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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Contes - ou Les nouvelles récréations et joyeux devis - -Author: Bonaventure Des Périers - -Contributor: Charles Nodier - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: May 31, 2017 [EBook #54819] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES *** - - - - -Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Books -project.) - - - - - - - - LES CONTES - - OU - - LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS - - ET JOYEUX DEVIS - - DE - - BONAVENTURE DES PERIERS, - - Valet de chambre de la reine de Navarre. - - PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ, - Rue Saint Louis, 46, au Marais. - - - - - LES CONTES - - ou - - LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS - - ET JOYEUX DEVIS - - - DE BONAVENTURE DES PERIERS, - Valet de chambre de la reine de Navarre, - - _Avec un choix des anciennes notes_ - - DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE, - - Revues et augmentées - - PAR P.-L. JACOB, BIBLIOPHILE; - - ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE - - PAR CHARLES NODIER, - - De l’Académie Française. - - [Illustration] - - PARIS. - - LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN - Éditeur de la Bibliothèque d’Élite, - 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS. - - MDCCCXLI - - - - -AVERTISSEMENT. - - -M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur Bonaventure des -Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut dire du charme exquis et du -mérite supérieur de ces Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque -éloge qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons -comme un des trésors les plus purs de notre littérature du seizième -siècle, et voilà pourquoi nous les réimprimons avec l’espoir de les -rendre populaires. Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux -conteur, est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru à former -la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et Montaigne. - -Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, le _Recueil des -Œuvres de des Periers_ en vers et en prose, trouvées dans ses -papiers, fut sans doute aussi l’éditeur des Contes, quoique La Croix du -Maine attribue la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier, -du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de Bonaventure des Periers. -Cette première édition est intitulée: _Les nouvelles Recréations et -joyeux Devis, contenant quatre-vingt-huit contes en prose_, Lyon, -Robert Granjon, 1558, petit in-4^o, imprimé en caractères dits _de -civilité_ (on les appelait autrefois _lettre française_). - -Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans doute travaillé -avec Antoine Dumoulin à revoir et à compléter l’ouvrage de leur ami; -puisque ces contes renferment des interpolations qui ne peuvent avoir -été glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, ils joignirent -aux éditions suivantes quatre contes qui paraissent sortis de la même -main que les premiers, et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés -évidemment à divers auteurs contemporains. Ce livre, ainsi augmenté, -a été réimprimé neuf ou dix fois jusqu’en 1735, date de la dernière -édition. Voilà donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a eu -les honneurs d’une réimpression! - -Ces éditions sont les suivantes: _Lyon_, _J. Roville_, 1561, in-4^o; -_Paris_, _Galiot du Pré_, 1564 et 1568, petit in-12; _Lyon_, _Benoît -Rigaud_, 1571, même format; _Paris_, _Nicolas Bonfons_, 1572, in-16; -_Paris_, _Claude Bruneval_, 1582 ou 1583, in-16; _Paris_, _Didier -Millot_, 1588, in-12; _Rouen_, 1606, in-12; _Rouen_, _David du -Petit-Val_, 1615, in-12; _Cologne_, _Gaillard_, 1711, 2 vol in-12 -(cette édition contient les notes de La Monnoye, avec des observations -du même sur le _Cymbalum mundi_); _Amsterdam_; _Z. Chatelain_ -(_Paris_); 1735, 3 vol. in-12. - -C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, car il avait été -collationné par La Monnoye sur les éditions originales. Mais, comme -l’édition de 1735 fut faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après -un exemplaire corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou Prosper -Marchand, qui semble avoir été l’éditeur anonyme, n’a pas donné au -texte toute la correction désirable, et y a laissé beaucoup de fautes -qui accusent une extrême négligence, sinon peu de connaissance de ce -qu’on nommait alors _notre vieux gaulois_. Cet _éditeur_ a eu raison -d’abréger çà et là les notes de son savant devancier, en y mêlant les -siennes. - -Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant le style et -souvent les idées du commentateur; nous y avons incorporé nos propres -remarques, sans autres prétentions que de faire mieux comprendre -le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous nous sommes -attachés particulièrement à rendre le texte intelligible par la -ponctuation; mais, suivant notre système, nous ne respectons pas -l’ancienne orthographe, qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture -et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre ancienne littérature. - - PAUL L. JACOB, - - Bibliophile. - - - - -BONAVENTURE DES PERIERS. - - -Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de -tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des _génies -incompris_ de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire -qu’ils se composent à eux-mêmes dans les _réclames_ hyperboliques de -leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de -parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils -sont trop difficiles à contenter. - -La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois -grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature -n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue -de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de -Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle. -Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que -l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des _génies -incompris_; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile, -comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue -excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du -nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles. - -Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second, -c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira -point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je -vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez -pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont -pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent -lui accorder un misérable certificat de vie. - -Il s’appeloit BONAVENTURE DES PERIERS, et Bonaventure Des Periers -n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence -est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de -décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne -l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers -du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent -le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais -cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui -me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont -nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice -aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire -littéraire. - -Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de -Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon. -Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions -positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été -fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas -appelé Perez en françois, et _Peresius_ dans son excellent latin, si -la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et -le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il -est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains -contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme -le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né -à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il -n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du -Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle -Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain -plus difficile à baptiser. - -L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est -d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers, -et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire -pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour -nous, l’appelle _Eutychum_ (Bonaventure) _de Perium_, _Heduum poetam_. -Il est vrai de dire cependant qu’_Hedua_ s’est dit pour la ville -d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième -hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas. - -Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est -qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit -organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup -d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux -plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit -accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet -que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le -premier tome des _Commentarii linguæ latinæ_, et Dolet n’étoit pas -homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers -ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations -sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: _Loisir et liberté_. Il -n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur -pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire. -Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit, -puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il -ait attaché son nom. - -Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à -déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est -que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète -écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli -_Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame_, et qu’il n’est pas postérieur -à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses -_Œuvres_, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur -les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique. -Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers -se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un -désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les -particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage -oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son -arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les -autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en -arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure -Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper -Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier -son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux -yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les -embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup -de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans -s’exposer à être téméraire.--_In re parum nota conjectare licet._ - -Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers -étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée, -de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance -de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à -laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il -fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme -railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont, -puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice -patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est -pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de -réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent -partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission -de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est -venu trop tard pour créer encore. - -Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de -son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur -d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers -un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres -incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité. -Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi -savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les -plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre -pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti -l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans -se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le -remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus -couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses -veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple -à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs -plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les -rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent -méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à -Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une -amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve -précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques -Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur -des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la -maussade anagramme du _comte d’Alsinois_. Nous ne parlons ici que des -personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se -retrouver dans la suite de notre notice. - -Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives -et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore -en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les -personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à -entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du _luc_ et de -la _guiterne_, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à -jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de -dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent. -Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et -des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des -vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en -France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées: -c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et -tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît -que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit -quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand -on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers -surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de -leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être -Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour -la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre -charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur. - -Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable -société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. _Les -chants avoient cessé._ Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à -Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde -littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition -posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse -à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de -s’apercevoir, à la dernière strophe de son _Voyage_, que Marguerite -devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins: - - Retirez-vous, petits vers mistes (_mêlés_), - A seureté, soubz les couleurs - De celle dont (quand estes tristes) - L’espoir apaise vos douleurs. - -Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable -voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la -nature de ses inquiétudes. Le _Cymbalum Mundi_, dont il sera question -plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi -avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre -l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit -saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans -quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon -pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par -Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il -d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les -conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement. -L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des -Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539. - -Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen, -que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau -fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la -vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres -écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère -auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien -plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement -parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques -écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il -avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit -lui contester _l’Apologie de Marot absent_, imprimée dans le recueil -des _Disciples et Amis de Marot_, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans -date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à -Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur -qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son -recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par -quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès -lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans -la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit -_Bonadventure_ avec une intention sensible de déguisement, et La -Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer -à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers, -l’_impiissimus nebulo_, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs -amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les -poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers -étoit en fuite. Il étoit probablement mort. - -C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux -bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La -première est _le Valet de Marot contre Sagon_, petit chef-d’œuvre de -verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers, -puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de -le composer; la seconde est _la Prognostication des Prognostications, -par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay_, boutade pleine de -sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort -accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans -auparavant dans la _Prognostication Pantagrueline_. Cette facétie, qui -est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur, -n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du -Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré -d’apocryphe. La troisième est la traduction de _l’Andrie_ de Térence et -du _Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque_, dont on ne -connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8^o, qui est d’une grande -rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée -par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une -question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de -l’_Andrie_ a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses -_Œuvres_, et qui a recueilli le poème des _Quatre Vertus_? Quelque -circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison, -auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du -_Cymbalum Mundi_? Les questions de ce genre se présentent souvent, -comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers. - -Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas -de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme -les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année -féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier -le _Cymbalum Mundi_, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut -en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a -cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de -ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain, -c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même, -qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des -livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut -donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite -avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au -commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi, -et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le -second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La -Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me -trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit -donc où reprendre une de ces éditions originales du _Cymbalum_, si -Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires -en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à -deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de -l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi -d’une requête de Jehan Morin, _fac-simile_ fait avec soin, qu’on -attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant -vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt -dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces -derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est -attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits. - -Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper -Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont -l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs, -et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué -d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire -Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage -ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que -le reproche d’impiété fait au _Cymbalum Mundi_ n’est fondé sur aucune -raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne -savoit pas lire le _Cymbalum Mundi_. Voltaire adopta plus tard la même -opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas -lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos -d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie, -et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce -1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient -jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est -la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire, -c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi. - -Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être -physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère -les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que -sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers -étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux -à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il -l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire -quelques pages _welches_, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima -mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le _Cymbalum_ -inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le -Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit -pas facile à amuser. Le _Cymbalum Mundi_ ne seroit en effet qu’une -imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore -comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir -que c’étoit autre chose. - -Le _Cymbalum Mundi_ reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec -la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit -mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien -comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et -que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé -du _Cymbalum Mundi_ qu’en passant, et à l’occasion de son édition des -_Contes et nouvelles Récréations_ du même auteur. Une lecture plus -réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa -plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable -que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière, -s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement -laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en -occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque -raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse. -Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du _Cymbalum Mundi_ -ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui -à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les -artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine -que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si -l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il -est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait -été employée avant lui, comme le _Pantagruel d’Alcofribas Nasier_, -masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom -que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme: -c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même -avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant -Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite, -n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus -significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, _Thomas -Du Clenier_, à son ami _Pierre Tryocan_, c’est-à-dire par Thomas -l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le -moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez -évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance -de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions -surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée, -j’en conviens, mais elle a changé d’objet. - -Il est vrai que toutes les éditions portent _Thomas Du Clevier_, et -non pas _Thomas Du Clenier_, sans en excepter l’édition invisible de -1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre -près: mais il est besoin de dire que le _v_ consonne s’écrivoit, en -1537, comme l’_u_ voyelle, et que la figure de la lettre _u_ et celle -de la lettre _n_, qui se confondent si facilement dans notre écriture -cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression -gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette -question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait -que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges -de l’anagramme. - -Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer -cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens -de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes -investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller -des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait -comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je -ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter -à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi -Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez -riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette -obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que -l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir -à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas -oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement -processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. -C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat -dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas -pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement -cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique, -qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des -lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé -de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains -dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de -suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et -de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout. - -L’imitation de Lucien est si sensible dans le _Cymbalum Mundi_, qu’il -n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du -sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu -cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à -l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être -pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et -parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le -_Cymbalum Mundi_! - -Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise. -Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes -commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le -livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au -cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux -volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler -quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne -vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec -ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de -la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il -vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer -que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent _Byrphanes_ et -_Curtalius_, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les -avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court. -Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse -d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les -hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant -je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs -aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour -le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu, -qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent -à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée, -dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré -qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit -difficilement de mon esprit. - -Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et -qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher -immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second -dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action -se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est -pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de -l’hostellerie du _Charbon blanc_, où il avoit bu un vin exquis; -c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis -tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si -fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné -au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est -en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la -compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués -autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il -en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur -céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a -mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre, -où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en -a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun -d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici, -selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de -ceux qui cherchent la _pierre philosophale_, et c’est en effet le -sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup -de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que -cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de -tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et -de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se -fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx -estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la -chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec -les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des -alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du _Cymbalum -Mundi_? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est -la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette -allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine -d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme -l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes -opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire? -Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est -_Cubercus_ ou Bucerus, c’est _Rhetulus_ ou Lutherus, les deux chefs, -divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est _Drarig_ ou -Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci -est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se -contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité -n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse. -Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée. - -Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux. -Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si -méchamment remplacé par les _Institutes_ et les _Pandectes_. Jupiter -vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire -promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui -aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon -serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il -pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes -choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car -il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous -les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché, -Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une -fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare -ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies -scènes de _la Tempête_ et du _Songe d’une nuit d’été_, dont la seconde -a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel. -Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme, -et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de _Célia -vaincue par l’Amour_, et les éloquentes doléances du _Cheval qui parle_. - -L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve. -Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est -rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent -la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler. -Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi -les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse, -et, quoique _n’étant que d’un simple chien_, elles méritent toute -l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue -la jolie fiction des _Nouvelles reçues des Antipodes_, où la vérité -menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne -lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions -familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en -poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois -humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la -moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un -grand homme. - -Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers -méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par -son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne -justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est -fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles -insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits -sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette -conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons -pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut -seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence -que celui de la réflexion. - -Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son -ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation -qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne -possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est -un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement -accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et -celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce, -et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une -multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit -sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits. - -Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est -la date d’une édition du _Recueil_ de ses œuvres, publiée in-8^o, à -Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la -reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu _Recueil -des œuvres de Des Periers_ est loin de justifier les promesses de son -titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la -défense de Marot, ni la traduction de l’_Andrie_, et on comprend à -merveille qu’il ne peut pas contenir le _Cymbalum Mundi_. Antoine Du -Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer -qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il -a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne -quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit. -«D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien -cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation -Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les -conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses -études en médecine. Le _Recueil des œuvres_ de Bonaventure Des Periers -se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize -pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du -_Lysis_ de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et -naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en -prose, intitulée _Des Mal-Contens_, et adressée à Pierre de Bourg, -Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six -pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur -avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est -déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est -déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué. - -La troisième et dernière pièce de prose du _Recueil_ de Des Periers -n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication. -Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son -histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec -peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit -expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme -vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir -à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les -vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On -peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien -de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède -quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de -chambre et sa maîtresse? _Honny soit qui mal y pense._ - -Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui -assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près -de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue -comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par -quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est -évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant -de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne -sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit -ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La -Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers -de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent -dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur -de leur sujet: - - .... Vous donc, jeunes fillettes, - Cueillez bientôt les roses vermeillettes - A la rosée, avant que le temps vienne - Les dessécher: et tandis vous souvienne - Que cette vie, à la mort exposée, - Se passe ainsi que roses ou rosée. - -Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes, -qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes -idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une -apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir -de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde -partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée, -est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en -édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le -prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des -livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique -doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont -les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que -le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à -leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable: -l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets -du monde ne rapporte pas d’intérêts. - -L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre -chronologique des publications est beaucoup moins connu que les -précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller -dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on -appelle les _Ana_, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver -quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet -et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie -de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique -des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à -Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette -question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la -rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un -titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est -en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance -à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4^o -de 112 pages, intitulé: _Discours non plus mélancoliques que divers, -de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la -manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes_. Personne -n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre -là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les -_Discours_ se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent -pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai -lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le -fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence -que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si -j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité -nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres -soucis. - -Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant à Montpellier, en -1544, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques -de cet admirable écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention -dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à Paris, en 1556 ou -1557, prêt à commencer d’assez longs voyages en Italie, en Suisse et -en Savoie. Il étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire -de son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux ans auparavant, -et y préparer la publication des ouvrages inédits de Des Periers, qui -parurent, en effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite -lui avoient procuré des relations suivies avec les gens de lettres et -les libraires d’un grand nombre de villes, mais plus particulièrement -de Lyon et de Poitiers, où il avoit plus long-temps résidé que -partout ailleurs. Les _Discours_ dont nous nous occupons maintenant -furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit à Poitiers, et -les _Nouvelles Récréations_ à Robert Granjon, qui imprimoit à Lyon. -Pelletier, disposé à s’expatrier, ne pouvoit se dispenser de rendre -ce dernier devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même -assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps d’accomplir -cette obligation, si la réprobation fatale qui pesoit sur l’auteur du -_Cymbalum Mundi_ avoit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier -ait introduit dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes de -Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle à supposer et facile à -comprendre. Il est encore moins douteux qu’il ait saisi cette occasion -de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient -de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur peu d’étendue. -Malheureusement pour Pelletier et Denisot, leur part n’est pas -difficile à retrouver dans les pages si spirituellement pensées et si -vivement écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne, -au moins parmi ses contemporains. Quant au bonhomme Élie Vinet, il -n’a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye -repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de ces -_Discours_, où il est traité de l’art de faire les cadrans, avec celui -d’un livret qu’Élie Vinet a composé sur la même matière. Des Periers, -comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans les questions les plus -sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. Le Des -Periers du _Cymbalum Mundi_ est bien le Des Periers des _Contes_, et -tous deux sont le Des Periers des _Discours_. Pour retrouver quelque -chose de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à -Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre jusqu’à l’auteur inconnu -du _Moyen de parvenir_, qui n’étoit pas encore né. Il se distingue -d’ailleurs de l’un et de l’autre par la vigueur adulte de son style -sans pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit déjà -des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes -du second, et qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui -le caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme -qui joint assez d’esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir -lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec -la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin d’être -savant pour être quelque chose. C’est, si l’on veut, la fatuité d’un -homme du monde qui s’est acquis le droit de railler les pédans par des -études plus fortes que les études des pédans, et qui ne se mêle à leurs -débats que pour leur en laisser le ridicule. C’est surtout l’instinct -du conteur aimable qui fait volontiers rentrer l’historiette jusque -dans ses parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant -qui fait consister la sagesse à rire de toutes choses. On mettroit -à l’alambic tous les lourds ouvrages de Nicolas Denisot, de Jacques -Pelletier et d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de Des -Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des -Periers ne peut pas être soutenue. - -Les _Discours_ de Des Periers (qu’on me permette de convertir cette -hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d’écrits que l’on -connoissoit alors sous le nom de _Diverses Leçons_, et qui aboutirent, -sans beaucoup varier dans leur forme, au livre le plus éminent de -notre ancienne littérature, les _Essais_ de Montaigne. La philosophie -sérieuse a moins de part aux _Discours_ qu’aux _Essais_, ou plutôt -elle y est déguisée sous une ironie si fine et si railleuse, que bien -peu d’esprits pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est -un ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement appliqué aux -études historiques et littéraires, à la grammaire et à l’archéologie. -L’érudition ne s’étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi -aimable que dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne -est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, si -mal connue jusque là, y est traitée avec une pénétration exquise; les -traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans, dont -l’opinion s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous un -point de vue moqueur qui en détruit le prestige. Rien ne se rapproche -autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du -persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipation -sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut degré de -raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours pur, jusque dans son -affectation badine. J’en citerai pour exemple, et non sans dessein, un -passage où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient les -vers de Térence: - -«Puisque nostre langage actuel est sans quantité (je diray quelque jour -ce que j’y en trouve, s’il plaist à Dieu), quand nous venons à parler -les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits -langages, que nous n’avons pas naturellement, si nous n’y estudions -bien à bon escient, et ne l’apprenons de ceux qui ont naturels tels -langages. Voyla pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en -parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu’il n’y a plus -de gens qui parlent naturellement ces langages dont on puisse ouïr la -vraye prononciation, et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont -muets, comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers -latin, je vay voir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des mots -que je veus mettre en mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne -cognois que la première syllabe d’_arma_ soit longue et l’autre courte, -sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque autre ancien d’authorité. -Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux -syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant, -ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature (ne me venez icy -sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à -Romme, hommes, femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient le -langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient -_arma_, la première syllabe longue, et la seconde courte: et Virgile, -incontinant qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice, -et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque. -Que si quelqu’un doute de ce que je dy, qu’il ailhe lire le troisième -livre de l’Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce -grand _Domine_, _alias_, grand _magister_ de nostre pays, qui a voulu -adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui son ramage -à Romme, devant les poissonnières qui vendoient les bonnes huistres -à Lucule, elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif, -quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, que je suis tout -estonné de la mervelheuse audace d’un Espagnol, d’un Gaulois, de -quelques Alemans et Italiens, qui en nostre temps ont osé entreprendre -de corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, qui ne -sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en -ce latin, osés-vous mettre là la main? J’entends bien que les anciens -escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à -mervelhes qu’il fus rabilhé: mais qui est celui-là qui aujourdui le -pourroit faire, et _laudabimus eum_? Lessés cela, quenalhe, et vous -allés dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: et s’il y -a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en -tels livres que voudrés, mais n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce -langage coulant et commun de Romme ne passoit point des syllabes, que -les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils -se portoient? et au contraire, si n’estendoit point quelquefois les -courtes? Davantage ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de -Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation -des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant -plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite pour faire rire -les assistans? Je pren le cas que le comique faisant parler yvroigne -qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une folete -chamberiere d’estrange païs, un vielhard tout blanc, tremblant, aie -tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps aus -vers, de sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque, -ou un trochæe en un iambique, tu me viendras incontinant faire là du -corrigeart, et gaster ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire.» - -L’Espagnol dont il est question dans cette piquante et judicieuse -diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit -publiquement à Lyon, pendant les deux dernières années de la vie de -Des Periers, le _Terentius pristino splendori restitutus_, publié peu -de temps après, et cette circonstance a toute la précision d’une date. -Plusieurs autres passages des _Discours_ marquent, en effet, qu’ils -furent composés à Lyon, et vers la même époque. Mais ce qui les donne -incontestablement à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il n’y -avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore qui écrivît dans -ce goût. La singulière dissertation sur _la manière d’entoucher les -lucs et guiternes_, si bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et -de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art, -qui étoit un des divertissemens favoris de Des Periers, avoit contribué -à ses succès. C’étoit donc à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire. -Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté -libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers lui-même? -Les savans artistes qui s’occupent des vicissitudes et des progrès -de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Des Periers a -contribué, comme je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce -n’est pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, c’est -qu’il a contribué au perfectionnement de la langue, et qu’il est -fâcheux qu’une édition complète et bien soignée de ses _Œuvres_ -ait manqué jusqu’ici à notre bibliothèque classique. On y viendra, -peut-être, quand la littérature du siècle, fatiguée de produire pour -le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En -attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses, les romans -intimes et les feuilletons. - -Les _Nouvelles Récréations et Joyeux Devis_ de Des Periers, le dernier -de ses ouvrages posthumes, dans l’ordre de publication, parurent à -Lyon en 1558, petit in-4^o, au même instant où paroissoit à Paris, par -une remarquable coïncidence, l’_Histoire des Amants fortunez_, mise au -jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. C’est ici la première édition -des _Nouvelles_ de Marguerite de Valois, mais fort différente de la -seconde, publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et -par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte, -et par une circonstance bien plus digne encore de considération: -c’est que, suivant les expressions de Gruget, «le nom de Marguerite -y est obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement, -et le lecteur sera probablement de mon avis, s’il se rappelle les -circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages -furent composés. - -J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis long-temps -un des divertissemens habituels des soirées de la haute société -françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout -le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit -certainement contribué comme les autres, dans le cercle brillant -qu’elle dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les -compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une -cour indulgente, ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée; -les autres se conservoient, au contraire, avec soin, et devenoient -peu à peu les matériaux d’un livre qui n’avoit plus besoin que d’être -revu par un secrétaire intelligent. L’ajustement de ce travail à un -cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort -de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi -que l’_Heptaméron_ ne s’est pas formé autrement. Qu’est-ce donc que -l’_Heptaméron_, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez -la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire -par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure Des Periers -lui-même, qu’il est si facile d’y reconnoître? Marguerite n’y est -pas méconnoissable non plus, car elle avoit son style à elle, comme -tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les génies -les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs -paroles. Le style de Marguerite n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut -de beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à -la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, lourd et mystique. -Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique, -pittoresque et original de Des Periers, qui ne peut se confondre avec -aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun -autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux de l’_Heptaméron_ -qui portent ce caractère sont donc l’ouvrage de Des Periers, et la -propriété ne lui en seroit pas plus assurée s’il les avoit signés un -à un, au lieu d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale -maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de la portée d’esprit -de La Monnoye n’ait pas constaté cette différence ou consacré cette -restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d’une -édition ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive -des autres écrits de Des Periers saura bien le retrouver dans celui-ci. -Il n’y a pas moyen de s’y tromper. - -La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons -dans le monde littéraire, comme dans tout le reste du monde social, -ne permettoit pas aux amis de Des Periers de publier les _Contes_ -que l’_Heptaméron_ n’avoit pas recueillis, tant que l’_Heptaméron_ -n’avoit pas paru. L’hommage de la collection entière étoit bien dû à -Marguerite, puisque ses principaux auteurs étoient ses _domestiques_ ou -ses amis, titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain point, -dans le sens comme dans l’étymologie, mais dont notre aristocratie -bourgeoise n’a pas compris les rapports. Il falloit donc que les -éditeurs de Marguerite et les éditeurs de Des Periers s’entendissent -avant tout sur la composition de leur recueil respectif; et c’est -apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer à Paris avec -Boaistuau, quand Denisot fut mort; les contes qui furent écartés ou -repoussés, quelquesuns pour leur brièveté, quelques autres pour -leur licence, un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient s’assortir -au caractère convenu de l’interlocuteur, et le plus grand nombre, -peut-être, parce qu’ils avoient perdu le piquant de l’anecdote et -le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux _Nouvelles Récréations -et Joyeux Devis_, où ils ne figurent pas mal. Quant aux droits de -l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris assez de part à cette -œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès, -n’hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure -Des Periers, qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons que -par des inductions dont je vais m’occuper tout de suite que Pelletier -et Denisot ont quelque chose à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le -véritable siècle d’or de la probité littéraire, et nos associations -fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable. -Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans le code sacré de la -république des lettres, des mesures préventives contre le vol. - -Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette -coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable. -Plus j’ai relu les _Contes_ de Des Periers, plus j’y ai trouvé de -simultanéité dans la forme, dans les tours, dans le mouvement du -style. Quoiqu’il y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme -dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde pas -sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier et à Denisot, qui -n’ont jamais eu le bonheur de ressembler à Des Periers, si ce n’est -dans les écrits de Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je -conviens très-volontiers cependant que Des Periers, mort avant 1544, -et selon moi en 1539, n’a pas pu parler de la mort du président Lizet, -décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du -Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle XXIX). Il en est de -même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant -moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous -deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces phrases: _naguères décédé, -décédé évesque du Mans_, etc., ne sont autre chose que des incises -qu’un éditeur soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en -certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit -même pas étonnant que les noms propres auxquels Des Periers aime à -rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms -plus récens, plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on appelle -aujourd’hui un intérêt piquant d’_actualité_ aux jolis récits du -conteur. L’auteur même qui publieroit son ouvrage après l’avoir gardé -vingt ans en portefeuille, ne négligeroit pas ce moyen facile de le -rajeunir, et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers s’en soit -avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue au libraire. Laissons -donc à Denisot et à Pelletier, puisqu’on en est convenu, l’honneur -d’une collaboration modeste dans les ouvrages de leur maître, mais -gardons-nous bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier -et Denisot avoient pu s’élever quelque part à la hauteur du talent de -Des Periers, ils n’auroient pas caché cette brillante faculté dans -les _Contes_ et dans les _Discours_ de Des Periers, eux qui ont vécu -assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait -malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il -n’y a qu’un Rabelais, qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers -dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y en a mille. - -Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que l’on voulût bien -en conclure quelque chose, c’est que Des Periers est le véritable -et presque le seul auteur de l’_Heptaméron_, comme des _Nouvelles -Récréations_. Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute -pas, et que je partage complètement l’opinion de Boaistuau, qui n’a -pas eu d’autre motif pour _obmettre_ et _céler_ le nom de la reine -de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît -qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin de penser qu’il -faut effacer le nom de Marguerite du titre de l’_Heptaméron_ pour -rendre à Des Periers ce délicieux ouvrage. L’_Heptaméron_ appartient -à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle -il fut écrit. Il lui appartient _par droit de suzeraineté_, comme les -_Cent Nouvelles_ appartiennent à Louis XI, qui n’en a probablement -pas composé une seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle -autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux -en les couvrant d’une faveur intelligente, mérite bien ses droits -d’auteur dans les chefs-d’œuvre de son siècle. Je comprendrois à -merveille qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde -fût mise au jour sous ce titre singulier: _Œuvres de Molière et -de Louis XIV_, car cela seroit juste et vrai. Cette grande et utile -influence des rois sur la civilisation des sociétés par les lettres est -d’ailleurs fort passée de mode, et il ne faut pas décourager ceux qui -seroient tentés de la remettre en honneur. - -Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi Des Periers -n’est-il pas plus connu? Pourquoi s’est-il passé trois siècles entre le -jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi -ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si vulgaire et -si sottement prodigué d’une édition complète? Les Italiens ont par -douzaine des _quinquecentistes_ illustres, et ils les réimpriment tous -les mois. Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit guère, -Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne et Montaigne, et il en est -deux dont personne n’a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une -collection bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des Periers, il -faut la patience d’un bouquiniste et la fortune d’un agent de change. -Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des -éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla l’art confus, -et qui surchargent aujourd’hui de leurs somptueuses réimpressions -les brillantes tablettes de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des -Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, manque-t-il -à toutes les bibliothèques? Pourquoi en est-il de même de ces beaux -livres françois d’Henri Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si -ses presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux valu que les -nôtres? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies avec soin, -et je les soumettrai hardiment à la librairie lettrée... quand elle -nous sera revenue. - - CHARLES NODIER. - - - - - LES CONTES - - OU - - LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS - - ET JOYEUX DEVIS - - DE - - BONAVENTURE DES PERIERS, - - VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE. - - - - - LES - - CONTES ET JOYEUX DEVIS - - DE - - BONAVENTURE DES PERIERS[1]. - - - - -SONNET. - - - Hommes pensifs, je ne vous donne à lire - Ces miens devis, si vous ne contraignez - Le fier maintien de vos fronts rechignés: - Ici n’y a seulement que pour rire. - - Laissez à part votre chagrin, votre ire, - Et vos discours de trop loin desseignés[2]: - Une autre fois vous serez enseignés. - Je me suis bien contraint pour les écrire. - - J’ai oublié mes tristes passions; - J’ai intermis[3] mes occupations. - Donnons, donnons quelque lieu à Folie: - - Que maugré nous ne nous vienne saisir, - Et en un jour plein de mélancolie, - Mêlons au moins une heure de plaisir. - - - - -AU LECTEUR[4]. - - -Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souvente -fois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire -naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate -oubliance les œuvres exquises d’iceux: desquelles si la connoissance -nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes -lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes, -nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous ose bien persuader, -ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel -demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui -n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu BONAVENTURE -DES PERIERS, excellent orateur et poète, rester frustrée du los[5] -qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur -importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît -ses autres labeurs être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux -pourra abbayer[6] à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non. -Davantage[7], le front tétrique[8] ici trouvera de quoi dérider sa -sérénité, et rire une bonne fois: tant est gentille la grâce de notre -auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y -pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis. -Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils -sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin -n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant de ce discours comme -d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre -de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces -jours tant calomnieux[9] et troublés. Votre office sera, débonnaire -lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de -notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en -si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et -sérieuses. Adieu. - - De Lyon, ce 25 de janvier 1558. - - - - -NOUVELLE I. - -EN FORME DE PRÉAMBULE. - - -Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10], -afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément, -et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche, -et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour -vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi -vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je -me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car -c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais -pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, -qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil -enseignement pour la vie, c’est _bene vivere et lætari_. L’un vous -baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux; -l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre; -l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez -beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et -se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous -tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un -ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il -pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose -qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je, -si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y. -Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne -vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner -mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai -bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas -pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements, -ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez, -du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce -n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne -ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez -sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille? -Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de -sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine -de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y -faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez. -Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il -y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix -et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point -demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder -quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des -difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne -fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut -fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut -Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à -Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez -pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes, -aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les -laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y -prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point -si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, -pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous -conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu -qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point -allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise, -ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner, -c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre -les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les -aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à -chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages -de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par -deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant -qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le -safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la -moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou -sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout; -bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me -veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, -et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le -veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a -rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez; -autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et -damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure, -il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et -qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur -conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères, -ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop -appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, -et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et -cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous -tromperont, ils vous feront lire un _quid pro quod_[25] Voulez-vous me -croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les -lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on -vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles -orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles -diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que, -devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu -qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se -réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que -vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes, -ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je -vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi -sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire. -Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande -sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus -celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une -antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit -si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que -tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se -fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long -du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand -on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit -tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient, -dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit -mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction, -il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le -prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il, -au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez -point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va? -dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois -bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le -jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien, -disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.» -Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité? -certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes! - - - - -NOUVELLE II. - - Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite[31]. - - -Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un clou contre -un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et ne disoit mot; car -il n’avoit point d’autre appréhension[32], sinon qu’il pensoit être -confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour, -qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent -dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et -qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot là l’a -mis[33].» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» Caillette répondoit -bien en son idiotisme: «Oui, oui, ç’ont été les pages.—Saurois-tu -connoître lequel ç’a été?—Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui -ç’a été.» L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces -gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur -demandant à tous l’un après l’autre: «Venez çà! a-ce été vous?» Et mon -page de nier, hardi comme un saint Pierre[34]. «Nenni, monsieur, ce -n’a pas été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi aussi.» Mais allez -faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette étoit là -devant, qui disoit en cailletois[35]: «Ce n’a pas été moi aussi.» Et -voyant qu’ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point -été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» Et à -mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer les faisoit passer à côté, -tant qu’il n’en resta plus qu’un; lequel n’avoit garde de dire oui, -après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il -dit comme les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette -étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, se ç’avoit -été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on parlât de son oreille: -de sorte que, quand il vit qu’il n’y avoit plus que lui, il va dire: -«Je n’y étois pas aussi.» Et s’en va remettre avec les pages, pour se -faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A -l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se -faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire: «Vois-les ci -venir[36],» qui étoit le plus fier du monde d’être monté sur un beau -cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. -Il piquoit, il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître avec -lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois pas besogne faite! -Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce -maître lui disoit: «Vous n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... -Arrêterez-vous?» Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois -son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; mais le cheval -se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet le piquoit à grands -coups d’éperon: il lui haussoit la bride, il la lui secouoit; et -cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez pas! disoit son maître.—Par -le sang-Dieu! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce -méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas -demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a envie de s’ébattre, -quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seroient -heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas -connoître qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde. -Il y avoit un autre fol, nommé Polite[37], qui étoit à un abbé de -Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l’heure[38], -M. l’abbé avoit une belle garse toute vive couchée auprès de lui, -et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls -par les pieds du lit; là il trouve premièrement un pied de créature -humaine: il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce pied?—Il est à -moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est encore à moi.» Et ainsi qu’il -prenoit ces pieds, il les mettoit à part, et les tenoit d’une main; et -de l’autre main, il en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui -est-il?—A moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, va, -tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à moi.—A tous les diables -soit le moine! dit Polite; il a quatre pieds comme un cheval.» Et bien -pour cela, encore n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet -et Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt et -quatre font le tout[39]. Or çà, les fols ont fait l’entrée. Mais quels -fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à -m’écouter; et cettui-là, le troisième; et l’autre, le quatrième. Oh! -qu’il y en a! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons -chercher les sages; éclairez près, je n’y vois goutte[40]. - - - - -NOUVELLE III. - - Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara - les chanoines à leurs potages. - - -En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui -servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et -qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien -venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à -souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit -qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit -cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur, -vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans; -il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le -vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous -autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un -des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun -d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit -chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te -récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.» -Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit -toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une -voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu -auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y -avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et -pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et -qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils -avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère; -mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces -belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps -se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il -faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs -tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en -chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux, -selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou -à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient -rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant -qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps, -son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il -se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce -faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis -qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir -plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de -plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en -vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils -lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa -maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit -à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois -à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit, -mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles -paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal -soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur -cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce -basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du -dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux -varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me -fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien -envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient, -il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit -expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus -pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre -leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite. -Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un -chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf -poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre -bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent -pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage -vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre, -qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit -toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne -se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et -nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres? -non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!» -à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors -ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder. -«Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites -tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que -ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que -je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait -accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger -chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs, -dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils -empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien -couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais, -dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu -pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est -bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne -fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part -soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et -vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand -vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.» -Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils, -c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais -cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux -qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait -accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents. -Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils -firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses -requêtes et importunités du temps passé. - - - - -NOUVELLE IV. - - Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts. - - -Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement -bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus -fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie: -il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux -dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les -plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels -le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en -public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de -bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean -ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit -toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints -d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien; -l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église, -auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les -folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et -qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en -étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que -ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent -contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui -remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement -supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le -voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne -s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu -un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été -pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais -n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point -mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit -réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait, -envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que -ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne -fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter -une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de -temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien -j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te -trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un -homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te -ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si -mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il -ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si -bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je -suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse, -ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna -du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire -comme l’éveque du _Courtisan_[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit -engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine -réponse qu’il lui fit: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce -alia quinque superlucratus sum._ (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard -a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55] -en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on -ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes -qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est -un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il -ne l’étoit point. - - - - -NOUVELLE V. - - Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon - mot à leurs maris la première nuit de leurs noces. - - -Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne -maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois -filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite -eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées -sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en -bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de -recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire -étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et -d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin -du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser -avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas -de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république. -Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres; -qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se -laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le -cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose -de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour -toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée -et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent -gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à -jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel -jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent. -Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le -ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen -de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère, -lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt -abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur -est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun -de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût. -Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face; -mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de -cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à -cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand -elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée -à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur -de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement -d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds -sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce -pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit; -peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa -sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut -qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père -le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui -croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint -à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en -faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te -portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La -fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père -print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne -aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant -qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit -fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais -il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler -à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison -étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire -prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût -bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que -l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre -encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et -puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie -pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée. -Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu -à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère, -à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce -qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit -bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit -audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi, -lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut -audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit -en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez -tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre -tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y -avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de -passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint -homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce -que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement -avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles -en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est, -qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois -frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour -venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des -trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons, -toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire -de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté, -comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en -la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance -chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes -et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages -furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et -leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le -père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire -ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois, -et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de -ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais -n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une -bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes -trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je -vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne -chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de -quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit -aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux, -n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant, -que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore -fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par -faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure -que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps -passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je -vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la -première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents -écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre -cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles -aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot -elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents -écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant -que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à -dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font -grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les -trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui -de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et -partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas: -qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il, -les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant: -«Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant, -trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange -est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de -la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas -le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne -vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain -elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui -lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. _Quæritur_[71] à laquelle -des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez, -et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles -devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en -avoir chacune deux cents, _propter mille rationes, quarum ego dicam -tantum unam, brevitatis causa_; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont -je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient -de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait. -_Ergo in tantum consequentia est, in barbara_[73], ou ailleurs. Mais -cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de -celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe? -Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et -ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et -de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous -fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être -cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, -mille avantages à cause d’elle. _Pantagruel_[74] le dit bien. Mais je -ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en -laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire. - - - - -NOUVELLE VI. - - Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une - remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle. - - -Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au -vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il -étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif -à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les -nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute. -Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées -de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé, -peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour, -il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant -toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les -plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de -grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes -nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit -à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le -roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère, -en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et -de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été -assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print -envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune -et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et -moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé, -et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement -qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle -eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle -sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien -qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de -visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès -des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs -ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel -elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul, -en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils -se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres, -entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune -femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour -entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en -avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience, -songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie -qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si -jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en -tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un -desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la -rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser -qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses -parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit -semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit, -c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il -y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il -fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de -sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en -demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût -garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur; -autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir, -qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de -bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit -à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui -le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne -sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit -estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen, -lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta -une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux -en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une -issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un -huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il -fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une -galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté, -il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux -parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour -celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent -dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire -ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez -combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai -eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit -marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois, -quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au -bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu -depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels -m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens, -qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir: -chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse -aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut -mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en -avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils -pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait -faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille, -pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous -en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et -leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus -commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne -vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire -secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre -moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et -en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son -fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son -mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que, -dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses -plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien -et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le -personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et -des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose -de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui -donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de -moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer -d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son -nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé; -car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant -bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre -ne vaut rien sans clerc[82]. - - - - -NOUVELLE VII. - - Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au - saint-père; et comme il s’en aida. - - -Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde, -après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il -ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire -que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que -beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers, -lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel, -après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta, -et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il -allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son -évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler -les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant -d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit -incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que, -quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape, -il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien -il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme -trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule -sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son -conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape, -quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin; -que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car, -pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86], -de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt -apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je -t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras -dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.» -Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois -mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le -pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_. -Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où -êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi -sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans -aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en -reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou -vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en -la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le -chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve, -Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il -les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le -beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà -bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas -demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son -mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit -aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût -possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien -montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme -ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une -église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il -entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve, -Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et -Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu -de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un -clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et -poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise -d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut -noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux -papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel -il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement: -_Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater -Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et -lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en -disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le -pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de -sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui -demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout -de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât. -A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son -cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna -bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa -provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas -la manière d’en user. - - - - -NOUVELLE VIII. - - De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à - une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint. - - -Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de -bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel -par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme -un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux, -simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un -peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et -si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le -potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda -lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle -seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage -respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit. -Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa -fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La -marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant -le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle -vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une -libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit -pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à -l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y -accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant, -et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne -heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de -ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le -bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se -cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie -que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96]. -Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier, -s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte -de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire -ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus -grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie -qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte -droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien -venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et -de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement, -survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante! -je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te -robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à -tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace -s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout -ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne -bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme, -subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en -votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres -et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous -n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre -pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire -une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne -vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en -faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son -lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu -pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure, -pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère, -et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.» -Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers -son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette -bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace, -lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et -en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement -énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles -de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les -draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte -après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs -qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du -reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire -Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement -échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui -avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit -de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma -paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que -de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son -maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin, -lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies -nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_. -Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les -eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir -votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.» - - - - -NOUVELLE IX. - - Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent - promptement. - - -Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, et que ses -facéties tiennent lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de -lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la -cour de son roi: et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer -argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu -d’autres que lui se fussent avisés[104]. «L’un, dit-il, sire, est de -faire votre office alternatif, comme vous en avez fait beaucoup en -votre royaume: ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d’or, -et plus.» Je vous laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y -assistoient rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol -en sa haute game[105], lui demandèrent: «Eh bien! maître fol, est-ce -tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?—Non, non, -répond le fol se présentant au roi; j’en sais bien un autre aussi bon -et meilleur: c’est de commander, par un édit, que tous les lits des -moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les -deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le roi lui -demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres moines quand on leur -auroit ôté tous leurs lits?—Avec nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi, -il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon -eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit bien une -demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, disoit ce fol, qu’à cette -fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en -beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des -religieuses.» - - - - -NOUVELLE X. - - Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en - servir, et de son clerc qui la lui essaya. - - -Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant pas encore passé -quarante ans, et avoit toujours été assez bon compagnon, dont il lui -tenoit toujours, tellement qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre, -et lui fâchoit d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de -bonne emploite[106]. Toutefois, et nonobstant, il prenoit patience, et -trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il pouvoit, faisant œuvre de -charité, c’est à savoir: aimant la femme de son voisin comme la sienne; -tantôt revisitant les procès de quelques femmes veuves et autres qui -venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en -trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. Mais quand -il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit -fâcheux; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d’aguetter[107] -ses commodités, comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer -chez ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé. -Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. Parquoi il se -délibéra d’en trouver une pour son ordinaire. Et lui souvint qu’à -Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de -l’âge de seize à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une -pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse -étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle fût assez belle -de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant -ouï autrefois un proverbe qui dit: _Sage ami, et sotte amie_. Car -d’une amie trop fine, vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue -toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups -quelque argent de sous l’aile[108]: ou elle veut être trop brave, ou -elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court, -mon procureur, un beau temps de vendanges, alla à Arcueil et demanda -cette jeune garse à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en -avoit point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit bien, -et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, qui -entendit bien que vouloient dire ces paroles, n’en fit pas pourtant -grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille, -contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche -prochain; ce qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle -fut toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore -vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui parloit encore de -rien; mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un -peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements, -afin qu’elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc -en sa maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car, -au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner en la -ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, il commence à se -faire avec elle, lui demandant d’ond elle étoit, et lequel il faisoit -meilleur aux champs ou à la ville: «M’amie, dit-il, ne vous souciez de -rien; vous ne pouviez pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez -pas grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec lui. Or -çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore dit pourquoi il -vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais ma mère m’a bien dit que je le -servisse bien, et que je retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je -n’y perdrois rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit -vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit tout ce -que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M’amie, -quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit -laisser faire au clerc tout ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est -tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de -son maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement, -les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni leur maître ne -leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit au village.» Et -le clerc le disoit de tel escient, que la pauvre garse n’eût osé -faillir à le croire, quand elle oyoit parler d’apprendre à bien servir -son maître. Et répondit au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une -contenance toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» disoit-elle. -Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que son cas ne se portoit -pas mal, vous commença à jouer avec elle; il la manie, il la baise. -Elle disoit bien: «Oh! ma mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon -clerc la vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit -folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous -renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: qu’il étoit -aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les -heures que le clerc trouvoit sa commodité. Ce pendant que le procureur -attendoit que la garse fût déniaisée, son clerc prenoit cette charge -sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait -accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en -meilleur point[109], tant à cause du bon traitement que parce que les -belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison qu’elle faisoit -fourbir son bas), eut envie d’essayer s’elle se voudroit ranger au -montoir[110]; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque -sac; lequel, d’aventure, venoit d’avec Gillette de dérober un coup en -passant. Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer avec -elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la cotte. Elle lui rioit -bien, car elle avoit déjà apprins qu’il n’y avoit pas de quoi pleurer; -mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui -lui tenoit encore, principalement devant son maître. Le procureur la -serre contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre -sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de fort près, -la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: «Oh! monsieur, je -vous remercie, nous en venons tout maintenant, le clerc et moi.» Le -procureur, qui avoit la brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans -le noir[111]; mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit -commencé de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc eut -son congé pour le moins. - - - - -NOUVELLE XI. - - De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son - voisin[112]. - - -Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu -que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement. -Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que -les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux -dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement -belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113]; -mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui -fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte -seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui -prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents -qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien -voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine, -comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit -de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme -elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle -se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit -pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes -ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny -m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier -enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement -en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi, -que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que -votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore -quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu -beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont -été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de -leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère -sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est -allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus -tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura -qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront -qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux -femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.» -La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon -Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en -est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit -le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour -de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne -ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ -les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous -fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la -bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit -brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit -beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion, -elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta -gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna -assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit: -«Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116], -ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en -ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari -a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut -bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une -chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée -cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en -folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous -m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez -allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les -enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: -demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt -qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est -la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il -ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari -ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? -dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous! -dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il -vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil -il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à -l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent -coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans, -qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose -qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il -dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant -tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; -car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser -pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la -charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses -enfants, et qu’il les feroit bien sans lui. - - - - -NOUVELLE XII. - - De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme - étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le - procureur se vengea de Fouquet. - - -Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre -lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville -même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre -le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à -dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque -chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, -Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit -qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour -connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles -demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux, -qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son -procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi, -lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit -voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou -achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il -n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du -temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui, -tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son -maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois -bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand -respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, -vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A -l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte, -et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper. -Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en -allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient, -disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître -en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que -dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et -bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit -le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans -moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.» -Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux -qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur, -dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il -faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien! -dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon -homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous -que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et -est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut; -autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir -s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne -parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où -étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si -haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus -haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent -en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent -été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé -de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner -ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit -allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; -et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte. -Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu -soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici, -il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu -merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami, -êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.» -Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il -avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien -incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva -bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la -ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui -n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des -fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez -bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant -bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui -demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt; -et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet -pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer -au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de -deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi -rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et -puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu -de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère, -je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est -tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il -en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils -font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller -au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce -pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût -bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, -on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre -et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet, -j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette -heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa -mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne -fait pas bon se jouer à son maître. - - - - -NOUVELLE XIII. - - D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit - en quelle jambe c’étoit. - - -Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux -écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le -rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels -quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un -petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide! -ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent -force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou -quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, -pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté, -l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre -ses hauts cris, il dit à son _famulus_, qui avoit nom Corneille: «Viens -çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et -qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que -ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces -nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent -voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent -étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux -d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements, -en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, -qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent -découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne -trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de -blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon -ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, -il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où -est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! -ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande -où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit: -«Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit -rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là -où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut -donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien -que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais -elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend -rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve -rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf -m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand -le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la -muraille?—Oui, _domine_, ce disoit le _famulus_.