] Éreinté.
-
-[220] Chaise.
-
-[221] Ces mots ont tout l’air du commencement d’une vieille chanson.
-
-[222] La Croix du Tiroir, ou Trahoir, ou Trioir, ainsi nommée d’un
-supplice ou d’un marché, était le carrefour de la rue de l’Arbre-Sec.
-
-[223] Voisinage.
-
-[224] Alliage dont beaucoup de monnaies blanches étaient composées.
-
-[225] Vieux deniers.
-
-[226] Rêvait.
-
-[227] Echoppe couverte d’une toile.
-
-[228] Toutes les fois.
-
-[229] Gros fil.
-
-[230] Aux aguets, attentif.
-
-[231] Couper la gorge.
-
-[232] Nous trois clercs.
-
-[233] Pour la bourse et pour l’argent.
-
-[234] Il est digne et juste.
-
-[235] Meurtre.
-
-[236] C’est-à-dire, à parler français.
-
-[237] Il y a un conte à peu près semblable dans les _Nuits_ de
-Straparole, fable 4 de la IX^e nuit.
-
-[238] De là _chatemite_.
-
-[239] Douce, molle.
-
-[240] Vais.
-
-[241] Bon visage.
-
-[242] Carbonnades.
-
-[243] Employer.
-
-[244] Indigne, ignorant.
-
-[245] Italianisme (_si domanda_), pour _se nomme_.
-
-[246] Paroissiale.
-
-[247] Ce proverbe vient de ce qu’un chandelier se porte aisément où
-l’on veut.
-
-[248] C’était alors le prix d’une messe.
-
-[249] Valeur, capacité.
-
-[250] Chapelain, prêtre.
-
-[251] Missel.
-
-[252] Profit, grand bien.
-
-[253] «Ce mot, dit La Monnoye, fait allusion à _pet_, _rot_, les deux
-choses du monde les plus gaies: un _pet_ et un _rot_ chantant l’un et
-l’autre du moment de leur naissance jusqu’à celui de leur mort.»
-
-[254] Charles de Bourdigné, prêtre angevin, a écrit _la Légende dorée,
-ou Vie plaisante de maître Pierre Fai-feu_, imprimée à Angers l’an
-1532. Ce conte fait le vingt-et-unième chapitre de cette Légende, en
-soixante-deux vers, dont les moins mauvais sont les deux derniers:
-
- Car d’eux il eut, sans faire grand’bataille,
- Houseaux de cuir pour ses bottes de paille.
-
-
-[255] _Affieux_ signifiant _graine_, _plant_, et le chiendent étant une
-mauvaise herbe qui étouffe les bonnes, cette expression figurée est
-plus facile à expliquer qu’à traduire. La Monnoye dit que c’est _un
-matois qui donne de l’exercice à ceux qui se frottent à lui_.
-
-[256] Tours de matois, friponneries plaisantes telles qu’en faisait
-le poète François Corbeuil, surnommé _Villon_, parce que de son temps
-_ville_ signifiait tromperie. Voyez dans Rabelais une terrible facétie
-de Villon contre le sacristain de Saint-Maxent. _Pantagruel_, livre IV,
-ch. 13.
-
-[257] Imitation de quatre vers de la fameuse ballade sur _frère Lubin_,
-par Clément Marot.
-
-[258] C’est-à-dire, pour augmenter la mauvaise chance.
-
-[259] Ainsi nommé du verbe _copier_, dans le sens d’_imiter malignement
-les manières de quelqu’un_ pour le rendre ridicule. Ménage, dans ses
-_Origines de la langue française_, écrit: _les copieurs de la Flèche_.
-C’était un proverbe dans ce temps-là, où les habitants de chaque
-ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial. Voyez les
-_Proverbes et dictons populaires_ publiés par M. Crapelet.
-
-[260] Quolibet consistant dans une allusion du mot _attrempé_, qui
-signifie _posé_, _rassis_, _modéré_, au mot _trempé_, qui signifie
-_mouillé_.
-
-[261] Parce qu’on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut mieux
-entendre que la foule le pressait de toutes parts et le soulevait de
-terre.
-
-[262] C’est-à-dire, tout ce que tu demanderas.
-
-[263] Transposition de mots burlesque, pour de _bon cuir de vache_.
-
-[264] Après. On dit encore dans le peuple: _travailler après quelque
-chose_.
-
-[265] Italianisme: _Va via_, va son chemin.
-
-[266] Confus.
-
-[267] Jeu de cartes à trois personnes, espèce de lansquenet.
-
-[268] De grand cœur, à souhait.
-
-[269] Maquignon, matois.
-
-[270] Le moment opportun.
-
-[271] Messires; italianisme.
-
-[272] Le comtat d’Avignon était gouverné par un cardinal, depuis que
-les papes étaient rentrés à Rome.
-
-[273] Il y avait un vieux manuel de droit intitulé: _Brocardia juris_.
-
-[274] C’est le pont d’Avignon, désigné ici par une vieille chanson dont
-le commencement est:
-
- Sur le pont d’Avignon j’ouïs chanter la belle,
- Qui en son chant disoit une chanson nouvelle.
-
-[275] Pour _en avant!_
-
-[276] C’est-à-dire, neuf mois.
-
-[277] Par hasard.
-
-[278] Ce titre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les
-plus qualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enfin entièrement aboli.
-
-[279] Perdu de vue, terme de palais.
-
-[280] C’est un de ces italianismes qui étaient entrés en France avec
-les Médicis, et qui devenaient chaque jour plus à la mode.
-
-[281] Pendant ce temps.
-
-[282] Fantasque.
-
-[283] Toute semblable.
-
-[284] Voyez la Nouvelle XXV.
-
-[285] Bèze, dans son Passavant: _Et postquam veni, et me debotavi
-audacter, quia nemo unquam mihi dixit pejus quam meum nomen_. Furetière
-donne à ce proverbe deux explications opposées, l’une au mot _nom_,
-où il dit _qu’on ne saurait dire pis que son nom à un homme quand il
-est connu pour un scélérat_; l’autre au mot _pis_, où il dit tout
-au contraire que ce mot s’entend d’un homme à qui on ne peut rien
-reprocher.
-
-[286] Langage de vieille.
-
-[287] Petite ville à trois lieues de la Flèche.
-
-[288] Les ouïes.
-
-[289] On nommait ainsi des présents qu’on faisait aux enfants ou aux
-valets à la fête de Pâques, parce qu’autrefois c’étaient des œufs durs
-peints de diverses couleurs.
-
-[290] Voir.
-
-[291] Tarder.
-
-[292] D’embonpoint.
-
-[293] En 1556, plus de douze ans après la mort de Des Periers, qui
-par conséquent n’a pas écrit ce conte, René du Bellay avait succédé,
-comme évêque du Mans, à son oncle, le célèbre Jean du Bellay, poète,
-ambassadeur de François I^{er}, et protecteur de Rabelais.
-
-[294] Par corruption, pour _sainte Sesaut_, vierge du Maine au septième
-siècle, en latin _sancta Sicildis_. On ne dit aujourd’hui ni sainte
-Sesaut ni saint Chelaut, mais sainte Serote, qui est le nom d’une
-commune du Mans.
-
-[295] Pour _sobriquet_.
-
-[296] A l’improviste.
-
-[297] Dans la première édition et dans quelques autres qui
-l’ont suivie, on lisait: _Comme si le diammour l’eût porté_; en
-quelques-unes: _Comme si le dieu Amour_.
-
-[298] C’est un bourbier, tel qu’il s’en trouve en divers endroits des
-chemins du Bourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni, ressemblant
-à une grande tarte, invite ceux qui ne connaissent pas le terrain à
-passer par-dessus, et ils enfoncent dans une boue liquide et infecte.
-
-[299] Dépêchait, adressait.
-
-[300] Coups de barrette ou chapeau.
-
-[301] Fantaisie, vertigo.
-
-[302] Pour _attendait que le chaud fût passé_.
-
-[303] Mandataire, agent comptable.
-
-[304] C’est-à-dire une petite chambre nattée. On prononçait autrefois
-_jacopin_, à la manière des Toscans, qui disent encore _jacopo_ ou
-_giacopo_. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions, telles
-que _soupe à la jacobine_ et _tartes jacobines_.
-
-[305] La ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux
-cartes. Peut-être avait-on donné le nom de _ronfle_ à ce jeu parce que
-le joueur qui avait le plus haut point l’entonnait avec une espèce de
-ronflement pompeux. Ici, _jouer à la ronfle_ n’est autre chose, par
-allusion à cet ancien jeu, que dormir en ronflant.
-
-[306] Ou _farfelu_, épais, dodu.
-
-[307] Intervertirent.
-
-[308] On dirait maintenant _à la fraîche_.
-
-[309] La clôture d’un champ, dite _échalier_ parce qu’elle est faite
-d’échalas.
-
-[310] En avant.
-
-[311] Ce sont trois vers de Clément Marot, dans sa fameuse épître au
-roi _pour avoir été dérobé_. Scaron, qui apparemment n’avait pas manqué
-de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en vue dans une scène
-de son _Jodelet maître-valet_, où Lucrèce, qui parle à D. Fernand,
-ayant fait entrer dans son discours quelques vers de Mairet, D. Fernand
-lui dit tout aussitôt:
-
-Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur;
-Ils sont très à propos et d’un fort bon auteur.
-
-[312] Les prévôts des maréchaux étaient des juges d’épée qui jugeaient
-souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens de guerre. Il
-y avait en France cent quatre-vingts maréchaussées ressortissant de
-la connétablie, qui avait son siége à la table de marbre du Palais de
-Paris.
-
-[313] Gilles Maillard, lieutenant criminel, contre qui Marot a fait
-la sanglante épigramme intitulée _du Lieutenant criminel et de
-Semblançay_. Il avait procédé avec tant de rigueur contre les nouveaux
-hérétiques calvinistes, que son nom fut voué à l’exécration et au
-mépris. Clément Marot faillit être une de ses victimes.
-
-[314] Le 24 février 1525.
-
-[315] Jacques de Lorge, capitaine de la garde écossaise de François
-I^{er}, et père de Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, qui eut le
-malheur de causer la mort de Henri II dans un tournoi.
-
-[316] Odet de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines
-de son siècle, commanda dans toutes les guerres d’Italie jusqu’à sa
-mort, arrivée devant Naples le 16 août 1528.
-
-[317] Il fallait dire _dans le Milanais_, que Lautrec avait presque
-tout reconquis, à Milan près, en 1528.
-
-[318] C’est la seconde des _Questions tabariniques_, part. I.
-
-[319] On lit un fait analogue dans les _Mémoires du comte de
-Bussi-Rabutin_. Son oncle, Hugues de Bussi, grand-prieur de France,
-malade à la mort, venait de se confesser à un augustin, qui se retirait
-avec son compagnon au moment où le comte de Bussi entra. Celui-ci
-demanda à son oncle comment il se trouvait de ces bons pères. «Fort
-bien, mon neveu, lui répondit-il; ils disent que j’ai l’attrition.»
-
-[320] Cette ville a été ainsi appelée de _Juhel_, premier du nom, qui,
-vers le milieu du douzième siècle, fit bâtir le château de Mayenne.
-
-[321] Presque toutes les éditions, au lieu de _Cydnus_, mettent _Nus_;
-quelques autres, _de Nus_. L’auteur avait probablement écrit _Cydnus_,
-car la tradition fabuleuse introduite par Annius de Viterbe veut qu’un
-certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom aux anciens peuples du
-Maine, appelés premièrement par cette raison _Cydnomans_, et depuis
-_Céomans_.
-
-Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l’auteur, par _ce
-bon pays Nus_, aurait entendu le pays du Maine, où il y avait plusieurs
-fiefs tenus _en nuesse_, _à nu_, _nuement_, _de nu à nu_, _à pur_;
-c’est-à-dire, immédiatement du prince? La Croix du Maine, dans sa
-_Bibliothèque_, parle d’un Samson Bedouin, moine bénédictin de l’abbaye
-de la Couture, auteur de plusieurs chansons, et, entre autres, de la
-_Réplique aux chansons des Nuciens_ ou _Nutois_, autrement appelés
-_ceux de Nuz_ au bas pays du Maine.
-
-[322] Animal sans queue.
-
-[323] Langage de renard.
-
-[324] Occupés, affairés.
-
-[325] Trait, dard.
-
-[326] Machines qui repoussent rudement pour peu qu’on les touche.
-
-[327] Juchoir, poulailler.
-
-[328] Langage des chiens.
-
-[329] Sociable.
-
-[330] Délivrer.
-
-[331] Pour _garnement_.
-
-[332] Ce personnage s’est rendu célèbre à Paris, du temps de François
-I^{er}, par la représentation des moralités, mystères et farces, qu’il
-faisait jouer aux Halles, non loin d’un égout appelé _le Pont-Alais_,
-dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et acteur, comme son
-contemporain Pierre Gringoire.
-
-[333] Fat, orgueilleux.
-
-[334] C’est-à-dire sans habit.
-
-[335] Le théâtre était un échafaud à plusieurs étages.
-
-[336] Au septième livre de la comédie des _Actes des Apôtres_, jouée
-à Paris l’an 1541, composée par Louis Choquet, et imprimée cette même
-année à Paris par les Angeliers, il y a un personnage de _Migdeus, roi
-d’Inde la Majour_.
-
-[337] La représentation. Pendant les _jeux_, tous les acteurs, en
-costume, étaient rangés sur des gradins, en attendant le moment de
-descendre sur la scène.
-
-[338] Le prologue, compliment aux spectateurs.
-
-[339] Pour _étuviste_.
-
-[340] Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie pour Hérodote_, fait
-connaître que c’était le curé de Saint-Eustache; ce qui est confirmé
-par d’Aubigné, chap. 13 du liv. II de son _Baron de Fæneste_.
-
-[341] Promenade des acteurs en costume pour annoncer le spectacle du
-jour.
-
-[342] Chapeau en forme de pain de sucre que portaient les soldats
-albanais.
-
-[343] Son nom et son surnom étaient, comme on l’a appris d’une vieille
-épigramme, Marguerite Noiron.
-
-[344] C’est-à-dire un maquereau, parce que c’est au mois d’avril que
-l’on pêche le poisson de ce nom-là.
-
-[345] Terme de trictrac, pour dire _trois_.
-
-[346] Autre terme de trictrac, pour dire _six_, lorsque les dés amènent
-deux trois.
-
-[347] On a fait là-dessus un huitain, dont le titre est _De la réponse
-de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec elle_.
-
-[348] C’est-à-dire monter sur la poule. Quelques éditions ont
-_chaucher_; d’autres, _chevaucher_.
-
-[349] Allusion à une petite chanson de Clément Marot:
-
- En entrant dans un jardin,
- Je trouvai Guillot Martin
- Avec sa mie Hélène,
- Qui vouloit pour son butin
- Son beau petit picotin...
- Non pas d’aveine.
-
-[350] Equivoque sur _force_, violence, et _forces_, grands ciseaux.
-
-[351] Petite ville du Perche-Gouet, dans le diocèse de Chartres, sur la
-rivière d’Ozane, à quatre lieues de Châteaudun et à vingt-cinq de Paris.
-
-[352] En Normandie, sur la Rille, à neuf lieues de Rouen, entre Evreux
-et Pont-Audemer.
-
-[353] Lancelot du Lac et Tristan de Leonnois sont les deux plus fameux
-chevaliers de la Table-Ronde. Le roman de Lancelot fut imprimé pour la
-première fois à Paris, chez Antoine Verard, l’an 1494, en trois vol.
-in-folio. Le roman de Tristan contient deux parties, qui font un assez
-gros volume in-folio gothique.
-
-[354] Touchant ce curé, voyez Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie
-pour Hérodote_.
-
-[355] La plus ancienne édition écrit _la reste_.
-
-[356] Bourrues, fantastiques. La plupart des éditions ont _bigarrées_.
-
-[357] A la justice de l’official.
-
-[358] Ou _galloise_, gaie, joyeuse.
-
-[359] Pour _corées_, comme les Parisiens prononçaient alors: c’est le
-cœur, le foie, la rate, le poumon, soit du mouton, soit du veau. Le
-tout s’appelle aussi _fressure_.
-
-[360] Proprement, pot de terre, de fer ou de fonte. C’est un mot gascon.
-
-[361] Draps, linges.
-
-[362] Quelques éditions ont _douit_, qui signifie de même ruisseau,
-canal, courant d’eau.
-
-[363] On dit plutôt _de cu et de tête_.
-
-[364] C’est un jeu de cartes à quatre. On donne quatre cartes à chacun.
-Celui des quatre qui a le plus de cartes d’une même couleur a _le flux_
-et gagne l’enjeu.
-
-[365] On appelait _vin de coucher_ celui qu’on buvait avant de
-s’endormir.
-
-[366] Autour, auprès de.
-
-[367] Milon, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris l’an
-1493.
-
-[368] Jardins: de là le nom de _la Courtille_.
-
-[369] C’est-à-dire jour maigre.
-
-[370] Pourpoint à basques, attaché aux chausses avec des aiguillettes.
-«Il n’y a guère qu’un siècle, disait La Monnoye en 1735, que les bonnes
-gens aiguilletoient ainsi leur haut-de-chausses.»
-
-[371] Pour _offertoire_.
-
-[372] Patène.
-
-[373] Bouchet, dans sa sixième _serée_, a rapporté ce conte, qu’il
-applique à un cordelier, en y changeant diverses circonstances. Il
-dit que le moine s’étant aperçu de ce qui faisait rire ces femmes, se
-troussa jusqu’à la ceinture et leur dit: _Tenez, regardez, friandes:
-vous croyez que c’est de la chair, et c’est du poisson_.
-
-[374] Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes du
-menu peuple, qui disent qu’elles se _récorsent_, quand, après avoir
-troussé leur robe, elles la rattachent par derrière.
-
-[375] Bouchet, _serée_ 15, fait le même conte; mais l’original est
-dans le livre intitulé _Mensa philosophica_, par Thibault Auguilbert,
-Irlandais; traité 4.
-
-[376] Ecclésiastique servant le curé pour les affaires de la cure.
-
-[377] Terme de cour d’Eglise; requêtes ou plaintes présentées au juge
-d’Eglise pour obtenir la permission de publier monitoire.
-
-[378] Soufflé, fait des efforts, comme un bûcheron qui fend du bois et
-fait _han_ à chaque coup de cognée.
-
-[379] Ce curé de Saint-Eustache de Paris dont il a été question dans la
-Nouvelle XXXII. On ajoute même qu’après avoir dit qu’il excommuniait
-tous ceux qui étaient dans le trou, il fit réflexion que, parmi les
-personnes nommées dans les _quérimoines_, se trouvaient l’évêque de
-Paris et son official: il déclara donc qu’il exceptait ces deux-là. H.
-Estienne, chap. 6 de l’_Apologie pour Hérodote_.
-
-[380] Cicéron, au livre III _De la nature des Dieux_, compte trois
-Jupiter et six Hercules.
-
-[381] C’est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu’un
-par un autre nom que son nom propre. _Antonomase_ est le mot d’usage.
-
-[382] Chapelains.
-
-[383] Infirme.
-
-[384] C’est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des
-anciens romans, qui appellent souvent _bois_ les lances des chevaliers.
-
-[385] Petite ville sur l’Hérault, diocèse d’Agde, ainsi nommée de saint
-Tibère, martyr, appelé ailleurs _saint Tiberge_.
-
-[386] C’est-à-dire, que la chaleur diminuât.
-
-[387] Cette prébende, appelée plutôt _théologale_, était établie dans
-chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile de
-Latran, sous Innocent III, et affectée à un docteur en théologie, qui
-prêchait tous les dimanches.
-
-[388] Sillé-le-Guillaume, petite ville du Maine, entre Mayenne et le
-Mans.
-
-[389] C’est-à-dire, qui fît moins valoir son homme, qui fût moins digne
-d’un homme raisonnable.
-
-[390] Aller l’amble, comme les haquenées que montaient les dames.
-
-[391] D’autres éditions portent _seille_, seau, ce qui exprime mieux un
-tambourin.
-
-[392] En outre, de plus.
-
-[393] On les appelait _archers_, quoiqu’ils portassent la hallebarde,
-parce qu’auparavant c’était un arc qu’ils portaient. La garde écossaise
-a été en honneur auprès des rois de France depuis les services que les
-Écossais rendirent à Charles VII contre les Anglais.
-
-[394] Ou _tourdion_, diminutif de _tour_, petit mouvement léger. On
-appelait ainsi les basses danses.