—C’est donc en cette -jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis -que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit -malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, -et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier -appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez -avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.» - - - - -NOUVELLE XIV. - - Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une - potée de lait au marché[132]. - - -Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se -promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de -nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout -leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit -plus proprement dire _art qui mine_ ou _art qui n’est mie_[134]. Et -ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une -potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit -deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine -d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de -poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; -ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, -dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient -grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt -sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient -douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau -poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et -feroit _hin_. Et en disant _hin_, la bonne femme, de l’aise qu’elle en -avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain; -et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et -voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et -son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont -bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné, -congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un -alambic pour les mettre au compte de la bonne femme. - - - - -NOUVELLE XV. - - Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi - les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions. - - -La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout -de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137] -la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un -livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les -philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent -point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne -et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle -a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les -peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter, -emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux -mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa -fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette -pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse -propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme -nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de -les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre, -de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le -circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque -demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à -peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi -grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit -faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et -quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large -pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put. -Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette -sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits, -commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir -les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines, -caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous, -tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour -faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en -la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve, -laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent -contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret, -et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent -qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le -fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les -diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à -ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le -monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143], -et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et -que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait, -soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais, -drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois, -gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh! -qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit -toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient -point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers, -étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un -paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse -fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que -les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en -réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une -ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu -où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y -faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte -de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit -en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que -ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire -cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et, -pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles; -tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint -tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel -l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en -fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y -eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh -Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors -envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés -contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est -la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible -et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait -l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son -malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve -et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de -ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle -étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la -connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce -qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il -y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y -en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï -parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient -été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils -eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient -réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de -la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ -cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables -étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les -tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été -fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de -coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent -une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si -messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris -ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous -ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au -pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que, -par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir -les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de -quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils -étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où -ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur -de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps -jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles. -Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens -dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y -étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes -s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur -avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle -il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire; -tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même -que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant -enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais -tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première -chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes, -et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer, -d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils -purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si -obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent, -et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas -la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour -empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand -il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que -telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un -diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière -précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre -philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire; -non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent -pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes -qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi -vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce -don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette -grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne -aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes, -qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser, -exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces -méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes -choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous -les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent -mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et -eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157], -et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une -mauvaise femme qu’elle a la tête au diable. - - - - -NOUVELLE XVI. - - De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit - le truchement. - - -Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la ville du Mans y -avoit un avocat qui s’appeloit La Roche Thomas, l’un des plus renommés -de la ville, combien que de ce temps-là y en eût un bon nombre de -savants, tellement qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de -l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit homme joyeux, et -accordoit bien les récréations avec les choses sérieuses. Il faisoit -bonne chère en sa maison; et quand il étoit en ses bonnes (qui étoit -bien souvent), il latinisoit le françois, et francisoit le latin; et -s’y plaisoit tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa -chambrière aussi, laquelle il appeloit _pedissèque_[158]. Et quand elle -n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas lui faire -interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui disoit: «Grosse pécore -arcadique, n’entends-tu point mon idiome?» De ces mots, la pauvre -chambrière étoit étonnée des quatre pieds[159], car elle pensoit que -ce fût la plus grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit -quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent levées du -juc[160]. Mais elle trouva façon d’y remédier; car elle s’accointa de -l’un des clercs, lequel lui mettoit par aventure l’intelligence de ces -mots en la tête par le bas; et la secouoit, dis-je, la secouroit au -besoin; car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit -que s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un jour de -par le monde, il fut donné un pâté de venaison à La Roche Thomas; -duquel ayant mangé deux ou trois lèches[161] à l’épargne[162] avec ceux -qui dînèrent quand[163] lui, il dit à sa chambrière en desservant: -«_Pedissèque, serve_[164] moi ce _farcime_ de _ferine_[165], qu’il ne -soit point _famulé_[166].» La chambrière entendit assez bien qu’il -lui parloit d’un pâté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot -de _farcime_; et puis, il le lui montroit. Mais ce mot de _famulé_, -qu’elle retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il -vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant d’avoir -bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à ce clerc, quand ils -furent à part (lequel, d’aventure, avoit été présent au commandement -du maître), pour lui demander l’exposition de ce mot _famulé_; mais -le mal fut, que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui -dit: «M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et puis, -que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, car jamais elle -ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui eût fait. Elle met ce -pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent pas comme on avoit fait -à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y -parut. Le lendemain La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en -nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du Mans (qui ne -s’appeloit pour lors que la _Salle_) et leur fit grande fête de ce -pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter -ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il avoit passé par bonnes mains. On -ne sauroit dire si la _pedissèque_ fut plus mal menée de son maître, -d’avoir laissé _famuler_ ce _farcime_, ou si ledit maître fut mieux -gaudi[167] de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa -chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si la chambrière fut -plus marrie contre le clerc qui l’avoit trompée; mais, pour le moins, -les deux ne durèrent pas tant comme le tiers; car elle fongna[168] au -clerc plus d’un jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle -ne lui prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut -bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte -d’appointer[169], le dimanche matin, que tout le monde étoit à la -grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent ensemble ce qui étoit -demeuré du jeudi, et raccordèrent leurs vielles comme bons amis. Advint -un autre jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez un -de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces quartiers-là -de manger les uns avec les autres, et de porter son dîner et son -souper; tellement que l’hôte n’est point foulé[170], sinon qu’il met -la nappe. La Roche Thomas, qui pour lors étoit sans femme, avoit fait -mettre pour son dîner seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui -apporta entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: «Qu’est-ce que -tu m’_afferes_[171] là, _pedissèque_?» Elle lui répondit: «Monsieur, -c’est un poulet.» Lui, qui vouloit être vu magnifique, ne trouve pas -cette réponse bonne, et la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa -maison, qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «_Pedissèque_!» -laquelle entendit bien à l’accent de son maître qu’elle auroit quelque -leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la -lecture, et lui rapporter ce que son maître lui diroit; car il tançoit -bien souvent en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas -lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, _idiote_, _inepte_[172], -_insulse_[173], _nugigerule_[174], _imperite_[175] (et tous les mots -du Donat[176]). Quand je dîne à la ville, et que je te demande que -c’est que tu m’_afferes_, qui t’a montré à répondre un poulet? Parle, -parle une autre fois en plurier nombre, grosse _quadrupède_, parle en -plurier nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La -Roche Thomas!» La _pedissèque_ n’avait jamais été déjeunée[177] de ce -mot de _plurier nombre_; par quoi elle se le fit expliquer par son -clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il est marri qu’aujourd’hui -en lui portant son dîner, quand il t’a demandé que c’étoit que tu lui -apportois, que tu lui aies répondu, _un poulet_; et il veut que tu -dises _des poulets_, et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par -_plurier nombre_, entends-tu?» la _pedissèque_ retint bien cela. De là -à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien -voisin (ne sais si c’étoit chez le même de l’autre jour), sa chambrière -lui porta son dîner. La Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que -c’est qu’elle _afferoit_. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit -incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des moutons.» Par cette -réponse, elle apprêta à rire à toute la présence[178]: principalement -quand ils eurent entendu qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en -plurier nombre. - - - - -NOUVELLE XVII. - - Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire - son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit - cardinal se nomma Phelippot. - - -Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de -Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement -sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses -diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit -une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le -monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à -gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta -à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter -toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui, -et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement -de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute -gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt -ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà -tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un -prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal, -ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit -la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit -que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire -_dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la -bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben, -il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur, -dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez -ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien, -lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de -chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur, -il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander -avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais -il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez -ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin, -elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit, -il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185]; -tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer). -Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous -mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera -pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût -à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus -que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu -de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur, -il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous -despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous -voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le -nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs -un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de -li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira -un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li -_Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux -gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit -voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime -s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal -fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier. -Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de -Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle -Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je -prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et -qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous -donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien -dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En -bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à -nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint -bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla -bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit -entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et -depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de -contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il -n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il -ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit -voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme -tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel -sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant -aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande -singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui; -de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami, -votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui -entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère, -elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par -là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il -n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère -d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur -print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un -boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit -donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez -d’autres grands biens. - - - - -NOUVELLE XVIII. - - De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva - moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame - Pernette[189]. - - -Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de -çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans -se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant -point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de -femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]), -desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les -ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas -trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été -l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant -de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit -homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis -par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme -attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on -soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus -grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit -en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes -inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues -que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de -la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes -font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent -à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur -sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et -Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant -les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai, -pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir -viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en -se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il -étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du -meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il -la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la -mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez -âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la -maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente -à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis -bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de -grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la -baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur: -vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à -dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner, -sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La -vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant -qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il -est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il -soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il -n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt -ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc -aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point -de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire -qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin, -il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience, -elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre -ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas -que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de -Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter -et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit -grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus -aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs -factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau, -adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et -lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux, -ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari -sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux -pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement -d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté -de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette. -Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la -grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que -lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien -plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en -devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle -avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et -entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil -en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez -aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un -serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles -ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus -expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos -grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit, -qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur -en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils -courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a -été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour -avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses -de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de -ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que -vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter -en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur, -je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de -plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne -serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer -perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien -apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention -aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine, -assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les -femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va -répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si -n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que -celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il -me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune -devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant -de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me -faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous -m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi, -et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour -mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se -fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un -cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention -que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes, -pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je -suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois -faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois -rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse, -et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons, -dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières, -la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit -sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les -avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent -de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car, -quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les -esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous -aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de -bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa -propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a -puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre -les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur -en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui -a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que -d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je -fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, -quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand -signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une -même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi, -ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas -l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le -bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je -vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous -aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien -n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux -cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir -ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas, -qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires -en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire; -si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de -mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et -autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit -tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien -de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort -avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit -toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui -lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes -entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami, -jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant -en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont -Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint, -comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu -d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour -aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et -qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque -sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire -Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon -que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait -toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent -cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle, -dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite -fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame -Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau -crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y -va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son -ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se -dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où -pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir -de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et -tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame -Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire -sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient, -et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous -ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu, -et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le -diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit -point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis -bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme -cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.» -Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait -une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon -l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir -dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car -combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce -fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne -s’éteint pas pour l’eau de la rivière. - - - - -NOUVELLE XIX. - - De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille; - et du dîner qu’il donna à ses amis. - - -Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206], -plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère -décédé[208], abbé de Saint-Victor _prope muros_[209]. Et parce que -c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles -causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop -expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur; -et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué, -craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne -faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour -aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur -le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit -aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire: -«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].» -Quand le président entendit parler de _pareille_ (pour laquelle -honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat -tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire -quelque chose pour lui _à la pareille_. De quoi il fut bien ris. Et -Dieu sait s’il eût voulu retenir sa _pareille_! Toutefois il dit ce -qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit _pour la pareille_, le -conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question -portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car -assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne -plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit -des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on -suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment. -Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même -plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en -ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une -queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212], -vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «_Pour -la pareille._» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la -première fois; car cette _pareille_ étoit encore de fraîche mémoire. -Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais -eu patience à M. le président, auquel il devoit cette _pareille_. -Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de -bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là -où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne -se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous -familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au -départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses -amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres -un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son -titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de -Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de -chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la -bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes. -Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme. - - Chatelus donne à déjeuner - A six, pour moins d’un carolus, - Et Jaquelot donne à dîner - A plus pour moins que Chatelus. - Après ce repas dissolu, - Chacun s’en va gai et fallot: - Qui me perdra chez Chatelus - Ne me cherche chez Jaquelot. - - - - -NOUVELLE XX. - - De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui - venoit manger son dîner. - - -Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa -vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé -une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et -n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi -de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa -petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi -bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en -commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop -riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans -vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en -subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de -rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel -étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train -d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la -chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit -pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre. -Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit -partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair, -fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le -plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et -lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, -et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette -astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et -en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre -Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir -travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table. -Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en -venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier, -qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec -une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit -environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte -bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien, -donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y -feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print -une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt, -longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit -à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit -après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit -jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si -vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant -qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge -souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier; -si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise. - - - - -NOUVELLE XXI. - - Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que - deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe. - - -A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un -savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la -Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie -joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers -à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il -falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il -fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le -voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois, -l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer, -auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les -unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la -valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il -ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226] -en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni -pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils -en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce -qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et -qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour -l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la -fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais -que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a -quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! -il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette -en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois, -il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de -sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, -lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre -Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son -cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit -allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et -venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le -cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume -à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre -homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de -sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à -le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose -qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par -crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en -venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit -de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit -aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé -du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque -carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu -faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper -comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230], -il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et -ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait -cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part -de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent -à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il -n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout -incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme -il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se -print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de -ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût -une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger, -et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère, -laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse -vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit. - - Ci-dessous gît en ce tombeau - Un savetier nommé Blondeau, - Qui en son temps rien n’amassa, - Et puis après il trépassa. - Marris en furent les voisins, - Car il enseignoit les bons vins. - - - - -NOUVELLE XXII. - - De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin. - - -Trois frères de maison avoient longuement demeuré à Paris, mais ils -avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint -que leur père les manda tous trois pour s’en venir; dont ils furent -fort surpris; car ils ne savoient un seul mot de latin. Mais ils -prindrent complot d’en apprendre chacun un mot pour leur provision. -Savoir est, le plus grand apprint à dire: _Nos tres clerici_[232]. -Le second print son thème sur l’argent, et apprint: _Pro bursa et -pecunia_[233]. Le tiers, en passant par l’église, retint le mot de la -grand’messe: _Dignum et justum est_[234]. Et là-dessus partirent de -Paris, ainsi bien pourvus, pour aller voir leur père; et conclurent -ensemble que, partout où ils se trouveroient, et à toutes sortes de -gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire -estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, comme ils -passoient par un bois, il se trouva que les brigands avoient coupé la -gorge à un homme et l’avoient laissé là après l’avoir détroussé. Le -prévôt des maréchaux étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois -compagnons près de là où le meurdre[235] s’étoit fait, et où gisoit -le corps mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent -le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler le premier, va -dire: «_Nos tres clerici._—O ho! dit le prévôt: et pourquoi l’avez-vous -fait?—_Pro bursa et pecunia_, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt, -vous en serez pendus.—_Dignum et justum est_, dit le tiers.» Ainsi les -pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût été que, quand ils -virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent à parler le latin -de leur mère[236], et à dire qui ils étoient. Le prévôt, qui les vit -jeunes et peu fins, connut bien que ce n’avoit pas été eux, et les -laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le -meurdre. Mais les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois -pas. - - - - -NOUVELLE XXIII. - - Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit - montré[237]. - - -Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques années à Paris, -le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu, le père, -qui étoit jà vieux, fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer -incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son -fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez -le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons, et -puis nous parlerons à vous.» Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le -père dit au curé: «Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait -venir de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura trois ans à -cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien savoir s’il a proufité; -mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille rien valoir. J’en voulois faire -un prêtre: je vous prie, monsieur le curé, de l’interroger un petit -pour savoir comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, dit -le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et sur-le-champ, et en la -présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos -régents de Paris sont grands latins. Que je voie comment ils vous ont -apprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien -aise; mais dites-moi un peu en latin un _prêtre_; vous le devez bien -savoir?» Le jeune fils lui répondit _sacerdos_. «Eh bien! dit le curé, -ce n’est pas trop mal dit; car il est écrit: _Ecce sacerdos magnus_; -mais _prestolus_ est bien plus élégant et plus propre; car vous savez -bien qu’un prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un _chat_.» -(Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond _catus_, -_felis_, _murilegus_. Le curé, pour donner à entendre au père qu’il -savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, dit au jeune fils: -«Mon ami, je pense bien que vos régents vous ont ainsi montré; mais il -y a bien un meilleur mot: c’est _mitis_[238]. Car vous savez bien qu’il -n’est rien tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève[239] -quand on la manie, s’appelle _suavis_. Or çà, comment est-ce en latin, -du _feu_?» L’enfant répond _ignis_. «Non, non, dit le curé, c’est -_gaudium_, car le feu réjouit. Ne voyez-vous pas comme nous sommes ici -à notre aise auprès du feu? Or çà, de l’_eau_, comme s’appelle-t-elle -en latin?» L’enfant lui dit _aqua_. «C’est mieux dit _abundantia_, dit -le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante que l’eau. -Or çà, un _lit_?» L’enfant dit _lectus_. «_Lectus!_ dit le curé; vous -ne parlez que le latin tout vulgaire, il n’y a enfant qui n’en dît -bien autant. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant répond _torus_. -«Encore n’y êtes-vous pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?» -L’enfant dit _cubile_. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, quand il -n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un _lit_: «Jean, je vous le -vois[240] dire, dit le curé; c’est _requies_, mon ami; pource qu’on y -dort et qu’on y prend son repos.» Ce pendant que le curé l’interrogeoit -ainsi avec ses _or çà_, le bonhomme de père ne faisoit pas guère -bonne chère[241], et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il -avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui dit: «Non, -non, compère, il n’a pas mal proufité; je sais bien qu’on lui a ainsi -montré comme il dit; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin et -latin, dea! Je sais des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler -à Paris. Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses qu’il -ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il soit trois mois, -je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» Le jeune enfant cependant -n’osoit pas répliquer, pource qu’il étoit craintif et honteux; mais il -n’en pensoit pas moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit -tuer un pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de père -pour lui donner des charbonnées[242] et des boudins, et lui manda -qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le -jeune fils, qui avoit bien retenu le latin que lui avoit enseigné le -curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution -pratique, s’étant levé de table de bonne heure, va gentiment prendre -le chat, et lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le -feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller ce chat, -qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au cul. Le premier lieu -où il se fourre, ce fut sous le lit du curé, là où le feu fut bientôt -pris. Quand le jeune fils connut qu’il étoit temps d’adopérer[243] son -latin, il s’en vint vitement au curé, et lui dit: «_Prestole, mitis -habet gaudium in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis tuum -requiem._» Ce fut au curé à courir, voyant le feu déjà grand; et, par -ce moyen, le jeune fils approufita le latin que lui avoit apprins M. le -curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme[244] devant son père. - - - - -NOUVELLE XXIV. - - D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile. - - -En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245] -Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié; -et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de -prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit -ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se -voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa -provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit -à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de -bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire -qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit -bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une -basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui -dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt -comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de -_Requiem_, _de Notre-Dame_ et _du Saint-Esprit_, toutefois il n’en -faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248]. -Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien -qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y -prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce -que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car -il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il -étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que -la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet -Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à -épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à -tous coups _Jesus_, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira -à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme, -ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de -sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner -avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; -car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il -lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant, -le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et -se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort -dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit -un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la -bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous -voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore -que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si -bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, -monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne -l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il -y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal -aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, -monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles -à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe -trop longue, monsieur; mais je dis _Jesus_ au lieu, qui vaut mieux, -monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien -cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr -votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: _et -ego cum vos_. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire -de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de -cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253]. - - - - -NOUVELLE XXV. - - De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui - coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou. - - -N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon -affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de -bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal, -fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, _pour -mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous -laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien_[257], et -trouvoit fort bon le proverbe qui dit que _tous biens sont communs, et -qu’il n’y a que manière de les avoir_. Il est vrai qu’il le faisoit -si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit -savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant -garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours -qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires, -afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque -chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la -ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment, -des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on -le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif, -qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon -d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son -village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit -à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps, -il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de -foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne -tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui -n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore -pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville, -où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux -(ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent -à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il -seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].» -L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre: -«Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.» -Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes. -«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux -mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il -ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se -prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print -patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand -il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment -il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la -bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité -lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que -Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute -de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les -cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût -guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès, -faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque -affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni -éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à -choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un, -mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure, -étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon -ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes -pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je -les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à -telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en -prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier -lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître -Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant -semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le -cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui -fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le -jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui -faillît point, et qu’elles fussent _de bonne vache de cuir_[263], et -lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre. -Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux -cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne -sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il -envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre -se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme -un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne -seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult -bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il -fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai -cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus; -j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon -remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt -une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse -vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce -pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici -venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait -chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement -bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe -comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être -élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre -reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument, -et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit -achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup; -et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers -se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui -s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un, -pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle -le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te -trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est, -dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis -qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit -qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu, -que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous -attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin, -s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent -camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à -l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce -qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre -échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour -de devant. - - - - -NOUVELLE XXVI. - - De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et - la rendit au bout de neuf mois. - - -Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient -été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant -il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si -n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, -lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, -que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme -maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le -disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de -rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand -il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il -avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis -de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit -de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt -petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point -de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il -se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par -là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie, -qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le -connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez -en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher -en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai -quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens; -car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il -l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son -appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant -le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour -les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens, -qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles -personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a -toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à -quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner, -en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure -susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y -avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres; -laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et -voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée, -et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine. -Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui -étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: _Qui tacet, -consentire videtur_; et commença à mener cette haquenée par la bride, -hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] _où j’ouïs -chanter la belle_. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui -avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à -Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le -plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses -journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer -de ses nouvelles à _misser Juliano_, qui fut bien ébahi, à l’issue du -Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand -il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux -mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter -une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant, -maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son -avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant -dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite -haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement -l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à -Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se -trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la -propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, -de fortune[277], _il magnifico misser_[278] étoit cette matinée au -Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus -sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à -reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle -qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de -harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai -est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit -fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer -du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle -son garçon, qui avoit nom _Torneto_: «_Ven qua; vedi che questo mi -par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato._» Le varlet regarde -cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit -en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils -songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur. -Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que -c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus; -là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que -personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle. -_Misser Juliano_ commanda à _Torneto_ de la prendre et de la mener -chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si -elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même -place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit -personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit -qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à -_misser Juliano_, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit: -«Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous; -car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un -an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute -seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon -qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou -deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la -menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la -cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un -garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi, -sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le -pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son -larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là -où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la -gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où -je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se -souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que -ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai -fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût -apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je -suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné -son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta -toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui -disant: «_O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver -persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete -bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro._» -Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir -l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques -tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je -les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en -récompense. - - - - -NOUVELLE XXVII. - - Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en - guise d’une jeune. - - -Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ; -et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit -pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi, -lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux, -hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se -présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été -son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que -sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma -mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle -devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais -regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien -dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, -j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai -pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons -bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit -le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule, -et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la -défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne, -il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût -encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il -lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à -Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par -trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur, -dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois -jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera -bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est -bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au -frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte -dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement, -s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au -montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions -de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il -appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule? -Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute -la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du -poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les -conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour -cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez -bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien -me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et -tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante -écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et -donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix. - - - - -NOUVELLE XXVIII. - - Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par - Picquet au moyen d’une lamproie. - - -Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on -dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui -n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis -bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être -copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin, -qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité, -pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit -quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme -ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à -l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira -en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se -passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel, -que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le -soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il -n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer -sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à -paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il -marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir -quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il -y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint -donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de -peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié -au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on -dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille -damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore -que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son -lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que -_les moqueurs sont souvent moqués_, ceux de la Flèche en recevoient -quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre -Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui -s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et -la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon -de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des -trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle -ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement -paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette -lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en -passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle -paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se -tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son -aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours -amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le -suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre -ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui -s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à -l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas -semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne -fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. -Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort; -et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à -tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit -quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui -se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés -de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises -que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en -airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que -deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il -commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes -deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande -demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la -lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit -point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en -avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils -s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un -d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur, -votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur -disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous -l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A -tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu -sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la -fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les -gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs. - - - - -NOUVELLE XXIX. - - De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de - Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre. - - -Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement -décédé[293], évêque du Mans: lequel se tenoit sus son évêché, studieux -des choses de la nature, et singulièrement de l’agriculture, des -herbes, et du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de -juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il -avoit un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce qu’il -aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de ses amis un âne, -par grande singularité, qui étoit si beau et si grand, qu’on l’eût -prins à tous coups pour un mulet; et même en avoit le poil. Avec -cela, il alloit l’amble aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître -d’hôtel voyant la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un -des officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore que -ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des autres. Et à la fin, -ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, lequel on appeloit[294] -Saint-Chelaut; ne sais si c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné -ce soubriquet[295], ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de -son maître. Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait -quelque imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un -petit? J’entends un petit beaucoup; car, au moindre remuement qu’il -eût senti faire, il gambadoit, il sautoit: et qui failloit à se tenir -bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut, -qui n’étoit pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups -étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque détour il -voyoit une souche couchée le long du chemin, ou quand quelque homme -se présentoit à la rencontre et au dépourvu[296], ou quand il tomboit -à Saint-Chelaut le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit -tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût porté -mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se fâchoit quand il -voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand on saluoit Monsieur du Mans -par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun, -cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers -pays, comme si le diantre[297] l’eût emporté: et ne failloit point -à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque -tarte bourbonnoise[298], de sorte qu’il étoit contraint de demeurer -derrière, et n’aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des -salutations. Et, d’aventure, s’il rencontroit quelqu’un de connoissance -par les chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin: -«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez point.» -Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, on lui attitroit[299] des -salueurs, qui lui faisoient de grandes révérences et barretades[300], -pour voir un peu cet âne en son avertin[301] faire ses gambades. -Quelquefois Saint-Chelaut partoit devant, dont il avoit bien meilleur -marché: premièrement, pour éviter le danger susdit; secondement, pour -aller prendre un avantage de buvettes; spécialement les après-dîners, -qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur pour dire la messe -devant lui. Une fois donc de par Dieu, qu’il étoit en plein été, -faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, et que Monsieur attendoit le -chaud à passer[302], Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit -solliciteur[303] dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite -n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis, là où -ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se rafraîchissant; et en -attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. Mais, quand ils -virent que Monsieur ne venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à -souper de ce que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit, -ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant -et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: et se firent bailler une -petite chambre jacopine[304], où ils couchèrent très-bien et très-beau, -et commencèrent à jouer à la ronfle[305]. Tantôt voici Monsieur venir. -Et quand ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, ils -les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois d’entre eux -trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire -de bruit; et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il faut noter -que Saint-Chelaut étoit si maigre, que les os lui perçoient la peau; -mais Croisé faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit, -comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit si gras -et si fafelu[306] qu’on l’eût fendu d’une arête. Que firent mes gens? -Ils prindrent les chausses des deux dormants, les décousirent par -moitié, et les mépartirent[307] l’une d’avec l’autre, rattachant -la droite de l’une avec la gauche de l’autre, et la gauche avec la -droite, le plus proprement qu’ils purent, et les remirent en leur -place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain -qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter à cheval; car il -vouloit aller à la fraîcheur[308]. Et, sur ce point, l’un des pages -qui savoit toute la trafique, car telles gens ne se trouvent jamais -loin de toutes bonnes entreprises, vint frapper en grand’hâte à la -porte de la chambre où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé, -monsieur de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous pas -vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; et de prendre leurs -vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut en eut bien meilleur compte -que non pas monsieur Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans -les chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. Il se -chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien auroit sauté -un échalier[309]. Il monte à cheval sur son âne, et devant[310]. Mais -Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la bonne chausse la première, -quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, le diable y fut; car elle -étoit si étroite, qu’à grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il -tiroit; mais il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse -ne fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, il -n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, et qui ont -repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata tout; qui fut -cause de le réveiller, et de le faire entrer en colère. «Que diable -est ceci?» disoit-il. Il regarde à son cas de plus près, et connut que -ce n’étoit pas sa chausse; et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa -toute la jambe et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin, -au moins, que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût -moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout -à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galopant après Monsieur, qui -étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs -jeux. Car quand ils furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit -point de ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison de -gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le fait comme il -s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa chausse, et se mirent à -les rabillecoutrer, tandis qu’on dînoit, qui fut en déduction de ce -qu’ils avoient le soir soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais -pour M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le pauvre -Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit pas affaire de cela; -et puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi la mauvaise -fortune jamais ne vient, qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois -avec elle, sire. Oui, oui, _cela est dedans Marot_[311]. Les uns me -conseilloient que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour mieux -faire valoir le conte; mais, étant bien informé que ce fut en été, je -n’ai point voulu mentir; car, avec ce, qu’un conte froid n’est pas -trouvé si bon, je me damnerois, ou pour le moins il m’en faudroit faire -pénitence. Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi de -dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je m’en rapporte à -vous. Quant à moi, je passe outre. - - - - -NOUVELLE XXX. - - Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient - accroire qu’il voyoit. - - -Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant du prévôt des -maréchaux[312], qu’on appeloit Coquillaire; homme qui faisoit bien un -procès, et qui savoit bien la ruse du lieutenant Maillard[313], lequel, -un jour, ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux assez -(mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa refroidir -quelque temps en prison; puis, à heure choisie, le fait venir devant -soi, et commença à faire le familier avec lui: «Vraiment, dit-il (tel, -l’appelant par son nom), c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant -votre évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége; ains -vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez pas; mais je vous -conseille que, d’ici en avant, vous vous retiriez ès lieux où se font -les actes d’honneur. Vous êtes beau personnage et vaillant: vous -devriez aller servir le roi; vous vous feriez incontinent connoître, et -seriez pour avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser -ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger de votre vie et -vous déshonorer à jamais.» Incontinent le galant, qui se sentoit loué: -«Monsieur, dit-il, je ne suis pas maintenant à connoître que c’est du -service du roi; j’étois bien devant Pavie quand il fut prins[314], -dessous la charge du capitaine Lorge[315], et depuis me trouvai à la -suite de M. de Lautrec[316] à Milan[317] et au royaume de Naples.» -Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le vous faisoit pendre -haut et court avec sa tonsure et lui apprenoit que c’étoit de servir -le roi. Coquillaire savoit bien faire cela et semblables choses, et -voyoit assez clair dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux -de la tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne lui -falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir le nez aussi long -que la vue[318], ou la vue aussi longue que le nez; car il n’y avoit -pas beaucoup à dire de l’un à l’autre. Advint qu’un jour l’évêque du -Mans, allant visiter par son diocèse, le voulut voir en passant, pource -qu’il le connoissoit bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par -là; il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit tombée sur -ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt, dit l’évêque, comment -vous trouvez-vous?—Monsieur, dit-il, il y a un mois ou davantage que -je suis ici.—Vous avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment en -êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère que je m’en porterai -mieux, le médecin m’a dit que je vois[319].» Pensez que c’étoit un fin -homme de se rapporter au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se -rapportoit pas si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait -propre, comme il faisoit au médecin pour le sien. - - - - -NOUVELLE XXXI. - - Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli - de Maine-la-Juhés. - - -En la ville de Maine-la-Juhés[320], au bas pays du Maine, c’est ès -limites de ce bon pays de Cydnus[321] y avoit un bailli, homme -de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit de beaucoup de -gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre -lesquels étoit un renard, qu’il avoit fait nourrir petit; et lui -avoit-on fait couper la queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère[322]. -Ce renard étoit fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé -la nature en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit de -renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens -qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement il sembloit, à sa mine, -que quelquefois il s’efforçât de parler en son plaisant renardois[323] -qu’il jargonnoit. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec -la chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, vous -eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il savoit aussi -bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, à voir les gens de -là dedans tous empêchés[324], et principalement le cuisinier. Il s’en -alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils, -chapons, pigeons, perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit -si finement, que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous -fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois -il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il commença à se faire -connoître des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers; -mais pour cela, il ne s’en soucioit guère; car il trouvoit toujours -nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils -conspirèrent de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement, -pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur de la -ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre -de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, entroit, tantôt -par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par -une lucarne; tantôt il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans -chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des -inventions d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa proie. -O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu’il étoit -tout auprès à écouter la conspiration, pensant en soi-même: «Tu ne me -tiens pas!» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse; et là-dessus -le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot[325] -dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c’eût -été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais tandis qu’on veilloit. -Mais l’homme n’eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que -mon Hère ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques -trébuchets ou repoussoirs[326], il s’en savoit garder, comme si -lui-même les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si -vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient, -sinon tenir leur gibier serré en lieu où le Hère ne pût atteindre. -Encore, pour cela, il ne laissoit pas d’en trouver toujours quelqu’un -en voie; mais c’étoit peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie -pour n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier; -partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, comme il -souloit. Et pour ce, tendant déjà sur l’âge, il devint soupçonneux, et -lui fut avis qu’on ne tenoit plus de compte de lui. Et peut-être aussi -qu’on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est -grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir -méchantement fin; et se print à manger les poulailles de la maison de -son maître. Et quand tout étoit couché, il s’en alloit au juc[327], -et vous prenoit tantôt un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se -doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine; -mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant -de fois, qu’une petite garce qui couchoit au bûcher, pour l’honneur -de Dieu, s’en aperçut, qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur -tomba dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli que le -Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se trouvoit partout, pour -écouter ce qu’on disoit de lui: et avoit de coutume de ne perdre guère -le dîner et le souper de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne -chère, et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti. -Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les poules de la maison, -il lui changea de visage; tant qu’une fois en dînant, que le Hère -étoit là derrière les gens en tapinois, monsieur le bailli va dire: -«Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la -justice, avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï cela, connut -qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; et n’attendit pas les -trois jours à passer qu’il ne se bannît de lui-même; et s’enfuit aux -champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la -meilleure dernière main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire -à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, il avoit -apprins à parler bon cagnesque[328], et les façons des chiens aussi; et -alloit à la chasse avec eux, et, sous ombre de compérage, trompoit les -pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont -les renards se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec eux; et -ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s’excusa en partie, -et en partie aussi leur demanda pardon; et puis il leur fit entendre -qu’il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois, d’autant -qu’il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y -falloit aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles et -le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps; -car il les mettoit ès bons lieux, où ils trouvoient de butin assez. -Mais le mal fut qu’il les voulut trop accoutumer à la vie civile et -compagnable[329], leur faisant tenir les champs et vivre à discrétion; -de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient -les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un de mes compères -les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se -tenoit à l’arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après -les premiers, il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais -dedans le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et quand les -chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, et les contraignoit -de sortir, afin que les chiens courussent après, et qu’il se sauvât. -Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la -fin; car d’autant que les paysans savoient bien qu’il étoit cause -de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que -lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous une bonne -fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent toutes les -paroisses d’alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour -aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que, -pour la communauté, ils voulussent prêter quelques chiens, pour -dépêcher[330] le pays de ce méchant garniment[331] de renard. A quoi -voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent bonne -réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart d’entre eux, long-temps -avoit qu’ils en cherchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien -faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu’il y en eut pour -lui et ses compagnons, lesquels il eut beau mordre et harasser; car, -quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, quelque bon -corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en -un coin de terrier, à force de creuser et de bêcher: car les chiens -ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur -jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il -leur parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement qu’il y -fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené -ou apporté tout vif en la ville du Maine, où fut fait son procès. -Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries, -concussions, trahisons, déceptions, assassinements, et autres cas -énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté -en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme au feu, parce -qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon -de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs -gens de bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de -belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit dommage -qu’il mourût un renard de si bon entendement. Mais, à la fin, ils ne -furent pas les maîtres, quoiqu’ils missent la main aux armes pour lui -sauver la vie; car il fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà -comment n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin de compte. - - - - -NOUVELLE XXXII. - - De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier - d’étuves qui faisoit le brave. - - -Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître -Jean du Pontalais[332], duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne -des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des -beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un -cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient -bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il -en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore -une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave[333], -et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât -en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme -frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint[334], n’ayant que le -rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, -que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que -vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que -j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas -où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit -que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant -maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à -toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il -vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût -mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit -Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui -étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! -Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon -ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut -qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux. -Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et -même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y -a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez -à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque -belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois, -princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu -qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et -le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute -d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en -contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde, -où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud[335]. Et pour -commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je -dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde -la Majeur[336]. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, -dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi -seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand -ce vint le jour des jeux[337], mon barbier se représenta en son trône -avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques -barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour -la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit -voulentiers l’entrée[338] des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut -amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler -tout le premier, et va dire: - - Je suis des moindres le mineur, - Et si n’ai targe ni écu; - Mais le roi d’Inde la Majeur - M’a souvent ratissé le cu. - -Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la -braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que -le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine; -afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; -et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier[339] jouer le -roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit -du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais -quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur -le curé[340], lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire -pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, -quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit -des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il, -que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en -chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière -de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; -et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le -doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y -en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans; -si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en -la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et -toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à -qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit -à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit -assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres[341] par la -ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit -ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner -le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le -faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire -ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au -rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit -haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne -faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, -et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille -faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon -que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du -Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand -le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en -venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne -ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour -tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi -de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et -lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du -tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau -de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre -à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour -achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce -prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois[342], le -lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout -en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer -l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit -vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur -la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se -retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas -le fait d’un sage homme de se prendre à un fol. - - - - -NOUVELLE XXXIII. - - De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large. - - -Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne voulenté, -qu’on appeloit la Fourrière[343], laquelle fuyoit quelquefois la -cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du -temps elle étoit à Paris; car elle s’y trouvoit bien, d’autant que -c’est le paradis des femmes, l’enfer des mules et le purgatoire des -solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où -elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné -d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite -dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, si j’avois une -telle monture pour cette nuit, je ferois un grand pays d’ici à demain -matin.» La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme, -qu’elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit -poisson d’avril[344] qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce -gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne -saches où il entrera; et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que -la dame qu’il a tantôt vue à la porte d’un tel logis se recommande -à sa bonne grâce, et que, s’il la veut venir voir à ce soir, elle -lui donnera la collation entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme -accepta le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame -qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre que les deux logis -n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le gentilhomme ne faillit pas à -l’assignation, et trouva madame la Fourrière qui l’attendoit. Elle le -reçut gracieusement et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble -un temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit -proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s’alla coucher, -selon l’accord fait entre les parties, et madame la Fourrière auprès -de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis -repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses, -depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne heure pour -s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. Le lendemain, ou quelque -peu de jours après, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission -par la ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui -disant: «Bonjour, monsieur de Deux et As[345].» Le gentilhomme s’arrêta -en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! madame, si le -tablier eût été bon, j’eusse bien fait ternes[346].» Et ayant su le nom -d’elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit: -«Madame la Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il -est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si -petit train[347].» Bien assailli, bien défendu. - - - - -NOUVELLE XXXIV. - - Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit - caucher[348]. - - -Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour -quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit -jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la -poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le -tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle; -laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie, -s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins; -mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de -la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre -en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers -elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte -m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long -du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas -cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus -mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans -la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux, -après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne -quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve -surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande -affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais -depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la -dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et -n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès -monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se -voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus -la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit -une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois, -mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en -fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une -heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il -ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui -répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste -toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien -que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient. - - - - -NOUVELLE XXXV. - - Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant. - - -Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de -Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les -voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que -d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui, -que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue -au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour -leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté -à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques, -laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur -style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit -unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne -trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs: -comme les _Antiennes_, les _Respons_, les _Kyrie_, les _Sanctus_ et -les _Agnus Dei_. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne -lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit -ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car -quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le -faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient -les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le -pouvoit-on ouïr. - -Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun -pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du -Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le -service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit. -Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit -retentir l’église quand il disoit: _Quem quæritis?_ Mais quand c’étoit -à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en -cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et -pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit -bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette -manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en -voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle -l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand -il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous -avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le -peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service, -il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le -curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire -de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en -une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous -parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à -être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice, -et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien -écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par -mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de -gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense -aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde -sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état -qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres -curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme -eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à -ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non, -madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître, -et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse -comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de -l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit -seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le -m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.» - - - - -NOUVELLE XXXVI. - - Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et - comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train. - - -Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans, -laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit -souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela, -son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir -chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé -en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant -bien que c’étoit _error pejor priore_, lui défendit qu’il n’en eût -point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit -semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il -trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel -même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le -fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque -lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il -ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les -jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui -refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et -incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton, -et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en -festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la -défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper -de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit -seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en -va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le -chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux -genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses -drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme -une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train -qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui -lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il -portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le -curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut -le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en -devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour -de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé, -que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur, -vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu -devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une -pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi, -monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de -chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de -linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une. -Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît: -ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à -souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces -courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles -ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que -je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes -de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes -au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont -demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus -de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours -que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois -adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper, -et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita -bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question -de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le -curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron, -pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens -chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient -chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé, -je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il -y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes -chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé -n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain, -et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et -en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles -il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux -de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un -triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller -sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend -ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus -soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais -être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, -l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se -tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien, -mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier, -c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant -bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille -injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as -gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit: -«Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités -comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin -et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit -plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos -gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé! -dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et -je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il -n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois. -Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès -un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à -les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir -croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut -appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut -point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui -ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles, -il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de -mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que -amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en -alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes -mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en -laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre. - - - - -NOUVELLE XXXVII. - - Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner. - - -Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin qu’il étoit fête, -se pourmenant autour de ses courtils[368], il vit venir un homme qui -portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain étoit jour de -poisson[369] (c’étoient possible les Rogations): il marchanda cette -carpe, et la paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et -l’attache à l’aiguillette de son sayon[370], et la couvre de sa robe. -En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient pour -dire la messe. Quand ce fut à l’offerte[371], ledit curé se tourne -devers le peuple avec sa plataine[372], pour recevoir les offrandes. La -carpe, qui étoit toute vive, démenoit la queue fois à fois, et faisoit -lever l’amict de M. le curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais -si faisoient bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient -les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient mille -contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là à les attendre, -mais n’y avoit celle qui osât venir la première; car elles pensoient -de cette carpe que ce fût la très-douce chose que Dieu fit croître. Le -curé et son assistant avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui -aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit qu’elles rioient -ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, il connut bien qu’il y -avoit quelque chose: tant qu’à la fin il se vint aviser de cette -carpe qui remuoit ainsi la queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes, -j’étois bien ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non, -ce n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au matin -achetée pour demain à dîner[373].» Et en disant cela, il recoursa[374] -sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur montrer cette carpe; -autrement, elles ne fussent jamais venues à l’offrande. Il se soucioit -du lendemain, le bonhomme de curé, nonobstant le mot de l’Évangile: -_Nolite solliciti esse de crastino_; lequel pourtant il interprétoit -gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: «Comment, -monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain, -et toutefois vous achetez une carpe pour votre provision.—C’est, -dit-il, pour accomplir le précepte de l’Évangile; car quand je suis -bien pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns veulent dire -que ce fut un moine[375], qui avoit caché un paté en sa manche, étant -à dîner à certain banquet; mais tout revient à un. On dit encore tout -plein d’autres choses de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise -grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit. - - - - -NOUVELLE XXXVIII. - - Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou. - - -Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le curé de Brou -monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: laquelle étoit auprès -d’un pilier, comme elles sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint -à lui le clerc[376] du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires -de quérimoines[377], selon la coutume, qui est de les publier les -dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans un trou qui -étoit au pilier tout exprès pour semblables cas; c’est-à-dire, pour y -mettre tous les brevets qu’on lui apportoit durant le prône. Quand ce -fut à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le -doigt dedans le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource qu’en -les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque point difficile -de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il y fait tout ce qu’il -peut: il n’en sut jamais venir à bout; car au lieu de les tirer, il les -poussoit. Quand il eut bien ahanné[378], et qu’il vit qu’il n’y avoit -ordre: « Mes paroissiens, dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans, -que je ne saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en ce -trou-là.» - -Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c’étoit un -curé[379] de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; car ès -villages n’y a pas communément de chaires pour faire le prône. Mais je -m’en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c’est prétend que je lui ai -fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en -avertissant, je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, il doit -penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules[380]; car -ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout à un pour avoir plus tôt -fait: d’autant que tous ceux du nom ont été excellents et vaillants. -Aussi il n’y avoit point d’inconvénient de nommer par antonomasie[381] -_Curés de Brou_, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et -capellans[382], qui feront des actes si vertueux comme il a fait. - - - - -NOUVELLE XXXIX. - - De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus - l’arçon de la selle. - - -En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune homme qu’on -appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit homme de bon lieu et d’assez -bonnes lettres; mais il étoit mal aisé[383] de sa personne; car il -avoit une bosse sur le dos, et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient -mal porter son bois[384], et qui l’avoient si bien gardé de croître, -qu’il n’étoit pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez, -j’entends de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de Montpellier -à Toulouse, accompagné de quelques siens amis de Montpellier même, ils -se trouvèrent à Saint-Tubery[385], à l’une de leurs dînées, et pource -que c’étoit en été, et que les jours étoient longs, ses compagnons -après dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient la -chaleur à s’abaisser[386] et même quelques-uns d’entre eux se vouloient -mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva pas bon, et fit brider une -mule qu’il avoit, tout en colère (n’entendez pas que la mule fût en -colère; c’étoit lui), et monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre -saoul, je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut. -Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant point laisser, -se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit déjà bien loin. Or, -il portoit un de ces grands feutres d’Espagne pour se défendre du -soleil, qui le couvroit quasi lui et toute sa mule; sauf toutefois à -en rabattre ce qui sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un -paysan en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent: «Mon -ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici devant, qui s’en va droit à -Narbonne?» Le paysan leur répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu -d’homme; mais j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau -de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes gens se -prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit leur homme qui piquait -d’une telle colère, qu’ils ne le purent oncques atteindre, qu’ils ne -fussent à Narbonne. Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas -grise, et qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit -de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester avec ceux, -ce ne seroit jamais fait. - - - - -NOUVELLE XL. - - Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit, - et des raisons alléguées d’une part et d’autre. - - -En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en théologie, appelé -notre maître d’Argentré, qui tenoit la prébende doctorale[387], homme -de grand savoir et de bonne vie, et n’étoit point si docteur, qu’il -n’entendît bien la civilité et l’entregent, qui le faisoit être -bienvenu en toutes compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée -des principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui étant du -nombre, il y eut, d’aventure, des danses après souper, lesquelles il -regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler -avec une dame de bien bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé[388], -femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre -les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et entre -autres à baller: là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en -devisant de propos et autres, ils commencèrent à parler des danses. -Sur quoi le docteur dit que, de tous les actes de récréation, il -n’y en avoit point un qui sentît moins son homme[389] que la danse. -La Ballive lui va dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il -y eût chose qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la -mesure ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un lourdaud: -lesquels sont témoignage que la personne est adroite et mesurée en ses -faits et desseins. «Il y en a même, disoit-elle, de jeunes gens qui -sont si pesants, qu’on auroit plus tôt apprins à un bœuf à aller à la -haquenée[390] qu’à eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit -ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à ceux -qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire la vérité, -que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; car il n’y a -gens, tant mélancoliques soient-ils, qui ne se réjouissent à voir si -bien manier le corps, et si allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe, -laissa un peu reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins -toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, mais non pas -tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber quand il voudroit. Au bout -de quelque espace, qu’il lui sembla être bien à point, il va demander -à la dame Baillive: «Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur -une galerie, et que vous vissiez de loin en quelque grande place une -douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la main, et -qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, en avant et en -arrière, ne vous sembleroient-ils pas fous?—Oui bien, dit-elle, s’il -n’y avoit quelque mesure.—Je dis encore qu’il y eût mesure, dit-il, -pourvu qu’il n’y eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse, -dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et donc, dit le -docteur, un morceau de bois percé, et une feuille[391] étoupée de -parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que de vous -faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi -non? dit-elle. Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique? -Le son des instruments entre dedans l’esprit de la personne, et puis -l’esprit commande au corps, lequel n’est pour autre chose que pour -montrer par signes et mouvements la disposition de l’âme à joie ou à -tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance -que les hommes gais et contents. Davantage[392], en tous endroits faut -considérer les circonstances; comme vous-même prêchez tous les jours. -Un tabourineur qui flûteroit tout seul seroit estimé comme un prêcheur -qui se mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments -ou sans chansons seroient comme les gens en un lieu d’audience sans -sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses, il faudroit -nous ôter les pieds et les oreilles; et vous assure, dit-elle, que, -si j’étois morte, et j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. -Ceux qui jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage pour -courir après une petite pelote de cuir et de bourre, et y vont de -telle affection, que quelquefois il semble qu’ils se doivent tuer, -et si n’ont point d’instrument de musique, comme les danseurs, et ne -laissent pas d’y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter -les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous -voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les déshonnêtes; car -vous savez bien qu’il est impossible que ce monde dure sans plaisir; -mais c’est pour empêcher qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit -répliquer; mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire, -craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le mener danser. -Et Dieu sait si c’eût bien été son cas. - - - - -NOUVELLE XLI - - De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement. - - -Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place -d’archer[393] de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être -quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous -cousins du roi d’Écosse. - -L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de -services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser -une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle -fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle -ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées; -premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains, -de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme -un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu -rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent -deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces -beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle -en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois -ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant -qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre -homme qu’elle avoit apprins ces tordions[394] d’un autre maître que -de lui; de mode qu’il lui fongna[395] bien gros, en lui disant: «Ah! -vous culi[396]!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à -toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi! -ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort, -qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne -la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à -petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant -que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et -qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive: -dont Madame, sa maîtresse[397], s’aperçut, et lui demandoit souvent: -«Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce[398], -madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la -pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les -femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais -bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand -Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous; -vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et -appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se -trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci -vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous -fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il -mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit. -Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne -faites pas le fantastique[399]; êtes-vous bien si neuf de penser que -les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous -qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez. -Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une -souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui -faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié -par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle -avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la -garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne -fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la -fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle -recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant: -«Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier; -mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si -fâcheux. - - - - -NOUVELLE XLII. - - Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui. - - -Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir vu un -petit plus que son Caton[400]; car il avoit lu _De Syntaxi_[401], -et son _Fauste precor gelida_[402]. Et, pour cela, il s’en faisoit -croire, et parloit, d’une braveté grande, usant des mots qui -remplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur. -Et même, en confessant, il avoit des termes qui étonnoient les -pauvres gens. Un jour, il confessoit un pauvre homme manouvrier, -auquel il demandoit: «Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le -pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là appartenoit -aux grands seigneurs, et quasi se repentoit d’être venu à confesse à -ce prêtre; lequel il avoit ouï dire qu’il étoit si grand clerc, et -qu’il parloit si hautement, qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut -à ce mot _ambitieux_; car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire -autrefois, si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre, en -après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu point -glouton?—Nenni.—Es-tu point superbe?» Il lui disoit toujours nenni. -«Es-tu point iraconde[403]?—Encore moins.» Ce prêtre, voyant qu’il -lui répondoit toujours _nenni_, étoit tout admirabonde. «Es-tu point -concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit le prêtre.—Je suis, dit-il, -maçon; voici ma truelle.» Il y en eut un autre qui répondit de même à -son confesseur, mais il sembloit être un peu plus affaité[404]. C’étoit -un berger, auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous -bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni, disoit le berger.—C’est -mal fait, disoit le prêtre. Et les commandements de l’Église?—Nenni.» -Lors dit le prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que mes -brebis[405],» dit le berger. - -Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume[406]; mais il -ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un. C’étoit un, lequel, -après qu’il eut bien conté tout son affaire, le prêtre lui demanda: «Eh -bien! mon ami, qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond -qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir dérobé un -licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir dérobé un licol n’est -pas grand’chose, vous en pourrez aisément faire satisfaction.—Voire -mais, dit l’autre, il y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le -prêtre, c’est autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un -licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première fois que vous -reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai du licol.» - - - - -NOUVELLE XLIII. - - Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier - qui fouettoit ses chevaux. - - -Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou -mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de -ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont -la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques, -erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on -sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur -puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et -de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous -ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple -advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité -principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient -de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de -Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre -autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour, -que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne -moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car -il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit, -et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps -après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort -connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection -fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant -ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint, -qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les -bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant -sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les -gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point -d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché, -lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette -nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse -entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un -lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit -là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas, -lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la -venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y -avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur -nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il -dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme, -étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit: -«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux; -endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce -charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint -à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence -et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme -ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami, -je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une -coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et -m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier -en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car -toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne -m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt -passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut -guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et -commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri, -mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès -de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il -sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410]. -Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment: -lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de -langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_ -et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant -que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans -plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur; -lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit, -et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve -ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût -bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes -frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels -certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de -crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient; -mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut -plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi -guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été -guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit -qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera -tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de -par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois -cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car -dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain, -combien valent-ils? - - - - -NOUVELLE XLIV. - - De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au - conseiller-lai pour la rapporter. - - -Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où elle étoit allée -pour le solliciter: en quoi elle faisoit grande diligence, combien -qu’elle n’entendît guère bien ses affaires; mais elle se fioit que -Messieurs de parlement auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage -et à son bon droit. Un matin, de bonne heure avant le jour[415], plus -tôt que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir la -violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle étoit -question de certains excès faits à la personne de son feu mari. Elle va -au Palais, à l’entrée de Messieurs, et s’adressa au premier conseiller -qu’elle vit venir, et lui présenta sa requête pour la rapporter. -Le conseiller la print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses -plaintes pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller, -qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler de crimes, il dit -à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à moi à rapporter votre requête; il -faut que ce soit un conseiller-lai qui la rapporte.» La bonne femme, ne -sachant que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût être -un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’aventure, étoit -beau personnage et de belle taille. Elle vous commence à vous regarder -de près ces conseillers qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux -ou laids: en quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir -un qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au moins au gré -de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il portoit une longue barbe -et étoit tondu. La bonne femme pensa bien avoir trouvé son homme, et -lui dit: «Monsieur, on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller -bien laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux qui -sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus laid que vous; s’il -vous plaît, vous la rapporterez.» Le conseiller, qui entendit bien ce -qu’elle vouloit dire, trouva bonne la simplicité d’elle, et print sa -requête, et la rapportant, ne faillit pas à en faire le conte à ceux de -sa chambre, lesquels expédièrent la bonne femme. - - - - -NOUVELLE XLV. - - De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit - mangé le dos de sa première femme. - - -A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les -François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la -plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont -bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce -n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont -parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit -marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit -morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le -bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417] -le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce -mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte -pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses -sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas -d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement: -il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït -cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit; -car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de _dot_; -lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement -en Lyonnois, pour _douaire_; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût -mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui -va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement -qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui -demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma -mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait -mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où -elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir; -car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une -femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère -ne l’un ne l’autre pour elles. - - - - -NOUVELLE XLVI[420]. - - Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et - qui se fâchoit qu’on le sauvât. - - -Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit -sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout -chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il -étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que -tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son -nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus -souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu -de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises; -tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et -ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois -alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort -mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant -vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois -où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt -qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en -soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond -autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea! -j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué -cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel -homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques -nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au -mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant -toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur -le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le -menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au -premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en -lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit -autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les -gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même, -et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire, -et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le -prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous -êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut, -par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions), -un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit -bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres -lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de -l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit -lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? -c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard, -entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui -faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il -l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit -encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par -Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au -Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de -se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que -cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre -homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par -devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François; -lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma -vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour -votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en -ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie, -et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se -puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura -passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher -la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en -coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la -vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en -auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme, -que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses, -l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour -le respect de son honneur, et pour le service de la république. - - - - -NOUVELLE XLVII. - - Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset - lui échappa dedans la pinte. - - -En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de bien riche maison -et de bon cœur: mais il avoit un grandissime défaut naturel, qui étoit -de la langue; car il n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore -demeuroit-il une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire -entendre. Mais il troussoit bien gentiment la parole première qu’il -disoit, comme un _sang Dieu_, et une _mort Dieu_, quand il étoit en -sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne provient que d’une humeur -colérique, abondante extrêmement en l’homme, laquelle l’empêche de -modérer sa parole. (Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à -philosopher.) Dont son père, le voyant ainsi vicié[424], le recommanda, -dès sa petitesse[425], au vicaire de Saint-Didier, qui le faisoit -psalmodier à l’église, chanter des leçons de matines et de vigiles, -et des _Benedicamus_, pour lui façonner sa langue: là où pourtant il -ne proufita d’autre chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit -assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant -il retint toujours cette imperfection. Il fut marié à une damoiselle -de bonne maison, vertueuse et sage, qui le savoit bien gouverner. Un -jour qu’il étoit l’une des quatre bonnes fêtes[426], ainsi que tout -le monde étoit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait -les siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner -de quelque pâté de venaison que madamoiselle avoit fait. Mais quand -ce fut à bien faire[427], il se trouva qu’elle emportoit la clef: qui -lui fâcha fort; car il n’y avoit ordre d’empêcher les dévotions de la -damoiselle, et de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant -appétit, il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque chose pour -déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il lui failloit[428] de -l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons, -vinaigre, moutarde. Ils étoient tous deux bien empêchés en l’absence -des femmes, qui entendent cela, principalement ès maisons ménagères: -lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient pas pour -venir de l’église, que la grand’messe ne fût achevée. Mon gentilhomme -étant impatient de faire un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que -son valet ne faisoit pas bien à son appétit[429], le vous chasse de la -maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d’aide, -il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner, -lequel étoit prêt, que de bond, que de volée[430]; excepté que le mot -de l’Évangile étoit en pays: _Vinum non habent_[431]. Que fit-il? Il -n’avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de -Dieu[432], et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce -qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; mais il s’y -entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement il oublia à porter de -la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. -Toutefois il tâtonna tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il -en trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ[433]; mais il -ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui échappa dedans le -pot: le voila puni à toutes rigueurs; car le vaisseau étoit si étroit, -qu’il ne pouvoit mettre la main dedans, et peut-être encore que le -fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut -rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau; -car il ne vouloit pas laisser gâter[434] son vin; et demeura là tout un -temps. Mais, cependant, o tapet bien do pé[435], il grinçoit les dents, -il ronfloit, il pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit -Colin Brenot[436] et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si -bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l’église, qui -trouva les huis ouverts, entre autres celui de la cave, et la serrure -et les crampons par terre: elle se douta bien, incontinent, que M. de -Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le -soupirail de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print -à dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut?» -Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois[437], tantôt -en tous deux; et s’il étoit en peine, si étoit-elle aussi; car elle -n’osoit pas descendre en la cave, à cause qu’elle étoit en ses beaux -drapeaux[438]; et puis, n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit -jamais qu’il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit -point, elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa, -pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de Raschaut, -chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas envie, aima mieux pourtant -le faire que de demourer toujours là. Si se print à chanter le grand -_Maledicamus_[439] en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il, -le douzil[440] est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, elle -l’envoya dégager par sa chambrière. Mais pensez qu’en chaude cole[441] -monsieur de Raschaut lui donna des ados[442] pour son déjeuner, encore -qu’il ne fût pas jour de poisson, et qu’elle n’en pût mais[443]. - - - - -NOUVELLE XLVIII. - - Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à - son compère le chaussetier. - - -Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon -ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une -femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers -de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il -n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux -bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière[444], qu’il ne -se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes -couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il -lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût -échantillonné quelque lopin, et caché en la liette[445], ou au coffre -des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand -il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit[446], et se déroboit -l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs -soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus -que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui -la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais? -disoit la dame.