-
-[395] _Fongner_ ou _foigner_, selon La Monnoye, signifiait gronder, se
-dépiter, et vient de _foin!_ interjection d’impatience et de dépit,
-dont alors on se servait en guise de juron.
-
-[396] Il voulait dire: «_Ah! vous culetez._»
-
-[397] Ce doit être quelque princesse ou la reine elle-même, au service
-de qui la femme de l’Ecossais était attachée sans doute.
-
-[398] Contraction de _sauf votre grâce_.
-
-[399] Pour _fantasque_.
-
-[400] Il entend ce que l’on nomme vulgairement les _Distiques de
-Caton_, soit par allusion au livre que Caton le Censeur intitula
-_Carmen de Moribus_, quoiqu’il l’eût écrit en prose, soit parce que la
-doctrine morale contenue dans ces distiques a été jugée digne de Caton
-lui-même.
-
-[401] La Syntaxe de Despautère, publiée en 1513.
-
-[402] C’est ainsi que commence la première églogue de Baptiste Mantuan.
-Au seizième siècle, on lisait publiquement dans les écoles de Paris les
-poésies latines de ce moine, aussi célèbres alors que celles de Virgile
-et d’Horace.
-
-[403] Colérique. On voit dans un passage de Rabelais que les pédants
-seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés du latin,
-_iraconds_, _admirabonds_.
-
-[404] Expérimenté, dressé, façonné.
-
-[405] Cette réponse naïve a été imitée dans le _Moyen de parvenir_.
-Sire George était malade: «Çà, mon ami, lui disait une dame, courage;
-il faut prendre quelque chose. N’avez-vous rien pris aujourd’hui?—Sauf
-votre grâce, madame, répondit-il, j’ai pris une puce à la raie de mon
-cu.»
-
-[406] Parce que les pots dont on se sert pour mettre la plume sont
-toujours vieux et ébréchés.
-
-[407] Pour _au sol_, _au rez-de-chaussée_.
-
-[408] Cri des fauconniers provençaux en lâchant l’oiseau.
-
-[409] A l’endroit.
-
-[410] _Dia_, pour faire avancer les chevaux; _hau_, pour les arrêter.
-
-[411] C’est-à-dire dans le plus petit espace; le _double_ était une
-monnaie de cuivre valant deux deniers.
-
-[412] Les coups de fouet lui faisaient aux jambes des espèces de
-franges.
-
-[413] L’épilepsie est appelée le _mal de saint Jean_, parce que saint
-Jean guérit ce mal; mais on ne dit pas si c’est le précurseur ou
-l’évangéliste.
-
-[414] C’est-à-dire le diable.
-
-[415] Ce doit être le commencement de quelque chanson de ce temps-là.
-
-[416] Prononciation, débit.
-
-[417] Dépensé.
-
-[418] Ce mot a été masculin jusqu’au milieu du dix-septième siècle.
-
-[419] Mine, figure.
-
-[420] La soixante-quinzième des _Cent Nouvelles nouvelles_ a quelque
-analogie, quant aux détails, avec celle-ci.
-
-[421] Origine, naissance.
-
-[422] En piteux équipage.
-
-[423] Pour _ressemblait_.
-
-[424] Atteint de ce vice.
-
-[425] Enfance.
-
-[426] Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël.
-
-[427] C’est-à-dire à déjeuner.
-
-[428] Manquait.
-
-[429] C’est-à-dire à propos, à son désir.
-
-[430] C’est-à-dire tant bien que mal.
-
-[431] Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui: _Vinum
-non habent_, changea l’eau en vin.
-
-[432] Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à Dieu.
-Rien n’est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles que ces
-espèces d’hébraïsmes: _Il m’en coûte un bel écu de Dieu_; _il ne me
-reste que ce pauvre enfant de Dieu_; _donnez-moi une bénite aumône de
-Dieu_. Quelquefois aussi, dans un sens tout ironique, on dira: _Je n’ai
-gagné à son service qu’une belle sciatique de Dieu_.
-
-[433] Le sens demande ici un verbe, car l’ellipse serait trop forte
-autrement pour dire que cet homme tâtonne _environ_ autour de ce
-fausset.
-
-[434] Perdre.
-
-[435] C’est-à-dire, en patois poitevin, il frappait bien du pied.
-
-[436] Homme riche, mais de mauvaise foi. Il avait le secret d’une encre
-chimique qui en moins de quinze jours s’effaçait d’elle-même et tombait
-en poudre. On dit qu’ayant donné, pendant le cours d’une année, des
-quittances écrites avec cette encre pour des sommes considérables,
-il se fit payer une seconde fois par ses débiteurs, qui, ne pouvant
-justifier du premier paiement, eurent tout loisir de donner au diable
-Colin Brenot et ses quittances.
-
-[437] C’est-à-dire tantôt en jurant, tantôt en bégayant.
-
-[438] Habillements.
-
-[439] Le contraire de _Benedicamus_, commencement d’un psaume;
-c’est-à-dire sa piteuse aventure.
-
-[440] Synonyme de _fausset_.
-
-[441] En colère.
-
-[442] Equivoque sur _à dos_, coups dans le dos. _Ados_ ou _à dots_ est
-un mot poitevin.
-
-[443] C’est-à-dire qu’elle n’y pût rien.
-
-[444] On appelle _bannière_ la pièce d’étoffe qu’on accuse les
-tailleurs de dérober en coupant un habit, parce qu’il y a dans cette
-pièce de quoi faire une banderolle. On dit aussi par manière de
-proverbe que _les tailleurs marchent les premiers à la procession_,
-parce qu’ils portent la bannière. On lit dans le _Piovano Arlotto_ le
-conte plaisant d’un tailleur qui vit en songe une vaste bannière que le
-diable produisait contre lui au jour du Jugement, bannière composée de
-tous les morceaux d’étoffe qu’il avait volés autrefois.
-
-[445] Pour _layette_, boîte, coiffe.
-
-[446] Jovien Pontan et d’autres ont écrit que le cardinal Angelo avait
-coutume d’aller la nuit par une porte secrète dans son écurie pour y
-dérober l’avoine de ses chevaux.
-
-[447] Italianisme qui signifie: Voyez comment.
-
-[448] Plusieurs éditions portent _allouoit_.
-
-[449] Ou _fautelette_, comme on lit dans d’autres éditions.
-
-[450] On parlait ainsi en Saintonge, en Bourgogne et dans quelques
-autres provinces.
-
-[451] Ortensio Lando raconte l’origine de ce proverbe dans son
-_Cemmentario d’Italia_. Une femme qui voulait régaler sa commère fit
-un pâté à l’insu de son mari; une pie babillarde, nourrie en cage dans
-la chambre où le pâté venait d’être fait, ne manqua pas, lorsque le
-maître rentra, de répéter plusieurs fois: «Madame a fait un pâté.—Oh!
-oh! dit-il, et où est donc ce pâté? n’y a-t-il pas moyen de le
-voir?—Prenez-vous garde, répondit la femme, à ce que dit une bête? Il
-n’y a point ici de pâté; vous devez m’en croire plutôt qu’une pie.» Le
-mari, prenant cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas
-plus tôt sorti, que la femme court à la cage, prend la pie, et, par
-vengeance, lui pelle la tête. Le lendemain, un frère quêteur étant venu
-à la porte demander l’aumône, capuchon bas, la pauvre pie, qui lui vit
-la tête rase, crut qu’on la lui avait ainsi pelée pour avoir parlé de
-pâté: «Ah! ah! lui cria-t-elle, tu as donc parlé de pâté!»
-
-[452] Bons mots, boutades, reparties.
-
-[453] Jacques Colin, d’Auxerre, a passé pour l’homme de son temps qui
-savait le mieux sa langue. L’honneur qu’il eut d’être secrétaire de
-François I^{er} lui donna beaucoup de crédit auprès de ce prince, et le
-mit en état, comme il affectionnait les lettres, de favoriser ceux qui
-en faisaient profession. Cependant il se vit disgracié en 1527, et sa
-mort arriva peu de temps après. Il fut le protecteur d’Amyot, de Melin
-de Saint-Gelais, de Clément Marot, etc.
-
-[454] Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de saint
-Augustin.
-
-[455] Tabourot, dans ses _Bigarrures_, au chapitre _des Entend-trois_,
-dit qu’un avocat ayant allégué ce précepte, qu’il attribuoit à saint
-Ambroise: «Il faut se garder du devant d’une femme, du derrière d’une
-mule, et d’un moine de tous côtés,» à l’issue de l’audience, la partie
-adverse, qui était un abbé, lui soutint que saint Ambroise n’avait
-rapporté ce passage nulle part. L’avocat maintint vraie sa citation;
-l’abbé gagea qu’elle était fausse, et perdit, l’avocat lui ayant
-fait voir dans les contes de Des Perier le proverbe, qui n’est pas,
-il est vrai, de saint Ambroise, docteur de l’Église, mais bien de
-l’abbé de Saint-Ambroise, Jacques Colin, que François I^{er} appelait
-familièrement _Saint-Ambroise_.
-
-[456] Se revengeait, prenait revanche.
-
-[457] Ps. 58.
-
-[458] Depuis le mois d’octobre 1539, date de l’ordonnance de François
-I^{er}.
-
-[459] Pourpoint.
-
-[460] Jérôme Fondulo, ou Fonduli, était de Crémone. Il a demeuré
-long-temps en France, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, où il vivait en
-1537. Sa maigreur était proverbiale.
-
-[461] Cette plaisanterie est prise de Rabelais, liv. I, chap. 40.
-
-[462] Rebrousse, retrousse.
-
-[463] Pour _émoussé_, _écrasé_.
-
-[464] Ou _trapu_, carré.
-
-[465] C’est-à-dire savait bien se servir de son épée. Cette locution
-est employée ici dans un sens obscène.
-
-[466] Façon de parler ridicule, employée peut-être ici pour se moquer
-de ceux qui en usaient.
-
-[467] C’est-à-dire du temps qu’il faisait la vie, courait le guilledou.
-
-[468] La Monnoye pense qu’on doit lire _représentation_.
-
-[469] Pour: la lui tint.
-
-[470] Allusion à _de façon suis royal_, anagramme de _François de
-Valois_, faite par Marot.
-
-[471] Le nez de François I^{er} laissa de tels souvenirs dans le
-peuple, qu’on disait encore au dix-septième siècle: _le roi François
-grand nez_, ou _le roi grand nez_.
-
-[472] Suivant La Monnoye, _se passait aisément_ signifierait _se
-suffisait aisément_, de l’italien _passarsi_; quant à _n’avoir autre
-enfant_, il faudrait sous-entendre _pour_, c’est-à-dire _parce qu’il
-n’avait point d’autre enfant_. Mais il est plus naturel d’interpréter
-cette phrase: «Il se consolait aisément de n’avoir pas d’autre enfant.»
-
-[473] Pour le voici.
-
-[474] Plaisanterie.
-
-[475] C’est-à-dire les abattis de la bête.
-
-[476] En ce temps-là, on avait coutume de donner des aubades ou
-sérénades aux personnes de l’un ou l’autre sexe pour lesquelles on
-voulait manifester de la considération.
-
-[477] Accident.
-
-[478] Le sens voudrait que ce _même_ fût remplacé par tout autre mot;
-il faut lire sans doute: _mettre à néant_.
-
-[479] Équivoque sur _commentatores juris_.
-
-[480] Terme populaire, par lequel on entendait un homme non seulement
-allègre et dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu’à en être
-incommodé.
-
-[481] A la gasconne, pour: le chancre.
-
-[482] Ensuite.
-
-[483] Ou galimard, étui d’écritoire.
-
-[484] Génois. On disait anciennement _Genevois_, par une composition
-bizarre du français _Gênes_ et de l’italien _Genovesi_.
-
-[485] Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus,
-et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du vers 715 du
-onzième livre de l’Enéide.
-
-[486] Accaparer, se ménager.
-
-[487] Tabourot, chap. 7 de ses _Bigarrures_; Bouchet, _serée 3_,
-et plusieurs autres, ont fait mention de cette équivoque, mais
-postérieurement à Des Periers.
-
-[488] Rendre sage.
-
-[489] Pour _colporter_.
-
-[490] Médisante. _Guépin_ était le sobriquet ordinaire des habitants
-d’Orléans.
-
-[491] Chassenée, sans son _Catalogus gloriæ mundi_, partie 10,
-considér. 32, dit que, de son temps (c’est-à-dire au commencement du
-seizième siècle), on donnait aux universités de France et d’Italie les
-épithètes suivantes: les _flûteux et joueux de paume de Poitiers_, les
-_danseurs d’Orléans_, les _braguars d’Angiers_, les _crottés de Paris_,
-les _brigueurs de Pavie_, les _amoureux de Turin_, les _bons étudiants
-de Toulouse_.
-
-[492] Assuré.
-
-[493] Pour _aboyer_.
-
-[494] Les êtres.
-
-[495] Chiens de chasse criards.
-
-[496] Lapins. Il y a ici une équivoque obscène.
-
-[497] Les Vaudrey, d’une ancienne et illustre famille de la
-Franche-Comté, ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin (_Gilbertus
-Cognatus_) les traite de héros; et leur histoire effectivement, de
-même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables; témoin
-le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans cette nouvelle; témoins
-encore les amours romanesques de Charles de Vaudrey et de la dame de
-Vergy, dans le quatrième volume des _Nouvelles_ du Bandel.
-
-[498] pour bizarrerie.
-
-[499] Corcelet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le
-diminutif _jaquette_ signifie en général une robe, un habillement.
-
-[500] C’est-à-dire, l’esprit à l’envers.
-
-[501] On ne dit plus que le pont de Sé, au singulier.
-
-[502] Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de pierre,
-long de mille pas.
-
-[503] Parapets.
-
-[504] Interjection populaire: regarde, vois, tiens.
-
-[505] Borderie, petite métairie trop peu importante pour une paire de
-bœufs, et qui est desservie par des ânes.
-
-[506] Un peu.
-
-[507] Espèce de grosses poires d’hiver, à chair ferme et parfumée. Il y
-avait aussi des _pommes de râteau_.
-
-[508] Ou _ardi_, liard, en langage toulousain.
-
-[509] Ancienne exclamation, qui peut venir du latin _sic_. Rabelais
-dit: _Sec, au nom des diables!_
-
-[510] Pigeons sauvages, bizets.
-
-[511] Ramiers.
-
-[512] Mot toulousain qui paraît corrompu. Ce sont peut-être des perdrix.
-
-[513] Pour _maître d’hôtel_, majordome.
-
-[514] C’est-à-dire de quel vin.
-
-[515] Clément Marot, dans son _Dialogue des deux amoureux_, avait le
-premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes. Rabelais
-a imité cette nouvelle de Bon. Des Periers, dans le cinquième livre
-du _Pantagruel_, où frère Fredon épuise, pour ainsi dire, tous les
-monosyllabes de la langue. Ce cinquième livre ne fut publié qu’en 1562,
-après la mort de Rabelais; le recueil de Bon. Des Periers avait paru en
-1549.
-
-[516] C’est-à-dire avait ôté sa robe de moine.
-
-[517] Pour _estomac_.
-
-[518] On disait aussi: il se pensa.
-
-[519] La Monnoye croit devoir lire _égarément_, c’est-à-dire à la
-volée, inconsidérément.
-
-[520] Pour _afin que_.
-
-[521] On dit aujourd’hui: pays perdu.
-
-[522] Une poignée, une pincée.
-
-[523] Le surlendemain.
-
-[524] C’est-à-dire: Oh! par ma foi, seigneur, vous dites bien la vérité.
-
-[525] On dit aujourd’hui: tirer les vers du nez. Ce proverbe vient des
-charlatans, qui, en voyant quelqu’un atteint de folie, disaient qu’il
-avait un ver dans la tête, et offraient de l’en tirer. C’est là ce
-qu’anciennement on appelait le _vercoquin_.
-
-[526] C’est-à-dire: oui, certes bien, c’est un homme.
-
-[527] C’est-à-dire, très-grossier; le bureau, ou bure, étant une étoffe
-de grosse laine qui paraît moins fine encore lorsqu’elle est teinte.
-
-[528] L’ordonnance commençait par _recipé_, c’est-à-dire _prenez_.
-
-[529] C’est-à-dire des mouchoirs et des chemises.
-
-[530] On dit maintenant: _coq en pâte_. Cette expression vient de ce
-qu’on met sous un panier à claire-voie la volaille qu’on veut empâter,
-engraisser.
-
-[531] Affaires.
-
-[532] La poche du juste-au-corps.
-
-[533] A la loterie.
-
-[534] C’est le Pogge qui fait le conte de ce médecin.
-
-[535] Le même conte se trouve dans le premier livre des _Faceti e
-motti_ de Louis Domenichi.
-
-[536] C’est-à-dire qu’il se mit d’accord, d’intelligence.
-
-[537] C’est-à-dire sans l’avoir battue de la bonne manière. _Donner
-dronos et le chaperon de même_ signifiait, selon La Monnoye, _fouetter
-et mitrer_ un coupable. Cette expression est prise ici au figuré.
-
-[538] C’est-à-dire le diable vous aura rendu un mauvais service.
-
-[539] Forger sur l’enclume.
-
-[540] C’est-à-dire, en termes couverts, pris le déduit; par allusion à
-la pâte que l’on jette dans le moule à faire les gauffres.
-
-[541] C’est-à-dire qu’il jurait le nom de Dieu.
-
-[542] Débarrasser, délivrer.
-
-[543] Fatigue.
-
-[544] Testicules.
-
-[545] C’est le sujet de la 85^e des _Cent Nouvelles nouvelles_,
-intitulée _le Curé cloué_.
-
-[546] Expéditions.
-
-[547] Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de
-France ressortissant au tribunal des maréchaux, qui avait son siége à
-la table de marbre du palais de Paris.
-
-[548] Arrêt.
-
-[549] Pour _dérobé_.
-
-[550] Pour _bien_, suivant la prononciation de ce prévôt des maréchaux.
-
-[551] Imité par La Fontaine: _Les Lunettes_, IV, 12.
-
-[552] C’est-à-dire dont il n’y avait pas une...
-
-[553] Imagination.
-
-[554] En même temps.
-
-[555] Travailler.
-
-[556] Pour _fil_.
-
-[557] Il faut lire certainement _elle_.
-
-[558] C’est-à-dire _en bon point_, en bon état.
-
-[559] Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition
-du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques.
-
-[560] On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les
-écoliers qui changeaient souvent de collége, à cause de leur
-ressemblance avec ces oiseaux nommés _martinets_, qui changent tous
-les ans de demeure, venant au mois de mars et s’en retournant à la
-Saint-Martin.
-
-[561] Pour _morue_.
-
-[562] C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures.
-
-[563] C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége. Le
-nom de _Jean_ était ridicule ou méprisable, à force de devenir commun.
-
-[564] Dans le sens de _badin_, _facétieux_.
-
-[565] Au lieu de _per Deum_, jurement déguisé. On dit encore
-_pardienne_, qui vient de _per diem_. Un bon curé disait que c’était
-le jurement de David, et le prouvait par le verset 6 du psaume 120:
-_Per diem sol non uret te_. On avait inventé dans notre langue une
-infinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les uns que
-les autres: _Pardi_, _pardienne_, _pargué_, _parguienne_, _parguieu_,
-_parbieu_, _parbleu_, _pardigues_, _pardille_, _pardine_, _pargoi_.
-
-[566] Méchante.
-
-[567] L’écolier n’avait juré que _per diem_; le régent, croyant, comme
-Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure _per dies_.
-
-[568] C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard ou
-Michel Menot: _Ponere aliquem ad metam non loqui_, mettre quelqu’un en
-termes de ne pouvoir parler.
-
-[569] Pour _rôles_, rouleaux de papier, catalogues.
-
-[570] Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége,
-nommés alors _galochers_ et depuis _galoches_, parce qu’ils portaient
-des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collége.
-
-[571] C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le
-quartier de l’université.
-
-[572] C’est le latin _infanda_, dont on ne peut parler sans horreur. Il
-paraît que les mots _détestable_, _exécrable_ et _abominable_ n’étaient
-pas encore admis dans la langue usuelle.
-
-[573] La Monnoye croit devoir mettre ici _là-dessus_, au lieu de _la
-déesse_.
-
-[574] Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner le
-nom de _calepin_ à toute espèce de vocabulaires.
-
-[575] C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant
-dans certains lieux d’asile.