—Agardez-mon[447], disoit la garce: j’ai les talons -un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois -tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses -vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre -tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit[448] cette petite -fautette[449]. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau, -d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit -aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit -retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut -point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même, -qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que -le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son -manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande -s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut -bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur -crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.» -L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du -manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il -print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère -vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et -n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le -tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le -voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je -l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore -dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content -de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit -bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute -vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire _grille_[450] féminin, et -non pas _gril_: qui fut ce qui découvrit le pâté[451]. - - - - -NOUVELLE XLIX. - - De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres - rencontres[452] dudit abbé. - - -Maître Jacques Colin[453], naguère mort abbé de Saint-Ambroise[454], -étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez fait connoître tandis -qu’il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos -que ce fût, et rencontroit singulièrement bien; tellement, que ces -parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne -du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui -tout plein de bons contes, lesquels seroient longs à réciter; mais, -parmi tous, j’en conterai un ou deux, qui sont de bonne grâce, qu’il -dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines, -lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui -faisoient bien souvenir du proverbe commun[455], qui dit: «_Qu’il se -faut garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et de tout -côtés d’un moine._» Vrai est qu’il se revanchoit[456] bien, et en -toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: dont la plus fâcheuse -pour les pauvres moines étoit qu’il les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne -prenoient point en gré toutefois; et s’en plaignirent à tant de gens, -et en tant de lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il -fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant savoir la -vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: «Saint-Ambroise, -vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les traitez -pas ainsi que porte leur règle, et que vous les faites mourir de -faim.»—Qu’en est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me -faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente la -personne du fondateur de leur règle, raison veut que je leur fasse -maintenir selon l’intention de lui, qui étoit qu’ils véquissent en -humilité, pauvreté, chasteté et obédience. J’ai avisé et consulté tous -les moyens qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus -expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens; -comme la gourmandise, de tous maux. Je crois que David entendoit d’eux -quand il disoit: «_Si non fuerint saturati, murmurabunt_[457].» Et -interprétoit ce mot au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis, -dit-il, _le Nouveau Testament_ a parlé d’eux tout apertement, là où il -est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: _Hoc genus dæmoniorum -non egicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dæmoniorum_, dit-il, -c’est-à-dire ce genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un -procès à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines susdits; -qui fut du temps que les arrêts se délivroient en latin. En l’arrêt -contre lui donné, y avoit selon le style: _Dicta curia debotavit et -debotat dictum Colinum de suâ demandâ_. Et ce Saint-Ambroise, ayant -reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant -le roi, et lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus -jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours en çà.—Et -comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre cour de parlement m’a -_débotté_.» Le roi, ayant entendu où il le prenoit, le trouva bien -bon, après avoir connu leur élégance de ce beau latin ferré à glace. -Mais depuis on a mis les arrêts en bon françois[458]. De quoi on dit, -par raillerie, que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin -qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de _débotter_ les gens; mais -_débouter_, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient -bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Étant à -table, un maître d’hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un -potage sus une saye[459] de velours qu’il portoit. Il trouva occasion -de mettre en propos un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé -_Fundulus_[460], homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie -de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. Auquel l’abbé -Saint-Ambroise dit: «Monsieur _Fundulus_, vous êtes tout maigre, -il semble que vous vous portez mal.—Je me porte, dit _Fundulus_, -toujours ainsi: je ne puis engraisser pour temps qui vienne.—Je vous -enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à -monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que trop.» Il y en -a de lui assez de tels; mais tout cela appartient aux apophthegmes. - - - - -NOUVELLE L. - - De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez. - - -Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu’on dit qui -ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins durs[461]; contre -lesquels le nez rebouche[462] et devient mousse[463]; mais cela ne -lui advenoit point mal, car il étoit homme trape[464], bien amassé, -et même qui savoit bien jouer des couteaux[465]; au moyen de quoi, se -connoissoit en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant -les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, disoit-elle, ne -nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l’aide de la beauté; et -pour ce, il nous la faut soigneusement entretenir et nous faire valoir -ce pendant que nous en avons la commodité; car quand notre beauté est -passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je -n’en vois point de laids, je les trouve tous beaux.» Suivant propos, -Saint-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie à Fontainebleau, -devisant avec quelques siens familiers, avisa en la cour basse un -homme qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie[466] -et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise ne se -trompoit point, car il l’avoit assez vu de fois et même fréquenté du -temps qu’il faisoit la rustrerie[467]. «Par Dieu! dit-il à ceux qui -étoient avec lui, c’est un tel, c’est mon homme, je le vais un peu -accoûtrer.» Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme, -toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il y alloit -à la réputation[468], laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement -déguiser, quand bien ils le voudroient. Cet homme, voyant la mine de -Saint-Ambroise, lui tint assez bonne[469] de son côté; car, encore -qu’il ne hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons. -Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: «Or çà, que -faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas sans cause.—Par ma foi! -dit l’autre, je n’y fais pas grand’chose pour cette heure; je regarde -qui a le plus beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi, -lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici donc, ce -dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, le roi François, -avec ce qu’il étoit royal de toute façon[470], avoit le nez beau et -long[471], autant que maître Jacques l’avoit court et retroussé. Par -ce, il entendit bien que ces lettres ne s’adressoient point à autre -qu’à lui-même; et lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire -le conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le corps -bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui demandois qu’il faisoit -ici; il m’a répondu qu’il regardoit qui avoit le plus beau nez.» On -dit que le même personnage (qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de -Lyon) en donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: «Or çà, -dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous n’êtes pas sans avoir -quelque bonne entreprise?—Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre -grâce, je ne fais rien, non plus qu’un prêtre.» - - - - -NOUVELLE LI. - - De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se - laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge. - - -N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur, -qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots, -pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme -son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel -étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi, -sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir -autre enfant[472] que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas -d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque -argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau -ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses -défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne -vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je -suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que -ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus -vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons, -qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit: -«Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois -pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me -dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu -ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne -veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles -vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père; -et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là: -«Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme; -à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout -incontinent voi le-ci[473] qui se ramène lui-même àtout son tabourin, -à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le -marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon -ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, -voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois, -deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de -faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce -bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit -que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir -ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le -jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à -Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand -tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit. -«Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut -autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent -devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même: -«Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun -sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais -il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout -son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai -attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison -ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille -sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par -son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément -répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part -et d’autre, connoissant la gaudisserie[474] intentée par Chichouan, -le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès -dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt -livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah! -monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant -vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite[475], que le -bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part -ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les -ans, le premier jour du mois de mai[476], tant qu’il vivra. Et puis, -après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée, -ou tombée en fortune[477] de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut -de même[478] la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du -commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge, -pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté _in l. Nescio_, ff -_Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem, -Felinum, et omnes tormentatores juris_[479]. - - - - -NOUVELLE LII. - - Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs. - - -Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père, -qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible: -mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la -maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à -son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et -pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis -cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer, -et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il -dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que -veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit: -«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.» -C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui -disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut, -car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui -emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit: -«Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il -disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié, -afin que mon père en ait sa part.» - - - - -NOUVELLE LIII. - - Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire - devant le roi. - - -Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération et d’une -exécution de même; lequel, entre autres siennes complexions, aimoit -ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne -faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus -à une fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques -lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements présent, -le roi commanda à un jeune homme de finances, qui étoit là (car il -n’étoit point autrement difficile), lequel, ouvrant son écritoire -pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le -calemard[483]. «Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi -est-elle bonne?—_Contra pestem_, sire, dit le clerc.—_Contra pestem!_ -dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda qu’on lui donnât cent écus. -Un jour, les Genevois[484] (desquels il est écrit _Vane Ligur_[485]), -voyant que le roi s’en alloit au-dessus de ses affaires et qu’il -rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper[486] sa bonne -grâce, lui envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue -s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis étoient si -prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche -voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu’à autre prince de la terre, -pour la grandeur de son nom et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les -Genevois se donnent-ils à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans -repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous les diables.» -Il faisoit un aussi bon présent comme il avoit reçu; et si ne donnoit -rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu’il n’est point de plus -bel acquêt que de don. - - - - -NOUVELLE LIV. - - De deux points pour faire taire une femme. - - -Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit -d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois votre mari, je vous -garderais bien de faire tout à votre tête.—Vous! disoit-elle, il vous -faudrait passer par là aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il, -assurez-vous que je sais deux points[487] pour avoir la raison d’une -femme.—Vites-vous? fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» Le jeune -homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un!» dit-il. Puis, tout -soudain, en fermant l’autre main: «Et voilà l’autre.» De quoi il fut -bien ri. Car la femme attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons -nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant _points_ de -_point_; mais l’autre entendoit _poings_ de _poing_. Eh! par mon âme! -je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir[488] la femme -quand elle l’a mis en sa tête. - - - - -NOUVELLE LV. - - La manière de devenir riche. - - -D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de contreporter[489] -des aiguillettes, ceintures et épingles, un homme étoit devenu -fort riche; de sorte qu’il achetoit les terres de ses voisins, et -ne se parloit que de lui autour du pays. De quoi s’ébahissant, un -gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin, lui va -dire: «Mais venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous fait -pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, dit-il, je le vous -dirai en deux mots: c’est que j’ai fait grand’diligence et petite -dépense.—Voilà deux bons mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait -encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le -col, qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si font-ils -mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne -falloit que tourner le dos à Dieu cinq ou six bons ans. - - - - -NOUVELLE LVI. - - D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien - à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit. - - -Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût -guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez -longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit -de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans, -flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse. -L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner, -comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du -bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des -avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient -de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils -usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles, -l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte -d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit -faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans -lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre -écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux, -et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit -venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne -savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames, -qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins, -de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet -avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre -autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que -fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien -acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il -avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il -ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en -vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de -la dame, _hap, hap_. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent -ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de -la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès -de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit -pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet -venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte _hap, hap_. Mais -on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque -chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une -fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement, -pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise -et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut -lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant -l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien, -se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que -Clairet faisoit encore _hap, hap_, il va répondre en un abbai de ces -clabaux[495] de village, _hop, hop, hop_. Quand Clairet entendit cette -voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand -chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en -va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux -qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il -trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser -aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons. - - - - -NOUVELLE LVII. - - Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit. - - -Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel -s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par -les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498], -accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé -entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de -cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de -cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il -étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière; -et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit -vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une -épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print -à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en -outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il -avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en -eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval -sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de -l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme, -qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles -inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant -les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que -ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il, -que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le -fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si -bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, -il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à -lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à -une lieue, encore n’en est-on pas assez loin. - - - - -NOUVELLE LVIII. - - Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses. - - -En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse, -sentit un larron qui lui coupoit des boutons d’or qu’il avoit aux -manches de sa robe; et, sans faire semblant de rien, tira sa dague et -print l’oreille du larron et la lui coupa toute nette; et en la lui -montrant: «Aga[504], dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu -là? Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui faisoit pas -mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme -ses boutons. - - - - -NOUVELLE LIX. - - De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui - faisoit la diète. - - -Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une -borde[505] sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la -ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient -souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une -qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: -«Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours -malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et -de faire seulement un petit[506] de collation au soir.—Et de quoi -collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, -comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de -vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire -avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une -poire de râteau[507] entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme -le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand -j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte -de Paris) avec un pain d’un hardi[508], je me trouve aussi bien de -cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec[509]! -se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand -le temps des cailles étoit passé, à belles peringues[510], à belles -palombes[511], à belles pellixes[512], pensez que la pauvre damoiselle -étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet: -«Recommande-moi bien à monsieur le maître[513], et lui dis que je le -prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile -de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux -guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé -sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel[514] -il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et -puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à -celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une -alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il -n’y eût pas entré la pointe d’un jonc. - - - - -NOUVELLE LX. - - Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés[515]. - - -Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l’heure -du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres qui avoient -déjà bien commencé; et mon moine, pour les atteindre, se mettre à -bauffrer d’un tel appétit, comme s’il n’eût vu de trois jours pain. -Le galant s’étoit mis en pourpoint[516] pour mieux s’en acquitter: -ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoit force -choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à -remplir sa poche[517]. Mais, afin de ne perdre guère de temps, -il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien qu’il -avoit apprins ce langage de plus longue main; car il y étoit fort -habile. Les demandes et les réponses étoient. Un lui demande: «Quel -habit portez-vous?—Froc.—Combien êtes-vous de moines?—Trop.—Quel -pain mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle chair -mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous de novices?—Neuf.—Que vous semble -de ce vin?—Bon.—Vous n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que mangez-vous -les vendredis?—Œufs.—Combien en avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce -pendant, il ne perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux -demandes laconiquement. S’il disoit ses matines aussi courtes, c’étoit -un bon pilier d’église. - - - - -NOUVELLE LXI. - - De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine. - - -Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une -petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là -repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité, -car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit -bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la -profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519], -et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à -Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et -remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur, -vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en -suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la -médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque -chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi -ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que -je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien -vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le -voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter -en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal -votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui -que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs. -Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai, -et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions -bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet -apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes -villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner, -et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme -ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays -égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra -être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant -toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins. -Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et -lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous -qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous -pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y -étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en -la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, -et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi -à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer -ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai -toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a -long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs; -je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage, -en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner: -vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire -commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un -scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il -lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser, -à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien -dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant -dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois -l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme -étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré -à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et -commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison, -et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient -déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût -courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur -passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit -que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit -guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en -moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là, -il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme, -et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce -médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère, -s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit -d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux -jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire. -Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire -alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et -lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et -puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement -son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le -médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit -la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec -les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—_O -par ma fé, segni ben disez vertat[524]!_—Elle a une grande douleur au -côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon -que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait -une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit -incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant, -que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier -homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire -n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en -disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit -incontinent: _il_ ou _elle_. Au moyen de quoi, il disoit (après -avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—_O, -certes, be es un homme_[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien -vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner -devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui -parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau -teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le -recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en -quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin -écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il -fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se -trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère -qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon -être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils -n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, -comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des -_moucadous_ et des _camises_[529]. Il étoit traité comme un petit coq -au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna -force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de -quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant -semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui -mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne -failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où -depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut -si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends -qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la -Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car -l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances, -il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes -une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de -fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que -d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel, -quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour -diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en -la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour -urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la -blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «_Dio -te la daga buona._» Et s’il s’en trouvoit bien: «_In buona hora._» S’il -s’en trouvoit mal: «_Suo danno_[534].» Ainsi va le monde. - - - - -NOUVELLE LXII. - - De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa - femme[535]. - - -Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage, -avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui -demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant, -qu’il accorda ses flûtes[536] avec cette jeune femme: et s’entendoit -tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger -ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre -à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet), -lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière, -dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la -place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de -son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin -faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment -par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si -secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût -une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant -qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant -et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle -lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire -Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux. -Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien -crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut -pas sans lui donner dronos et chaperon de même[537]. De là à quelques -jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire -Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre -le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce -tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, -disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à -vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous -bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien -chanté matines[538].» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un -mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à -la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que -vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse; -car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites -connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un -matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente -de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et -faut entendre qu’elle savoit bien battre[539], et de bonne mesure: car -elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand -le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant -à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à -entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une -opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par -belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure -accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la -crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa -femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma -place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la -forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit -battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa -grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher -auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource -qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers[540], il -étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, -de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença -à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez -que c’étoit par un D[541]), messire Jean, qui vous a ici fait venir? -Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que -j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre -se vouloit défaire[542], mais le maréchal le vous tenoit à deux bons -bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta -incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre -fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, -et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la -recrue[543] du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier -au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise; -pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il -bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins[544] enfermés au -coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les -couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main[545]. - - - - -NOUVELLE LXIII. - - De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre - Jean Trubert et son fils. - - -Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit -guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins, -pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été, -à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en -souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit -châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il -avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses -factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une -jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit -été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il -se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette -jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou -six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du -prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son -procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit, -entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549] -un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et -là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice; -auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques -du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le -père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il -falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et -après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau -qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout -pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le -greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean -Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit -le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous -les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le -petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit -cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier, -disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu; -et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez -la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.» -Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean -Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et -étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt -vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit -présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal -par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais -il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre -côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le -petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne -sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir, -et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu! -dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute -la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit -dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles. - - - - -NOUVELLE LXIV. - - Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de - nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le - visitoit[551]. - - -Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans; -lequel, étant, à un jour de fête, entré en un couvent de religieuses, -en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles, et dont n’y avoit -celle[552] pour laquelle il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les -mit si bien en sa fantaisie[553], qu’il y pensoit à toutes heures. Un -jour, comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance, -ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon: -habille-toi en fille, et t’en va rendre à l’abbesse; elle te recevra -aisément: tu n’es point connu en ce pays ici.» (Car il étoit garçon -de métier, et alloit et venoit par pays.) Il crut assez facilement ce -conseil, se pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât bien -quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa -de se nommer Toinette. Donc, de par Dieu, s’en va au couvent de ces -religieuses, où elle trouva façon de se faire voir à l’abbesse, qui -étoit fort vieille, et, de bonne aventure, n’avoit point de chambrière. -Toinette parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant -qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle -lui nomma. Et, en effet, parla si humblement, que l’abbesse la trouva -à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que -pour quelques jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle -vouloit être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette fit -bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: à laquelle elle sut -fort bien complaire, et quant et quant[554] se faire aimer à toutes les -religieuses, et même, en moins de rien, elle se print à ouvrer[555] -de l’aiguille (car peut-être qu’elle en savoit déjà quelque chose), -dont l’abbesse fut si contente, qu’elle la voulut incontinent faire -nonne de là-dedans. Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle -demandoit, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyoit -les plus belles, et, de privauté en privauté, elle fut mise à coucher -avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit, que, par honnêtes -et aimables jeux, elle fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le -ventre cornu, lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir -de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis de sa -compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et l’autre; laquelle chose, -en la bonne heure, il (dis-je _elle_) continua assez longuement, et -non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des -autres, desquelles elle s’accointa. Et quand une chose est venue à -la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la -cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre ces nonnes -(y en ayant quelques-unes de belles, et les autres laides, auxquelles -Toinette ne faisoit pas si grande familiarité qu’aux autres), avec -maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais -quoi; et y firent tel guet, qu’elles les connurent assez certainement; -et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie, -non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Toinette; car elle -l’avoit mise là-dedans, et puis elle l’aimoit fort, et ne l’eût pas -bonnement cru: mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle -ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient -pas si bonnes qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une -d’entre elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit les -religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit et que c’étoit, -elles répondoient que, s’elle les vouloit faire dépouiller, elle le -connoîtroit. L’abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir -la vérité au premier jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les -religieuses en chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux -aimées de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter toutes -nues, attache sa cheville par le bout avec un filet[556] qu’elle tira -par derrière; et accoutre si bien son petit cas, qu’elle sembloit -avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien -près: se pensant que l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son -nez, ne le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent toutes. -L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les -avoit assemblées; et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller -toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les -visitant les unes après les autres, il vint[557] au rang de sœur -Toinette; laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, -refaites[558], rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville, -qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit les -yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un -coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et -les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si -surprise, qu’elle s’écria: «_Jésus! Maria!_ Ah! sans faute, dit-elle, -et est-ce vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous m’avez -abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, qu’il fallut y remédier -par patience; car elle n’eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur -Toinette eut congé de s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des -filles religieuses. - - - - -NOUVELLE LXV. - - Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont[559] à belles - injures. - - -Un martinet[560] s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et -s’adressa à une harengère pour marchander de la moulue[561]; mais -de ce qu’elle lui fit deux liards, il n’en offrit qu’un: dont cette -harengère se fâcha, et l’appela injure[562], en lui disant: «Va, va, -Joannes[563], porte ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi -outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. «Et va, -marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, toi et -lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en aller tout droit à son régent, -qui étoit bon fripon[564], et lui dit: «_Per diem, domine_[565], il y -a la plus fausse[566] vieille sur le Petit-Pont: je voulois acheter de -la moulue, elle m’a appelé _Joannes_.—Et qui est-elle? dit le régent. -La me montreras-tu bien?—_Ita, domine_, dit l’écolier. Et encore -m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit bien.—Laisse -faire, dit le régent. _Per dies[567]!_ elle en aura.» Ce régent se -pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu’il ne falloit pas -être dépourvu; et que la meilleure provision qu’il pouvoit faire, -c’étoit de belles et gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant, -qu’il la mettroit _ad metam non loqui_[568]. Et, en peu de temps, -il donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put aviser, -y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en -chopinant, qu’il leur sembla qu’il en avoit assez. Ce régent en fit -deux rôlets[569], et en étudia un par cœur: l’autre, il le mit en sa -manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand -il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir -conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette harengère; et -print encore quelques autres galochers[570] avec lui; lesquels, _in -primis et ante omnia_, il mena boire à la Mule[571]; et quand ils -eurent bien chopiné, ils s’en vont. Ils ne furent pas si tôt sur le -Petit-Pont, que la harengère ne reconnût bien ce martinet; et quand -elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. -«Ah! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école est -effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient heurter le -baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: «Hé! que faut-il à cette -vieille damnée?—Oh! le _clerice_, dit la vieille, es-tu venu assez tôt -pour te prendre à moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit -le régent. Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en veux.» -En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à -beaux coups de langue. La harengère, se voyant défiée: «Merci Dieu! -dit-elle, tu en veux donc avoir, magister crotté? Allons, allons par -ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est -à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, ruffien.—Allez, -vilaine.—Va, maraud.» Incontinent qu’ils furent en train, je m’en vins, -car j’avois affaire ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent -quelque chose, que les deux personnages combattirent vaillamment, -et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et fortes injures -d’arrache-pied; mais il advint au régent d’en dire une deux fois, car -on dit qu’il l’appela _vilaine_ pour la seconde fois. Mais la harengère -lui en fit bien souvenir. «Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit, -fils de putain que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas -bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud infect!» Il -faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se -battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne savoient qui -devoit avoir du meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de -son premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne savoit -pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se troubla un petit, -voyant que la harengère ne faisoit que se mettre en train; et se va -mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étoient injures collégiales, et -le vouloit dépêcher tout d’une traite, pour penser étonner la vieille, -en lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable, -infande[572], abominable.» Mais la harengère le va interrompre, disant: -«Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je -te répondrai bien, grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes -un rôlet! Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et -la déesse[573], comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères -se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, qu’il n’eut -rien meilleur que se sauver de vitesse; car il eût été accablé, le -pauvre homme. Et, pour certain, il a été trouvé que, quand il eût eu -un Calepin[574], un vocabulaire, un dictionnaire, un promptuaire, -un trésor d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse. -Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise[575] au collége de -Montaigu[576], courant tout d’une halenée, sans regarder derrière soi. - - - - -NOUVELLE LXVI. - - De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et - comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte. - - -Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se -tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien -jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours -quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant -plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne -faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins -dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont -nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour -lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit, -voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point; -tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il -la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir, -fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579], -et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire: -«Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant -le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais. -Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit -essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi -bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit -qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté. -La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le -derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point -de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus -grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit -le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir -d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte -qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les -gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu. -Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune -dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il -possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon -moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me -veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis -de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire -tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris -qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses -efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine, -sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte -quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque -autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon -de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire -couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que -la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui -disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582]; -mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se -déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la -porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable: -«Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous -faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez -le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez -le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le -fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours -rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela, -quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et -avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit -que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa -dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer; -et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il -fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha, -formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un -petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve, -qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière -pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais, -sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame, -et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est -fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut -savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon -ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous -du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha, -formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La -dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid -cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]! -dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous -chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant -et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se -porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses -à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière -regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit -boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure -vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa -chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est -ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est -net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit, -dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi -non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.» -Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise -blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée, -et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus -sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien -quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en -vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le -lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588]. -Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont -il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil -de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se -trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée, -la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le -mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un -pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que -c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit -que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames, -le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva -en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y -étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en -rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit -auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation, -par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et -de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel -moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien -avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût -à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce -qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce -qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve -à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit -prémédité dès le paravant: - - Que diriez-vous d’un vert vêtu, - Qui a baisé sa dame au cul, - En lui faisant hommage? - -Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître -que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort -égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre -promptement à la dame: - - Que diriez-vous d’un fol tout nu, - Qui a dansé sur votre cul, - Disant: _Ha! ha! formage!_ - -Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car, -quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur -et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute -l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un -bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est -notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles -et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées, -à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux -amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme, -auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en -se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et -délibérément songé contre lui. - - - - -NOUVELLE LXVII. - - De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie. - - -Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient à la longue -boule, hors les murailles de la ville: l’un desquels, en faisant son -coup, faillit à bouler droit, et envoya sa boule dedans un jardin. -Il trouva façon de sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher. -Quand il fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit -des choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: «Eh! que, -diable, venez-vous faire ici? Vous me venez dérober mes melons?» Mais -l’écolier ne s’en soucioit pas, cherchant toujours sa boule, en lui -disant seulement: «Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui -dire mille maux[592]. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures, -pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le premier langage -dont il s’avisa, en lui disant: _Cum animadverterem quam plurimos -homines_[593], en lui faisant signes de menaces, pour la faire -encore mieux batailler. Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son -avignonnois[594]: «Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus -les murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes de -Caton: _Parentes ama_[595]. «Allez de par le diable, disoit la vieille -à l’écolier; que le lansi[596] vous éclate!» Et l’écolier: _Cognatos -cole_[597]. «Oui, oui, à l’école, de par le diable!» Et l’écolier: -_Cum bonis ambula_[598]. «Je n’ai que faire de ta boule, disoit-elle. -Que maugré n’aie bieu de toi[599]! tu parles italien; je t’entends -bien.—Et voire, voire, dit l’écolier: _Foro te para_[600].» Mais s’il -l’eût voulu entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son -_Quos decet_[601]. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint -achever sa partie. - - - - -NOUVELLE LXVIII. - - D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin[602], et du concile de Latran. - - -En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé _De alta domo_[603]; -lequel avoit un cerveau fait comme de cire[604]; et donnoit, en son -siége, des appointements[605] tout cornus; hors son siége, faisoit -des discours de même. Advint, un jour, qu’il entra en dispute d’un -passage de la Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire -bateler[606] monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon si -de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde, y en avoit deux -de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit qu’il n’y avoit point de -souris, et qu’elles s’engendrent de pourriture, ainsi que depuis a -bien confermé maître Jean Buteo[607], de l’ordre Saint-Antoine en -Dauphiné, en son traité _De Arca Noe_. L’autre disoit, qu’il n’y -avoit qu’un lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en -l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. L’un disoit -de l’un, l’autre de l’autre[608]. Mais, à la fin, monsieur le juge, -qui vouloit toujours avoir du bon, se fâchoit que ce bon marchand tînt -ainsi fort contre lui, auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous -parlez: où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit -en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez belle. C’est un -griffon griffant[609]; il demeure à Nismes; je le connois bien. Il -n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de fait, y avoit un greffier à -Nismes, qui s’appeloit Genèse; et le pauvre juge pensoit que ce fût -celui dont l’autre entendoit. Il faut dire qu’il savoit toute la Bible -par cœur, fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit[610] -quasi à celui que l’on dit, qui[611], devant le roi François, ainsi -qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement fait à Rome, -voulant aussi en dire sa râtelée[612], dit au roi: «Sire, je l’ai bien -vu, Pasquin; c’est un des plus galants hommes du monde.» Adonc le roi, -qui s’aperçut bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez -vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement à Rome, -qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une cape à l’espagnole, bandée de -velours, et une chaîne au col, d’un[613] quatre-vingts ou cent écus; -et avoit deux varlets après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui -rencontroit le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez, -allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez envie de -m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme, qui étoit produit pour -témoin en une matière bénéficiale, où il étoit question d’une certaine -décision du concile de Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez -çà, mon ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur, vous -parlez du concile de Latran[614]; je l’ai assez vu de fois: il avoit un -grand chapeau rouge, et étoit toujours ceint, et portoit voulentiers -une grande gibecière de velours cramoisi. Et si ai bien encore connu sa -femme, madame la Pragmatique[615].» Voilà ce qu’il en sembloit au bon -homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il n’est pas damné qui -ne le croit. - - - - -NOUVELLE LXIX. - - Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village. - - -Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme[616], ils vivoient -aussi sus la bonne femme; car il en passa une bande par un village, -là où ils ne faisoient pas mieux que ceux du proverbe, qui dit: _Un -avocat en une ligne_; _un noyer en une vigne_; _un pourceau en un blé_; -_une taupe en un pré_; _un sergent en un bourg_; _c’est pour achever de -gâter tout_. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient tout. -Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais combien, chez une -bonne femme; lesquels lui mettoient tout par écuelles: et comme ils -mangeoient ses poules, qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère -pitrasse[617], disant la patenôtre du singe[618]. Mais ces gendarmes -faisoient les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne femme de -Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous regret en vos poules? Sus, -sus, faites bonne chère, dites après moi: _Au diable soit chicheté!_ -Direz-vous?» La bonne femme, toute maudolente[619], lui dit: «Au diable -soit le déchiqueté[620]!» Elle avoit bien raison, car - - Depuis que décrets eurent ales[621] - Et gens d’armes portèrent malles, - Moines allèrent à cheval: - Toutes choses allèrent mal[622]. - - - - -NOUVELLE LXX. - - De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort. - - -Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un -homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand -on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues, -tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de -prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on _maître Berthaud_. -C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier -de ce nom de _maître_, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli -à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant, -_maître Berthaud_, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624]. -Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres -de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant -de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui -est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science -de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y -ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or, -est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien -qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir -prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire -accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit -le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à -entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en -l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est -mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une -charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: _Libera me, -Domine_, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au -meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux -qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient -les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il -n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même -lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il -sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le -piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de -lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par -Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te -tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort, -et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que -quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon -homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour -vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître -Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas _maître_. - -Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit -un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire. -Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le -heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il -lui dit _gare_[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain -va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par -Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que -tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre -philosophe[629]. - - - - -NOUVELLE LXXI. - - Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630]. - - -Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont -les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui -n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez -votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois -vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler -toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou -déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent -mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; -ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres, -qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et -même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir -pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces -jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère: -entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays -comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il -fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché -de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin; -vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ; -vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin -de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se -hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin, -brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],» -ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes -et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez -piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous -dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au -langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand -plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636] -et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que -vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin -de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de -Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?» -dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens? -Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, -prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A -donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira: -«Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui -aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol -est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de -votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A -la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux -vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne -main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous, -à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin, -étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est, -d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose, -vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce -chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec -la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon. -Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais -combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends -bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole? -I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en -donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.» -Voilà votre marché: prenez ou laissez. - - - - -NOUVELLE LXXII. - - Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la - main du roi. - - -Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins, -lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit -savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis, -la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire -encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute -de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant -son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs -de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais -si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps, -que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de -la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant -qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent -qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna -au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur -dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le -visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui -mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé! -o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin -que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et -qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver -sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien -encore un? - - - - -NOUVELLE LXXIII. - - D’un autre Poitevin, et de son fils Micha. - - -C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens -fils à Poitiers pour étudier en grimauderie[646], lesquels se mirent -avec d’autres patrias[647] caméristes près du _Bœuf couronné_: l’aîné -avoit nom Michel, et l’autre Guillaume. Leur père les ayant logés, -retint l’endroit où ils demeuroient et les laisse là, où ils furent -assez longtemps sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir -des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à Poitiers; -par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des -jambons et des souliers bien bobelinés[648]. Advint que tous deux -tombèrent malades, dont le petit mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore -guéri, n’avoit la commodité d’écrire à son père la mort de son frère. -Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un de -ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. De quoi étant -bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle -portoit en suscription: _A mon fils Micha, demeurant au Roay do beu, -ou iqui près_[649]. Et au dedans de cette lettre y avoit entre autres -bons propos: «Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton -frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. Au par su, i te -veu ben adverti quo disant que noustre avesque est à Dissay[650]. Va -t’y-en per prendre couronne, et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y -faille point torné à deu foay.» Maître _Micha_ fut si aise d’avoir reçu -cette lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, et se -lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu’il avoit -apprise à _Poyté_[651], laquelle je ne dirai ici à cause de brièveté; -mais, entre autres, y avoit: «Mon père, i vous averti quo n’est pas -moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i -estai pu malade que li; car la pea me tomboit comme à in gorret[652].» -N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu? Vraiment! -qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer[653]. - - - - -NOUVELLE LXXIV. - - Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner. - - -Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval -quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort -légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine -et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas -dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon -de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme -en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir -de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656] -de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin, -selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de -baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin, -lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler -galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous, -dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort -bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et -n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes -venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il -vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez -mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui -montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le -gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit -découvert ses perdreaux. - - - - -NOUVELLE LXXV. - - Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de - Beaulieu. - - -En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit messire Jean -Melaine[659], lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la -vie de neuf ou dix personnes pour le moins à un repas. Et lui fut sa -jeunesse assez heureuse; car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq -ans, il trouva toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir; -principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire -Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler[660]. De sorte -qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine à dîner et à souper, -par ordre, chez les uns, et puis chez les autres. Mais depuis que le -temps commença à s’empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et -laissèrent jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec -comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit -trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n’étoient pas -pour lui donner le pain qu’il mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit -encore bon pour lui, il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit -assez souvent; et une fois entre autres, il entreprint de le faire -mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit un -anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels -messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit à son pitancier[661]: -«Savez-vous que c’est? qu’on donne à déjeuner à messire Jean, et qu’on -le fasse tant manger, qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus, -il dit lui-même au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous aurez -chanté messe, allez-vous-en à la dépense[662] demander à déjeuner, -et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai dit qu’on vous traitât à -votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» dit le prêtre. Il dépêcha sa -messe, laquelle il dit en chasseur[663], ayant le cœur à la mangerie. -Il s’en va à la dépense, là où il lui fut atteint[664] d’entrée une -grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de -lévriers[665], et une bonne quarte[666] de vin mesure de ce pays-là. Il -eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit sonné dix heures[667]; -car il ne faisoit qu’étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore -autant, qu’il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit -de l’homme, et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait -apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles il eut -incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout -ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux; car il fut tiré, -comme le fit le roi devant Arras[668] jusqu’à la dernière pièce[669]; -tant, qu’il fut force d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé, -cependant, se pourmenoit par les jardins en attendant que messire Jean -eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s’en aller. L’abbé, -qui le vit en s’en allant, lui demanda: «Eh! puis, messire Jean, -avez-vous déjeuné?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre: -j’ai mangé un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre -avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu’il ne -demeurât guère? - -Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une -saugrenée de pois[670], pleine une grande jatte, avec de la soupe -assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta, -connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de -ces osselets ronds de moulue[671] qu’on appelle _patenôtres_, avec -force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous -dépêcha en forme commune[672] et mangea patenôtres et tout. Et crois -bien qu’il eût mangé l’_Ave Maria_ et le _Credo_[673], s’il y eût été. -Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils -passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien! -messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et -vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien -vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire -d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de -Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été -boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout; -s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce -n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien -que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût -mangé brigandines[674], morions[675], hacquebutes[676], et toutes les -caques[677] de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que -sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle -de Cambles[678], roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute -mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres. - - - - -NOUVELLE LXXVI. - - De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père. - - -A Paris la grand’ville[679], y avoit un personnage de nom et de -qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur -Doingé[680]; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas -voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que -c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont -coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà -grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le -moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à -écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme -une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance -d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé, -lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu -faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous -que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme -de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va -tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon -escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire -à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte[681], s’en -va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il -trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis, -il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses -familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit -que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les -syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres -les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme -se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son -nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il -en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père -que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en -trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise, -qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans -qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien -épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans -vert[682]: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père, -qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, -tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour -l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce -que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner -mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en -suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as -donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je -l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui -soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé[683], et Angin d’oie.—Vraiment, -dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce -pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous -êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.» -Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas _engin_ par _a_.» -Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme -celle-là pour le changement d’une seule lettre! - - - - -NOUVELLE LXXVII. - - De Janin, nouvellement marié. - - -Janin s’étoit marié la sienne fois[684], et avoit pris une femme qui -jouoit des mannequins[685], laquelle ne s’en cachoit point pour lui, -ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour, -un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les -réponses en forme d’une assez plaisante farce[686]. «Or çà, Janin, -vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela est bon, disoit -l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise tête.—Cela est mauvais.—Pas -trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—C’est une des belles de notre -paroisse.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il y a un -monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela est mauvais.—Pas trop -mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie toujours de çà, -de là.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me -baille de l’argent, de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis à la pluie et au -vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—J’y -suis tout accoutumé.» Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est -à l’usage d’étrivières[687]. - - - - -NOUVELLE LXXVIII. - - Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit - à sa première lecture. - - -Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa -vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas -grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit -fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se -mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant. -Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la -Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les -jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des -maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps -qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces -choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout -ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien -apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla -bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi -bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se -présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit -une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en -étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego -bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en -veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous -n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les -choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le -cas que les écoliers fussent des choux. - - - - -NOUVELLE LXXIX. - - Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme. - - -Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier, -nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il -gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y -accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier; -car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur -la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux -mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en -étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par -devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux -couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il -entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne, -il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le -venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit -toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il -la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce -vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire -de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette, -tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle -se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien, -est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai -est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne -se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais -croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une -autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette, -tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends -bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma -mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en -retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment, -qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il -alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant, -dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694]; -ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous -coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en -aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en -la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui -aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer, -je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât. -Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa -femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le -pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi -n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui -eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque -payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en -bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de -trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et -l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne -songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout -endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que -s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit, -et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit -d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se -réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche. -Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et -le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit -la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit -point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin; -mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans -l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et -non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en -sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan, -les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin. -Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700], -les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit -ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour -qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce -qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés -plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute -la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux -de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est -autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte -par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il -se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et -quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il: -avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de -vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y -en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur -sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il -ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin; -et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa -personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en -son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le -vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on -le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut -à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon -qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que -de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas -bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il -vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament -qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui -mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la -bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des -Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il -n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore -après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie. -C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible. -Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne, -lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement -qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté -autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et -comment il en va. - - - - -NOUVELLE LXXX. - - D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en - la baisant. - - -En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement -venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre -les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une -damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. -Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise[702], et fut question de -s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune -veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où -il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche. -Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore -de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent -fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La -damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie[703]; -et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce -qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put -taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où -elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être -lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous -souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à -Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, -entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle -n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage, -elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit -grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et -autres d’en rechercher[704] le gentilhomme, il ne fut point trouvé de -meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en -avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent -un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens[705] qu’elle -avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque -à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la -ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent -de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du -meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats, -lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier -le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit -confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais -lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il -ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à -faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où -y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui -étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et -autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit -que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il -répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la -connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que -femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir -il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un -déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous -lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit? -dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce -n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé, -alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche; -quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le -bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je -ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du -pays, il est un peu de meilleure grâce: _Et per che badava, la bestia?_ -C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il -dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la -charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se -laisseroit baiser. - - - - -NOUVELLE LXXXI. - - Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé. - - -Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté -que celui des coupeurs de bourses; car ces gens de bien ont affaire -à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à -prêtres, que je devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de -personnes, fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en a-t-il -qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la prohibition -francisquine[706]; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres -coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, avec ce qu’ils ont -affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu’ils vous -dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, -ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai -à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en quantes -manières. Je vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours, -lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois -qu’ils n’en fassent bien d’aussi bons, voire de meilleurs, quand il y -affiert[707]. Je dis donc qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de -ces bons marchands dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des -plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, puisqu’il se -laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche -va si souvent à la fontaine, qu’à la fin elle se rompt le col. Tant y -a, qu’étant en la prison, il encusa[708] ses compagnons, sous ombre -qu’on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles -pratiques du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un jour les -coupeurs de pendants[709], lesquels étoient bien dix ou douze de bande, -se trouvèrent en la ville susdite à la Peyre[710], à un jour de marché, -où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en -beau paiement, pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers il -mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous pouvez bien penser -qu’il ne la portoit pas sur sa tête). De quoi ces galants furent fort -réjouis; car ils n’en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce -que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des -autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, non), et -se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils purent; lequel étoit -jaloux de sa gibecière comme un coquin de sa poche[711]; car, étant -en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des -inconvénients; et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient -coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le -serroient, le tournoient, le viroient en la foule, faisant semblant -d’avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer cette gibecière; -mais, pour tourment[712] qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point -la main de dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et -ébahis de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, celui -qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il s’étoit trouvé -en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit point vu d’homme plus -obstiné à se donner garde que ce curé, ni qui eût moins d’envie de -perdre sa bourse. Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils -en le pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils le -firent approcher d’un grand monceau de souliers, de buche, _alias_ des -sabots, qu’ils disent en ce pays-là des _esclops_[713] (si bien m’en -souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la -braveté[714]. Voyez; encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant -l’un d’entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de -tout, vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner un -grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant une extrême -douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la main à sa jambe, car un -tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n’eut -pas plus tôt lâché la gibecière, que cet habile hillot[715] ne la lui -eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce -qu’il tenoit si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant; -dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la gibecière -était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin étoit; car, en telles -exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le -pauvre curé s’en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la -jambe et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont -si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre les biens -de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime mieux vous faire une -autre conte. - - - - -NOUVELLE LXXXII. - - Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte[716]. - - -Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de -bourses a été de se tenir bien en ordre[717]; car, quand ils étoient -habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens -d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où, -s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal -vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux[718], si sont-ils à -tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François -à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands[719], dont est question, -qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un -qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état; -il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a -fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il -donnoit la fièvre[720], mais il avoit le médecin[721] quant et lui, qui -en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent -force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court -comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour -voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec -son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là -auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que -faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque -bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne -se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus -d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis, -qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où -se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, -devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean[722]! -ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit -entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en -eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche[723], et -la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque -ententif[724] qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on -lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il -fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de -bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à -la chaude[725], vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en -lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur -de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher[726], vous -n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt -cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à -questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve -parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre -une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire -leur procès. - - - - -NOUVELLE LXXXIII. - - D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse. - - -A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire -les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables -coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier, -pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il -pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux. -Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant), -il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien -un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui -répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami, -dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile. -Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un -rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le -voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi -seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux -d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui -desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami -(car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne -vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le -coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre -le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il -tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles -gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera -point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa -manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là; -et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du -pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert, -il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et -l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse -en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette -bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa -proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel -il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de -lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande -à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de -façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu -pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi, -je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit -le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme -pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper -des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son -couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante. -Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en -va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit -plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je -crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en -un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que -sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se -trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques -jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point -de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas -requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire -tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de -ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses -étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice. -Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers -renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais -c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de -couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour -t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût -coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après -tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet. - - - - -NOUVELLE LXXXIV. - - Du bandoulier[734] Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de - parlement. - - -Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, lequel se -faisoit appeler Cambaire; et avoit autrefois été au service du roi -avec charge de gens de pied, là où il avoit acquis le nom de vaillant -et hardi capitaine; mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les -guerres furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu -bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il fit si à -l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour le plus renommé -de ses compagnons: contre lequel la cour de parlement fit faire telle -poursuite, qu’à la fin il fut prins et amené en la conciergerie, où il -ne demeura guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel il -fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes par lui commis -et perpétrés. Et combien que, par les informations, il fût chargé de -plusieurs crimes et délits, dont le moindre étoit assez grand pour -perdre la vie, toutefois la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée; -car on dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, miséricorde de -Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant, mouton bêlant, et porc pourri: -et tout n’en vaut rien, s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain -respect à ce Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant -qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui va dire -ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la cour, pour la grâce -qu’elle vous fait, qui avez mérité une bien rigoureuse punition pour -les cas dont vous êtes atteint et convaincu[735]. Mais parce qu’autres -fois vous vous êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service -au roi, la cour s’est contentée de vous condamner seulement à perdre -la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit incontinent en son -gascon: «Cap de Diou! be vous donni lou reste per un viet-daze[736].» -Et, à la vérité, le reste ne valoit pas guères, après la tête ôtée; -attendu même, que le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour -cette réponse, il lui en print fort mal; car la cour, irritée de cette -arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers. - - - - -NOUVELLE LXXXV. - - De l’honnêteté de M. de Salzard. - - -Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur qui s’appeloit -Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit? Premièrement il avoit la tête -comme un pot à beurre; le visage froncé comme un parchemin brûlé; -les yeux gros comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit, -principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur, et alloit -toujours levant le museau, comme un vendeur de cinquailles[737]; la -gueule torte comme je ne sais quoi; un bonnet gras, pour lui faire -une potée de choux; sa robe avallée[738], que tous eussiez dit qu’il -étoit épaulé[739]; une jaquette ballant jusqu’au gras de la jambe; des -chausses déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux -de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses, c’étoit de la -crotte bordée de drap); sa belle chemise de trois semaines, encore -étoit-elle déjà sale; ses ongles assez grands pour faire des lanternes, -ou pour bien s’égraffigner[740] contre celui qui est sous les pieds -de saint Michel[741]. A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y -a-t-il point quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections -de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne femme qui en -saura quelqu’une qui lui soit bonne! Quant à moi, je n’en connois pour -lui, si je n’y pensois. Non, non, ne différez point à l’aimer; car il -est gracieux, en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur, -comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois[742]: «Je ne -me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête plus grosse que -poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur, ils sont onze -heures[743].—Ils en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit -ou bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit cet honnête -homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer noise; ne vous -enquérez point de lui, si vous ne le voulez épouser. - - - - -NOUVELLE LXXXVI. - - De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur. - - -En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui étoient bons -fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie[744], principalement -en cas de remuement de besognes[745]. Ils prenoient livres, ceintures, -gants, tout leur étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses -fussent perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et -n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant dedans votre -chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu une paire de pantoufles -sous un coin de lit, l’un d’eux les chaussoit gentiment sur ses -escarpins, et s’en alloit à-tout. Et se conte, pour se donner garde -d’eux, qu’il leur falloit regarder aux pieds et aux mains; combien -que le proverbe ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient -fait serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient -toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et s’entendoient bien -ensemble; car tandis que l’un faisoit le guet, l’autre faisoit la -prise. Un jour, ils se trouvèrent tous deux chez un tailleur (car ils -n’étoient quasi jamais l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit -prendre la mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les -yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils ne virent -rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon que l’un d’eux avisa une -paire des ciseaux en assez belle prise, dont son compagnon étoit le -plus près: auquel il dit en latin, en le guignant de la tête: _Accipe_. -Son compagnon, qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre en -usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met sous son manteau, -tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs; lequel ouït bien ce mot: -_Accipe_; mais il ne savoit qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à -l’école; jusques à tant que, les deux écoliers étant départis, il eut -affaire de ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi, -et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique, dont ne -se peut douter, que de ces deux jeunes gens; et même, se réduisant -en mémoire la contenance qu’il leur avoit vu faire, se souvint aussi -de ce mot _Accipe_, dont il commença à croître en lui suspicion. -Il vint tantôt un homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses -ciseaux (car il souvient toujours à Robin de ses flûtes[746]), il -demanda: «Monsieur, dit-il, que signifie _Accipe_?» L’autre lui répond: -«Mon ami, c’est un mot que les femme entendent. _Accipe_ signifie -_prends_.—Oh! de par Dieu (je crois qu’il dit bien: le diable)! si -_Accipe_ signifie prends, mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils -sans point de faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés. - - - - -NOUVELLE LXXXVII. - - Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit - point. - - -Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à souper un cordelier, -qui prêchoit le carême en la paroisse; lequel cordelier étoit bon -frère, et aimoit le bon vin. Quand il étoit à table, il demandoit -toujours l’aiguière auprès de soi, le compagnon; et toutefois il ne -s’en servoit point, car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant -_sicut terra sine aqua_; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui -dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez toujours -de l’eau, et que vous n’en mettez point en votre vin?—Monsieur, dit-il, -pourquoi est-ce que vous avez toujours votre épée à votre côté, et -si n’en faites rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me -défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le cordelier, l’eau -me sert aussi pour me défendre du vin s’il m’assailloit; et pour cela, -je la tiens toujours auprès de moi; mais voyant qu’il ne me fait point -de mal, je ne lui en fais point aussi.» - - Un cordelier, qui est ceint[747] homme, - Boit du vin comme un autre homme. - - - - -NOUVELLE LXXXVIII. - - D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules. - - -Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par l’enseignement -d’un personnage qui savoit que c’étoit de vivre friandement, que les -jeunes cochets[748], sans être châtrés, pourvu qu’ils n’eussent point -connoissance de poules, avoient la chair aussi tendre et plus naturelle -que les chapons; et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs, -c’étoit l’amour des gelines[749]: comme font tous les mâles avec -les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit bien en homme -expérimenté qui disoit que: «Qui le moins en fait trompe son compagnon; -que les apprentis en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en -vont aux potences; que les hommes en meurent, et que les femmes en -vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière. Toutefois, -je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en dis n’est pas pour -apaiser noise. A propos de nos cochets, cette dame dont nous parlons -les faisoit garder à part des poules, pour servir à table en lieu de -chapons, dont elle se trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa -maison étoit grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit -tel et si honorable racueil[750] qu’elle savoit faire; lui voulut faire -voir les singularités de sa maison, une pour[751] une: entre lesquelles -elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant grand’fête, et lui -promettant de lui en faire voir l’expérience à souper. Ce seigneur -print cela pour une grande nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres -cochets, lesquels il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus -grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa en soi-même -qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur donner quelque secours: qui -fut que, s’étant mis à part d’avec madame, il fit appeler l’un de -ses gens, auquel il commanda secrètement que tout à l’heure il lui -recouvrât trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les -aller mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans faire -bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces poules furent -là-dedans, et mes cochets environ, et de se battre. Jamais ne fut telle -guerre: comme l’un montoit, l’autre descendoit; ces pauvres poules -furent affolées[752]; car on dit que - - Gallus gallinis ter quinque sufficit unus; - At ter quinque viri non sufficiunt mulieri. - -Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire à une dame -qu’elle se contentoit bien de trois fois la nuit, l’une à l’entrée du -lit, l’autre entre deux sommes, et la tierce au point du jour; mais, -s’il y en avoit quelqu’une extraordinaire, qu’elle la prenoit en -patience. De moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une -fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez; quatre, -c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme, sinon qu’il fût -affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers[753]. Vrai est qu’il y -avoit un gentilhomme qui se vantoit de la dix-septième fois pour une -nuit: dont chacun qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand -il eut bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il y -avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu. Mais qu’est-ce -que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames: ç’ont été les cochets, qui -m’ont fait choir en ces termes. Par mon âme! c’est une si douce chose, -qu’on ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je pas -entreprins, au commencement de mon livre, de vous parler de renchérir -le pain. - - - - -NOUVELLE LXXXIX. - - De la pie et de ses piaux. - - -C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous veux faire -un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit ses petits piaux -par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient -les besiats[754], et vouloient toujours retourner au nid, pensant -que la mère les dût toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle, -les voyant tous drus pour aller par toutes terres, commença à les -laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi: -«Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes -grands pour chercher votre vie: ma mère me laissa, que je n’étois pas -si grande de beaucoup que vous êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que -ferons-nous? Les arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit -la mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous verrez -qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre la joue pour -tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons bien cela, disoient-ils; -mais si quelqu’un prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra -point qu’il prenne de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez -bien toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser la -pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit d’aventure la -pierre toujours prête en la main pour ruer[755]?