-
-[576] Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents
-et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et ses
-bâtiments servent aujourd’hui de prison militaire, au coin de la rue
-des Sept-Voies.
-
-[577] Amorces.
-
-[578] Ce verbe doit être employé ici dans le sens de _faisoit des
-présents_.
-
-[579] En particulier.
-
-[580] Lui donna courage et espérance.
-
-[581] Considération, égard.
-
-[582] Cette expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens
-attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille de
-la Saint-Jean.
-
-[583] Pour _fromage_.
-
-[584] Il faisait une petite pause.
-
-[585] Exclamation, serment de femme, qui semble une ellipse de: _Par
-mon âme, dea!_
-
-[586] C’est-à-dire, en les _guignant_ de l’œil. La vieille tour
-d’Étampes se nomme _tour de Guignette_, parce que, placée sur un
-monticule, elle _guignait_, pour ainsi dire, les environs.
-
-[587] La Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute mal
-lue: «_Sit modo_, comme si l’on écrivait _soit mon_, prononçant _soit_
-par _sait_.» Dans le vieux langage, _mon_ se prenait quelquefois pour
-_donc_; ainsi, _à savoir mon_ signifie _à savoir donc_. _C’est mon_
-équivaut à _or donc_, _oui-dà_, _vraiment_, etc.
-
-[588] Voyez, sur cet italianisme, une note de la Nouvelle XXV.
-
-[589] Se moquerait.
-
-[590] Quand ce fut au tour de la veuve de parler.
-
-[591] «Le blason, dit Thomas Sibilet, chap. X de son _Art poétique_,
-est une perpétuelle louange du continu vitupère de ce qu’on s’est
-proposé blasonner.» Épigramme, portrait satirique.
-
-[592] Pour _maudissons_, malédictions.
-
-[593] Ce sont les premiers mots de l’épître qui sert de préface aux
-_Distiques_ de Caton.
-
-[594] Patois d’Avignon.
-
-[595] «Aimez vos parents.» C’est le deuxième précepte de Caton.
-
-[596] L’esquinancie.
-
-[597] «Portez honneur à vos proches.» C’est le troisième précepte de
-Caton.
-
-[598] «Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de Caton.
-
-[599] Imprécation mitigée par la négation _n’aie_. C’est comme si elle
-eût dit: _Maugré bieu de toi_.
-
-[600] Sixième précepte de Caton: «Accommodez-vous au temps.»
-
-[601] Des Periers entend par là un mauvais petit poème, _De moribus
-in mensâ servandis_, qui était alors à l’usage des basses classes,
-commençant ainsi:
-
- Quos decet in mensâ mores servare docemus
- Virtuti ut studeas litterulisque simul.
-
-Jean Sulpice de Veroli, qui en est l’auteur, vivait sur la fin du
-quinzième siècle.
-
-[602] Ou _pasquil_, épigramme ou satire qu’on attachait à la vieille
-statue de Pasquin, à Rome, et qui bravait alors la puissance des papes.
-
-[603] En français, _de Haut-Manoir_. C’est celui dont on fait le
-conte suivant. Un jour, vantant sa noblesse: «Il suffit qu’on sache,
-disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir.—Vous! lui répondit un
-rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela pourrait-il être?
-votre mère était une Anglaise, de la maison de Bacon.»
-
-[604] Faible, sans consistance, malléable.
-
-[605] Arrêts.
-
-[606] Dire des sottises, comme font les bateleurs.
-
-[607] C’est le nom latin qu’avait pris Jean de Bolton, religieux de
-Saint-Antoine de Vienne. Son traité _de Arca Noe_ a été imprimé pour la
-première fois, à Lyon, in-4^o, en 1554, plus de dix ans après la mort
-de Des Periers, qui, par conséquent, n’a pu le citer ni avoir écrit ce
-conte. Voici les paroles de Joannes Buteo, page 19: _Quamquam sunt qui
-putent mures in Arca non fuisse, et id genus similia, propterea quod ex
-corruptione nascantur._
-
-[608] C’est-à-dire l’un disait d’une manière, et l’autre de l’autre.
-
-[609] Griffon. C’était alors le synonyme vulgaire de greffier.
-_Griffant_ est mis pour _griffonnant_.
-
-[610] Pour _ressemblait_.
-
-[611] Toutes les éditions portent _que_; nous nous sommes permis ce
-changement pour la clarté de la phrase.
-
-[612] On dit aujourd’hui dans le même sens: Défiler son chapelet.
-_Râtelée_ s’entend de ce que l’on a sur le cœur.
-
-[613] Ce n’est pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit La
-Monnoye, mais sans doute une faute de copiste. Nous proposons de la
-corriger ainsi: _du prix_ ou _du poids de 80 ou 100 écus_.
-
-[614] Il entend le cinquième concile de Latran, commencé en 1512 sous
-Jules II, et fini en 1517 sous Léon X, dans la onzième session duquel
-on approuva le concordat fait entre Léon X et François I^{er}, en 1516,
-et la bulle du 19 décembre suivant, par laquelle, du consentement de
-François I^{er}, le pape révoquait et abrogeait la Pragmatique ou les
-libertés de l’église gallicane.
-
-[615] Cette naïveté est empruntée à Rabelais, livre III, chap. 39;
-lequel troisième livre de Rabelais n’a été imprimé pour la première
-fois qu’en 1546, deux ans après la mort de Des Periers.
-
-[616] On nommait ainsi le peuple, depuis la révolte des
-_Jacques-Bonhomme_ sous Charles V.
-
-[617] _Piètre_ ou mauvais visage.
-
-[618] C’est-à-dire grommelant, en remuant les babines, comme les singes.
-
-[619] Mécontente.
-
-[620] Les gens de guerre, et surtout les lansquenets, portaient des
-habits avec des crevés et des chausses _déchiquetées_.
-
-[621] Pour _ailes_; c’est-à-dire _décrétales_.
-
-[622] Homenas, dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits
-ces quatre vers, dit que _ce sont petits quolibets des hérétiques
-nouveaux_. Nul auteur plus ancien que Pierre Grosnet, qui écrivait vers
-l’an 1536 ou 1537, n’a rapporté ce dicton.
-
-[623] _Cueilleur de prunes_, ou plus communément _cueilleur de pommes_,
-se dit d’un homme sans habit, qui a un tablier sale retroussé autour de
-lui.
-
-[624] Il vaut mieux lire _rat_.
-
-[625] Marchands, maîtres dans les corps de métier.
-
-[626] Quand on dit qu’un homme est _fou par bémol et par bécarre_, on
-entend qu’il l’est par nature, parce que, dans les termes de l’ancienne
-gamme, _chanter par nature_, c’est passer de _B mol_ en _B carre_ par
-nature.
-
-[627] On sait la réponse de Caton en pareille rencontre. Un homme qui
-portait un coffre le heurta, et tout en le heurtant lui dit: _Gare_.
-«Est-ce, lui demanda Caton, que tu portes autre chose que ce coffre?»
-Cicéron, livre 2, _de Oratore_.
-
-[628] Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochets tiennent lieu
-d’ailes.
-
-[629] Quelques éditions écrivent _philofole_.
-
-[630] D’Ouville, ou plutôt Bois-Robert, sous le nom de son frère
-d’Ouville, page 54 de la III^e partie de ses Contes, dit que c’étaient
-deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux à un laboureur
-poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre et ne parlait qu’à ses
-bœufs. Enfin, après avoir long-temps exercé la patience de ces pères,
-quand il sut qu’ils étaient jésuites, il leur dit qu’ils le prenaient
-pour un autre, et qu’il n’était pas si sot que de se mêler d’apprendre
-la moindre chose à des gens qui savaient tout.
-
-[631] Rien n’était plus commun parmi les Grecs et les Latins que ces
-sortes de souhaits.
-
-[632] Le laboureur. Cette expression vient de ce que, dans certaines
-provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une espèce de
-longue pique.
-
-[633] Ce sont des noms que les paysans du Poitou donnent à leurs bœufs,
-par rapport à la couleur du poil de ces animaux: _garea_, de _varius_,
-bigarré; _frementin_, pour _fromentin_, de couleur de froment;
-_brichet_, pour _bourrichet_, d’un gris tirant sut le roux.
-
-[634] Viens après moi; tu vas bien clopin clopant.
-
-[635] Pour _siffle_, en patois.
-
-[636] A vous échauffer jusqu’à en suer comme dans une étuve.
-
-[637] C’est-à-dire: Michel, cet homme demande le chemin de Parthenay;
-n’est-ce pas de ce côté-ci, en descendant?
-
-[638] Il m’est avis que c’est par deçà.
-
-[639] C’est-à-dire: Quand vous serez à cette grande croix, tournez à
-droite, et puis allez tout droit; vous ne pouvez manquer.
-
-[640] Voici la traduction du patois poitevin: Ce chevreau, monsieur?...
-le voulez-vous avec la mère? Da, il est bon, ce chevreau!... Pesez,
-monsieur, comme il est gras... La mère n’en a encore porté que deux...
-Ne voulez-vous qu’une parole? Je vois bien qu’il ne faut pas vous
-surfaire... Ma foi! il ne vous coûtera pas moins de cinq sous et demi.
-
-[641] Patois, idiome.
-
-[642] Village à trois lieues de Châtelleraut et autant de Poitiers.
-
-[643] Chasse au courre et au vol.
-
-[644] La merdé! j’ai vu le roi d’aussi près qu’aucun: il a le visage
-comme un homme; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit avant-hier
-ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La merdé! il n’a pas la
-main plus grande que moi.
-
-[645] C’est une des principales églises de Poitiers, qui compte saint
-Hilaire au nombre de ses premiers évêques.
-
-[646] A l’Université, avec ou comme les _grimauds_.
-
-[647] Compatriotes, en patois poitevin. _Caméristes_, c’est-à-dire en
-chambre, à l’enseigne du _Bœuf couronné_.
-
-[648] Rapetassés.
-
-[649] C’est-à-dire: A mon fils Michel... au _Roi des bœufs_ ou
-auprès... Michel, mande-moi lequel c’est qui est mort, de ton frère
-Guillaume ou de toi; car j’en suis en une grande peine. Du reste, je
-veux bien t’avertir qu’on dit que notre évêque est à Dissai: vas-y pour
-prendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends bonne et grande,
-afin qu’il n’y faille pas retourner à deux fois.