—Ah! dit la mère, -en savez-vous bien tant! Or, pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et -ce disant, elle les laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en -plourerai-je pas. - - - - -NOUVELLE XC. - - D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler. - - -Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien -né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il -connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages -et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les -caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle, -si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son -pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que -jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il -écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et -faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il -ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je -crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui -jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe -et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne -compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il -se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il, -une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire -un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme -fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous? -elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les -mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme. -Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un -homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend -bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de -raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année -de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne -crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint, -ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne -demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette -dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de -fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit -d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que -ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance -(qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les -_révérences, excellences et magnificences_: «Seigneur, dit-il, vous -le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait -cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être -impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a -privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il -n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on -pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement -(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il -ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu -essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle -louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à -ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient -italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre -autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur -aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus -près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise -d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois -en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens -allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession -d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau, -lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de -le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois -entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont -je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur, -répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas -faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle -entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le -faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et -précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne -parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai -rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de -terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe -en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus, -et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne -furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens; -lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à -loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais -les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en -portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir -vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient -peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre -eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit -toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point -s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu -à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet -Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous -que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes. -J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut -l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en -six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe, -ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez -que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux -du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de -vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en -rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui -faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains -secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, -l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe, -et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe. -Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit -grand’ chère des écus abbatiaux. - - - - -NOUVELLE XCI. - - Du singe qui but la médecine. - - -Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout -maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant -y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel -fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le -clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par -quatre matins; et tandis[767], une médecine, laquelle l’apothicaire -lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient -endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit -reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet -dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que -le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et -vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui -bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et, -par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause -que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose -qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent, -auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce -breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui -faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure -d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume -sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des -grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit -douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il -fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine -et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes[768]. Cependant le -malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui -vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de -si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine -et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia, -les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit. -Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit, -et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si -fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort -mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de -lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il, -au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point -ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de -temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de -la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit -un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été -lieutenant du malade[769], lequel à peine leur conta le cas comme il -étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le -malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère, -Dieu merci, et le singe! - - - - -NOUVELLE XCII. - - De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770]. - - -Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son -mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui -y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut -ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il -veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les -invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils -n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler, -ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire -plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois -voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois -peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables -de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le -me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite -plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends -grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si -vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est -grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien -empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête -et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais, -si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait -pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme -plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit -voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux. -Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu -substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits -ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car - - Le berger et la bergère - Sont en l’ombre d’un buisson, - Et sont si près l’un de l’autre, - Qu’à grand’peine les voit-on[773]. - -D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce -seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes -méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de -leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce -de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur -quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons, -sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur -paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable -défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et -furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si -ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint -de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui -s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774] -se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès -choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente -ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature -douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, -de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme -importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil -en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque -difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant -en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend. -Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le -mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le -savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes -au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent, -et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et -le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont -pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent; -et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres -ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus, -sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont -point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous -conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit -pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux -du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient, -en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se -vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui -venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa -femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il -imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla -ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ, -et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant -toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand -vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant -qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit -trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule -sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir, -mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît -du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin -il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis -s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda, -tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de -tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit -le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller -trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui -étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à -l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air -de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire. -Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule, -pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne -la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que -ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements, -et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari -s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser -venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que -la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en -l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu -cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être -cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à -l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours -auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit -toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a -mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours -présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne -saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché -quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui -le cas touche[778]. - - - - -NOUVELLE XCIII. - - D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779]. - - -Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son -voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable -de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel -bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre: -«Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est -entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce -voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec -lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En -chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant -sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à -la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre, -pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne -sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché; -alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir -affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, -cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin -donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit -à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y -avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre -pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois -entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés -(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que -toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte -dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un -inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il -avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui -étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant, -puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui -et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron -qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, -mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne -se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron -d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne -demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la -parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il -fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession, -fut exécuté par justice, comme il méritoit. - - - - -NOUVELLE XCIV. - - D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré, - par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781]. - - -Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut -jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit -accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il -faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé; -en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à -lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village -avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et -ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra -en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se -tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne, -et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le -manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel -elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues -il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut -très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand -il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui -l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença -à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute -ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez), -ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois, -criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce, -le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il -commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui -fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver -son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de -vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une -petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles -affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les -champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de -lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785], -il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville -bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins -publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par -son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé -davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été. - - - - -NOUVELLE XCV. - - D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon - quand il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son - trépas[786]. - - -En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin se fonda -tellement en raisons superstitieuses, jouxte la quintessence[787], -qu’il estimoit, par astrologie, que rire et prendre le déduit avec -femme en temps sec lui fût très contraire, et, pour ce, il s’en -abstenoit totalement; et encore, quand il véoit le temps humide, -observoit-il le cours de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme, -laquelle souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle -avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit guère; -et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre que le temps -n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit plus nuisible qu’à son -proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre femme, à rien ne faire. Advint que -familièrement la médecine[788] conta son affaire à une sienne voisine; -laquelle lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît -porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les fît verser -en un bassin de plomb qui étoit jouxte[789] la fenêtre dudit grenier, -et servoit à recevoir les eaux des égouts de la pluie, pour la faire -distiller par un tuyau, ou canal de plomb, jusqu’au bas de la cour, -ainsi que l’on a accoutumé faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine, -qu’incontinent elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en avertît -son mari: ce que la bonne dame médecine fit très voulentiers; et -combien que la journée eût été chaude et sèche, néanmoins elle exécuta -son entreprise. Et quand tous deux furent couchés en leur lit, la -chambrière, instruite, laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal, -ce qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le conviant à -faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à son pouvoir; non toutefois -qu’il ne fût ébahi comment le temps étoit si fort changé. La dame -continua par aucuns jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien -aise. Depuis, advint que le médecin mourut; et pource que ladite dame -étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs la demandoient -en mariage, mais oncques ne voulu accorder à aucun, tant riche fût-il, -qu’elle n’eût parlé à lui. De médecins, elle n’eut plus cure, et -demandoit aux autres s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune: -et plusieurs d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en -avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels, -pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon, assez -lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour mari; et ainsi qu’ils -devisoient joyeusement, elle l’interrogea s’il se connoissoit aux -étoiles; lequel fit réponse qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux -étoiles, n’à la lune, et ne savoit quand il se falloit aller coucher, -sinon quand il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et, -pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée et à -proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop de ce qu’elle avoit eu -trop peu auparavant. - - - - -NOUVELLE XCVI. - - D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier - qui lui avoit chaussé des bottines[790]. - - -Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon -compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel -entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a -quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des -bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en -avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles -qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa. -Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui -semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes. -Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander -au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi, -ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien -équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si -d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le -cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient, -et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir -l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier, -courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le -cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez -le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur -qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme -celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne, -dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en -la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent -et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir. -Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot _bottines_, -toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des -nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers[791]. - - - - -NOUVELLE XCVII. - - De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que - signifioient _ramon_, _ramonner_, _hart_, _sur peine de la hart_, - etc.[792] - - -Un méchant mot, _hart_, fort renommé et prêché en France en temps de -paix, avoit autrefois fâché un jeune écolier de ce qu’il n’en pouvoit -rendre l’interprétation à ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût -demandé mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot plus -que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, l’écolier -n’épargna frère[793] _Calepinus auctus et recognitus_, _Cornucopia_, -_Catholicon magnum et parvum_[794], où il ne cherchât, mais pour néant; -car il n’y étoit pas. Toutefois, après qu’il eut bien ruminé à part -lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui -se disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui apprint sans -y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; faisant collation -d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et de laquelle il avoit prins un -peu auparavant, que _ramon_ étoit un balai, et _ramonner_, balier[795], -en la chansonnette: _Ramonnez-moi ma cheminée_. «_Hart_, donc, -disoit-il en discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une -bourrée à Paris, qu’on appelle une _riorte_ en mon benoît pays: parquoi -j’entends que, quand on crie: DE PAR LE ROI. SUR PEINE DE LA HART (hart -_est feminini generis_), vaut autant à dire que sur peine de la corde; -jadis qu’on s’aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre.» -Ainsi s’acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est -écrit en une épître de Clément Marot au roi: que _sentir la hart_, vaut -autant à dire que _chatouilleux de la gorge_. - - Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge, - Ledit valet, monté comme un saint George[796]. - - - - -NOUVELLE XCVIII. - - De Triboulet, fol du roi François I^{er}, et de ses facétieux - actes[797]. - - -Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut -très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre -idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail -ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher -devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour, -ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de -quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit -six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il -descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur -son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé -le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il -a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il -a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et, -lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à -pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à -Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la -plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après, -l’évêque commença _Deus in adjutorium_, assez bellement; et incontinent -après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on -n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et -s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands -coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il -l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et -il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y -avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui -qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval -pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue: -et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien -regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage. - - - - -NOUVELLE XCIX. - - Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802]. - - -Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant -ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit -en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un -avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il -accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui -étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en -cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la -cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il -se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et -ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut -aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie -adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit -accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux -se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je -ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant -je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de -votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un -homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la -plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «_Deux chapons gras -sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le -plus gras, je vous envoie l’autre._» Puis, sous secret, étoit écrit: -«_Plumez de votre côté, et je plumerai du mien._» Cette lettre, ainsi -expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne -s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations, -qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles -lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se -voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie, -délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce -faire par ses amis propres. - - - - -NOUVELLE C. - - Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de - Montfaucon[803]. - - -Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de reculons jusques -au bout d’une échelle pour descendre par une corde (disent les bons -compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, -le maître des hautes œuvres, affutant son cas[804], passoit souvent -la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la fin il -le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la -main: je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me -feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien, -et que je me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher qu’il -devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par -la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tête le portier -par plusieurs fois, lequel l’entendit bien dès la première. Mais, à -cause qu’il se sentoit autant ou plus chatouilleux de la gorge que -celui qu’on menoit pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de -venir parler à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice -comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur demande. Ainsi -s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à son confesseur, et lui dit: -«Mon père, je vous prie dire au portier qu’il ne laisse hardiment de -fermer la porte de bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner -aujourd’hui coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre autres -consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, n’y a rien que -peines et ennuis: tu es heureux de sortir aujourd’hui hors de tant de -misères.—Ha, ha, frère, dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place, -pour jouir tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant -d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon -ami; quelques maux que tu aies faits, demande pardon à Dieu de bon -cœur; tout te sera pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en -paradis avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, beau-père! -ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain à dîner. Et pource qu’un -homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie, -venez-moi tenir compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité, -et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits devis faisoit -le gentil falot, lesquels seroient trop longs à réciter. - - - - -NOUVELLE CI. - - Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du - nom[805]. - - -Un conseiller du roi François, premier de ce nom, homme qui avoit -l’esprit naturellement fertile de facéties, s’étant trouvé, un jour -qu’on tenoit propos au roi des moyens qu’il devoit choisir pour faire -tête à l’empereur qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant -ouï l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons, l’autre tel -nombre de lansquenets, les autres faisant quelque autre bon souhait: -«Sire, dit-il, puisque il est question souhaiter, je ferai aussi, s’il -vous plaît, mon souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle -ne vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils ont ici -souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui ayant demandé quelle -étoit cette chose (répondant d’une promptitude d’esprit): «Sire, -dit-il, je souhaiterois seulement devenir diable pour l’espace d’un -quart d’heure.—Et que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit -rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous êtes un grand -fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas de l’eau bénite au pays -de l’empereur, comme au mien, pour faire fuir les diables.» Alors, -comme bien délibéré de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me -pardonnerez, s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque -jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit; mais -un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit pas.» Il disoit cela de -telle grâce, qu’il provoquoit un chacun de la compagnie à rire, tant -il étoit copieux[806] en dits et faits. - - - - -NOUVELLE CII. - - De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils - finirent leurs amours[807]. - - -Du temps qu’on portoit souliers à poulaine[808], qu’on mettoit pots sus -table, et que pour prêter argent on se cachoit, la foi des femmes vers -les hommes et des hommes vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de -jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes -l’enfreindre[809]. Ainsi étoit une coutume réciproquement observée, -dont n’étoient moins à louer, qu’en merveilleuse admiration; au moyen -de quoi jalousie n’étoit en vigueur, fors celle qui provient de mal -aimer, et de laquelle les janins[810] meurent. A l’occasion de cette -merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés ou -à marier en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de -quelque démesuré pensement; et n’aimoient les hommes et femmes l’un -l’autre que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu -mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour cause, et -ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers qui en eussent pu -sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier, -lequel, n’ayant atteint le dix-huitième an de son âge, commença à -pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, -à hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque cas -avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout à son -hôtesse, et se fourra si avant en son amour, qu’il jeta au loin toutes -dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à -tous les diables; après, partie de son argent, pour mieux obtempérer -à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, de sophiste -et fol logicien, il devint l’un des plus forts amants du monde: comme -il se fit connoître à l’endroit de son hôtesse; car, voulant lui -manifester ses passions, disoit: «Hélas! principale et seule régente -de mes entrailles, que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie sans -mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le foie fenit[811], mon -poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, que j’en ai la vie -gâtée: dont je suis perdu, s’il ne vous plaît me consoler.» Puis, se -souvenant de la sentence du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu! -que de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut manger sa -soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en -votre assiette, je conclus qu’il y faut entrer de nature, en B dur, car -le mol n’y vaut rien.» Puis, se recordant du moyen que feu son oncle -lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une -chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât ses angoisses -douloureuses, et passions nocturnes, où il étoit par elle détenu, lui -pria de chanter, disant: «Ami, refermez votre bouche; j’ai avisé le -coin du mémorial, où vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la -garder sûrement;» pensant par ces allusions le divertir de son propos. -Toutefois, par trop longuement passionné, commença: - - CHANSON. - - Ce refus tout outre me passe, - Et peu s’en faut que n’en trépasse; - Las! il faut endurer beaucoup - Pour aimer un seul petit coup. - - Ah! vous avez grand tort, voisine; - Je tous pensois douce et bénigne: - Mais j’ai bien connu, en effet, - Que vous vous moquez de mon fait. - - Je tous ai déclaré ma peine, - Et que c’est qui vers vous m’amène; - J’en souffre trop de la moitié, - Et n’en avez point de pitié. - - Or, faut-il bien faire autre chose: - Car l’amour qui est dans moi close - Ne me lairroit point en repos, - Si vous n’avez autre propos. - - Toutes les fois que vous vois rire, - Je vous voudrois voulentiers dire: - «Dites-moi, belles, si m’aimez?» - Je vous aime, ne m’en blâmez. - - Visage avez de bonne grâce; - Comme moi, êtes grosse et grasse. - Aimez-moi donc, dame, aimez-moi; - Et mon cœur jetez hors d’émoi. - - Si mon malaise vous peut plaire, - Mon heur vous pourra-t-il déplaire? - Qui dit mal d’autrui s’éjouit, - Le sien fait qu’on s’en réjouit. - - Tous les jours, en la patenôtre, - Pardonnons à l’ennemi nôtre: - Point ne suis-je votre ennemi, - Mais votre langoureux ami. - - Si de m’aimer n’avez envie, - Pardonnez au moins à ma vie, - Et en ayez quelque remord, - Ou serez cause de ma mort. - - Je ne saurois me plaire au vivre, - Languissant toujours à poursuivre: - Il me vaut trop mieux n’aimer point - Qu’attendre, sans venir au point. - - Aimez donc, puisque êtes aimée; - Vous en serez mieux estimée; - Votre grâce, votre maintien, - Me gluent en votre entretien. - - Mon las cœur commença dimanche: - N’est-il pas temps que vous emmanche? - J’ai déjà trois jours attendu, - C’est trop pour un homme entendu. - - Je ne puis bonnement comprendre - Quel plaisir c’est de tant attendre: - Du temps perdu je suis marri, - N’en déplaise à votre mari. - - - - -NOUVELLE CIII. - - Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne - faisoient le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens[812]. - - -Un curé[813], de par le monde assez remarqué par ses facéties et -insuffisance de la charge à lui commise, se mit, un jour qu’il prêchoit -à ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit[814] des luthériens -de son temps; et voulant prouver qu’ils étoient pires que les diables: -«Le diable, disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait -le signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à un -luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. Parquoi -je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en tout, -leur compagnie.» Puis, se colérant en lui-même de ce que plusieurs -autres curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à -s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez savants! -Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables! et s’ils ne -le sont, ils le deviendront comme moi.» Et observant diligemment les -contenances de ses paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien, -messieurs et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et -maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et mille autres petits -contes faisoit ce copieux[815] curé à ses paroissiens, afin de les -engarder de dormir à ses sermons. - - - - -NOUVELLE CIV. - - D’un tour de villon[816] joué dextrement par un Italien à un François - étant à Venise[817]. - - -Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François -nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi -logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent -de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il -auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît -comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le -François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur -débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec -lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon, -lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil -contre des écus-pistolets[818], il feroit cet échange avec lui; et: -«Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici -non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose -davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre -plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce -qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret -l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous -missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous -promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions -notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que -bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et -là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant -toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les -avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où -étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par -le barquerole[819], auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant -qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles -d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François, -qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à -ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que -le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit -servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs -ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence -en usage: «_Zara a chi tocca_,» donnant facilement à entendre que -malheureux est celui qui s’y fie. - - - - -NOUVELLE CV. - - Des facétieuses rencontres[820] et façons de faire d’un - Hibernois[821], pour avoir sa vie en tous pays. - - -Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de connoître les -manières de faire des nations étrangères et leur usage de parler; tant, -qu’il voyagea en plusieurs contrées, où, encore que son argent fût -égaré dedans les semelles de ses souliers, pour cela il ne perdit à -dîner, tant il se savoit bien entregenter[822] en toutes compagnies; -et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit -d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer la manière de -faire des Miconiens[823] (gens pauvres et femelies[824], qui, pour -leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis[825]), -que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant -entré en la maison du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre -l’occasion de se soûler[826], ayant vu la table préparée pour le dîner -des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, s’assied avec eux, -et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns -de la compagnie, qui n’avoient point accoutumé de voir cette oie -étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à -qui il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu’il -perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent s’il avoit quelque -charge en la cour: «Non, dit-il, mais j’y en voudrois bien avoir.» -Lors, lui firent commandement de se lever de table et gagner au trot, -sur peine de recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité -et hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j’aie -dîné.» Et cassoit[827] toujours. Ce qu’ayant longuement observé ceux -qui lui avoient fait cette peur, se sentant offensés, furent contraints -de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en tirer -davantage de passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit -été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer en la -maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, que je savois bien que -le roi étoit assez riche pour me donner à dîner.» Par cette gaillardise -et promptitude d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de -ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout rejeté. - - - - -NOUVELLE CVI. - - Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade, - lequel il avoit pansé[828]. - - -Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation -et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie: -ce qu’il accepta voulentiers; et en fit si bien son devoir, qu’en peu -de jours il l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé, -étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux[829]; et -quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit -pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses -peines; et doutoit fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il -s’avisa d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre -à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire que la maladie, et -qu’il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu’il lui falloit -encore prendre une médecine, laquelle il lui fit faire telle, que deux -heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte; -qu’il avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se trouvant -donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre vers son médecin; -mais comme auparavant il avoit fait de l’oublieux à le contenter, aussi -faisoit alors le médecin, de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un -sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son -maître le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et qu’il -ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur donc ayant usé -du vrai moyen pour faire cesser tous les empêchements du médecin, fit -tant, qu’il alla visiter l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot[830] -au bout de trois jours; au bout desquels il eut derechef la main -garnie. Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel -il avoit en peu de temps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et -vivre, en vrai médecin. - - - - -NOUVELLE CVII. - - De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé[831]. - - -Un apprenti larron, étant entré par le toit en une maison, pour voir -s’il ne trouveroit point quelque bonne aventure, fut découvert par -ceux qui étoient dedans, à raison du bruit qu’il avoit mené y entrant: -qui fut occasion que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir que -c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à foule pour le -chercher, descendit par quelques adresses qu’il avoit remarquées, et -se vint rendre parmi la foule du peuple qui entroit pour le chercher; -et, par ce moyen, se garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut -vu le bruit apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant -qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par la porte; -feignant être demeuré seul pour le chercher, ne craignant aucunement -d’être connu. Mais, par faute d’être maître de sa langue, il se donna -lui-même à connoître, et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il -pensoit sortir, ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du -larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant qu’il lui -avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter que, pendant que ce -rustre tâchoit à se sauver, fuyant tantôt çà, et tantôt là, son bonnet -lui étoit tombé: lequel on avoit gardé en espérance qu’il donneroit -des enseignes du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra -incontinent en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent -pendu, pour avoir trop parlé. - - - - -NOUVELLE CVIII. - - De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion[832]. - - -Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron -qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention qu’il participeroit au -butin, comme aussi ils en étoient d’accord; en considérant, d’autre -part, qu’il en seroit reprins, et que le murmure seroit grand s’il n’en -faisoit justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de ce -moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu’il -y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et que c’étoit lui qui avoit -fait un tel acte, et un tel. Cet homme ne faillit à lui nier fort et -ferme, comme celui qui avoit la concience nette de tout ce qu’on lui -mettoit à sus[833]. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui -fit remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, aussi -bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), et que, s’il le -confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment de lui faire tant -chanter de messes, qu’il pourroit être assuré d’aller en paradis; au -lieu qu’en ne confessant point, il ne laisseroit d’être pendu, et si -iroit à tous les diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît -chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d’être -pendu, et puis aller à tous les diables, se trouva fort étonné, et -aima mieux être pendu et aller en paradis; tellement qu’en la fin il -vint à dire qu’il ne se souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le -chargeoit; toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on -en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu’il prioit -qu’on lui tint promesse touchant les messes. Et n’eut plus tôt dit le -mot, qu’on le mena tenir la place de l’autre, qui avoit mérité la mort. -Mais quand il fut à l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir, -il entra en des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se -repentoit, nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à quoi remédier, -le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât au peuple, fit signe au -bourreau qu’il ne lui laissât achever: ce qui fut fait. Et ainsi fut -pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme. - - - - -NOUVELLE CIX. - - D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre - ceux qui nient le purgatoire[834]. - - -Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu -et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes -lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux -qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont -employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et -savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens, -qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il, -vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont -méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme -vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici -entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, -mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que -j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute -la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire _pouf, -pouf_. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur. -Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me -souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y -avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis -à dire mon _Pater_ et _Ave Maria_, qu’elle m’avoit apprins, la bonne -dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais -le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis -beau, et fit encore _pouf, pouf_ (étant, par aventure, trop sanglé), -et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque -chose, j’ajoutai mon _De profundis_, que feu mon père m’avoit apprins: -et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant -arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: _Avete -omnes_, etc., et _Requiem_, etc., qu’il passa franchement, et depuis -n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis). -Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent -qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les -trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour -apprendre leur leçon!» - - - - -NOUVELLE CX. - - Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus - grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il - fut payé de sa gageure[838]. - - -Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons -d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839], -prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant, -lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût -de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?» -Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à -soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse -à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute -que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de -tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que -tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine -y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.» -Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en -grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait -quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que -veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais, -dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il -soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce -que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, -le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu -de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit, -faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit -en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie -le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour -lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit -leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et -afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et -prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner -quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents -personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les -noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison -du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui -ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté -de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement -que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se -bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je -t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.» -Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison, -print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes -et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier -lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs. -Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la -gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui -montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on -lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le -marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et -aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print -à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se -confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il -lui avoit promis. - - - - -NOUVELLE CXI. - - Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis - furent pendus et étranglés[842]. - - -Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un -infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut -condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, -advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint -sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844]; -lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit -quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa -grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845], -lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace: - - Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt. - -C’est-à-dire: - - Ceux qui vont delà la mer - Changent le ciel, non leur amer[846]. - -Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier -de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa -le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois -que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il -est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant -possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par -art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut -considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci -en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine -qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois, -il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes, -avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre -par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui -furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu -auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un -qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin -de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux -qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui -semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de -soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que, -pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire -si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui -prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel -logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte -desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais -ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit -pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on -trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements -qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ -quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs -paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec -plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant -accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes; -car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il -emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du -plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut -celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits: -en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre -qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même -empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant -passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue. -Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne -fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé. - - - - -NOUVELLE CXII. - - D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850]. - - -Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de -sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il -fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois -il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il -détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre -qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit -plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et -moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours, -qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire -jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé -d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles -il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux, -et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son -château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever -le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la -sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer -privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient -hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en -une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une -heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs -nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait -l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les -intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi -que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres -cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs -mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et -de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela -étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges. - - - - -NOUVELLE CXIII. - - Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion - de son hôtesse[854]. - - -Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une sienne hôtesse -(laquelle il entretenoit) de faire semblant d’ôter, disoit-elle, -tout soupçon à son mari, se fit châtrer (qu’on dit plus honnêtement -_tailler_); et se mit en la miséricorde d’un nommé monsieur maître -Pierre des Serpents, natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce -prince-curé quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur eut -dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais qu’enfin il -se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit force d’en passer -par là, fit son testament. Et, pour faire encore meilleure mine, après -avoir dit à ce maître Pierre (auquel toutefois il avoit baillé le mot -du guet[855], de ne faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé -quatre écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure il -advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains, se laissa lier, et du -tout accoutrer comme celui qu’on vouloit tailler vraiment. Or, faut-il -noter que, comme ce curé avoit donné audit maître Pierre le mot du -guet de ne faire que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté -(après avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de faire -à bon escient, avec promesse de lui donner le don de ce qu’il avoit -reçu dudit prêtre pour faire la mine[856]; tellement que maître Pierre, -persuadé par le mari, et tenant le pauvre curé en sa puissance, après -l’avoir bien attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et -de fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point accoutumé -se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit une seule fois moqué, -son métier se moqueroit de lui. Voilà comment le pauvre curé se trouva -de l’invention de cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette -finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais, il fut -trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup plus préjudiciable à sa -personne. - - - - -NOUVELLE CXIV. - - D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa - cordelle[857] un jeune écolier qui lui plaisoit[858]. - - -Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen par lequel elle -pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit sur tous, usa, pour -parvenir à son intention, qui étoit de l’attirer à sa cordelle, de la -débonnaireté de son beau père confesseur, qu’elle vint trouver dedans -l’église, où le jeune écolier se promenoit; et, faisant la désolée, -conta, sous prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un -jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur, en se -mettant lui et elle aussi en très-grand danger; lequel elle lui montra, -par cas fortuit, au même lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria -affectueusement de lui faire telles remontrances qu’il savoit être -requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit tout ceci, -afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit faussement d’y venir, -elle disoit quant et quant à ce père confesseur, par le menu, tous les -moyens desquels l’écolier usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de -passer au soir par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource -qu’il savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit sur un -arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref, qu’il faisoit ainsi -et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle avoit grande peine à se -défendre. Le beau père parle à l’écolier, et lui fait les remontrances -qu’il pensoit être les - -plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il n’étoit -rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y avoit jamais -pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses remontrances, comme celui -qui en avoit besoin, et en remercia le beau père. Mais, comme le cœur -de l’homme est prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour -connoître que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit qu’il -fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses et tous les moyens -dont il devoit user. Sur laquelle occasion, le jeune homme, allant de -mal en pis, ne faillit à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte -qu’au bout de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à la -bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de cette femme, ne -se put tenir de crier en pleine chaire: «Je la vois celle qui a fait -son maquereau de moi!» Et, ayant été décelée, n’osa depuis retourner à -confesse à lui. - - - - -NOUVELLE CXV. - -La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur -avertin[859] les prend[860]. - - -Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui -avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la -maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie, -il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous -coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui -sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent -Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra -d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit -le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de -laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois, -pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce -que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit -si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant -aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais -le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses -ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès -lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement, -que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui -faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer -à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut -retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois, -le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant -sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus -qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte -reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit -étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut -que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs -moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans -coups frapper.» - - - - -NOUVELLE CXVI. - - De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du - roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y - reçut[861]. - - -Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit -entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais -non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand -il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit -au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses: -_Mitto tibi duodecim molossos_, c’est-à-dire: _Je vous envoie une -douzaine de dogues_; il interpréta: _Je vous envoie une douzaine de -mulets_; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre -seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le -roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler -de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets, -disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir. -Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux -autres, on trouva _duodecim molossos_, c’est-à-dire _douze dogues_. De -quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle -sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car -il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris _molossos_ pour -_muletos_. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne -laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son -latin. - - - - -NOUVELLE CXVII. - - Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, - deuxième de ce nom[863]. - - -Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs -petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu’il -avoit en l’entendement, dont il fut courroucé; et se souvenant que -quelques autres enfants alloient par la ville, chantant vilaines -chansons: «Un tas de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont -chantant une telle chanson: _Vous aurez sur l’oreille_, etc. Je -voudrois être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois[864]!» -Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri, -deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour en tirer du plaisir; -car le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui -dit qu’il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu’ils ne fussent gens -de bien. Et le roi l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien: -«En ma présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont -prêts de faire tout ce que je leur commande; mais sitôt que j’ai le -cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris en bonne part de lui, -comme n’y allant point à la malice, non plus qu’ès rencontres qui lui -étoient coutumières en ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût -équivoqué de propos délibéré sur ce mot de _soufflez_, qui, outre sa -première signification, se prend en langage du commun peuple, pour -cela aussi qui dit autrement: _de belles_, c’est-à-dire: _il n’en est -rien_; on lui eût appris à souffler d’une autre sorte. Et puis, sonnez, -tabourin[865]! - - - - -NOUVELLE CXVIII. - - De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il - en fut moqué[866]. - - -Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il -avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il -n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867] -s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient -pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison -d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence -de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la -chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant -arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en -un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant -très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit, -pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot -pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir -une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table -du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce -créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la -somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots -qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière -assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce -bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte. -Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource -qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond -qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on -lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit -été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais -je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été -nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se -fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit -incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de -sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon, -tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par -toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le -nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui. - - - - -NOUVELLE CXIX. - - De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger[869] plusieurs - moines qui logeoient en une hôtellerie[870]. - - -Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par -bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien -traiter selon son pouvoir, dont un sien fils en fut marri, voyant -qu’ils dépendoient[871] beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de -récompense; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou -quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger: -auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur -d’offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre, -sur la minuit, ledit fils apporta un jeune veau de trois semaines -ou un mois, en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût -aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il n’avoit sa -nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant -à repaître; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers -étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il -rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côté de la ruelle du -lit; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un -pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en aide son -compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit des esprits léans, qui -l’avoient attouché par le visage, le suppliant de le vouloir consoler. -Et en disant telles paroles, il trembloit si fort, qu’il étonna son -compagnon, lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever et -aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit faire, craignant -l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu’il fit, il se leva du -lit et se retira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le -veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le -museau entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles; -car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand’robe. -Adonc le pauvre cordelier commença à crier hautement miséricorde; -incontinent s’en retourna coucher, implorant la grâce de Dieu, disant -ses Sept-Psaumes et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tette -de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria un haut cri de -voix argentine, comme pouvez savoir, dont les moines furent encore plus -étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi -secrètement qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand -les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse de -léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient à entendre que -c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; et ainsi décrièrent -tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu’ils -rencontroient, qu’oncques-puis n’y logea cordelier ni autre moine. - - - - -NOUVELLE CXX. - - Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal - de Lorraine[872]; et comment il échappa[873]. - - -Il advint, au temps du roi François, premier du nom, qu’un larron -habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal -de Lorraine, fut aperçu par le roi, étant à la messe, vis-à-vis du -cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du -doigt au roi, qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le -roi, bien aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et, -peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, par -lequel il lui donna occasion de fouiller en sa gibecière. Lui, n’y -trouvant plus ce qu’il y avoit mis, commença à s’étonner et à donner -du passe-temps au roi, qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois, -ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on -lui avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du preneur -avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quelque -honnête gentilhomme, et d’apparence, à le voir si résolu, et tenir -si bonne morgue[874], l’expérience montra que c’étoit un très-expert -larron déguisé en gentilhomme, qui ne s’étoit point voulu jouer, mais, -en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit -cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son -serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c’étoit la première -fois qu’un larron l’avoit voulu faire son compagnon[875]. - - - - -NOUVELLE CXXI. - - Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat - qui lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des - François aux Italiens[876]. - - -Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter honnêtement -un combat qu’il avoit entreprins contre un de sa qualité sans qu’il -alléguât quelque raison péremptoire, l’avoit accepté. Mais, s’étant -depuis repenti, n’allégua autre raison, quand l’heure du combat fut -venue, sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, et -l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, toi? Moi, je -ne le suis pas; et pourtant je me garderai bien de combattre contre -toi.» Il est bien vrai quelqu’un pourra répondre que, pour un, il -ne faut pas faire jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on -pourroit tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un -Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d’avoir été -quelques années à la guerre sans dégaîner son épée, et étant interrogé -pourquoi: «Pource, dit-il, que je n’entrois mie en colère. Mais toutes -et quantes fois, disoit-il (en continuant son propos), on voudra -confesser vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus -souvent porté les marques des François colères que les François n’ont -porté les marques des Italiens désespérés; et que quand il n’y auroit -un seul Picard qui sût entrer en colère, pour le moins les Gascons -y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire -trembler les Italiens dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si -large; combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, que -nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les Gascons et toutes -les autres contrées de France d’être réputés autres qu’ils n’étoient -auparavant.» - - - - -NOUVELLE CXXII. - - De celui qui paya son hôte en chansons[877]. - - -Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en -un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien -attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le -tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il -avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre -qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le -paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le -tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin -d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant, -et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au -tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous -pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant -se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il -gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda -à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune -de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit -le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous -plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de -son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson -assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: -«_Metti la man a la borsa, et paga l’hoste_,» qui est à dire: «Mets -la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda -à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il, -celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes -content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à -l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît. - - - - -NOUVELLE CXXIII. - - D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir - dépucelé sa fille la première nuit[879]. - - -Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune fille âgée -de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien -emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en -devoir d’accomplir l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier[880] à -sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui -donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand la pauvre fille -l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle ne voulut oncques que -le marié lui mît en son étui, de peur qu’il ne la blessât, dont le -marié fut fort ennuyé; et quoi qu’il pût faire, jamais ne put persuader -à la mariée de lui faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint -pour la nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en alla -par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit portée avecques -son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse qu’ils -n’avoient rien fait. «Comment, dit la mère, votre mari est doncques -châtré!» Alors, comme furieuse, s’en alla au conseil de l’Église[881], -afin de faire démarier sa fille, donnant à entendre que son gendre -n’étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin -qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le pauvre -marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit offensé ni donné -occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M. -l’official, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et -de son gendre; et, par[882] ses raisons, dit que la nuit de ses noces -il ne voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa fille, et -qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien, -et dit qu’il étoit aussi bien fourni de lance que sa femme étoit de -cul, et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n’y voulut -oncques entendre, et fit la cane[883], au moyen de quoi il n’avoit pu -rien faire. Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle -l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que son mari -l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore faisoit) qu’il ne la -blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup plutôt la mort que la -vie. Quand la mère eut entendu cette confession, et que par tels moyens -elle devoit être condamnée, elle supplia au juge d’asseoir les dépens -sur sa fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois, -par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune fille à prêter -son beau et joli instrument à son mari, pour y besogner et faire ce -qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la -qualité des parties. - - - - -NOUVELLE CXXIV. - - Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui - donna son hôtesse. - - -Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du roi de France, -lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres, -voyant que le roi[884] s’y adonnoit, et, d’autre part, considérant -le moyen qu’il avoit d’y vaquer pendant le temps qu’il étoit hors de -quartier et de service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne -femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal -de sa personne, et n’ayant la langue si à délivre[885], pour faire -entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il -demandoit conseil sur son mal), il lui dit: «Madame, moi a grand mal -à mon boudin.» Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le -ventre lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui -demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît ses prières -et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel mal[886]. -L’Écossois ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en -pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, -suivant icelui, s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra, -et se mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui -l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. D’aventure, -pendant qu’il étoit en telle méditation, il se trouva un bon fripon, -lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, et contemploit les -allants et venants avec leurs contenances; et ayant remarqué les mines -que faisoit cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, pour -Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit celle parole -jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu’un qui le voulsît -empêcher en ses dévotions; et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être -partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche -rasibus l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant que -l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre l’escalier de -bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir si secrètement, qu’il -ne fît un bruit qui effraya tellement l’Écossois (lequel pensoit que ce -fût le saint qui fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense -qu’il avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne se -sentit saisi du mal de ventre. - - - - -NOUVELLE CXXV. - - Des épitaphes de l’Arétin[887], surnommé Divin; et de son amie - Madelaine. - - -L’Arétin, non l’Unique[888], mais celui qui a usurpé le surnom de -Divin[889], s’est aussi donné arrogamment le titre de _fléau des -princes_, étant du tout enclin à médisance; en quoi il n’épargnoit -(comme on dit en commun proverbe) ni roi ni roc[890]; car il écrit -en une préface d’une sienne comédie italienne[891] que le roi -très-chrétien François, premier du nom, lui avoit enchaîné la langue -d’une chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit -envoyée, afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de plusieurs -autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues qu’il a faits, il -introduit deux courtisanes, racontant l’une à l’autre les moyens par -lesquels elles étoient parvenues aux richesses, et comme, par leur sage -conduite et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en honnêtes -compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles décédée de son temps, -il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit: - - De Madelaine ici gisent les os: - Qui fut des v... si friande en sa vie, - Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie, - Pour l’asperger, lui pisser sur le dos. - -Or, est mort n’a pas long-temps[892] ce prud’homme avertin[893], à qui -les Florentins ses compatriaux ont fait cette épitaphe, digne de lui et -de son athéisme: - - Qui giace l’Aretino, amaro tosco - Del seme human: la cui lingua traffisse - E vivi e’ morti: di Dio mal non disse: - Et si scusò con dir’ No lo conosco. - -C’est-à-dire: - - Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison - De tout le genre humain; dont la langue fichait - Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason - N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit. - - - - -NOUVELLE CXXVI. - - De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception - en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré. - - -Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la -loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de -son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement. -Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin -ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie, -s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur. -Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les -parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur, -et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de -son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se -pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis. -Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il -n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison -de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des -biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement -d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi -s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son -père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel -ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris. -Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état -de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées -lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel -ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire -recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur -conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres -d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles -eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les -présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le -jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie -de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du -parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande -Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La -cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient -charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se -furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur -demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur -compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller. -Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour -étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit -honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte -et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en -soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de -supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints -supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant -à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit -homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du -jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis -un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances -aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de -la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour -de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le -roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour -lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol, -il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants -personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette -parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la -volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu -au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à -être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers -de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on -lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut -bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit -ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic -factus est in caput anguli_. C’est-à-dire: - - La pierre par ceux rejetée - Qui du bâtiment ont le soin - A été assise et plantée - Au principal endroit du coin[897]. - -Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le -mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens -de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme, -il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce -qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis -nostris_. C’est-à-dire: - - Cela est une œuvre céleste - Faite, pour vrai, du Dieu des dieux, - Et un miracle manifeste, - Lequel se présente à nos yeux. - -Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que -depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête -compagnie. - - - - -NOUVELLE CXXVII. - - Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons[898] de la tête de sa - femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride, - qu’elle ne lui fît souvent des traits trop gaillards et brusques[899]. - - -C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections les uns -des autres, et d’y trouver le remède pour éviter les inconvénients de -tant de riotes et débats qui adviennent ordinairement en la plupart des -ménages; comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane; -lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse au fait des armes, -de la chasse et des lettres pareillement, s’avisa un peu tard à soi -ranger ès-liens de mariage, qui fut enfin, avec une belle et jeune -damoiselle; laquelle il traita fort gracieusement en toutes choses, -fors au déduit d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause -de son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par quelque -temps, de ce défaut, sinon par communication d’autres bonnes commères -qu’elle fréquentoit, et lesquelles elle ouït deviser du passe-temps -dru et menu qu’elles recevoient de leurs jeunes maris: qui l’émut à -en vouloir sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y -parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa la plainte à -sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances (au contraire -de la conscience blâmée du moyen), ne la pouvant à plein détourner -de cette intention ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui -dit: «Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse adoucir -votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de diverses humeurs et -complexions, les uns qui se taillent et font choir les cornes par fer -ou par poison; aucuns qui les portent patiemment, et, comme étant de -meilleur estomac, digèrent les pilules de cocuage facilement, sans -mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience du vôtre -par quelques traits légers et de peu d’importance.» A quoi répond la -fille qu’elle ne veut point user de tant de finesses, que d’attraire -à sa cordelle un personnage de disposition gaillarde et de bonne -réputation, sous le manteau duquel soit couverte la réputation, telle -qu’étoit celle de son capelan[900]. La mère lui chargeant de tenter -ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner bon ordre au -demeurant, la fille lui promet de n’y tarder guère, pour cela exploiter -en diligence. Ce pendant qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une -cognée, au jardin, abattre un beau laurier, planté de la main de -son mari, qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous -l’ombrage à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses amis. Pour -le vous faire court, voilà l’arbre par terre, voici venir le mari: elle -lui en fait mettre du branchage au feu; lequel, ayant aperçu cela, se -doute de son laurier: toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette -son manteau sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer. Il -ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse fraîche, s’il fut -bien troublé. Il s’en alla plein de menaces à sa femme, demandant qui -lui avoit joué ce bon tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit -fait pour le réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu -de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur fort naturelle -à conforter vieillesse; tellement, qu’elle l’apaisa par son babil, et -cuida lui avoir fait avaler sa colère aussi douce que sucre. De ce -fait, le lendemain, elle avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit -bon commencement; mais qu’il falloit encore essayer davantage, comme -à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce qu’elle entreprint -de faire, et le fit, à l’occasion que cette petite chienne revenant -de la ville d’avecques son maître, toute boueuse, elle se jeta sur -le lit, où la dame avoit exprès mis une fort riche couverture; et -après, étant chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin -cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son mari, et -lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce passionné[901] ce ne -fut pas encore fait assez, au jugement de la mère, si, après l’arbre -inanimé, et la chienne vive tuée, elle n’offensoit d’abondant[902] -son mari, en quelques personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle -fit semblablement, et renversa la table qui étoit chargée de viandes, -en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant excuse -d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour quelque service -faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil au bon gentilhomme, ainsi -que[903] le matin la dame se vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré -mal gré, et lui remontra qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour -quelques remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en se -défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition et gaillarde -en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il, et trop de quelques grains; -à quoi convient remédier d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois -honnêtes tours qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant -les remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune fois, -par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, pire que -tous les autres précédents, envoie quérir un barbier, auquel il fit -entendre ce qu’il vouloit qu’il exécutât; c’est à savoir que, pour -certaines considérations, qu’il lui taisoit, son plaisir et intention -étoit qu’aussitôt qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute -d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier, après -avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander au gentilhomme -quelle étoit sa volonté; de laquelle il fut incontinent assuré. Le -gentilhomme, après avoir fait allumer un grand feu en une chambre de -son logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de sa -femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir sa mère, à -laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit décelé l’impuissance -de son mari, lui requérant au surplus la vouloir adresser au combat -amoureux qu’elle avoit entreprins contre un champion de son âge. De ce -averti, le gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa -au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement vous avez le -sang trop chaud; qui vous cause, par son ébullition, tous ces caprices -et inconsidérés tours que faites tous les jours. Les médecins, à qui -j’en ai parlé et consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un -peu, et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, entendant ainsi -parler son mari, et ne s’étant encore aperçue de son entreprise, se -laissa conduire où il voulut. Il la mena en la chambre où le barbier -l’attendoit, et lui commanda s’asseoir, le visage devant le feu, et fit -signe au barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine; ce -qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette damoiselle, -son mari, qui sentoit oculairement les grillons s’affoiblir, commanda -fermer cette veine, et ouvrir celle du bras senestre; ce qui fut -pareillement fait; tellement que la pauvre damoiselle resta demi-morte. -Le gentilhomme, bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise, la -fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir d’apprendre à ne plus -fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut revenue de pâmoison, elle envoie un -de ses gens vers sa mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes -les traverses et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se -doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la voulût semondre -de la promesse que outre son gré elle lui avoit faite, s’en va la -trouver au lit, et commença à dire: «Eh bien! ma fille, comment vous -va? Ne vous fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant -ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle, hélas! je suis -morte: telles passions ne trouvent plus fondement en moi, si bien y -a opéré mon mari: auquel je me sens aujourd’hui plus tenue du bon -chemin où il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il m’avait -premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me rend la santé, j’espère -que vivrons en bon et heureux ménage.» L’histoire raconte qu’ils furent -depuis en mutuel amour et loyauté, au grand contentement l’un de -l’autre. - - - - -NOUVELLE CXXVIII. - - De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles - espagnoles: l’un desquels se présenta au danger pour faire - planchette[904] à la jouissance de son ami; ce qui lui tourna à grand - contentement et plaisir[905]. - - -A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne maison, voisins, -et nourris ensemble et de même marchandise: ce qui engendra une -très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent -un jour de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs -marchandises. Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence -en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux de deux gentifemmes -espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois -se nommoient, l’un Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus -avisé en l’amour de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la -poursuite de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié -à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d’amour entre -eux l’espace de deux ans, qu’ils furent à négocier en Valence, sans -qu’ils pussent parvenir plus avant qu’aux simples caresses de la vue -et œillades, plus pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au -danger où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté -de plus près par ambassades, missives, réveils[906] et aubades. Il -advint, un jour, que la damoiselle Isabeau entra en une église, où -le passionné Lucio s’étoit mis à couvert de le pluie. De bon heur, -en se pourmenant par l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise -en un coin, et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à -propos comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna hardiesse -de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. Elle lui rendit -salut, avec une modestie assaisonnée d’une sourde gaieté. La servante, -qui, par aventure, étoit du conseil secret, et bien apprise, se leva -d’auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio, -bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa -dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: «Madame, je crois que -ne soyez ignorante de l’amour démesuré qui depuis deux ans entiers me -tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir, -pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez assez -ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos et couvert en ma -poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s’évaporer. Je ne -fais doute que le dieu Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par -le sacrifice continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que, -pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, en -laquelle je vous requiers, madame, en brièves paroles que le lieu et le -temps peuvent souffrir, pitié, merci et miséricorde.» La dame Isabeau, -non moins passionnée d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: «Mon -ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, ont mérité ce -nom, je vous prie de vous assurer d’amour réciproque en mon endroit, -et que la commodité seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel -contentement. Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes sens à -nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos -longs désirs; de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr -avertissement.» Lucio, l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia -de lui ramentevoir son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit -pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa compagne, -pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l’heure -du service, les fit départir fort envis[907]. Bref, Lucio vole, pour -porter ces nouvelles à son ami Allessio; et ne passèrent deux jours, -qu’ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de -nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent d’une seule -minute d’horloge. Là les attendoit madame Isabeau; laquelle, après la -porte ouverte aux poursuivants, s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui -dit que son mari ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la -cour et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée -de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté que du -sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême affection, elle avoit voulu -hasarder ce larcin de Vénus, si lui et son compagnon avoient en eux -la hardiesse d’en accomplir le dessein; c’est à savoir que Alessio se -dépouilleroit à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa -place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec elle. Alessio, -quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il portât à Lucio, trouva -cela de dure et difficile entreprise; si la damoiselle Isabeau ne -l’eût renforcé par promesse du guerdon[908] qu’elle lui avoit moyenné -envers sa compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne se -fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit à Alessio -étoit afin que, se remuant dedans le lit, son mari sentit sa jambe, -ou quelque autre partie humaine qu’il penseroit être elle. Quoi! le -vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se -dépouille, non sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la -robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et -cracher si près de son hôte. Cependant Lucio et Isabeau jouent leurs -jeux paisiblement en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio, -se voyant près la personne du chevalier, sans qu’il osât se remuer, -trembloit, tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la -damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule -du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit de bonne volonté, -qu’elle s’oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand -et éminent danger jusques à la pointe du jour: à laquelle heure il est -tout ébahi, qu’il les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent -fait un grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine, -lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, la -damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui fit apparoir à -Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu de l’ennemi; et n’avoit, -la tendrette, non plus remué ni cligné l’œil que lui. De cela furent -fort loués les deux amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où -il se mit afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison -de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant couchée auprès -de lui; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de -plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d’amants entretint -son crédit pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un -même quartier. - - - - -NOUVELLE CXXIX. - - D’une jeune fille surnommée _Peau-d’Ane_, et comment elle fut mariée, - par le moyen que lui donnèrent les petites fourmis[909]. - - -En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après qu’il se vit -passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement -le demourant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et pour cette -considération, se retira en une métairie qu’il avoit aux champs. Or, -pource qu’il étoit homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la -gentillesse d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et, -entre autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, lequel, -pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces de terre du -marchand avec les siennes, lui fit accroire qu’il désiroit grandement -que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles, -nommée Pernette, pourvu qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand -entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en -remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais pensé tel bien lui -devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils -du gentilhomme et de la fille du marchand, ils osèrent bien, chacun -endroit soi[910], sonder les cœurs et les affections l’un de l’autre. -Ce qui fut conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se -promirent mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. Quelque -temps après, le fils du gentilhomme s’adressa au père de Pernette, -lequel il combattit avec telles raisons emmiellées de promesses de -l’avantager en son propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle -lui demeureroit à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il faut -entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses de son aise et de -ce qu’elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père -de sa promesse, elles lui mirent à sus[911] choses et autres. D’autre -part, la mère, qui se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre, -ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette -ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau -plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. Outre-plus, le -marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant -pied[912] à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que, -dès lors en avant, Pernette ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne -qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en -dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par -la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit souvent vêtue de cette -peau. Ce qu’entendant son ami, il s’en va vers le marchand, lequel, -faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir -promesse; mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta) -être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son père, et -lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en besogne. Son père, ne -pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n’y -faillit pas; et, comme elle étoit environ[913] ces grains d’orge, ses -père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prendroit deux en -une fois, afin de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme -la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre -de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, et firent telle -diligence avec Pernette (et sans qu’on les aperçût), que la place fut -vue vide. Par ce moyen, Pernette fut mariée à son ami, duquel elle fut -caressée et aimée, comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant -qu’elle véquit, le sobriquet _Peau d’Ane_ lui demeura. - - - SONNET. - - DE L’AUTEUR AUX LECTEURS. - - Or çà, c’est fait: en avez-vous assez? - Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire? - Si ne tient-il pour le moins à écrire, - Ces gais devis j’ai pour vous amassés. - - J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés: - Haye[914] au meilleur, et me laissez le pire; - Mais rejetez chagrin, qui vous empire, - Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez. - - Assez, assez les siècles malheureux - Apporteront de tristesse entour d’eux: - Donc, au beau temps, prenez éjouissance; - - Puis, quand viendra malheur vous faire effort, - Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort, - Armé, sans plus, d’invincible constance. - - - - -NOTES: - - -[1] Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers, quoique -publiés sous son nom, après sa mort; les éditeurs, Jacques Pelletier et -Nicolas Denisot, en ont ajouté plusieurs à la première édition, donnée -par Antoine Dumoulin en 1548. - -[2] Dessinés. - -[3] Interrompu. - -[4] Cet avertissement doit être d’Antoine Dumoulin, éditeur des œuvres -poétiques du même Bonaventure Des Periers. - -[5] Éloge, renommée. - -[6] Pour _abboyer_. - -[7] De plus, en outre. - -[8] Triste, chagrin, morose. - -[9] Diaboliques. Peut-être faut-il lire _calamiteux_. - -[10] Ce prologue paroît avoir été écrit en 1538, peu de temps après -l’entrevue de Charles-Quint et de François I^{er} à Nice, où ils -dévoient traiter de la paix sous les auspices du pape Paul III, et où -ils conclurent seulement une trêve. - -[11] Axiome. - -[12] Le silence. - -[13] Gêné, tourmenté. - -[14] Allons, vite. C’est l’onomatopée dont se servent les charretiers -pour faire avancer leurs chevaux. - -[15] On voit que ces deux noms étaient déjà populaires et passés en -proverbe avant que le comédien Hugues Guéru les eût adoptés au théâtre -dans les premières années du dix-septième siècle. - -[16] Imitation bouffonne de Rabelais, qui, dans la harangue de son -Janotus de Bragmardo (_Gargantua_, chap. 19), place Londres en Cahors -et Bordeaux en Brie. - -[17] Allusion à la naïveté de ce curé qui, voyant ses paroissiens -fondre en larmes à son sermon de la Passion, s’avisa, pour les -consoler, de leur dire: «Ne pleurez pas, mes amis: peut-être que ce que -je vous ai dit n’est pas vrai.» - -[18] Terme de pratique, actes, mémoires. - -[19] Le dernier huitain d’un vieux poème: _l’Amant rendu cordelier à -l’observance d’amour_, commence ainsi: - - Plusieurs gens envoient à Rome, - Qui à leurs huis ont le pardon. - -[20] S’éventent. - -[21] S’altèrent, s’affaiblissent, se gâtent. - -[22] Il faut sous-entendre _à les prendre loin_. - -[23] Argumenté, discuté. - -[24] Essayer, parce que les échansons faisaient l’essai du vin à la -table des princes. - -[25] Quiproquo, qu’on écrivait alors _quid pro quo_. - -[26] Entendront. - -[27] Morosité, mauvaise humeur. - -[28] Antonomase, emploi de l’épithète pour le nom. - -[29] Le Plaisant. Ce personnage se rapporte assez à ce que la tradition -nous apprend des facéties de Rabelais à son lit de mort. Mais -Rabelais vivait encore à l’époque de la publication de ces Contes. -Pour reconnaître Rabelais dans ce passage, il faudrait supposer que -ce prologue, qui rappelle beaucoup son style et sa manière, nous le -représente comme mort sous le nom de _Plaisantin_, afin de pouvoir -citer quelques-unes des boutades hardies que les biographes ont depuis -attribuées à ses derniers moments. - -[30] Aujourd’hui. - -[31] Caillette était un fou en titre d’office sous François I^{er}; -Triboulet avait eu le même emploi à la cour de Louis XII; mais Polite -fut seulement au service d’un seigneur, abbé de Bourgueil. En ce -temps-là, pour se donner des airs de prince, on avait un bouffon -domestique. Voyez la dissertation sur les fous des rois de France, -en tête des _Deux Fous_, dans le volume des Romans historiques du -bibliophile Jacob, faisant partie du _Panthéon littéraire_. - -[32] Idée. - -[33] Allusion aux notes de musique _sol, la, mi, la. La, la, mi, sol_. -C’est la réponse de Caillette. - -[34] Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ. - -[35] En son langage de Caillette. Guillaume Bouchet, dans sa _14^e -Sérée_, attribue à Triboulet cette naïveté. - -[36] Pour: Les voici venir. - -[37] Ce conte est le 277^e des _Facéties_ du Pogge, qui y fait figurer -un autre fou et un archevêque de Cologne. - -[38] Cette plaisanterie est imitée dans le chap. 26 du _Moyen de -parvenir_. - -[39] Cette définition de la folie de Triboulet est de Rabelais, qui -l’introduit dans le III^e livre de _Pantagruel_. - -[40] Imitation de Rabelais, qui commence ainsi le prologue de son IV^e -livre: «Gens de bien, Dieu vous sauve et garde: où êtes-vous? Je ne -vous peux voir.» - -[41] Bénéfices. - -[42] Tout d’une voix. - -[43] C’est-à-dire à leurs enfans propres. Un évêque faisant sa visite -s’arrêta chez un prêtre de son diocèse, dans la maison duquel il vit -deux petits enfants, et lui demanda à qui ils appartenoient, lui -ordonnant de dire la vérité. «Monseigneur, lui répondit-il, ce sont les -neveux de mon frère.» Le bon évêque se contenta de cette réponse, et ce -ne fut que quelques jours après qu’un prêtre de sa suite lui en apprit -le véritable sens. - -[44] _Regraterie_, chez les revendeurs. - -[45] Il vaudroit mieux lire _tour_. - -[46] Jeu de mots sur _dignités_. - -[47] Saupoudrée. - -[48] Navets. - -[49] Préparer. - -[50] Le plus difficile à retenir, maintenir. - -[51] Jeu de mots et allusion à un personnage du nom de Sevin. Il y -avait une ancienne famille d’Orléans, de laquelle étaient Adrien Sevin, -traducteur du _Philocope_ de Boccace, et Charles Sevin, chanoine de -Saint-Étienne d’Agen, ami intime de Jules Scaliger. - -[52] Honteux, confus, penaud. - -[53] Pour _maître-ès-arts_. - -[54] Ouvrage italien de Baltazar Castiglione. Le conte dont il s’agit -est tiré originairement des fables d’Abstemius, fable IV de la 2^e -partie. Bandello (Nouv. LVI de la 3^e partie) rapporte le fait plus au -long, et nomme Gerardo Landriano, évêque de Côme et cardinal. Le même -conte est aussi dans le _Moyen de parvenir_, ch. 69. - -[55] _Blanches_, notes de musique. - -[56] Pour _ergo_, formule de l’argumentation scolastique. - -[57] Étourdi, peu sensé. - -[58] Danser. - -[59] Signes. - -[60] C’est-à-dire qu’elle accouchât. - -[61] Motiver. - -[62] C’étoient des branles de Bretagne. - -[63] C’est-à-dire qu’ils n’étoient pas _Bretons bretonnants_, ou de la -basse Bretagne. - -[64] Jeu de mots par allusion à _brettes_, signifiant des épées et des -femmes galantes ou bonnes lames. - -[65] Jeu de mots imité de Rabelais, l. III, chap. 26, où frère Jean dit -à Panurge, en lui conseillant de se marier: «Deshui au soir fais-en -crier les bancs et le châlit.» - -[66] Profité, hérité. - -[67] Bon mot. - -[68] Il en a été de ce mot comme de _lendit_, _lierre_, _landier_, -_luette_, etc., où l’article s’est incorporé. - -[69] Autrefois _Maroilles_, en latin _Maricolæ_, _Mareoliæ_ et -_Mariliæ_, village de Hainaut, dépendoit d’une abbaye de l’ordre de -saint Benoît, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étoient les -maîtres, leur familiarité avec les filles du village fit qu’elles -eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une contre-vérité qui a -passé en proverbe, on a nommé _pucelles de Marolles_ celles qui ne le -sont pas. - -[70] Les fous, en toute occasion, s’avancent et marchent les premiers. -«C’est le fol qui a commencé la danse,» dit Beroalde de Verville, chap. -45 du _Moyen de parvenir_. - -[71] Formule de philosophie scolastique: On demande. - -[72] Partager. - -[73] Terme de logique qu’il fait semblant de prendre pour un titre -d’ouvrage ou pour un nom d’auteur. - -[74] L. III, chap. 28, frère Jean dit à Panurge: «Si tu es cocu, _ergo_ -ta femme sera belle; _ergo_ tu seras bien traité d’elle; _ergo_ tu -auras des amis beaucoup; _ergo_ tu seras sauvé.» - -[75] C’est sans doute Louis XI. Cependant le serment de _foi de -gentilhomme_ que l’auteur lui met à la bouche sembleroit personnifier -François I^{er}. - -[76] Toupie. - -[77] Tout-à-fait, exclusivement. - -[78] De condition, qualité. - -[79] Molière et Montaigne ont répété plus d’une fois la même chose. - -[80] Pour _de bonne heure_. Peut-être faut-il lire _d’heur_, par -bonheur. - -[81] Dorénavant, depuis lors. - -[82] Proverbe qui signifie qu’un exemple ne vaut rien s’il n’est imité. - -[83] Permission, licence. - -[84] Terme de la formule de l’ordination. - -[85] Pourvu de bénéfices. - -[86] Des morts. - -[87] De la Vierge. - -[88] C’est-à-dire, ordonné prêtre. - -[89] Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où l’on met -les mûres, qu’on ne pourrait cueillir autrement sans se tacher. - -[90] Esprit familier, démon. - -[91] Langage du pays de Caux. - -[92] Interroger. - -[93] Pour Eustache. - -[94] Comment allait le commerce. - -[95] Valet niais. - -[96] Chant VII. - -[97] On appelait _chaland_ un bateau plat qui amenait les marchandises -à Paris. De là le surnom de _chaland_ et _chalande_, appliqué aux -personnes qui apportaient du plaisir dans les lieux où elles se -rendaient. - -[98] Dérobais. - -[99] Frapper sur son drap, sur ses épaules. - -[100] Jeu de mots sur _bâton_ et _bateau_. - -[101] Le nom du consul Olibrius, qui fut empereur d’Occident en 472, -devint synonyme de _bizarre_, _original_, glorieux, etc. - -[102] _Peigné_, frotté. - -[103] Serges. - -[104] Ce passage se retrouve presque mot à mot dans Henri Estienne, ch. -21 de son _Apologie pour Hérodote_. - -[105] C’est-à-dire, en veine de folie. - -[106] Usage, acquisition, _emplette_. - -[107] Attendre, épier. - -[108] On mettait autrefois l’argent sous l’aisselle, dans une poche -secrète qu’on appelait _gousset_. - -[109] C’est-à-dire, qui s’embellissait tous les jours. - -[110] Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules de -procureurs, lesquelles venaient d’elles-mêmes se ranger le long des -_montoirs_ de pierre et présenter l’étrier à leurs maîtres. - -[111] Image licencieuse, tirée du jeu de l’arbalète. - -[112] Imité par La Fontaine (_le Faiseur d’oreilles et le Raccommodeur -de moules_), qui a complété ce conte en s’inspirant de Boccace et des -_Cent Nouvelles nouvelles_, III, _la Pêche de l’anneau_. - -[113] C’est-à-dire, qui faisait un assez bon _trafic_. - -[114] Voisinage. - -[115] Dame, en patois lyonnais. - -[116] De plus. - -[117] Pour: ma foi! - -[118] En pensée. - -[119] Couverture. - -[120] La procédure, le style de palais. - -[121] Sournois, trompeur. - -[122] Malice, niche, _tour_; de _chatterie_. - -[123] Heurtait. - -[124] C’est-à-dire, à pousser l’éteuf, balle de bourre. - -[125] Expression proverbiale pour exprimer les coups qui avaient plu -sur son dos. - -[126] Droit canon. - -[127] Les écoles des Quatre-Nations étaient situées dans la rue du -Fouare, dite alors _du Feurre_. - -[128] Des blancs d’œufs. - -[129] La profession de barbier n’étant point séparée en ce temps-là de -celle de chirurgien. - -[130] Pour _meurtri_. - -[131] Alchimistes. - -[132] Le sujet de ce conte était populaire avant Bonaventure Des -Periers; car dans le _Gargantua_ de Rabelais, ch. 33, un vieux -_routier_ dit à Picrochole, qui projetait la conquête du monde: «Toute -cette entreprise sera semblable à la farce du _Pot au lait_, duquel un -cordouannier se faisait riche par rêverie; puis, le pot cassé, n’eut de -quoi dîner.» La Fontaine a tiré de là _la Laitière et le Pot au lait_, -fable 9 du liv. III. - -[133] Alchimie. - -[134] Pas. - -[135] Allumé leurs fourneaux. - -[136] Bouché des vases avec du _lut_, enduit chimique. - -[137] Sœur d’Aaron et de Moïse. Le livre publié sous son nom est -supposé, comme une infinité d’autres que les alchimistes ont attribués -à divers anciens philosophes, rois, etc. Le _bain-marie_ tire son nom -de cette Marie. - -[138] Ceci est rapporté également par Jacques _de Voragine_, auteur -de _la Légende dorée_, et par Pierre _de Natalibus_, dans la _Vie de -sainte Marguerite_, le vingtième jour de juillet. - -[139] Esprits, farfadets. - -[140] Avec, en outre. - -[141] Creuser. - -[142] Anspessades, enseignes. - -[143] Maudite vermine. - -[144] Dorénavant. - -[145] Bien nourris. - -[146] Vivaces, selon La Monnoye. - -[147] Proprets, coquets. - -[148] Vifs. - -[149] Sans y mettre la main. - -[150] Pour _bétail_. - -[151] Gueux, coquins. - -[152] Travaillaient. - -[153] Pionniers. - -[154] Les diables. On croyait autrefois que la folie ou l’_estre_ des -poètes et des savants résultait de la présence d’un ver dans le cerveau. - -[155] Égratigner. - -[156] Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup de -dégâts. - -[157] Sempiternelles. - -[158] _Pedisequa_, suivante. - -[159] C’est-à-dire, jusqu’à être en danger de tomber à la renverse, -quand même elle aurait eu quatre pieds. - -[160] Perchoir. - -[161] Léchées, petits morceaux. - -[162] Parcimonieusement. - -[163] Avec. - -[164] Garde. - -[165] Pâté de venaison. - -[166] Livré aux valets. - -[167] Raillé, complimenté. - -[168] Fit la mine. On dit encore _renfrogner_. - -[169] Faire la paix. - -[170] Rançonné. - -[171] Apportes. - -[172] Ce passage nous apprend que ces deux mots nouveaux n’étaient pas -encore admis dans la langue. - -[173] Fat. - -[174] Badin. - -[175] Ignorant. - -[176] Livre contenant les éléments de la langue latine; ainsi appelé du -nom de son auteur. On s’en servait dans les collèges. - -[177] Nourrie, servie. - -[178] L’assistance, l’assemblée. - -[179] Testicules. - -[180] Il avait d’abord été évêque d’Arras, ensuite de Boulogne-sur-Mer, -et enfin du Mans. Il mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1519, et -fut béatifié. On a de lui quelques traités de dévotion mystique. - -[181] En patois manceau: Ne vous déplaise, sauf votre grâce. - -[182] Car. - -[183] Par ma foi! comme en italien _a fè_. - -[184] Regardez, voyez ça. - -[185] Se fit une hernie. - -[186] Plainte en justice. - -[187] Voy. Macrob, _Saturn._ II, 4. - -[188] Dans la _Vie de Virgile_, par Tib. Claud. Donatus. - -[189] Imité des _Cent Nouvelles_, nouvelle XXXVII, _le Bénétrier -d’ordures_. - -[190] C’est une ironie. Voy. _Pantagruel_ (liv. II, chap. 15), sur une -_manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris_. - -[191] Cette expression doit signifier un homme _volage, coureur -d’amourettes_, dans le véritable sens du mot _discursus_. - -[192] _Le Décameron_ de Boccace, où l’on voit de bons tours joués par -les femmes à leurs maris, livre qu’Agrippa, dans son traité _de Vanit. -Scient._, au chap. _de Lenonia_, appelle un excellent _maquereau_. - -[193] Fameuse tragi-comédie espagnole, ainsi nommée du nom d’une -entremetteuse qui en est un des principaux personnages. Cette pièce, -en prose, commencée, dit-on, par Jean de Mena, le plus ancien poète -espagnol, au quinzième siècle, ou, selon d’autres, par Rodrigue Cota, -au commencement du seizième, a été achevée peu de temps après par le -bachelier Fernande Rojas. - -[194] Sous cette impression. - -[195] «Celle-là est chaste que personne n’a tentée.» On ne sait pas -l’auteur de cet hémistiche, qu’on attribue à Ovide. - -[196] Ce mot me semble pris dans l’acception de _joutes, tournois, -jeux_, etc. - -[197] La jalousie refroidit, et le froid commence par les pieds, comme -la partie la plus éloignée du cœur. - -[198] C’est-à-dire, qui était adroit. Proverbe tiré du petit bâton avec -lequel les joueurs de gobelets font des tours de passe-passe. - -[199] De commerce. - -[200] Argus, qui gardait Io, métamorphosée en vache. - -[201] C’était le fameux Olivier Maillard, qui mêlait le burlesque -aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis XI, -Charles VII et Louis XII. On ne sait pas positivement si ses sermons -ont été prononcés tels qu’ils furent imprimés, en latin mêlé de phrases -françaises. - -[202] A l’italienne, _ohime lassa!_ - -[203] Salie, souillée. - -[204] C’est-à-dire, de peau d’agneau à poil frisé. - -[205] En se renfrognant. - -[206] C’est-à-dire, du commun. Les Italiens disent de même _da -dozzina_, et _dozzinale_, par mépris. - -[207] Pierre Lizet, né à Saint-Flour, en 1482, devint premier président -du parlement de Paris en 1529. Victime du ressentiment de la duchesse -de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut accusé d’avoir parlé -insolemment du roi, et après s’être démis de sa charge, il se retira -dans l’abbaye de Saint-Victor, où il composa des livres de piété, que -Théodore de Bèze tourna en ridicule dans son _Passavant_. - -[208] Le 7 de juin 1554, plus de dix ans après Des Periers, mort avant -l’an 1544; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu’a dit La Croix du -Maine, que Des Periers n’est pas l’auteur de tous ces contes. - -[209] Allusion au titre de l’épître macaronique de Bèze, sous le nom -de _Passavant_: _Responsio ad commissionem ibi datam a venerabili -domino Petro Lizeto, nuper curiæ Parisiensis præsidente, nunc abbate -Sancti-Victoris prope muros._ - -[210] Bèze, dans son _Passavant_, semble avoir affecté, en parlant -du livre du président Lizet, _Contra Pseudo-Evangelicos_, de dire -_pour la pareille_: _O Domine_, dit-il, _pro pari dicatis mihi si -vidistis librum domini nuper præsidentis_. Et Guillaume Bouchet, _Serée -14_, fait le conte d’un criminel qui, étant sur l’échelle, pria les -assistants de dire pour lui un _Pater noster_ à la pareille. - -[211] En 1521, François I^{er} étant, le jour des Rois, à Romorantin, -comme il se divertissait à combattre à boules de neige contre le comte -de Saint-Pol et sa bande, un tison jeté par une fenêtre blessa le roi à -la tête: il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses et les Italiens -portaient alors les cheveux courts et la barbe longue; François I^{er} -suivit cette mode, qui devint bientôt celle de toute la France. - -[212] C’était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement -en 1553, après avoir plaidé dans la cause des massacres de la Cabrière -et de Mérindol. - -[213] Merlin ou Mellin de Saint-Gelais, abbé du Reclus, contemporain -et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies étaient -estimées à la cour de Henri II. - -[214] Bonne mine. - -[215] La Monnoye voit ici un jeu de mots, et dit que les _allants_ -étaient des chiens anglais; mais ces _allants_ et _venants_ ne sont ici -que des gens de service fort affairés autour de leur maître. - -[216] Malfaisant. - -[217] Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate. - -[218] C’est-à-dire, ne le ménagea pas. - -[219] Éreinté. - -[220] Chaise. - -[221] Ces mots ont tout l’air du commencement d’une vieille chanson. - -[222] La Croix du Tiroir, ou Trahoir, ou Trioir, ainsi nommée d’un -supplice ou d’un marché, était le carrefour de la rue de l’Arbre-Sec. - -[223] Voisinage. - -[224] Alliage dont beaucoup de monnaies blanches étaient composées. - -[225] Vieux deniers. - -[226] Rêvait. - -[227] Echoppe couverte d’une toile. - -[228] Toutes les fois. - -[229] Gros fil. - -[230] Aux aguets, attentif. - -[231] Couper la gorge. - -[232] Nous trois clercs. - -[233] Pour la bourse et pour l’argent. - -[234] Il est digne et juste. - -[235] Meurtre. - -[236] C’est-à-dire, à parler français. - -[237] Il y a un conte à peu près semblable dans les _Nuits_ de -Straparole, fable 4 de la IX^e nuit. - -[238] De là _chatemite_. - -[239] Douce, molle. - -[240] Vais. - -[241] Bon visage. - -[242] Carbonnades. - -[243] Employer. - -[244] Indigne, ignorant. - -[245] Italianisme (_si domanda_), pour _se nomme_. - -[246] Paroissiale. - -[247] Ce proverbe vient de ce qu’un chandelier se porte aisément où -l’on veut. - -[248] C’était alors le prix d’une messe. - -[249] Valeur, capacité. - -[250] Chapelain, prêtre. - -[251] Missel. - -[252] Profit, grand bien. - -[253] «Ce mot, dit La Monnoye, fait allusion à _pet_, _rot_, les deux -choses du monde les plus gaies: un _pet_ et un _rot_ chantant l’un et -l’autre du moment de leur naissance jusqu’à celui de leur mort.» - -[254] Charles de Bourdigné, prêtre angevin, a écrit _la Légende dorée, -ou Vie plaisante de maître Pierre Fai-feu_, imprimée à Angers l’an -1532. Ce conte fait le vingt-et-unième chapitre de cette Légende, en -soixante-deux vers, dont les moins mauvais sont les deux derniers: - - Car d’eux il eut, sans faire grand’bataille, - Houseaux de cuir pour ses bottes de paille. - - -[255] _Affieux_ signifiant _graine_, _plant_, et le chiendent étant une -mauvaise herbe qui étouffe les bonnes, cette expression figurée est -plus facile à expliquer qu’à traduire. La Monnoye dit que c’est _un -matois qui donne de l’exercice à ceux qui se frottent à lui_. - -[256] Tours de matois, friponneries plaisantes telles qu’en faisait -le poète François Corbeuil, surnommé _Villon_, parce que de son temps -_ville_ signifiait tromperie. Voyez dans Rabelais une terrible facétie -de Villon contre le sacristain de Saint-Maxent. _Pantagruel_, livre IV, -ch. 13. - -[257] Imitation de quatre vers de la fameuse ballade sur _frère Lubin_, -par Clément Marot. - -[258] C’est-à-dire, pour augmenter la mauvaise chance. - -[259] Ainsi nommé du verbe _copier_, dans le sens d’_imiter malignement -les manières de quelqu’un_ pour le rendre ridicule. Ménage, dans ses -_Origines de la langue française_, écrit: _les copieurs de la Flèche_. -C’était un proverbe dans ce temps-là, où les habitants de chaque -ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial. Voyez les -_Proverbes et dictons populaires_ publiés par M. Crapelet. - -[260] Quolibet consistant dans une allusion du mot _attrempé_, qui -signifie _posé_, _rassis_, _modéré_, au mot _trempé_, qui signifie -_mouillé_. - -[261] Parce qu’on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut mieux -entendre que la foule le pressait de toutes parts et le soulevait de -terre. - -[262] C’est-à-dire, tout ce que tu demanderas. - -[263] Transposition de mots burlesque, pour de _bon cuir de vache_. - -[264] Après. On dit encore dans le peuple: _travailler après quelque -chose_. - -[265] Italianisme: _Va via_, va son chemin. - -[266] Confus. - -[267] Jeu de cartes à trois personnes, espèce de lansquenet. - -[268] De grand cœur, à souhait. - -[269] Maquignon, matois. - -[270] Le moment opportun. - -[271] Messires; italianisme. - -[272] Le comtat d’Avignon était gouverné par un cardinal, depuis que -les papes étaient rentrés à Rome. - -[273] Il y avait un vieux manuel de droit intitulé: _Brocardia juris_. - -[274] C’est le pont d’Avignon, désigné ici par une vieille chanson dont -le commencement est: - - Sur le pont d’Avignon j’ouïs chanter la belle, - Qui en son chant disoit une chanson nouvelle. - -[275] Pour _en avant!_ - -[276] C’est-à-dire, neuf mois. - -[277] Par hasard. - -[278] Ce titre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les -plus qualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enfin entièrement aboli. - -[279] Perdu de vue, terme de palais. - -[280] C’est un de ces italianismes qui étaient entrés en France avec -les Médicis, et qui devenaient chaque jour plus à la mode. - -[281] Pendant ce temps. - -[282] Fantasque. - -[283] Toute semblable. - -[284] Voyez la Nouvelle XXV. - -[285] Bèze, dans son Passavant: _Et postquam veni, et me debotavi -audacter, quia nemo unquam mihi dixit pejus quam meum nomen_. Furetière -donne à ce proverbe deux explications opposées, l’une au mot _nom_, -où il dit _qu’on ne saurait dire pis que son nom à un homme quand il -est connu pour un scélérat_; l’autre au mot _pis_, où il dit tout -au contraire que ce mot s’entend d’un homme à qui on ne peut rien -reprocher. - -[286] Langage de vieille. - -[287] Petite ville à trois lieues de la Flèche. - -[288] Les ouïes. - -[289] On nommait ainsi des présents qu’on faisait aux enfants ou aux -valets à la fête de Pâques, parce qu’autrefois c’étaient des œufs durs -peints de diverses couleurs. - -[290] Voir. - -[291] Tarder. - -[292] D’embonpoint. - -[293] En 1556, plus de douze ans après la mort de Des Periers, qui -par conséquent n’a pas écrit ce conte, René du Bellay avait succédé, -comme évêque du Mans, à son oncle, le célèbre Jean du Bellay, poète, -ambassadeur de François I^{er}, et protecteur de Rabelais. - -[294] Par corruption, pour _sainte Sesaut_, vierge du Maine au septième -siècle, en latin _sancta Sicildis_. On ne dit aujourd’hui ni sainte -Sesaut ni saint Chelaut, mais sainte Serote, qui est le nom d’une -commune du Mans. - -[295] Pour _sobriquet_. - -[296] A l’improviste. - -[297] Dans la première édition et dans quelques autres qui -l’ont suivie, on lisait: _Comme si le diammour l’eût porté_; en -quelques-unes: _Comme si le dieu Amour_. - -[298] C’est un bourbier, tel qu’il s’en trouve en divers endroits des -chemins du Bourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni, ressemblant -à une grande tarte, invite ceux qui ne connaissent pas le terrain à -passer par-dessus, et ils enfoncent dans une boue liquide et infecte. - -[299] Dépêchait, adressait. - -[300] Coups de barrette ou chapeau. - -[301] Fantaisie, vertigo. - -[302] Pour _attendait que le chaud fût passé_. - -[303] Mandataire, agent comptable. - -[304] C’est-à-dire une petite chambre nattée. On prononçait autrefois -_jacopin_, à la manière des Toscans, qui disent encore _jacopo_ ou -_giacopo_. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions, telles -que _soupe à la jacobine_ et _tartes jacobines_. - -[305] La ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux -cartes. Peut-être avait-on donné le nom de _ronfle_ à ce jeu parce que -le joueur qui avait le plus haut point l’entonnait avec une espèce de -ronflement pompeux. Ici, _jouer à la ronfle_ n’est autre chose, par -allusion à cet ancien jeu, que dormir en ronflant. - -[306] Ou _farfelu_, épais, dodu. - -[307] Intervertirent. - -[308] On dirait maintenant _à la fraîche_. - -[309] La clôture d’un champ, dite _échalier_ parce qu’elle est faite -d’échalas. - -[310] En avant. - -[311] Ce sont trois vers de Clément Marot, dans sa fameuse épître au -roi _pour avoir été dérobé_. Scaron, qui apparemment n’avait pas manqué -de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en vue dans une scène -de son _Jodelet maître-valet_, où Lucrèce, qui parle à D. Fernand, -ayant fait entrer dans son discours quelques vers de Mairet, D. Fernand -lui dit tout aussitôt: - -Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur; -Ils sont très à propos et d’un fort bon auteur. - -[312] Les prévôts des maréchaux étaient des juges d’épée qui jugeaient -souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens de guerre. Il -y avait en France cent quatre-vingts maréchaussées ressortissant de -la connétablie, qui avait son siége à la table de marbre du Palais de -Paris. - -[313] Gilles Maillard, lieutenant criminel, contre qui Marot a fait -la sanglante épigramme intitulée _du Lieutenant criminel et de -Semblançay_. Il avait procédé avec tant de rigueur contre les nouveaux -hérétiques calvinistes, que son nom fut voué à l’exécration et au -mépris. Clément Marot faillit être une de ses victimes. - -[314] Le 24 février 1525. - -[315] Jacques de Lorge, capitaine de la garde écossaise de François -I^{er}, et père de Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, qui eut le -malheur de causer la mort de Henri II dans un tournoi. - -[316] Odet de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines -de son siècle, commanda dans toutes les guerres d’Italie jusqu’à sa -mort, arrivée devant Naples le 16 août 1528. - -[317] Il fallait dire _dans le Milanais_, que Lautrec avait presque -tout reconquis, à Milan près, en 1528. - -[318] C’est la seconde des _Questions tabariniques_, part. I. - -[319] On lit un fait analogue dans les _Mémoires du comte de -Bussi-Rabutin_. Son oncle, Hugues de Bussi, grand-prieur de France, -malade à la mort, venait de se confesser à un augustin, qui se retirait -avec son compagnon au moment où le comte de Bussi entra. Celui-ci -demanda à son oncle comment il se trouvait de ces bons pères. «Fort -bien, mon neveu, lui répondit-il; ils disent que j’ai l’attrition.» - -[320] Cette ville a été ainsi appelée de _Juhel_, premier du nom, qui, -vers le milieu du douzième siècle, fit bâtir le château de Mayenne. - -[321] Presque toutes les éditions, au lieu de _Cydnus_, mettent _Nus_; -quelques autres, _de Nus_. L’auteur avait probablement écrit _Cydnus_, -car la tradition fabuleuse introduite par Annius de Viterbe veut qu’un -certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom aux anciens peuples du -Maine, appelés premièrement par cette raison _Cydnomans_, et depuis -_Céomans_. - -Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l’auteur, par _ce -bon pays Nus_, aurait entendu le pays du Maine, où il y avait plusieurs -fiefs tenus _en nuesse_, _à nu_, _nuement_, _de nu à nu_, _à pur_; -c’est-à-dire, immédiatement du prince? La Croix du Maine, dans sa -_Bibliothèque_, parle d’un Samson Bedouin, moine bénédictin de l’abbaye -de la Couture, auteur de plusieurs chansons, et, entre autres, de la -_Réplique aux chansons des Nuciens_ ou _Nutois_, autrement appelés -_ceux de Nuz_ au bas pays du Maine. - -[322] Animal sans queue. - -[323] Langage de renard. - -[324] Occupés, affairés. - -[325] Trait, dard. - -[326] Machines qui repoussent rudement pour peu qu’on les touche. - -[327] Juchoir, poulailler. - -[328] Langage des chiens. - -[329] Sociable. - -[330] Délivrer. - -[331] Pour _garnement_. - -[332] Ce personnage s’est rendu célèbre à Paris, du temps de François -I^{er}, par la représentation des moralités, mystères et farces, qu’il -faisait jouer aux Halles, non loin d’un égout appelé _le Pont-Alais_, -dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et acteur, comme son -contemporain Pierre Gringoire. - -[333] Fat, orgueilleux. - -[334] C’est-à-dire sans habit. - -[335] Le théâtre était un échafaud à plusieurs étages. - -[336] Au septième livre de la comédie des _Actes des Apôtres_, jouée -à Paris l’an 1541, composée par Louis Choquet, et imprimée cette même -année à Paris par les Angeliers, il y a un personnage de _Migdeus, roi -d’Inde la Majour_. - -[337] La représentation. Pendant les _jeux_, tous les acteurs, en -costume, étaient rangés sur des gradins, en attendant le moment de -descendre sur la scène. - -[338] Le prologue, compliment aux spectateurs. - -[339] Pour _étuviste_. - -[340] Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie pour Hérodote_, fait -connaître que c’était le curé de Saint-Eustache; ce qui est confirmé -par d’Aubigné, chap. 13 du liv. II de son _Baron de Fæneste_. - -[341] Promenade des acteurs en costume pour annoncer le spectacle du -jour. - -[342] Chapeau en forme de pain de sucre que portaient les soldats -albanais. - -[343] Son nom et son surnom étaient, comme on l’a appris d’une vieille -épigramme, Marguerite Noiron. - -[344] C’est-à-dire un maquereau, parce que c’est au mois d’avril que -l’on pêche le poisson de ce nom-là. - -[345] Terme de trictrac, pour dire _trois_. - -[346] Autre terme de trictrac, pour dire _six_, lorsque les dés amènent -deux trois. - -[347] On a fait là-dessus un huitain, dont le titre est _De la réponse -de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec elle_. - -[348] C’est-à-dire monter sur la poule. Quelques éditions ont -_chaucher_; d’autres, _chevaucher_. - -[349] Allusion à une petite chanson de Clément Marot: - - En entrant dans un jardin, - Je trouvai Guillot Martin - Avec sa mie Hélène, - Qui vouloit pour son butin - Son beau petit picotin... - Non pas d’aveine. - -[350] Equivoque sur _force_, violence, et _forces_, grands ciseaux. - -[351] Petite ville du Perche-Gouet, dans le diocèse de Chartres, sur la -rivière d’Ozane, à quatre lieues de Châteaudun et à vingt-cinq de Paris. - -[352] En Normandie, sur la Rille, à neuf lieues de Rouen, entre Evreux -et Pont-Audemer. - -[353] Lancelot du Lac et Tristan de Leonnois sont les deux plus fameux -chevaliers de la Table-Ronde. Le roman de Lancelot fut imprimé pour la -première fois à Paris, chez Antoine Verard, l’an 1494, en trois vol. -in-folio. Le roman de Tristan contient deux parties, qui font un assez -gros volume in-folio gothique. - -[354] Touchant ce curé, voyez Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie -pour Hérodote_. - -[355] La plus ancienne édition écrit _la reste_. - -[356] Bourrues, fantastiques. La plupart des éditions ont _bigarrées_. - -[357] A la justice de l’official. - -[358] Ou _galloise_, gaie, joyeuse. - -[359] Pour _corées_, comme les Parisiens prononçaient alors: c’est le -cœur, le foie, la rate, le poumon, soit du mouton, soit du veau. Le -tout s’appelle aussi _fressure_. - -[360] Proprement, pot de terre, de fer ou de fonte. C’est un mot gascon. - -[361] Draps, linges. - -[362] Quelques éditions ont _douit_, qui signifie de même ruisseau, -canal, courant d’eau. - -[363] On dit plutôt _de cu et de tête_. - -[364] C’est un jeu de cartes à quatre. On donne quatre cartes à chacun. -Celui des quatre qui a le plus de cartes d’une même couleur a _le flux_ -et gagne l’enjeu. - -[365] On appelait _vin de coucher_ celui qu’on buvait avant de -s’endormir. - -[366] Autour, auprès de. - -[367] Milon, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris l’an -1493. - -[368] Jardins: de là le nom de _la Courtille_. - -[369] C’est-à-dire jour maigre. - -[370] Pourpoint à basques, attaché aux chausses avec des aiguillettes. -«Il n’y a guère qu’un siècle, disait La Monnoye en 1735, que les bonnes -gens aiguilletoient ainsi leur haut-de-chausses.» - -[371] Pour _offertoire_. - -[372] Patène. - -[373] Bouchet, dans sa sixième _serée_, a rapporté ce conte, qu’il -applique à un cordelier, en y changeant diverses circonstances. Il -dit que le moine s’étant aperçu de ce qui faisait rire ces femmes, se -troussa jusqu’à la ceinture et leur dit: _Tenez, regardez, friandes: -vous croyez que c’est de la chair, et c’est du poisson_. - -[374] Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes du -menu peuple, qui disent qu’elles se _récorsent_, quand, après avoir -troussé leur robe, elles la rattachent par derrière. - -[375] Bouchet, _serée_ 15, fait le même conte; mais l’original est -dans le livre intitulé _Mensa philosophica_, par Thibault Auguilbert, -Irlandais; traité 4. - -[376] Ecclésiastique servant le curé pour les affaires de la cure. - -[377] Terme de cour d’Eglise; requêtes ou plaintes présentées au juge -d’Eglise pour obtenir la permission de publier monitoire. - -[378] Soufflé, fait des efforts, comme un bûcheron qui fend du bois et -fait _han_ à chaque coup de cognée. - -[379] Ce curé de Saint-Eustache de Paris dont il a été question dans la -Nouvelle XXXII. On ajoute même qu’après avoir dit qu’il excommuniait -tous ceux qui étaient dans le trou, il fit réflexion que, parmi les -personnes nommées dans les _quérimoines_, se trouvaient l’évêque de -Paris et son official: il déclara donc qu’il exceptait ces deux-là. H. -Estienne, chap. 6 de l’_Apologie pour Hérodote_. - -[380] Cicéron, au livre III _De la nature des Dieux_, compte trois -Jupiter et six Hercules. - -[381] C’est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu’un -par un autre nom que son nom propre. _Antonomase_ est le mot d’usage. - -[382] Chapelains. - -[383] Infirme. - -[384] C’est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des -anciens romans, qui appellent souvent _bois_ les lances des chevaliers. - -[385] Petite ville sur l’Hérault, diocèse d’Agde, ainsi nommée de saint -Tibère, martyr, appelé ailleurs _saint Tiberge_. - -[386] C’est-à-dire, que la chaleur diminuât. - -[387] Cette prébende, appelée plutôt _théologale_, était établie dans -chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile de -Latran, sous Innocent III, et affectée à un docteur en théologie, qui -prêchait tous les dimanches. - -[388] Sillé-le-Guillaume, petite ville du Maine, entre Mayenne et le -Mans. - -[389] C’est-à-dire, qui fît moins valoir son homme, qui fût moins digne -d’un homme raisonnable. - -[390] Aller l’amble, comme les haquenées que montaient les dames. - -[391] D’autres éditions portent _seille_, seau, ce qui exprime mieux un -tambourin. - -[392] En outre, de plus. - -[393] On les appelait _archers_, quoiqu’ils portassent la hallebarde, -parce qu’auparavant c’était un arc qu’ils portaient. La garde écossaise -a été en honneur auprès des rois de France depuis les services que les -Écossais rendirent à Charles VII contre les Anglais. - -[394] Ou _tourdion_, diminutif de _tour_, petit mouvement léger. On -appelait ainsi les basses danses. - -[395] _Fongner_ ou _foigner_, selon La Monnoye, signifiait gronder, se -dépiter, et vient de _foin!_ interjection d’impatience et de dépit, -dont alors on se servait en guise de juron. - -[396] Il voulait dire: «_Ah! vous culetez._» - -[397] Ce doit être quelque princesse ou la reine elle-même, au service -de qui la femme de l’Ecossais était attachée sans doute. - -[398] Contraction de _sauf votre grâce_. - -[399] Pour _fantasque_. - -[400] Il entend ce que l’on nomme vulgairement les _Distiques de -Caton_, soit par allusion au livre que Caton le Censeur intitula -_Carmen de Moribus_, quoiqu’il l’eût écrit en prose, soit parce que la -doctrine morale contenue dans ces distiques a été jugée digne de Caton -lui-même. - -[401] La Syntaxe de Despautère, publiée en 1513. - -[402] C’est ainsi que commence la première églogue de Baptiste Mantuan. -Au seizième siècle, on lisait publiquement dans les écoles de Paris les -poésies latines de ce moine, aussi célèbres alors que celles de Virgile -et d’Horace. - -[403] Colérique. On voit dans un passage de Rabelais que les pédants -seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés du latin, -_iraconds_, _admirabonds_. - -[404] Expérimenté, dressé, façonné. - -[405] Cette réponse naïve a été imitée dans le _Moyen de parvenir_. -Sire George était malade: «Çà, mon ami, lui disait une dame, courage; -il faut prendre quelque chose. N’avez-vous rien pris aujourd’hui?—Sauf -votre grâce, madame, répondit-il, j’ai pris une puce à la raie de mon -cu.» - -[406] Parce que les pots dont on se sert pour mettre la plume sont -toujours vieux et ébréchés. - -[407] Pour _au sol_, _au rez-de-chaussée_. - -[408] Cri des fauconniers provençaux en lâchant l’oiseau. - -[409] A l’endroit. - -[410] _Dia_, pour faire avancer les chevaux; _hau_, pour les arrêter. - -[411] C’est-à-dire dans le plus petit espace; le _double_ était une -monnaie de cuivre valant deux deniers. - -[412] Les coups de fouet lui faisaient aux jambes des espèces de -franges. - -[413] L’épilepsie est appelée le _mal de saint Jean_, parce que saint -Jean guérit ce mal; mais on ne dit pas si c’est le précurseur ou -l’évangéliste. - -[414] C’est-à-dire le diable. - -[415] Ce doit être le commencement de quelque chanson de ce temps-là. - -[416] Prononciation, débit. - -[417] Dépensé. - -[418] Ce mot a été masculin jusqu’au milieu du dix-septième siècle. - -[419] Mine, figure. - -[420] La soixante-quinzième des _Cent Nouvelles nouvelles_ a quelque -analogie, quant aux détails, avec celle-ci. - -[421] Origine, naissance. - -[422] En piteux équipage. - -[423] Pour _ressemblait_. - -[424] Atteint de ce vice. - -[425] Enfance. - -[426] Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël. - -[427] C’est-à-dire à déjeuner. - -[428] Manquait. - -[429] C’est-à-dire à propos, à son désir. - -[430] C’est-à-dire tant bien que mal. - -[431] Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui: _Vinum -non habent_, changea l’eau en vin. - -[432] Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à Dieu. -Rien n’est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles que ces -espèces d’hébraïsmes: _Il m’en coûte un bel écu de Dieu_; _il ne me -reste que ce pauvre enfant de Dieu_; _donnez-moi une bénite aumône de -Dieu_. Quelquefois aussi, dans un sens tout ironique, on dira: _Je n’ai -gagné à son service qu’une belle sciatique de Dieu_. - -[433] Le sens demande ici un verbe, car l’ellipse serait trop forte -autrement pour dire que cet homme tâtonne _environ_ autour de ce -fausset. - -[434] Perdre. - -[435] C’est-à-dire, en patois poitevin, il frappait bien du pied. - -[436] Homme riche, mais de mauvaise foi. Il avait le secret d’une encre -chimique qui en moins de quinze jours s’effaçait d’elle-même et tombait -en poudre. On dit qu’ayant donné, pendant le cours d’une année, des -quittances écrites avec cette encre pour des sommes considérables, -il se fit payer une seconde fois par ses débiteurs, qui, ne pouvant -justifier du premier paiement, eurent tout loisir de donner au diable -Colin Brenot et ses quittances. - -[437] C’est-à-dire tantôt en jurant, tantôt en bégayant. - -[438] Habillements. - -[439] Le contraire de _Benedicamus_, commencement d’un psaume; -c’est-à-dire sa piteuse aventure. - -[440] Synonyme de _fausset_. - -[441] En colère. - -[442] Equivoque sur _à dos_, coups dans le dos. _Ados_ ou _à dots_ est -un mot poitevin. - -[443] C’est-à-dire qu’elle n’y pût rien. - -[444] On appelle _bannière_ la pièce d’étoffe qu’on accuse les -tailleurs de dérober en coupant un habit, parce qu’il y a dans cette -pièce de quoi faire une banderolle. On dit aussi par manière de -proverbe que _les tailleurs marchent les premiers à la procession_, -parce qu’ils portent la bannière. On lit dans le _Piovano Arlotto_ le -conte plaisant d’un tailleur qui vit en songe une vaste bannière que le -diable produisait contre lui au jour du Jugement, bannière composée de -tous les morceaux d’étoffe qu’il avait volés autrefois. - -[445] Pour _layette_, boîte, coiffe. - -[446] Jovien Pontan et d’autres ont écrit que le cardinal Angelo avait -coutume d’aller la nuit par une porte secrète dans son écurie pour y -dérober l’avoine de ses chevaux. - -[447] Italianisme qui signifie: Voyez comment. - -[448] Plusieurs éditions portent _allouoit_. - -[449] Ou _fautelette_, comme on lit dans d’autres éditions. - -[450] On parlait ainsi en Saintonge, en Bourgogne et dans quelques -autres provinces. - -[451] Ortensio Lando raconte l’origine de ce proverbe dans son -_Cemmentario d’Italia_. Une femme qui voulait régaler sa commère fit -un pâté à l’insu de son mari; une pie babillarde, nourrie en cage dans -la chambre où le pâté venait d’être fait, ne manqua pas, lorsque le -maître rentra, de répéter plusieurs fois: «Madame a fait un pâté.—Oh! -oh! dit-il, et où est donc ce pâté? n’y a-t-il pas moyen de le -voir?—Prenez-vous garde, répondit la femme, à ce que dit une bête? Il -n’y a point ici de pâté; vous devez m’en croire plutôt qu’une pie.» Le -mari, prenant cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas -plus tôt sorti, que la femme court à la cage, prend la pie, et, par -vengeance, lui pelle la tête. Le lendemain, un frère quêteur étant venu -à la porte demander l’aumône, capuchon bas, la pauvre pie, qui lui vit -la tête rase, crut qu’on la lui avait ainsi pelée pour avoir parlé de -pâté: «Ah! ah! lui cria-t-elle, tu as donc parlé de pâté!» - -[452] Bons mots, boutades, reparties. - -[453] Jacques Colin, d’Auxerre, a passé pour l’homme de son temps qui -savait le mieux sa langue. L’honneur qu’il eut d’être secrétaire de -François I^{er} lui donna beaucoup de crédit auprès de ce prince, et le -mit en état, comme il affectionnait les lettres, de favoriser ceux qui -en faisaient profession. Cependant il se vit disgracié en 1527, et sa -mort arriva peu de temps après. Il fut le protecteur d’Amyot, de Melin -de Saint-Gelais, de Clément Marot, etc. - -[454] Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de saint -Augustin. - -[455] Tabourot, dans ses _Bigarrures_, au chapitre _des Entend-trois_, -dit qu’un avocat ayant allégué ce précepte, qu’il attribuoit à saint -Ambroise: «Il faut se garder du devant d’une femme, du derrière d’une -mule, et d’un moine de tous côtés,» à l’issue de l’audience, la partie -adverse, qui était un abbé, lui soutint que saint Ambroise n’avait -rapporté ce passage nulle part. L’avocat maintint vraie sa citation; -l’abbé gagea qu’elle était fausse, et perdit, l’avocat lui ayant -fait voir dans les contes de Des Perier le proverbe, qui n’est pas, -il est vrai, de saint Ambroise, docteur de l’Église, mais bien de -l’abbé de Saint-Ambroise, Jacques Colin, que François I^{er} appelait -familièrement _Saint-Ambroise_. - -[456] Se revengeait, prenait revanche. - -[457] Ps. 58. - -[458] Depuis le mois d’octobre 1539, date de l’ordonnance de François -I^{er}. - -[459] Pourpoint. - -[460] Jérôme Fondulo, ou Fonduli, était de Crémone. Il a demeuré -long-temps en France, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, où il vivait en -1537. Sa maigreur était proverbiale. - -[461] Cette plaisanterie est prise de Rabelais, liv. I, chap. 40. - -[462] Rebrousse, retrousse. - -[463] Pour _émoussé_, _écrasé_. - -[464] Ou _trapu_, carré. - -[465] C’est-à-dire savait bien se servir de son épée. Cette locution -est employée ici dans un sens obscène. - -[466] Façon de parler ridicule, employée peut-être ici pour se moquer -de ceux qui en usaient. - -[467] C’est-à-dire du temps qu’il faisait la vie, courait le guilledou. - -[468] La Monnoye pense qu’on doit lire _représentation_. - -[469] Pour: la lui tint. - -[470] Allusion à _de façon suis royal_, anagramme de _François de -Valois_, faite par Marot. - -[471] Le nez de François I^{er} laissa de tels souvenirs dans le -peuple, qu’on disait encore au dix-septième siècle: _le roi François -grand nez_, ou _le roi grand nez_. - -[472] Suivant La Monnoye, _se passait aisément_ signifierait _se -suffisait aisément_, de l’italien _passarsi_; quant à _n’avoir autre -enfant_, il faudrait sous-entendre _pour_, c’est-à-dire _parce qu’il -n’avait point d’autre enfant_. Mais il est plus naturel d’interpréter -cette phrase: «Il se consolait aisément de n’avoir pas d’autre enfant.» - -[473] Pour le voici. - -[474] Plaisanterie. - -[475] C’est-à-dire les abattis de la bête. - -[476] En ce temps-là, on avait coutume de donner des aubades ou -sérénades aux personnes de l’un ou l’autre sexe pour lesquelles on -voulait manifester de la considération. - -[477] Accident. - -[478] Le sens voudrait que ce _même_ fût remplacé par tout autre mot; -il faut lire sans doute: _mettre à néant_. - -[479] Équivoque sur _commentatores juris_. - -[480] Terme populaire, par lequel on entendait un homme non seulement -allègre et dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu’à en être -incommodé. - -[481] A la gasconne, pour: le chancre. - -[482] Ensuite. - -[483] Ou galimard, étui d’écritoire. - -[484] Génois. On disait anciennement _Genevois_, par une composition -bizarre du français _Gênes_ et de l’italien _Genovesi_. - -[485] Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus, -et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du vers 715 du -onzième livre de l’Enéide. - -[486] Accaparer, se ménager. - -[487] Tabourot, chap. 7 de ses _Bigarrures_; Bouchet, _serée 3_, -et plusieurs autres, ont fait mention de cette équivoque, mais -postérieurement à Des Periers. - -[488] Rendre sage. - -[489] Pour _colporter_. - -[490] Médisante. _Guépin_ était le sobriquet ordinaire des habitants -d’Orléans. - -[491] Chassenée, sans son _Catalogus gloriæ mundi_, partie 10, -considér. 32, dit que, de son temps (c’est-à-dire au commencement du -seizième siècle), on donnait aux universités de France et d’Italie les -épithètes suivantes: les _flûteux et joueux de paume de Poitiers_, les -_danseurs d’Orléans_, les _braguars d’Angiers_, les _crottés de Paris_, -les _brigueurs de Pavie_, les _amoureux de Turin_, les _bons étudiants -de Toulouse_. - -[492] Assuré. - -[493] Pour _aboyer_. - -[494] Les êtres. - -[495] Chiens de chasse criards. - -[496] Lapins. Il y a ici une équivoque obscène. - -[497] Les Vaudrey, d’une ancienne et illustre famille de la -Franche-Comté, ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin (_Gilbertus -Cognatus_) les traite de héros; et leur histoire effectivement, de -même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables; témoin -le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans cette nouvelle; témoins -encore les amours romanesques de Charles de Vaudrey et de la dame de -Vergy, dans le quatrième volume des _Nouvelles_ du Bandel. - -[498] pour bizarrerie. - -[499] Corcelet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le -diminutif _jaquette_ signifie en général une robe, un habillement. - -[500] C’est-à-dire, l’esprit à l’envers. - -[501] On ne dit plus que le pont de Sé, au singulier. - -[502] Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de pierre, -long de mille pas. - -[503] Parapets. - -[504] Interjection populaire: regarde, vois, tiens. - -[505] Borderie, petite métairie trop peu importante pour une paire de -bœufs, et qui est desservie par des ânes. - -[506] Un peu. - -[507] Espèce de grosses poires d’hiver, à chair ferme et parfumée. Il y -avait aussi des _pommes de râteau_. - -[508] Ou _ardi_, liard, en langage toulousain. - -[509] Ancienne exclamation, qui peut venir du latin _sic_. Rabelais -dit: _Sec, au nom des diables!_ - -[510] Pigeons sauvages, bizets. - -[511] Ramiers. - -[512] Mot toulousain qui paraît corrompu. Ce sont peut-être des perdrix. - -[513] Pour _maître d’hôtel_, majordome. - -[514] C’est-à-dire de quel vin. - -[515] Clément Marot, dans son _Dialogue des deux amoureux_, avait le -premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes. Rabelais -a imité cette nouvelle de Bon. Des Periers, dans le cinquième livre -du _Pantagruel_, où frère Fredon épuise, pour ainsi dire, tous les -monosyllabes de la langue. Ce cinquième livre ne fut publié qu’en 1562, -après la mort de Rabelais; le recueil de Bon. Des Periers avait paru en -1549. - -[516] C’est-à-dire avait ôté sa robe de moine. - -[517] Pour _estomac_. - -[518] On disait aussi: il se pensa. - -[519] La Monnoye croit devoir lire _égarément_, c’est-à-dire à la -volée, inconsidérément. - -[520] Pour _afin que_. - -[521] On dit aujourd’hui: pays perdu. - -[522] Une poignée, une pincée. - -[523] Le surlendemain. - -[524] C’est-à-dire: Oh! par ma foi, seigneur, vous dites bien la vérité. - -[525] On dit aujourd’hui: tirer les vers du nez. Ce proverbe vient des -charlatans, qui, en voyant quelqu’un atteint de folie, disaient qu’il -avait un ver dans la tête, et offraient de l’en tirer. C’est là ce -qu’anciennement on appelait le _vercoquin_. - -[526] C’est-à-dire: oui, certes bien, c’est un homme. - -[527] C’est-à-dire, très-grossier; le bureau, ou bure, étant une étoffe -de grosse laine qui paraît moins fine encore lorsqu’elle est teinte. - -[528] L’ordonnance commençait par _recipé_, c’est-à-dire _prenez_. - -[529] C’est-à-dire des mouchoirs et des chemises. - -[530] On dit maintenant: _coq en pâte_. Cette expression vient de ce -qu’on met sous un panier à claire-voie la volaille qu’on veut empâter, -engraisser. - -[531] Affaires. - -[532] La poche du juste-au-corps. - -[533] A la loterie. - -[534] C’est le Pogge qui fait le conte de ce médecin. - -[535] Le même conte se trouve dans le premier livre des _Faceti e -motti_ de Louis Domenichi. - -[536] C’est-à-dire qu’il se mit d’accord, d’intelligence. - -[537] C’est-à-dire sans l’avoir battue de la bonne manière. _Donner -dronos et le chaperon de même_ signifiait, selon La Monnoye, _fouetter -et mitrer_ un coupable. Cette expression est prise ici au figuré. - -[538] C’est-à-dire le diable vous aura rendu un mauvais service. - -[539] Forger sur l’enclume. - -[540] C’est-à-dire, en termes couverts, pris le déduit; par allusion à -la pâte que l’on jette dans le moule à faire les gauffres. - -[541] C’est-à-dire qu’il jurait le nom de Dieu. - -[542] Débarrasser, délivrer. - -[543] Fatigue. - -[544] Testicules. - -[545] C’est le sujet de la 85^e des _Cent Nouvelles nouvelles_, -intitulée _le Curé cloué_. - -[546] Expéditions. - -[547] Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de -France ressortissant au tribunal des maréchaux, qui avait son siége à -la table de marbre du palais de Paris. - -[548] Arrêt. - -[549] Pour _dérobé_. - -[550] Pour _bien_, suivant la prononciation de ce prévôt des maréchaux. - -[551] Imité par La Fontaine: _Les Lunettes_, IV, 12. - -[552] C’est-à-dire dont il n’y avait pas une... - -[553] Imagination. - -[554] En même temps. - -[555] Travailler. - -[556] Pour _fil_. - -[557] Il faut lire certainement _elle_. - -[558] C’est-à-dire _en bon point_, en bon état. - -[559] Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition -du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques. - -[560] On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les -écoliers qui changeaient souvent de collége, à cause de leur -ressemblance avec ces oiseaux nommés _martinets_, qui changent tous -les ans de demeure, venant au mois de mars et s’en retournant à la -Saint-Martin. - -[561] Pour _morue_. - -[562] C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures. - -[563] C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége. Le -nom de _Jean_ était ridicule ou méprisable, à force de devenir commun. - -[564] Dans le sens de _badin_, _facétieux_. - -[565] Au lieu de _per Deum_, jurement déguisé. On dit encore -_pardienne_, qui vient de _per diem_. Un bon curé disait que c’était -le jurement de David, et le prouvait par le verset 6 du psaume 120: -_Per diem sol non uret te_. On avait inventé dans notre langue une -infinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les uns que -les autres: _Pardi_, _pardienne_, _pargué_, _parguienne_, _parguieu_, -_parbieu_, _parbleu_, _pardigues_, _pardille_, _pardine_, _pargoi_. - -[566] Méchante. - -[567] L’écolier n’avait juré que _per diem_; le régent, croyant, comme -Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure _per dies_. - -[568] C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard ou -Michel Menot: _Ponere aliquem ad metam non loqui_, mettre quelqu’un en -termes de ne pouvoir parler. - -[569] Pour _rôles_, rouleaux de papier, catalogues. - -[570] Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége, -nommés alors _galochers_ et depuis _galoches_, parce qu’ils portaient -des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collége. - -[571] C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le -quartier de l’université. - -[572] C’est le latin _infanda_, dont on ne peut parler sans horreur. Il -paraît que les mots _détestable_, _exécrable_ et _abominable_ n’étaient -pas encore admis dans la langue usuelle. - -[573] La Monnoye croit devoir mettre ici _là-dessus_, au lieu de _la -déesse_. - -[574] Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner le -nom de _calepin_ à toute espèce de vocabulaires. - -[575] C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant -dans certains lieux d’asile. - -[576] Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents -et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et ses -bâtiments servent aujourd’hui de prison militaire, au coin de la rue -des Sept-Voies. - -[577] Amorces. - -[578] Ce verbe doit être employé ici dans le sens de _faisoit des -présents_. - -[579] En particulier. - -[580] Lui donna courage et espérance. - -[581] Considération, égard. - -[582] Cette expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens -attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille de -la Saint-Jean. - -[583] Pour _fromage_. - -[584] Il faisait une petite pause. - -[585] Exclamation, serment de femme, qui semble une ellipse de: _Par -mon âme, dea!_ - -[586] C’est-à-dire, en les _guignant_ de l’œil. La vieille tour -d’Étampes se nomme _tour de Guignette_, parce que, placée sur un -monticule, elle _guignait_, pour ainsi dire, les environs. - -[587] La Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute mal -lue: «_Sit modo_, comme si l’on écrivait _soit mon_, prononçant _soit_ -par _sait_.» Dans le vieux langage, _mon_ se prenait quelquefois pour -_donc_; ainsi, _à savoir mon_ signifie _à savoir donc_. _C’est mon_ -équivaut à _or donc_, _oui-dà_, _vraiment_, etc. - -[588] Voyez, sur cet italianisme, une note de la Nouvelle XXV. - -[589] Se moquerait. - -[590] Quand ce fut au tour de la veuve de parler. - -[591] «Le blason, dit Thomas Sibilet, chap. X de son _Art poétique_, -est une perpétuelle louange du continu vitupère de ce qu’on s’est -proposé blasonner.» Épigramme, portrait satirique. - -[592] Pour _maudissons_, malédictions. - -[593] Ce sont les premiers mots de l’épître qui sert de préface aux -_Distiques_ de Caton. - -[594] Patois d’Avignon. - -[595] «Aimez vos parents.» C’est le deuxième précepte de Caton. - -[596] L’esquinancie. - -[597] «Portez honneur à vos proches.» C’est le troisième précepte de -Caton. - -[598] «Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de Caton. - -[599] Imprécation mitigée par la négation _n’aie_. C’est comme si elle -eût dit: _Maugré bieu de toi_. - -[600] Sixième précepte de Caton: «Accommodez-vous au temps.» - -[601] Des Periers entend par là un mauvais petit poème, _De moribus -in mensâ servandis_, qui était alors à l’usage des basses classes, -commençant ainsi: - - Quos decet in mensâ mores servare docemus - Virtuti ut studeas litterulisque simul. - -Jean Sulpice de Veroli, qui en est l’auteur, vivait sur la fin du -quinzième siècle. - -[602] Ou _pasquil_, épigramme ou satire qu’on attachait à la vieille -statue de Pasquin, à Rome, et qui bravait alors la puissance des papes. - -[603] En français, _de Haut-Manoir_. C’est celui dont on fait le -conte suivant. Un jour, vantant sa noblesse: «Il suffit qu’on sache, -disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir.—Vous! lui répondit un -rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela pourrait-il être? -votre mère était une Anglaise, de la maison de Bacon.» - -[604] Faible, sans consistance, malléable. - -[605] Arrêts. - -[606] Dire des sottises, comme font les bateleurs. - -[607] C’est le nom latin qu’avait pris Jean de Bolton, religieux de -Saint-Antoine de Vienne. Son traité _de Arca Noe_ a été imprimé pour la -première fois, à Lyon, in-4^o, en 1554, plus de dix ans après la mort -de Des Periers, qui, par conséquent, n’a pu le citer ni avoir écrit ce -conte. Voici les paroles de Joannes Buteo, page 19: _Quamquam sunt qui -putent mures in Arca non fuisse, et id genus similia, propterea quod ex -corruptione nascantur._ - -[608] C’est-à-dire l’un disait d’une manière, et l’autre de l’autre. - -[609] Griffon. C’était alors le synonyme vulgaire de greffier. -_Griffant_ est mis pour _griffonnant_. - -[610] Pour _ressemblait_. - -[611] Toutes les éditions portent _que_; nous nous sommes permis ce -changement pour la clarté de la phrase. - -[612] On dit aujourd’hui dans le même sens: Défiler son chapelet. -_Râtelée_ s’entend de ce que l’on a sur le cœur. - -[613] Ce n’est pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit La -Monnoye, mais sans doute une faute de copiste. Nous proposons de la -corriger ainsi: _du prix_ ou _du poids de 80 ou 100 écus_. - -[614] Il entend le cinquième concile de Latran, commencé en 1512 sous -Jules II, et fini en 1517 sous Léon X, dans la onzième session duquel -on approuva le concordat fait entre Léon X et François I^{er}, en 1516, -et la bulle du 19 décembre suivant, par laquelle, du consentement de -François I^{er}, le pape révoquait et abrogeait la Pragmatique ou les -libertés de l’église gallicane. - -[615] Cette naïveté est empruntée à Rabelais, livre III, chap. 39; -lequel troisième livre de Rabelais n’a été imprimé pour la première -fois qu’en 1546, deux ans après la mort de Des Periers. - -[616] On nommait ainsi le peuple, depuis la révolte des -_Jacques-Bonhomme_ sous Charles V. - -[617] _Piètre_ ou mauvais visage. - -[618] C’est-à-dire grommelant, en remuant les babines, comme les singes. - -[619] Mécontente. - -[620] Les gens de guerre, et surtout les lansquenets, portaient des -habits avec des crevés et des chausses _déchiquetées_. - -[621] Pour _ailes_; c’est-à-dire _décrétales_. - -[622] Homenas, dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits -ces quatre vers, dit que _ce sont petits quolibets des hérétiques -nouveaux_. Nul auteur plus ancien que Pierre Grosnet, qui écrivait vers -l’an 1536 ou 1537, n’a rapporté ce dicton. - -[623] _Cueilleur de prunes_, ou plus communément _cueilleur de pommes_, -se dit d’un homme sans habit, qui a un tablier sale retroussé autour de -lui. - -[624] Il vaut mieux lire _rat_. - -[625] Marchands, maîtres dans les corps de métier. - -[626] Quand on dit qu’un homme est _fou par bémol et par bécarre_, on -entend qu’il l’est par nature, parce que, dans les termes de l’ancienne -gamme, _chanter par nature_, c’est passer de _B mol_ en _B carre_ par -nature. - -[627] On sait la réponse de Caton en pareille rencontre. Un homme qui -portait un coffre le heurta, et tout en le heurtant lui dit: _Gare_. -«Est-ce, lui demanda Caton, que tu portes autre chose que ce coffre?» -Cicéron, livre 2, _de Oratore_. - -[628] Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochets tiennent lieu -d’ailes. - -[629] Quelques éditions écrivent _philofole_. - -[630] D’Ouville, ou plutôt Bois-Robert, sous le nom de son frère -d’Ouville, page 54 de la III^e partie de ses Contes, dit que c’étaient -deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux à un laboureur -poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre et ne parlait qu’à ses -bœufs. Enfin, après avoir long-temps exercé la patience de ces pères, -quand il sut qu’ils étaient jésuites, il leur dit qu’ils le prenaient -pour un autre, et qu’il n’était pas si sot que de se mêler d’apprendre -la moindre chose à des gens qui savaient tout. - -[631] Rien n’était plus commun parmi les Grecs et les Latins que ces -sortes de souhaits. - -[632] Le laboureur. Cette expression vient de ce que, dans certaines -provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une espèce de -longue pique. - -[633] Ce sont des noms que les paysans du Poitou donnent à leurs bœufs, -par rapport à la couleur du poil de ces animaux: _garea_, de _varius_, -bigarré; _frementin_, pour _fromentin_, de couleur de froment; -_brichet_, pour _bourrichet_, d’un gris tirant sut le roux. - -[634] Viens après moi; tu vas bien clopin clopant. - -[635] Pour _siffle_, en patois. - -[636] A vous échauffer jusqu’à en suer comme dans une étuve. - -[637] C’est-à-dire: Michel, cet homme demande le chemin de Parthenay; -n’est-ce pas de ce côté-ci, en descendant? - -[638] Il m’est avis que c’est par deçà. - -[639] C’est-à-dire: Quand vous serez à cette grande croix, tournez à -droite, et puis allez tout droit; vous ne pouvez manquer. - -[640] Voici la traduction du patois poitevin: Ce chevreau, monsieur?... -le voulez-vous avec la mère? Da, il est bon, ce chevreau!... Pesez, -monsieur, comme il est gras... La mère n’en a encore porté que deux... -Ne voulez-vous qu’une parole? Je vois bien qu’il ne faut pas vous -surfaire... Ma foi! il ne vous coûtera pas moins de cinq sous et demi. - -[641] Patois, idiome. - -[642] Village à trois lieues de Châtelleraut et autant de Poitiers. - -[643] Chasse au courre et au vol. - -[644] La merdé! j’ai vu le roi d’aussi près qu’aucun: il a le visage -comme un homme; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit avant-hier -ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La merdé! il n’a pas la -main plus grande que moi. - -[645] C’est une des principales églises de Poitiers, qui compte saint -Hilaire au nombre de ses premiers évêques. - -[646] A l’Université, avec ou comme les _grimauds_. - -[647] Compatriotes, en patois poitevin. _Caméristes_, c’est-à-dire en -chambre, à l’enseigne du _Bœuf couronné_. - -[648] Rapetassés. - -[649] C’est-à-dire: A mon fils Michel... au _Roi des bœufs_ ou -auprès... Michel, mande-moi lequel c’est qui est mort, de ton frère -Guillaume ou de toi; car j’en suis en une grande peine. Du reste, je -veux bien t’avertir qu’on dit que notre évêque est à Dissai: vas-y pour -prendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends bonne et grande, -afin qu’il n’y faille pas retourner à deux fois. - -[650] Château en Poitou, sur le Clain. - -[651] En poitevin, c’est Poitiers. - -[652] Mon père, je vous avertis que ce n’est pas moi qui suis mort; -mais c’est mon frère Guillaume: il est bien vrai que j’étais plus -malade que lui, car la peau me tombait comme à un cochon. - -[653] Contredire, disputer. - -[654] Les proverbes n’étaient pas favorables aux gentilshommes de cette -province. On disait: _Gentilhomme de la Beauce, qui garde le lit quand -on refait ses chausses, et qui vend ses chiens pour avoir du pain_. - -[655] En patois beauceron, chaudeau. - -[656] Ou _gobets_, morceaux. - -[657] Péter. - -[658] Pour _en voilà_. - -[659] Messire Jean Melaine ressemble assez au carme de la 83^e des -_Cent Nouvelles nouvelles_. - -[660] Gorger, rassasier. - -[661] Aujourd’hui _cellerier_. - -[662] A l’office. - -[663] C’est-à-dire avec l’impatience d’un chasseur qui entend le son du -cor et le cri des chiens. - -[664] _Atteindre_ se prend ici pour _aveindre_. - -[665] Un pain, non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux qu’on -coupe par morceaux pour la soupe des lévriers. - -[666] Mesure à vin, ainsi appelée parce qu’elle tient quatre chopines. - -[667] La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de Bourbon, -deuxième du nom, gagea de manger une éclanche pendant que midi -sonnerait, pourvu qu’auparavant elle fût coupée en morceaux, et gagna -la gageure. Il est fait mention de ce La Guiche dans une gazette -bouffonne imprimée à Dijon en 1633: _L’art admirable de La Guiche pour -manger méthodiquement un membre de mouton pendant que douze heures -sonnent_. - -[668] On a dit depuis: _Comme fit le roi François I^{er} devant Pavie_. -Ce proverbe: _comme fit le roi devant Arras_, vient de ce qu’en 1477 -Louis XI, indigné contre les habitants d’Arras, fit tirer jusqu’à la -dernière pièce de son artillerie sur leur ville, pour se venger de -leurs insolences. - -[669] Il vaut peut-être mieux lire _pierre_, comme portent plusieurs -éditions. On appelait _pierre_ toute espèce de boulet, parce que les -premiers boulets de canon furent en effet des pierres de grès arrondies. - -[670] C’étaient des pois cuits seulement avec de l’eau, du sel et de -l’huile. - -[671] Pour _morue_. - -[672] C’est-à-dire qu’il ne lui fit point de grâce, parce que, en -termes de chancellerie romaine, quand on dit qu’une provision est -expédiée _en forme commune_, on entend qu’elle est expédiée sans grâce, -sans privilège. - -[673] Allusion à _patenôtre_, _Pater noster_. - -[674] Cuirasse de brigand. - -[675] Casques. On les appelait _morions_ à cause de leur couleur noire. - -[676] Arquebuses. - -[677] La caque était un quart de muid. - -[678] La Monnoye aurait dû nous apprendre quel est ce roi _Cambles_ -ou _Cambletes_. Je crois plutôt que ce nom est altéré, ainsi que la -phrase qui termine cette Nouvelle: il s’agit peut-être de Candaule, -roi de Lydie, de la famille des Héraclides, qui, une nuit, fit cacher -son favori Gigès dans la chambre de la reine et la lui montra nue; ce -qui amena sa perte, par vengeance de cette princesse outragée et non -_mangée_. - -[679] Commencement d’une ancienne chanson. - -[680] Le vrai nom de cette famille était Gédoin. Voyez les -_Bigarrures_, du seigneur des Accords (Tabourot), au chapitre des -_Anagrammes_. Jean Gédoin était fils de Robert Gédoin, seigneur du fief -nommé _le Tour_, et secrétaire de Louis XI, Charles VIII, Louis XII et -François I^{er}. - -[681] Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun -dictionnaire, équivaut peut-être à la locution usitée aujourd’hui: _de -ce pas_. On pourrait lire aussi _empêche_, empêchement; _emprise_, -entreprise, et _empenne_, plumes qui garnissent une flèche. - -[682] C’est-à-dire prendre au dépourvu. Allusion à un vieil usage selon -lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une feuille verte -le premier jour de mai, sous peine de payer l’amende aux plaisants et -de recevoir des avanies. Il y a une comédie de La Fontaine intitulée: -_Je vous prends sans vert_. - -[683] _Godé_, en patois de Dijon, pour _guedé_, rouge de vin; ou -_godet_. - -[684] Ou _à sa manière_, ou bien une fois dans sa vie. - -[685] Expression figurée, obscène, empruntée à Rabelais. - -[686] Doit-on lire _face_, comme dans d’autres éditions? - -[687] C’est-à-dire qu’on l’allonge ou raccourcit tant qu’on veut. - -[688] La salle de l’École de droit à Poitiers, où se lisaient les -Institutes, s’appelait _la Ministrerie_. Florimond de Rémond, livre -VII, chap. 11 de son _Histoire de l’hérésie de ce siècle_, en parlant -d’Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin, dit qu’il avait -été lecteur des Institutes en cette Ministrerie de Poitiers, et Calvin -et d’autres le nommèrent _M. le ministre_; d’où ensuite le même Calvin -prit occasion de donner le nom de _ministres_ aux pasteurs de son -Eglise. - -[689] Retiré. - -[690] Pour _viendras-tu_. - -[691] Pour _boiras_. - -[692] Pour _voudras_. - -[693] Ne buvait pas tant. - -[694] Boutique, étal. - -[695] Bosse. - -[696] Ceinture de métal, d’argent ordinairement. - -[697] C’est-à-dire la bouche. - -[698] Ce proverbe érotique est ancien dans la langue italienne, d’où il -est tiré. Il se trouve dans Boccace, Journée VII de son _Décameron_, -Nouv. 8, où Antoine Le Maçon a rendu _la dansa trivigiana_ par _la -danse de l’ours_, proverbe français équivalant, au lieu duquel on a -dit depuis plus communément, et peut-être par corruption, _la danse du -loup_. - -[699] Pour _verre_. - -[700] Petits flans. - -[701] Ce sont les idées mêmes de l’ancienne chanson bachique qui -commence ainsi: _Aussitôt que la lumière_. - -[702] Danse où les danseurs s’embrassaient. - -[703] Caresse, baiser à la manière des pigeons. - -[704] Poursuivre, actionner, demander raison à. - -[705] Intermédiaires, entremetteurs. - -[706] La règle de saint François défendait aux cordeliers de porter de -l’argent sur eux. - -[707] C’est-à-dire quand il y a matière, quand il le faut. - -[708] Pour _accusa_. - -[709] Bourses, escarcelles qu’on portait pendues à la ceinture. - -[710] A Toulouse, la place où se tient le marché s’appelle _la Pierre_, -et en langage du pays, _la Peyre_. - -[711] Gueux, mendiant, chargé d’une _poche_ ou besace. - -[712] Il faut lire _tournement_ ou _tournoiement_, quoique toutes les -éditions aient _tourment_. - -[713] Les Toulousains prononcent ainsi et appellent _escloupet_, petit -sabot. On pourrait croire que le bruit qu’on fait en marchant avec ces -esclops ou _éclots_ leur a formé ce nom par onomatopée. - -[714] Élégance, recherche de parure. - -[715] Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour _fillot_, -garçon, d’où l’on a fait _filou_. - -[716] François Dupatault, sieur de la Voulte, prévôt de l’hôtel du -roi en 1545. Il est parlé de lui dans les _Annales d’Aquitaine_ de J. -Bouchet et dans l’_Apologie pour Hérodote_, ch. 17. - -[717] Ou _bien en point_, habillés comme il faut. - -[718] C’est-à-dire gens dévots, qui servent volontiers des messes, -plient les chasubles, les corporaux, parent les autels, etc. - -[719] Cette expression s’entend de ces gens qui ont la mine trompeuse -et qui cherchent à tromper le monde comme de vrais marchands. - -[720] C’est-à-dire la peur. On disait proverbialement _la fièvre de -Saint-Vallier_, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule -nuit les cheveux du seigneur de Saint-Vallier, un des complices du -connétable de Bourbon, sous François I^{er}. - -[721] Le bourreau. - -[722] C’est un jurement affirmatif. On a dit: _Par saint Jean!_ _saint -Jean!_ _Jean!_ _ah Jean!_ et _à Jean!_ - -[723] En ce temps-là on portait la bourse pendue à un cordon en forme -de baudrier sous l’aisselle gauche, d’où on la tirait quand on en avait -besoin. «On la mettait, dit-il dans le conte suivant, par une fente qui -était en la manche du sayon ou du pourpoint.» - -[724] Pour _attentif_. - -[725] Tout-à-coup, à l’improviste. - -[726] Allusion au jeu du _métier deviné_, où, quand on n’a pas -deviné juste, on retourne se cacher, en attendant qu’on prépare la -représentation d’un autre métier. - -[727] Coupeurs de bourses, parce que la plupart des bourses étaient de -cuir et attachées à des courroies. - -[728] Pour _dessiner_ ou _désigner_. - -[729] On dit maintenant _emmieller_. - -[730] Préparé, mis en avant, prétexte. - -[731] C’est-à-dire il tranche court, il finit la conversation. _Couper -la queue_ se disait autrefois du joueur qui ne voulait point donner de -revanche après avoir gagné la partie. - -[732] Devant l’officialité, tribunal de l’évêque. - -[733] Parce que le prévôt riait aux dépens du criminel, de même que -l’hôtelier rit aux dépens de son hôte. - -[734] C’est le nom qu’on a originairement donné aux voleurs qui -habitaient les monts Pyrénées, vraisemblablement parce qu’ils allaient -par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute sorte de voleurs. - -[735] Guillaume Bouchet, qui rapporte le même fait, _Serée 14_, l’a -tiré de ce conte. - -[736] Au propre, visage d’âne; mais le peuple donnait un sens obscène -à ce terme injurieux, parce que le vieux mot _vis_, en gascon _viet_, -n’était plus usité dans le sens de _visage_. - -[737] Ou quincailles, quincailleries. - -[738] Tombant, descendue. - -[739] Ayant l’épaule disloquée. - -[740] Pour _égratigner_. - -[741] Le diable. - -[742] En langage de vilain. - -[743] Ce gasconisme s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle, -puisque Ménage le reproche aux gens de la chambre des comptes de son -temps. - -[744] Voyez une note sur ce mot dans la Nouvelle XII. - -[745] Enlèvement de meubles, d’objets nécessaires. - -[746] Beroalde de Verville, au ch. 31 de son _Moyen de parvenir_, -prétend qu’il faut dire: _Il souvient toujours à Martin de sa flûte_, -et fait là-dessus un conte. D’autres rapportent l’origine du proverbe -à un biberon nommé Robin, accoutumé à ces verres appelés _flûtes_, qui -tiennent chopine. «Le compagnon, disent-ils, étant devenu goutteux, -n’osait plus, de peur d’augmenter ses douleurs, boire son vin que -trempé; ce qui était cause que toutes les fois qu’il buvait _il se -souvenait de ses flûtes_ et les regrettait.» Mais l’origine la plus -vraisemblable de ce proverbe se trouve dans la 76^e des _Cent Nouvelles -nouvelles_, intitulée _la Musette_. - -[747] Équivoque sur le mot _saint_. - -[748] Petits coqs. - -[749] Poules. - -[750] Pour _accueil_. - -[751] Il faut lire sans doute _par_. - -[752] La Monnoye croit que ce mot est pris pour _affoulées_, _foulées_, -c’est-à-dire éreintées, estropiées. - -[753] Cette nomenclature érotique est imitée presque mot à mot d’une -épigramme de Clément Marot. - -[754] _Besiat_, ou _beziat_, est un mot languedocien qui signifie -_douillet_, _mignard_. - -[755] Pour la lancer. - -[756] Air, façon de page. - -[757] C’est un conte qui se trouve au livre 2 du _Cortegiano_ de -Baltazar de Castiglione. Un gentilhomme, à qui ce singe appartenait, -jouant un jour contre lui aux échecs, en présence du roi de Portugal, -perdit la partie; ce qui le mit si fort en colère, qu’ayant pris une -pièce des échecs, il en donna un grand coup sur la tête du singe. -L’animal, se sentant frappé, fit un cri; et se retirant dans un coin, -semblait, en remuant les babines, demander au roi justice de l’injure -qui lui avait été faite. A quelque temps de là, son maître, pour faire -la paix, lui demanda revanche: le singe se fit beaucoup prier pour y -consentir; enfin il se remit au jeu, où il ne manqua pas, de même que -la première fois, d’avoir bientôt l’avantage. Mais, jugeant à propos -de prendre ses sûretés, il saisit de la main droite un coussin et s’en -couvrit la tête pour parer le coup qu’il appréhendait de recevoir, -tandis que de la main gauche il donnait _échec et mat_ au gentilhomme; -après quoi, il alla gaillardement faire un saut devant le roi en signe -de victoire. - -[758] Exalter. - -[759] Oppien, livre II _de la Chasse_, attribue aux éléphans un langage -articulé semblable à la voix humaine; et Christophe Acosta dit à peu -près la même chose des éléphans du Malabar. Il cite même l’exemple -d’un de ces animaux, qui fut requis par le gouverneur de la ville de -Cochin de prêter son concours à la mise à flot d’une galiote du roi de -Portugal, et qui répondit très à propos et très-intelligiblement: _Hoo, -hoo_; ce qui, dans la langue du pays, signifiait qu’il le voulait bien. - -[760] Hygin, dans son poème astronomique, livre II, chap. 23, raconte -que l’âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thesprotie reçut, -en récompense de ce service, le don de la parole. - -[761] Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur -d’une mnémonique à l’aide de laquelle il se faisoit fort, dans l’espace -de trois mois, de rendre un homme capable de traiter en latin quelque -matière que ce fût, avec toute l’éloquence de Cicéron. François I^{er}, -auprès de qui, en 1533, il trouva moyen d’avoir accès, lui fit donner -six cents écus et le chargea de rédiger son invention par écrit; ce -que Jules, mort en 1544, n’a exécuté que fort imparfaitement dans deux -petits traités assez confus qu’il a laissés, l’un intitulé _Idea del -theatro_, l’autre _Discorso in materia di esso theatro_. Étienne Dolet, -dans ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d’un -escroc qui avait pris le roi pour dupe. - -[762] Jeu de mots sur _mine_, figure, air d’une personne, et _mine_, -mesure de grains contenant six boisseaux de Paris. - -[763] Occupé autour du singe. - -[764] Ce fut vers la fin du règne de François I^{er} et après le -mariage de Catherine de Médicis avec le dauphin, depuis roi de France -sous le nom de Henri II. - -[765] Instruction de singe. Mot fait à l’imitation de _cyropédie_, -instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que le mot de -_cyropédie_ ayant été créé par Jacques des comtes de Vintimille, -traducteur de l’_Institution de Cyrus_ par Xénophon, et cette -traduction n’ayant été imprimée pour la première fois qu’en 1547, on -peut juger que Bonaventure Des Periers, mort avant 1544, n’a pu prendre -_cyropédie_ pour le modèle de _singéopédie_. - -[766] C’est la morale de la fable de La Fontaine. - -[767] _Tandis_ pour _cependant_ se disait encore du temps de Malherbe. - -[768] Joubert, dans son traité _du Ris_, fait un conte à peu près -semblable d’un médecin qui avait un singe. Il dit que ce médecin étant -dangereusement malade, ses domestiques crurent qu’il n’en reviendrait -pas. Dans cette pensée, craignant peut-être qu’ils ne fussent mal payés -de leurs gages, ils délibérèrent de se payer eux-mêmes par leurs mains. -L’un s’empara d’une courtepointe, l’autre d’un tapis, l’autre d’un -paquet de linge; chacun se munit de quelque pièce. Le singe, attentif -à leurs mouvements, prit de son côté la robe rouge et le bonnet de son -maître; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva la -chose si plaisante, qu’il ne put s’empêcher d’en rire aux éclats. Par -l’effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à se répandre dans -tout son corps, la nature reprit des forces, et peu de temps après il -guérit entièrement. - -[769] On trouve très-souvent l’expression de _lieutenant du mari_ dans -les _Cent Nouvelles nouvelles_. - -[770] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, XLVII. - -[771] Invitation, avance. - -[772] Quant à moi. - -[773] Couplet de quelque chanson de ce temps-là. - -[774] Qui lui est propre. - -[775] Mis en avant. - -[776] Les vacances des cours souveraines. Ce mari était donc un -magistrat ou un avocat. - -[777] Naudé, dans ses _Considérations sur les coups d’Etat_, trouve, -par rapport à la matière de son livre, l’invention de ce médecin -parfaitement bien imaginée. - -[778] C’est ici que finissent les Contes attribués à Bonaventure Des -Periers. Les suivants sont de ses éditeurs, qui les ont empruntés la -plupart, presque textuellement, à d’autres conteurs, tels que Henri -Estienne, Noël du Fail, etc. - -[779] Imité de l’_Apologie pour Hérodote_, par Henri Estienne, chap. 15. - -[780] Pour _pelaudez_, battez, écorchez, prenez au poil et à la peau. - -[781] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXIX, _l’Ane retrouvé_, et -reproduit dans les _Serées_ de J. Bouchet, serée 10, et dans le recueil -des _Plaisantes Nouvelles_, nouvelle 58. - -[782] Rabelais dit dans son _Pantagruel_, livre II, chap. 1: «Autres -croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient, que de -l’une faisoient pourpoint,» etc. - -[783] Défilés, vallons. - -[784] Jeu de mots sur _âne_ et _hennir_, qu’on écrivait _hannir_. - -[785] Recouvré, retrouvé. - -[786] Ce conte se trouve aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_, -nouvelle 14. - -[787] Jusqu’à la philosophie occulte. - -[788] Femme de médecin. - -[789] Près de. - -[790] Imité d’Érasme _in Convisio fabuloso_, et répété par Henri -Estienne dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15. - -[791] Ce passage nous apprend qu’au seizième siècle on donnait d’abord -le nom de _bottines_ à des espèces de guêtres en cuir, et que, par -extension, ce nom avait été appliqué à des demi-bottes. - -[792] On lit un conte à peu près semblable dans le _Recueil de divers -Discours_, imprimé à Poitiers, in-4^o, en 1556. - -[793] Il vaut mieux lire _guère_. - -[794] Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à cette -époque dans les classes. - -[795] Pour _balayer_. - -[796] Dans la fameuse _Épître au roi pour avoir été dérobé_. - -[797] Recueilli aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_, 68. Voyez sur -Triboulet la 3^e Nouvelle de Bonaventure Des Periers. - -[798] C’est-à-dire, sans doute, quelque folie dont il assommait les -auditeurs. - -[799] Marotte, sceptre de fou. - -[800] Le Domenichi, dans son recueil imprimé à Florence l’an 1548, -rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet. - -[801] Elle eut lieu vers l’année 1537, puisque son épitaphe se trouve -dans les poésies latines de Jean Voulté, publiées en 1538. - -[802] Ce conte, tiré du vingtième sermon de l’Avent par Olivier -Maillard, a été traduit textuellement par Henri Estienne, au chap. 6 de -l’_Apologie pour Hérodote_. - -[803] Imité du _Recueil de divers Discours_, imprimés à Poitiers, -in-4^o, en 1556. - -[804] C’est-à-dire préparant sa pendaison. - -[805] Ce conte se trouve aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. -39; Henri Estienne nomme ce conseiller _Godon_. - -[806] Qui copie, imite, contrefait plaisamment, comme les _copieux_ de -La Flèche, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles. - -[807] Ce conte est tiré presque mot à mot du sixième et quatorzième -chapitre des _Propos rustiques_ de Noël du Fail. - -[808] Cette mode date du règne de Charles VI, vers 1390. - -[809] Il faut rétablir ce passage d’après le texte même des _Propos -rustiques_: «La foi des femmes vers les hommes étoit inviolable; et -n’étoit aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit, vers leurs -prudes femmes l’enfreindre. Ainsi, etc.» - -[810] Oies mâles. - -[811] Se sèche comme du foin. - -[812] Raconté aussi par Henri Estienne, dans son _Apologie pour -Hérodote_, chap. 36. - -[813] Il se nommait _Le Coq_ et était curé de Saint-Eustache et -chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien. - -[814] C’est-à-dire en haine. - -[815] Plaisant. - -[816] Fripon. Le nom du poète _Villon_ était un sobriquet que François -Corbeuil devait à ses vols. - -[817] Recueilli dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15. - -[818] Des demi-pistoles. - -[819] Batelier, gondolier. - -[820] Boutades, bons mots. - -[821] Irlandais. - -[822] Avoir de l’entregent. - -[823] Habitants de l’île de Micone. C’est Érasme qui fait le portrait -de ces parasites. - -[824] Faméliques. - -[825] Assemblées, festins. - -[826] Se rassasier. - -[827] Mangeait. On dit encore familièrement: casser des croûtes. - -[828] Voyez ce conte dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 16. - -[829] C’est-à-dire monts et merveilles. - -[830] Il semble que l’on a dû dire _perot_ pour _perroquet_, qui se -nommait autrefois _papegai_; mais _perot_ doit plutôt s’entendre d’un -de ces moines gaillards qu’on appelait _pères_ ou _beaux pères_. - -[831] Recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[832] Rapporté par Henri Estienne, chap. 17 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[833] On disait plutôt _mettre sus_. - -[834] Voyez encore l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 36. - -[835] Étudié, médité, travaillé. - -[836] Henri Estienne ajoute: _au pont d’Antoni_. - -[837] Gros cheval pour porter une malle ou valise. - -[838] Imité de Jean-Jovien Pontan, et de Chassaneus, partie XI^e du -_Catalogus gloriæ mundi_, considér. 48. - -[839] C’est Nicolas III, marquis d’Est et de Ferrare, qui vivait au -quinzième siècle, et qui fut un des princes les plus estimés de son -temps. - -[840] Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original, qui -porte _à fois_. - -[841] Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et -pétulantes, accompagnées de beaucoup de _passes_ ou figures. - -[842] Rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[843] Henri Estienne nous apprend que ce fut _M. de Nevers_; sans doute -François de Clèves, premier du nom, duc de Nevers, né en 1516, mort en -1566. - -[844] Henri Estienne a supprimé ce mot, qu’il n’entendait peut-être -pas, et qui doit signifier _fatigué_, _usé_, _défiguré_, dans le sens -de l’expression populaire: _Il a rôti le balai_. - -[845] L’île de Terre-Neuve fut découverte en 1504 par des pêcheurs -normands, et François I^{er} y envoya, en 1524, Jean Vérazzan pour en -prendre possession. - -[846] Fiel, cœur. - -[847] Il faut lire sans doute _par fourrière_, remise préventive sous -la garde de la justice. - -[848] Mordu. - -[849] Locution proverbiale, signifiant qu’il lui arriva malheur. - -[850] Recueilli aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 18, où ce -gentilhomme est nommé d’Avenchi. - -[851] L’édition de La Monnoye porte _ayant_, ce qui fait une phrase mal -agencée. - -[852] Henri Estienne écrit _particulière_. - -[853] Partager. - -[854] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXIV, _le Curé rasé_, et -rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15. - -[855] C’est-à-dire, il était convenu en secret avec lui. - -[856] Semblant. - -[857] C’est-à-dire dans ses lacs. - -[858] Imité du _Décamerone_ de Boccace, Nov. 5, Giorn. III; des _Cent -Nouvelles nouvelles_, et recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15. -Le conte du _Magnifique_, parmi ceux de La Fontaine, a quelque analogie -avec celui-ci. - -[859] Maladie d’esprit, vertigo, ver-coquin. - -[860] Voyez une nouvelle à peu près semblable dans Bebelius, _Facet._ -II, 136; et dans Le Domenichi, _Facetie e Motti_, l. 3. - -[861] Voyez la même anecdote dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. -16, où le chancelier cardinal Duprat est désigné comme l’auteur de ce -_coq-à-l’âne_, ainsi qu’on disait alors. - -[862] Pour _provision_. - -[863] Rapporté aussi par Henri Estienne, dans l’_Apologie pour -Hérodote_, chap. 36. Ce curé est celui de Brou, que Bonaventure Des -Periers nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes. - -[864] Arrangerais. - -[865] Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des charlatans, -qui, après avoir annoncé leur marchandise ou leurs tours, disent à -leurs musiciens de sonner une fanfare. - -[866] Recueilli par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[867] C’est-à-dire les écus. - -[868] Créancier, prêteur. - -[869] Éloigner, écarter. - -[870] Cette nouvelle se trouve aussi dans le _Recueil de plaisantes -Nouvelles_, page 249. - -[871] Pour _dépensaient_. - -[872] Charles de Lorraine, archevêque et duc de Reims, cardinal, fils -de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Il naquit en 1524 et -mourut en 1574. - -[873] Recueilli également par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie -pour Hérodote_. - -[874] Contenance, maintien, mine. - -[875] Complice. - -[876] Cette anecdote est aussi racontée par Henri Estienne, ch. 18 de -l’_Apologie pour Hérodote_. - -[877] Imité du Pogge, conte 259. - -[878] Pour _dépensé_. - -[879] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXXVI, _la Terreur_ -_panique, ou l’official juge_, et raconté aussi dans les _Nouvelles -plaisantes_, p. 198. - -[880] Dans le sens de _être agréable_. - -[881] Le tribunal de l’officialité. - -[882] Il vaut mieux lire _pour_. - -[883] C’est-à-dire eut peur. - -[884] François I^{er}, qui aimait les lettres et surtout la poésie, -parce qu’il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires. - -[885] Si délibérée, dégagée. - -[886] La plupart des maladies étaient placées chacune sous la -protection spéciale d’un saint. Saint Eutrope passait pour guérir -l’hydropisie. - -[887] Pierre Arétin, natif d’Arezzo, fameux satirique, qui força -tous les princes de son temps à acheter son silence, composa dans sa -jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus impies, et, dans -sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques. - -[888] Bernard Accolti, d’Arezzo, fils de l’historien Benoit Accolti, -fut surnommé l’_Unico Aretino_, à cause de son merveilleux talent pour -improviser en vers; et pourtant on ignore l’époque de sa naissance et -de sa mort. Il était en grand honneur à la cour du pape Léon X; mais -ses poésies imprimées ne justifient guère sa réputation. - -[889] Il avait fait graver une médaille à son effigie avec cette -légende: _Il divino Aretino_. Il se vantait d’ailleurs d’être aussi -puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas. - -[890] Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des échecs, où -la _tour_ se nommait autrefois _roc_. - -[891] Ce n’est point dans la préface d’une comédie que l’Arétin -parle de cette chaîne, mais dans la scène 7 du troisième acte de sa -_Corrigiano_. En outre, il ne dit ni comment cette chaîne était faite -ni pour quel motif elle lui avait été donnée; mais seulement que, si -le roi ne l’eût arrêté avec cette chaîne, il allait prendre le parti -de se retirer à Constantinople auprès de Louis Gritti. Cette comédie, -d’ailleurs, ayant été imprimée dès 1530, la chaîne dont il s’agit, -quoique promise, n’avait pas encore été envoyée, et ne le fut que trois -ans après. - -[892] En 1556. - -[893] Maniaque, bizarre, poète enfin. - -[894] Doucement. - -[895] Les charges étaient vénales en France. - -[896] Bonne renommée. - -[897] Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze. - -[898] Au figuré, les fantaisies, désirs d’amour, convoitises. - -[899] Ce conte est tiré du roman italien d’Erasto intitulé en latin -_Historia septem sapientum Romæ_. - -[900] Chapelain, prêtre. - -[901] Affligé, tourmenté, crucifié. - -[902] En outre, de plus. - -[903] Alors que. - -[904] C’est-à-dire pour seconder, favoriser. - -[905] Ce conte est tiré in _Parabosco_, journée 1, nouv. 2. Il fait un -des plus plaisants épisodes de la nouvelle de Scarron intitulée _la -Précaution inutile_. La Fontaine l’a mis en vers sous ce titre: _le -Gascon puni_, II, 13. - -[906] Sérénades. - -[907] A contre-cœur, malgré eux. - -[908] Récompense, prix. - -[909] Cette nouvelle est tout-à-fait différente du conte de Perrault, -qui a lui-même une source très-ancienne. - -[910] Vis-à-vis de soi. - -[911] Pour _mirent en avant_. - -[912] S’arrêtant. - -[913] Auprès de. - -[914] Cri des charretiers pour faire avancer leurs chevaux; -c’est-à-dire _va_. - - -FIN. - - -Paris.—Imprimerie de M^{e} V^{e} Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au -Marais. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES *** - -***** This file should be named 54819-0.txt or 54819-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/8/1/54819/ - -Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Books -project.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Contes - ou Les nouvelles récréations et joyeux devis - -Author: Bonaventure Des Périers - -Contributor: Charles Nodier - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: May 31, 2017 [EBook #54819] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES *** - - - - -Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Books -project.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="transnote"> -<p class="center">Note sur la transcription: Une Table de Matières est ajouté pour faciliter l’accès aux Nouvelles.</p> -</div> - - -<p class="center f16">LES CONTES</p> - -<p class="center f06">OU</p> - -<p class="center f12">LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS</p> - -<p class="center">ET JOYEUX DEVIS</p> - -<p class="center f06">DE</p> - -<p class="center f12">BONAVENTURE DES PERIERS,</p> - -<p class="center f06">Valet de chambre de la reine de Navarre.</p> - -<hr /> - -<p class="center f06"> -PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ,<br /> -Rue Saint Louis, 46, au Marais.</p> - -<hr /> - -<h1>LES CONTES</h1> - -<p class="center f06">ou</p> - -<p class="center f14">LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS</p> - -<p class="center f14">ET JOYEUX DEVIS</p> - -<p class="center f08"><b>DE BONAVENTURE DES PERIERS,</b></p> -<p class="center f06">Valet de chambre de la reine de Navarre,<br /> -<br /> -<i>Avec un choix des anciennes notes</i><br /> - -DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE,<br /> - -Revues et augmentées<br /> - -<span class="smcap">par P.-L. JACOB, bibliophile</span>;<br /> - -ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE<br /> - -PAR CHARLES NODIER,<br /> - -De l’Académie Française.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 200px;"> -<img src="images/bonaventure_title2.jpg" width="200" height="148" alt="" /> -</div> - -<p class="center f06">PARIS.<br /> - -LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN<br /> -Éditeur de la Bibliothèque d’Élite,<br /> -9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.<br /> -<br /> -MDCCCXLI<br /> -</p> -<hr /> -<p class="center">TABLE DE MATIÈRES</p> -<table summary="TOC" border="1"><tr> -<td class="tdc" colspan="3"><a href="#a">AVERTISSEMENT</a></td> -<td class="tdc" colspan="4"><a href="#b">BONAVENTURE DES PERIERS.</a></td> -<td class="tdr"><a href="#SONNET">SONNET.</a></td> -<td class="tdc" colspan="2"><a href="#AU_LECTEUR">AU LECTEUR.</a></td> -<td class="tdc"><a href="#FOOTNOTES">NOTES:</a></td> -</tr><tr> -<td class="tdc" colspan="11"><big>LES NOUVELLES </big></td> -</tr><tr> -<td><a href="#I">I.</a></td> -<td><a href="#II">II.</a></td> -<td><a href="#III">III.</a></td> -<td><a href="#IV">IV.</a></td> -<td><a href="#V">V.</a></td> -<td><a href="#VI">VI.</a></td> -<td><a href="#VII">VII.</a></td> -<td><a href="#VIII">VIII.</a></td> -<td><a href="#IX">IX.</a></td> -<td><a href="#X">X.</a></td> -<td><a href="#XI">XI.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#XII">XII.</a></td> -<td><a href="#XIII">XIII.</a></td> -<td><a href="#XIV">XIV.</a></td> -<td><a href="#XV">XV.</a></td> -<td><a href="#XVI">XVI.</a></td> -<td><a href="#XVII">XVII.</a></td> -<td><a href="#XVIII">XVIII.</a></td> -<td><a href="#XIX">XIX.</a></td> -<td><a href="#XX">XX.</a></td> -<td><a href="#XXI">XXI.</a></td> -<td><a href="#XXII">XXII.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#XXIII">XXIII.</a></td> -<td><a href="#XXIV">XXIV.</a></td> -<td><a href="#XXV">XXV.</a></td> -<td><a href="#XXVI">XXVI.</a></td> -<td><a href="#XXVII">XXVII.</a></td> -<td><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td> -<td><a href="#XXIX">XXIX.</a></td> -<td><a href="#XXX">XXX.</a></td> -<td><a href="#XXXI">XXXI.</a></td> -<td><a href="#XXXII">XXXII.</a></td> -<td><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td> -<td><a href="#XXXV">XXXV.</a></td> -<td><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td> -<td><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td> -<td><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td> -<td><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td> -<td><a href="#XL">XL.</a></td> -<td><a href="#XLI">XLI</a></td> -<td><a href="#XLII">XLII.</a></td> -<td><a href="#XLIII">XLIII.</a></td> -<td><a href="#XLIV">XLIV.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#XLV">XLV.</a></td> -<td><a href="#XLVI">XLVI.</a></td> -<td><a href="#XLVII">XLVII.</a></td> -<td><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td> -<td><a href="#XLIX">XLIX.</a></td> -<td><a href="#L">L.</a></td> -<td><a href="#LI">LI.</a></td> -<td><a href="#LII">LII.</a></td> -<td><a href="#LIII">LIII.</a></td> -<td><a href="#LIV">LIV.</a></td> -<td><a href="#LV">LV.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#LVI">LVI.</a></td> -<td><a href="#LVII">LVII.</a></td> -<td><a href="#LVIII">LVIII.</a></td> -<td><a href="#LIX">LIX.</a></td> -<td><a href="#LX">LX.</a></td> -<td><a href="#LXI">LXI.</a></td> -<td><a href="#LXII">LXII.</a></td> -<td><a href="#LXIII">LXIII.</a></td> -<td><a href="#LXIV">LXIV.</a></td> -<td><a href="#LXV">LXV.</a></td> -<td><a href="#LXVI">LXVI.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#LXVII">LXVII.</a></td> -<td><a href="#LXVIII">LXVIII.</a></td> -<td><a href="#LXIX">LXIX.</a></td> -<td><a href="#LXX">LXX.</a></td> -<td><a href="#LXXI">LXXI.</a></td> -<td><a href="#LXXII">LXXII.</a></td> -<td><a href="#LXXIII">LXXIII.</a></td> -<td><a href="#LXXIV">LXXIV.</a></td> -<td><a href="#LXXV">LXXV.</a></td> -<td><a href="#LXXVI">LXXVI.</a></td> -<td><a href="#LXXVII">LXXVII.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#LXXVIII">LXXVIII.</a></td> -<td><a href="#LXXIX">LXXIX.</a></td> -<td><a href="#LXXX">LXXX.</a></td> -<td><a href="#LXXXI">LXXXI.</a></td> -<td><a href="#LXXXII">LXXXII.</a></td> -<td><a href="#LXXXIII">LXXXIII.</a></td> -<td><a href="#LXXXIV">LXXXIV.</a></td> -<td><a href="#LXXXV">LXXXV.</a></td> -<td><a href="#LXXXVI">LXXXVI.</a></td> -<td><a href="#LXXXVII">LXXXVII.</a></td> -<td><a href="#LXXXVIII">LXXXVIII.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#LXXXIX">LXXXIX.</a></td> -<td><a href="#XC">XC.</a></td> -<td><a href="#XCI">XCI.</a></td> -<td><a href="#XCII">XCII.</a></td> -<td><a href="#XCIII">XCIII.</a></td> -<td><a href="#XCIV">XCIV.</a></td> -<td><a href="#XCV">XCV.</a></td> -<td><a href="#XCVI">XCVI.</a></td> -<td><a href="#XCVII">XCVII.</a></td> -<td><a href="#XCVIII">XCVIII.</a></td> -<td><a href="#XCIX">XCIX.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#C">C.</a></td> -<td><a href="#CI">CI.</a></td> -<td><a href="#CII">CII.</a></td> -<td><a href="#CIII">CIII.</a></td> -<td><a href="#CIV">CIV.</a></td> -<td><a href="#CV">CV.</a></td> -<td><a href="#CVI">CVI.</a></td> -<td><a href="#CVII">CVII.</a></td> -<td><a href="#CVIII">CVIII.</a></td> -<td><a href="#CIX">CIX.</a></td> -<td><a href="#CX">CX.</a></td></tr><tr> -<td><a href="#CXI">CXI.</a></td> -<td><a href="#CXII">CXII.</a></td> -<td><a href="#CXIII">CXIII.</a></td> -<td><a href="#CXIV">CXIV.</a></td> -<td><a href="#CXV">CXV.</a></td> -<td><a href="#CXVI">CXVI.</a></td> -<td><a href="#CXVII">CXVII.</a></td> -<td><a href="#CXVIII">CXVIII.</a></td> -<td><a href="#CXIX">CXIX.</a></td> -<td><a href="#CXX">CXX.</a></td> -<td><a href="#CXXI">CXXI.</a></td></tr><tr> -<td> </td> -<td> </td> -<td><a href="#CXXII">CXXII.</a></td> -<td><a href="#CXXIII">CXXIII.</a></td> -<td><a href="#CXXIV">CXXIV.</a></td> -<td><a href="#CXXV">CXXV.</a></td> -<td><a href="#CXXVI">CXXVI.</a></td> -<td><a href="#CXXVII">CXXVII.</a></td> -<td><a href="#CXXVIII">CXXVIII.</a></td> -<td><a href="#CXXIX">CXXIX.</a></td> -</tr></table> - -<hr /> -<h2><a name="a" id="a">AVERTISSEMENT.</a></h2> - -<p>M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur -Bonaventure des Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut -dire du charme exquis et du mérite supérieur de ces -Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque éloge -qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons -comme un des trésors les plus purs de notre -littérature du seizième siècle, et voilà pourquoi nous -les réimprimons avec l’espoir de les rendre populaires. -Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux conteur, -est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru -à former la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et -Montaigne.</p> - -<p>Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, -le <cite>Recueil des Œuvres de des Periers</cite> en vers et en -prose, trouvées dans ses papiers, fut sans doute aussi -l’éditeur des Contes, quoique La Croix du Maine attribue -la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier, -du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de -Bonaventure des Periers. Cette première édition est -intitulée: <cite>Les nouvelles Recréations et joyeux Devis, -contenant quatre-vingt-huit contes en prose</cite>, -Lyon, Robert Granjon, 1558, petit in-4<sup>o</sup>, imprimé en -caractères dits <em>de civilité</em> (on les appelait autrefois -<em>lettre française</em>).</p> - -<p>Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans -doute travaillé avec Antoine Dumoulin à revoir et à -compléter l’ouvrage de leur ami; puisque ces contes -renferment des interpolations qui ne peuvent avoir été -glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, -ils joignirent aux éditions suivantes quatre contes -qui paraissent sortis de la même main que les premiers, -et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés -évidemment à divers auteurs contemporains. -Ce livre, ainsi augmenté, a été réimprimé neuf ou dix -fois jusqu’en 1735, date de la dernière édition. Voilà -donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a -eu les honneurs d’une réimpression!</p> - -<p>Ces éditions sont les suivantes: <i>Lyon</i>, <i>J. Roville</i>, -1561, in-4<sup>o</sup>; <i>Paris</i>, <i>Galiot du Pré</i>, 1564 et 1568, -petit in-12; <i>Lyon</i>, <i>Benoît Rigaud</i>, 1571, même format; -<i>Paris</i>, <i>Nicolas Bonfons</i>, 1572, in-16; <i>Paris</i>, -<i>Claude Bruneval</i>, 1582 ou 1583, in-16; <i>Paris</i>, <i>Didier -Millot</i>, 1588, in-12; <i>Rouen</i>, 1606, in-12; -<i>Rouen</i>, <i>David du Petit-Val</i>, 1615, in-12; <i>Cologne</i>, -<i>Gaillard</i>, 1711, 2 vol in-12 (cette édition contient -les notes de La Monnoye, avec des observations -du même sur le <i>Cymbalum mundi</i>); <i>Amsterdam</i>; -<i>Z. Chatelain</i> (<i>Paris</i>); 1735, 3 vol. in-12.</p> - -<p>C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, -car il avait été collationné par La Monnoye sur les éditions -originales. Mais, comme l’édition de 1735 fut -faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après un exemplaire -corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou -Prosper Marchand, qui semble avoir été l’éditeur -anonyme, n’a pas donné au texte toute la correction -désirable, et y a laissé beaucoup de fautes qui accusent -une extrême négligence, sinon peu de connaissance -de ce qu’on nommait alors <em>notre vieux gaulois</em>. Cet -<em>éditeur</em> a eu raison d’abréger çà et là les notes de -son savant devancier, en y mêlant les siennes.</p> - -<p>Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant -le style et souvent les idées du commentateur; -nous y avons incorporé nos propres remarques, sans -autres prétentions que de faire mieux comprendre -le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous -nous sommes attachés particulièrement à rendre le -texte intelligible par la ponctuation; mais, suivant -notre système, nous ne respectons pas l’ancienne orthographe, -qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture -et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre -ancienne littérature.</p> - -<p class="right"> -<span class="smcap">Paul L. JACOB</span>, <br /> -<small>Bibliophile.</small> </p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> - -<h2><a name="b" id="b">BONAVENTURE DES PERIERS.</a></h2> - -<p>Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. -C’est un axiome de tous les temps, et j’aime -à le rappeler pour la consolation des <em>génies incompris</em> -de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la -gloire qu’ils se composent à eux-mêmes dans les <em>réclames</em> -hyperboliques de leurs journaux. Ce n’est cependant -pas d’eux que je me propose, de parler aujourd’hui, -et j’ai pour cela des raisons à moi connues. -Ils sont trop difficiles à contenter.</p> - -<p>La première moitié du seizième siècle est dominée -en France par trois grands esprits auxquels les âges -anciens et modernes de la littérature n’ont presque -rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue -de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de -La Fontaine et de Voltaire, et il faut leur en conserver -une reconnoissance éternelle. Une langue qu’ils -n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que l’on parle -à présent dans les livres incompréhensibles des <em>génies -incompris</em>; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience -difficile, comme dit Hippocrate, et on ne peut -pas tout prévoir. Cette langue excentrique, qui échappe -à la logique et à la grammaire, étoit du nombre des -choses imprévues, sinon des choses impossibles.</p> - -<p>Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> -Rabelais; le second, c’est Clément Marot. Voilà une -double proposition qui ne souffrira point de difficultés. -Quant au troisième, je vous le donne en dix, je -vous le donne en cent, je vous le donne en mille; -vous ne le trouverez pas, car les distributeurs officiels -de hautes réputations ne lui ont pas délivré de brevet, -et c’est tout au plus si les biographes daignent lui accorder -un misérable certificat de vie.</p> - -<p>Il s’appeloit <span class="smcap">Bonaventure Des Periers</span>, et Bonaventure -Des Periers n’est, sous aucun rapport, inférieur -aux deux autres. La prééminence est une question -de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas -de décider; mais, quel que soit celui des trois auquel -on en décerne l’honneur, on ne se trompera pas de -beaucoup. Je me rangerai volontiers du côté de ceux -qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent -le plus naïf, les plus original et le plus piquant -de son époque; mais cette opinion a besoin d’être -appuyée sur des faits, et, dans ce qui me reste à dire -de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont -nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir -cette notice aux lecteurs qui ne s’occupent pas -spécialement de notre histoire littéraire.</p> - -<p>Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins -exacts, sur la vie de Clément Marot, de Cahors, et sur -celle de François Rabelais, de Chinon. Quant à Bonaventure -Des Periers, la seule chose que nous sachions -positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit -même avoir été fort équivoque pour le savant jésuite -Mersenne, qui ne l’auroit pas appelé Perez en françois, -et <em>Peresius</em> dans son excellent latin, si la vérita<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>ble -orthographe lui avoit été plus familière. L’époque -et le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. -S’il est mort à trente-sept ans, comme le prétendent -nombre d’écrivains contemporains, il n’est -pas né sur la fin du quinzième siècle, comme le prétend -mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; -s’il est né à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que -l’avance le même biographe, il n’étoit ni de Bar-sur-Aube -en Champagne, comme le pense La Croix du -Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, -qui l’appelle Périer. Il n’y a pas, dans toute -la république des lettres, un écrivain plus difficile à -baptiser.</p> - -<p>L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé -Goujet, est d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit -l’ami de Des Periers, et que des rapports d’âge, d’études -et de sentimens, avoient dû faire pénétrer dans -tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour -nous, l’appelle <em>Eutychum</em> (Bonaventure) <em>de Perium</em>, -<em>Heduum poetam</em>. Il est vrai de dire cependant qu’<em>Hedua</em> -s’est dit pour la ville d’Autun elle-même, comme pour -l’Autunois, et ce seroit là une quatrième hypothèse à -débattre avec les autres. On n’en finirait pas.</p> - -<p>Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des -Periers, c’est qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou -bien que Des Periers étoit organisé de manière à profiter -en peu de temps et avec beaucoup d’éclat de -quelques études superficielles effleurées entre deux -plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des -gens d’esprit accorde quelquefois aux mauvais sujets. -Dolet nous informe en effet que Bonaventure Des Pe<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>riers -avoit mis au net, de sa propre main, le premier -tome des <cite lang="la" xml:lang="la">Commentarii linguæ latinæ</cite>, et Dolet n’étoit -pas homme à confier ce travail à un humaniste du second -ordre. Des Periers ne persista cependant pas -long-temps dans ce genre d’occupations sérieuses, lui -qui avoit pris pour devise: <em>Loisir et liberté</em>. Il n’avoit -nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en -bonheur pour ne pas mettre son bonheur dans une -vaine réputation littéraire. Personne n’a poussé plus -loin le dédain de la publicité et du bruit, puisqu’il -ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle -il ait attaché son nom.</p> - -<p>Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers -n’est pas plus facile à déterminer que celui de sa naissance. -Ce qu’il y a de certain, c’est que cet événement -n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète écrivoit, -dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son -joli <cite>Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame</cite>, et qu’il -n’est pas postérieur à l’année 1544, où Antoine Du -Moulin donna l’édition posthume de ses <cite>Œuvres</cite>, sans -entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur les -circonstances et sur les causes d’une catastrophe si -tragique. Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne -que Bonaventure Des Periers se perça de son épée dans -les accès d’une fièvre chaude ou d’un désespoir furieux, -et quelques mémoires plus positifs insistent sur -les particularités de ce suicide avec toute l’assurance -d’un témoignage oculaire. Les uns rapportent qu’il se -précipita sur la pointe de son arme, et qu’elle le traversa -de part en part jusqu’à la garde; les autres ajoutent -qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> -arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence -près de Bonaventure Des Periers, tout devant rester -équivoque dans son histoire, Prosper Marchand doute -même du fait principal, et, comme il a voulu justifier -son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de -l’absoudre, aux yeux de la postérité, d’un horrible attentat -sur lui-même. Dans les embarras d’une pareille -biographie, il reste certainement beaucoup de choses -à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif -sans s’exposer à être téméraire.—<cite lang="la" xml:lang="la">In re parum nota -conjectare licet.</cite></p> - -<p>Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure -Des Periers étoit, vers 1536, un jeune homme -de sang noble, d’éducation distinguée, de manières -brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance -de pensées si favorable au succès des ouvrages -d’imagination, et à laquelle on ne pouvoit refuser -alors les honneurs du courage. Il fondoit en effet, -avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme -railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et -Saint-Evremont, puis ce formidable esprit de Voltaire -qui a renversé tout l’édifice patient et laborieux -de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est pas sous -ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté -de réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers -justice au talent partout où il se trouve, et même -quand il accomplit la funeste mission de détruire; -mais la mission du génie est de conserver, quand il -est venu trop tard pour créer encore.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère -particulier de son esprit que Bonaventure Des Pe<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>riers -fut redevable de la faveur d’une grande princesse -dont les premiers penchans inclinèrent vers un -scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant -d’autres incrédules, par mourir dans les visions ascétiques -de la mysticité. Marguerite n’avoit encore que -quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi savante que -belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes -les plus distingués de son temps. Marot avoit été son -valet de chambre pendant plusieurs années, et depuis -1530 seulement elle avoit senti l’impossibilité de le -défendre contre ses nombreux accusateurs, sans se -compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure -Des Periers le remplaça au même titre, et jouit de la -protection dont on n’osoit plus couvrir son imprudent -ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses veillées -et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur -temple à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices -d’un de leurs plus brillans favoris. Marot y reparoissoit -de temps à autre, dans les rares intervalles -que lui laissoient des persécutions trop souvent méritées. -Deux jeunes gens de grande espérance, qui -terminoient à Paris d’éclatantes études, et qui devoient -conserver à Des Periers une amitié bien fidèle, y apportoient -en tribut les fruits d’une verve précoce dont -toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit -Jacques Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; -c’étoit le précepteur des belles Seymour, Nicolas Denisot, -plus connu depuis sous la maussade anagramme -du <em>comte d’Alsinois</em>. Nous ne parlons ici que des personnages -célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement -se retrouver dans la suite de notre notice.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> - -<p>Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux -soirées vives et turbulentes du dix-neuvième siècle. -La danse n’étoit pas encore en honneur comme elle -l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les personnes -d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient -plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit -alors, du <em>luc</em> et de la <em>guiterne</em>, par quelque artiste -habile, et Des Periers excelloit à jouer du luth en s’accompagnant -de sa voix. Il est presque inutile de dire -qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit -souvent. Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du -temps des troubadours et des ménestrels dont le souvenir -vivoit toujours dans la mémoire des vieillards. -Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en -France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme -des veillées: c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois -intéressantes et tragiques, presque toujours -galantes et licencieuses, dont il paroît que Boccace -avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit -quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître -quand on a fait quelque étude de son style; -Pelletier, Denisot, Des Periers surtout, concouroient à -cet agréable amusement avec toute l’ardeur de leur -âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et -peut-être Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, -tenoient tour à tour la plume, et nous avons à -ces scribes fidèles l’obligation d’un livre charmant, -dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.</p> - -<p>Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de -1539, cette agréable société fut dissoute par un événement -qui n’est pas bien expliqué. <em>Les chants avoient<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> -cessé.</em> Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à -Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup -du monde littéraire, où son nom ne reparoît -plus qu’en 1544, avec l’édition posthume de ses ouvrages. -Constant dans une noble amitié, il adresse à -Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est -facile de s’apercevoir, à la dernière strophe de son -<cite>Voyage</cite>, que Marguerite devoit avoir le secret de son -asile et de ses chagrins:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Retirez-vous, petits vers mistes (<em>mêlés</em>),</div> -<div class="line">A seureté, soubz les couleurs</div> -<div class="line">De celle dont (quand estes tristes)</div> -<div class="line">L’espoir apaise vos douleurs.</div> -</div></div></div> - -<p>Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit -l’agréable voyage dont j’ai parlé, on n’aura point -de doute sur l’objet et la nature de ses inquiétudes. -Le <em lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</em>, dont il sera question plus tard, -avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi -avec une violence dont presque aucune prohibition -littéraire n’offre l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, -étoit en prison; l’ouvrage étoit saisi et presque anéanti; -l’auteur pouvoit être déjà nommé dans quelques-uns -des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à -Lyon pour donner ses derniers soins à la réimpression -exécutée en 1538, par Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est -plus naturel de présumer, n’avoit-il d’autre but que -de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les -conséquences d’une pareille position se déduisent plus -naturellement. L’anonyme étoit reconnu, Marguerite -elle-même étoit compromise, et Des Periers se tua. Cet -événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> - -<p>Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant -cet examen, que toute la destinée de Bonaventure -Des Periers est marquée d’un sceau fatal d’incertitude -et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la vie -d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les -moindres écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés -d’un profond mystère auquel il paroît avoir pris -plaisir lui-même. Homme du monde bien plus qu’il -n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement -parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout -à publier quelques écrits qu’en 1537, et il garde avec -soin le voile de l’anonyme qu’il avoit quelquefois intérêt -à ne pas laisser soulever. On ne sauroit lui contester -<cite>l’Apologie de Marot absent</cite>, imprimée dans le recueil -des <cite>Disciples et Amis de Marot</cite>, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, -sans date, mais certainement en 1537, puisque -cette pièce y est attribuée à Bonaventure, valet de -chambre de la royne de Navarre, par un éditeur qui -ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs -de son recueil. La réticence du nom de famille est -probablement imposée par quelque circonstance particulière, -et la persécution exercée dès lors contre Des -Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans la -réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure -est écrit <em>Bonadventure</em> avec une intention sensible de -déguisement, et La Monnoye, à qui appartenoit mon -exemplaire, se croit obligé de marquer à la marge -qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers, -l’<em lang="la" xml:lang="la">impiissimus nebulo</em>, de Voetius, étoit déjà proscrit; -ses meilleurs amis ne le rappeloient pas sans crainte, -et, selon toute apparence, les poursuites de la justice<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> -avoient eu leur dernier résultat. Des Periers étoit en -fuite. Il étoit probablement mort.</p> - -<p>C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres -pièces que les vieux bibliothécaires du seizième siècle -attribuent à Des Periers. La première est <cite>le Valet de -Marot contre Sagon</cite>, petit chef-d’œuvre de verve satirique -et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers, -puisque les bienséances de la modestie ne permettoient -pas à Marot de le composer; la seconde est -<cite>la Prognostication des Prognostications, par M. Sarcomoros, -secrétaire du roy de Cathay</cite>, boutade pleine -de sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, -alors fort accrédité, auquel Rabelais avoit -porté les premiers coups quatre ans auparavant dans -la <cite>Prognostication Pantagrueline</cite>. Cette facétie, qui est -omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans -nom d’auteur, n’en est pas moins l’ouvrage authentique -de Des Periers, puisque Du Moulin l’a réimprimée -dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré d’apocryphe. -La troisième est la traduction de <cite>l’Andrie</cite> -de Térence et du <cite>Traité des Quatre Vertus Cardinales, -selon Sénecque</cite>, dont on ne connoît plus qu’une -édition de 1555, Lyon, in-8<sup>o</sup>, qui est d’une grande -rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle -de 1537, indiquée par M. Weiss et M. Barbier, et dont -l’existence m’est démontrée. Une question singulière -s’élève cependant ici: Comment cette traduction de -l’<cite>Andrie</cite> a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, -qui publia ses <cite>Œuvres</cite>, et qui a recueilli le poème -des <cite>Quatre Vertus</cite>? Quelque circonstance particulière, -dont nous ne pouvons plus rendre raison, auroit-elle<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> -enveloppé cet invisible volume dans la proscription -du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>? Les questions de ce genre se -présentent souvent, comme on sait, dans l’histoire de -Bonaventure Des Periers.</p> - -<p>Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions -n’étoient pas de nature à défier la censure -ecclésiastique, alors si puissante, comme les innocens -opuscules dont nous venons de parler. Dans cette -année féconde en travaux ingénieux, il publioit encore -ou laissoit publier le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>, le plus célèbre -de tous ses ouvrages. S’il faut en croire Nicolas -Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a -cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première -édition de ce livre fameux sortit des presses de -Bourges. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette édition -n’a jamais été vue par Catherinot lui-même, qui -en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre -des livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, -comme originale, fut donnée à Paris par un -pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite avec -tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux -exemplaires au commencement du dix-huitième siècle, -celui de la Bibliothèque du Roi, et celui du savant Bigot. -Le premier a disparu depuis long-temps; le second, -qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans -celle de La Vallière, et qui avoit été acquis pour le -roi, si mes souvenirs ne me trompent, ne se retrouve, -dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit donc où -reprendre une de ces éditions originales du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum</cite>, -si Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, -et les exemplaires en sont devenus si rares aussi,<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> -qu’ils se réduisent probablement à deux, celui de la -Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de l’élégante -collection de Girardot de Préfond. Le premier -est enrichi d’une requête de Jehan Morin, <em>fac-simile</em> -fait avec soin, qu’on attribue à Dupuy; et ce précieux -volume a été lui-même égaré pendant vingt ans, au -milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt -dont il fait partie, mais où il était inutilement -cherché, dans ces derniers temps, par les curieux. -Jamais fatalité plus obstinée ne s’est attachée à la -réputation d’un auteur et de ses écrits.</p> - -<p>Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre -absolument. Prosper Marchand le réimprima en 1711, -avec une préface apologétique dont l’objet est fort -singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs, -et qui se connoissoit merveilleusement en livres, -n’étoit pas doué d’un esprit de critique fort pénétrant; -comme le vieux bibliothécaire Du Verdier, il n’avoit -vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage ingénieux -à la manière de Lucien, et il prend à tâche de -prouver que le reproche d’impiété fait au <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum -Mundi</cite> n’est fondé sur aucune raison plausible, ce qui -prouve seulement que Prosper Marchand ne savoit -pas lire le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>. Voltaire adopta plus -tard la même opinion, et ceci prouve autre chose, -c’est que Voltaire ne l’avoit pas lu. L’idée qu’un -homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos -d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de -la mythologie, et de jeter du ridicule sur Jupiter et -sur Mercure en l’an de grâce 1537, peut passer pour -une des fantaisies les plus bizarres qui soient jamais<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> -entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, -c’est la vision d’un pédant épris de l’auteur -qu’il publie. Dans Voltaire, c’est le paradoxe d’un -spirituel et admirable étourdi.</p> - -<p>Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est -peut-être physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, -ne jugeoit guère les écrivains de la Renaissance -dont le nom lui étoit parvenu, que sur la foi de leurs -derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers étoit, de -tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux -à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; -car, ce livre, il l’auroit fait lui-même deux cents ans -plus tôt; mais il falloit lire quelques pages <em>welches</em>, -et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima mieux s’en -rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum</cite> -inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve -ennuyeux. M. Le Duchat avoit la compréhension -obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit pas facile à amuser. -Le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> ne seroit en effet qu’une -imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit -le citer encore comme un des chefs-d’œuvre de langue -du quinzième siècle. On va voir que c’étoit autre chose.</p> - -<p>Le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> reparut dans une édition plus -soignée en 1732, avec la préface de Prosper Marchand -et des notes de La Monnoye, qui étoit mort -depuis quelques années. Cette circonstance explique -assez bien comment il se fait que ces notes ne soient -pas plus nombreuses, et que cette édition ne soit pas -meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum -Mundi</cite> qu’en passant, et à l’occasion de son édition -des <cite>Contes et nouvelles Récréations</cite> du même au<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>teur. -Une lecture plus réfléchie, des études moins -superficielles auroient produit, sous sa plume, un excellent -travail dont il étoit certainement plus capable -que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur -cette matière, s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. -Il l’a malheureusement laissée toute neuve, soit -qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en occuper -avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque -raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante -et dangereuse. Plusieurs de ses notes prouvent que la -clef du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> ne lui avoit pas échappé, -et cette clef n’échapperoit aujourd’hui à personne, -car elle est cachée dans le plus simple de tous les artifices, -c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit -même à peine que Des Periers eût dissimulé son secret -sous un voile si léger, si l’anagramme avoit été aussi -vulgaire de son temps que du nôtre, et il est vrai de -dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait -été employée avant lui, comme le <cite>Pantagruel d’Alcofribas -Nasier</cite>, masque transparent de François Rabelais. -Mais ce n’étoit pas un nom que Bonaventure -Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme: -c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice -elle-même avoit deviné le mot de cette énigme, car -l’arrêt du 7 mars 1537, avant Pâques, seul document -subsistant de l’accusation et de la poursuite, n’a pas -pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien -de plus significatif: le livre est adressé par le prétendu -traducteur, <em>Thomas Du Clenier</em>, à son ami -<em>Pierre Tryocan</em>, c’est-à-dire par Thomas l’Incrédule, -à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> -moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, -et il est assez évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité -de Thomas et de la croyance de Pierre, qui n’ont -certainement rien à démêler avec les superstitions -surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien -et d’Apulée, j’en conviens, mais elle a changé -d’objet.</p> - -<p>Il est vrai que toutes les éditions portent <em>Thomas -Du Clevier</em>, et non pas <em>Thomas Du Clenier</em>, sans en -excepter l’édition invisible de 1537, si la réimpression -de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre près: -mais il est besoin de dire que le <i>v</i> consonne s’écrivoit, -en 1537, comme l’<i>u</i> voyelle, et que la figure de la lettre -<i>u</i> et celle de la lettre <i>n</i>, qui se confondent si facilement -dans notre écriture cursive, étoient plus sujettes -encore à se confondre dans l’impression gothique. Le -manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette -question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le -monde sait que la suppression ou la mutation d’une -lettre étoit un des priviléges de l’anagramme.</p> - -<p>Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment -de continuer cette notice. Je suis éditeur de la -petite découverte dont je viens de parler, et qui s’est -refusée, je ne sais comment, aux secrètes investigations -de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller -des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. -Bien qu’il ait comblé mon esprit d’une -douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je ne me suis -pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter -à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober -l’honneur à M. Éloi Johanneau, qui l’a faite de<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> -son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez -riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir -l’aumône de cette obole bibliographique, qui ne représente -guère plus de valeur que l’explication d’une charade -ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir à redouter -de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas -oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature -essentiellement processive, qui a transporté au -Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. C’est pourquoi -je me hâte de me prémunir contre un soupçon -de plagiat dont le méchant état de mes affaires pécuniaires -ne me permettroit pas pour le moment de me -défendre en justice, et je recommande humblement -cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés -dans la pratique, qu’une passion funeste a entraînés -comme moi dans la carrière des lettres. L’idée est -devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé de la -mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de -certains dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y -toucher. Le plus sûr est donc de suivre une méthode -prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et de -n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien -du tout.</p> - -<p>L’imitation de Lucien est si sensible dans le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum -Mundi</cite>, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait -trompé Prosper Marchand sur le fond du sujet. Pour -se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers -a voulu cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se -décider à recourir à l’analyse et entrer dans quelques -détails. Ce soin ne sera peut-être pas entièrement inutile. -Il y a si peu de personnes qui lisent, et parmi les -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> -personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le -<cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>!</p> - -<p>Le premier dialogue est à quatre personnages, une -hôtesse comprise. Mercure descend à Athènes, chargé -par les dieux de différentes commissions, et entre autres -choses, de faire relier tout à neuf le livre des -destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre -au cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui -dérobent son précieux volume, pendant qu’il est allé -lui-même à la découverte pour voler quelque chose, -et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne -vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se -dispute avec ses compagnons, qui l’accusent d’avoir -blasphémé et le menacent de la justice, «parce qu’ils -peuvent lui amener de telles gens qu’il vauldroit -mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer -que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent -<em>Byrphanes</em> et <em>Curtalius</em>, et La Monnoye croît reconnoître -sous ces deux noms les avocats les plus célèbres -de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court. -Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à -cette hypothèse d’étymologie ou d’analogie, elle est -certainement plus hasardée que les hypothèses du -même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et -cependant je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de -mettre le dieu des voleurs aux prises avec deux avocats -qui s’emparent du livre des destinées pour le -remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite -à ce dieu, qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en -sacrilége, et qui parviennent à lui faire redouter à -lui-même les suites de son impiété, cette idée, dis-je,<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> -est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré -qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction -qu’on ôteroit difficilement de mon esprit.</p> - -<p>Prosper Marchand imagine que le second dialogue -est transposé, et qu’il devroit suivre le troisième, qui -pouvoit en effet se rattacher immédiatement au premier; -mais Prosper Marchand se trompe. Ce second -dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont -l’action se passe entre le premier et le troisième. Mercure -volé ne s’est pas aperçu d’abord du larcin qui -lui avoit été fait; il sortoit «de l’hostellerie du <em>Charbon -blanc</em>, où il avoit bu un vin exquis; c’estoit la -veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis -tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy -troubloient si fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce -qu’il faisoit.» Il a donné au relieur un livre pour -l’autre sans y prendre garde, et c’est en attendant son -livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la compagnie -de son ami Trigabus. Parmi les bons tours -qu’il a joués autrefois aux habitans de cette ville -classique de la sagesse, il en est un qui a produit de -graves résultats. Pressé par eux de leur céder la pierre -philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a mis la -pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du -théâtre, où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les -fragmens. Il n’y en a cependant pas un qui en ait -trouvé quelque pièce, quoique chacun d’eux se flatte -en particulier de la posséder tout entière. C’est ici, -selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, -c’est-à-dire de ceux qui cherchent la <em>pierre philosophale</em>, -et c’est en effet le sens propre d’une métonymie<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> -dont Des Periers n’a pas pris beaucoup de peine à -cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que -cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison -et juger de tout, des cieulx, des champs élyséens, -de vice et de vertu, de vie et de mort, du passé et de -l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se fault -vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit -mieulx estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict -qu’il fault avoir de la chandelle, et fût-ce en plein -midi; l’aultre tient que le dormir avec les femmes n’y -est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre -des alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à -l’auteur du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite>? La pierre philosophale -de Des Periers, c’est la vérité, c’est la sagesse révélée; -tranchons le mot, c’est la religion; et cette allégorie -impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine -d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, -l’anagramme l’éclairciroit ici d’une manière invincible. -Quels sont ces hommes opiniâtres qui contestent -entre eux la possession du trésor imaginaire? Ce -ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des -théologiens. C’est <em>Cubercus</em> ou Bucerus, c’est <em>Rhetulus</em> -ou Lutherus, les deux chefs, divisés en certains -points, de la nouvelle réforme; c’est <em>Drarig</em> ou Girard, -un des écrivains militans de la communion romaine. -Tout ceci est d’une évidence qui devoit frapper -La Monnoye; mais La Monnoye se contente de le -faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité -n’a certainement point de fiction plus vive et plus -ingénieuse. Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire -et de mieux exprimée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> - -<p>Le troisième dialogue est moins important, mais il -est délicieux. Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu -livre des destinées, si méchamment remplacé -par les <em>Institutes</em> et les <em>Pandectes</em>. Jupiter vient de -renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire -promettre, par écrit public, une récompense honnête -à la personne qui aura trouvé «iceluy livre, ou qui -en saura aulcune nouvelle.—Et par mon serment, je -ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il -pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il -cognoissoit toutes choses) ce qu’il devoit devenir? Je -croy que sa lumière l’a éblouy; car il falloit bien que -cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous les -aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros -mot lâché, Des Periers oublie son sujet, et le reste du -dialogue n’est qu’une fantaisie de poète, mais une -fantaisie à la manière de Shakespeare ou de La Fontaine, -dont la première partie rappelle les plus jolies -scènes de <cite>la Tempête</cite> et du <cite>Songe d’une nuit d’été</cite>, -dont la seconde a peut-être inspiré un des excellens -apologues du fabuliste immortel. Il faut relire dans -l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme, -et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante -idylle de <cite>Célia vaincue par l’Amour</cite>, et les éloquentes -doléances du <cite>Cheval qui parle</cite>.</p> - -<p>L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des -Periers en verve. Son quatrième dialogue, qui n’a aucun -rapport avec les autres, est rempli par un entretien -entre les deux chiens de chasse qui mangèrent la -langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté -de parler. Les raisons dont Panphagus se sert pour<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> -se dispenser de parler parmi les hommes contiennent -les plus parfaits enseignemens de la sagesse, et, -quoique <cite>n’étant que d’un simple chien</cite>, elles méritent -toute l’attention des philosophes. Il faut remarquer -aussi dans ce dialogue la jolie fiction des <cite>Nouvelles -reçues des Antipodes</cite>, où la vérité menace de se faire -jour par tous les points de la terre, si on ne lui ouvre -une issue libre et facile. C’est une de ces inventions -familières au génie de Des Periers, comme la vérité -disséminée en poudre impalpable dans l’amphithéâtre, -comme le livre délabré des lois humaines substitué -au livre plus délabré encore des lois divines, et la -moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la -réputation d’un grand homme.</p> - -<p>Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage -de Des Periers méritoit réellement le reproche d’impiété -qui lui a été adressé par son siècle, et qu’il -s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne justifie -d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il -est fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin -de se venger des folles insultes des hommes; mais il -est suffisamment démontré aux esprits sensés que la -société n’est pas investie du droit de venger Dieu. -Cette conviction est trop universellement répandue à -l’époque où nous vivons pour qu’il soit nécessaire de -l’affermir par des raisonnemens; on peut seulement -regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence -que celui de la réflexion.</p> - -<p>Abstraction faite du scepticisme effréné de Des -Periers, de son ironie et de ses sarcasmes, son livre -est digne de plus de réputation qu’il n’en a conservé.<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> -A l’époque où il parut, notre littérature ne possédoit -rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. -C’est un précieux texte de langue dont la réimpression -seroit favorablement accueillie des gens de lettres, -car celle de Prosper Marchand et celle de La Monnoye -ont cessé d’être communes dans le commerce, -et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est -noyé dans une multitude de conjectures confuses et -de notes inutiles, ceci soit dit sans préjudice du respect -qui est dû à ces excellens esprits.</p> - -<p>Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers -qu’en 1544, et c’est la date d’une édition du <cite>Recueil</cite> -de ses œuvres, publiée in-8<sup>o</sup>, à Lyon, chez Jean de -Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la -reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le -prétendu <cite>Recueil des œuvres de Des Periers</cite> est loin de -justifier les promesses de son titre; il ne contient ni -les jolies pièces de Des Periers pour la défense de -Marot, ni la traduction de l’<cite>Andrie</cite>, et on comprend -à merveille qu’il ne peut pas contenir le <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum -Mundi</cite>. Antoine Du Moulin convient lui-même, en -son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer qu’une partie -de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il -a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle -assez bonne quantité.» Nous verrons plus tard en -quoi cette partie consistoit. «D’autres notables, -ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien cogneu -à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette -désignation Jacques Pelletier du Mans, dont la vie -errante se prête à toutes les conjectures, l’époque -dont nous parlons concourant avec celle de ses études<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> -en médecine. Le <cite>Recueil des œuvres</cite> de Bonaventure -Des Periers se réduit, au reste, à un mince volume de -cent quatre-vingt-seize pages, dont quarante et une -occupées par une traduction en prose du <cite>Lysis</cite> de -Platon, qui ne se recommande que par un style facile -et naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. -Une autre pièce en prose, intitulée <cite>Des Mal-Contens</cite>, -et adressée à Pierre de Bourg, Lyonnois, -mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme -en six pages, parce qu’elle démontre invinciblement -l’identité de l’auteur avec celui d’un autre livre -dont il sera question tout-à-l’heure. C’est déjà la manière -philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est -déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.</p> - -<p>La troisième et dernière pièce de prose du <cite>Recueil</cite> -de Des Periers n’est que de la prose apparente, et ceci -a besoin d’explication. Marguerite, ayant chargé ce -fidèle serviteur d’un travail sur son histoire, dont le -sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec -peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en -vers, et demandoit expressément des lettres en prose. -Des Periers adopte donc la forme vulgaire de correspondance -qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir -à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, -et que les vers lui arrivent sans effort, même -quand il ne les cherche point. On peut la copier sous -la forme rhythmique, sans que le style y perde rien -de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que -cet abandon excède quelquefois les bornes de la bienséance -requise entre un valet de chambre et sa maîtresse? -<em>Honny soit qui mal y pense.</em></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p> - -<p>Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous -restent lui assignent une place honorable parmi les -poètes de son temps, tout près de Clément Marot et -de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue comme -eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, -par quelque étrange prévision, sur une époque -bien postérieure. Il est évident que Ronsard faillit -corrompre tout-à-fait la langue en essayant de l’enrichir. -En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, -je ne sais quelle pompe verbale peu compatible -avec son esprit, elle perdit ce charme de simplesse et -de naturel qui ne fut retrouvé que par La Fontaine et -Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas -ces vers de Des Periers, dont le tour et la pensée ont -été reproduits si souvent dès lors, mais qui avoient -du temps de Des Periers toute la fraîcheur de leur -sujet:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">.... Vous donc, jeunes fillettes,</div> -<div class="line">Cueillez bientôt les roses vermeillettes</div> -<div class="line">A la rosée, avant que le temps vienne</div> -<div class="line">Les dessécher: et tandis vous souvienne</div> -<div class="line">Que cette vie, à la mort exposée,</div> -<div class="line">Se passe ainsi que roses ou rosée.</div> -</div></div></div> - -<p>Le volume est terminé par une espèce de post-face -de Jean de Tournes, qui est entièrement hors-d’œuvre, -mais qui contient d’excellentes idées sur la question -de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une apostille -de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime -l’espoir de recouvrer incessamment d’autres ouvrages -du poète. Cette seconde partie n’a jamais paru, et la -première, qui n’a pas été réimprimée, est d’une grande<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> -rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en -édition originale. Il ne faut cependant pas juger de -sa valeur par le prix exorbitant de 272 francs qu’elle -vient d’atteindre à la vente des livres de M. de Pixérécourt. -L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique -doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du -comte d’Hoym, dont les plats de sa couverture étoient -décorés. Il est permis de douter que le nom et les -armes des grands seigneurs de notre époque impriment -à leurs livres, quand ils en ont, une recommandation -aussi profitable: l’âge des bibliothèques -est passé. Le plus curieux de tous les cabinets du -monde ne rapporte pas d’intérêts.</p> - -<p>L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous -arrivons par l’ordre chronologique des publications -est beaucoup moins connu que les précédens, quoiqu’il -soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller -dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire -littéraire qu’on appelle les <em>Ana</em>, ou interroger -de vieux catalogues, pour en retrouver quelques indices. -La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie -Vinet et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent -nommé dans la biographie de Des Periers, et c’est -l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique des savans, -mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent -honneur à Des Periers. Mais qui se seroit résigné à -l’examen approfondi de cette question, quand l’éditeur -du livre semble avoir pris plaisir à la rendre -tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix -d’un titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une -lourde facétie? C’est en 1557 qu’Enguilbert de Marnef<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> -imprima, à Poitiers, avec une élégance à laquelle -l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume -in-4<sup>o</sup> de 112 pages, intitulé: <cite>Discours non plus mélancoliques -que divers, de choses mesmement qui appartiennent -à notre France: et à la fin, la manière de -bien et justement entoucher les lucs et guiternes</cite>. Personne -n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher -un chef-d’œuvre là-dessous. Pour l’y trouver, il faut -lire, et l’occasion de lire les <cite>Discours</cite> se présente -fort rarement, car mes recherches ne constatent pas -l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède -un que j’ai lu et relu souvent, le lecteur peut m’en -croire, et je lui dois le fruit de mes observations dont -il est maître de tirer telle conséquence que bon lui -semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie -que si j’avois assisté à la composition du livre, mais -je n’ai pas l’autorité nécessaire pour l’imposer à personne, -et c’est un de mes moindres soucis.</p> - -<p>Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant -à Montpellier, en 1544, qui avoit conservé en ses -mains une partie des nobles reliques de cet admirable -écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention -dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à -Paris, en 1556 ou 1557, prêt à commencer d’assez -longs voyages en Italie, en Suisse et en Savoie. Il -étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire de -son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux -ans auparavant, et y préparer la publication des ouvrages -inédits de Des Periers, qui parurent, en effet, -peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite lui -avoient procuré des relations suivies avec les gens<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> -de lettres et les libraires d’un grand nombre de villes, -mais plus particulièrement de Lyon et de Poitiers, où -il avoit plus long-temps résidé que partout ailleurs. -Les <cite>Discours</cite> dont nous nous occupons maintenant -furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit -à Poitiers, et les <cite>Nouvelles Récréations</cite> à Robert Granjon, -qui imprimoit à Lyon. Pelletier, disposé à s’expatrier, -ne pouvoit se dispenser de rendre ce dernier -devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même -assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps -d’accomplir cette obligation, si la réprobation fatale -qui pesoit sur l’auteur du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> avoit -permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier ait introduit -dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes -de Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle -à supposer et facile à comprendre. Il est encore moins -douteux qu’il ait saisi cette occasion de faire voir le -jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient -de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur -peu d’étendue. Malheureusement pour Pelletier et Denisot, -leur part n’est pas difficile à retrouver dans -les pages si spirituellement pensées et si vivement -écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne, -au moins parmi ses contemporains. Quant au -bonhomme Élie Vinet, il n’a certainement rien à y -réclamer, et la méprise de La Monnoye repose, selon -toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de -ces <cite>Discours</cite>, où il est traité de l’art de faire les cadrans, -avec celui d’un livret qu’Élie Vinet a composé -sur la même matière. Des Periers, comme Voltaire, -inimitable bouffon, même dans les questions les plus<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> -sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. -Le Des Periers du <cite lang="la" xml:lang="la">Cymbalum Mundi</cite> est bien -le Des Periers des <cite>Contes</cite>, et tous deux sont le Des -Periers des <cite>Discours</cite>. Pour retrouver quelque chose -de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à -Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre -jusqu’à l’auteur inconnu du <cite>Moyen de parvenir</cite>, qui -n’étoit pas encore né. Il se distingue d’ailleurs de l’un -et de l’autre par la vigueur adulte de son style sans -pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit -déjà des archaïsmes du premier, qui ne -tombe pas encore dans les néologismes du second, et -qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui le -caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle -à un homme qui joint assez d’esprit à beaucoup de -savoir pour estimer le savoir lui-même à sa véritable -valeur, et qui se joue de son érudition avec la moqueuse -gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin -d’être savant pour être quelque chose. C’est, si -l’on veut, la fatuité d’un homme du monde qui s’est -acquis le droit de railler les pédans par des études -plus fortes que les études des pédans, et qui ne se -mêle à leurs débats que pour leur en laisser le ridicule. -C’est surtout l’instinct du conteur aimable qui -fait volontiers rentrer l’historiette jusque dans ses -parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant -qui fait consister la sagesse à rire de toutes -choses. On mettroit à l’alambic tous les lourds ouvrages -de Nicolas Denisot, de Jacques Pelletier et -d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de -Des Periers. La proposition qui leur attribue un des<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> -ouvrages de Des Periers ne peut pas être soutenue.</p> - -<p>Les <cite>Discours</cite> de Des Periers (qu’on me permette de -convertir cette hypothèse en fait) appartiennent à ce -genre d’écrits que l’on connoissoit alors sous le nom -de <cite>Diverses Leçons</cite>, et qui aboutirent, sans beaucoup -varier dans leur forme, au livre le plus éminent de -notre ancienne littérature, les <cite>Essais</cite> de Montaigne. -La philosophie sérieuse a moins de part aux <cite>Discours</cite> -qu’aux <cite>Essais</cite>, ou plutôt elle y est déguisée sous une -ironie si fine et si railleuse, que bien peu d’esprits -pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est un -ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement -appliqué aux études historiques et littéraires, à la -grammaire et à l’archéologie. L’érudition ne s’étoit -jamais montrée aussi spirituelle et aussi aimable que -dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne -est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, -si mal connue jusque là, y est traitée avec -une pénétration exquise; les traditions héréditaires de -ces nombreuses générations de savans, dont l’opinion -s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous -un point de vue moqueur qui en détruit le prestige. -Rien ne se rapproche autant, dans les trois grandes -époques de notre littérature, du persiflage de Voltaire. -Le style même se ressent de cette anticipation -sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut -degré de raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours -pur, jusque dans son affectation badine. J’en -citerai pour exemple, et non sans dessein, un passage -où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient -les vers de Térence:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> - -<p>«Puisque nostre langage actuel est sans quantité -(je diray quelque jour ce que j’y en trouve, s’il plaist -à Dieu), quand nous venons à parler les langues estranges, -nous ne gardons la quantité naturelle desdits -langages, que nous n’avons pas naturellement, si -nous n’y estudions bien à bon escient, et ne l’apprenons -de ceux qui ont naturels tels langages. Voyla -pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en -parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce -qu’il n’y a plus de gens qui parlent naturellement ces -langages dont on puisse ouïr la vraye prononciation, -et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont muets, -comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus -faire un vers latin, je vay voir en Virgile quelle quantité -ont les syllabes des mots que je veus mettre en -mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne cognois -que la première syllabe d’<em>arma</em> soit longue et l’autre -courte, sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque -autre ancien d’authorité. Mais qui a appris à Virgile -que telle estoit la quantité de ces deux syllabes? Est-ce -point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant, -ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature -(ne me venez icy sophistiquer sur ce mot de nature, -je vous prie), car tout le monde à Romme, hommes, -femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient -le langage que voyés en Virgile et autres autheurs -latins, et prononçoient <em>arma</em>, la première syllabe -longue, et la seconde courte: et Virgile, incontinant -qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice, -et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son -vers héroïque. Que si quelqu’un doute de ce que je dy,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> -qu’il ailhe lire le troisième livre de l’Orateur de Cicéron, -et trouvera vers la fin que si ce grand <em>Domine</em>, -<em>alias</em>, grand <em>magister</em> de nostre pays, qui a voulu -adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui -son ramage à Romme, devant les poissonnières -qui vendoient les bonnes huistres à Lucule, -elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif, -quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, -que je suis tout estonné de la mervelheuse audace d’un -Espagnol, d’un Gaulois, de quelques Alemans et Italiens, -qui en nostre temps ont osé entreprendre de -corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, -qui ne sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit -la moindre syllabe qui soit en ce latin, osés-vous -mettre là la main? J’entends bien que les anciens escrivains -ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et -trouverois bon à mervelhes qu’il fus rabilhé: mais -qui est celui-là qui aujourdui le pourroit faire, et <em lang="la" xml:lang="la">laudabimus -eum</em>? Lessés cela, quenalhe, et vous allés -dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: -et s’il y a quelque chose que trouvés bonne à vostre -goust, dites-en, faites-en tels livres que voudrés, mais -n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce langage coulant -et commun de Romme ne passoit point des syllabes, -que les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, -comme ils se portoient? et au contraire, si -n’estendoit point quelquefois les courtes? Davantage -ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de -Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la -prononciation des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi -que voyés en nos tant plaisans badinages de France,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> -et ce tout à gardefaite pour faire rire les assistans? Je -pren le cas que le comique faisant parler yvroigne qui -chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, -une folete chamberiere d’estrange païs, un vielhard -tout blanc, tremblant, aie tout exprès pour le personnage -mis ou plus ou moins de temps aus vers, de -sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque, -ou un trochæe en un iambique, tu me viendras -incontinant faire là du corrigeart, et gaster ce -qui estoit bien? Mau de pipe te bire.»</p> - -<p>L’Espagnol dont il est question dans cette piquante -et judicieuse diatribe est certainement le Portugais -Govea qui enseignoit publiquement à Lyon, pendant -les deux dernières années de la vie de Des Periers, le -<cite lang="la" xml:lang="la">Terentius pristino splendori restitutus</cite>, publié peu de -temps après, et cette circonstance a toute la précision -d’une date. Plusieurs autres passages des <cite>Discours</cite> -marquent, en effet, qu’ils furent composés à Lyon, et -vers la même époque. Mais ce qui les donne incontestablement -à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il -n’y avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore -qui écrivît dans ce goût. La singulière dissertation -sur <cite>la manière d’entoucher les lucs et guiternes</cite>, si -bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et de -haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà -que cet art, qui étoit un des divertissemens favoris de -Des Periers, avoit contribué à ses succès. C’étoit donc -à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire. Et qui auroit -pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté -libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers -lui-même? Les savans artistes qui s’occupent des vicis<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>situdes -et des progrès de la facture instrumentale diroient -mieux que moi si Des Periers a contribué, comme -je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce n’est -pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, -c’est qu’il a contribué au perfectionnement de la -langue, et qu’il est fâcheux qu’une édition complète et -bien soignée de ses <cite>Œuvres</cite> ait manqué jusqu’ici à -notre bibliothèque classique. On y viendra, peut-être, -quand la littérature du siècle, fatiguée de produire -pour le lendemain, laissera quelques jours de relâche -à nos presses. En attendant, il faut laisser passer les -poésies rêveuses, les romans intimes et les feuilletons.</p> - -<p>Les <cite>Nouvelles Récréations et Joyeux Devis</cite> de Des -Periers, le dernier de ses ouvrages posthumes, dans -l’ordre de publication, parurent à Lyon en 1558, petit -in-4<sup>o</sup>, au même instant où paroissoit à Paris, par une -remarquable coïncidence, l’<cite>Histoire des Amants fortunez</cite>, -mise au jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. -C’est ici la première édition des <cite>Nouvelles</cite> de Marguerite -de Valois, mais fort différente de la seconde, publiée -par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, -et par leur disposition, et par une grande partie des -leçons du texte, et par une circonstance bien plus -digne encore de considération: c’est que, suivant les -expressions de Gruget, «le nom de Marguerite y est -obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement, -et le lecteur sera probablement de mon avis, -s’il se rappelle les circonstances dans lesquelles et -pour lesquelles ces deux ouvrages furent composés.</p> - -<p>J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis -long-temps un des divertissemens habituels des soi<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>rées -de la haute société françoise, comme le furent -depuis les proverbes et les parades. Tout le monde y -contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit -certainement contribué comme les autres, dans le -cercle brillant qu’elle dominoit de toute la hauteur de -son rang et de son esprit. Les compositions médiocres -ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une cour indulgente, -ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée; -les autres se conservoient, au contraire, avec soin, -et devenoient peu à peu les matériaux d’un livre qui -n’avoit plus besoin que d’être revu par un secrétaire -intelligent. L’ajustement de ce travail à un cadre dans -la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort -de la rédaction définitive. Il est parfaitement -évident pour moi que l’<cite>Heptaméron</cite> ne s’est pas formé -autrement. Qu’est-ce donc que l’<cite>Heptaméron</cite>, sinon -un recueil de contes et de nouvelles lus chez la reine -de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire -par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure -Des Periers lui-même, qu’il est si facile d’y -reconnoître? Marguerite n’y est pas méconnoissable -non plus, car elle avoit son style à elle, comme tous les -écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les -génies les moins heureux imprimoient cependant un -sceau particulier à leurs paroles. Le style de Marguerite -n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut de beaucoup. -Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant -à la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, -lourd et mystique. Rien ne diffère davantage du style -abondant, facile, énergique, pittoresque et original -de Des Periers, qui ne peut se confondre avec aucun<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> -autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun -autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux -de l’<cite>Heptaméron</cite> qui portent ce caractère sont donc -l’ouvrage de Des Periers, et la propriété ne lui en seroit -pas plus assurée s’il les avoit signés un à un, au lieu -d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale -maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de -la portée d’esprit de La Monnoye n’ait pas constaté -cette différence ou consacré cette restitution par quelques -apostilles manuscrites à la marge d’une édition -ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive -des autres écrits de Des Periers saura bien le -retrouver dans celui-ci. Il n’y a pas moyen de s’y -tromper.</p> - -<p>La parfaite mesure de bienséance qui existoit au -moment où nous parlons dans le monde littéraire, -comme dans tout le reste du monde social, ne permettoit -pas aux amis de Des Periers de publier les <cite>Contes</cite> -que l’<cite>Heptaméron</cite> n’avoit pas recueillis, tant que -l’<cite>Heptaméron</cite> n’avoit pas paru. L’hommage de la collection -entière étoit bien dû à Marguerite, puisque ses -principaux auteurs étoient ses <em>domestiques</em> ou ses amis, -titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain -point, dans le sens comme dans l’étymologie, mais -dont notre aristocratie bourgeoise n’a pas compris les -rapports. Il falloit donc que les éditeurs de Marguerite -et les éditeurs de Des Periers s’entendissent avant -tout sur la composition de leur recueil respectif; et -c’est apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer -à Paris avec Boaistuau, quand Denisot fut mort; -les contes qui furent écartés ou repoussés, quelques<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>uns -pour leur brièveté, quelques autres pour leur licence, -un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient -s’assortir au caractère convenu de l’interlocuteur, et -le plus grand nombre, peut-être, parce qu’ils avoient -perdu le piquant de l’anecdote et le sel de la nouveauté, -furent renvoyés aux <cite>Nouvelles Récréations et -Joyeux Devis</cite>, où ils ne figurent pas mal. Quant aux -droits de l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris -assez de part à cette œuvre libre et facile pour revendiquer -une partie de son succès, n’hésita pas à en faire -honneur à son ami et à son maître, Bonaventure Des Periers, -qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons -que par des inductions dont je vais m’occuper -tout de suite que Pelletier et Denisot ont quelque chose -à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le véritable siècle -d’or de la probité littéraire, et nos associations fiscales -et tracassières le rendront de plus en plus regrettable. -Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans -le code sacré de la république des lettres, des mesures -préventives contre le vol.</p> - -<p>Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, -que cette coopération de Pelletier et de Denisot ait été -fort considérable. Plus j’ai relu les <cite>Contes</cite> de Des Periers, -plus j’y ai trouvé de simultanéité dans la forme, -dans les tours, dans le mouvement du style. Quoiqu’il -y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme -dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde -pas sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier -et à Denisot, qui n’ont jamais eu le bonheur de -ressembler à Des Periers, si ce n’est dans les écrits de -Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je con<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>viens -très-volontiers cependant que Des Periers, mort -avant 1544, et selon moi en 1539, n’a pas pu parler -de la mort du président Lizet, décédé en 1554 (nouvelle -XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du -Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle -XXIX). Il en est de même de deux ou trois faits pareils -que La Monnoye a recueillis avant moi, et probablement -de quelques autres qui nous ont échappé -à tous deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces -phrases: <cite>naguères décédé, décédé évesque du Mans</cite>, etc., -ne sont autre chose que des incises qu’un éditeur -soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour -en certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. -Il ne seroit même pas étonnant que les noms propres -auxquels Des Periers aime à rattacher ses historiettes -eussent été souvent remplacés par des noms plus récens, -plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on -appelle aujourd’hui un intérêt piquant d’<em>actualité</em> aux -jolis récits du conteur. L’auteur même qui publieroit -son ouvrage après l’avoir gardé vingt ans en portefeuille, -ne négligeroit pas ce moyen facile de le rajeunir, -et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers -s’en soit avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue -au libraire. Laissons donc à Denisot et à Pelletier, -puisqu’on en est convenu, l’honneur d’une collaboration -modeste dans les ouvrages de leur maître, mais -gardons-nous bien de pousser cette concession trop -loin. Si Pelletier et Denisot avoient pu s’élever quelque -part à la hauteur du talent de Des Periers, ils n’auroient -pas caché cette brillante faculté dans les <cite>Contes</cite><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> -et dans les <cite>Discours</cite> de Des Periers, eux qui ont vécu -assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, -et qui ont fait malheureusement assez de livres pour -nous donner toute leur mesure. Il n’y a qu’un Rabelais, -qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers -dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y -en a mille.</p> - -<p>Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que -l’on voulût bien en conclure quelque chose, c’est que -Des Periers est le véritable et presque le seul auteur -de l’<cite>Heptaméron</cite>, comme des <cite>Nouvelles Récréations</cite>. -Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute -pas, et que je partage complètement l’opinion de -Boaistuau, qui n’a pas eu d’autre motif pour <em>obmettre</em> -et <em>céler</em> le nom de la reine de Navarre. La restitution -de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît -qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin -de penser qu’il faut effacer le nom de Marguerite du -titre de l’<cite>Heptaméron</cite> pour rendre à Des Periers ce -délicieux ouvrage. L’<cite>Heptaméron</cite> appartient à la spirituelle -et savante princesse sous les auspices de laquelle -il fut écrit. Il lui appartient <em>par droit de suzeraineté</em>, -comme les <cite>Cent Nouvelles</cite> appartiennent à -Louis XI, qui n’en a probablement pas composé une -seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle -autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de -leurs travaux en les couvrant d’une faveur intelligente, -mérite bien ses droits d’auteur dans les chefs-d’œuvre -de son siècle. Je comprendrois à merveille -qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> -du monde fût mise au jour sous ce titre singulier: -<cite>Œuvres de Molière et de Louis XIV</cite>, car cela seroit -juste et vrai. Cette grande et utile influence des rois -sur la civilisation des sociétés par les lettres est d’ailleurs -fort passée de mode, et il ne faut pas décourager -ceux qui seroient tentés de la remettre en honneur.