-
-[650] Château en Poitou, sur le Clain.
-
-[651] En poitevin, c’est Poitiers.
-
-[652] Mon père, je vous avertis que ce n’est pas moi qui suis mort;
-mais c’est mon frère Guillaume: il est bien vrai que j’étais plus
-malade que lui, car la peau me tombait comme à un cochon.
-
-[653] Contredire, disputer.
-
-[654] Les proverbes n’étaient pas favorables aux gentilshommes de cette
-province. On disait: _Gentilhomme de la Beauce, qui garde le lit quand
-on refait ses chausses, et qui vend ses chiens pour avoir du pain_.
-
-[655] En patois beauceron, chaudeau.
-
-[656] Ou _gobets_, morceaux.
-
-[657] Péter.
-
-[658] Pour _en voilà_.
-
-[659] Messire Jean Melaine ressemble assez au carme de la 83^e des
-_Cent Nouvelles nouvelles_.
-
-[660] Gorger, rassasier.
-
-[661] Aujourd’hui _cellerier_.
-
-[662] A l’office.
-
-[663] C’est-à-dire avec l’impatience d’un chasseur qui entend le son du
-cor et le cri des chiens.
-
-[664] _Atteindre_ se prend ici pour _aveindre_.
-
-[665] Un pain, non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux qu’on
-coupe par morceaux pour la soupe des lévriers.
-
-[666] Mesure à vin, ainsi appelée parce qu’elle tient quatre chopines.
-
-[667] La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de Bourbon,
-deuxième du nom, gagea de manger une éclanche pendant que midi
-sonnerait, pourvu qu’auparavant elle fût coupée en morceaux, et gagna
-la gageure. Il est fait mention de ce La Guiche dans une gazette
-bouffonne imprimée à Dijon en 1633: _L’art admirable de La Guiche pour
-manger méthodiquement un membre de mouton pendant que douze heures
-sonnent_.
-
-[668] On a dit depuis: _Comme fit le roi François I^{er} devant Pavie_.
-Ce proverbe: _comme fit le roi devant Arras_, vient de ce qu’en 1477
-Louis XI, indigné contre les habitants d’Arras, fit tirer jusqu’à la
-dernière pièce de son artillerie sur leur ville, pour se venger de
-leurs insolences.
-
-[669] Il vaut peut-être mieux lire _pierre_, comme portent plusieurs
-éditions. On appelait _pierre_ toute espèce de boulet, parce que les
-premiers boulets de canon furent en effet des pierres de grès arrondies.
-
-[670] C’étaient des pois cuits seulement avec de l’eau, du sel et de
-l’huile.
-
-[671] Pour _morue_.
-
-[672] C’est-à-dire qu’il ne lui fit point de grâce, parce que, en
-termes de chancellerie romaine, quand on dit qu’une provision est
-expédiée _en forme commune_, on entend qu’elle est expédiée sans grâce,
-sans privilège.
-
-[673] Allusion à _patenôtre_, _Pater noster_.
-
-[674] Cuirasse de brigand.
-
-[675] Casques. On les appelait _morions_ à cause de leur couleur noire.
-
-[676] Arquebuses.
-
-[677] La caque était un quart de muid.
-
-[678] La Monnoye aurait dû nous apprendre quel est ce roi _Cambles_
-ou _Cambletes_. Je crois plutôt que ce nom est altéré, ainsi que la
-phrase qui termine cette Nouvelle: il s’agit peut-être de Candaule,
-roi de Lydie, de la famille des Héraclides, qui, une nuit, fit cacher
-son favori Gigès dans la chambre de la reine et la lui montra nue; ce
-qui amena sa perte, par vengeance de cette princesse outragée et non
-_mangée_.
-
-[679] Commencement d’une ancienne chanson.
-
-[680] Le vrai nom de cette famille était Gédoin. Voyez les
-_Bigarrures_, du seigneur des Accords (Tabourot), au chapitre des
-_Anagrammes_. Jean Gédoin était fils de Robert Gédoin, seigneur du fief
-nommé _le Tour_, et secrétaire de Louis XI, Charles VIII, Louis XII et
-François I^{er}.
-
-[681] Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun
-dictionnaire, équivaut peut-être à la locution usitée aujourd’hui: _de
-ce pas_. On pourrait lire aussi _empêche_, empêchement; _emprise_,
-entreprise, et _empenne_, plumes qui garnissent une flèche.
-
-[682] C’est-à-dire prendre au dépourvu. Allusion à un vieil usage selon
-lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une feuille verte
-le premier jour de mai, sous peine de payer l’amende aux plaisants et
-de recevoir des avanies. Il y a une comédie de La Fontaine intitulée:
-_Je vous prends sans vert_.
-
-[683] _Godé_, en patois de Dijon, pour _guedé_, rouge de vin; ou
-_godet_.
-
-[684] Ou _à sa manière_, ou bien une fois dans sa vie.
-
-[685] Expression figurée, obscène, empruntée à Rabelais.
-
-[686] Doit-on lire _face_, comme dans d’autres éditions?
-
-[687] C’est-à-dire qu’on l’allonge ou raccourcit tant qu’on veut.
-
-[688] La salle de l’École de droit à Poitiers, où se lisaient les
-Institutes, s’appelait _la Ministrerie_. Florimond de Rémond, livre
-VII, chap. 11 de son _Histoire de l’hérésie de ce siècle_, en parlant
-d’Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin, dit qu’il avait
-été lecteur des Institutes en cette Ministrerie de Poitiers, et Calvin
-et d’autres le nommèrent _M. le ministre_; d’où ensuite le même Calvin
-prit occasion de donner le nom de _ministres_ aux pasteurs de son
-Eglise.
-
-[689] Retiré.
-
-[690] Pour _viendras-tu_.
-
-[691] Pour _boiras_.
-
-[692] Pour _voudras_.
-
-[693] Ne buvait pas tant.
-
-[694] Boutique, étal.
-
-[695] Bosse.
-
-[696] Ceinture de métal, d’argent ordinairement.
-
-[697] C’est-à-dire la bouche.
-
-[698] Ce proverbe érotique est ancien dans la langue italienne, d’où il
-est tiré. Il se trouve dans Boccace, Journée VII de son _Décameron_,
-Nouv. 8, où Antoine Le Maçon a rendu _la dansa trivigiana_ par _la
-danse de l’ours_, proverbe français équivalant, au lieu duquel on a
-dit depuis plus communément, et peut-être par corruption, _la danse du
-loup_.
-
-[699] Pour _verre_.
-
-[700] Petits flans.
-
-[701] Ce sont les idées mêmes de l’ancienne chanson bachique qui
-commence ainsi: _Aussitôt que la lumière_.
-
-[702] Danse où les danseurs s’embrassaient.
-
-[703] Caresse, baiser à la manière des pigeons.
-
-[704] Poursuivre, actionner, demander raison à.
-
-[705] Intermédiaires, entremetteurs.
-
-[706] La règle de saint François défendait aux cordeliers de porter de
-l’argent sur eux.
-
-[707] C’est-à-dire quand il y a matière, quand il le faut.
-
-[708] Pour _accusa_.
-
-[709] Bourses, escarcelles qu’on portait pendues à la ceinture.
-
-[710] A Toulouse, la place où se tient le marché s’appelle _la Pierre_,
-et en langage du pays, _la Peyre_.
-
-[711] Gueux, mendiant, chargé d’une _poche_ ou besace.
-
-[712] Il faut lire _tournement_ ou _tournoiement_, quoique toutes les
-éditions aient _tourment_.
-
-[713] Les Toulousains prononcent ainsi et appellent _escloupet_, petit
-sabot. On pourrait croire que le bruit qu’on fait en marchant avec ces
-esclops ou _éclots_ leur a formé ce nom par onomatopée.
-
-[714] Élégance, recherche de parure.
-
-[715] Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour _fillot_,
-garçon, d’où l’on a fait _filou_.
-
-[716] François Dupatault, sieur de la Voulte, prévôt de l’hôtel du
-roi en 1545. Il est parlé de lui dans les _Annales d’Aquitaine_ de J.
-Bouchet et dans l’_Apologie pour Hérodote_, ch. 17.
-
-[717] Ou _bien en point_, habillés comme il faut.
-
-[718] C’est-à-dire gens dévots, qui servent volontiers des messes,
-plient les chasubles, les corporaux, parent les autels, etc.
-
-[719] Cette expression s’entend de ces gens qui ont la mine trompeuse
-et qui cherchent à tromper le monde comme de vrais marchands.
-
-[720] C’est-à-dire la peur. On disait proverbialement _la fièvre de
-Saint-Vallier_, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule
-nuit les cheveux du seigneur de Saint-Vallier, un des complices du
-connétable de Bourbon, sous François I^{er}.
-
-[721] Le bourreau.
-
-[722] C’est un jurement affirmatif. On a dit: _Par saint Jean!_ _saint
-Jean!_ _Jean!_ _ah Jean!_ et _à Jean!_
-
-[723] En ce temps-là on portait la bourse pendue à un cordon en forme
-de baudrier sous l’aisselle gauche, d’où on la tirait quand on en avait
-besoin. «On la mettait, dit-il dans le conte suivant, par une fente qui
-était en la manche du sayon ou du pourpoint.»
-
-[724] Pour _attentif_.
-
-[725] Tout-à-coup, à l’improviste.
-
-[726] Allusion au jeu du _métier deviné_, où, quand on n’a pas
-deviné juste, on retourne se cacher, en attendant qu’on prépare la
-représentation d’un autre métier.
-
-[727] Coupeurs de bourses, parce que la plupart des bourses étaient de
-cuir et attachées à des courroies.
-
-[728] Pour _dessiner_ ou _désigner_.
-
-[729] On dit maintenant _emmieller_.
-
-[730] Préparé, mis en avant, prétexte.
-
-[731] C’est-à-dire il tranche court, il finit la conversation. _Couper
-la queue_ se disait autrefois du joueur qui ne voulait point donner de
-revanche après avoir gagné la partie.
-
-[732] Devant l’officialité, tribunal de l’évêque.
-
-[733] Parce que le prévôt riait aux dépens du criminel, de même que
-l’hôtelier rit aux dépens de son hôte.
-
-[734] C’est le nom qu’on a originairement donné aux voleurs qui
-habitaient les monts Pyrénées, vraisemblablement parce qu’ils allaient
-par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute sorte de voleurs.