</p> - -<p>Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi -Des Periers n’est-il pas plus connu? Pourquoi -s’est-il passé trois siècles entre le jour de sa mort et -le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi -ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si -vulgaire et si sottement prodigué d’une édition complète? -Les Italiens ont par douzaine des <em>quinquecentistes</em> -illustres, et ils les réimpriment tous les mois. -Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit -guère, Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne -et Montaigne, et il en est deux dont personne n’a -jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une collection -bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des -Periers, il faut la patience d’un bouquiniste et la -fortune d’un agent de change. Dieu me garde de désapprouver -la promiscuité presque fastidieuse des -éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla -l’art confus, et qui surchargent aujourd’hui -de leurs somptueuses réimpressions les brillantes tablettes -de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des -Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, -manque-t-il à toutes les bibliothèques? Pourquoi en -est-il de même de ces beaux livres françois d’Henri -Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si ses<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> -presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux -valu que les nôtres? Voilà des questions qui méritent -d’être approfondies avec soin, et je les soumettrai -hardiment à la librairie lettrée... quand elle nous sera -revenue.</p> - -<p class="right"> -<span class="smcap">Charles Nodier.</span> </p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> - -<p class="center f16">LES CONTES</p> - -<p class="center f06">OU</p> - -<p class="center f12">LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS</p> - -<p class="center">ET JOYEUX DEVIS</p> - -<p class="center f06">DE</p> - -<p class="center f12">BONAVENTURE DES PERIERS,</p> - -<p class="center f06">VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42–43</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> - -<p class="center">LES</p> - -<p class="center f12">CONTES ET JOYEUX DEVIS</p> - -<p class="center">DE</p> - -<p class="center">BONAVENTURE DES PERIERS<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">1</a>.</p> - -<h2><small><small><a name="SONNET" id="SONNET">SONNET.</a></small></small></h2> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Hommes pensifs, je ne vous donne à lire</div> -<div class="line">Ces miens devis, si vous ne contraignez</div> -<div class="line">Le fier maintien de vos fronts rechignés:</div> -<div class="line">Ici n’y a seulement que pour rire.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Laissez à part votre chagrin, votre ire,</div> -<div class="line">Et vos discours de trop loin desseignés<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">2</a>:</div> -<div class="line">Une autre fois vous serez enseignés.</div> -<div class="line">Je me suis bien contraint pour les écrire.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">J’ai oublié mes tristes passions;</div> -<div class="line">J’ai intermis<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">3</a> mes occupations.</div> -<div class="line">Donnons, donnons quelque lieu à Folie:</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Que maugré nous ne nous vienne saisir,</div> -<div class="line">Et en un jour plein de mélancolie,</div> -<div class="line">Mêlons au moins une heure de plaisir.</div> -</div></div></div> - -<hr class="short" /> - -<h2><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor"><small>4</small></a>.</h2> - -<p>Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, -se rend souvente fois coutumier (tant nous est-il ennemi) -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> -de suffoquer la gloire naissante de plusieurs gentils esprits, -ou ensevelir d’une ingrate oubliance les œuvres -exquises d’iceux: desquelles si la connoissance nous étoit -permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes -lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours -mêmes, nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous -ose bien persuader, ami lecteur, que le semblable fût advenu -de ce présent volume, duquel demourions privés -sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui -n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu -<span class="smcap">Bonaventure Des Periers</span>, excellent orateur et poète, rester -frustrée du los<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">5</a> qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de -l’avare main de ce faucheur importun, je vous le présente -avec telle éloquence que chacun connoît ses autres labeurs -être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux -pourra abbayer<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">6</a> à l’encontre tant qu’il voudra, mais y -mordre, non. Davantage<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">7</a>, le front tétrique<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">8</a> ici trouvera -de quoi dérider sa sérénité, et rire une bonne fois: tant -est gentille la grâce de notre auteur à traiter ces facéties. -Les personnes tristes et angoissées s’y pourront aussi heureusement -récréer et tuer aisément leurs ennuis. Quant à -ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, -ils sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude -chagrin n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant -de ce discours comme d’un rempart contre toute sinistre -fâcherie. De faire à notre âge offre de chose tant gentille, -je l’ai estimé convenable, mêmement en ces jours tant calomnieux<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">9</a> -et troublés. Votre office sera, débonnaire lec<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>teur, -de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré -de notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités -à continuer en si louable exercice, pour vous faire jouir de -choses plus ardues et sérieuses. Adieu.</p> - -<p><small>De Lyon, ce 25 de janvier 1558.</small></p> - -<hr /> -<h2><a name="I" id="I">NOUVELLE I.</a></h2> - -<p class="center f08">EN FORME DE PRÉAMBULE.</p> - -<p>Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit -faite<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">10</a>, afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement -et privément, et en toutes manières. Mais quand -j’ai vu qu’il s’en falloit le manche, et qu’on ne savoit par -où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour vous donner -moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances -parmi vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par -Dieu. Et puis, je me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps -de les vous donner; car c’est aux malades qu’il faut médecine. -Et vous assurez que je ne fais pas peu de chose -pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, qui est -la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil -enseignement pour la vie, c’est <cite>bene vivere et lætari</cite>. L’un -vous baillera pour un grand notable<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">11</a>, qu’il faut réprimer -son courroux; l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; -l’autre, être sobre; l’autre, faire des amis. Et bien, tout -cela est bon; mais vous avez beau étudier, vous n’en trouverez -point de tel qu’est: Bien vivre et se réjouir. Une -<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>trop grande patience vous consume; un taire<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">12</a> vous tient -gehenné<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">13</a>; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; -un ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il -désespérer? Ne vaut-il pas mieux se réjouir, en attendant -mieux, que se fâcher d’une chose qui n’est pas en votre -puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je, si les -occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y. -Prenez le temps comme il vient; laissez passer les -plus chargés; ne vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. -Cela ne fait que donner mal sur mal, croyez-moi, -et vous vous en trouverez bien; car j’ai bien éprouvé -que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas -pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements, -ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? -de le bouche, du nez, du menton, de la gorge, et de tous -nos cinq sens de nature. Mais ce n’est rien, qui ne rit du -cœur. Et pour vous aider, je vous donne ces plaisants Contes. -Et puis, nous vous en songerons bien d’assez sérieux -quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les -baille? Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. -Il n’y a point de sens allégorique, mystique, fantastique. -Vous n’aurez point de peine de demander: «Comment -s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y faut -ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les -prenez. Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">14</a> -à l’autre. Il y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous -estocs, à tous prix et à toutes mesures, fors que pour -pleurer. Et ne me venez point demander quelle ordonnance -j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder quand il -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire -des difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! -ceci ne fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois -déjà ouï conter.—Cela fut fait en notre pays.» Riez seulement, -et ne vous chaille, si ce fut Gautier ou si ce fut -Garguille<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">15</a>. Ne vous souciez point si ce fut à Tours en -Berry ou à Bourges en Touraine<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">16</a>: vous vous tourmenteriez -pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer -les rentes, aussi les noms ne sont que pour faire débattre -les hommes. Je les laisse aux faiseurs de contrats et aux -intenteurs de procès. S’ils y prennent l’un pour l’autre, à -leur dam! Quant à moi, je ne suis point si scrupuleux. Et -puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, pour -vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que -je vous conte; car peut-être<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">17</a> qu’il n’est pas vrai. Que me -chaût-il, pourvu qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? -Et puis, je ne suis point allé chercher mes contes à Constantinople, -à Florence, ne à Venise, ne si loin que cela; -car s’ils sont tels que je les vous veux donner, c’est-à-dire -pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre les -instruments<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">18</a> que nous avons à notre porte, que non pas -les aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, -quand à chambrière, qui étoit belle et galante, -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>lui venoit faire les messages de sa maîtresse: «A quoi -faire irai-je à Rome? les pardons sont par deçà<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">19</a>.» Les -nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant qu’elles -soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">20</a> comme le -safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il -s’en perd la moitié, comme des épiceries, ou se buffettent<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">21</a> -comme les vins, ou sont falsifiées comme les pierreries, -ou sont adultérées comme tout; bref, elles sont sujettes -à mille inconvénients, sinon que vous me veuillez -dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, -et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. -Et vraiment, je le veux bien. Et pour cela, j’aime mieux -les prendre près, puisqu’il n’y a rien à gagner<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">22</a>. Ha! ha! -c’est trop argué<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">23</a>. Riez, si vous voulez; autrement, vous -me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et damoiselles; -il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure, -il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient -trop tendrettes, et qui aient peur de tomber en quelques -passages trop gaillards, je leur conseille qu’elles se les fassent -échansonner<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">24</a> par leurs frères, ou par leurs cousins, -afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop appétissant. -«Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, et y -faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il -bon?<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>—Oui.—Et cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous -y fiez pas, ils vous tromperont, ils vous feront lire un <cite>quid -pro quod</cite><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">25</a> Voulez-vous me croire? lisez tout, lisez, lisez. -Vous faites bien les étroites! Ne les lisez donc pas. A cette -heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on vous défend. -O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand -elles orront<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">26</a> les bons tours que leurs compagnes auront -faits! et qu’elles diront bien qu’il n’y en a pas à demi! -Mais je suis content que, devant les gens, elles fassent -semblant de coudre ou de filer, pourvu qu’en détournant -les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se réservent -à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que -vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous -autres, femmes, ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! -Ne faut-il pas rire? Je vous dis que je ne crois point -ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi sans passions. Il n’y -a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire. Et quand -bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande -sévérité, rusticité, tétricité<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">27</a>, gravité? Je louerois beaucoup -plus celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa -vie, que, par une antonomasie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">28</a>, on l’a appelé le Plaisantin<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">29</a>; -chose qui lui étoit si naturelle et si propre, qu’à -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>l’heure même de sa mort, combien que tous ceux qui y -étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se fâcher... -tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au -long du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; -et quand on lui demandoit: «Or çà, mon ami, -où vous tient-il?» il répondoit tout foiblement, n’ayant -plus que le cœur et la langue: «Il me tient, dit-il, entre -le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit mal -de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction, -il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un -monceau; et le prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses -pieds.—Eh! regardes, dit-il, au bout de mes jambes, -vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez point -à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et -qui y va? dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si -Dieu plaît.—Je voudrois bien être assuré, disoit-il, d’y -pouvoir être demain pour tout le jour.—Recommandez-vous -à lui, et vous y serez en hui<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">30</a>.—Et bien, disoit-il, -mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.» -Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle -plus grande félicité? certes, d’autant plus grande, qu’elle -est octroyée à si peu d’hommes!</p> - -<hr /> -<h2><a name="II" id="II">NOUVELLE II.</a></h2> - -<p class="center f08">Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">31</a>.</p> - -<p>Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un -clou contre un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>ne disoit mot; car il n’avoit point d’autre appréhension<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">32</a>, -sinon qu’il pensoit être confiné là pour toute sa vie. Il -passe un des seigneurs de la cour, qui le voit ainsi en -conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent dégager de -là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et -qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot -là l’a mis<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">33</a>.» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» -Caillette répondoit bien en son idiotisme: «Oui, oui, -ç’ont été les pages.—Saurois-tu connoître lequel ç’a été?—Oui, -oui, disoit Caillette, je sais bien qui ç’a été.» L’écuyer, -par commandement du seigneur, fait venir tous -ces gens de bien de pages en la présence de ce sage homme -Caillette, leur demandant à tous l’un après l’autre: «Venez -çà! a-ce été vous?» Et mon page de nier, hardi -comme un saint Pierre<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">34</a>. «Nenni, monsieur, ce n’a pas -été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi -aussi.» Mais allez faire dire oui à un page, quand il y va -du fouet! Caillette étoit là devant, qui disoit en cailletois<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">35</a>: -«Ce n’a pas été moi aussi.» Et voyant qu’ils disoient -tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point -été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» -Et à mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer -les faisoit passer à côté, tant qu’il n’en resta plus qu’un; -lequel n’avoit garde de dire oui, après tant d’honnêtes -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il dit comme -les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette -étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, -se ç’avoit été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on -parlât de son oreille: de sorte que, quand il vit qu’il n’y -avoit plus que lui, il va dire: «Je n’y étois pas aussi.» -Et s’en va remettre avec les pages, pour se faire coudre -l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A l’entrée -de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée -se faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour -dire: «Vois-les ci venir<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">36</a>,» qui étoit le plus fier du -monde d’être monté sur un beau cheval caparaçonné de -ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. Il piquoit, -il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître -avec lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois -pas besogne faite! Il y avoit belle matière pour le faire devenir -Triboulet lui-même. Ce maître lui disoit: «Vous -n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... Arrêterez-vous?» -Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois -son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; -mais le cheval se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet -le piquoit à grands coups d’éperon: il lui haussoit la bride, -il la lui secouoit; et cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez -pas! disoit son maître.—Par le sang-Dieu! disoit -Triboulet (car il juroit comme un homme), ce méchant -cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il -pas demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a -envie de s’ébattre, quand elle se met à faire ces belles pièces -d’hommes, lesquels seroient heureux, mais ils sont -trop ignoramment plaisants, et ne savent pas connoître -qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>monde. Il y avoit un autre fol, nommé Polite<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">37</a>, qui étoit -à un abbé de Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je -ne saurois dire l’heure<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">38</a>, M. l’abbé avoit une belle garse -toute vive couchée auprès de lui, et Polite le vint trouver -au lit, et mit le bras entre les linceuls par les pieds du -lit; là il trouve premièrement un pied de créature humaine: -il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce -pied?—Il est à moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est -encore à moi.» Et ainsi qu’il prenoit ces pieds, il les mettoit -à part, et les tenoit d’une main; et de l’autre main, il -en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui est-il?—A -moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, -va, tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à -moi.—A tous les diables soit le moine! dit Polite; il a -quatre pieds comme un cheval.» Et bien pour cela, encore -n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet et -Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt -et quatre font le tout<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">39</a>. Or çà, les fols ont fait l’entrée. -Mais quels fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, -et vous, le second, à m’écouter; et cettui-là, le troisième; -et l’autre, le quatrième. Oh! qu’il y en a! jamais ce ne seroit -fait. Laissons-les ici et allons chercher les sages; éclairez -près, je n’y vois goutte<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">40</a>.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p> - -<h2><a name="III" id="III">NOUVELLE III.</a></h2> - -<p class="center f08">Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara les -chanoines à leurs potages.</p> - -<p>En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un -chantre qui servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il -étoit bon compagnon, et qu’il buvoit bien (ainsi que -voulentiers font telles gens), étoit bien venu entre les -chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à souper. -Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit -qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; -qui étoit cause que souvent il disoit à l’un et puis -à l’autre: «Monsieur, vous savez combien de temps il y -a que je sers en l’église de céans; il seroit désormais temps -que je fusse pourvu: je vous prie le vouloir remontrer en -chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous autres, -messieurs, avez tant de moyens<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">41</a>; je me contenterai de -l’un des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, -et chacun d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; -disant que c’étoit chose raisonnable. «Et quand -Chapitre n’auroit la commodité de te récompenser, lui -disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.» Somme, -à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit -toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient -à une voix<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">42</a>: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera -pas; tu auras le premier qui vaquera.» Mais quand -ce venoit au fait, il y avoit toujours quelque excuse: ou -que le bénéfice étoit trop gros, et pourtant l’un de messieurs -l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et qu’on ne lui -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils -avoient été contraints de le bailler à un des neveux<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">43</a> de -leur frère; mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier -vacant. Et de ces belles paroles ils entretenoient ce -basse-contre, tant, que le temps se passoit; et servoit -toujours sans rien avoir. Et cependant, il faisoit toujours -quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs tel -et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix -en chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, -perdriaux, selon la saison, que le pauvre chantre -achetoit au marché vieux ou à la regretterie<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">44</a>, leur faisant -accroire qu’ils ne lui coûtoient rien. Et toujours ils prenoient. -A la fin, le basse-contre voyant qu’ils n’en étoient -jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps, son -argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; -mais il se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit -d’eux; et, pour ce faire, il trouva façon de mettre cinq -ou six écus ensemble; et tandis qu’il les amassoit (car il -y falloit du temps), il commença à tenir plus grand compte -de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de plus -grand’ discrétion. Quand il vit son jour<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">45</a> à point, il s’en -vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après -l’autre qu’ils lui voulsissent faire cet honneur de dîner le -dimanche prochain en sa maison; leur disant qu’en neuf -ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit à leur service, il ne -<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>pouvoit faire moins que leur donner une fois à dîner; et -qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit, -mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant -de telles paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne -furent pas si mal soigneux que, quand ce vint le jour assigné, -ils ne fissent faire leur cuisine ordinaire chacun chez -soi, de peur d’être mal dînés chez ce basse-contre, se fiant -plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du dîner, chacun -envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit -aux varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur -votre maître me fait-il tort? a-t-il si grand’peur -d’être mal traité! il ne devoit rien envoyer.» Et cependant -il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient, il mettoit -tous les potages ensemble en une grande marmite -qu’il avoit expressément apprêtée en un coin de cuisine. -Voici messieurs venus pour dîner, qui s’assirent tous selon -leurs indignités<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">46</a>. Le chantre leur présente, de belle -entrée de table, les potages de cette marmite. Et Dieu -sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un -chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la -pièce de bœuf poudrée<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">47</a> aux naveaux<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">48</a>; l’autre un poulet -aux herbes, l’autre bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent -ce beau service, ils n’eurent pas le courage d’en manger; -mais ils attendoient chacun que leur potage vînt, sans -prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre, -qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, -regardoit toujours leur contenance de table. Étant le service -un peu long, ils ne se purent tenir de lui dire: «Ote-nous -ces potages, basse-contre, et nous apporte les nôtres.—Ce -sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres? non, sont -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!» -à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» -Lors ils commencèrent à reconnoître leurs soupes -et à s’entre-regarder. «Vraiment! dirent-ils, nous en avons -d’une. Est-ce ainsi que tu traites tes chanoines, basse-contre? -Le diable y ait part!—Je disois bien que ce fol nous -tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que je -mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant -bien fait accoutrer<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">49</a> à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit -mieux manger chez moi.» Quand le basse-contre les eut -bien écoutés: «Messieurs, dit-il, se vos potages étoient -tous si bons, comment seroient-ils empirés en si peu de -temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien couverts; il -me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais, -dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? -Savois-tu pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et -donc, dit-il, ce qui est bon à part n’est pas bon assemblé! -Vraiment! je vous en crois, et ne fût-ce que vous autres, messieurs; -car, quand vous êtes chacun à part soi, il n’est rien -meilleur que vous êtes: vous promettez monts et vaux; vous -faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand -vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à -vos potages.» Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit -dire: «Ah! ah! dirent-ils, c’étoit donc là que tu nous -attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais cependant, -ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, -mieux qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il -leur avoit fait accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et -s’en allèrent contents. Et conclurent ensemble, dès l’heure, -qu’il seroit pourvu; ce qu’ils firent. Ainsi, son invention -de soupes lui valut plus que toutes ses requêtes et -importunités du temps passé.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> - -<h2><a name="IV" id="IV">NOUVELLE IV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.</p> - -<p>Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne -avoit singulièrement bonne voix de basse-contre; mais -c’étoit l’homme du monde le plus fort<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">50</a> à tenir, car il ne -passoit jour qu’il ne fît quelque folie: il frappoit l’un, -il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux dés. Il étoit -toujours en la taverne, ou après les garses, dont les -plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; -lesquels le remontroient souvent à ce basse-contre, -le menaçant à part et en public; et lui faisoient assez de -fois promettre qu’il seroit homme de bien. Mais incontinent -qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean ce vin<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">51</a> -lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit toujours -retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils -contraints d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il -chantoit fort bien; l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main -d’un archidiacre de l’église, auquel ils portoient honneur; -et ne lui vouloient pas reprocher les folies de -l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et -qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit -quand il en étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. -Advint un jour que ce chantre fit une faute si scandaleuse, -que les chanoines furent contraints de le dire pour -une bonne fois à M. l’archidiacre, lui remontrant comme, -<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>pour le respect de lui, ils avoient longuement supporté -les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le -voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, -ils ne s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette -nuit passée, battu un prêtre, tant qu’il ne dira messe de -plus de deux mois. Se n’eût été pour l’amour de vous, -long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais n’y voyant -plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point -mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre -leur fit réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y -donneroit ordre. Et, de fait, envoie incontinent quérir ce -basse-contre; lequel se douta bien que ce n’étoit pas pour -lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne fut pas -sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter -une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu -sais combien de temps il y a que ceux de l’église de céans -endurent de toi, et combien j’ai eu de reproches pour ta -vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te trouve plus devant -moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un -homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon -devoir, je te ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» -Il ne faut pas demander si mon chantre fut peneux<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">52</a>. -Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il ne se mît en réponse: -«Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si -bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis -chantre, je suis Picard et maître-aux-arts<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">53</a>.» L’archidiacre, -à cette réponse, ne savoit que faire, de s’en fâcher -ou de s’en rire; mais il se tourna du bon côté; car -il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire comme -l’éveque du <em>Courtisan</em><a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">54</a>, lequel pardonna au prêtre qui -<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>avoit engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour -la soudaine réponse qu’il lui fit: <cite>Domine, quinque talenta -tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum.</cite> -(Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard a la tête près du -bonnet; un chantre a toujours quelques minimes<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">55</a> en son -cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">56</a>, qu’on -ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces -trois bonnes qualités sont en un personnage, on ne se doit -pas émerveiller s’il est un petit coquelineux<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">57</a>; mais se -faudroit bien plus émerveiller s’il ne l’étoit point.</p> - -<hr /> -<h2><a name="V" id="V">NOUVELLE V.</a></h2> - -<p class="center f08">Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon mot -à leurs maris la première nuit de leurs noces.</p> - -<p>Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit -riche et de bonne maison; mais il étoit un peu sujet à ses -plaisirs. Il avoit trois filles, belles et de bonne grâce, et -de tel âge, que la plus petite eût bien attendu le combat -corps à corps. Elles étoient demourées sans mère, jà long -temps avoit. Et parce que le père étoit encore en bon âge, -il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient -de recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là -<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>où l’ordinaire étoit de baller<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">58</a>, jouer et toutes sortes de -bonnes chères. Et d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, -facile et sans grand soin du fait de sa maison, ses -filles avoient assez de liberté de deviser avec les jeunes -gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas de -renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république. -Davantage, le père faisoit l’amour de son côté -comme les autres; qui donnoit une hardiesse plus grande -aux jeunes damoiselles de se laisser aimer, et par conséquent -d’aimer aussi. Car elles, ayant le cœur en bon lieu, -et sentant leur bonne maison, estimoient être chose de -reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. -Pour toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles -prisée, caressée et poursuivie tous les jours et à toutes -heures, elles se laissèrent gagner à l’amour, eurent pitié -de leur semblable, et commencèrent à jouer au passe-temps -de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel -jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">59</a> en sortirent. -Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print -garde que le ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, -car il n’y avoit moyen de se tenir couverte, comme -en un lieu où il n’y a point de mère, lesquelles se prennent -garde que leurs filles ne soient trop tôt abusées, ou -bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur -est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni -moyen aucun de se dérober sans le congé de son père, ce -fut force qu’il le sût. Quand il eut entendu cette nouvelle, -il en fut fâché de prime-face; mais il ne s’en désespéra -point autrement; d’autant qu’il étoit de cette bonne pâte -de gens qui ne prennent point trop les matières à cœur. -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, -quand elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain -sa fille aînée à deux ou trois lieues de là, chez une de -leurs tantes, sous couleur de maladie, parce que l’avis des -médecins étoit que le changement d’air lui étoit nécessaire; -et ce, en attendant que les petits pieds sortissent<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">60</a>. -Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce pendant -qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit; -peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur -moquée de sa sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour -faire court, elle s’aperçut qu’elle en avoit dedans le dos, -dis-je dedans le ventre, et le père le sut aussi. «Eh bien! -dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui croît: nous -fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint à la -plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle -en faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma -fille, comme te portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train -de tes sœurs aînées?» La fille, qui étoit jeunette, ne se -put tenir de rougir, ce que le père print pour une confession. -«Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne aventure, -et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant -qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il -connoissoit fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant -ses trois filles; mais il le trouvoit un petit malaisé; -car il savoit bien que de les bailler à ses voisins, il n’y -avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison étoit connu, -ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire -prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose -qui se pût bonnement faire; car possible qu’il y en avoit -plus d’un, et que l’un avoit fait les pieds, et l’autre les -oreilles, et quelque autre encore le nez. Que sait-on com<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>ment -les choses de ce monde vont? Et puis, encore qu’il -n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie pas -voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée. -Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des -gendres un peu à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse -nature et de bonne chère, à grand’ peine finissent-ils mal, -il ne faillit pas à rencontrer ce qu’il lui faisoit besoin; -qui fut au pays de Bretagne, où il étoit bien connu, tant -pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit -audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au -moyen de quoi, lui fut facile de causer<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">61</a> son voyage là-dessus. -Bref, quand il fut audit pays, tant par personnes -interposées que par lui-même, il mit en avant le mariage -de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez tôt les -oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre -tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne -où il y avoit trois fils de bon âge et de belle taille, -beaux danseurs de passe-pieds et de trihoris<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">62</a>, beaux lutteurs -et n’en eussent craint homme collet à collet: de -quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce que le plus -tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement -avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois -filles en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces -une, savoir est, qu’ils épouseroient tous trois en un jour. -Et, pour ce faire, les trois frères s’apprêtèrent en peu de -temps, et partirent de leur maison pour venir en Anjou -avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des trois -qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons, -toutefois ils n’étoient pas tonnants<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">63</a>, et s’étoient mê<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>lés -de faire de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez -bonne voulenté, comme l’on dit; toutefois, hors de -combat<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">64</a>. Quand ils furent en la maison du gentilhomme, -ils se prindrent à regarder la contenance chacun de sa -chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes et -éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les -mariages furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent -leurs bans et leurs selles<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">65</a> de l’évêque. Quand la -veille des noces fut venue, le père appela ses trois filles -en une chambre à part, et leur va dire ainsi: «Venez çà! -vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois, et en -quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature -de ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour -filles, et jamais n’eussiez amendé<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">66</a> de mon bien. Mais ai -mieux aimé prendre peine une bonne fois pour raccoutrer -les choses, que non pas vous mettre toutes trois au désespoir, -et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je vous -ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur -faire bonne chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez -pas. S’ils s’aperçoivent de quelque chose, à leur dam! -pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit aller quérir. -Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux, -n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en -souriant, que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne -leur avez point encore fait de faute. Mais pour l’avenir, -ne me mettez plus en cet ennui, par faute de bien -vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous as<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>sure -que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les -fautes du temps passé. Et si y a bien plus (pour vous -donner meilleur courage), je vous promets que celle de -vous qui dira le meilleur savouret<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">67</a>, la première nuit -qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents écus -davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à -votre cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, -et les filles aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune -à part soi, quel bon mot elles pourroient dire, la nuit -des combats, pour avoir ces deux cents écus; mais elles -se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant que -le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient -à dire. Le jour des noces fut l’endemain<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">68</a>: ils épousèrent; -ils font grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? -Les lits se font: les trois pucelles de Marolles<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">69</a> se couchent, -et les maris après. Celui de la plus grande, en la mignardant, -lui met la main sus le ventre et partout; qui trouva -incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas: qui lui fit -souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il, -les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout -comptant: «Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la -seconde, en la maniant, trouva que le ventre étoit un peu -rond: «Comment, dit-il, la grange est pleine!—Battez -à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de la -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit -pas le fol<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">70</a>. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune -lui dit: «Vous ne vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. -La nuit se passe; le lendemain elles se trouvèrent devant -leur père; et chacune lui rapporta ce qui lui étoit advenu -et ce qu’elle avoit répondu. <cite>Quæritur</cite><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">71</a> à laquelle des trois -le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez, -et ne sais si vous serez point des miens, qui suis -d’avis qu’elles devoient toutes trois départir<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">72</a> les deux cents -écus; ou bien, en avoir chacune deux cents, <cite>propter mille -rationes, quarum ego dicam tantum unam, brevitatis -causa</cite>; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont je vous en -dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient de -bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le -fait. <cite>Ergo in tantum consequentia est, in barbara</cite><a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">73</a>, ou ailleurs. -Mais cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai -une question à propos de celle-ci: Lequel vous aimeriez -mieux, être cocu en herbe ou en gerbe? Et ne répondez -pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et ne -l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose -rare et de grand contentement, que d’épouser une pucelle. -Eh bien! s’elle vous fait cocu après, le plaisir vous -demeure toujours (je ne dis pas d’être cocu, je dis de l’avoir -dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, mille avantages -à cause d’elle. <cite>Pantagruel</cite><a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">74</a> le dit bien. Mais je ne -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous -en laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez -à dire.</p> - -<hr /> -<h2><a name="VI" id="VI">NOUVELLE VI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une remontrance -qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.</p> - -<p>Il y eut jadis un roi de France<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">75</a>, duquel le nom ne se -sait point au vrai, quant à cette affaire dont nous voulons -parler. Tant y a qu’il étoit bon roi et digne de sa couronne. -Il se rendoit fort communicatif à toutes personnes, et s’en -trouvoit bien; car il apprenoit les nouvelles auprès de la -vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute. Pour venir -à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées -de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit -dissimulé, peur mieux entendre la vérité de toutes sortes -d’affaires. Un jour, il voulut visiter son pays de Picardie -en personne royale, portant toutefois sa privauté accoutumée, -Étant à Soissons, il fit venir les plus apparents de la -ville, et les fit seoir à sa table par signe de grande familiarité, -les invitant et enhardissant à lui conter toutes -nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi -qu’il venoit à propos. Entre autres, il y en eut un qui se -mit à conter devant le roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, -il est advenu, dit-il, naguère, en une de vos villes de Picardie, -qu’un personnage de robe longue et de justice, lequel -vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été as<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>sez -longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé -d’elle, print envie de se marier en secondes noces à une -fille qui étoit belle, jeune et de bon lieu: non toutefois -qu’elle fût sa pareille en biens, et moins encore en autres -choses; car il étoit déjà plus de demi passé, et elle en la -fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement qu’il -n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">76</a>. Quand -elle eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de -ce monde, elle sentit que son mari ne la faisoit que mettre -en appétit. Et combien qu’il la traitât bien d’habillements, -de la bouche, de bonne chère, de visage et de paroles, toutefois -cela n’étoit que mettre le feu auprès des étoupes; si -bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs ce -qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un -ami, auquel elle se tint pour quelque temps; puis, ne se -contentant de lui seul, en fit un autre, et puis un autre; -de manière qu’en peu de temps ils se trouvèrent si bon -nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres, entrant à -heures dues et indues en la maison pour l’amour de la -jeune femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de -son honneur, pour entendre du tout<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">77</a> à ses plaisirs, ce -pendant que son mari ne s’en avisoit pas, ou, par aventure, -si bien; mais il s’armoit de patience, songeant en -soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie qu’il -avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille -si jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de -la ville en tenoient leurs comptes; dont les parents de lui -se fâchèrent fort; l’un desquels ne se put plus tenir qu’il -ne lui vînt dire, lui remontrant la rumeur qui en étoit; et -que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser qu’il seroit de -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses parents -et de gens de sorte<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">78</a>. Quand il eut entendu ce propos, -il fit semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le -cas le requéroit, c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; -et lui promit qu’il y mettroit ordre par tous les -moyens à lui possibles. Mais quand il fut à part soi, il -songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de sa puissance -de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches -n’en demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que -la femme se dût garder par un respect de la vertu et par -crainte de son déshonneur; autrement, toutes les murailles -de ce monde ne la sauroient tenir, qu’elle ne fît -une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de -bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un -homme tiendroit à bien peu de chose s’il dépendoit du -fait d’une femme<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">79</a>. Ce qui le gardoit d’appréhender les -matières trop avant. Toutefois, pour ne sembler être nonchalant -de son inconvénient domestique, lequel étoit estimé -si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un -moyen, lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: -ce fut qu’il acheta une maison qui étoit joignante au derrière -de la sienne, et des deux en fit une; disant qu’il vouloit -s’accommoder d’une entrée et d’une issue par deux -côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un -huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; -duquel il fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia -pas à faire faire une galerie bien propice pour les allants -et venants. Cela ainsi apprêté, il choisit un jour de commodité -pour inviter à dîner les principaux parents de sa -femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils -eurent dîné, avant que personne se levât de table, il se -print à leur dire ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs -et mesdames, vous savez combien de temps il y a -que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai eu le loisir de -connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit marier, -d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. -Toutefois, quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut -aller jusques au bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, -lui dit: «Ma mie, j’ai eu depuis peu de temps en çà des -reproches de votre gouvernement, lesquels m’ont grandement -déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens, -qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir: -chose qui est à votre grand déshonneur et au -mien. Si je m’en fusse aperçu d’heure<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">80</a>, j’y eusse pourvu -plus tôt. Si est-ce qu’il vaut mieux tard que jamais. Vous -direz à ceux qui vous hantent que d’ici en avant ils entrent -plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils -pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que -je leur ai fait faire, de laquelle voici demi-douzaine de -clefs que je vous baille, pour leur en donner à chacun la -sienne; et s’il n’y en a assez, nous en ferons faire d’autres; -le serrurier est à notre commandement. Et leur dites -qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus -commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. -Car si vous ne vous voulez garder de mal faire, au moins -ne pouvez-vous que le faire secrètement, pour empêcher -le monde de parler contre vous et contre moi.» Quand la -jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et en -la présence de ses parens, elle commença à prendre ver<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>gogne -de son fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur -qu’elle faisoit à son mari, à ses parents, et à soi-même: -dont elle eut tel remords, que, dès lors en là<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">81</a>, elle -ferma la porte à tous ses amoureux et à ses plaisirs désordonnés; -et depuis véquit avec son mari en femme de bien -et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui -étoit le personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà -l’un des plus froids et des plus patients hommes de mon -royaume: il feroit bien quelque chose de bon, puisqu’il -sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui donna -l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est -de moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le -voudrois honorer d’une immortalité. Mais le temps lui a -fait le tort de supprimer son nom, qui méritoit bien d’être -mis ès chroniques, voire d’être canonisé; car il a été vrai -martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant bienheureux -en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: <em>Amen</em>. Car -un prêtre ne vaut rien sans clerc<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">82</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="VII" id="VII">NOUVELLE VII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au -saint-père; et comme il s’en aida.</p> - -<p>Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur -temps du monde, après que sa femme fut morte, eut envie -de se faire d’Eglise; mais il ne savoit lire ni écrire -que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire que pour argent -on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que -beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>familiers, lui demandant comment il se devoit gouverner -en cet affaire. Lequel, après plusieurs propos débattus -d’une part et d’autre, l’en réconforta, et lui dit que, s’il -vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il allât à Rome; et -qu’à grand’peine en auroit-il la raison<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">83</a> de son évêque, -qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler les <em lang="la" xml:lang="la">a -quocumque</em><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">84</a>; mais que le pape, qui étoit empêché à tant -d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le -dépêcheroit incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il -verroit le pays, et que, quand il seroit retourné ayant été -créé prêtre de la main du pape, il n’y auroit celui qui ne -lui fît honneur, et qu’en moins de rien il seroit bénéficié<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">85</a>, -et deviendroit un grand monsieur. Mon homme trouve -ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule -sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il -déclara à son conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand -je serai devant le pape, quel langage parlerai-je? il n’entend -pas le normand, ni moi le latin; que ferai-je?—Pour -cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car, pour -être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de <em>Requiem</em><a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">86</a>, -de <em>Beata</em><a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">87</a>, et du <em>Saint-Esprit</em>, lesquelles tu auras assez -tôt apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler -au pape, je t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que -quand tu les auras dits devant lui, il croira que tu sois le -plus grand clerc du monde.» Mon homme fut très-aise, et -voulut savoir tout-à-l’heure ces trois mots. «Mon ami, -lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le pape, tu -te jetteras à genoux en lui disant: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancte Pater</em>. -<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>Puis il te demandera en latin: <em lang="la" xml:lang="la">Unde es tu?</em> c’est-à-dire, -<em>d’où êtes-vous?</em> Tu répondras: <em>De Normania</em>. Puis il te -demandera: <em lang="la" xml:lang="la">Ubi sunt litteræ tuæ?</em> Tu lui diras: <em lang="la" xml:lang="la">In manica -mea</em>. Et promptement, sans aucun délai, il commandera -que tu sois expédié<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">88</a>. Puis, tu t’en reviendras.» -Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura -quinze ou vingt jours avec son homme, pour lui mettre -ces trois mots de latin en la tête. Quand il pensa les bien -savoir, il s’apprêta pour prendre le chemin de Rome; et -en allant, ne disoit chose que son latin: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancte -Pater. De Normania. In manica mea</em>. Mais je crois bien -qu’il les dit et redit si souvent et de si grande affection, -qu’il oublia le beau premier mot, <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancte Pater</em>; et, -de malheur, il étoit déjà bien avant de son chemin. Si -mon Normand fut fâché, il ne le faut pas demander; car -il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son mot, -et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit -aller aux mûres sans crochet<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">89</a>; et si ne cuidoit point -qu’il fût possible de trouver homme si fidèle enseigneur, -et qui lui sût si bien montrer comme celui de sa paroisse, -qui lui avoit apprins. Jamais homme ne fut si marri, jusques -à tant qu’un samedi matin il entra en une église de -la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il entendit -que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en -note: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancta Parens</em>. Et mon Normand d’ouvrir -l’oreille: «Dieu soit loué et Notre-Dame!» dit-il. Il fut -si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu de mort à vie. Et -incontinent s’étant fait redire ces mots par un clerc qui -étoit là, jamais depuis n’oublia <em lang="la" xml:lang="la">Salve, Sancta Parens</em>, et -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit -bien aise d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva -à Rome. Et faut noter que, de ce temps-là, il n’étoit -pas si malaisé de parler aux papes comme il est de présent. -On le fit entrer devers le pape, auquel il ne failloit à faire -la révérence, en lui disant bien dévotement: <em lang="la" xml:lang="la">Salve, -Sancta Parens</em>. Le pape lui va dire: <em lang="la" xml:lang="la">Ego non sum mater -Christi</em>. Le Normand lui répond: <em>De Normania</em>. Le pape -le regarde et lui dit: <em lang="la" xml:lang="la">Dæmonium habes?</em>—<em lang="la" xml:lang="la">In manica -mea</em>, répondit le Normand. Et en disant cela, il mit la -main en sa manche pour tirer ses lettres. Le pape fut un -petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">90</a> de sa -manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, -et lui demanda encore en latin: <em lang="la" xml:lang="la">Quid petis?</em> Mais -mon Normand étoit au bout de sa leçon, qui ne répondit -meshui rien à chose qu’on lui demandât. A la fin, quand -quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son cauchois<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">91</a>, -ils se prinrent à l’arraisonner<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">92</a>; auxquels il donna -bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village -pour sa provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, -mais qu’il n’entendoit pas la manière d’en user.</p> - -<hr /> -<h2><a name="VIII" id="VIII">NOUVELLE VIII.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’assignation donnée par messire Itace<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">93</a>, curé de Bagnolet, à une belle -vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.</p> - -<p>Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût -grand homme de bien, docteur en théologie, <em>ergo</em> il étoit -homme, <em>ergo</em> naturel par arguments pertinents, <em>ergo</em> ai<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>moit -les femmes naturelles comme un autre; si bien que, -voyant un jour une belle vendeuse de naveaux, simple et -facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un peu -en passant, lui demandant comment se portoit marchandise<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">94</a>, -et si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il -en aimoit fort le potage; à cette occasion, lui montra son -<em>Joannes</em><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">95</a>, auquel commanda lui enseigner son logis, pour -lui en apporter dorénavant, dont elle seroit bien payée, -<em>et reliqua</em>, car il étoit charitable, et davantage respectif -d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit. -Elle lui promit d’y aller; et <em>Joannes</em>, par provision, en -emporte sa fourniture, la payant au double par le commandement -de son maître. La marchande de naveaux ne -fait faute au premier jour de passer par devant le logis, et -demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle -vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir -une libéralité honnête, laquelle fournie de la main -dextre, il ne vouloit pas, selon que dit l’Évangile, que la -main senestre en sentit rien; à l’occasion de quoi il assignoit -la nuit prochaine. La jeune femme s’y accorde; le -curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant, -et commandant à <em>Joannes</em>, son <em lang="la" xml:lang="la">famulus</em>, de soi coucher de -bonne heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, -quelque bruit, de ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser -aucunement. Cependant le bon Itace se pourmène, -descend, remonte, regarde par la fenêtre se cette marchande -vient point: bref, il est réduit en semblable agonie -que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de <cite>Roland -furieux</cite><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">96</a>. Finalement, étant lassé de tant descendre et -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>monter par son escalier, s’assit en une chaire en sa chambre, -ayant toutefois laissé la porte de son logis entr’ouverte -pour recevoir la marchande, sans en faire ouïr aucun -bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit -plus grand, procédant de sa qualité, que des autres, à -cause de la vie qui doit être exemplaire. Voici arriver la -chalande<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">97</a>, qui monte droit en haut: «Bonsoir, monsieur, -dit-elle.—Vous soyez la très-bien venue, m’amie, répondit-il. -Vraiment! vous êtes femme de promesse et de -tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement, -survint un quidam, qui les surprend et s’écrie -à la femme: «O méchante! je me doutois bien que tu allois -en quelque mauvais lieu, quand tu te robois<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">98</a> ainsi -sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à tour -de bras commença à ruer sur sa draperie<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">99</a>, quand le bon -Itace s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! -tout beau! (Et tout ce qui lui pouvoit venir en la tête et -en la bouche comme à personne bien étonnée du bateau<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">100</a>.)—Comment, -monsieur, réplique l’homme, subornez-vous -ainsi les femmes mariées que vous faites venir de -nuit en votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal -faire suit les ténèbres et fuit la lumière!» La femme alors -lui dit: «Mon mari, mon ami, vous n’entendez pas notre -cas: le bon seigneur que voici, averti de notre pauvreté -honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit -faire une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit au<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>cune -vaine gloire et ne vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et -pource que nous couchons mal, en faveur de lignée et génération, -il s’est résolu de nous donner son lit, que vous -voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu -pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à -telle heure, pour les raisons que dessus. Pour ce, mon -mari, passez votre colère, et, au lieu de faire ainsi l’olibrius<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">101</a>, -remerciez messire Itace.» Adonc se print le mari -à s’excuser grandement du péché d’ire envers son bon -curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. -Cette bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement -messire Itace, lequel étoit en voie d’être testonné<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">102</a> -par ledit mari irrité, et en danger d’être scandalisé des -voisins; chose qui eût été grandement énorme pour un -homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles -de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier -les draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant -l’escarmouche. Il monte après, défait le beau pavillon de -sarges<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">103</a> de diverses couleurs qui y étoit, print sa charge du -plus lourd fardeau, et sa femme, du reste, avec très-humbles -actions de grâces. Eux ainsi départis, messire -Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si -facilement échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, -appelle <em>Joannes</em>, qui avoit assez ouï le bruit et entendu la -plupart du jeu, auquel dit de mine fort fâchée: «<em>Aga -famule!</em> le vilain, comme il a emboué ma paillasse de -ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que -de monter sur mon lit!» Le <em>Joannes</em>, voulant d’une -part consoler son maître, et d’autre part étant fâché qu’il -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>n’avoit eu sa part au butin, lui dit: «<em lang="la" xml:lang="la">Domine</em>, vous savez -le bon vieil latin: <em lang="la" xml:lang="la">Rustica progenies nescit habere -modum</em>, c’est-à-dire, <em>oignez vilain, il vous poindra</em>. Si -vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus -céans, je les eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez -maintenant fâché de voir votre chambre dégarnie sans -l’aide de sergents.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="IX" id="IX">NOUVELLE IX.</a></h2> - -<p class="center f08">Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent -promptement.</p> - -<p>Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, -et que ses facéties tiennent lieu en ce présent livre, il -nous a semblé bon de lui donner pour compagnon un certain -plaisant, des mieux nourris en la cour de son roi: -et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer argent -pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, -dont peu d’autres que lui se fussent avisés<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">104</a>. «L’un, dit-il, -sire, est de faire votre office alternatif, comme vous en -avez fait beaucoup en votre royaume: ce faisant, je vous -en ferai toucher deux millions d’or, et plus.» Je vous -laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y assistoient -rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol -en sa haute game<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">105</a>, lui demandèrent: «Eh bien! maître -fol, est-ce tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer -finances?—Non, non, répond le fol se présentant -au roi; j’en sais bien un autre aussi bon et meilleur: c’est -de commander, par un édit, que tous les lits des moines -<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les -deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le -roi lui demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres -moines quand on leur auroit ôté tous leurs lits?—Avec -nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi, il y a beaucoup -plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon -eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit -bien une demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, -disoit ce fol, qu’à cette fin les rois vos prédécesseurs, et -autres princes, ont fait bâtir en beaucoup de villes les -couvents des religieux vis-à-vis de ceux des religieuses.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="X" id="X">NOUVELLE X.</a></h2> - -<p class="center f08">Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en servir, et -de son clerc qui la lui essaya.</p> - -<p>Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant -pas encore passé quarante ans, et avoit toujours été assez -bon compagnon, dont il lui tenoit toujours, tellement -qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre, et lui fâchoit -d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de -bonne emploite<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">106</a>. Toutefois, et nonobstant, il prenoit -patience, et trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il -pouvoit, faisant œuvre de charité, c’est à savoir: aimant -la femme de son voisin comme la sienne; tantôt revisitant -les procès de quelques femmes veuves et autres qui venoient -chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où -il en trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. -Mais quand il eut fait ce train par une espace de -temps, il le trouva un petit fâcheux; car il ne pouvoit -bonnement prendre la peine d’aguetter<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">107</a> ses commodités, -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer chez -ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé. -Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. -Parquoi il se délibéra d’en trouver une pour son -ordinaire. Et lui souvint qu’à Arcueil, où il avoit quelques -vignes, il avoit vu une jeune garse, de l’âge de seize -à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une -pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette -garse étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle -fût assez belle de visage. Si se pensa le procureur, que ce -seroit bien son cas, ayant ouï autrefois un proverbe qui -dit: <em>Sage ami, et sotte amie</em>. Car d’une amie trop fine, -vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue toujours -quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups -quelque argent de sous l’aile<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">108</a>: ou elle veut être trop -brave, ou elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. -Pour faire court, mon procureur, un beau temps -de vendanges, alla à Arcueil et demanda cette jeune garse -à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en avoit -point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit -bien, et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La -vieille, qui entendit bien que vouloient dire ces paroles, -n’en fit pas pourtant grand semblant, et lui accorda aisément -de lui bailler sa fille, contrainte par pauvreté, lui -promettant de la lui envoyer le dimanche prochain; ce -qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle fut -toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore -vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui -parloit encore de rien; mais alloit toujours chercher ses -aventures, en la laissant un peu assurer. Et puis, il lui -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>vouloit faire faire des accoutrements, afin qu’elle eût -meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc en sa -maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car, -au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner -en la ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, -il commence à se faire avec elle, lui demandant d’ond elle -étoit, et lequel il faisoit meilleur aux champs ou à la ville: -«M’amie, dit-il, ne vous souciez de rien; vous ne pouviez -pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez pas -grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec -lui. Or çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore -dit pourquoi il vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais -ma mère m’a bien dit que je le servisse bien, et que je -retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je n’y perdrois -rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit -vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit -tout ce que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé -plus avant. M’amie, quand une jeune fille vient à la ville -chez un procureur, elle se doit laisser faire au clerc tout -ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est tenu de lui enseigner -les coutumes de la ville, et les complexions de son -maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement, -les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni -leur maître ne leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit -au village.» Et le clerc le disoit de tel escient, que -la pauvre garse n’eût osé faillir à le croire, quand elle -oyoit parler d’apprendre à bien servir son maître. Et répondit -au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une contenance -toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» -disoit-elle. Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que -son cas ne se portoit pas mal, vous commença à jouer avec -elle; il la manie, il la baise. Elle disoit bien: «Oh! ma -mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon clerc la<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> -vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit folle, -pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la -vous renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: -qu’il étoit aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble -à toutes les heures que le clerc trouvoit sa commodité. -Ce pendant que le procureur attendoit que la garse fût -déniaisée, son clerc prenoit cette charge sans procuration. -Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait accoutrer -la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en meilleur -point<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">109</a>, tant à cause du bon traitement que parce -que les belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison -qu’elle faisoit fourbir son bas), eut envie d’essayer -s’elle se voudroit ranger au montoir<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">110</a>; et envoya par un -matin son clerc en ville porter quelque sac; lequel, d’aventure, -venoit d’avec Gillette de dérober un coup en passant. -Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer -avec elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la -cotte. Elle lui rioit bien, car elle avoit déjà apprins qu’il -n’y avoit pas de quoi pleurer; mais pourtant elle craignoit -toujours avec une honte villageoise, qui lui tenoit encore, -principalement devant son maître. Le procureur la serre -contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre -sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de -fort près, la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: -«Oh! monsieur, je vous remercie, nous en venons tout -maintenant, le clerc et moi.» Le procureur, qui avoit la -brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans le noir<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">111</a>; -mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit com<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>mencé -de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le -clerc eut son congé pour le moins.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XI" id="XI">NOUVELLE XI.</a></h2> - -<p class="center f08">De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">112</a>.</p> - -<p>Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont -guère fines, vu que celles de la ville se laissent quelquefois -abuser bien simplement. Vrai est qu’il ne leur advient -pas souvent; car c’est ès villes que les femmes font -les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux dire qu’il -y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement -belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon -trafique<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">113</a>; mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre -mois, qu’il ne lui fallût aller dehors pour ses affaires, la -laissant pourtant enceinte seulement de trois semaines: -ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui prenoit quelquefois -défaillement de cœur, avec tels autres accidents qui prennent -aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien -voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme -sa voisine, comme il avoit de coutume de hanter privément -en la maison par droit de voisiné<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">114</a>: qui se print à -railler avec elle, lui demandant comme elle se portoit en -ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle se -sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit -pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que -vous êtes ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>car la dena<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">115</a> Toiny m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme -je me trouve, de son premier enfant.—Or, ce lui dit le -sire André (sans toutefois penser grandement en mal, ni -qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi, -que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me -doute que votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et -qu’il y a encore quelque oreille à faire: sur mon honneur! -prenez-y bien garde. J’ai vu beaucoup de femmes qui s’en sont -mal trouvées, et d’autres, qui ont été plus sages, qui se -sont fait achever leur enfant en l’absence de leur mari, -de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère -sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la -jeune femme; il est allé en Bourgogne, il ne sauroit pas -être ici d’un mois, pour le plus tôt.—M’amie, dit-il, vous -n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura qu’une oreille; -et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront -qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque -faute aux femmes grosses de leur premier enfant, les derniers -en ont autant.» La jeune femme, à ces nouvelles, -fut la plus fâchée du monde. «Eh mon Dieu! dit-elle, je -suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en est avisé -de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, -dit le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la -mort. Pour l’amour de vous vraiment, je suis content de -le vous achever, chose que je ne ferois pas si c’étoit une -autre; car j’ai assez d’affaires environ les miens; mais je -ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous fût advenu -un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à -la bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car -il parloit brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire -entendre qu’il faisoit beaucoup pour elle, et que ce fût -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>une corvée pour lui. Conclusion, elle se fit achever cet -enfant, dont le sire André s’acquitta gentiment, non pas -seulement pour cette fois-là, mais y retourna assez souvent -depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit: -«Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles -arrière<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">116</a>, ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce -dit le sire André, je n’en ferai qu’une; mais pensez-vous -qu’elle soit si tôt faite? Votre mari a demeuré si longtemps -à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut bien -faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand -une chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, -fut achevée cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, -sa femme lui dit en folâtrant: «Ma figue<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">117</a>! vous êtes un -beau faiseur d’enfant! vous m’en aviez fait un qui n’eût -eu qu’une oreille, et vous en étiez allé sans l’achever.—Allez, -allez, dit-il, que vous êtes folle! les enfans se -font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: demandez-le -au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de -vingt qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, -et que c’est la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille -d’un enfant; et s’il ne la m’eût achevée, pensez que -j’eusse fait un bel enfant!» Le mari ne fut pas trop content -de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? dit-il: -qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous! -dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! -ah! dit le mari, est-il vrai! m’en avez-vous fait d’une -telle?» Et Dieu sait de quel sommeil il dormit là-dessus! -Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à l’achèvement -de cette oreille, donna par fantaisie<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">118</a> plus de cent coups -de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>ans, qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la -première chose qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à -ce sire André, auquel il dit mille outrages, le menaçant -qu’il le feroit repentir du méchant tour qu’il lui avait fait. -Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; car, quand il -eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser pour -une couverte<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">119</a> de Catalogue que lui donna le sire André; -à la charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les -oreilles de ses enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XII" id="XII">NOUVELLE XII.</a></h2> - -<p class="indent">De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme -étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le -procureur se vengea de Fouquet.</p> - -<p>Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs -sous lui, entre lesquels y avoit un apprenti, fils d’un -homme assez riche de la ville même de Paris, lequel l’avoit -baillé à ce procureur pour apprendre le style<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">120</a>. Le -jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à dix-sept -ans, qui étoit bien affeté<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">121</a> et faisoit toujours quelque -chatonnie<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">122</a>. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, -Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, -l’une étoit qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on -tabutoit<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">123</a> pour connoître les parties que servoit son maître, -et pour savoir qu’elles demandoient, pour le lui rapporter. -Il y avoit un homme de Bagneux, qui plaidoit en Châtelet, -et avoit prins le maître de Fouquet pour son pro<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>cureur, -lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être -servi, lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; -et venoit voulentiers un peu après midi, sus l’heure -que les clercs dînoient ou achevoient de dîner; auquel -Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il n’y prenoit point -de plaisir à une telle heure; car il y alloit du temps pour -lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec -lui, tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât -parler à son maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit -qu’il dînoit quelquefois bien légèrement. Et son maître, -d’une autre part, n’avoit pas grand respect à lui, car il -l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, vingt fois et -cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A l’une -des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la -porte, et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit -assez au frapper. Quand il eut tabuté deux ou trois coups, -Fouquet lui va ouvrir, et en allant s’avisa de jouer un tour -de chatterie à son homme, qui vient, disoit-il, toujours -quand on dîne; et se pensa comment son maître en auroit -sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, -que dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, -pour mon procès.—Et bien! dit Fouquet, dites-moi que -c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit le bon homme, il faut -que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans moi.—Bien -donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes -ici.» Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet -homme de Bagneux qui veut parler à vous.—Fais-le venir, -dit le procureur.—Monsieur, dit Fouquet, il est devenu -tout sourd; au moins il ouït bien dur: il faudroit -parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh -bien! dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet -retourne au bon homme, et lui dit: «Mon ami, allez -parler à monsieur; mais savez-vous que c’est? Il a eu<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> -un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et est quasi -devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut; -autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet -s’en va voir s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en -soi-même: «Nos gens ne parleront pas tantôt en conseil.» -Ce bon homme entre en la chambre où étoit le procureur, -le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» -si haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui -dit encore plus haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que -dites-vous?» Lors, ils entrèrent en propos de procès, et -se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent été en un -bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend -congé de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, -voici retourner ce bonhomme; mais ce fut à une heure -que par fortune Fouquet étoit allé par ville, là où son -maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; et après avoir -salué son procureur, lui demande comment il se porte. -Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le -bon homme, Dieu soit loué! vous n’êtes plus sourd au -moins. Dernièrement que vins ici, il falloit parler bien -haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu merci!» -Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon -ami, êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui -étiez sourd.» Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit -point été malade, et qu’il avoit toujours bien ouï, la grâce -à Dieu. Le procureur se souvint bien incontinent que -c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva bien de -quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la -ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de -paume, qui n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il -faisoit le plus des fois, quand on l’envoyoit quelque part. -De quoi son maître étoit assez bien averti; et même l’y -avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant bien qu’il y<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> -étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui demeuroit -là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf -tout prêt; et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand -il sut que Fouquet pouvoit être bien échauffé à testonner -la bourre<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">124</a>, il vint entrer au jeu de paume, et appelle Fouquet, -qui avoit déjà bandé sa part de deux douzaines d’éteufs, -et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi rouge: «Eh! -mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; -et puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au -sortir du jeu de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel -il dit: «Mon compère, je vous prie, prêtez-moi -quelque chemise pour ce jeune fils qui est tout en eau, et -le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il en a -bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» -Ils font entrer Fouquet en une arrière-boutique, -et le font dépouiller au long du feu qu’ils firent allumer -pour faire bonne mine. Et ce pendant, les verges s’apprêtoient -pour le pauvre Fouquet, qui se fût bien voulentiers -passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, on apporte -ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre -et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! -Fouquet, j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous -point punais à cette heure? Sentez-vous bien le balai?» -Et Dieu sait comment il plut sur sa mercerie<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">125</a>! Ainsi le -gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne fait pas bon -se jouer à son maître.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span></p> - -<h2><a name="XIII" id="XIII">NOUVELLE XIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un docteur en décret<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">126</a> qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit en quelle -jambe c’étoit.</p> - -<p>Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller -lire aux écoles<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">127</a>, rencontra une troupe de bœufs (ou la -troupe de bœufs le rencontra), qu’un varlet de boucher -menoit devant soi. L’un desquels quidam bœuf, comme -M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit -contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A -l’aide! ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A -ce cri s’amassèrent force gens, car il étoit bien connu, -parce qu’il y avoit trente ou quarante ans qu’il ne bougeoit -de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, pensoient qu’il fût énormément -blessé. L’un le soutenoit d’un côté, l’autre d’un -autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et -entre ses hauts cris, il dit à son <em>famulus</em>, qui avoit nom -Corneille: «Viens çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, -et leur dis que je suis mort, et qu’un bœuf m’a tué, et -que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera -pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées -de ces nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent -l’allèrent voir quelques-uns d’entre eux, qui -furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et -le barbier environ, qui avoit des bandeaux d’huiles, d’onguents, -d’aubins d’œufs<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">128</a>, et tous les ferrements, en tel -cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, -qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu -la jambe à nu<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">129</a>, il ne trouva point de lieu entamé ni -meurdri<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">130</a>, ni aucune apparence de blessure, combien que -toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon ami, -je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de -la main, il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, -je suis mort!—Et où est-ce qu’il tous fait de plus de -mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! ne le voyez-vous -pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande -où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier -lui demandoit: «Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» -Bref, il ne s’y trouvoit rien. «Eh! mon Dieu! -qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là où j’ai -mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il -faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre -jambe; car je sais bien que le bœuf m’a heurté.» Il fallut -déchausser cette autre jambe. Mais elle se trouva blessée -comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend rien: allez -m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve -rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; -un bœuf m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? -Viens çà, Corneille; quand le bœuf m’a blessé, de quel -côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la muraille?—Oui, -<em>domine</em>, ce disoit le <em>famulus</em>.—C’est donc en cette jambe -ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est -avis que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que -le bon homme n’étoit malade que d’appréhension, pour -le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe -en lui disant que cela suffiroit pour le premier appareil: -«Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous -<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons -quelque autre chose.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="XIV" id="XIV">NOUVELLE XIV.</a></h2> - -<p class="center f08">Comparaison des alquemistes<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">131</a> à la bonne femme qui portoit une potée de -lait au marché<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">132</a>.</p> - -<p>Chacun sait que le commun langage des alquemistes -c’est qu’ils se promettent un monde de richesse, et qu’ils -savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble -ne savent pas; mais à la fin, tout leur cas s’en va -en fumée, tellement que leur alquemie<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">133</a> se pourroit plus -proprement dire <em>art qui mine</em> ou <em>art qui n’est mie</em><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">134</a>. Et ne les -sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui -portoit une potée de lait au marché, faisant son compte -ainsi: qu’elle la vendroit deux liards; de ces deux liards, -elle en achèteroit une douzaine d’œufs, lesquels on mettroit -couver et en auroit une douzaine de poussins; ces -poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; -ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu -et plus, dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, -qui deviendroient grands et en feroient une douzaine -d’autres, qu’elle vendroit vingt sols la pièce, après les -avoir nourris quelque temps: ce seroient douze francs, -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau -poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit -et feroit <em>hin</em>. Et en disant <em>hin</em>, la bonne femme, -de l’aise qu’elle en avoit en son compte, se print à faire -la ruade que feroit son poulain; et en ce faisant, sa potée -de lait va tomber et se répandit toute. Et voilà ses œufs, -ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son -poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils -ont bien fournayé<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">135</a>, charbonné, luté<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">136</a>, soufflé, distillé, -calciné, congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne -faut que casser un alambic pour les mettre au compte de -la bonne femme.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XV" id="XV">NOUVELLE XV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi les -alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.</p> - -<p>La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir -au bout de leurs entreprises, tout le monde ne la sait -pas; mais Marie<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">137</a> la prophétesse la met bien à propos et -fort bien au long dans un livre qu’elle a fait de la grande -excellence de l’art, exhortant les philosophes, et leur -donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent point; et -disant ainsi que la pierre<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">138</a> des philosophes est si digne et si -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, -elle a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque -l’a, il les peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, -bafouer, tourmenter, emprisonner, gehener, martyrer. -Bref, il en joue de l’épée à deux mains; et peut -bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa fortune. -Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection -de cette pierre; et si connut, par inspiration divine, la -grande et merveilleuse propriété d’icelle, qui étoit de contraindre -les gobelins<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">139</a>, comme nous avons dit. Parquoi, -aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de les faire venir. Mais -il fit premièrement faire une cuve de cuivre, de merveilleuse -grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le -circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit -quelque demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut -point s’arrêter à peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus -ronde, et la falloit ainsi grande pour faire ce qu’il en vouloit -faire; et, par même moyen, fit faire un couvercle le -plus juste qu’il étoit possible; et quand et quand<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">140</a>, et pareillement, -fit faire une fosse en terre assez large pour -enterrer cette cuve, et la fit caver<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">141</a> le plus bas qu’il put. -Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu -de cette sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, -grands et petits, commençant aux empereurs des quatre -coins de la terre; puis fit venir les rois, les ducs, les -comtes, les barons, les colonels, capitaines, caporaux, -lancespessades<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">142</a>, soldats à pied et à cheval, et tous, tant -qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un -pour faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>leur commanda en la vertu susdite, qu’ils eussent tous à -se mettre dedans cette cuve, laquelle étoit enfoncée dedans -ce creux de terre. Les esprits ne surent contredire qu’ils -n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret, et -qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent -qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle -dessus, et le fit très-bien luter <em lang="la" xml:lang="la">cum luto sapientiæ</em>; -et vous laisse messieurs les diables là-dedans; lesquels -il fit encore couvrir de terre, jusqu’à ce que la fosse fût -comble. En quoi, toute son intention étoit que le monde -ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">143</a>, -et que les hommes de là en avant<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">144</a> véquissent en paix -et amour, et que toutes vertus et réjouissances régnassent -sur terre. Et, de fait, soudainement après furent les -hommes joyeux, contents, sains, gais, drus, hubis<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">145</a>, -vioges<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">146</a>, allègres, ébaudis, galants, gallois, gaillards, -gents, frisques, mignons, poupins<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">147</a>, brusques<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">148</a>. Oh! -qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La -terre apportoit toutes sortes de fruits, sans main mettre<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">149</a>; -les loups ne mangeoient point le bestial<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">150</a>; les lions, les -ours, les tigres, les sangliers, étoient privés comme moutons; -bref, toute la terre sembloit être un paradis, ce -pendant que ces truands<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">151</a> de diables étoient en basse fosse. -Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, -ainsi que les règnes se changent, et que les villes se dé<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>truisent, -et qu’il s’en réédifie d’autres, il y eut un roi, -auquel il print envie de bâtir une ville. La fortune voulut -qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu où étoient ces -diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y faire -entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque -motte de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel -quidam diablotin mit en l’entendement de ce roi de -faire sa ville en cedit lieu, afin que ses compagnons fussent -délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire cette -ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. -Et, pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire -les murailles; tellement que les pionniers cavèrent si bas, -que l’un d’entre eux vint tout premier à découvrir cette -cuve où étoient ces diables; lequel l’ayant ainsi heurtée, -et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en fussent -aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y -eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor -c’étoit! Eh Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! -que le ciel étoit bien lors envieux contre la terre! Oh! -que les dieux étoient bien courroucés contre le pauvre -genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est la -langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible -et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, -voilà que fait l’ambition, qui creuse la terre jusques aux -enfers pour trouver son malheur, ne pouvant endurer son -aise. Mais retournons à notre cuve et à nos diables. Le -conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de ces bêcheurs -de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle étoit -épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût -la connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre -chose que ce qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût -jamais imaginé qu’il y eût eu des diables dedans, quand -même on ne pensoit plus qu’il y en eût au monde, vu le<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> -long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï parler? Ce roi -se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient été infiniment -riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon -qu’ils eussent là enfermé une finance incroyable; et que -les destins l’avoient réservé à être possesseur d’un tel bien, -pour être le plus grand roi de la terre. Conclusion, il employa -tant de gens qu’il en avoit, environ cette cuve. Et -ce pendant qu’ils chamailloient<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">152</a>, ces diables étoient aux -écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les -tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès -eût été fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">153</a> -donnèrent tant de coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, -et quand et quand enlevèrent une grande pièce du couvercle, -et firent ouverture. Ne demandez pas si messieurs -les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris ils -faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi -et tous ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes -diables devant et au pied. Ils s’en revont par le monde -chacun en sa chacunière; fors que, par aventure, il y en -eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir les régions -et les pays changés depuis leur emprisonnement. -Au moyen de quoi, ils furent vagabonds tout un temps, -ne sachant de quel pays ils étoient, ne voyant plus le clocher -de leur paroisse. Mais partout où ils passoient, ils -faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur de les -raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le -temps jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent -de toutes nouvelles. Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, -ils renversoient tout sens dessus dessous. Tout alloit -par écueles; mais aussi les diables y étoient. De ce -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes -s’appellent <em>philosophes</em> par excellence), d’autant que Salomon -leur avoit laissé par écrit la manière de faire la -sainte pierre, laquelle il avoit réduite en art, et s’en tenoit -école comme de grammaire; tellement que plusieurs -arrivoient à l’intelligence; attendu même que les vermeniers<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">154</a> -ne leur troubloient point le cerveau, étant enclos, -mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais -tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette -pierre, la première chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux -fourneaux des philosophes, et les mettre en pièces. Et -même trouvèrent façon d’effacer, d’egraffigner<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">155</a>, de rompre, -de falsifier tous les livres qu’ils purent trouver de ladite -science; tellement qu’ils la rendirent si obscure et si -difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent, et -l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en -donna pas la puissance. Bien eurent-ils cette permission -d’aller et de venir pour empêcher les plus savants de faire -leurs besognes; tellement que quand il y en a quelqu’un -qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que telle fois -il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un -diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de -cette matière précieuse; et fait perdre en une heure toute -la peine que le pauvre philosophe a prise en dix ou douze -ans; de sorte que c’est à refaire; non pas que les pourceaux -y aient été<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">156</a>, mais les diables qui valent pis. Voilà -la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes -<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>qui parviennent à leurs entreprises; non que la science -ne fût aussi vraie qu’elle fut oncques, mais les diables -sont ainsi ennemis de ce don de Dieu. Et parce qu’il n’est -pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette grâce de la faire aussi -bien que Salomon la fit oncques; de bonne aventure, s’il -advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes, qu’il -n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser, -exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, -abîmer ces méchants gobelins, vermeniers, ennemis -de nature et de toutes bonnes choses, qui nuisent -ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous les -hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur -mettent mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en -la tête; voire et eux-mêmes se mettent en la tête de ces -vieilles sempiterneuses<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">157</a>, et les rendent diablesses parfaites. -De là est venu que l’on dit d’une mauvaise femme -qu’elle a la tête au diable.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XVI" id="XVI">NOUVELLE XVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit le -truchement.</p> - -<p>Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la -ville du Mans y avoit un avocat qui s’appeloit La Roche -Thomas, l’un des plus renommés de la ville, combien que -de ce temps-là y en eût un bon nombre de savants, tellement -qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de -l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit -homme joyeux, et accordoit bien les récréations avec les -choses sérieuses. Il faisoit bonne chère en sa maison; et -quand il étoit en ses bonnes (qui étoit bien souvent), il latinisoit -le françois, et francisoit le latin; et s’y plaisoit -<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa chambrière -aussi, laquelle il appeloit <em>pedissèque</em><a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">158</a>. Et quand -elle n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas -lui faire interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui -disoit: «Grosse pécore arcadique, n’entends-tu point mon -idiome?» De ces mots, la pauvre chambrière étoit étonnée -des quatre pieds<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">159</a>, car elle pensoit que ce fût la plus -grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit -quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent -levées du juc<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">160</a>. Mais elle trouva façon d’y remédier; car -elle s’accointa de l’un des clercs, lequel lui mettoit par -aventure l’intelligence de ces mots en la tête par le bas; -et la secouoit, dis-je, la secouroit au besoin; car quand -son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit que -s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un -jour de par le monde, il fut donné un pâté de venaison à -La Roche Thomas; duquel ayant mangé deux ou trois -lèches<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">161</a> à l’épargne<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">162</a> avec ceux qui dînèrent quand<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">163</a> lui, -il dit à sa chambrière en desservant: «<em>Pedissèque, serve</em><a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">164</a> -moi ce <em>farcime</em> de <em>ferine</em><a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">165</a>, qu’il ne soit point <em>famulé</em><a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">166</a>.» La -chambrière entendit assez bien qu’il lui parloit d’un pâté; -car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot de <em>farcime</em>; et -puis, il le lui montroit. Mais ce mot de <em>famulé</em>, qu’elle -retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant -d’avoir bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à -ce clerc, quand ils furent à part (lequel, d’aventure, avoit -été présent au commandement du maître), pour lui demander -l’exposition de ce mot <em>famulé</em>; mais le mal fut, -que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui dit: -«M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et -puis, que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, -car jamais elle ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui -eût fait. Elle met ce pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent -pas comme on avoit fait à la première table; car -ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y parut. Le lendemain -La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en -nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du -Mans (qui ne s’appeloit pour lors que la <em>Salle</em>) et leur fit -grande fête de ce pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. -Quand ce fut à présenter ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il -avoit passé par bonnes mains. On ne sauroit dire si la <em>pedissèque</em> -fut plus mal menée de son maître, d’avoir laissé -<em>famuler</em> ce <em>farcime</em>, ou si ledit maître fut mieux gaudi<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">167</a> -de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa -chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si -la chambrière fut plus marrie contre le clerc qui l’avoit -trompée; mais, pour le moins, les deux ne durèrent pas -tant comme le tiers; car elle fongna<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">168</a> au clerc plus d’un -jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle ne lui -prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut -bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut -contrainte d’appointer<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">169</a>, le dimanche matin, que tout le -<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>monde étoit à la grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent -ensemble ce qui étoit demeuré du jeudi, et raccordèrent -leurs vielles comme bons amis. Advint un autre -jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez -un de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces -quartiers-là de manger les uns avec les autres, et de porter -son dîner et son souper; tellement que l’hôte n’est point -foulé<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">170</a>, sinon qu’il met la nappe. La Roche Thomas, qui -pour lors étoit sans femme, avoit fait mettre pour son dîner -seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui apporta -entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: -«Qu’est-ce que tu m’<em>afferes</em><a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">171</a> là, <em>pedissèque</em>?» Elle lui répondit: -«Monsieur, c’est un poulet.» Lui, qui vouloit -être vu magnifique, ne trouve pas cette réponse bonne, et -la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa maison, -qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «<em>Pedissèque</em>!» -laquelle entendit bien à l’accent de son maître -qu’elle auroit quelque leçon. Elle va incontinent quérir -son truchement, pour assister à la lecture, et lui rapporter -ce que son maître lui diroit; car il tançoit bien souvent -en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas -lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, <em>idiote</em>, -<em>inepte</em><a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">172</a>, <em>insulse</em><a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">173</a>, <em>nugigerule</em><a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">174</a>, <em>imperite</em><a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">175</a> (et tous les -mots du Donat<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">176</a>). Quand je dîne à la ville, et que je te -demande que c’est que tu m’<em>afferes</em>, qui t’a montré à ré<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>pondre -un poulet? Parle, parle une autre fois en plurier -nombre, grosse <em>quadrupède</em>, parle en plurier nombre. Un -poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La Roche Thomas!» -La <em>pedissèque</em> n’avait jamais été déjeunée<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">177</a> -de ce mot de <em>plurier nombre</em>; par quoi elle se le fit expliquer -par son clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il -est marri qu’aujourd’hui en lui portant son dîner, quand -il t’a demandé que c’étoit que tu lui apportois, que tu lui -aies répondu, <em>un poulet</em>; et il veut que tu dises <em>des poulets</em>, -et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par <em>plurier -nombre</em>, entends-tu?» la <em>pedissèque</em> retint bien cela. De -là à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé -dîner chez un sien voisin (ne sais si c’étoit chez le même -de l’autre jour), sa chambrière lui porta son dîner. La -Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que c’est -qu’elle <em>afferoit</em>. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit -incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des -moutons.» Par cette réponse, elle apprêta à rire à toute la -présence<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">178</a>: principalement quand ils eurent entendu -qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en plurier nombre.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XVII" id="XVII">NOUVELLE XVII.</a></h2> - -<p class="indent">Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire son -fils prêtre, qui n’avoit point de témoins<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">179</a>; et comment ledit cardinal se -nomma Phelippot.</p> - -<p>Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de -la maison de Luxembourg, lequel fut évêque du Mans<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">180</a>; -<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>et se tenoit ordinairement sus son évêché: homme vivant -magnifiquement; aimé et honoré de ses diocésains, comme -prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit une certaine -privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de -tout le monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; -et s’il aimoit bien à gaudir, il ne prenoit point en mal -d’être gaudi. Un jour, se présenta à lui une bonne femme -des champs, comme il étoit facile à écouter toutes personnes. -Cette femme, après s’être agenouillée devant lui, et -ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement -de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous -despiése, sa voute gresse<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">181</a>; contre vous ne set pas dit: j’ai -un fils qui a déjà vingt ans passés, ô révérence, et qui est -assez grand; quer<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">182</a> il a déjà tenu un an les écoles de notre -paroisse: j’en voudras ben faire un prêtre, si c’étoit le -piésir de Dieu.—Par foi<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">183</a>, dit le cardinal, ce seroit bien -fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit -la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més -en m’a dit que vous l’en pourriez bien récompenser (la -bonne femme vouloit dire <em>dispenser</em>).» Le cardinal, prenant -plaisir en la simplicité de la bonne femme, lui dit: -«Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben, il -n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! -monsieur, dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont -vous m’entendez ben.... ce que les hommes portent.» Le -cardinal, qui l’entendoit bien, lui dit: «Et qu’est-ce que -les hommes portent? N’a-t-il point de chausses longues?—Bo, -bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur, il -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à -marchander avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler -bon françois, mais il ne fut possible; car elle lui disoit: -«Eh! monsieur, vous l’entendez ben; à qué faire -me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin, elle lui -va dire: «Agardez-mon<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">184</a>, monsieur; quand il étoit petit, -il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">185</a>; -tant qu’il a failli le sener (<em>sener</em>, en ce pays-là, est châtrer). -Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de -tous mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il -ne laissera pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela -s’entend. Que plût à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse -n’en eussent non plus que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, -je vous remercie; il sera ben tenu de prier Dieu pour -vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur, il y a encore -un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous -despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, -monsieur, je vous voudras ben prier; en m’a dit que les -évêques pouvont ben changer le nom aux gens: j’ai un -autre <em>hardeau</em> (ainsi appellent-ils aux champs un garçon; -et une garce, une <em>hardelle</em>); ils ne font que se moquer de -li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand -il aira un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer -ils crient après li <em>Phelipot, Phelipot</em>. Vous savez ben, -monsieur, qu’il fâche ben aux gens quand les autres se -moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit voute piésir, -qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime -s’appeloit en son nom <em>Philippe</em>. «Par foi! m’amie, dit-il, -c’est mal fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y -faut remédier. Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>ôterai point le nom de Philippe; car je veux qu’il le garde -pour l’amour de moi: je m’appelle Philippe, m’amie, entendez-vous? -Mais je lui donnerai mon nom, et je prendrai -le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; -et qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi -dire, et je vous donnerai congé d’en faire tirer une -querimoine<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">186</a>; est-ce pas bien dit, m’amie? Voua ne serez -pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En bonne -foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur -qu’à nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il -vous doint bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La -bonne femme s’en alla bien contente d’avoir eu ainsi -bonne réponse de son évêque, et fit entendre à tous ceux -de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et depuis, ledit -seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de -contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, -et disoit qu’il n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis -souvent appelé; dont il ne se faisoit que rire, à la mode -d’Auguste César, lequel gaudissoit voulentiers, et prenoit -les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme tout commun -de lui<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">187</a> et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel -sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien -à dire quant aux traits du visage; et le regardoit-on, par -toute la ville, en grande singularité, pour la grande ressemblance -d’entre l’empereur et lui; de quoi Auguste -étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami, votre -mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, -qui entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, -non pas ma mère, elle n’y fut jamais, que je sache, mais -mon père assez de fois.» Et par là rendit à Auguste ce -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il n’étoit pas -impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère -d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le -même empereur print encore sans déplaisir que Virgile<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">188</a> -l’appelât <em>fils d’un boulanger</em>; parce qu’au commencement -qu’il le connut, il ne lui faisoit donner que des pains pour -tous présents, mais depuis il lui fit assez d’autres grands -biens.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XVIII" id="XVIII">NOUVELLE XVIII.</a></h2> - -<p class="indent">De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva moyen -de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame Pernette<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">189</a>.</p> - -<p>Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les -universités de çà et de là les monts, se retira en sa ville, -où il fut un temps sans se marier, se trouvant bien à son -gré ainsi qu’il étoit, n’ayant point faute de telle sorte de -plaisirs qu’il souhaitoit, et même de femmes (encore qu’il -ne s’en treuve point à Paris de malheur!<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">190</a>), desquelles -ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les -ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se -soucioit pas trop d’épouser femme, craignant ce maudit -mal de cocuage; et n’eût été l’envie qu’il avoit de se voir -père et d’avoir un héritier descendant de lui, il fût voulentiers -demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit -homme de discours<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">191</a>, pensa bien qu’il falloit passer par -là (je dis par le mariage), et qu’autant valoit y entrer -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>de bonne heure comme attendre plus tard, se proposant -qu’il ne faut pas se garder tant qu’on soit usé pour prendre -femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus grande -à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit -en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières -que les femmes inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit -les allées et les venues que font les vieilles par les maisons, -sous ombre de porter du fil, de la toile, des ouvrages, des -petits chiens. Il savoit comme les femmes font les malades, -comme elles vont en vendanges, comme elles parlent -à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont -faveur sous ombre de parentage. Et avec cela, il -avoit lu Boccace<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">192</a> et Célestine<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">193</a>. Et de tout cela délibéroit de -se faire sage; faisant les desseins en soi-même: «Je ferai -le meilleur devoir que je pourrai, pour ne porter point les -cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir viendra!» Et -de cette empreinte<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">194</a>, se signa de la main droite, en se recommandant -à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont -il étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, -du meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y -faillit de guère, car il la print jeune, belle, riche et bien -apparentée. Il l’épouse, et la mène en sa maison paternelle. -Or, il tenoit une femme avec soi assez âgée, qui avoit -<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la maison, -appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la -présente à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: -«M’amie, je suis bien tenu à cette femme-ci: c’est -ma mère nourrice. Elle a fait de grands services à mes -père et mère et à moi après eux: je vous la baille pour -vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur: -vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea -à dame Pernette de se tenir près de sa femme et -de ne l’abandonner, sus les peines qu’il lui dit, et en quelque -lieu qu’elle allât. La vieille lui promit sûrement -qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant qu’il y a un méchant -proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il est bien -commun: <em lang="la" xml:lang="la">casta quam nemo rogavit</em><a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">195</a>. Je ne dis pas qu’il -soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis -bien qu’il n’est point de belle femme qui n’ait été priée, -ou qui ne le soit tôt ou tard. «Ah! je ne suis donc pas -belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc aussi?» dira celle-là. -Eh bien! j’en suis content, je ne veux point de noise. -Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de -dire qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, -s’il est fin, il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné -occasion et audience, elle n’eût pas été requise. Pour venir -à mon conte, il advint qu’entre ceux qui hantoient en la -maison de monsieur le marié (n’attendez pas que je le -vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de -Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau -pour usiter et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; -auquel monsieur faisoit grande familiarité et bonne chère, -parce qu’ils s’entre-étoient vus aux universités, et même -<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>avoient été compagnons d’armes en plusieurs factions<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">196</a>. -Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau, -adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit -bon œil, et lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens -messages des yeux, ils s’entre-donnèrent signe de -leurs mutuelles volontés. Or, le mari sachant que c’étoit -de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux pieds<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">197</a>; -mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement -d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de -l’honnêteté de son ami, et se contentant de la garde que -faisoit dame Pernette. Beaufort, qui de son côté entendoit -le tour du bâton<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">198</a>, voyant la grande privauté que lui faisoit -le mari, et le gracieux accueil que lui faisoit la jeune -femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien plus ouverte -qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, -en devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; -d’autant qu’elle avoit été nourrie en maison d’apport<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">199</a> et -qu’elle savoit suivre et entretenir toutes sortes de bons -propos. A laquelle Beaufort, de fil en aiguille, se print à -dire telles paroles: «Madame, il est assez aisé aux dames -d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un serviteur; -car elles ont toujours le cœur des hommes, encore -qu’elles ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire -entendre plus expressément l’affection et l’honneur que je -porte à l’infinité de vos grâces; lesquelles sont accompagnées -d’une telle gentillesse d’esprit, qu’homme n’y sau<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>roit -aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur en -bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils -courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, -laquelle m’a été si favorable de me présenter un si digne et -si vertueux sujet, pour avoir le moyen de mettre en évidence -l’inclination que j’ai aux choses de prix et de valeur. -Et, combien que je sois l’un des moindres de ceux -desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré -que vos grandes perfections, lesquelles j’admire, -seront cause d’augmenter en moi les choses qui sont requises -à bien servir. Car quant au cœur, je l’ai si bon et -si affectionné envers vous, qu’il est impossible de plus; -lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que -vous ne serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion -de vous demeurer perpétuellement serviteur.» La -jeune dame, qui étoit honnête et bien apprinse, oyant ce -propos d’affection, eût bien voulu son intention aussi facile -à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine, -assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel -communément les femmes ont une crainte accompagnée -d’une honte honnête), lui va répondre ainsi: «Monsieur, -quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si n’aurois-je encore -eu le loisir de songer à faire un autre ami que celui -que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, -qu’il me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, -quand la fortune devroit venir sur moi pour mettre mon -cœur en deux parts, j’estime tant de votre bon cœur, que -vous ne voudriez être la première cause de me faire faire -chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que -vous m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant -point en moi, et les rends au lieu dont elles viennent, qui -est à vous. Mais pour mes autres défenses, voudriez-vous -bien faire ce tort à celui qui se fie tant en vous, qui vous<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> -fait si bonne chère? Il me semble qu’un cœur si noble -que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention -que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez -grandes, pour vous divertir d’une telle entreprise, quand -vous l’auriez. Je suis toujours accompagnée d’une garde, -laquelle, quand je voudrois faire mal, tient l’œil sus moi si -continuel, que je ne lui saurois rien dérober.» Beaufort -se tint bien aise quand il ouït cette réponse, et principalement -quand il sentit que la dame se fondoit en raisons, -dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les -dernières, la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles -Beaufort répondit sommairement: «Les trois -points que vous m’alléguez, madame, je les avois bien -prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent -de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence -et bon avis. Car, quant au premier, puisque l’amour est -une vertu, laquelle cherche les esprits de gentille nature, -il vous faut penser que quelque jour vous aimerez tôt ou -tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de bonne -heure vous receviez le service de celui qui vous aime -comme sa propre vie, que d’attendre plus longuement à -obéir au Seigneur, qui a puissance de vous faire payer -l’usure du passé, et vous rendre entre les mains de quelque -homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur -en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est -un point qui a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux -qui savent que c’est que d’aimer. Car, pour l’affection que -je vous porte, tant s’en faut que je fasse tort à celui qui -vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, quand -j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus -grand signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon -quand ils aiment une même chose. Vous entendez bien, si -nous étions ennemis, lui et moi, ou si n’avions point de<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> -familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas l’opportunité de -vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le bon vouloir -que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que -je vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez -mourir en vous aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, -qu’à cœur vaillant rien n’est impossible. Avisez -donc que c’est qui pourroit échapper à deux cœurs soumis -à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir -ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement -son cas, qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et -demeurèrent les affaires en tel point, que la jeune dame -fut vaincue d’une force volontaire; si qu’il ne restoit plus -qu’à trouver quelque bonne opportunité de mettre leur -entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et autres; -mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette -gâtoit tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien -tous ceux du gardien de la fille d’Inache<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">200</a>. Et puis, d’user -de finesses que Beaufort avoit autrefois faites, il n’y avoit -ordre, car le mari les savoit toutes par cœur. Toutefois il -s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui lui sembla assez -bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes entreprises -d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un -sien ami, jeune homme, marchand de draps de soie et encore -non marié, demeurant en une maison que son père -lui avoit naguère laissée au bout du pont Notre-Dame; et -même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint, -comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, -que le dieu d’amour conduisoit, partit de sa maison sur -l’heure du sermon, pour aller ouïr un docteur<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">201</a> qui prê<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>choit -à Saint-Jean en Grève, et qui avoit grand’presse; -et le mari demeura en sa maison pour quelque sien affaire. -Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire -Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut -jeté (selon que le mystère avoit été dressé) un plein seau -d’eau, qui lui couvrait toute la personne; et fut jeté si à -point, que tous ceux qui le virent cuidèrent bien que ce -fut par inconvénient. «O lasse<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">202</a>! dit-elle, dame Pernette, -je suis diffamée<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">203</a>! Eh! que ferai-je?» Le plus vite fut -qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à -dame Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma -robe fourrée d’agneau crépée<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">204</a>; je vous attendrai ici chez -le sire Henri.» La vieille y va; et la dame monte en haut, -où elle trouva un fort beau feu, que son ami lui avoit -fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se dévêtir, -qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: -là où pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent -assez bon loisir de bien faire avant que la vieille fût allée -et venue, et prins robe et tous autres accoutrements. Le -mari étant à la maison, entendit que dame Pernette étoit -en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire sans -lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il -vient, et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: -«Que faites-vous ici? où est ma femme?» Dame Pernette -lui conte ce qui lui étoit advenu, et qu’elle étoit venue -quérir des habillements pour elle: «O de par le diable! -dit-il, en fongnant<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">205</a>; voilà un tour de finesse qui n’étoit -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. -Je suis bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante -heure pour faire un homme cocu. Allez-vous-en à elle, et je -lui enverrai le reste par un garçon.» Dame Pernette y va; -mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait une partie -de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon -l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour -voir venir dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, -n’y connut rien; car combien que la jeune dame fût un -petit en couleur, elle pensa que ce fût de la chaleur du -feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne s’éteint pas -pour l’eau de la rivière.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XIX" id="XIX">NOUVELLE XIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille; et du -dîner qu’il donna à ses amis.</p> - -<p>Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de -la douzaine<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">206</a>, plaidoit une cause devant M. le président -Lizet<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">207</a>, naguère décédé<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">208</a>, abbé de Saint-Victor <em lang="la" xml:lang="la">prope muros</em><a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">209</a>. -Et parce que c’étoit une cause d’importance, il -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>plaidoit d’affection; esquelles causes est toujours avis aux -avocats, qu’ils ne sauroient trop expressément parler pour -le profit des parties et pour leur honneur; et, pour ce, -il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué, craignant -(possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce -qu’il ne faut pas craindre à Paris), de sorte que le président -se levoit pour aller au conseil. L’avocat, ayant la -matière à cœur, disoit: «Monsieur le président, encore -un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit aux opinions -de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire: -«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la -pareille<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">210</a>.» Quand le président entendit parler de <em>pareille</em> -(pour laquelle honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure -à écouter l’avocat tout à son gré, pour lui faire entendre -qu’il vouloit bien faire quelque chose pour lui <em>à la -pareille</em>. De quoi il fut bien ris. Et Dieu sait s’il eût voulu -retenir sa <em>pareille</em>! Toutefois il dit ce qu’il vouloit dire. -Et s’il gagna ou perdit <em>pour la pareille</em>, le conte n’en dit -rien; mais bien dit que l’avocat dont est question portoit -longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, -car assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, -toutefois ne plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son -règne avoit été fait l’édit des Barbes<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">211</a>; lequel pourtant -<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>n’avoit pas tenu longuement; car on suivoit la mode de -cour, là où chacun portoit barbe indifféremment. Suivant -propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat -même plaidoit une autre cause (ledit seigneur président -étant alors en ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer -l’arrêt, y ajouta une queue, en disant: «Et quand -et quand, et pareillement, Jaquelot<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">212</a>, vous ferez cette -barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «<em>Pour la pareille.</em>» -De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit -été la première fois; car cette <em>pareille</em> étoit encore de -fraîche mémoire. Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, -il n’eût jamais eu patience à M. le président, -auquel il devoit cette <em>pareille</em>. Environ ce même temps, -Jaquelot se trouva en compagnie de gens de bonne chère, -faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là où -ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que -possible ne se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, -et qu’ils étoient tous familiers; desquels Chatelus se dispensa -privément. Jaquelot, au départir, les convia à dîner, -et appela encore quelques-uns de ses amis, qui dînèrent -tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres un -personnage<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">213</a> dont le nom est bien connu en France, tant -pour son titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit -été au déjeûner de Chatelus. Et, de sa part, je crois bien -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>qu’il se contentoit bien de chacun des traitements; car les -hommes de respect prennent garde à la bonne chère<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">214</a> des -personnes plus qu’à l’exquisition des viandes. Toutefois, -par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Chatelus donne à déjeuner</div> -<div class="line">A six, pour moins d’un carolus,</div> -<div class="line">Et Jaquelot donne à dîner</div> -<div class="line">A plus pour moins que Chatelus.</div> -<div class="line">Après ce repas dissolu,</div> -<div class="line">Chacun s’en va gai et fallot:</div> -<div class="line">Qui me perdra chez Chatelus</div> -<div class="line">Ne me cherche chez Jaquelot.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<h2><a name="XX" id="XX">NOUVELLE XX.</a></h2> - -<p class="center f08">De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui venoit -manger son dîner.</p> - -<p>Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit -pour gagner sa vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa -femme, qui lui avoit laissé une fille de l’âge de neuf à dix -ans, se passoit du service d’elle, et n’avoit autre valet ni -chambrière. Il faisoit sa provision le samedi de ce qu’il lui -falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa petite -potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit -aussi bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. -Or, il se dit en commun langage, qu’il ne fait pas bon -avoir voisin trop pauvre ni trop riche; car, s’il est pauvre, -il sera toujours à vous demander, sans vous pouvoir secourir -de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en subjétion, -et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter -de rien. Ce menuisier avoit pour voisin un -<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>gentilhomme de ville; lequel étoit un petit trop grand seigneur -pour lui, et tenoit grand train d’allants et venants<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">215</a> -et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la chasse, il tenoit -des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit pas -sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre. -Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">216</a>, qui -entroit partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; -pain, chair, fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le -pauvre menuisier en étoit le plus foulé, car il n’y avoit -que la muraille entre le gentilhomme et lui: au moyen -de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, et -emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit -cette astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit -au feu, et en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; -dont bien souvent le pauvre Gillet étoit mal dîné: chose -qui lui fâchoit fort, qu’après avoir travaillé toute la matinée, -il fût desservi, avant se mettre à table. Et le pis -étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en -venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer -ce lévrier, qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire -grand bruit, avec une grosse limande<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">217</a> carrée en sa main; -et le trouve qu’il étoit environ son pot, à tirer la chair -qui étoit dedans. Il ferme la porte bien à point, et vous -attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien, donna cinq -ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y feignit -point<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">218</a>. Et tout incontinent il laisse sa limande et print une -houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>doigt, longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au -lévrier, qui crioit à gueule ouverte, comme errené<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">219</a> qu’il -étoit. Ce menuisier couroit après, avec sa houssine, dont -il le frappoit toujours, et le poursuivit jusques en la rue -en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si -vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» -Faisant semblant qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. -Mais ç’avoit été d’une verge souple comme un pied de -selle<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">220</a>, dont il avoit accoutré le lévrier; si que le gentilhomme -ne mangea depuis lièvre de sa prise.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXI" id="XXI">NOUVELLE XXI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que deux -fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.</p> - -<p>A Paris sus Seine trois bateaux y a<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">221</a>, mais il y avoit -aussi un savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit -sa loge près la Croix du Tiroir<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">222</a>; là où il refaisoit les souliers, -gagnant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin -surtout; et l’enseignoit voulentiers à ceux qui y alloient. -Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il falloit qu’il en -tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il fût -bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout -le voisiné<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">223</a>. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que -deux fois, l’une quand il eut trouvé en une vieille mu<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>raille -un pot de fer, auquel il y avoit grande quantité de -pièces antiques de monnoie, les unes d’argent, les autres -d’aloi<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">224</a>, desquelles il ne savoit la valeur. Lors il commença -de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il ne songeoit plus -qu’en ce pot de quincaille<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">225</a>. Il fantasioit<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">226</a> en soi-même: -«La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni -pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, -ou ils en voudront avoir leur part, et ne m’en -bailleront pas la moitié de ce qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit -de n’avoir pas bien caché ce pot et qu’on le lui dérobât. -A toutes heures il partoit de sa tente<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">227</a>, pour l’aller -remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais -à la fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: -«Comment! je ne fais que penser en mon pot! Les gens -connoissent bien, à ma façon, qu’il y a quelque chose de -nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! il -me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, -et le jette en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec -ce pot. Une autre fois, il se trouva fâché contre un monsieur -qui demouroit tout vis-à-vis de sa logette; au moins -il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, lequel quidam -monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au -pauvre Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, -quand il tailloit son cuir, et regardoit comme il faisoit. -Et aussitôt que Blondeau étoit allé dîner, ou en quelque -part à son affaire, ce singe descendoit et venoit en la loge -de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le cuir -de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>coutume à tous les coups<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">228</a> que Blondeau s’écartoit: de -sorte que le pauvre homme fut tout un temps qu’il n’osoit -aller boire ni manger hors de sa boutique sans enfermer -son cuir. Et si quelquefois il oublioit à le serrer, -le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose -qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, -par crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, -il délibéra de s’en venger, s’étant bien aperçu de la manière -qu’avoit ce singe, qui étoit de faire en la propre sorte -qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet, -ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé du ligneul<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">229</a>, -aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque -carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme -il lui avoit vu faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un -tranchet, et le fit couper comme un rasoir. Et puis, à -l’heure qu’il vit ce singe en aguet<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">230</a>, il commença à se mettre -ce tranchet contre la gorge, et le mener et ramener, comme -s’il se fût voulu égosiller<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">231</a>. Et quand il eut fait cela assez -longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part de -sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent -à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau -passe-temps qu’il n’avoit point encore vu faire. Il -vint prendre ce tranchet, et tout incontinent se le met -contre la gorge, en le menant et ramenant comme il avoit -vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se -print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe -le gosier de ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il -mourut avant qu’il fût une heure de là. Ainsi Blondeau -fut vengé de son singe sans danger, et se remit à sa cou<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>tume -première de chanter et faire bonne chère, laquelle -lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse -vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que -s’en suit.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Ci-dessous gît en ce tombeau</div> -<div class="line">Un savetier nommé Blondeau,</div> -<div class="line">Qui en son temps rien n’amassa,</div> -<div class="line">Et puis après il trépassa.</div> -<div class="line">Marris en furent les voisins,</div> -<div class="line">Car il enseignoit les bons vins.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<h2><a name="XXII" id="XXII">NOUVELLE XXII.</a></h2> - -<p class="center f08">De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin.</p> - -<p>Trois frères de maison avoient longuement demeuré à -Paris, mais ils avoient perdu tout leur temps à courir, à -jouer et à folâtrer. Advint que leur père les manda tous -trois pour s’en venir; dont ils furent fort surpris; car ils -ne savoient un seul mot de latin. Mais ils prindrent complot -d’en apprendre chacun un mot pour leur provision. -Savoir est, le plus grand apprint à dire: <em>Nos tres clerici</em><a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">232</a>. -Le second print son thème sur l’argent, et apprint: -<em lang="la" xml:lang="la">Pro bursa et pecunia</em><a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">233</a>. Le tiers, en passant par l’église, -retint le mot de la grand’messe: <em lang="la" xml:lang="la">Dignum et justum est</em><a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">234</a>. -Et là-dessus partirent de Paris, ainsi bien pourvus, pour -aller voir leur père; et conclurent ensemble que, partout -où ils se trouveroient, et à toutes sortes de gens, ils ne -parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire -estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, -<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>comme ils passoient par un bois, il se trouva que les brigands -avoient coupé la gorge à un homme et l’avoient -laissé là après l’avoir détroussé. Le prévôt des maréchaux -étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois compagnons -près de là où le meurdre<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">235</a> s’étoit fait, et où gisoit le corps -mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent -le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler -le premier, va dire: «<em>Nos tres clerici.</em>—O ho! dit -le prévôt: et pourquoi l’avez-vous fait?—<em>Pro bursa et -pecunia</em>, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt, vous en -serez pendus.—<em lang="la" xml:lang="la">Dignum et justum est</em>, dit le tiers.» -Ainsi les pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût -été que, quand ils virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent -à parler le latin de leur mère<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">236</a>, et à dire qui ils -étoient. Le prévôt, qui les vit jeunes et peu fins, connut -bien que ce n’avoit pas été eux, et les laissa aller, et fit la -poursuite des voleurs qui avoient fait le meurdre. Mais -les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois -pas.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXIII" id="XXIII">NOUVELLE XXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit montré<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">237</a>.</p> - -<p>Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques -années à Paris, le manda quérir par le conseil de son -curé. Quand il fut venu, le père, qui étoit jà vieux, fut -joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer incontinent quérir -monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son -fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>«Vous soyez le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de -vous voir. Or çà, dînons, et puis nous parlerons à vous.» -Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le père dit au curé: -«Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait venir -de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura -trois ans à cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien -savoir s’il a proufité; mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille -rien valoir. J’en voulois faire un prêtre: je vous prie, -monsieur le curé, de l’interroger un petit pour savoir -comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, -dit le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et -sur-le-champ, et en la présence du bonhomme, fit approcher -le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos régents de Paris sont -grands latins. Que je voie comment ils vous ont apprins? -Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien -aise; mais dites-moi un peu en latin un <em>prêtre</em>; vous le -devez bien savoir?» Le jeune fils lui répondit <em>sacerdos</em>. -«Eh bien! dit le curé, ce n’est pas trop mal dit; car il est -écrit: <em lang="la" xml:lang="la">Ecce sacerdos magnus</em>; mais <em lang="la" xml:lang="la">prestolus</em> est bien -plus élégant et plus propre; car vous savez bien qu’un -prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un <em>chat</em>.» -(Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond -<em lang="la" xml:lang="la">catus</em>, <em lang="la" xml:lang="la">felis</em>, <em lang="la" xml:lang="la">murilegus</em>. Le curé, pour donner à entendre au -père qu’il savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, -dit au jeune fils: «Mon ami, je pense bien que vos régents -vous ont ainsi montré; mais il y a bien un meilleur -mot: c’est <em lang="la" xml:lang="la">mitis</em><a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">238</a>. Car vous savez bien qu’il n’est rien -tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">239</a> -quand on la manie, s’appelle <em lang="la" xml:lang="la">suavis</em>. Or çà, comment est-ce -en latin, du <em>feu</em>?» L’enfant répond <em lang="la" xml:lang="la">ignis</em>. «Non, non, -<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>dit le curé, c’est <em lang="la" xml:lang="la">gaudium</em>, car le feu réjouit. Ne voyez-vous -pas comme nous sommes ici à notre aise auprès du -feu? Or çà, de l’<em>eau</em>, comme s’appelle-t-elle en latin?» -L’enfant lui dit <em lang="la" xml:lang="la">aqua</em>. «C’est mieux dit <em lang="la" xml:lang="la">abundantia</em>, dit -le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante -que l’eau. Or çà, un <em>lit</em>?» L’enfant dit <em lang="la" xml:lang="la">lectus</em>. «<em lang="la" xml:lang="la">Lectus!</em> -dit le curé; vous ne parlez que le latin tout vulgaire, il -n’y a enfant qui n’en dît bien autant. N’en savez-vous -point d’autre?» L’enfant répond <em lang="la" xml:lang="la">torus</em>. «Encore n’y êtes-vous -pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?» -L’enfant dit <em lang="la" xml:lang="la">cubile</em>. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, -quand il n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un <em>lit</em>: -«Jean, je vous le vois<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">240</a> dire, dit le curé; c’est <em lang="la" xml:lang="la">requies</em>, -mon ami; pource qu’on y dort et qu’on y prend son repos.» -Ce pendant que le curé l’interrogeoit ainsi avec ses -<em>or çà</em>, le bonhomme de père ne faisoit pas guère bonne -chère<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">241</a>, et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il -avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui -dit: «Non, non, compère, il n’a pas mal proufité; je -sais bien qu’on lui a ainsi montré comme il dit; il ne répond -pas trop mal; mais il y a latin et latin, dea! Je sais -des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler à Paris. -Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses -qu’il ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il -soit trois mois, je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» -Le jeune enfant cependant n’osoit pas répliquer, pource -qu’il étoit craintif et honteux; mais il n’en pensoit pas -moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit tuer un -pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de -père pour lui donner des charbonnées<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">242</a> et des boudins, et -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>lui manda qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent -et dînèrent. Le jeune fils, qui avoit bien retenu le latin -que lui avoit enseigné le curé, et qui avoit déjà songé la -manière de le mettre en exécution pratique, s’étant levé -de table de bonne heure, va gentiment prendre le chat, et -lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le -feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller -ce chat, qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au -cul. Le premier lieu où il se fourre, ce fut sous le lit du -curé, là où le feu fut bientôt pris. Quand le jeune fils -connut qu’il étoit temps d’adopérer<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">243</a> son latin, il s’en vint -vitement au curé, et lui dit: «<em lang="la" xml:lang="la">Prestole, mitis habet gaudium -in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis -tuum requiem.</em>» Ce fut au curé à courir, voyant le feu -déjà grand; et, par ce moyen, le jeune fils approufita le -latin que lui avoit apprins M. le curé, pour lui apprendre -à ne le faire plus infâme<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">244</a> devant son père.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="XXIV" id="XXIV">NOUVELLE XXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.</p> - -<p>En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">245</a> -Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois -avoit été marié; et depuis que sa femme fut morte, pour -mieux faire son devoir de prier Dieu pour elle, et aussi -pour gagner une messe qu’elle avoit ordonné par son testament -être dite en l’église parrochiale<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">246</a>, se voulut faire -d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres -et venoit à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit -possible. Un jour de bonne fête, vint à Saint-Georges un -gentilhomme, pour quelque affaire qu’il y avoit, et arriva -entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit bonnement -loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une -basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre -pour la lui dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous -parlons, qui étoit prêt comme un chandelier<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">247</a>. Et combien -qu’il ne sût que ses messes de <em>Requiem</em>, <em>de Notre-Dame</em> -et <em>du Saint-Esprit</em>, toutefois il n’en faisoit jamais semblant -de rien, de peur de perdre ses six blancs<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">248</a>. Il se vêt, -il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien -qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme -n’y prenoit bonnement garde, étant empêché à -dire ses Heures; jusqu’à ce que vint l’Évangile, lequel -n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car il ne l’avoit jamais -dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il -étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui -étoit cause que la crainte lui faisoit encore plus fourcher -sa langue. Il disoit cet Évangile si pesamment, et trouvoit -tant de mots nouveaux et longs à épeler, qu’il étoit contraint -d’en laisser la moitié; et vous disoit à tous coups -<em>Jesus</em>, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira à bien -grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme, -ayant noté la souffisance<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">249</a> de ce bon capelan<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">250</a>, le -fit payer de sa messe, et dit à son homme qu’il le fît -venir chez le curé pour dîner avec lui, quand la grand<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>’messe -seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; car qui baille -six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il lui -donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En -dînant, le gentilhomme vint en propos de la messe et du -service du jour, et se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile -du jour d’hui étoit fort dévotieux: il y avoit beaucoup -de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit un peu regaillardi, -tant pour la familiarité du gentilhomme que pour -la bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà -bien là où vous voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, -monsieur, il n’y a encore que trois ans que je suis prêtre, -monsieur; je ne suis pas encore si bien stylé, monsieur, -comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, monsieur. -L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je -ne l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre -fois, comme il y en a beaucoup d’autres au messel<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">251</a>, -monsieur, qui sont un peu mal aisés, monsieur. Mais -quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, monsieur, -de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles -à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de -faire la messe trop longue, monsieur; mais je dis <em>Jesus</em> au -lieu, qui vaut mieux, monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, -messire Jean, vous avez bien cause d’avoir raison. -Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr votre -messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire -Jean: <em lang="la" xml:lang="la">et ego cum vos</em>. Prou<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">252</a> vous fasse, monsieur, quand -vous aurez affaire de moi, monsieur! je vous servirai aussi -bien que prêtre, monsieur, de cette paroisse.» Et ainsi -print congé, gai comme Pérot<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">253</a>.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p> - -<h2><a name="XXV" id="XXV">NOUVELLE XXV.</a></h2> - -<p class="center f08">De maître Pierre Fai-feu<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">254</a>, qui eut des bottes qui ne lui coûtèrent rien; -et des copieux de la Flèche en Anjou.</p> - -<p>N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers -un bon affieux de chiendent<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">255</a>, nommé maître Pierre -Fai-feu, homme plein de bons mots et de bonnes inventions, -et qui ne faisoit pas grand mal, fors que quelques -fois il usoit des tours villoniques<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">256</a>; car, <em>pour mettre comme -un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous -laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien</em><a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">257</a>, -et trouvoit fort bon le proverbe qui dit que <cite lang="la" xml:lang="la">tous biens sont -communs, et qu’il n’y a que manière de les avoir</cite>. Il est -vrai qu’il le faisoit si dextrement, et d’une si gentille fa<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>çon, -qu’on ne lui en pouvoit savoir mauvais gré, et ne s’en -faisoit-on que rire, en s’en donnant garde pourtant, qui -pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours qu’il a faits -en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires, afin -que vous puissiez juger que les autres devoient valoir -quelque chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si -pressé de partir de la ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir -de prendre des bottes. Comment, des bottes! il n’eut pas -le loisir de faire seller son cheval; car on le suivoit un peu -de près; mais il étoit si accort et si inventif, qu’incontinent -qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon -d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit -dessus en son village, lui disant qu’il s’en alloit par -là, et qu’il la laisseroit à sa femme en passant; et pource -qu’il faisoit un peu mauvais temps, il entra en une -grange, et en grande diligence fit de belles bottes de -foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au -moins talonne tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé -et tout mal en point, qui n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont -il se trouvoit tout peneux. Encore pour amender son marché<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">258</a>, -en passant tout le long de la ville, où il étoit connu -comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux (ainsi -ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">259</a>) commencèrent -à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, -il seroit bon à cette heure parler à vous; vous -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>êtes bien attrempé<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">260</a>.» L’autre lui disoit: «Maître Pierre, -ton épée vous chet.» L’autre: «Vous êtes monté comme -un saint Georges, à cheval sur une jument.» Mais, par-dessus -tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes. -«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: -les chevaux mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon -M. Pierre étoit mené, qu’il ne touchoit de pied en terre<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">261</a>, -et d’autant plus voulentiers se prenoient à lui, qu’il étoit -celui qui gaudissoit les autres. Il print patience, et se -sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand il fut un -petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment -il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient -ainsi fait la bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que -le temps et la nécessité lui présentoient pour se venger -des cordouanniers, en attendant que Dieu lui donnât son -recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute de bottes -de cuir, il imagina une invention de se faire botter par -les cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte -(comme s’il n’eût guère bien connu la ville) s’il n’y avoit -cordouanniers là auprès, faisant semblant d’être parti -d’Angers en diligence, pour quelque affaire qu’il lui dit, -et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni éperonner. -L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à -choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en -quérir un, mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, -de bonne aventure, étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi -bien lardé à sa venue. «Mon ami, dit maître Pierre, ne -me feras-tu pas bien une paire de bottes pour demain le -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais -je les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, -vous les aurez à telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! -mon ami, je t’en prie, dépêche-les-moi, je te -paierai à tes mots<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">262</a>.» Le cordouannier lui prend sa mesure -et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître -Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, -faisant semblant qu’il n’avoit pas pu accorder -avec celui qui étoit venu. Le cordouannier vint, auquel il -dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui fît venir une paire de -bottes pour le lendemain une heure devant le jour, et -qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne -lui faillît point, et qu’elles fussent <em>de bonne vache de -cuir</em><a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">263</a>, et lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il -avoit dit à l’autre. Après lui avoir prins la mesure, le -cordouannier s’en va, et mes deux cordouanniers travaillèrent -toute la nuit, environ<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">264</a> ces bottes, ne sachant rien l’un -de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il envoya -quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître -Pierre se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui -étoit faite comme un gant ou comme de cire, ou comme -vous voudrez; car les bottes ne seroient pas bonnes de -cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult bien faite. -Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, -il fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, -tu me blesses! j’ai cette jambe un petit enflée d’une humeur -qui m’est descendue dessus; j’avois oublié à te le -dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon remède. -Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai -<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>plutôt une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, -maître Pierre se déchausse vitement la botte droite, et -mande quérir l’autre cordouannier, et, ce pendant, fit tenir -sa monture toute prête, et compta et paya. Voici venir -le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre -se fait chausser celle de la jambe gauche, laquelle se -trouva merveilleusement bien faite; mais, à celle de la -jambe droite, il fit telle fourbe comme il avoit fait à l’autre, -et renvoie cette botte droite pour être élargie. Incontinent -que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre reprend -sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa -jument, et va vie<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">265</a> avec ses bottes et des éperons, lesquels -il avoit achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant -de gens à un coup; et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, -quand mes deux cordouanniers se trouvèrent à l’hôtellerie, -avec chacun une botte en la main, qui s’entre-demandèrent -pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un, pour maître -Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle le -blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu -te trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si -est, si est, dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je -pas bien?» Tandis qu’ils étoient à ce débat, l’hôte -vint, qui leur demande que c’étoit qu’ils attendoient. -«C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu, que je lui -rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous -attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est -bien loin, s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers -se trouvèrent camus<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">266</a>. «Et que ferons-nous -de nos bottes?» se disoient-ils l’un à l’autre. Ils s’avisèrent -de les jouer à belle condemnade<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">267</a>, parce qu’elles -<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre -échappe de hait<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">268</a>, qui étoit un petit mieux en équipage -que le jour de devant.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXVI" id="XXVI">NOUVELLE XXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et la -rendit au bout de neuf mois.</p> - -<p>Il y avoit en Avignon un tel averlan<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">269</a>. Je ne sais s’ils -avoient été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu -et lui; mais tant il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours -l’un comme l’autre; et si n’étoient pas loin d’un même -temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, lequel même usa -en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, que -nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme -maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en -Lorraine, le disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se -tenoit jamais garni de rien, s’assurant en ses inventions, -on pensoit qu’il se moquât. Quand il avoit un manteau, -on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il avoit des -bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et -puis de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant -il trouvoit de tout; tellement que, pour son voyage -de Lorraine, il se trouva prêt petit à petit de tout ce qu’il -lui falloit; fors qu’il n’avoit point de cheval. Mais, se fiant -bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il se tenoit toujours -botté comme un messager, se promenant par ci, par -là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit -sa proie, qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne -fortune. Ceux qui le connoissoient lui disoient en riant: -«Or çà, maître Arnaud, vous irez en Lorraine quand vous -<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher en cette -ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai -quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire -des gens; car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé -à recouvrer, il l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra -bien; car, quand il vit son appoint<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">270</a>, il s’en vint, environ -les neuf heures du matin, devant le Palais, là où quelques -missères<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">271</a> étaient entrés le matin pour les affaires de la -légation<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">272</a>, lesquels sont quasi tous Italiens, qui sur une -haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles -personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il -y en a toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais -les attachent à quelque boucle contre la muraille, et s’en -vont jouer ou ivrogner, en attendant qu’il soit heure de -venir quérir leur maître. A l’heure susdite, maître Arnaud -vit là quelques montures, parmi lesquelles y avoit -une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres; -laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne -personne. Et voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche -de cette haquenée, et, en la détachant, lui demanda si -elle vouloit venir en Lorraine. Cette haquenée ne dit mot -et se laisse détacher. Et mon homme, qui étoit légiste, -prit à son proufit le brocard de droit<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">273</a>: <em lang="la" xml:lang="la">Qui tacet, consentire -videtur</em>; et commença à mener cette haquenée par la -bride, hors de la place du Palais, en tirant sur le pont<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">274</a> -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span><em>où j’ouïs chanter la belle</em>. Quand il se vit hors des yeux de -ceux qui la lui avoient vu prendre, il monte habilement -dessus, et devant<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">275</a>, à Villeneuve, qui est hors de la juridiction -du pape; et de là pique le plus droit qu’il peut le -chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses journées, à -joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer -de ses nouvelles à <em>misser Juliano</em>, qui fut bien -ébahi, à l’issue du Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, -et encore plus quand il n’en oyoit point de nouvelles, -un jour, deux jours, un mois, deux mois, trois -mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter une -mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant, -maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et -lui faisoit gagner son avoine. Au bout du terme des -femmes grosses<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">276</a>, maître Arnaud, ayant dépêché ses affaires -en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite -haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement -l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant -quelque peu à Villeneuve pour boire un doigt. Sus le -point de neuf heures, il se trouva devant le Palais, et vint -attacher gentiment sa haquenée à la propre boucle, là où -il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, de fortune<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">277</a>, <em>il -magnifico misser</em><a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">278</a> étoit cette matinée au Palais, qui descendit -tantôt après; et quand ce fut à monter dessus sa -mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne -à reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit -fort à celle qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de -<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>taille et encore de harnois; lequel quidam harnois maître -Arnaud n’avoit point changé: vrai est qu’il n’étoit pas si -neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit fait servir ses -trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer du premier -coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">279</a>. Il appelle -son garçon, qui avoit nom <em>Torneto</em>: «<em lang="it" xml:lang="it">Ven qua; -vedi che questo mi par esser il cavallo, ch’io perdi l’an -passato.</em>» Le varlet regarde cette haquenée; qui la trouvoit -toute telle, excepté qu’elle n’étoit en si bon point; -mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils songèrent -tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre -monsieur. Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus -ils trouvoient que c’étoit elle. Et demeurèrent là tous -deux, jusqu’à onze heures et plus; là où en raisonnant -toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que personne -ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit -elle. <em>Misser Juliano</em> commanda à <em>Torneto</em> de la prendre -et de la mener chez lui en l’étable; là où elle se rangea -aussi proprement comme si elle n’en eût jamais bougé. -Il la fit ramener le lendemain en la même place, pour voir -si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit personne; -donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque -esprit qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, -maître Arnaud s’adresse à <em>misser Juliano</em>, lequel il trouva -monté sur sa haquenée, et lui dit: «Monsieur, je suis fort -aise de savoir que cette haquenée soit à vous; car assurez-vous -qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un -an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en -alloit toute seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. -Mais, connoissant à sa façon qu’elle n’étoit pas sienne, je -la lui ôtai, et la gardai un jour ou deux, sans pouvoir -<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la menai jusqu’à -Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois -la cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu -emmener par un garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme -alloit après; et moi, sachant cela, je pique après -lui, pour la lui rendre; mais je ne le pus jamais atteindre, -car il alloit grand train pour atteindre son larron, et allai -tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là où -voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, -je la gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis -revenu en cette ville, où je l’avois prinse, et y ai trouvé -par quelqu’un de mes amis, qu’il se souvenoit l’avoir vue -en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que ce fût à -quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je -l’ai fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle -étoit la pût apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé -d’ici à Nîmes, d’où je suis retourné depuis deux jours. -Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné son maître<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">280</a>; car -j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta toute la belle -harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui -disant: «<em lang="it" xml:lang="it">O valente huomo, io vi ringratio; io faceva -conto de l’aver persa, ma Iddio hà voluto che sia casca -in buona mano. Se voi havete bisogno di cosa che sia ne -la possanza mia, io son tutto vostro.</em>» Messire Arnaud -le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir l’Italien. -Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours -quelques tours de son métier, lesquels je vous raconterois -voulentiers si je les savois, pour vous faire plaisir; mais je -vous en dirai d’autres en récompense.</p> -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span></p> - -<h2><a name="XXVII" id="XXVII">NOUVELLE XXVII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en guise d’une -jeune.</p> - -<p>Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq -ans ou environ; et avoit eu, entre autres, un palefrenier, -nommé Didier, qui avoit pansé cette mule dix ou douze -ans; et l’ayant assez longuement servi, lui demanda -congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux, -hantant néanmoins ordinairement en la maison de -son maître, en se présentant à lui faire service, tout ainsi -que s’il eût toujours été son domestique. Au bout de -quelque temps, le conseiller, voyant que sa mule devenoit -vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma mule; -elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien -qu’elle devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je -une telle; mais regarde, je te prie, à m’en trouver -quelqu’une. Il ne te faut rien dire, tu sais bien quelle il -la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, j’en ai une en -l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai -pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous -accorderons bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est -bien parlé à toi,» dit le conseiller. Et suivant cette -offre, il se fait amener cette mule, et ce pendant il baille -la sienne vieille à Didier pour en trouver la défaite; lequel -lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne, -il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle -fût encore bonne bête. Tandis<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">281</a>, son maître se servoit de -celle qu’il lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son -plaisir, et dit à Didier: «La mule que tu m’as baillée ne -<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>m’est pas bonne; elle est par trop fantastique<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">282</a>. Ne veux-tu -point m’en trouver d’autre?—Monsieur, dit le maquignon, -il vient bien à point; car, depuis deux ou trois -jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue -main: ce sera bien votre cas. Et quand vous aurez monté -dessus, s’elle ne vous est bonne, reprochez-le-moi.» Le -maquignon lui amène cette belle mule au frein doré, qu’il -faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte dessus, -il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement, -s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, -elle venoit au montoir le mieux du monde. Somme, il y -trouvoit toutes les complexions de la sienne première; et -attendu même qu’elle étoit de la taille, il appelle ce maquignon: -«Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule? -Elle semble toute faite<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">283</a> à celle que je t’ai baillée, et en a -toute la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, -quand je la vis du poil de la vôtre et de la taille, il me -sembla qu’elle en avoit les conditions, ou que bien aisément -on les lui pourroit apprendre. Et pour cette cause, -je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez bien.—Vraiment, -dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais -combien me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez -que je suis vôtre, et tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, -il ne l’auroit pas pour quarante écus. Je la vous laisserai -pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et donne trente -écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> - -<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII">NOUVELLE XXVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par Picquet -au moyen d’une lamproie.</p> - -<p>Nous avons ci-dessus<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">284</a> parlé des copieux de la Flèche; -lesquels on dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais -homme n’y passoit qui n’eût son lardon. Je ne sais pas si -cela leur dure encore; mais je dis bien qu’une fois un grand -seigneur entreprint d’y passer sans être copié, et pensa d’y -arriver si tard, et en partir de si bon matin, qu’il n’y auroit -personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité, -pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il -étoit tout nuit quand il y arriva. Par quoi, étant le monde -retiré, il ne trouva homme ne femme qui lui dît pis que -son nom<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">285</a>. Et quand il fut descendu à l’hôtellerie, il fit -semblant d’être un peu mal disposé, et se retira en sa -chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit -se passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au -maître d’hôtel, que tout le monde fût prêt à partir le lendemain -deux heures devant le soleil levant. Ce qui fut fait, -et lui-même le premier levé; car il n’avoit aucune envie -de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer sans être -copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit -à paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par -la ville. Il marche jusqu’aux dernières maisons de la -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>Flèche, et pensoit bien avoir quitté tous les dangers, dont -il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il y avoit une vieille -accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint donner sa -copie, en lui disant en son vieillois<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">286</a>: «Matin, matin, de -peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être -ainsi copié au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût -été un roi, comme on dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait -mauvais parti à la vieille damnée. Mais la plus saine partie -croit qu’il n’étoit pas roi, encore que ceux de la Flèche se -vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son lardon comme -les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que -<cite>les moqueurs sont souvent moqués</cite>, ceux de la Flèche en -recevoient quelquefois de bonnes, comme celle que nous -avons dite de maître Pierre Fai-feu; et encore leur en fut -donnée une autre bonne par un qui s’appeloit Picquet. -Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">287</a>, et la mit dans -un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon de sa -selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des -trous<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">288</a> d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement -qu’elle ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il -lui fit seulement paroître la queue par dehors. Quand il -fut auprès de la Flèche, cette lamproie, qui étoit bien vive, -démenoit toujours la queue, tant qu’en passant par la -ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle paroissoit -toujours un peu davantage hors du bissac, et mes -gens de se tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet -passoit tout à son aise par la ville, comme s’il n’eût -pas eu grand’hâte, pour toujours amasser des copieux davantage; -lesquels sortoient des maisons et le suivoient, -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre -ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus -friands, qui s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">289</a>, -disant l’un à l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» -Et Picquet ne faisoit pas semblant de les aviser<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">290</a>, fors -quelquefois, comme si son cheval ne fût pas bien sanglé, -il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. Quand il -fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort; -et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">291</a> -à tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les -vous mène un petit quart de lieue toujours après cette -lamproie. Mais il y en eut deux qui se lassèrent de trotter, -pource qu’ils étoient un petit peu chargés de cuisine<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">292</a>. Les -deux autres tinrent bon, et furent bien aises que les deux -s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en -airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il -n’avoit plus que deux laquais, lesquels étoient assez dispos -de leurs personnes, il commence à piquer un peu plus -fort, et encore un peu plus fort, et mes deux copieux après, -tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande demi-lieue, -toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur -la lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie -ne tomboit point; dont ils commencèrent à se fâcher; -joint que Picquet, qui en avoit son passe-temps, se prenoit -à rire, par les fois, si fort, qu’ils s’en aperçurent et -virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un d’eux, -pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, mon<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>sieur, -votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne -vers eux en leur disant: «Ah! ah! il la vous faut, la -lamproie? Venez; venez, vous l’aurez; elle cherra tantôt.» -Ces gens furent tout camus et dirent: «A tous les diesbes -la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu sait -comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent -la fourbe, en leur demandant à quelle sauce -ils la vouloient. Ainsi les gaudisseries retournent quelquefois -sur les gaudisseurs.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXIX" id="XXIX">NOUVELLE XXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de Saint-Chelaut -et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.</p> - -<p>Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement -décédé<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">293</a>, évêque du Mans: lequel se tenoit sus -son évêché, studieux des choses de la nature, et singulièrement -de l’agriculture, des herbes, et du jardinage. -Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de juments, -et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il avoit -un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce -qu’il aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de -ses amis un âne, par grande singularité, qui étoit si beau -et si grand, qu’on l’eût prins à tous coups pour un mulet; -et même en avoit le poil. Avec cela, il alloit l’amble -aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître d’hôtel voyant -la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un des -officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore -<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>que ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des -autres. Et à la fin, ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, -lequel on appeloit<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">294</a> Saint-Chelaut; ne sais si -c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné ce soubriquet<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">295</a>, -ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de son maître. -Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait quelque -imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que -dis-je, un petit? J’entends un petit beaucoup; car, au -moindre remuement qu’il eût senti faire, il gambadoit, -il sautoit: et qui failloit à se tenir bien, il vous terrassoit -son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut, qui n’étoit -pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les -coups étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque -détour il voyoit une souche couchée le long du chemin, -ou quand quelque homme se présentoit à la rencontre -et au dépourvu<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">296</a>, ou quand il tomboit à Saint-Chelaut -le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit -tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût -porté mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se -fâchoit quand il voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand -on saluoit Monsieur du Mans par les chemins, comme -telles personnes sont saluées de tout chacun, cet âne, au -maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers -pays, comme si le diantre<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">297</a> l’eût emporté: et ne failloit -point à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, -<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>ou en quelque tarte bourbonnoise<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">298</a>, de sorte qu’il étoit -contraint de demeurer derrière, et n’aller point en troupe, -pour éviter les inconvénients des salutations. Et, d’aventure, -s’il rencontroit quelqu’un de connoissance par les -chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin: -«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez -point.» Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, -on lui attitroit<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">299</a> des salueurs, qui lui faisoient de grandes -révérences et barretades<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">300</a>, pour voir un peu cet âne en son -avertin<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">301</a> faire ses gambades. Quelquefois Saint-Chelaut -partoit devant, dont il avoit bien meilleur marché: premièrement, -pour éviter le danger susdit; secondement, -pour aller prendre un avantage de buvettes; spécialement -les après-dîners, qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur -pour dire la messe devant lui. Une fois donc de par -Dieu, qu’il étoit en plein été, faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, -et que Monsieur attendoit le chaud à passer<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">302</a>, -Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit solliciteur<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">303</a> -dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite -n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au -logis, là où ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se -rafraîchissant; et en attendant le train à venir, donnèrent -ordre au souper. Mais, quand ils virent que Monsieur ne -venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à souper de ce -<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit, -ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, -qui étoit venu quant et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: -et se firent bailler une petite chambre jacopine<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">304</a>, -où ils couchèrent très-bien et très-beau, et commencèrent -à jouer à la ronfle<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">305</a>. Tantôt voici Monsieur venir. Et quand -ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, -ils les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois -d’entre eux trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils -dormoient, sans faire de bruit; et les trouvèrent en leur -premier somme. Or, il faut noter que Saint-Chelaut étoit -si maigre, que les os lui perçoient la peau; mais Croisé -faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit, -comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit -si gras et si fafelu<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">306</a> qu’on l’eût fendu d’une arête. Que -firent mes gens? Ils prindrent les chausses des deux dormants, -les décousirent par moitié, et les mépartirent<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">307</a> -l’une d’avec l’autre, rattachant la droite de l’une avec la -gauche de l’autre, et la gauche avec la droite, le plus proprement -qu’ils purent, et les remirent en leur place, et -vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain -qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter -<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>à cheval; car il vouloit aller à la fraîcheur<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">308</a>. Et, sur ce -point, l’un des pages qui savoit toute la trafique, car telles -gens ne se trouvent jamais loin de toutes bonnes entreprises, -vint frapper en grand’hâte à la porte de la chambre -où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé, monsieur -de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous -pas vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; -et de prendre leurs vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut -en eut bien meilleur compte que non pas monsieur -Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans les -chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. -Il se chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien -auroit sauté un échalier<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">309</a>. Il monte à cheval sur son âne, -et devant<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">310</a>. Mais Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la -bonne chausse la première, quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, -le diable y fut; car elle étoit si étroite, qu’à -grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il tiroit; mais -il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse ne -fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, -il n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, -et qui ont repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata -tout; qui fut cause de le réveiller, et de le faire entrer en -colère. «Que diable est ceci?» disoit-il. Il regarde à son -cas de plus près, et connut que ce n’étoit pas sa chausse; -et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa toute la jambe -et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin, au moins, -que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût -moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce -côté-là tout à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galo<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>pant -après Monsieur, qui étoit déjà à une lieue de là. Et -Dieu sait comment il fut ri de leurs jeux. Car quand ils -furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit point de -ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison -de gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le -fait comme il s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa -chausse, et se mirent à les rabillecoutrer, tandis qu’on -dînoit, qui fut en déduction de ce qu’ils avoient le soir -soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais pour -M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le -pauvre Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit -pas affaire de cela; et puis Croisé lui avoit rompu toute -sa chausse. Ainsi la mauvaise fortune jamais ne vient, -qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois avec elle, sire. -Oui, oui, <em>cela est dedans Marot</em><a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">311</a>. Les uns me conseilloient -que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour -mieux faire valoir le conte; mais, étant bien informé que -ce fut en été, je n’ai point voulu mentir; car, avec ce, -qu’un conte froid n’est pas trouvé si bon, je me damnerois, -ou pour le moins il m’en faudroit faire pénitence. -Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi -de dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je -m’en rapporte à vous. Quant à moi, je passe outre.</p> -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> - -<h2><a name="XXX" id="XXX">NOUVELLE XXX.</a></h2> - -<p class="center f08">Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient -accroire qu’il voyoit.</p> - -<p>Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant -du prévôt des maréchaux<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">312</a>, qu’on appeloit Coquillaire; -homme qui faisoit bien un procès, et qui savoit -bien la ruse du lieutenant Maillard<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">313</a>, lequel, un jour, -ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux -assez (mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa -refroidir quelque temps en prison; puis, à heure choisie, -le fait venir devant soi, et commença à faire le familier -avec lui: «Vraiment, dit-il (tel, l’appelant par son nom), -c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant votre -évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége; -ains vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez -pas; mais je vous conseille que, d’ici en avant, vous vous -retiriez ès lieux où se font les actes d’honneur. Vous êtes -beau personnage et vaillant: vous devriez aller servir le -roi; vous vous feriez incontinent connoître, et seriez pour -avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser -ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>de votre vie et vous déshonorer à jamais.» Incontinent le -galant, qui se sentoit loué: «Monsieur, dit-il, je ne suis -pas maintenant à connoître que c’est du service du roi; -j’étois bien devant Pavie quand il fut prins<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">314</a>, dessous la -charge du capitaine Lorge<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">315</a>, et depuis me trouvai à la -suite de M. de Lautrec<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">316</a> à Milan<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">317</a> et au royaume de Naples.» -Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le -vous faisoit pendre haut et court avec sa tonsure et lui -apprenoit que c’étoit de servir le roi. Coquillaire savoit -bien faire cela et semblables choses, et voyoit assez clair -dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux de la -tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne -lui falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir -le nez aussi long que la vue<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">318</a>, ou la vue aussi longue que -le nez; car il n’y avoit pas beaucoup à dire de l’un à l’autre. -Advint qu’un jour l’évêque du Mans, allant visiter par -son diocèse, le voulut voir en passant, pource qu’il le connoissoit -bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par là; -il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit -tombée sur ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt, -dit l’évêque, comment vous trouvez-vous?—Monsieur, -dit-il, il y a un mois ou davantage que je suis ici.—Vous -avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment -en êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère -<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>que je m’en porterai mieux, le médecin m’a dit que je -vois<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">319</a>.» Pensez que c’étoit un fin homme de se rapporter -au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se rapportoit pas -si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait propre, -comme il faisoit au médecin pour le sien.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXI" id="XXXI">NOUVELLE XXXI.</a></h2> - -<p class="center f08">Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli de -Maine-la-Juhés.</p> - -<p>En la ville de Maine-la-Juhés<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">320</a>, au bas pays du Maine, -c’est ès limites de ce bon pays de Cydnus<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">321</a> y avoit un bailli, -<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>homme de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit -de beaucoup de gentillesse, et avoit en sa maison quelques -animaux apprivoisés. Entre lesquels étoit un renard, qu’il -avoit fait nourrir petit; et lui avoit-on fait couper la -queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">322</a>. Ce renard étoit -fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé la nature -en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit -de renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à -beaucoup de gens qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement -il sembloit, à sa mine, que quelquefois il s’efforçât -de parler en son plaisant renardois<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">323</a> qu’il jargonnoit. Et -quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec la -chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, -vous eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il -savoit aussi bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, -à voir les gens de là dedans tous empêchés<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">324</a>, et principalement -le cuisinier. Il s’en alloit chez les poulaillers, -et ne failloit point à apporter connils, chapons, pigeons, -perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit si finement, -que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous -fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. -Toutefois il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il -commença à se faire connoître des poulaillers, et des autres -à qui il déroboit les gibiers; mais pour cela, il ne s’en -soucioit guère; car il trouvoit toujours nouvelles finesses, -les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils conspirèrent -de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement, -pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur -de la ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>le surprendre de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit -aller quêter, entroit, tantôt par le soupirail de la cave, -tantôt par une fenêtre basse, tantôt par une lucarne; tantôt -il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans chandelle, -et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des inventions -d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa -proie. O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le -tuer, qu’il étoit tout auprès à écouter la conspiration, pensant -en soi-même: «Tu ne me tiens pas!» On lui tendoit -quelque gibier en belle prinse; et là-dessus le poulailler -veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">325</a> dessus, -pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme -si c’eût été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais -tandis qu’on veilloit. Mais l’homme n’eût su si tôt avoir -les yeux clos pour sommeiller, que mon Hère ne croquât -le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques trébuchets -ou repoussoirs<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">326</a>, il s’en savoit garder, comme si lui-même -les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si -vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre -expédient, sinon tenir leur gibier serré en lieu où le -Hère ne pût atteindre. Encore, pour cela, il ne laissoit -pas d’en trouver toujours quelqu’un en voie; mais c’étoit -peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie pour -n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier; -partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, -comme il souloit. Et pour ce, tendant déjà sur -l’âge, il devint soupçonneux, et lui fut avis qu’on ne tenoit -plus de compte de lui. Et peut-être aussi qu’on ne -lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est -grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il com<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>mença -à devenir méchantement fin; et se print à manger -les poulailles de la maison de son maître. Et quand tout -étoit couché, il s’en alloit au juc<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">327</a>, et vous prenoit tantôt -un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se doutoit -point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la -fouine; mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, -il y alla tant de fois, qu’une petite garce qui -couchoit au bûcher, pour l’honneur de Dieu, s’en aperçut, -qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur tomba -dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli -que le Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se -trouvoit partout, pour écouter ce qu’on disoit de lui: et -avoit de coutume de ne perdre guère le dîner et le souper -de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne chère, -et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de -rôti. Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les -poules de la maison, il lui changea de visage; tant qu’une -fois en dînant, que le Hère étoit là derrière les gens en -tapinois, monsieur le bailli va dire: «Que dites-vous de -mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la justice, -avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï -cela, connut qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; -et n’attendit pas les trois jours à passer qu’il ne se bannît -de lui-même; et s’enfuit aux champs avec les autres renards. -Pensez que ce ne fut pas sans faire la meilleure dernière -main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire -à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, -il avoit apprins à parler bon cagnesque<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">328</a>, et les façons -des chiens aussi; et alloit à la chasse avec eux, et, sous -ombre de compérage, trompoit les pauvres renards sau<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>vages, -et les mettoit en la gueule des chiens. Dont les renards -se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec -eux; et ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, -et s’excusa en partie, et en partie aussi leur demanda -pardon; et puis il leur fit entendre qu’il avoit le moyen -de les faire vivre aises comme rois, d’autant qu’il savoit -les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y falloit -aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles -et le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien -pour un temps; car il les mettoit ès bons lieux, où ils -trouvoient de butin assez. Mais le mal fut qu’il les voulut -trop accoutumer à la vie civile et compagnable<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">329</a>, leur -faisant tenir les champs et vivre à discrétion; de sorte -que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient -les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un -de mes compères les renards. Mais cependant le -Hère se sauvoit toujours; car il se tenoit à l’arrière-garde, -afin que, tandis que les chiens étoient après les premiers, -il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais dedans -le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et -quand les chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, -et les contraignoit de sortir, afin que les chiens -courussent après, et qu’il se sauvât. Mais le pauvre Hère -ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la fin; car d’autant -que les paysans savoient bien qu’il étoit cause de tous -les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que -lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous -une bonne fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent -toutes les paroisses d’alentour, qui députèrent -chacune un marguillier pour aller demander secours aux -gentilshommes du pays; les priant que, pour la commu<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>nauté, -ils voulussent prêter quelques chiens, pour dépêcher<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">330</a> -le pays de ce méchant garniment<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">331</a> de renard. A quoi -voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent -bonne réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart -d’entre eux, long-temps avoit qu’ils en cherchoient leurs -passe-temps sans y avoir pu rien faire. En somme, on mit -tant de chiens après, qu’il y en eut pour lui et ses compagnons, -lesquels il eut beau mordre et harasser; car, -quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, -quelque bon corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, -et fut traîné, acculé en un coin de terrier, à force de creuser -et de bêcher: car les chiens ne le purent jamais faire -sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur jouât toujours -quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il leur -parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement -qu’il y fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère -fut prins et amené ou apporté tout vif en la ville du Maine, -où fut fait son procès. Et fut sacrifié publiquement pour -les voleries, larcins, pilleries, concussions, trahisons, -déceptions, assassinements, et autres cas énormes et tortionnaires -par lui commis et perpétrés; et fut exécuté en -grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme -au feu, parce qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde -pour le plus mauvais garçon de renard que la terre -porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs gens de -bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de -belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit -dommage qu’il mourût un renard de si bon entendement. -Mais, à la fin, ils ne furent pas les maîtres, quoiqu’ils -missent la main aux armes pour lui sauver la vie; car il -<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà comment -n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin -de compte.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXII" id="XXXII">NOUVELLE XXXII.</a></h2> - -<p class="center f08">De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier -d’étuves qui faisoit le brave.</p> - -<p>Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï -parler de maître Jean du Pontalais<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">332</a>, duquel la mémoire -n’est pas encore vieille, ne des rencontres, brocards et -sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des beaux jeux qu’il -jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un cardinal, -en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient -bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, -dis-je cette-là, quand il en faisoit un million de meilleures? -Mais j’en puis bien dire encore une ou deux. Il y avoit un -barbier d’étuves qui étoit fort brave<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">333</a>, et ne lui sembloit -point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât en -esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre -comme frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">334</a>, -n’ayant que le rasoir en la main, disoit à ceux -qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, que c’est que d’esprit. -Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que vous -me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent -ne ami que j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>sot, je ne fusse pas où je suis.» Et s’il étoit bien content -de sa personne, il vouloit que l’on tînt encore plus grand -compte de lui. Ce que connoissant maître Jean du Pontalais, -en faisoit bien son proufit, l’employant à toutes heures -à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il vouloit; -car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui -sût mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais -honneur, disoit Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. -Et puis, on me demande qui étoit cettui-là qui jouoit un -tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! Lors je dis votre -nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon ami, -vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne -faut qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier -étoit glorieux. Et, de fait, il devint si fier, qu’homme -n’en pouvoit plus jouir. Et même il dit un jour à maître -Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y a, Pontalais? Je -n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez à tous -les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque -belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, -comme rois, princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours -le plus apparent lieu qui soit.—Vraiment, dit maître Jean -du Pontalais, vous avez raison, et le méritez. Mais que ne -m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute d’avis, que je -n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en -contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières -du monde, où je vous ferai tenir la plus belle place de -l’échafaud<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">335</a>. Et pour commencement, je vous prie ne me -faillir dimanche prochain, que je dois jouer un fort beau -mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde la Majeur<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">336</a>. -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, dit le -barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi -seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le -lendemain. Quand ce vint le jour des jeux<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">337</a>, mon barbier -se représenta en son trône avec son sceptre, tenant la meilleure -majesté royale que fit oncques barbier. Maître Jean -du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour la donner -bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même -faisoit voulentiers l’entrée<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">338</a> des jeux qu’il jouoit, quand le -monde fut amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, -et commença à parler tout le premier, et va dire:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Je suis des moindres le mineur,</div> -<div class="line">Et si n’ai targe ni écu;</div> -<div class="line">Mais le roi d’Inde la Majeur</div> -<div class="line">M’a souvent ratissé le cu.</div> -</div></div></div> - -<p>Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre -la braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu -de telle sorte, que le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, -seulement tenir bonne mine; afin que, si le barbier -se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; et Dieu sait -s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">339</a> jouer le roi, -et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On -dit du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à -un autre; mais quiconque en soit l’auteur, il est assez -joli. C’étoit un monsieur le curé<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">340</a>, lequel, un jour de -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>bonne fête, étoit monté en chaire pour sermoner, là où il -étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, quand il se -trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit -des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, -disoit-il, que ce soit de moi? On en trouve peu qui -soient dignes de monter en chaire; car, encore qu’ils -soient savants, si n’ont-ils pas la manière de prêcher. Mais -à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; et si -sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le -doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la -grammaire, il y en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, -il y en a ici dedans; si tu veux de la philosophie, -je n’en crains docteur qui soit en la Sorbonne; et si n’y a -que trois ans que je n’y savois rien, et toutefois vous -voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à -qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, -qui avoit à jouer cette après-dînée-là quelque chose de -bon, et qui connoissoit assez ce prêcheur pour tel qu’il -étoit, faisoit ses montres<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">341</a> par la ville. Et, de fortune, lui -falloit passer par devant l’église où étoit ce prêcheur. -Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner le -tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; -et le faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès -pour faire taire ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses -jeux. Mais c’étoit bien au rebours; car tant plus il faisoit -de bruit, et plus le prêcheur crioit haut. Et se battoient -Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne faillir pas), -à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, et -<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on -aille faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne -n’y alloit; sinon que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour -aller voir maître Jean du Pontalais, qui faisoit toujours -battre plus fort son tabourin. Quand le prêcheur vit qu’il -ne se taisoit point, et que personne ne lui en venoit rendre -réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que -personne ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» -Quand il fut au carrefour tout échauffé, il va dire à Pontalais: -«Hé! qui vous fait si hardi de jouer du tabourin -tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et lui dit: -«Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue -du tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, -print le couteau de son famulus qui étoit auprès de lui, -et fit une grand’balafre à ce tabourin avec ce couteau; et -s’en retournoit à l’église pour achever son sermon. Pontalais -print son tabourin et courut après ce prêcheur, et -s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">342</a>, le lui -affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, -tout en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour -remontrer l’injure qui lui avoit été faite, et comment la -parole de Dieu étoit vilipendée. Mais le monde rioit si -fort, lui voyant ce tabourin sur la tête, qu’il ne sut meshui -avoir audience; et fut contraint de se retirer, et de -s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas le fait -d’un sage homme de se prendre à un fol.</p> -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> - -<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII">NOUVELLE XXXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large.</p> - -<p>Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne -voulenté, qu’on appeloit la Fourrière<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">343</a>, laquelle fuyoit quelquefois -la cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. -Mais le plus du temps elle étoit à Paris; car elle s’y -trouvoit bien, d’autant que c’est le paradis des femmes, -l’enfer des mules et le purgatoire des solliciteurs. Un jour, -elle étant audit lieu, à la porte du logis où elle se retiroit, -va passer un gentilhomme par là devant, accompagné -d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès -de ladite dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, -si j’avois une telle monture pour cette nuit, je ferois un -grand pays d’ici à demain matin.» La dame Fourrière ayant -entendu cette parole du gentilhomme, qu’elle trouvoit à -son gré, car il étoit dispos, dit à un petit poisson d’avril<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">344</a> -qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce gentilhomme -que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que -tu ne saches où il entrera; et fais tant que tu parles à -lui, et lui dis que la dame qu’il a tantôt vue à la porte -d’un tel logis se recommande à sa bonne grâce, et que, -s’il la veut venir voir à ce soir, elle lui donnera la collation -entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme accepta -le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à -la dame qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre -que les deux logis n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le -<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>gentilhomme ne faillit pas à l’assignation, et trouva madame -la Fourrière qui l’attendoit. Elle le reçut gracieusement -et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble un -temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit -le lit proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme -s’alla coucher, selon l’accord fait entre les parties, -et madame la Fourrière auprès de lui. Le gentilhomme -monta à cheval et commença à piquer, et puis repiquer. -Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses, -depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne -heure pour s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. -Le lendemain, ou quelque peu de jours après, la Fourrière, -qui avoit toujours quelque commission par la ville, -vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui disant: -«Bonjour, monsieur de Deux et As<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">345</a>.» Le gentilhomme -s’arrêta en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! -madame, si le tablier eût été bon, j’eusse bien fait -ternes<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">346</a>.» Et ayant su le nom d’elle, le jour de devant -(car elle étoit femme bien connue), lui dit: «Madame la -Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il -est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que -vous eussiez si petit train<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">347</a>.» Bien assailli, bien défendu.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p><h2><a name="XXXIV" id="XXXIV">NOUVELLE XXXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit -caucher<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">348</a>.</p> - -<p>Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de -sa maison pour quelque temps, print le loisir de venir -voir sa femme, laquelle étoit jeune, belle et en bon point; -et pour y être plus tôt, il print la poste environ de deux -journées de sa maison; là où il arriva sus le tard, et que -sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle; laquelle -fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie, -s’attendant qu’elle auroit son petit picotin<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">349</a> pour -le fin moins; mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva -si las et si rompu de la course, que, quelque caresse qu’elle -lui fît, il ne se put mettre en devoir, et s’endormit sans -lui rien faire; dont il s’excusa vers elle, lui disant: «Ma -mie, dit-il, le grand amour que je vous porte m’a fait -hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long -du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame -ne trouva pas cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien -qu’une femme trouve plus mauvais (et non sans cause) -que quand l’homme la met en appétit sans la contenter.» -Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux, -après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient -<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>qu’elle prenne quelque soudaine disposition de l’accepter, -et que lui se trouve surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, -ou par trop grande affection, ou par crainte, ou -par quelque autre inconvénient, jamais depuis il n’y recourra, -si ce n’est par grande adventure. Toutefois la dame -print patience, moitié par force et moitié par ciseaux<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">350</a>; -et n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin -d’auprès monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une -heure ou deux qu’il se voulut lever, en s’habillant, il se -met à une fenêtre qui regardoit sus la basse-cour; et madame -à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit une -poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de -fois, mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit -faire, s’en fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, -qu’il est lâche! il y a une heure qu’il est à muguetter cette -poule, et ne lui peut rien faire; il ne vaut rien: qu’on -me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui répond: -«Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru -la poste toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en -parla plus, sachant bien que c’étoit à lui à qui ces lettres -s’adressoient.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXV" id="XXXV">NOUVELLE XXXV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du curé de Brou<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">351</a>, et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.</p> - -<p>Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été -nommé curé de Briosne<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">352</a>, a fait tant d’actes mémorables -<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>en sa vie, que qui les voudroit mettre par écrit, il en feroit -une légende plus grande que d’un Lancelot ou d’un -Tristan<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">353</a>. Et a été si grand bruit de lui, que quand un -curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue -au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet -honneur pour leur curé de Pierre-Buffière<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">354</a>, mais le curé -de Brou l’a emporté à plus de voix, et duquel je réciterai -ici quelques faits héroïques, laissant le reste<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">355</a> pour ceux -qui voudront un jour exercer leur style à les décrire tout -du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit unes choses -et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne -trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses -prédécesseurs: comme les <em>Antiennes</em>, les <em>Respons</em>, les -<em>Kyrie</em>, les <em>Sanctus</em> et les <em>Agnus Dei</em>. Il les chantoit souvent -à sa mode; mais surtout ne lui plaisoit point la façon -de dire la Passion à la mode qu’on la dit ordinairement -par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car quand -Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, -il le faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et -quand c’étoient les Juifs ou quelque autre, il parloit si -bas, qu’à grand’peine le pouvoit-on ouïr.</p> - -<p>Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son -chemin à Châteaudun pour y aller faire ses fêtes de Pâques, -passa par Brou le jour du Vendredi-Saint, environ -les dix heures du matin; et voulant ouïr le service, s’en -<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit. Quand se -vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit retentir -l’église quand il disoit: <em lang="la" xml:lang="la">Quem quæritis?</em> Mais quand -c’étoit à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus -bas qu’il pouvoit. Et en cette façon continua la Passion. -Cette dame, qui étoit dévotieuse, et pour une femme étoit -bien entendue en la sainte Écriture et notoit bien les cérémonies -ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette manière -de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. -Elle en voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui -en sembloit. Elle l’envoya quérir après le service fait, -pour venir parler à elle. Quand il fut venu, elle lui dit: -«Monsieur le curé, je ne sais pas où vous avez apprins à -officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le peuple -doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service, -il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, -madame? dit le curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit -une Passion tout au contraire de bien. Quand Notre-Seigneur -parle, vous criez comme si vous étiez en une halle; -et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous parlez -doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce -à vous à être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit -de votre bénéfice, et vous feroit-on connoître votre faute.» -Quand le curé l’eut bien écoutée: «Est-ce cela que me vouliez -dire, madame? ce lui dit-il. Par mon âme! il est bien -vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de gens qui -parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je -pense aussi bien savoir mon office comme un autre, et -veux que tout le monde sache que Dieu est aussi bien -servi en cette paroisse selon son état qu’en lieu qui soit -d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres curés chantent -la Passion tout autrement; je la chanterois bien -comme eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> -appartient-il à ces coquins de Juifs de parler aussi haut -que Notre-Seigneur? Non, non, madame, assurez-vous -qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître, et le -sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse -comme ils entendront.» Quand cette bonne dame -eut connu l’humeur de l’homme, elle le laissa avec ses opinions -bigearres<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">356</a>, et lui dit seulement: «Vraiment, monsieur -le curé, vous êtes homme d’esprit, on le m’avoit bien -dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI">NOUVELLE XXXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et comment -il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.</p> - -<p>Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et -cinq ans, laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! -dont il étoit souvent mis à l’office<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">357</a>, et en payoit l’amende. -Mais, pour cela, son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il -lui défendit une fois d’avoir chambrières, qu’elles n’eussent -cinquante ans pour le moins: le curé en print une de -vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant bien que -c’étoit <em lang="la" xml:lang="la">error pejor priore</em>, lui défendit qu’il n’en eût point -du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il -en fit semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et -de bonne chère, il trouvoit toujours des moyens assez -pour apaiser son évêque; lequel même passoit par chez -lui; car il lui donnoit de bon vin, et le fournissoit quelquefois -de compagnie françoise<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">358</a>. Un jour, l’évêque lui -manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; -<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>mais qu’il ne vouloit que viandes légères, pource qu’il -s’étoit trouvé mal les jours passés, et que les médecins les -lui avoient ordonnées pour lui refaire son estomac. Le -curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et incontinent -s’en va acheter force courées<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">359</a> de veau et de mouton, et les -mit toutes cuire dedans une grande oulle<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">360</a>, délibéré d’en -festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, -pour la défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? -Tandis que le souper de son évêque s’apprêtoit, et environ -l’heure qu’il savoit que ledit seigneur devoit venir, -il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en va porter un faix -de drapeaux<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">361</a> à un douet<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">362</a> qui étoit sur le chemin par où -devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux genoux, -avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave -ses drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">363</a> -comme une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: -ceux de son train qui alloient devant vinrent à découvrir -de loin mon curé de Brou, qui lavoit sa buée, et, en haussant -le cul, montroit parfois tout ce qu’il portoit. Ils le -montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le -curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand -il le vit, il fut le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en -devoit rire ou s’il s’en devoit fâcher. Il s’approcha de ce -curé, qui battoit toujours à tour de bras, faisant semblant -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé, que fais-tu -ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur, -vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! -dit l’évêque; es-tu devenu buandier? est-ce l’état d’un -prêtre? Ah! je te ferai boire une pipe d’eau en mes prisons, -et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi, monsieur? -dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de -chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car -je n’ai plus de linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. -Va, va, tu en auras une. Mais que souperons-nous?—Monsieur, -vous souperez bien, si Dieu plaît: ne vous -souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce -fut à souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta -d’entrée que ces courées bouillies. Auquel l’évêque dit: -«Qu’est-ce que tu me bailles ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, -dit-il, vous me mandâtes hier que je ne -vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes -sortes de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles -alloient toutes au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé -ces courées, qui sont demourées sus l’eau, ce sont les plus -légères de toutes.—Tu ne valus de la vie rien, dit l’évêque, -ne ne vaudras. Tu sais bien les tours que tu m’as -faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois adresser.» -Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le -souper, et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; -et traita bien son évêque, qui s’en trouva bien. -Après souper, il fut question de jouer une heure au flux<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">364</a>; -puis l’évêque se voulut retirer. Le curé, qui connoissoit -sa complexion, avoit apprêté un petit tendron, pour son -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>vin de coucher<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">365</a>; et d’autre côté, aussi à tous ses gens chacun -une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient -chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, -retire-toi; curé, je me contente assez bien de toi pour cette -fois. Mais sais-tu qu’il y a? J’ai un palefrenier qui n’est -qu’un ivrogne: je veux que mes chevaux soient traités -comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé n’oublie -pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au -lendemain, et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter -force juments, et en peu de temps il en trouva -autant qu’il lui en falloit; lesquelles il va mettre à l’étable -auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux de hennir, -de ruer, de tempêter environ<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">366</a> ces juments; c’étoit un -triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé -étriller sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses -chevaux, entend ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, -et s’y en va le plus soudainement qu’il peut, pour -y donner ordre; mais ce ne put jamais être sitôt, que l’évêque -n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, l’évêque -voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit -à se tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer -pour rien, mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, -dit le palefrenier, c’étoient des juments qui étoient -avec les chevaux.» L’évêque, songeant bien que c’étoient -des tours du curé, le fit venir et lui dit mille injures: -«Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu -m’as gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé -lui répondit: «Monsieur, ne me dites-vous pas au soir -que vos chevaux fussent traités comme vous-même? Je leur -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin et avoine; ils -ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit plus -qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: -vous et vos gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au -diable le méchant curé! dit l’évêque, tu m’en donnes -de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et je te paierai des -bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il n’y -sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre -fois. Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">367</a>, lequel -avoit des procès un million, et disoit que c’étoit son exercice; -et prenoit plaisir à les voir multiplier, tout ainsi que -les marchands sont aises de voir croître leurs denrées; et -dit-on qu’un jour le roi les lui voulut appointer, mais l’évêque -ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut point entendre; -disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui -ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles -paroles, il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; -de mode qu’en moins de rien lui en furent, -que vuidés, que accordés, que amortis, deux ou trois cents. -Quand l’évêque vit que ses procès s’en alloient ainsi à -néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes mains -qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins -lui en laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, -pour s’ébattre.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII">NOUVELLE XXXVII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner.</p> - -<p>Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin -qu’il étoit fête, se pourmenant autour de ses courtils<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">368</a>, il -<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>vit venir un homme qui portoit une belle carpe. Si se -pensa que le lendemain étoit jour de poisson<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">369</a> (c’étoient -possible les Rogations): il marchanda cette carpe, et la -paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et l’attache -à l’aiguillette de son sayon<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">370</a>, et la couvre de sa robe. -En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient -pour dire la messe. Quand ce fut à l’offerte<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">371</a>, ledit -curé se tourne devers le peuple avec sa plataine<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">372</a>, pour recevoir -les offrandes. La carpe, qui étoit toute vive, démenoit -la queue fois à fois, et faisoit lever l’amict de M. le -curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais si faisoient -bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient -les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient -mille contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là -à les attendre, mais n’y avoit celle qui osât venir la première; -car elles pensoient de cette carpe que ce fût la -très-douce chose que Dieu fit croître. Le curé et son assistant -avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui -aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit -qu’elles rioient ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, -il connut bien qu’il y avoit quelque chose: tant qu’à la -fin il se vint aviser de cette carpe qui remuoit ainsi la -queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes, j’étois bien -ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non, ce -n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au -matin achetée pour demain à dîner<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">373</a>.» Et en disant cela, -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>il recoursa<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">374</a> sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur -montrer cette carpe; autrement, elles ne fussent jamais -venues à l’offrande. Il se soucioit du lendemain, le bonhomme -de curé, nonobstant le mot de l’Évangile: <em lang="la" xml:lang="la">Nolite -solliciti esse de crastino</em>; lequel pourtant il interprétoit -gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: -«Comment, monsieur le curé! Dieu vous a défendu de -vous soucier du lendemain, et toutefois vous achetez une -carpe pour votre provision.—C’est, dit-il, pour accomplir -le précepte de l’Évangile; car quand je suis bien -pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns -veulent dire que ce fut un moine<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">375</a>, qui avoit caché un -paté en sa manche, étant à dîner à certain banquet; mais -tout revient à un. On dit encore tout plein d’autres choses -de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise -grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">NOUVELLE XXXVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou.</p> - -<p>Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le -curé de Brou monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: -laquelle étoit auprès d’un pilier, comme elles -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint à lui le clerc<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">376</a> -du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires de -quérimoines<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">377</a>, selon la coutume, qui est de les publier les -dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans -un trou qui étoit au pilier tout exprès pour semblables -cas; c’est-à-dire, pour y mettre tous les brevets qu’on lui -apportoit durant le prône. Quand ce fut à la fin de son -prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le doigt dedans -le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource -qu’en les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque -point difficile de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il -y fait tout ce qu’il peut: il n’en sut jamais venir à bout; -car au lieu de les tirer, il les poussoit. Quand il eut bien -ahanné<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">378</a>, et qu’il vit qu’il n’y avoit ordre: « Mes paroissiens, -dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans, que je ne -saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en -ce trou-là.»</p> - -<p>Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que -c’étoit un curé<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">379</a> de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; -car ès villages n’y a pas communément de chaires -pour faire le prône. Mais je m’en rapporte à ce qui en est. -Si celui qui c’est prétend que je lui ai fait tort en donnant -cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en avertissant, -je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, -il doit penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des -<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>Hercules<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">380</a>; car ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout -à un pour avoir plus tôt fait: d’autant que tous ceux du -nom ont été excellents et vaillants. Aussi il n’y avoit point -d’inconvénient de nommer par antonomasie<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">381</a> <em>Curés de -Brou</em>, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et capellans<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">382</a>, -qui feront des actes si vertueux comme il a fait.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX">NOUVELLE XXXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus l’arçon de -la selle.</p> - -<p>En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune -homme qu’on appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit -homme de bon lieu et d’assez bonnes lettres; mais il étoit -mal aisé<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">383</a> de sa personne; car il avoit une bosse sur le dos, -et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient mal porter son -bois<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">384</a>, et qui l’avoient si bien gardé de croître, qu’il n’étoit -pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez, j’entends -de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de -Montpellier à Toulouse, accompagné de quelques siens -<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>amis de Montpellier même, ils se trouvèrent à Saint-Tubery<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">385</a>, -à l’une de leurs dînées, et pource que c’étoit en -été, et que les jours étoient longs, ses compagnons après -dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient -la chaleur à s’abaisser<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">386</a> et même quelques-uns d’entre eux -se vouloient mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva -pas bon, et fit brider une mule qu’il avoit, tout en colère -(n’entendez pas que la mule fût en colère; c’étoit lui), et -monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre saoul, -je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut. -Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant -point laisser, se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit -déjà bien loin. Or, il portoit un de ces grands feutres d’Espagne -pour se défendre du soleil, qui le couvroit quasi -lui et toute sa mule; sauf toutefois à en rabattre ce qui -sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un paysan -en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent: -«Mon ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici -devant, qui s’en va droit à Narbonne?» Le paysan leur -répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu d’homme; mais -j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau -de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes -gens se prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit -leur homme qui piquait d’une telle colère, qu’ils ne le -purent oncques atteindre, qu’ils ne fussent à Narbonne. -Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas grise, et -qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit -de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester -avec ceux, ce ne seroit jamais fait.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p><h2><a name="XL" id="XL">NOUVELLE XL.</a></h2> - -<p class="center f08">Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit, et des -raisons alléguées d’une part et d’autre.</p> - -<p>En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en -théologie, appelé notre maître d’Argentré, qui tenoit la -prébende doctorale<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">387</a>, homme de grand savoir et de bonne -vie, et n’étoit point si docteur, qu’il n’entendît bien la -civilité et l’entregent, qui le faisoit être bienvenu en toutes -compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée des -principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui -étant du nombre, il y eut, d’aventure, des danses après -souper, lesquelles il regarda pour un peu de temps, pendant -lequel il se print à parler avec une dame de bien -bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">388</a>, femme, pour -sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre -les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et -entre autres à baller: là où elle prenoit un grandissime -plaisir. Or, en devisant de propos et autres, ils commencèrent -à parler des danses. Sur quoi le docteur dit que, de -tous les actes de récréation, il n’y en avoit point un qui -sentît moins son homme<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">389</a> que la danse. La Ballive lui va -dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il y eût chose -qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la me<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>sure -ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un -lourdaud: lesquels sont témoignage que la personne est -adroite et mesurée en ses faits et desseins. «Il y en a même, -disoit-elle, de jeunes gens qui sont si pesants, qu’on auroit -plus tôt apprins à un bœuf à aller à la haquenée<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">390</a> qu’à -eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit ils ont. -Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à -ceux qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire -la vérité, que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; -car il n’y a gens, tant mélancoliques soient-ils, -qui ne se réjouissent à voir si bien manier le corps, et si -allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe, laissa un peu -reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins -toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, -mais non pas tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber -quand il voudroit. Au bout de quelque espace, qu’il lui -sembla être bien à point, il va demander à la dame Baillive: -«Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur une galerie, -et que vous vissiez de loin en quelque grande place une -douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la -main, et qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, -en avant et en arrière, ne vous sembleroient-ils pas -fous?—Oui bien, dit-elle, s’il n’y avoit quelque mesure.—Je -dis encore qu’il y eût mesure, dit-il, pourvu qu’il n’y -eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse, -dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et -donc, dit le docteur, un morceau de bois percé, et une -feuille<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">391</a> étoupée de parchemin par les deux bouts, ont-ils -tant de puissance, que de vous faire trouver bonne une -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi non? dit-elle. -Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique? -Le son des instruments entre dedans l’esprit de la -personne, et puis l’esprit commande au corps, lequel n’est -pour autre chose que pour montrer par signes et mouvements -la disposition de l’âme à joie ou à tristesse. Vous -savez que les hommes marris font une autre contenance -que les hommes gais et contents. Davantage<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">392</a>, en tous -endroits faut considérer les circonstances; comme vous-même -prêchez tous les jours. Un tabourineur qui flûteroit -tout seul seroit estimé comme un prêcheur qui se -mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments -ou sans chansons seroient comme les gens en un -lieu d’audience sans sermoneur. Parquoi, vous avez beau -blâmer nos danses, il faudroit nous ôter les pieds et les -oreilles; et vous assure, dit-elle, que, si j’étois morte, et -j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. Ceux qui -jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage -pour courir après une petite pelote de cuir et de bourre, -et y vont de telle affection, que quelquefois il semble qu’ils -se doivent tuer, et si n’ont point d’instrument de musique, -comme les danseurs, et ne laissent pas d’y prendre -une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter les plaisirs -du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si -vous voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les -déshonnêtes; car vous savez bien qu’il est impossible que -ce monde dure sans plaisir; mais c’est pour empêcher -qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit répliquer; -mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire, -craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le -mener danser. Et Dieu sait si c’eût bien été son cas.</p> -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> - -<h2><a name="XLI" id="XLI">NOUVELLE XLI</a></h2> - -<p class="center f08">De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement.</p> - -<p>Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit -à une place d’archer<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">393</a> de la garde, qui est le plus -haut qu’ils désirent être quand ils se mettent à servir en -France; car lors ils se disent tous cousins du roi d’Écosse.</p> - -<p>L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout -plein de services, pour lesquels, entre autres, il eut cette -faveur d’épouser une fille, qui étoit damoiselle d’une bien -grand’ dame; laquelle fille étoit d’assez bon âge. Elle -n’eut guère été en mariage, qu’elle ne se souvînt des -commandements qu’on donne aux jeunes épousées; premièrement: -que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à -deux mains, de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles -serrent les jambes comme un homme qui descend en un -puits sans corde; qu’elles soient un peu rebelles, et que, -pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent deux. -Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne -heure ces beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, -jusqu’à ce qu’elle en fit une leçon, et les pratiqua -tous à la fois, dont l’Écossois ne fut pas trop content, spécialement -du dernier point. Et voyant qu’elle s’en savoit -aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre homme -qu’elle avoit apprins ces tordions<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">394</a> d’un autre maître que -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>de lui; de mode qu’il lui fongna<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">395</a> bien gros, en lui disant: -«Ah! vous culi<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">396</a>!» Et oncques puis ne dormit de -bonne somme. Et même, à toutes heures qu’il étoit avec -elle, il lui disoit: «Ah! vous culi! ah! vous culi! c’est -un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort, qu’il ne -pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même -ne la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira -petit à petit, et se garda, de là en avant, d’être trop -frétillante. Et voyant que cet Écossois avoit toujours froid -aux pieds et mal à la tête, et qu’il fongnoit toujours, elle -devint toute mélancolique et pensive: dont Madame, sa -maîtresse<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">397</a>, s’aperçut, et lui demandoit souvent: «Qu’avez-vous, -m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">398</a>, -madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque -chose.» Elle la pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il -y avoit, ainsi que les femmes veulent tout savoir. Je peux -bien dire cela ici, car je sais bien qu’elles ne liront pas -ce passage. Elle lui conta le cas. Quand Madame l’eut entendue: -«Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous; -vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne -heure; et appela cet Écossois à part; et lui commença à -demander comment il se trouvoit avec sa femme. «Madame, -dit-il, je trouvi bien, grand merci vous.—Voire—mais -votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous fait?—J’aurai -pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi -fait-il mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>car elle m’a tout dit. Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je -veux que vous la traitiez bien, et ne faites pas le fantastique<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">399</a>; -êtes-vous bien si neuf de penser que les femmes -ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous -qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature -l’enseigne assez. Et que pensez-vous? que votre femme -ne se doive remuer non plus qu’une souche de bois? Or -çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui faites -bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par -force, moitié par amour. Et incontinent, Madame fit savoir -à la damoiselle ce qu’elle avoit dit à l’Écossois. Et -peut bien être que la damoiselle étoit en la garde-robe à -l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne fit -pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours -de la fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit -plus des coups qu’elle recevoit, jusqu’à ce qu’une des -nuits, il lui dit, la réconfortant: «Culi, culi! Madame le -vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier; mais, à la -fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si fâcheux.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XLII" id="XLII">NOUVELLE XLII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui.</p> - -<p>Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir -vu un petit plus que son Caton<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">400</a>; car il avoit lu <cite lang="la" xml:lang="la">De -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>Syntaxi</cite><a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">401</a>, et son <em lang="la" xml:lang="la">Fauste precor gelida</em><a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">402</a>. Et, pour cela, il -s’en faisoit croire, et parloit, d’une braveté grande, usant -des mots qui remplissoient la bouche, afin de se faire estimer -un grand docteur. Et même, en confessant, il avoit -des termes qui étonnoient les pauvres gens. Un jour, il -confessoit un pauvre homme manouvrier, auquel il demandoit: -«Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le -pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là -appartenoit aux grands seigneurs, et quasi se repentoit -d’être venu à confesse à ce prêtre; lequel il avoit ouï dire -qu’il étoit si grand clerc, et qu’il parloit si hautement, -qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut à ce mot <em>ambitieux</em>; -car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire autrefois, -si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre, -en après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu -point glouton?—Nenni.—Es-tu point -superbe?» Il lui disoit toujours nenni. «Es-tu point iraconde<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">403</a>?—Encore -moins.» Ce prêtre, voyant qu’il lui -répondoit toujours <em>nenni</em>, étoit tout admirabonde. «Es-tu -point concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit -le prêtre.—Je suis, dit-il, maçon; voici ma truelle.» Il -y en eut un autre qui répondit de même à son confesseur, -mais il sembloit être un peu plus affaité<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">404</a>. C’étoit un berger, -auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous -bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni, -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>disoit le berger.—C’est mal fait, disoit le prêtre. Et -les commandements de l’Église?—Nenni.» Lors dit le -prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que -mes brebis<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">405</a>,» dit le berger.</p> - -<p>Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">406</a>; -mais il ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un. -C’étoit un, lequel, après qu’il eut bien conté tout son -affaire, le prêtre lui demanda: «Eh bien! mon ami, -qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond -qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir -dérobé un licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir -dérobé un licol n’est pas grand’chose, vous en pourrez -aisément faire satisfaction.—Voire mais, dit l’autre, il -y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le prêtre, c’est -autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un -licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première -fois que vous reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai -du licol.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="XLIII" id="XLIII">NOUVELLE XLIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier qui -fouettoit ses chevaux.</p> - -<p>Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, -ou mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>ce soit l’une de ces trois; car l’humeur sanguine est toujours -bonne, ce dit-on, dont la fumée monte au cerveau qui les -rend fantastiques, lunatiques, erratiques, fanatiques, schismatiques -et tous les <em>attiques</em> qu’on sauroit dire, auxquels on -ne trouve remède, pour purgation qu’on leur puisse donner. -Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et de -faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et -tous ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par -un bref exemple advenu, comme ils feront quand ils auront -quelqu’un aussi mal traité principalement de rêveries -nocturnes; car c’est un grand inconvénient de ne -reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au -pays de Provence, homme de bon âge, et assez riche et de -récréation. Entre autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit -si grand plaisir le jour, que la nuit il se levoit en dormant: -il se prenoit à crier ne plus ne moins que le jour, -dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car il ne -laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit, -et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut -et long-temps après ses oiseaux. Autrement, il étoit de -bonne sorte et étoit fort connu, tant à cause de sa gentillesse -que pour cette imperfection fâcheuse, pour laquelle -l’appeloit-on <em>l’Oiseleur</em>. Un jour, en suivant ses oiseaux, -il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint, -qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant -par les bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en -une maison, étant sur le grand chemin toute seule, là où -l’hôte logeoit quelquefois les gens de pied qui étoient en -la nuit, pource qu’il n’y avoit point d’autre logis qui fût -près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché, lequel il fit -lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette nuit, -pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse -entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui mon<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>trant -un lit au sau<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">407</a>; car il n’y avoit point de chambre -haute. Or, y avoit là-dedans un charretier voiturier, qui -venoit de la foire de Pézénas, lequel étoit couché en un -autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la venue du gentilhomme, -dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y -avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles -gens de leur nature ne sont gracieux que bien à point. -Au réveil ainsi soudain, il dit à ce gentilhomme: «Qui -diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme, étant seul -et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit: -«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant -un de mes oiseaux; endurez que je demeure ici à couvert, -attendant qu’il soit jour.» Ce charretier s’éveilla un -peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint à le reconnoître; -car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence -et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. -Le gentilhomme ne le connoissoit point; mais, en -se déshabillant, lui dit: «Mon ami, je vous prie, ne vous -fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une coutume de -crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et -m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit -le charretier en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend -ainsi comme à vous, car toute la nuit il me semble que je -suis à toucher mes chevaux, et ne m’en puis garder.—Bien, -dit le gentilhomme; une nuit est bientôt passée; -nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne -fut guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de -plein saut et commença à crier par la place: <em>Volà, volà, -volà</em><a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">408</a>. Et, à ce cri, mon charretier s’éveille, qui vous prend -son fouet, qu’il avoit auprès de lui, et le vous mène à tort -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>et à travers, à la part<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">409</a> où il sentoit mon gentilhomme, en -disant: <em>Dia, dia, houois, hau, dia</em><a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">410</a>. Il vous sangle le pauvre -gentilhomme, il ne faut pas demander comment: lequel -se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea -bien de langage; car, en lieu de crier <em>volà</em>, il commença -à crier <em>à l’aide</em> et <em>au meurtre</em>; mais le charretier -fouettoit toujours, jusqu’à tant que le pauvre gentilhomme -fut contraint se jeter sous la table sans plus dire mot, en -attendant que le charretier eût passé sa fureur; lequel, -quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit -au lit, et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume -du feu et trouve ce gentilhomme mussé sous le banc, -et étoit si petit, qu’on l’eût bien mis dans une bourse -d’un double<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">411</a>, et avoit les jambes toutes frangées<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">412</a> et toute -sa personne blessée de coups de fouet, lesquels certainement -firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint -de crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux -qui le connoissoient; mais il leur conta ce qu’il lui étoit -advenu. Jamais homme ne fut plus tenu à autre que le -gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi guari d’un -tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont -été guaris les malades de saint Jean<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">413</a>; et aux chevaux -rétifs on dit qu’il ne faut que leur pendre un chat à la -queue, qui les égratignera tant par derrière, qu’il faudra -<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>qu’ils aillent de par Dieu ou de par l’autre<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">414</a>; et perdront -la rétivité en le continuant trois cent soixante et dix-sept -fois et demie et la moitié d’un tiers. Car dix-sept sols -et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain, combien -valent-ils?</p> - -<hr /> -<h2><a name="XLIV" id="XLIV">NOUVELLE XLIV.</a></h2> - -<p class="center f08">De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au conseiller-lai -pour la rapporter.