-
-[735] Guillaume Bouchet, qui rapporte le même fait, _Serée 14_, l’a
-tiré de ce conte.
-
-[736] Au propre, visage d’âne; mais le peuple donnait un sens obscène
-à ce terme injurieux, parce que le vieux mot _vis_, en gascon _viet_,
-n’était plus usité dans le sens de _visage_.
-
-[737] Ou quincailles, quincailleries.
-
-[738] Tombant, descendue.
-
-[739] Ayant l’épaule disloquée.
-
-[740] Pour _égratigner_.
-
-[741] Le diable.
-
-[742] En langage de vilain.
-
-[743] Ce gasconisme s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle,
-puisque Ménage le reproche aux gens de la chambre des comptes de son
-temps.
-
-[744] Voyez une note sur ce mot dans la Nouvelle XII.
-
-[745] Enlèvement de meubles, d’objets nécessaires.
-
-[746] Beroalde de Verville, au ch. 31 de son _Moyen de parvenir_,
-prétend qu’il faut dire: _Il souvient toujours à Martin de sa flûte_,
-et fait là-dessus un conte. D’autres rapportent l’origine du proverbe
-à un biberon nommé Robin, accoutumé à ces verres appelés _flûtes_, qui
-tiennent chopine. «Le compagnon, disent-ils, étant devenu goutteux,
-n’osait plus, de peur d’augmenter ses douleurs, boire son vin que
-trempé; ce qui était cause que toutes les fois qu’il buvait _il se
-souvenait de ses flûtes_ et les regrettait.» Mais l’origine la plus
-vraisemblable de ce proverbe se trouve dans la 76^e des _Cent Nouvelles
-nouvelles_, intitulée _la Musette_.
-
-[747] Équivoque sur le mot _saint_.
-
-[748] Petits coqs.
-
-[749] Poules.
-
-[750] Pour _accueil_.
-
-[751] Il faut lire sans doute _par_.
-
-[752] La Monnoye croit que ce mot est pris pour _affoulées_, _foulées_,
-c’est-à-dire éreintées, estropiées.
-
-[753] Cette nomenclature érotique est imitée presque mot à mot d’une
-épigramme de Clément Marot.
-
-[754] _Besiat_, ou _beziat_, est un mot languedocien qui signifie
-_douillet_, _mignard_.
-
-[755] Pour la lancer.
-
-[756] Air, façon de page.
-
-[757] C’est un conte qui se trouve au livre 2 du _Cortegiano_ de
-Baltazar de Castiglione. Un gentilhomme, à qui ce singe appartenait,
-jouant un jour contre lui aux échecs, en présence du roi de Portugal,
-perdit la partie; ce qui le mit si fort en colère, qu’ayant pris une
-pièce des échecs, il en donna un grand coup sur la tête du singe.
-L’animal, se sentant frappé, fit un cri; et se retirant dans un coin,
-semblait, en remuant les babines, demander au roi justice de l’injure
-qui lui avait été faite. A quelque temps de là, son maître, pour faire
-la paix, lui demanda revanche: le singe se fit beaucoup prier pour y
-consentir; enfin il se remit au jeu, où il ne manqua pas, de même que
-la première fois, d’avoir bientôt l’avantage. Mais, jugeant à propos
-de prendre ses sûretés, il saisit de la main droite un coussin et s’en
-couvrit la tête pour parer le coup qu’il appréhendait de recevoir,
-tandis que de la main gauche il donnait _échec et mat_ au gentilhomme;
-après quoi, il alla gaillardement faire un saut devant le roi en signe
-de victoire.
-
-[758] Exalter.
-
-[759] Oppien, livre II _de la Chasse_, attribue aux éléphans un langage
-articulé semblable à la voix humaine; et Christophe Acosta dit à peu
-près la même chose des éléphans du Malabar. Il cite même l’exemple
-d’un de ces animaux, qui fut requis par le gouverneur de la ville de
-Cochin de prêter son concours à la mise à flot d’une galiote du roi de
-Portugal, et qui répondit très à propos et très-intelligiblement: _Hoo,
-hoo_; ce qui, dans la langue du pays, signifiait qu’il le voulait bien.
-
-[760] Hygin, dans son poème astronomique, livre II, chap. 23, raconte
-que l’âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thesprotie reçut,
-en récompense de ce service, le don de la parole.
-
-[761] Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur
-d’une mnémonique à l’aide de laquelle il se faisoit fort, dans l’espace
-de trois mois, de rendre un homme capable de traiter en latin quelque
-matière que ce fût, avec toute l’éloquence de Cicéron. François I^{er},
-auprès de qui, en 1533, il trouva moyen d’avoir accès, lui fit donner
-six cents écus et le chargea de rédiger son invention par écrit; ce
-que Jules, mort en 1544, n’a exécuté que fort imparfaitement dans deux
-petits traités assez confus qu’il a laissés, l’un intitulé _Idea del
-theatro_, l’autre _Discorso in materia di esso theatro_. Étienne Dolet,
-dans ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d’un
-escroc qui avait pris le roi pour dupe.
-
-[762] Jeu de mots sur _mine_, figure, air d’une personne, et _mine_,
-mesure de grains contenant six boisseaux de Paris.
-
-[763] Occupé autour du singe.
-
-[764] Ce fut vers la fin du règne de François I^{er} et après le
-mariage de Catherine de Médicis avec le dauphin, depuis roi de France
-sous le nom de Henri II.
-
-[765] Instruction de singe. Mot fait à l’imitation de _cyropédie_,
-instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que le mot de
-_cyropédie_ ayant été créé par Jacques des comtes de Vintimille,
-traducteur de l’_Institution de Cyrus_ par Xénophon, et cette
-traduction n’ayant été imprimée pour la première fois qu’en 1547, on
-peut juger que Bonaventure Des Periers, mort avant 1544, n’a pu prendre
-_cyropédie_ pour le modèle de _singéopédie_.
-
-[766] C’est la morale de la fable de La Fontaine.
-
-[767] _Tandis_ pour _cependant_ se disait encore du temps de Malherbe.
-
-[768] Joubert, dans son traité _du Ris_, fait un conte à peu près
-semblable d’un médecin qui avait un singe. Il dit que ce médecin étant
-dangereusement malade, ses domestiques crurent qu’il n’en reviendrait
-pas. Dans cette pensée, craignant peut-être qu’ils ne fussent mal payés
-de leurs gages, ils délibérèrent de se payer eux-mêmes par leurs mains.
-L’un s’empara d’une courtepointe, l’autre d’un tapis, l’autre d’un
-paquet de linge; chacun se munit de quelque pièce. Le singe, attentif
-à leurs mouvements, prit de son côté la robe rouge et le bonnet de son
-maître; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva la
-chose si plaisante, qu’il ne put s’empêcher d’en rire aux éclats. Par
-l’effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à se répandre dans
-tout son corps, la nature reprit des forces, et peu de temps après il
-guérit entièrement.
-
-[769] On trouve très-souvent l’expression de _lieutenant du mari_ dans
-les _Cent Nouvelles nouvelles_.
-
-[770] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, XLVII.
-
-[771] Invitation, avance.
-
-[772] Quant à moi.
-
-[773] Couplet de quelque chanson de ce temps-là.
-
-[774] Qui lui est propre.
-
-[775] Mis en avant.
-
-[776] Les vacances des cours souveraines. Ce mari était donc un
-magistrat ou un avocat.
-
-[777] Naudé, dans ses _Considérations sur les coups d’Etat_, trouve,
-par rapport à la matière de son livre, l’invention de ce médecin
-parfaitement bien imaginée.
-
-[778] C’est ici que finissent les Contes attribués à Bonaventure Des
-Periers. Les suivants sont de ses éditeurs, qui les ont empruntés la
-plupart, presque textuellement, à d’autres conteurs, tels que Henri
-Estienne, Noël du Fail, etc.
-
-[779] Imité de l’_Apologie pour Hérodote_, par Henri Estienne, chap. 15.
-
-[780] Pour _pelaudez_, battez, écorchez, prenez au poil et à la peau.
-
-[781] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXIX, _l’Ane retrouvé_, et
-reproduit dans les _Serées_ de J. Bouchet, serée 10, et dans le recueil
-des _Plaisantes Nouvelles_, nouvelle 58.
-
-[782] Rabelais dit dans son _Pantagruel_, livre II, chap. 1: «Autres
-croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient, que de
-l’une faisoient pourpoint,» etc.
-
-[783] Défilés, vallons.
-
-[784] Jeu de mots sur _âne_ et _hennir_, qu’on écrivait _hannir_.
-
-[785] Recouvré, retrouvé.
-
-[786] Ce conte se trouve aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_,
-nouvelle 14.
-
-[787] Jusqu’à la philosophie occulte.
-
-[788] Femme de médecin.
-
-[789] Près de.
-
-[790] Imité d’Érasme _in Convisio fabuloso_, et répété par Henri
-Estienne dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15.
-
-[791] Ce passage nous apprend qu’au seizième siècle on donnait d’abord
-le nom de _bottines_ à des espèces de guêtres en cuir, et que, par
-extension, ce nom avait été appliqué à des demi-bottes.
-
-[792] On lit un conte à peu près semblable dans le _Recueil de divers
-Discours_, imprimé à Poitiers, in-4^o, en 1556.
-
-[793] Il vaut mieux lire _guère_.
-
-[794] Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à cette
-époque dans les classes.
-
-[795] Pour _balayer_.
-
-[796] Dans la fameuse _Épître au roi pour avoir été dérobé_.
-
-[797] Recueilli aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_, 68. Voyez sur
-Triboulet la 3^e Nouvelle de Bonaventure Des Periers.
-
-[798] C’est-à-dire, sans doute, quelque folie dont il assommait les
-auditeurs.
-
-[799] Marotte, sceptre de fou.
-
-[800] Le Domenichi, dans son recueil imprimé à Florence l’an 1548,
-rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet.
-
-[801] Elle eut lieu vers l’année 1537, puisque son épitaphe se trouve
-dans les poésies latines de Jean Voulté, publiées en 1538.
-
-[802] Ce conte, tiré du vingtième sermon de l’Avent par Olivier
-Maillard, a été traduit textuellement par Henri Estienne, au chap. 6 de
-l’_Apologie pour Hérodote_.
-
-[803] Imité du _Recueil de divers Discours_, imprimés à Poitiers,
-in-4^o, en 1556.
-
-[804] C’est-à-dire préparant sa pendaison.
-
-[805] Ce conte se trouve aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap.
-39; Henri Estienne nomme ce conseiller _Godon_.
-
-[806] Qui copie, imite, contrefait plaisamment, comme les _copieux_ de
-La Flèche, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles.
-
-[807] Ce conte est tiré presque mot à mot du sixième et quatorzième
-chapitre des _Propos rustiques_ de Noël du Fail.
-
-[808] Cette mode date du règne de Charles VI, vers 1390.
-
-[809] Il faut rétablir ce passage d’après le texte même des _Propos
-rustiques_: «La foi des femmes vers les hommes étoit inviolable; et
-n’étoit aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit, vers leurs
-prudes femmes l’enfreindre. Ainsi, etc.»
-
-[810] Oies mâles.
-
-[811] Se sèche comme du foin.
-
-[812] Raconté aussi par Henri Estienne, dans son _Apologie pour
-Hérodote_, chap. 36.
-
-[813] Il se nommait _Le Coq_ et était curé de Saint-Eustache et
-chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien.
-
-[814] C’est-à-dire en haine.
-
-[815] Plaisant.
-
-[816] Fripon. Le nom du poète _Villon_ était un sobriquet que François
-Corbeuil devait à ses vols.
-
-[817] Recueilli dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15.
-
-[818] Des demi-pistoles.
-
-[819] Batelier, gondolier.
-
-[820] Boutades, bons mots.
-
-[821] Irlandais.
-
-[822] Avoir de l’entregent.
-
-[823] Habitants de l’île de Micone. C’est Érasme qui fait le portrait
-de ces parasites.
-
-[824] Faméliques.
-
-[825] Assemblées, festins.
-
-[826] Se rassasier.
-
-[827] Mangeait. On dit encore familièrement: casser des croûtes.
-
-[828] Voyez ce conte dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 16.
-
-[829] C’est-à-dire monts et merveilles.
-
-[830] Il semble que l’on a dû dire _perot_ pour _perroquet_, qui se
-nommait autrefois _papegai_; mais _perot_ doit plutôt s’entendre d’un
-de ces moines gaillards qu’on appelait _pères_ ou _beaux pères_.
-
-[831] Recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[832] Rapporté par Henri Estienne, chap. 17 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[833] On disait plutôt _mettre sus_.
-
-[834] Voyez encore l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 36.
-
-[835] Étudié, médité, travaillé.
-
-[836] Henri Estienne ajoute: _au pont d’Antoni_.
-
-[837] Gros cheval pour porter une malle ou valise.
-
-[838] Imité de Jean-Jovien Pontan, et de Chassaneus, partie XI^e du
-_Catalogus gloriæ mundi_, considér. 48.
-
-[839] C’est Nicolas III, marquis d’Est et de Ferrare, qui vivait au
-quinzième siècle, et qui fut un des princes les plus estimés de son
-temps.
-
-[840] Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original, qui
-porte _à fois_.
-
-[841] Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et
-pétulantes, accompagnées de beaucoup de _passes_ ou figures.
-
-[842] Rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[843] Henri Estienne nous apprend que ce fut _M. de Nevers_; sans doute
-François de Clèves, premier du nom, duc de Nevers, né en 1516, mort en
-1566.
-
-[844] Henri Estienne a supprimé ce mot, qu’il n’entendait peut-être
-pas, et qui doit signifier _fatigué_, _usé_, _défiguré_, dans le sens
-de l’expression populaire: _Il a rôti le balai_.
-
-[845] L’île de Terre-Neuve fut découverte en 1504 par des pêcheurs
-normands, et François I^{er} y envoya, en 1524, Jean Vérazzan pour en
-prendre possession.
-
-[846] Fiel, cœur.
-
-[847] Il faut lire sans doute _par fourrière_, remise préventive sous
-la garde de la justice.
-
-[848] Mordu.
-
-[849] Locution proverbiale, signifiant qu’il lui arriva malheur.
-
-[850] Recueilli aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 18, où ce
-gentilhomme est nommé d’Avenchi.
-
-[851] L’édition de La Monnoye porte _ayant_, ce qui fait une phrase mal
-agencée.
-
-[852] Henri Estienne écrit _particulière_.
-
-[853] Partager.
-
-[854] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXIV, _le Curé rasé_, et
-rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15.
-
-[855] C’est-à-dire, il était convenu en secret avec lui.
-
-[856] Semblant.
-
-[857] C’est-à-dire dans ses lacs.
-
-[858] Imité du _Décamerone_ de Boccace, Nov. 5, Giorn. III; des _Cent
-Nouvelles nouvelles_, et recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15.
-Le conte du _Magnifique_, parmi ceux de La Fontaine, a quelque analogie
-avec celui-ci.
-
-[859] Maladie d’esprit, vertigo, ver-coquin.
-
-[860] Voyez une nouvelle à peu près semblable dans Bebelius, _Facet._
-II, 136; et dans Le Domenichi, _Facetie e Motti_, l. 3.
-
-[861] Voyez la même anecdote dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap.
-16, où le chancelier cardinal Duprat est désigné comme l’auteur de ce
-_coq-à-l’âne_, ainsi qu’on disait alors.
-
-[862] Pour _provision_.
-
-[863] Rapporté aussi par Henri Estienne, dans l’_Apologie pour
-Hérodote_, chap. 36. Ce curé est celui de Brou, que Bonaventure Des
-Periers nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes.
-
-[864] Arrangerais.
-
-[865] Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des charlatans,
-qui, après avoir annoncé leur marchandise ou leurs tours, disent à
-leurs musiciens de sonner une fanfare.
-
-[866] Recueilli par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour
-Hérodote_.
-
-[867] C’est-à-dire les écus.
-
-[868] Créancier, prêteur.
-
-[869] Éloigner, écarter.
-
-[870] Cette nouvelle se trouve aussi dans le _Recueil de plaisantes
-Nouvelles_, page 249.
-
-[871] Pour _dépensaient_.
-
-[872] Charles de Lorraine, archevêque et duc de Reims, cardinal, fils
-de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Il naquit en 1524 et
-mourut en 1574.
-
-[873] Recueilli également par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie
-pour Hérodote_.
-
-[874] Contenance, maintien, mine.
-
-[875] Complice.
-
-[876] Cette anecdote est aussi racontée par Henri Estienne, ch. 18 de
-l’_Apologie pour Hérodote_.
-
-[877] Imité du Pogge, conte 259.
-
-[878] Pour _dépensé_.
-
-[879] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXXVI, _la Terreur_
-_panique, ou l’official juge_, et raconté aussi dans les _Nouvelles
-plaisantes_, p. 198.
-
-[880] Dans le sens de _être agréable_.
-
-[881] Le tribunal de l’officialité.
-
-[882] Il vaut mieux lire _pour_.
-
-[883] C’est-à-dire eut peur.
-
-[884] François I^{er}, qui aimait les lettres et surtout la poésie,
-parce qu’il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires.
-
-[885] Si délibérée, dégagée.
-
-[886] La plupart des maladies étaient placées chacune sous la
-protection spéciale d’un saint. Saint Eutrope passait pour guérir
-l’hydropisie.
-
-[887] Pierre Arétin, natif d’Arezzo, fameux satirique, qui força
-tous les princes de son temps à acheter son silence, composa dans sa
-jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus impies, et, dans
-sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques.
-
-[888] Bernard Accolti, d’Arezzo, fils de l’historien Benoit Accolti,
-fut surnommé l’_Unico Aretino_, à cause de son merveilleux talent pour
-improviser en vers; et pourtant on ignore l’époque de sa naissance et
-de sa mort. Il était en grand honneur à la cour du pape Léon X; mais
-ses poésies imprimées ne justifient guère sa réputation.
-
-[889] Il avait fait graver une médaille à son effigie avec cette
-légende: _Il divino Aretino_. Il se vantait d’ailleurs d’être aussi
-puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas.
-
-[890] Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des échecs, où
-la _tour_ se nommait autrefois _roc_.
-
-[891] Ce n’est point dans la préface d’une comédie que l’Arétin
-parle de cette chaîne, mais dans la scène 7 du troisième acte de sa
-_Corrigiano_. En outre, il ne dit ni comment cette chaîne était faite
-ni pour quel motif elle lui avait été donnée; mais seulement que, si
-le roi ne l’eût arrêté avec cette chaîne, il allait prendre le parti
-de se retirer à Constantinople auprès de Louis Gritti. Cette comédie,
-d’ailleurs, ayant été imprimée dès 1530, la chaîne dont il s’agit,
-quoique promise, n’avait pas encore été envoyée, et ne le fut que trois
-ans après.
-
-[892] En 1556.
-
-[893] Maniaque, bizarre, poète enfin.
-
-[894] Doucement.
-
-[895] Les charges étaient vénales en France.
-
-[896] Bonne renommée.
-
-[897] Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze.
-
-[898] Au figuré, les fantaisies, désirs d’amour, convoitises.
-
-[899] Ce conte est tiré du roman italien d’Erasto intitulé en latin
-_Historia septem sapientum Romæ_.
-
-[900] Chapelain, prêtre.
-
-[901] Affligé, tourmenté, crucifié.
-
-[902] En outre, de plus.
-
-[903] Alors que.
-
-[904] C’est-à-dire pour seconder, favoriser.
-
-[905] Ce conte est tiré in _Parabosco_, journée 1, nouv. 2. Il fait un
-des plus plaisants épisodes de la nouvelle de Scarron intitulée _la
-Précaution inutile_. La Fontaine l’a mis en vers sous ce titre: _le
-Gascon puni_, II, 13.
-
-[906] Sérénades.
-
-[907] A contre-cœur, malgré eux.
-
-[908] Récompense, prix.
-
-[909] Cette nouvelle est tout-à-fait différente du conte de Perrault,
-qui a lui-même une source très-ancienne.
-
-[910] Vis-à-vis de soi.
-
-[911] Pour _mirent en avant_.
-
-[912] S’arrêtant.
-
-[913] Auprès de.
-
-[914] Cri des charretiers pour faire avancer leurs chevaux;
-c’est-à-dire _va_.
-
-
-FIN.
-
-
-Paris.—Imprimerie de M^{e} V^{e} Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au
-Marais.
-
-
-
-
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-facility: www.gutenberg.org
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