</p> - -<p>Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où -elle étoit allée pour le solliciter: en quoi elle faisoit -grande diligence, combien qu’elle n’entendît guère bien -ses affaires; mais elle se fioit que Messieurs de parlement -auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage et à son bon -droit. Un matin, de bonne heure avant le jour<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">415</a>, plus tôt -que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir -la violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle -étoit question de certains excès faits à la personne -de son feu mari. Elle va au Palais, à l’entrée de Messieurs, -et s’adressa au premier conseiller qu’elle vit venir, et lui -présenta sa requête pour la rapporter. Le conseiller la -print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses plaintes -pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller, -qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler -de crimes, il dit à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à -moi à rapporter votre requête; il faut que ce soit un conseiller-lai -qui la rapporte.» La bonne femme, ne sachant -que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût -être un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’a<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>venture, -étoit beau personnage et de belle taille. Elle -vous commence à vous regarder de près ces conseillers -qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux ou laids: en -quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir un -qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au -moins au gré de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il -portoit une longue barbe et étoit tondu. La bonne femme -pensa bien avoir trouvé son homme, et lui dit: «Monsieur, -on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller bien -laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux -qui sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus -laid que vous; s’il vous plaît, vous la rapporterez.» Le -conseiller, qui entendit bien ce qu’elle vouloit dire, trouva -bonne la simplicité d’elle, et print sa requête, et la rapportant, -ne faillit pas à en faire le conte à ceux de sa -chambre, lesquels expédièrent la bonne femme.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XLV" id="XLV">NOUVELLE XLV.</a></h2> - -<p class="center f08">De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit mangé le -dos de sa première femme.</p> - -<p>A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">416</a>, -les François ont une façon de prononcer assez -douce; tellement que de la plupart de leurs paroles, on -n’entend point la dernière lettre: dont bien souvent les -mots se prendroient les uns pour les autres, si ce n’étoit -qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont -parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on -vouloit marier à un homme qui avoit eu une autre femme, -laquelle lui étoit morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou -deux. Cet homme avoit le bruit de n’être guère bon mé<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>nager; -car il avoit vendu et dépendu<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">417</a> le bien de sa première -femme. Quand il fut question de parler de ce mariage, -la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte -pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme -en diverses sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint -dire: «Je ne serois pas d’avis qu’on la lui baillât, c’est un -homme de mauvais gouvernement: il a mangé le dot<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">418</a> de -sa première femme.» Cette jeune fille ouït cette parole, -qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit; -car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce -mot de <em>dot</em>; lequel ils disent en certains endroits de ce -royaume, et principalement en Lyonnois, pour <em>douaire</em>; -et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût mangé le dos -ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui va -faire une mauvaise chère<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">419</a> devant sa mère, lui dit franchement -qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit -donner. Sa mère lui demande: «Eh! pourquoi ne le -voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma mère, c’est le -plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait -mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand -on sut là où elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du -tout tort de n’en vouloir; car combien qu’un homme ne -soit pas si affamé de manger le dot d’une femme, comme -s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère -ne l’un ne l’autre pour elles.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p> - -<h2><a name="XLVI" id="XLVI">NOUVELLE XLVI</a><a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">420</a>.</h2> - -<p class="center f08">Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et qui se -fâchoit qu’on le sauvât.</p> - -<p>Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils -putatif, n’étoit sage que de bonne sorte, encore pas; -car il lui sembloit que tout chacun lui devoit faire autant -d’honneur qu’à un prince, pource qu’il étoit bâtard d’une -si grande maison; et lui étoit avis encore que tout le -monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">421</a>, et son -nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; -car le plus souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec -un équipage de peu de valeur; et se mettoit en toutes -compagnies, bonnes ou mauvaises; tout lui étoit un. Il -jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et ses accoutrements -lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois alloit -à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en -fort mauvais ordre<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">422</a>, il passoit par le pays de Rouergue, -s’en revenant vers la France pour se remonter; et se trouve -à passer par un bois où quelques voleurs tout fraîchement -avoient tué un homme. Le prévôt qui poursuivoit les -brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en soudard, -auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond -autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je -viens?—Si ai, dea! j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous -point de ceux qui ont tué cet homme? dit-il.—Quel -homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel homme, -dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quel<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>ques -nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» -Le prévôt le print au mot, et au collet, qui étoit bien pis, -et le fait mener. En attendant toujours, ce bâtard disoit: -«Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur le prévôt? -je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le menaçât -de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène -droit au premier village, là où il lui fait sommairement -son procès; mais, en lui demandant qui il étoit, et comment -il s’appeloit, il ne répondoit autre chose: «On le vous -apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les gens!» Sus ces -menaces, le prévôt le condamne par sa confession même, -et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit -faire, et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps -bieu! monsieur le prévôt, vous ne pendîtes jamais homme -qui vous coûtât si cher; ah! vous êtes un pendeur de -gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut, par -fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions), -un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, -lequel connoissoit bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de -fois à la cour et en autres lieux. Il le reconnut incontinent, -et encore s’approche plus près de l’échelle, pour ne faillir -point, et tant plus connut-il que c’étoit lui. «Monsieur -le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? c’est -un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard, -entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le -diable! laissez-lui faire pour lui apprendre à pendre les -gens.» Le prévôt, quand il l’eut ouï nommer, le fit -promptement descendre, auquel le bâtard dit encore: -«Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, -par Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu -faire?» dit-il au Rouerguois en se fâchant. Pensez le -grand sens dont il étoit plein, de se laisser pendre; et -qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que cela fût<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> -fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le -pauvre homme ne sembloit<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">423</a> pas à celui que le roi vouloit -envoyer par devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors -bien mauvais François; lequel gentilhomme répondit au -roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma vie et mes biens, et -ne ferai jamais difficulté de les exposer pour votre service -et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en -ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la -boucherie, et pour un affaire qui n’est point si fort contraint -qu’il ne se puisse bien différer à un autre temps, -que le roi d’Angleterre aura passé sa colère; car maintenant -qu’il est animé, il me fera trancher la tête.—Foi -de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en coûteroit -trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse -la vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes -ces têtes, y en auroit-il une qui me fût bonne?» C’est -un pauvre reconfort à un homme, que sa mort sera bien -vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses, l’homme -de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que -pour le respect de son honneur, et pour le service de la -république.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XLVII" id="XLVII">NOUVELLE XLVII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset lui -échappa dedans la pinte.</p> - -<p>En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de -bien riche maison et de bon cœur: mais il avoit un -grandissime défaut naturel, qui étoit de la langue; car il -n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore demeuroit-il -une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire en<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>tendre. -Mais il troussoit bien gentiment la parole première -qu’il disoit, comme un <em>sang Dieu</em>, et une <em>mort Dieu</em>, -quand il étoit en sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne -provient que d’une humeur colérique, abondante extrêmement -en l’homme, laquelle l’empêche de modérer sa parole. -(Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à philosopher.) -Dont son père, le voyant ainsi vicié<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">424</a>, le recommanda, -dès sa petitesse<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">425</a>, au vicaire de Saint-Didier, -qui le faisoit psalmodier à l’église, chanter des leçons de -matines et de vigiles, et des <em lang="la" xml:lang="la">Benedicamus</em>, pour lui façonner -sa langue: là où pourtant il ne proufita d’autre -chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit assez -distinctement; car, quant à son langage quotidien, en -parlant il retint toujours cette imperfection. Il fut marié -à une damoiselle de bonne maison, vertueuse et sage, qui -le savoit bien gouverner. Un jour qu’il étoit l’une des -quatre bonnes fêtes<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">426</a>, ainsi que tout le monde étoit empêché -aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait les -siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour -déjeuner de quelque pâté de venaison que madamoiselle -avoit fait. Mais quand ce fut à bien faire<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">427</a>, il se trouva -qu’elle emportoit la clef: qui lui fâcha fort; car il n’y -avoit ordre d’empêcher les dévotions de la damoiselle, et -de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant appétit, -il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque -chose pour déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il -lui failloit<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">428</a> de l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour -faire la sauce; ognons, vinaigre, moutarde. Ils étoient -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>tous deux bien empêchés en l’absence des femmes, qui -entendent cela, principalement ès maisons ménagères: -lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient -pas pour venir de l’église, que la grand’messe ne -fût achevée. Mon gentilhomme étant impatient de faire -un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que son valet -ne faisoit pas bien à son appétit<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">429</a>, le vous chasse de la -maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué -d’aide, il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il -perdre son déjeuner, lequel étoit prêt, que de bond, -que de volée<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">430</a>; excepté que le mot de l’Évangile étoit en -pays: <em lang="la" xml:lang="la">Vinum non habent</em><a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">431</a>. Que fit-il? Il n’avoit pas la -clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de Dieu<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">432</a>, -et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce -qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; -mais il s’y entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement -il oublia à porter de la chandelle; secondement il -ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. Toutefois il tâtonna -tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il en -trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">433</a>; -mais il ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>échappa dedans le pot: le voila puni à toutes rigueurs; -car le vaisseau étoit si étroit, qu’il ne pouvoit mettre la -main dedans, et peut-être encore que le fausset étoit -tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut -rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du -pertuis du tonneau; car il ne vouloit pas laisser gâter<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">434</a> son -vin; et demeura là tout un temps. Mais, cependant, o -tapet bien do pé<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">435</a>, il grinçoit les dents, il ronfloit, il -pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit Colin -Brenot<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">436</a> et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si -bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, -de l’église, qui trouva les huis ouverts, entre autres celui -de la cave, et la serrure et les crampons par terre: elle se -douta bien, incontinent, que M. de Raschaut avoit fait -ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le soupirail -de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print à -dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur -de Raschaut?» Il lui répondit en un langage jurois, tantôt -en béguois<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">437</a>, tantôt en tous deux; et s’il étoit en peine, si -étoit-elle aussi; car elle n’osoit pas descendre en la cave, -à cause qu’elle étoit en ses beaux drapeaux<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">438</a>; et puis, -n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit jamais qu’il -<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit point, -elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa, -pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de -Raschaut, chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas -envie, aima mieux pourtant le faire que de demourer -toujours là. Si se print à chanter le grand <em lang="la" xml:lang="la">Maledicamus</em><a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">439</a> -en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il, le -douzil<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">440</a> est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, -elle l’envoya dégager par sa chambrière. Mais -pensez qu’en chaude cole<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">441</a> monsieur de Raschaut lui donna -des ados<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">442</a> pour son déjeuner, encore qu’il ne fût pas jour -de poisson, et qu’elle n’en pût mais<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">443</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII">NOUVELLE XLVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à son -compère le chaussetier.</p> - -<p>Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, -étoit bon ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement -un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois -il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de -deux, ou trois manches en un manteau, mais il n’en cousoit -que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que -deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">444</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>qu’il ne se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de -drap, et de toutes couleurs. Voire même quand il failloit -un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap -n’eût pas été bien employé s’il n’en eût échantillonné -quelque lopin, et caché en la liette<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">445</a>, ou au coffre des -bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, -quand il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">446</a>, -et se déroboit l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille -dire que les tailleurs soient larrons; car ils ne prennent -que ce qu’on leur baille, non plus que les meuniers. Et -comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui la -louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel -mais? disoit la dame.—Agardez-mon<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">447</a>, disoit -la garce: j’ai les talons un petit court, je me laisse choir -à l’envers, je ne m’en saurois tenir. Mais je n’ai que cela -en moi, car en toutes les autres choses vous me trouverez -aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre tailleur -faisoit fort bien son métier, mais il avoit<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">448</a> cette petite -fautette<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">449</a>. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un -manteau, d’un fin gris de Rouen, à un sien compère -chaussetier, qui s’en vouloit aller bientôt dehors pour -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>quelque sien affaire; duquel gris il avoit retenu un bon -quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut -point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son -fait même, qu’il falloit que tout le monde véquît de son -métier. Un matin que le chaussetier passoit par devant la -boutique du tailleur, avec son manteau vêtu, il s’arrête à -caqueter avec lui. Le tailleur lui demande s’il vouloit déjeuner -d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut -bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le -tailleur crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril -qui est là-bas.» L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce -drap gris qui étoit resté du manteau, et qu’il le voulût -rendre à son compère le chaussetier. Il print ce drap, et -le porte en haut à son maître. Quand le compère vit ce -grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon -drap: et n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, -ce n’est pas assez.» Le tailleur, se voyant découvert, lui -va dire: «Et penses-tu que je te le voulsisse retenir, toi -qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je l’ai fait -apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore -dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier -fut bien content de cette réponse; il déjeune et emporte -son gris. Mais le tailleur fit bien la leçon à l’apprenti, qu’il -fût une autrefois plus sage. La faute vint, que l’apprenti -avoit toujours ouï dire <em>grille</em><a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">450</a> féminin, et non pas <em>gril</em>: -qui fut ce qui découvrit le pâté<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">451</a>.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p><h2><a name="XLIX" id="XLIX">NOUVELLE XLIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres rencontres<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">452</a> -dudit abbé.</p> - -<p>Maître Jacques Colin<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">453</a>, naguère mort abbé de Saint-Ambroise<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">454</a>, -étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez -fait connoître tandis qu’il a vécu, et avoit une grande -assurance de parler de quelque propos que ce fût, et rencontroit -singulièrement bien; tellement, que ces parties -toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne du -feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On -dit de lui tout plein de bons contes, lesquels seroient longs -à réciter; mais, parmi tous, j’en conterai un ou deux, -qui sont de bonne grâce, qu’il dit devant ledit seigneur. -<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>Il étoit en pique contre ses moines, lesquels lui faisoient -tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui faisoient bien -souvenir du proverbe commun<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">455</a>, qui dit: «<em>Qu’il se faut -garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et -de tout côtés d’un moine.</em>» Vrai est qu’il se revanchoit<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">456</a> -bien, et en toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: -dont la plus fâcheuse pour les pauvres moines étoit qu’il -les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne prenoient point en gré toutefois; -et s’en plaignirent à tant de gens, et en tant de -lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il -fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant -savoir la vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: -«Saint-Ambroise, vos moines se plaignent de vous, -et disent que vous ne les traitez pas ainsi que porte leur -règle, et que vous les faites mourir de faim.»—Qu’en -est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me -faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente -la personne du fondateur de leur règle, raison -veut que je leur fasse maintenir selon l’intention de lui, -qui étoit qu’ils véquissent en humilité, pauvreté, chasteté -et obédience. J’ai avisé et consulté tous les moyens -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus -expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous -biens; comme la gourmandise, de tous maux. Je crois -que David entendoit d’eux quand il disoit: «<em lang="la" xml:lang="la">Si non fuerint -saturati, murmurabunt</em><a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">457</a>.» Et interprétoit ce mot -au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis, dit-il, -<cite lang="la" xml:lang="la">le Nouveau Testament</cite> a parlé d’eux tout apertement, là -où il est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: -<em lang="la" xml:lang="la">Hoc genus dæmoniorum non egicitur, nisi oratione et -jejunio. Hoc genus dæmoniorum</em>, dit-il, c’est-à-dire ce -genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un procès -à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines -susdits; qui fut du temps que les arrêts se délivroient en -latin. En l’arrêt contre lui donné, y avoit selon le style: -<em lang="la" xml:lang="la">Dicta curia debotavit et debotat dictum Colinum de suâ -demandâ</em>. Et ce Saint-Ambroise, ayant reçu le double de -ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant le roi, et -lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus -jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours -en çà.—Et comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre -cour de parlement m’a <em>débotté</em>.» Le roi, ayant entendu où -il le prenoit, le trouva bien bon, après avoir connu leur -élégance de ce beau latin ferré à glace. Mais depuis on a -mis les arrêts en bon françois<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">458</a>. De quoi on dit, par raillerie, -que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin -qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de <em>débotter</em> les gens; -mais <em>débouter</em>, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup -ne voudroient bien. On dit encore tout plein de bons mots -venant de lui. Étant à table, un maître d’hôtel, en as<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>seyant -les plats, lui répandit un potage sus une saye<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">459</a> de -velours qu’il portoit. Il trouva occasion de mettre en propos -un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé -<em>Fundulus</em><a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">460</a>, homme de bonnes lettres, mais tout exténué, -partie de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. -Auquel l’abbé Saint-Ambroise dit: «Monsieur <em>Fundulus</em>, -vous êtes tout maigre, il semble que vous vous portez mal.—Je -me porte, dit <em>Fundulus</em>, toujours ainsi: je ne puis -engraisser pour temps qui vienne.—Je vous enseignerai, -dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler -à monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que -trop.» Il y en a de lui assez de tels; mais tout cela appartient -aux apophthegmes.</p> - -<hr /> -<h2><a name="L" id="L">NOUVELLE L.</a></h2> - -<p class="center f08">De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez.</p> - -<p>Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux -qu’on dit qui ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins -durs<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">461</a>; contre lesquels le nez rebouche<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">462</a> et devient -mousse<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">463</a>; mais cela ne lui advenoit point mal, car il étoit -homme trape<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">464</a>, bien amassé, et même qui savoit bien -jouer des couteaux<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">465</a>; au moyen de quoi, se connoissoit -en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, -disoit-elle, ne nous faisons pas beaucoup estimer, sinon -par l’aide de la beauté; et pour ce, il nous la faut soigneusement -entretenir et nous faire valoir ce pendant que -nous en avons la commodité; car quand notre beauté est -passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des -hommes, je n’en vois point de laids, je les trouve tous -beaux.» Suivant propos, Saint-Ambroise, un jour, étant -accoudé sur une galerie à Fontainebleau, devisant avec -quelques siens familiers, avisa en la cour basse un homme -qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">466</a> -et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise -ne se trompoit point, car il l’avoit assez vu de -fois et même fréquenté du temps qu’il faisoit la rustrerie<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">467</a>. -«Par Dieu! dit-il à ceux qui étoient avec lui, c’est -un tel, c’est mon homme, je le vais un peu accoûtrer.» -Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme, -toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il -y alloit à la réputation<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">468</a>, laquelle les courtisans ne peuvent -pas bonnement déguiser, quand bien ils le voudroient. -Cet homme, voyant la mine de Saint-Ambroise, -lui tint assez bonne<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">469</a> de son côté; car, encore qu’il ne -hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons. -Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: -«Or çà, que faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas -sans cause.—Par ma foi! dit l’autre, je n’y fais pas -grand’chose pour cette heure; je regarde qui a le plus -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi, -lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici -donc, ce dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, -le roi François, avec ce qu’il étoit royal de toute façon<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">470</a>, -avoit le nez beau et long<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">471</a>, autant que maître Jacques -l’avoit court et retroussé. Par ce, il entendit bien que ces -lettres ne s’adressoient point à autre qu’à lui-même; et -lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire le -conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le -corps bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui -demandois qu’il faisoit ici; il m’a répondu qu’il regardoit -qui avoit le plus beau nez.» On dit que le même personnage -(qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de Lyon) en -donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: -«Or çà, dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous -n’êtes pas sans avoir quelque bonne entreprise?—Ma foi, -monsieur, répondit-il, sauve votre grâce, je ne fais rien, -non plus qu’un prêtre.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="LI" id="LI">NOUVELLE LI.</a></h2> - -<p class="center f08">De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se laisser -mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.</p> - -<p>N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit -un tabourineur, qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif -et plein de bons mots, pour lesquels il étoit aussi -bien venu par toutes les maisons comme son tabourin. Il -print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel étoit logé -<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne -foi, sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit -aisément n’avoir autre enfant<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">472</a> que cette fille. Et pource -que Chichouan n’avoit pas d’autres moyens que son tabourin, -il demandoit à ce bon homme quelque argent -comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du -nouveau ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point -bailler, disant pour ses défenses à Chichouan: «Mon ami, -ne me demandez point d’argent; je ne vous en puis bailler -pour cette heure; mais vous voyez bien que je suis sur le -bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que -ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je -ne saurois plus vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon -homme lui dit tant de raisons, qu’il se contenta de prendre -sa fille sans argent. Mais il lui dit: «Écoutez, beau sire, -je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois pas faire -pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous -me dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais -personne; jà Dieu ne plaise que vous soyez le premier.—Eh -bien! dit donc Chichouan, je ne veux point -d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles -vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir -sa femme chez le père; et lui-même la mène à l’église -avec son tabourin. Quand elle fut là: «Encore n’est-ce -pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme; à -cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» -Et tout incontinent voi le-ci<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">473</a> qui se ramène lui-même à<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>tout -son tabourin, à l’église, là où il épouse sa femme, -et puis la ramène: et étoit le marié et le mènétrier; il -gagnoit son argent lui-même. Il fit bon ménage avec elle, -vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, voyant -que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un -mois, deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour -son plaisir, de faire ajourner son beau-père, et, de fait, -lui envoya un sergent. Ce bon homme, qui n’avoit jamais -eu affaire en jugement, et qui ne savoit que c’étoit que -d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir -ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il -avoit vu le jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en -va incontinent à Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant -qu’il avoit grand tort de l’avoir fait ajourner, et -qu’il ne savoit pourquoi c’étoit. «Non! non! dit Chichouan: -je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut autre -chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils -furent devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa -demande lui-même: «Monsieur, dit-il, j’ai épousé la -fille de cet homme ici, comme chacun sait; je n’en ai -point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais il me -promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et -tout son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour -le plus. J’ai attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: -je n’ai eu ne maison ne autre chose. Je requiers -qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille sa maison, ainsi -qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par son -avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément -répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons -d’une part et d’autre, connoissant la gaudisserie<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">474</a> -intentée par Chichouan, le débouta de sa demande. Pour -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>le fol ajournement, le condamna ès dépens, dommages et -intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt livres -tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: -«Ah! monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le -juge en se tournant vers Chichouan: je modère, dit-il, -à un chapon et sa suite<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">475</a>, que le bon homme paiera demain -en sa maison; et en irez tous manger votre part ensemblement, -comme bons amis: et une aubade que lui -donnerez tous les ans, le premier jour du mois de mai<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">476</a>, -tant qu’il vivra. Et puis, après sa mort, vous aurez sa maison, -se elle n’est vendue, aliénée, ou tombée en fortune<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">477</a> -de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut de même<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">478</a> la -demande de Chichouan, auquel il fit une peur du commencement. -Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut -faire un juge, pourvu que ce soit sur-le-champ, comme -il est noté <cite lang="la" xml:lang="la">in l. Nescio</cite>, ff <cite lang="la" xml:lang="la">Ubi et quando; per Bartholum, -Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem, Felinum, -et omnes tormentatores juris</cite><a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">479</a>.</p> - -<h2><a name="LII" id="LII">NOUVELLE LII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs.</p> - -<p>Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez -son père, qui étoit un homme des champs déjà vieux, et -qui étoit assez paisible: mais son fils étoit escarbillat<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">480</a>, et -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>faisoit du soudard en la maison comme s’il eût été le -maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à son père: «Père, -dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et pour -moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient -mis cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un -pour l’entamer, et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un -dedans le plat. Puis, il dit à son père: «Choisissez, mon -père.» Le père lui répondit: «Hé! que veux-tu que je -choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit: -«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à -laisser.» C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son -père éternuoit, il lui disoit: «Dieu vous aide, mon père!» -Et après, il ajoutoit: «S’il veut, car il ne fait rien par -force.» Il étoit honteux comme une truie qui emporte un -levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit: -«Vienne le cancre<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">481</a> à la moitié du monde.» Et quand et -quand<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">482</a> il disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, -le cancre à l’autre moitié, afin que mon père en ait sa -part.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="LIII" id="LIII">NOUVELLE LIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire devant -le roi.</p> - -<p>Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération -et d’une exécution de même; lequel, entre autres -siennes complexions, aimoit ceux qui étoient accorts et -qui répondoient promptement; et si ne faisoit, comme -on dit, jamais plus grand présent que de cent écus à une -<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques -lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements -présent, le roi commanda à un jeune homme de -finances, qui étoit là (car il n’étoit point autrement difficile), -lequel, ouvrant son écritoire pour signer, laissa -tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le calemard<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">483</a>. -«Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à -quoi est-elle bonne?—<em lang="la" xml:lang="la">Contra pestem</em>, sire, dit le clerc.—<em lang="la" xml:lang="la">Contra -pestem!</em> dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda -qu’on lui donnât cent écus. Un jour, les Genevois<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">484</a> -(desquels il est écrit <em lang="la" xml:lang="la">Vane Ligur</em><a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">485</a>), voyant que le roi s’en -alloit au-dessus de ses affaires et qu’il rangeoit ses ennemis -à la raison, pensant préoccuper<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">486</a> sa bonne grâce, lui -envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue -s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis -étoient si prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur -bon gré et franche voulenté ils se donnoient à lui plutôt -qu’à autre prince de la terre, pour la grandeur de son nom -et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les Genevois se donnent-ils -à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans -repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous -les diables.» Il faisoit un aussi bon présent comme il -avoit reçu; et si ne donnoit rien qui ne fût à lui. Car on -dit communément qu’il n’est point de plus bel acquêt que -de don.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p><h2><a name="LIV" id="LIV">NOUVELLE LIV.</a></h2> - -<p class="center f08">De deux points pour faire taire une femme.</p> - -<p>Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, -laquelle se vantoit d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois -votre mari, je vous garderais bien de faire tout à votre -tête.—Vous! disoit-elle, il vous faudrait passer par là -aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il, assurez-vous -que je sais deux points<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">487</a> pour avoir la raison d’une femme.—Vites-vous? -fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» -Le jeune homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà -un!» dit-il. Puis, tout soudain, en fermant l’autre main: -«Et voilà l’autre.» De quoi il fut bien ri. Car la femme -attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons nouvelles -pour mettre les femmes à la raison, prenant <em>points</em> de -<em>point</em>; mais l’autre entendoit <em>poings</em> de <em>poing</em>. Eh! par -mon âme! je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">488</a> -la femme quand elle l’a mis en sa tête.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LV" id="LV">NOUVELLE LV.</a></h2> - -<p class="center f08">La manière de devenir riche.</p> - -<p>D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de -contreporter<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">489</a> des aiguillettes, ceintures et épingles, un -homme étoit devenu fort riche; de sorte qu’il achetoit les -terres de ses voisins, et ne se parloit que de lui autour du -pays. De quoi s’ébahissant, un gentilhomme, qui alloit -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>avec lui de compagnie par chemin, lui va dire: «Mais -venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous -fait pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, -dit-il, je le vous dirai en deux mots: c’est que j’ai -fait grand’diligence et petite dépense.—Voilà deux bons -mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait encore du pain -et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le col, -qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si -font-ils mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour -devenir riche, il ne falloit que tourner le dos à Dieu cinq -ou six bons ans.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LVI" id="LVI">NOUVELLE LVI.</a></h2> - -<p class="center f08">D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien à sa -porte, et du grand chien qui chassa le petit.</p> - -<p>Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle -fût guêpine<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">490</a> et femme d’un marchand de draps, après -avoir été assez longuement poursuivie d’un écolier, beau -jeune homme, et qui dansoit de bonne grâce; car il y avoit -de ce temps-là<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">491</a> danseurs d’Orléans, flûteurs de Poitiers, -braves d’Avignon, étudiants de Toulouse. L’écolier étoit -nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner, comme -pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession -<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>du bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement -au moyen des avertissements, propos et messages qu’ils -s’entrefaisoient. Ils avoient de petites intelligences ensemble, -qui étoient jolies; desquelles ils usoient, par ordre, -des unes et puis des autres: entre lesquelles, l’une étoit -que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte -d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière -étoit faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans -chandelle et sans lanterne, et se faisoit le mystère sans -parler. Il y avoit un autre écolier, logé tout auprès de la -jeune dame, qui en étoit fort amoureux, et eût bien voulu -être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit venir à -bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne savoit -pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que -les dames, qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers -à leurs voisins, de peur d’être découvertes. Toutefois, -étant bien averti que Clairet avoit entrée, et l’ayant -vu aller et venir ses tours, et, entre autres, l’ayant ouï -japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que fit-il l’une -des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien acertainé<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">492</a> -de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il -avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, -et qu’il ne tiendroit à abbayer<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">493</a>, que la proie ne se prînt. -Adonc il s’en vint un peu avant les dix heures et fit le petit -chien à la porte de la dame, <em>hap, hap</em>. La portière, qui -l’entendit, lui vint incontinent ouvrir, dont il fut fort -joyeux, et sachant bien les adresses<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">494</a> de la maison, ne faillit -point à s’aller mettre tout droit au lit auprès de la -dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne -perdoit pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>jeux, voici Clairet venir selon sa coutume, et se mit à faire -à la porte <em>hap, hap</em>. Mais on ne lui ouvroit pas, combien -que la dame en eût bien entendu quelque chose, mais elle -ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une fois, -dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et -mêmement, pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit -avoir une autre guise et autre maniement que non -pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut lever pour appeler -sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant l’écolier, -voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien, -se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi -que Clairet faisoit encore <em>hap, hap</em>, il va répondre en un -abbai de ces clabaux<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">495</a> de village, <em>hop, hop, hop</em>. Quand -Clairet entendit cette voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps -bieu! c’est la raison que le grand chien chasse le petit. -Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en va. L’autre -écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux -qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et -depuis il trouva façon de s’accorder avec le petit chien, -qu’ils iroient chasser aux connils<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">496</a>, chacun en leur tour, -comme bons amis et compagnons.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LVII" id="LVII">NOUVELLE LVII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du Vaudrey<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">497</a>, et des tours qu’il faisoit.</p> - -<p>Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de -Vaudrey, lequel s’est bien fait connoître aux princes, et -<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>quasi à tout le monde, par les actes qu’il a faits, en son vivant, -d’une terrible bigearre<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">498</a>, accompagnés d’une telle fortune, -que nul, fors lui, ne les eût osé entreprendre; et, comme -l’on dit, un sage homme en fût mort plus de cent fois: -comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de -cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et -quand il étrangla un chat à belles dents, ayant les deux -mains liées derrière; et quand une fois, voulant éprouver -un collet de buffle qu’il avoit vêtu, ou un jaque de maille<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">499</a>, -ne sais lequel, il fit planter une épée toute nue contre la -muraille, la pointe devers lui; et se print à courir contre -l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en outre, et -toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il avoit -bien l’âme de travers<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">500</a>. En outre toutes ses folies, il y en -eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit -à cheval sur les ponts de Sey<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">501</a>, près d’Angers, lesquels sont -bien hauts de l’eau pour ponts de bois<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">502</a>; il portoit en -croupe un gentilhomme, qui lui dit en riant: «Viens çà, -Vaudrey; toi qui as tant de belles inventions, et qui sais -faire de si bons tours, si tu voyois maintenant les ennemis -aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que -ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! -voilà, dit-il, que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon -à son cheval, et le fit sauter par-dessus les accou<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>dières<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">503</a> -dedans Loire; et se tint si bien, qu’il échappa avec -le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, il fut -aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie -à lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, -quand on en est à une lieue, encore n’en est-on pas assez -loin.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LVIII" id="LVIII">NOUVELLE LVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses.</p> - -<p>En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme -étant en la presse, sentit un larron qui lui coupoit des -boutons d’or qu’il avoit aux manches de sa robe; et, sans -faire semblant de rien, tira sa dague et print l’oreille du -larron et la lui coupa toute nette; et en la lui montrant: -«Aga<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">504</a>, dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu là? -Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui -faisoit pas mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, -comme le gentilhomme ses boutons.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LIX" id="LIX">NOUVELLE LIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui faisoit -la diète.</p> - -<p>Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, -étoit à une borde<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">505</a> sienne, et avoit pour voisine une autre -damoiselle de la ville même: lesquelles entendoient à faire -leur vin, et s’entrevoyoient souvent, et quelquefois mangeoient -ensemble. Mais il y en avoit une qui avoit prins -coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: «Ma<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>damoiselle, -j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours -malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne -souper plus, et de faire seulement un petit<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">506</a> de collation -au soir.—Et de quoi collationnez-vous, madamoiselle? -disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, comment j’en use? -Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de vigne -(comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire -avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre -une poire de râteau<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">507</a> entre deux braises. (Ces poires -sont grosses comme le poing, et mieux.) Je fais collation -de cela, dit-elle: et quand j’ai mangé cela, et bu une jatte -de vin (qui vaut loyalement la pinte de Paris) avec un -pain d’un hardi<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">508</a>, je me trouve aussi bien de cela, comme -si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">509</a>! se -dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et -quand le temps des cailles étoit passé, à belles peringues<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">510</a>, -à belles palombes<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">511</a>, à belles pellixes<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">512</a>, pensez que la pauvre -damoiselle étoit bien à plaindre. J’aimerois autant -celui qui disoit à son varlet: «Recommande-moi bien à -monsieur le maître<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">513</a>, et lui dis que je le prie qu’il m’envoie -seulement un potage, un morceau de veau, une aile -de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car -je ne veux guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, -<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>cuidant être estimé sobre en demandant à boire, après -qu’il eut été interrogé, duquel<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">514</a> il vouloit: «Donnez-moi, -dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et puis, du clairet, -tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à celle qui -plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une -alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis -durer.» Il n’y eût pas entré la pointe d’un jonc.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LX" id="LX">NOUVELLE LX.</a></h2> - -<p class="center f08">Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">515</a>.</p> - -<p>Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie -sur l’heure du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres -qui avoient déjà bien commencé; et mon moine, pour les -atteindre, se mettre à bauffrer d’un tel appétit, comme -s’il n’eût vu de trois jours pain. Le galant s’étoit mis en -pourpoint<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">516</a> pour mieux s’en acquitter: ce que voyant un -de ceux qui étoient à table, lui demandoit force choses, -qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à remplir -sa poche<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">517</a>. Mais, afin de ne perdre guère de temps, -il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien -qu’il avoit apprins ce langage de plus longue main; car -il y étoit fort habile. Les demandes et les réponses étoient. -Un lui demande: «Quel habit portez-vous?—Froc.<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>—Combien -êtes-vous de moines?—Trop.—Quel pain -mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle -chair mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous -de novices?—Neuf.—Que vous semble de ce vin?—Bon.—Vous -n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que -mangez-vous les vendredis?—Œufs.—Combien en -avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce pendant, il ne -perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux demandes -laconiquement. S’il disoit ses matines aussi -courtes, c’étoit un bon pilier d’église.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXI" id="LXI">NOUVELLE LXI.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine.</p> - -<p>Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque -temps, passa par une petite ville près de Cahors en Querci, -nommée Saint-Antonin, pour là repasser ses textes de loi; -non pas qu’il y eût grandement proufité, car il s’étoit toujours -tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit bien -entendu; mais il se songea<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">518</a>, puisqu’il s’étoit mis en la -profession du droit, de ne s’en devoir point retourner -égarant<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">519</a>, et qu’il n’en sût répondre comme les autres. -Soudain qu’il fut à Saint-Antonin (comme en ces petites -villes on est incontinent vu et remarqué), un apothicaire -le vint aborder en lui disant: «Monsieur, vous soyez le -bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en suivant -propos, il échappa quelques mots qui appartenoient -à la médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement -a toujours quelque chose à dire en toutes professions. -Quand l’apothicaire l’eut ainsi ouï parler, il lui dit: -<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>«Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que je puis -connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en -ai bien vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, -que tous ne le voulez pas dire, pource que vous -n’avez pas proposé de vous arrêter en cette ville; mais je -vous assure bien que vous n’y feriez pas mal votre proufit. -Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui -que nous avions naguère est mort riche de quarante mille -francs. Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je -vous logerai, et vivrons bien, vous et moi; mais que<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">520</a> nous -nous entendions bien, venez-vous-en dîner avec moi?» -L’écolier, oyant parler cet apothicaire, qui n’étoit pas -bête (car il avoit été par les bonnes villes de France pour -apprendre son état), se laisse emmener à dîner, et se pensa -en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme -ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici -un pays égaré<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">521</a>, il n’y a homme qui me connoisse: voyons -ce que pourra être.» L’apothicaire le mène dîner en son -logis. Après dîner, ayant toujours continué ses premiers -propos, ils furent incontinent cousins. Pour abréger, l’apothicaire -lui fit accroire qu’il étoit médecin; et lors, l’écolier -lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous -qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre -art, comme vous pouvez penser; mais mon intention étoit -de me retirer à Paris, pour y étudier encore quelques années, -et pour me jeter en la pratique, en la ville d’où je -suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, et -que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, -et moi à vous, regardons à faire nos besognes; je suis -content de demourer ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, -<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>ne vous souciez, je vous apprendrai toute la pratique de -médecine en moins de quinze jours. Il y a long-temps -que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs; -je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage, -en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, -et savoir deviner: vous voilà le plus grand médecin du -monde.» Et dès lors l’apothicaire commence à lui montrer -comment s’écrivoit une once, une drachme, un scrupule, -une pongnée, un manipule<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">522</a>; et un autre demain<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">523</a>, -il lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et -puis, à doser, à mixtionner, à brouiller, et toutes telles -besognes. Cela dura bien dix ou douze jours, pendant lesquels -il gardoit la chambre, faisant dire par l’apothicaire -qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois l’apothicaire -n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme étoit -le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré -à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort -aises, et commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut -sorti de la maison, et se battoient à qui le convieroit: et -si eussiez dit qu’ils avoient déjà envie d’être malades, pour -le mettre en besogne, afin qu’il eût courage de demourer. -Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur passé par les -mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit -que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, -ne partoit guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit -ses oracles en moins de rien. Voici venir urines de -tous côtés. Or, en ce pays-là, il falloit deviner par urines, -si le patient étoit homme ou femme, et en quelle part il -sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce médecin -faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa -<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>mère, s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et -combien il avoit d’enfants. Somme, il disoit tout ce que -en étoit, depuis les vieux jusqu’aux nouveaux; et tout -par l’aide de son maître l’apothicaire. Car, quand il voyoit -quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire alloit le -questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et -lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; -et puis, et puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir -secrètement son médecin de tout ce qu’il avoit apprins -de ce porteur d’urine. Le médecin en les prenant, les regardoit -incontinent haut et bas, mettoit la main entre -l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec les mines -en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—<em>O -par ma fé, segni ben disez vertat<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">524</a>!</em>—Elle a une grande -douleur au côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou -de ventre ou de tête, selon que lui avoit dit l’apothicaire.—Il -n’y a que trois mois qu’elle a fait une fille.» Ce porteur -devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit incontinent -conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; -tant, que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il -étoit venu le premier homme du monde. Et si d’aventure -quelquefois son maître l’apothicaire n’y étoit pas, il tiroit -le ver du nez<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">525</a> à ces Rouerguois, en disant par une admiration: -«Bien malade!» A quoi le porteur répondoit incontinent: -<em>il</em> ou <em>elle</em>. Au moyen de quoi, il disoit (après -avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>homme?—<em>O, certes, be es un homme</em><a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">526</a>, disoit le Rouerguois.—Ha! -je l’ai bien vu incontinent,» disoit le médecin. -Mais quand ce venoit à ordonner devant les gens, -il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui parloit -le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme -bureau teint<a name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">527</a>. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui -nommoit le recipé<a name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">528</a> tout entier, faisant semblant de parler -d’autre chose: en quoi je vous laisse à penser s’il ne -faisoit pas bon voir un médecin écrire sous un apothicaire! -En effet, ou fût pour l’opinion qu’il fit concevoir -de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se -trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de -bonne mère qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient -accroire qu’il faisoit bon être malade, ce pendant qu’il -étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils n’en recouvreroient -jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, comme -gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des -<em>moucadous</em> et des <em>camises</em><a name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">529</a>. Il étoit traité comme un petit -coq au panier<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">530</a>; tellement, qu’en moins de six ou sept -mois, il gagna force écus, et son apothicaire aussi, par le -moyen l’un de l’autre: de quoi il se mit en équipage pour -s’en aller de Saint-Antonin, faisant semblant d’avoir reçu -lettres de son pays, par lesquelles on lui mandoit nouvelles; -et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne failliroit -à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là -<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>où depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques -puis il ne fut si bon médecin, comme il avoit été en -son apprentissage (j’entends qu’il ne fit point si bien ses -besognes<a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">531</a>). Car quelquefois la Fortune aide plus aux -aventureux que non pas aux trop discrets; car l’homme -savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances, -il s’engendre une crainte et un doute, par lequel -on donne aux hommes une défiance de soi, qui les décourage -de s’adresser à vous; et, de fait, on dit qu’il vaut -mieux tomber ès main d’un médecin heureux que d’un -médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; -lequel, quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois -cents recettes, pour diverses maladies; desquelles il prenoit -un nombre, qu’il mettoit en la facque de son saye<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">532</a>; -puis, quand quelqu’un venoit à lui pour urines, il tiroit -une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la blanque<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">533</a>, -et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: -«<em>Dio te la daga buona.</em>» Et s’il s’en trouvoit bien: «<em>In -buona hora.</em>» S’il s’en trouvoit mal: «<em>Suo danno</em><a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">534</a>.» -Ainsi va le monde.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXII" id="LXII">NOUVELLE LXII.</a></h2> - -<p class="center f08">De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa femme<a name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">535</a>.</p> - -<p>Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu -de passage, avoit une femme passablement belle, au moins -au gré d’un prêtre qui demouroit tout auprès de lui, ap<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>pelé -messire Jean: lequel fit tant, qu’il accorda ses flûtes<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">536</a> -avec cette jeune femme: et s’entendoit tellement avec elle, -que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger ses fers -(que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre -à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le -varlet), lors messire Jean ne failloit point à entrer par -un huis de derrière, dont elle lui avoit baillé la clef, et -se venoit mettre au lit en la place du maréchal, qu’il trouvoit -toute chaude; là où il forgeoit de son côté sus une -autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin faire sa -besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment -par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur -cas si secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au -moins qu’il n’en eût une véhémente présomption, ayant -ouï ouvrir et fermer cet huis; tant qu’il s’en print un -jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant et avec -une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle -lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit -comme messire Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand -il oyoit battre à deux. Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, -après que sa femme lui eut bien crié merci, ce lui -fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut pas -sans lui donner dronos et chaperon de même<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">537</a>. De là à -quelques jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel -il dit: «Messire Jean, vous venez voir ma femme quand -vous avez le loisir?» Le prêtre le nia fort et ferme, lui -disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce tour-là, et qu’il -aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, di<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>soit -le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en -rapporte à vous: chevauchez-la à votre aise quand vous -y serez; mais gardez-vous bien de me chevaucher: car -s’il vous advient, le diable vous aura bien chanté matines<a name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">538</a>.» -Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un mauvais -fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir -à la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous -qu’il faut que vous fassiez? mais gardez-vous bien -de faire la borgne ni la boiteuse; car vous savez bien -que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites connoissance -à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et -puis, un matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» -Elle fut fort contente de lui promettre tout ce qu’il voulut, -de peur de la male aventure. Et faut entendre qu’elle -savoit bien battre<a name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">539</a>, et de bonne mesure: car elle avoit apprins -à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand -le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon -semblant à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; -lui donnant à entendre que le maréchal n’y pensoit -point, et que ce n’étoit qu’une opinion, qui lui avoit -passé par l’entendement; et le vous assura par belles paroles, -lui disant: «Venez, venez demain au matin, à -l’heure accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à -deux.» Messire Jean la crut, le pauvre homme! Quand -le matin fut venu, le maréchal dit à sa femme, en la présence -du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma place; -car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la -forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean -entendit battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. -Il se leva avec sa grosse robe de nuit, entre par l’huis ac<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>coutumé, -et se vient coucher auprès de ce maréchal, pensant -être auprès de sa femme. Et, pource qu’il y avoit long-temps -qu’il n’avoit donné ès gauffriers<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">540</a>, il étoit lors tout -prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, de plein -saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença -à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! -vertubieu (pensez que c’étoit par un D<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">541</a>), messire Jean, -qui vous a ici fait venir? Je vous avois tant dit que vous -ne me chevauchissiez point, et que j’étois mauvaise bête, -et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre se vouloit -défaire<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">542</a>, mais le maréchal le vous tenoit à deux bons -bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel -monta incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait -comment monsieur le prêtre fut étrillé à beaux nerfs de -bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, et expressément -pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la recrue<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">543</a> -du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas -crier au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre -en la fournaise; pource il aimoit mieux endurer les -coups que le feu. Encore en eut-il bon marché au prix -de celui qui eut les deux témoins<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">544</a> enfermés au coffre, et -le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de -les couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé -en la main<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">545</a>.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span></p><h2><a name="LXIII" id="LXIII">NOUVELLE LXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre Jean -Trubert et son fils.</p> - -<p>Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, -qui ne valoit guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit -fait plusieurs larcins, pour lesquels il avoit été reprins -assez de fois, et en avoit été, à l’une fois, frotté, et l’autre -étrillé: qui étoit assez pour s’en souvenir. Toutefois il y -étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit châtier; et même -il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il avoit, de -l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses -factions<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">546</a>. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent -une jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent -que ce avoit été Jean Trubert: dont il ne faillit à -faire telle poursuite, qu’il se trouva, par bons témoins, -que Jean Trubert avoit mené vendre cette jument à un -marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou -six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les -mains du prévôt des maréchaux<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">547</a>: lequel Jean Trubert ne -tarda guère que son procès ne lui fût fait, et son dicton<a name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">548</a> signifié: -qui portoit, entre autres, ces mots: <em>Jean Trubert, -pour avoir prins et robbé<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">549</a> un grand jument, seroit pendu -et étranglé, le petit avec lui</em>: et là-dessus, fait livrer Jean -Trubert à l’exécuteur de la haute justice; auquel il bailla -son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques du -monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pen<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>dit -le père haut et court: et puis, il demanda au greffier -que c’est qu’il falloit faire de ce jeune gars. Le greffier -va lire la sentence, et après avoir bien examiné ces mots: -<em>le petit avec</em>, il dit au bourreau qu’il fît son office: ce -qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout pendu, et l’étrangla, -qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le greffier -s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, -Jean Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit -pendu.—Et le petit? dit le prévôt.—Par Dieu! et le -petit, dit le greffier.—Comment, par tous les diables! -dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le -petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois -pas dit cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le -prévôt et le greffier, disant le greffier que la sentence portoit -que le petit seroit pendu; et le prévôt, au contraire; -lequel, après longs débats, va dire: «Lisez la sentence. -Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.» -Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: -<em>Jean Trubert, pour avoir prins et robbé un -grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui</em>. -Par lesquels mots <em>avec lui</em>, le prévôt vouloit dire que Jean -Trubert seroit pendu, et que son fils seroit présent pour -voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal par -l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces -mots, mais il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le -greffier, d’un autre côté, se défendoit, disant que ces -mots <em>avec lui</em> signifioient que le petit devoit être pendu -avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne sut que dire, -sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir, et -dit seulement. «Pien<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">550</a>, le petit, bien, seroit pendu; par -<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>Dieu! dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune -loup.» Voilà toute la récompense qu’eut le pauvre petit, -excepté que le prévôt le fit dépendre, de peur qu’il en fût -nouvelles.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXIV" id="LXIV">NOUVELLE LXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de nonnains; -et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le visitoit<a name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">551</a>.</p> - -<p>Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit -ans; lequel, étant, à un jour de fête, entré en un -couvent de religieuses, en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent -fort belles, et dont n’y avoit celle<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">552</a> pour laquelle -il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les mit si bien -en sa fantaisie<a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">553</a>, qu’il y pensoit à toutes heures. Un jour, -comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance, -ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? -Tu es beau garçon: habille-toi en fille, et t’en va rendre -à l’abbesse; elle te recevra aisément: tu n’es point connu -en ce pays ici.» (Car il étoit garçon de métier, et alloit et -venoit par pays.) Il crut assez facilement ce conseil, se -pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât -bien quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, -et s’avisa de se nommer Toinette. Donc, de par -Dieu, s’en va au couvent de ces religieuses, où elle trouva -façon de se faire voir à l’abbesse, qui étoit fort vieille, et, -de bonne aventure, n’avoit point de chambrière. Toinette -parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant -qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, -qu’elle lui nomma. Et, en effet, parla si humble<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>ment, -que l’abbesse la trouva à son gré, et par manière -d’aumône la voulut retirer, lui disant que pour quelques -jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle vouloit -être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette -fit bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: -à laquelle elle sut fort bien complaire, et quant et quant<a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">554</a> -se faire aimer à toutes les religieuses, et même, en moins -de rien, elle se print à ouvrer<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">555</a> de l’aiguille (car peut-être -qu’elle en savoit déjà quelque chose), dont l’abbesse fut si -contente, qu’elle la voulut incontinent faire nonne de là-dedans. -Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle demandoit, -et commença à s’approcher fort près de celles -qu’elle voyoit les plus belles, et, de privauté en privauté, -elle fut mise à coucher avec l’une. Elle n’attendit pas la -deuxième nuit, que, par honnêtes et aimables jeux, elle -fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le ventre cornu, -lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir de -Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis -de sa compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et -l’autre; laquelle chose, en la bonne heure, il (dis-je <em>elle</em>) -continua assez longuement, et non seulement avec celle-là, -mais encore avec trois ou quatre des autres, desquelles -elle s’accointa. Et quand une chose est venue à la connoissance -de trois ou de quatre personnes, il est aisé que -la cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre -ces nonnes (y en ayant quelques-unes de belles, et les -autres laides, auxquelles Toinette ne faisoit pas si grande -familiarité qu’aux autres), avec maintes autres conjectures, -il leur fut facile de penser je ne sais quoi; et y firent tel -guet, qu’elles les connurent assez certainement; et com<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>mencèrent -à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut -avertie, non pas qu’on lui dît que nommément ce fût -sœur Toinette; car elle l’avoit mise là-dedans, et puis elle -l’aimoit fort, et ne l’eût pas bonnement cru: mais on -lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle ne se fiât pas en -l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient pas si bonnes -qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une d’entre -elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit -les religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit -et que c’étoit, elles répondoient que, s’elle les vouloit -faire dépouiller, elle le connoîtroit. L’abbesse, ébahie de -cette nouvelle, en voulut savoir la vérité au premier -jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les religieuses en -chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux aimées -de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter -toutes nues, attache sa cheville par le bout avec un filet<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">556</a> -qu’elle tira par derrière; et accoutre si bien son petit -cas, qu’elle sembloit avoir le ventre fendu comme les autres, -à qui n’y eût regardé de bien près: se pensant que -l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son nez, ne -le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent -toutes. L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi -elle les avoit assemblées; et leur commanda qu’elles -eussent à se dépouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes -pour faire sa revue, et en les visitant les unes après les -autres, il vint<a name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">557</a> au rang de sœur Toinette; laquelle voyant -ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, refaites<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">558</a>, rebondies, -elle ne put être maîtresse de cette cheville, qu’il -ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit -les yeux le plus près, la corde vint rompre; et en déban<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>dant -tout à un coup, la cheville vint repousser contre les -lunettes de l’abbesse, et les fit sauter à deux grands pas -loin. Dont la pauvre abbesse fut si surprise, qu’elle s’écria: -«<em>Jésus! Maria!</em> Ah! sans faute, dit-elle, et est-ce -vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous -m’avez abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, -qu’il fallut y remédier par patience; car elle n’eût pas -voulu scandaliser la religion. Sœur Toinette eut congé de -s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des filles -religieuses.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXV" id="LXV">NOUVELLE LXV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont<a name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">559</a> à belles injures.</p> - -<p>Un martinet<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">560</a> s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, -et s’adressa à une harengère pour marchander -de la moulue<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">561</a>; mais de ce qu’elle lui fit deux liards, il -n’en offrit qu’un: dont cette harengère se fâcha, et l’appela -injure<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">562</a>, en lui disant: «Va, va, Joannes<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">563</a>, porte -ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi outragé -en sa présence, la menace de le dire à son régent. -«Et va, marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te -<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>revoie ici, toi et lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en -aller tout droit à son régent, qui étoit bon fripon<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">564</a>, et lui -dit: «<em lang="la" xml:lang="la">Per diem, domine</em><a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">565</a>, il y a la plus fausse<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">566</a> vieille -sur le Petit-Pont: je voulois acheter de la moulue, elle -m’a appelé <em>Joannes</em>.—Et qui est-elle? dit le régent. La -me montreras-tu bien?—<em lang="la" xml:lang="la">Ita, domine</em>, dit l’écolier. Et -encore m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit -bien.—Laisse faire, dit le régent. <em>Per dies<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">567</a>!</em> elle en -aura.» Ce régent se pensa bien que pour aller vers une -telle dame, qu’il ne falloit pas être dépourvu; et que la -meilleure provision qu’il pouvoit faire, c’étoit de belles et -gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant, qu’il la -mettroit <em lang="la" xml:lang="la">ad metam non loqui</em><a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">568</a>. Et, en peu de temps, il -donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put -aviser, y employant encore ses compagnons, lesquels en -composèrent tant, en chopinant, qu’il leur sembla qu’il -en avoit assez. Ce régent en fit deux rôlets<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">569</a>, et en étudia -un par cœur: l’autre, il le mit en sa manche, pour le secourir -au besoin, si le premier lui failloit. Quand il eut -<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir -conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette -harengère; et print encore quelques autres galochers<a name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">570</a> -avec lui; lesquels, <em lang="la" xml:lang="la">in primis et ante omnia</em>, il mena boire -à la Mule<a name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">571</a>; et quand ils eurent bien chopiné, ils s’en -vont. Ils ne furent pas si tôt sur le Petit-Pont, que la harengère -ne reconnût bien ce martinet; et quand elle les vit -ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. «Ah! -vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école -est effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient -heurter le baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: -«Hé! que faut-il à cette vieille damnée?—Oh! le <em>clerice</em>, -dit la vieille, es-tu venu assez tôt pour te prendre à -moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit le régent. -Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en -veux.» En disant cela, il se plante devant elle, comme -voulant escrimer à beaux coups de langue. La harengère, -se voyant défiée: «Merci Dieu! dit-elle, tu en veux donc -avoir, magister crotté? Allons, allons par ordre, gros -baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est -à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, -ruffien.—Allez, vilaine.—Va, maraud.» Incontinent -qu’ils furent en train, je m’en vins, car j’avois affaire -ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent quelque -chose, que les deux personnages combattirent vaillamment, -et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et -fortes injures d’arrache-pied; mais il advint au régent -<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>d’en dire une deux fois, car on dit qu’il l’appela <em>vilaine</em> -pour la seconde fois. Mais la harengère lui en fit bien souvenir. -«Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit, fils de putain -que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas -bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud -infect!» Il faut croire que le champion et la championne -furent tout un temps à se battre si vertueusement, que -ceux qui les regardoient ne savoient qui devoit avoir du -meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de son -premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne -savoit pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se -troubla un petit, voyant que la harengère ne faisoit que -se mettre en train; et se va mettre à lire ce qui étoit dedans, -qui étoient injures collégiales, et le vouloit dépêcher -tout d’une traite, pour penser étonner la vieille, en -lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable, -infande<a name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">572</a>, abominable.» Mais la harengère le va -interrompre, disant: «Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus -où tu en es. Parle bon françois, je te répondrai bien, -grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes un rôlet! -Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et -la déesse<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">573</a>, comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères -se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, -qu’il n’eut rien meilleur que se sauver de vitesse; -car il eût été accablé, le pauvre homme. Et, pour certain, -il a été trouvé que, quand il eût eu un Calepin<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">574</a>, un vo<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>cabulaire, -un dictionnaire, un promptuaire, un trésor -d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse. -Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">575</a> au collége de -Montaigu<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">576</a>, courant tout d’une halenée, sans regarder -derrière soi.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXVI" id="LXVI">NOUVELLE LXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et comment -elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.</p> - -<p>Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, -et qui se tenoit propre de sa personne, étoit amoureux -d’une femme vive, bien jolie, et qui étoit fort contente -de se voir aimée, donnant toujours quelques nouveaux -attraits<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">577</a> à ceux qui la regardoient, et prenant plaisir à -faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne -faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore -des moins dignes, et, par sus tous, elle vous savoit -mener ce jeune homme, dont nous parlons, de telle ruse, -qu’elle sembloit tout vouloir faire pour lui. Il parloit à -elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit, voire et touchoit -bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point; -tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la -prioit, il la conjuroit, il lui présentoit<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">578</a>; mais il ne pouvoit -rien avoir, fors qu’une fois, ainsi comme ils devi<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>soient -ensemble en privé<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">579</a>, et qu’il lui contoit bien expressément -son cas, elle lui va dire: «Non, je n’en ferai -rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant le mot tout -outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais. Le -jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, -qui avoit essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore -cela, et qu’aussi bien personne n’en sauroit rien; et -lui répondit, s’il ne tenoit qu’à cela pour lui complaire, -qu’il n’en feroit point de difficulté. La dame étant prinse -au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le derrière sans -feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point -de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les -plus grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer -et s’en départit le plus fâché que fut jamais homme, -sans toutefois se pouvoir départir d’alentour d’elle, fors -qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte qu’il avoit -de se trouver non seulement devant elle, mais devant les -gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui -étoit advenu. Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit -bien la jeune dame, et lui dit sus le propos de -son affaire: «Viens çà! N’est-il possible que j’aie cette -femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon moyen -pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la -me veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure -robe que tu vêtis de ta vie.» La vieille l’en reconforta<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">580</a> et -lui promit d’y faire tout ce qu’elle pourroit, lui disant que -s’il y avoit femme en Paris qui en vînt à bout, qu’elle en -étoit une. Et, de fait, elle y fit ses efforts, qui étoient bons -et grands. Mais la vefve qui étoit fine, sentant que c’étoit -pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte quel<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>conque, -peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour -quelque autre respect<a name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">581</a> qu’elle se réservoit, car les rusées -ont cette façon de tenir toujours quelqu’un des poursuivants -en langueur, pour faire couverture à la jouissance -qu’elles donnent aux autres. Tant y a que la vieille n’y -sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui disant -qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">582</a>; -mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il -vouloit se déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller -demander l’aumône à la porte de sa dame, qu’il en pourroit -jouir. Il trouva cela faisable: «Mais quel moyen me -faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous faut vous -faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez le -visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous -fassiez le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment -ferai-je le fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, -moi? dit-elle. Il faut toujours rire et dire le premier mot -que vous aviserez, et ne dire que cela, quelque chose qu’on -vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et avisèrent, -la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit -que formage<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">583</a>. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte -de sa dame à une heure du soir que tout le monde commençoit -à se retirer; et faisoit assez froid, combien que ce -fût après Pâques. Quand il fut à la porte, il commença à -crier assez haut en riant: «<em>Ha, ha, formage!</em>» jusques -à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un petit<a name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">584</a>, recommençoit -son «<em>Ha, ha, formage!</em>» tant que la vefve, -<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa -chambrière pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais -il ne répondit jamais, sinon: «<em>Ha, ha, formage!</em>» La -chambrière s’en retourne à la dame, et lui dit: «Mon -Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est fol: il -ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut -savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui -êtes-vous, mon ami?» Et ne lui dit autre chose que: «<em>Ha, -ha, formage!</em>—Voulez-vous du formage? dit-elle.—Ha, -ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha, formage!—Allez-vous-en, -mon ami, retirez-vous.—Ha, -ha, formage!» La dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, -dit-elle, il mourra de froid cette nuit; il le faut faire entrer, -il se chauffera.—Mananda<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">585</a>! dit-elle, c’est bien dit, -madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous chaufferez.—Ha, -ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, -en riant et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas -commençoit à se porter bien. Il s’approcha du feu, là où -il montroit ses cuisses à découvert, charnues et refaites, -que la dame et la chambrière regardoient d’aguignettes<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">586</a>. -Elles l’interrogeoient s’il vouloit boire ou manger; mais il -ne disoit que: «<em>Ha, ha, formage!</em>» L’heure vint de se -coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa chambrière: -«Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de -quoi il est ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est -mon<a name="FNanchor_587_587" id="FNanchor_587_587"></a><a href="#Footnote_587_587" class="fnanchor">587</a>, madame; il est net comme une perle.—Mais si -<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>nous le mettions coucher en notre lit, dit la dame; à ton -avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi non? -Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.» -Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de -chemise blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon -par aventure déchirée, et le firent coucher gentiment entre -elles deux. Et mon homme dessus sa dame; et à ce cul, -et vous en aurez. La chambrière en eut bien quelques -coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il -en vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son <em>Ha, ha, -formage!</em> Le lendemain, elles le mirent dehors, de bon -matin, et s’en va vie<a name="FNanchor_588_588" id="FNanchor_588_588"></a><a href="#Footnote_588_588" class="fnanchor">588</a>. Et depuis, il continua assez de fois -à y retourner pour le prix, dont il se trouva fort bien et -ne se fit oncques connoître par le conseil de la vieille. De -jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se trouvoit auprès -de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée, -la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant -nouveau. Le mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme -se voulut habiller d’un pourpoint vert, de chausses vertes -et bonnet vert; disant à sa dame que c’étoit pour l’amour -d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit que, en faveur -de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames, -le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en -cet état, se trouva en une compagnie de dames, entre lesquelles -étoit la sienne; et aussi y étoient d’autres jeunes -gens, lesquels étoient en un jardin, assis en rond, hommes -et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme -étoit auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux -de récréation, par l’avis même de la jeune vefve, laquelle -<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>étoit femme inventive et de bon esprit, et avoit d’assez -longue main pensé en soi-même par quel moyen elle se -gaudiroit<a name="FNanchor_589_589" id="FNanchor_589_589"></a><a href="#Footnote_589_589" class="fnanchor">589</a> de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien avoir -trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun -eût à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose -gentille, selon ce qu’il lui conviendroit le mieux et que -lui viendroit en fantaisie. Ce qu’ils firent tous et toutes -en leur rang. Quand il toucha à la vefve à parler<a name="FNanchor_590_590" id="FNanchor_590_590"></a><a href="#Footnote_590_590" class="fnanchor">590</a>, elle -vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit prémédité -dès le paravant:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Que diriez-vous d’un vert vêtu,</div> -<div class="line">Qui a baisé sa dame au cul,</div> -<div class="line i1">En lui faisant hommage?</div> -</div></div></div> - -<p>Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé -de connoître que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut -pas pourtant fort égaré: inçois, tout rempli d’une fureur -poétique, vint répondre promptement à la dame:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Que diriez-vous d’un fol tout nu,</div> -<div class="line">Qui a dansé sur votre cul,</div> -<div class="line i1">Disant: <em>Ha! ha! formage!</em></div> -</div></div></div> - -<p>Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; -car, quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force -de changer de couleur et de contenance; laquelle se rendit -assez coupable devant toute l’assistance: dont le jeune -homme se trouva vengé d’elle, à un bon coup, de toutes -les cautelles du temps passé. Cet exemple est notable -pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles -et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent at<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>trapées, -à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur -aide et faveur aux amoureux qui ont bon cœur; comme -il se peut voir de ce jeune homme, auquel Phébus donna -l’esprit poétique pour répondre promptement en se défendant -contre le blason<a name="FNanchor_591_591" id="FNanchor_591_591"></a><a href="#Footnote_591_591" class="fnanchor">591</a> que sa dame avoit si finement -et délibérément songé contre lui.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXVII" id="LXVII">NOUVELLE LXVII.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie.</p> - -<p>Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient -à la longue boule, hors les murailles de la ville: -l’un desquels, en faisant son coup, faillit à bouler droit, -et envoya sa boule dedans un jardin. Il trouva façon de -sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher. Quand il -fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit des -choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: -«Eh! que, diable, venez-vous faire ici? Vous me venez -dérober mes melons?» Mais l’écolier ne s’en soucioit pas, -cherchant toujours sa boule, en lui disant seulement: -«Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui dire -mille maux<a name="FNanchor_592_592" id="FNanchor_592_592"></a><a href="#Footnote_592_592" class="fnanchor">592</a>. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures, -pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le -premier langage dont il s’avisa, en lui disant: <em lang="la" xml:lang="la">Cum animadverterem -quam plurimos homines</em><a name="FNanchor_593_593" id="FNanchor_593_593"></a><a href="#Footnote_593_593" class="fnanchor">593</a>, en lui faisant -signes de menaces, pour la faire encore mieux batailler. -Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son avignonnois<a name="FNanchor_594_594" id="FNanchor_594_594"></a><a href="#Footnote_594_594" class="fnanchor">594</a>: -<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>«Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus les -murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes -de Caton: <em lang="la" xml:lang="la">Parentes ama</em><a name="FNanchor_595_595" id="FNanchor_595_595"></a><a href="#Footnote_595_595" class="fnanchor">595</a>. «Allez de par le diable, -disoit la vieille à l’écolier; que le lansi<a name="FNanchor_596_596" id="FNanchor_596_596"></a><a href="#Footnote_596_596" class="fnanchor">596</a> vous éclate!» Et -l’écolier: <em lang="la" xml:lang="la">Cognatos cole</em><a name="FNanchor_597_597" id="FNanchor_597_597"></a><a href="#Footnote_597_597" class="fnanchor">597</a>. «Oui, oui, à l’école, de par le -diable!» Et l’écolier: <em lang="la" xml:lang="la">Cum bonis ambula</em><a name="FNanchor_598_598" id="FNanchor_598_598"></a><a href="#Footnote_598_598" class="fnanchor">598</a>. «Je n’ai que -faire de ta boule, disoit-elle. Que maugré n’aie bieu de -toi<a name="FNanchor_599_599" id="FNanchor_599_599"></a><a href="#Footnote_599_599" class="fnanchor">599</a>! tu parles italien; je t’entends bien.—Et voire, -voire, dit l’écolier: <em lang="it" xml:lang="it">Foro te para</em><a name="FNanchor_600_600" id="FNanchor_600_600"></a><a href="#Footnote_600_600" class="fnanchor">600</a>.» Mais s’il l’eût voulu -entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son <cite lang="la" xml:lang="la">Quos -decet</cite><a name="FNanchor_601_601" id="FNanchor_601_601"></a><a href="#Footnote_601_601" class="fnanchor">601</a>. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint -achever sa partie.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p><h2><a name="LXVIII" id="LXVIII">NOUVELLE LXVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin<a name="FNanchor_602_602" id="FNanchor_602_602"></a><a href="#Footnote_602_602" class="fnanchor">602</a>, et du concile de Latran.</p> - -<p>En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé -<em>De alta domo</em><a name="FNanchor_603_603" id="FNanchor_603_603"></a><a href="#Footnote_603_603" class="fnanchor">603</a>; lequel avoit un cerveau fait comme de -cire<a name="FNanchor_604_604" id="FNanchor_604_604"></a><a href="#Footnote_604_604" class="fnanchor">604</a>; et donnoit, en son siége, des appointements<a name="FNanchor_605_605" id="FNanchor_605_605"></a><a href="#Footnote_605_605" class="fnanchor">605</a> tout -cornus; hors son siége, faisoit des discours de même. Advint, -un jour, qu’il entra en dispute d’un passage de la -Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire -bateler<a name="FNanchor_606_606" id="FNanchor_606_606"></a><a href="#Footnote_606_606" class="fnanchor">606</a> monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon -si de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde, -y en avoit deux de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit -qu’il n’y avoit point de souris, et qu’elles s’engendrent de -pourriture, ainsi que depuis a bien confermé maître Jean -Buteo<a name="FNanchor_607_607" id="FNanchor_607_607"></a><a href="#Footnote_607_607" class="fnanchor">607</a>, de l’ordre Saint-Antoine en Dauphiné, en son -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>traité <em lang="la" xml:lang="la">De Arca Noe</em>. L’autre disoit, qu’il n’y avoit qu’un -lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en -l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. -L’un disoit de l’un, l’autre de l’autre<a name="FNanchor_608_608" id="FNanchor_608_608"></a><a href="#Footnote_608_608" class="fnanchor">608</a>. Mais, à la fin, -monsieur le juge, qui vouloit toujours avoir du bon, se -fâchoit que ce bon marchand tînt ainsi fort contre lui, -auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous parlez: -où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit -en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez -belle. C’est un griffon griffant<a name="FNanchor_609_609" id="FNanchor_609_609"></a><a href="#Footnote_609_609" class="fnanchor">609</a>; il demeure à Nismes; je -le connois bien. Il n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de -fait, y avoit un greffier à Nismes, qui s’appeloit Genèse; -et le pauvre juge pensoit que ce fût celui dont l’autre entendoit. -Il faut dire qu’il savoit toute la Bible par cœur, -fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit<a name="FNanchor_610_610" id="FNanchor_610_610"></a><a href="#Footnote_610_610" class="fnanchor">610</a> -quasi à celui que l’on dit, qui<a name="FNanchor_611_611" id="FNanchor_611_611"></a><a href="#Footnote_611_611" class="fnanchor">611</a>, devant le roi François, -ainsi qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement -fait à Rome, voulant aussi en dire sa râtelée<a name="FNanchor_612_612" id="FNanchor_612_612"></a><a href="#Footnote_612_612" class="fnanchor">612</a>, dit -au roi: «Sire, je l’ai bien vu, Pasquin; c’est un des plus -galants hommes du monde.» Adonc le roi, qui s’aperçut -bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez -vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement -à Rome, qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une -cape à l’espagnole, bandée de velours, et une chaîne au -col, d’un<a name="FNanchor_613_613" id="FNanchor_613_613"></a><a href="#Footnote_613_613" class="fnanchor">613</a> quatre-vingts ou cent écus; et avoit deux var<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>lets -après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui rencontroit -le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez, -allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez -envie de m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme, -qui étoit produit pour témoin en une matière bénéficiale, -où il étoit question d’une certaine décision du concile de -Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez çà, mon -ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur, -vous parlez du concile de Latran<a name="FNanchor_614_614" id="FNanchor_614_614"></a><a href="#Footnote_614_614" class="fnanchor">614</a>; je l’ai assez vu -de fois: il avoit un grand chapeau rouge, et étoit toujours -ceint, et portoit voulentiers une grande gibecière de velours -cramoisi. Et si ai bien encore connu sa femme, madame -la Pragmatique<a name="FNanchor_615_615" id="FNanchor_615_615"></a><a href="#Footnote_615_615" class="fnanchor">615</a>.» Voilà ce qu’il en sembloit au -bon homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il -n’est pas damné qui ne le croit.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXIX" id="LXIX">NOUVELLE LXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village.</p> - -<p>Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme<a name="FNanchor_616_616" id="FNanchor_616_616"></a><a href="#Footnote_616_616" class="fnanchor">616</a>, -ils vivoient aussi sus la bonne femme; car il en passa une -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>bande par un village, là où ils ne faisoient pas mieux -que ceux du proverbe, qui dit: <cite>Un avocat en une ligne</cite>; -<cite>un noyer en une vigne</cite>; <cite>un pourceau en un blé</cite>; <cite>une taupe -en un pré</cite>; <cite>un sergent en un bourg</cite>; <cite>c’est pour achever de -gâter tout</cite>. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient -tout. Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais -combien, chez une bonne femme; lesquels lui mettoient -tout par écuelles: et comme ils mangeoient ses poules, -qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère pitrasse<a name="FNanchor_617_617" id="FNanchor_617_617"></a><a href="#Footnote_617_617" class="fnanchor">617</a>, -disant la patenôtre du singe<a name="FNanchor_618_618" id="FNanchor_618_618"></a><a href="#Footnote_618_618" class="fnanchor">618</a>. Mais ces gendarmes faisoient -les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne -femme de Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous -regret en vos poules? Sus, sus, faites bonne chère, dites -après moi: <em>Au diable soit chicheté!</em> Direz-vous?» La -bonne femme, toute maudolente<a name="FNanchor_619_619" id="FNanchor_619_619"></a><a href="#Footnote_619_619" class="fnanchor">619</a>, lui dit: «Au diable -soit le déchiqueté<a name="FNanchor_620_620" id="FNanchor_620_620"></a><a href="#Footnote_620_620" class="fnanchor">620</a>!» Elle avoit bien raison, car</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Depuis que décrets eurent ales<a name="FNanchor_621_621" id="FNanchor_621_621"></a><a href="#Footnote_621_621" class="fnanchor">621</a></div> -<div class="line">Et gens d’armes portèrent malles,</div> -<div class="line">Moines allèrent à cheval:</div> -<div class="line">Toutes choses allèrent mal<a name="FNanchor_622_622" id="FNanchor_622_622"></a><a href="#Footnote_622_622" class="fnanchor">622</a>.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p><h2><a name="LXX" id="LXX">NOUVELLE LXX.</a></h2> - -<p class="center f08">De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort.</p> - -<p>Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), -y eut un homme qui servoit de passe-temps à tous allants -et venants, quand on le savoit gouverner, cela s’entend. -Il s’en alloit par les rues, tantôt habillé en marinier, tantôt -en magister, tantôt en cueilleur de prunes<a name="FNanchor_623_623" id="FNanchor_623_623"></a><a href="#Footnote_623_623" class="fnanchor">623</a>, et toujours -en fol: et l’appeloit-on <em>maître Berthaud</em>. C’étoit, -possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier de -ce nom de <em>maître</em>, comme un âne d’un bât neuf; et qui -eût failli à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; -mais en lui disant, <em>maître Berthaud</em>, vous l’eussiez fait -passer par le trou au chat<a name="FNanchor_624_624" id="FNanchor_624_624"></a><a href="#Footnote_624_624" class="fnanchor">624</a>. Et ce qui le faisoit ainsi niais -fol, c’étoit que quelques bons maîtres de métier<a name="FNanchor_625_625" id="FNanchor_625_625"></a><a href="#Footnote_625_625" class="fnanchor">625</a> l’avoient -veillé onze nuits tout de suite, lui fichant de grosses -épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui -est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en -la science de folie, par B carre et par B mol<a name="FNanchor_626_626" id="FNanchor_626_626"></a><a href="#Footnote_626_626" class="fnanchor">626</a>. Vrai est -qu’il faut qu’il y ait de la nature, comme pensez qu’il y -avoit en maître Berthaud. Or, est-il, qu’il tomba un jour -entre les mains de quelques gens de bien qui le menèrent -aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir -<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent -à faire accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser -par un qui fit le prêtre; lui firent faire son testament, -et enfin lui donnèrent à entendre qu’il étoit mort, -et le crut: parce, principalement, qu’en l’ensevelissant -ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est -mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le -mirent dans une charrette qui revenait de la ville, chantant -toujours: <em lang="la" xml:lang="la">Libera me, Domine</em>, sus le corps de maître -Berthaud, qui faisoit le mort au meilleur escient qu’il eût. -Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux qui lui faisoient -bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient les -fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont -il n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas -mort; et même lui fâchoit bien quelquefois de retirer un -peu la cuisse, quand il sentoit les coups de pointe. Mais, -à la fin, il y en eut un qui le piqua bien si fort, qu’il -n’en put plus endurer, et fut contraint de lever la tête, -en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par -Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis -mort, je te tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain -se remit à faire le mort, et ne se réveilla plus, pour chose -qu’on lui fît, jusqu’à tant que quelqu’un vînt dire: «Ha! -le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon homme se -leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître -pour vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà -comment maître Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne -l’appeloit pas <em>maître</em>.</p> - -<p>Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais -qui s’estimoit un peu plus habile que celui-ci, combien -qu’il n’y eût guère à dire. Il y eut quelque crocheteur, -en portant ses faix par la ville, qui le heurta assez indiscrètement, -c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il lui<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> -dit <em>gare</em><a name="FNanchor_627_627" id="FNanchor_627_627"></a><a href="#Footnote_627_627" class="fnanchor">627</a> (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain -va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de -Grève<a name="FNanchor_628_628" id="FNanchor_628_628"></a><a href="#Footnote_628_628" class="fnanchor">628</a>? Par Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois -la tête, gros sot que tu es!» Tous deux en tenoient: -vrai est que l’un étoit fol, et l’autre philosophe<a name="FNanchor_629_629" id="FNanchor_629_629"></a><a href="#Footnote_629_629" class="fnanchor">629</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="LXXI" id="LXXI">NOUVELLE LXXI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants<a name="FNanchor_630_630" id="FNanchor_630_630"></a><a href="#Footnote_630_630" class="fnanchor">630</a>.</p> - -<p>Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; -comme sont les femmes qui tentent, un varlet qui caquette -ou qui gronde ou qui n’oit goutte, et qui vous apporte -des pantoufles quand vous demandez votre épée, -ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois -vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il -faut brûler toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou -d’un cheval encloué ou déferré par les chemins, ou qui -se fait piquer à tous les pas, et cent mille autres malheurs -qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; ils sont pour -<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>souhaiter à quelques ennemis<a name="FNanchor_631_631" id="FNanchor_631_631"></a><a href="#Footnote_631_631" class="fnanchor">631</a>. Il y en a d’autres, qui -ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas -tant et même sont de telle sorte qu’on est plus aise par -après de les avoir pratiqués et d’en faire ses comptes. -Telles aventures sont bonnes à ces jeunes gens pour leur -faire rasseoir un peu leur trop chaude colère: entre lesquels -est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par -pays comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence -et qu’il fasse froid ou quelque mauvais temps; en -somme, que vous soyez fâché de quelque autre chose, et -par fortune vous ne sachiez votre chemin; vous avisez un -Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ; vous -vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est -le chemin de Parthenai?» Le pique-bœuf<a name="FNanchor_632_632" id="FNanchor_632_632"></a><a href="#Footnote_632_632" class="fnanchor">632</a>, encore qu’il -vous entende, ne se hâte pas trop de répondre; il parle à -ses bœufs: «Garea, frementin, brichet<a name="FNanchor_633_633" id="FNanchor_633_633"></a><a href="#Footnote_633_633" class="fnanchor">633</a>, chatain, ven -aprês moay; tu ves ben crelincoutant<a name="FNanchor_634_634" id="FNanchor_634_634"></a><a href="#Footnote_634_634" class="fnanchor">634</a>,» ce dit-il à son -bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes et -hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que -voulez piquer droit à lui, il sible<a name="FNanchor_635_635" id="FNanchor_635_635"></a><a href="#Footnote_635_635" class="fnanchor">635</a> ses bœufs pour les -arrêter, et vous dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais -il a bien meilleure grâce au langage du pays: «Quet o -que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand plaisir, -<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver<a name="FNanchor_636_636" id="FNanchor_636_636"></a><a href="#Footnote_636_636" class="fnanchor">636</a> -et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: -«Que c’est que vous dites?» et bien, si faut-il que vous -parliez. «Où est le chemin de Parthenai? Dis.—De Parthenai, -monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de Parthenai. -Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, -monsieur?» dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de -bouche: «D’ond je viens? Où est le chemin de Parthenai?—Y -voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, prenez patience.—Oui, -mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» -A donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera -là auprès, et lui dira: «Micha, icoul homme demande le -chemin de Parthenai: n’et o pas per qui aval<a name="FNanchor_637_637" id="FNanchor_637_637"></a><a href="#Footnote_637_637" class="fnanchor">637</a>?» L’autre -répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol est par -deçay<a name="FNanchor_638_638" id="FNanchor_638_638"></a><a href="#Footnote_638_638" class="fnanchor">638</a>.» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de -votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol -ou sage. A la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé -ensemble, l’un d’eux vous va dire: «Quand vous -serez à iceste grand cray, tournai à la bonne main, et peu, -allez dret; vous ne sariez faillir<a name="FNanchor_639_639" id="FNanchor_639_639"></a><a href="#Footnote_639_639" class="fnanchor">639</a>.» En avez-vous, à cette -heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise -fin, étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la -ville, s’il est, d’aventure, jour de marché et que vous -alliez acheter quelque chose, vous aurez affaire à bons et -fins marchands: «Mon ami, combien ce chevreau?—Iquou -chevreau<a name="FNanchor_640_640" id="FNanchor_640_640"></a><a href="#Footnote_640_640" class="fnanchor">640</a>, monsieur?—Oui.—Le voulez-vous -<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>avec la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est -mon! il est bien bon. Combien le vendez-vous?—Sopesez, -monsieur, col est gras.—Voire! Mais combien?—Monsieur, -la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends -bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous -qu’une parole? I sçai bien qu’il ne vous faut pas -surfaire.—Non; mais combien en donnerai-je?—Ma -foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.» -Voilà votre marché: prenez ou laissez.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXII" id="LXXII">NOUVELLE LXXII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la main -du roi.</p> - -<p>Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des -Poitevins, lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; -mais il faudroit savoir le courtisan<a name="FNanchor_641_641" id="FNanchor_641_641"></a><a href="#Footnote_641_641" class="fnanchor">641</a> du pays pour -les faire trouver tels; et puis, la grâce de prononcer vaut -mieux que tout; mais je vous en puis dire encore un, -tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute -de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, -faisant son exploit par vertu de son mandement, -mit la charrette et les bœufs de ce pauvre homme en la -main du roi, dont il fut assez marri; mais si fallut-il -qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps, -que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, -qui étoit de la Tircherie<a name="FNanchor_642_642" id="FNanchor_642_642"></a><a href="#Footnote_642_642" class="fnanchor">642</a>, y voulut aller pour voir l’ébat<a name="FNanchor_643_643" id="FNanchor_643_643"></a><a href="#Footnote_643_643" class="fnanchor">643</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>et fit tant qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon -paysan, incontinent qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à -faire à la cour, s’en retourna au village; et, en soupant -avec ses compères pique-bœufs, il leur dit: «La merdé! -j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le visage -comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, -qui mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en -la main du roay. La merdé! o n’a pas la main pu gran -que moay<a name="FNanchor_644_644" id="FNanchor_644_644"></a><a href="#Footnote_644_644" class="fnanchor">644</a>.» Il étoit avis à ce Poitevin que le roi devoit -être grand comme le clocher Saint-Hilaire<a name="FNanchor_645_645" id="FNanchor_645_645"></a><a href="#Footnote_645_645" class="fnanchor">645</a>, et qu’il avoit -la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver -sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en -conterai-je bien encore un?</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII">NOUVELLE LXXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un autre Poitevin, et de son fils Micha.</p> - -<p>C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené -deux siens fils à Poitiers pour étudier en grimauderie<a name="FNanchor_646_646" id="FNanchor_646_646"></a><a href="#Footnote_646_646" class="fnanchor">646</a>, -lesquels se mirent avec d’autres patrias<a name="FNanchor_647_647" id="FNanchor_647_647"></a><a href="#Footnote_647_647" class="fnanchor">647</a> caméristes près -du <em>Bœuf couronné</em>: l’aîné avoit nom Michel, et l’autre -Guillaume. Leur père les ayant logés, retint l’endroit où -ils demeuroient et les laisse là, où ils furent assez longtemps -sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir -des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à -<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>Poitiers; par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants -des formages, des jambons et des souliers bien bobelinés<a name="FNanchor_648_648" id="FNanchor_648_648"></a><a href="#Footnote_648_648" class="fnanchor">648</a>. -Advint que tous deux tombèrent malades, dont le petit -mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore guéri, n’avoit la commodité -d’écrire à son père la mort de son frère. Au bout -de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un -de ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. -De quoi étant bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de -sa paroisse, laquelle portoit en suscription: <em>A mon fils -Micha, demeurant au Roay do beu, ou iqui près</em><a name="FNanchor_649_649" id="FNanchor_649_649"></a><a href="#Footnote_649_649" class="fnanchor">649</a>. Et -au dedans de cette lettre y avoit entre autres bons propos: -«Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton -frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. -Au par su, i te veu ben adverti quo disant que noustre -avesque est à Dissay<a name="FNanchor_650_650" id="FNanchor_650_650"></a><a href="#Footnote_650_650" class="fnanchor">650</a>. Va t’y-en per prendre couronne, -et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y faille point torné -à deu foay.» Maître <em>Micha</em> fut si aise d’avoir reçu cette -lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, -et se lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique -qu’il avoit apprise à <em>Poyté</em><a name="FNanchor_651_651" id="FNanchor_651_651"></a><a href="#Footnote_651_651" class="fnanchor">651</a>, laquelle je ne dirai ici -à cause de brièveté; mais, entre autres, y avoit: «Mon -père, i vous averti quo n’est pas moay qui suis mort, mais -ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i estai pu -malade que li; car la pea me tomboit comme à in gor<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>ret<a name="FNanchor_652_652" id="FNanchor_652_652"></a><a href="#Footnote_652_652" class="fnanchor">652</a>.» -N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement -répondu? Vraiment! qui voudroit dire le contraire, -il auroit grande envie de tancer<a name="FNanchor_653_653" id="FNanchor_653_653"></a><a href="#Footnote_653_653" class="fnanchor">653</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV">NOUVELLE LXXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner.</p> - -<p>Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont -deux à un cheval quand ils vont par pays<a name="FNanchor_654_654" id="FNanchor_654_654"></a><a href="#Footnote_654_654" class="fnanchor">654</a>, avoit dîné -d’assez bonne heure, et fort légèrement, d’une certaine -viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine et de quelques -moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas dire -de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une -façon de bouillie, et l’ai ouï nommer <em>de la caudelée</em><a name="FNanchor_655_655" id="FNanchor_655_655"></a><a href="#Footnote_655_655" class="fnanchor">655</a>. Ce -gentilhomme en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, -qu’il n’eut loisir de se torcher les babines, là où il -demeura de petits gobeaux<a name="FNanchor_656_656" id="FNanchor_656_656"></a><a href="#Footnote_656_656" class="fnanchor">656</a> de cette caudelée: et, en ce -point, s’en alla voir un sien voisin, selon la coutume qu’ils -avoient de voisiner en leurs maisons, comme de baudouiner<a name="FNanchor_657_657" id="FNanchor_657_657"></a><a href="#Footnote_657_657" class="fnanchor">657</a> -par les chemins. Il entre privément chez ce voisin, -lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença -à parler galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous -pas encore dîné?—Mais vous, dit l’autre, avez-vous -<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort bien, car j’ai -fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et n’étions -que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que -n’êtes venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit -bien de quoi il vivoit le plus du temps, lui répondit: -«Vous dites vrai; vous avez mangé de bons perdreaux: -voi l’en là<a name="FNanchor_658_658" id="FNanchor_658_658"></a><a href="#Footnote_658_658" class="fnanchor">658</a> encore de la plume?» en lui montrant ce morceau -de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le -gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée -lui avoit découvert ses perdreaux.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXV" id="LXXV">NOUVELLE LXXV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de -Beaulieu.</p> - -<p>En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit -messire Jean Melaine<a name="FNanchor_659_659" id="FNanchor_659_659"></a><a href="#Footnote_659_659" class="fnanchor">659</a>, lequel étoit un mangeur excessif; -car il dévoroit la vie de neuf ou dix personnes pour le -moins à un repas. Et lui fut sa jeunesse assez heureuse; -car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq ans, il trouva -toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir; principalement -ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire -Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler<a name="FNanchor_660_660" id="FNanchor_660_660"></a><a href="#Footnote_660_660" class="fnanchor">660</a>. -De sorte qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine -à dîner et à souper, par ordre, chez les uns, et puis chez -les autres. Mais depuis que le temps commença à s’empirer, -ils commencèrent aussi à se retirer, et laissèrent -jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec -comme une bûche, et son ventre creux comme une lan<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>terne. -Et véquit trop longuement, le pauvre homme; car -ses six blancs n’étoient pas pour lui donner le pain qu’il -mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit encore bon pour lui, -il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit assez souvent; -et une fois entre autres, il entreprint de le faire -mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit -un anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, -desquels messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit -à son pitancier<a name="FNanchor_661_661" id="FNanchor_661_661"></a><a href="#Footnote_661_661" class="fnanchor">661</a>: «Savez-vous que c’est? qu’on donne à -déjeuner à messire Jean, et qu’on le fasse tant manger, -qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus, il dit lui-même -au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous -aurez chanté messe, allez-vous-en à la dépense<a name="FNanchor_662_662" id="FNanchor_662_662"></a><a href="#Footnote_662_662" class="fnanchor">662</a> demander -à déjeuner, et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai -dit qu’on vous traitât à votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» -dit le prêtre. Il dépêcha sa messe, laquelle il dit -en chasseur<a name="FNanchor_663_663" id="FNanchor_663_663"></a><a href="#Footnote_663_663" class="fnanchor">663</a>, ayant le cœur à la mangerie. Il s’en va à la -dépense, là où il lui fut atteint<a name="FNanchor_664_664" id="FNanchor_664_664"></a><a href="#Footnote_664_664" class="fnanchor">664</a> d’entrée une grande pièce -de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de lévriers<a name="FNanchor_665_665" id="FNanchor_665_665"></a><a href="#Footnote_665_665" class="fnanchor">665</a>, -et une bonne quarte<a name="FNanchor_666_666" id="FNanchor_666_666"></a><a href="#Footnote_666_666" class="fnanchor">666</a> de vin mesure de ce pays-là. -Il eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit -sonné dix heures<a name="FNanchor_667_667" id="FNanchor_667_667"></a><a href="#Footnote_667_667" class="fnanchor">667</a>; car il ne faisoit qu’étourdir ses mor<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>ceaux. -On lui en apporte encore autant, qu’il dépêche -aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit de l’homme, -et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait apporter -deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles -il eut incontinent mises en un même sac avec les autres. -Somme, il mangea tout ce qui avoit été mis pour le dîner -des religieux; car il fut tiré, comme le fit le roi devant -Arras<a name="FNanchor_668_668" id="FNanchor_668_668"></a><a href="#Footnote_668_668" class="fnanchor">668</a> jusqu’à la dernière pièce<a name="FNanchor_669_669" id="FNanchor_669_669"></a><a href="#Footnote_669_669" class="fnanchor">669</a>; tant, qu’il fut force -d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé, cependant, -se pourmenoit par les jardins en attendant que messire -Jean eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour -s’en aller. L’abbé, qui le vit en s’en allant, lui demanda: -«Eh! puis, messire Jean, avez-vous déjeuné?—Oui, -monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre: j’ai mangé -un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre -avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu -qu’il ne demeurât guère?</p> - -<p>Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner -d’une saugrenée de pois<a name="FNanchor_670_670" id="FNanchor_670_670"></a><a href="#Footnote_670_670" class="fnanchor">670</a>, pleine une grande jatte, -avec de la soupe assez pour six ou sept vignerons. Mais -<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>celui qui la lui apprêta, connoissant le patient, mit parmi -ces pois deux grandes poignées de ces osselets ronds de -moulue<a name="FNanchor_671_671" id="FNanchor_671_671"></a><a href="#Footnote_671_671" class="fnanchor">671</a> qu’on appelle <em>patenôtres</em>, avec force beurre et -verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous dépêcha -en forme commune<a name="FNanchor_672_672" id="FNanchor_672_672"></a><a href="#Footnote_672_672" class="fnanchor">672</a> et mangea patenôtres et tout. Et crois -bien qu’il eût mangé l’<em>Ave Maria</em> et le <em>Credo</em><a name="FNanchor_673_673" id="FNanchor_673_673"></a><a href="#Footnote_673_673" class="fnanchor">673</a>, s’il y eût -été. Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les -dents; mais ils passoient nonobstant. Quand il eut fait, on -lui demanda: «Eh bien! messire Jean, ces pois étoient-ils -bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous! mais ils -n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien vécu -pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de -le faire d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé -tout le chemin de Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne -et d’Italie; s’il eût été boucher, il eût mangé tous ses -bœufs et ses moutons, cornes et tout; s’il eût été avocat, il -eût mangé papiers et parchemins: dont ce n’eût pas été -grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien -que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, -il eût mangé brigandines<a name="FNanchor_674_674" id="FNanchor_674_674"></a><a href="#Footnote_674_674" class="fnanchor">674</a>, morions<a name="FNanchor_675_675" id="FNanchor_675_675"></a><a href="#Footnote_675_675" class="fnanchor">675</a>, hacquebutes<a name="FNanchor_676_676" id="FNanchor_676_676"></a><a href="#Footnote_676_676" class="fnanchor">676</a>, -et toutes les caques<a name="FNanchor_677_677" id="FNanchor_677_677"></a><a href="#Footnote_677_677" class="fnanchor">677</a> de poudre. Et s’il eût été marié avec -tout cela, pensez que sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> marché de lui qu’eut celle de Cambles<a name="FNanchor_678_678" id="FNanchor_678_678"></a><a href="#Footnote_678_678" class="fnanchor">678</a>, roi des Lydes, -qui mangea la sienne une nuit toute mangée. Dieu -nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI">NOUVELLE LXXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père.</p> - -<p>A Paris la grand’ville<a name="FNanchor_679_679" id="FNanchor_679_679"></a><a href="#Footnote_679_679" class="fnanchor">679</a>, y avoit un personnage de nom -et de qualité, homme de grand savoir et de jugement, -qu’on appeloit monsieur Doingé<a name="FNanchor_680_680" id="FNanchor_680_680"></a><a href="#Footnote_680_680" class="fnanchor">680</a>; mais comme il advient -que les hommes savants ne font pas voulentiers des enfants -des plus spirituels du monde (je crois que c’est parce qu’ils -laissent leur esprit en leur étude quand ils vont coucher -avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, -déjà grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose -qu’il ressembloit le moins à son père, étoit l’esprit. Un -jour que son père étoit empêché à écrire ou à étudier, ce -vertueux fils étoit planté devant lui, comme une image, -à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance -d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, -son père, ennuyé, lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi -sers-tu ici le roi? que ne vas-tu faire quelque chose?<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>—Monsieur, -dit-il à son père, que voudriez-vous que je -fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme -de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre -homme? eh! va tourner ton nom.» Maître Jean print -cette parole à son avantage et bon escient; laquelle son -père lui avoit dite comme on a de coutume dire à un -homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte<a name="FNanchor_681_681" id="FNanchor_681_681"></a><a href="#Footnote_681_681" class="fnanchor">681</a>, -s’en va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à -l’envers: tantôt il trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, -tantôt Gédoin Jean. Et puis, il va montrer toutes -ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses familiers, -lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre -dit que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le -mettre par les syllabes sens devant derrière, mais qu’il -falloit mêler les lettres les unes parmi les autres, et en -faire quelque bonne devise. Mon homme se retourne incontinent -enfermer, et vous recommence à découper son nom -tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois -jours, qu’il en perdoit le boire et le manger, ne s’osant -trouver devant son père que ce nom ne fût tourné. A la -fin, il tourna et vira tant qu’il en trouva de deux sortes, -les plus propres du monde. Dont il fut si aise, qu’il en -rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans -qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle -ayant bien épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il -l’eût voulu prendre sans vert<a name="FNanchor_682_682" id="FNanchor_682_682"></a><a href="#Footnote_682_682" class="fnanchor">682</a>: «Monsieur, dit-il à son -<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>père, je l’ai tourné.» Son père, qui pensoit en tout, fors -qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, tant pource -qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour -l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. -Et qui est-ce que tu as tourné?—Monsieur, vous me -dites lundi que j’allasse tourner mon nom. Je n’ai cessé -d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en suis venu à -bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu -l’as donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, -dit-il, je l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais -je n’en ai trouvé que deux qui soient bonnes: j’ai trouvé -Janin Godé<a name="FNanchor_683_683" id="FNanchor_683_683"></a><a href="#Footnote_683_683" class="fnanchor">683</a>, et Angin d’oie.—Vraiment, dit son père, -je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce -pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien -dire: «Vous êtes d’un bon père et d’une bonne mère, -mais l’enfant ne vaut guère.» Quelqu’un me dira: -«Voire-mais nous n’écrivons pas <em>engin</em> par <em>a</em>.» Non; -mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle -devise comme celle-là pour le changement d’une seule -lettre!</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII">NOUVELLE LXXVII.</a></h2> - -<p class="center f08">De Janin, nouvellement marié.</p> - -<p>Janin s’étoit marié la sienne fois<a name="FNanchor_684_684" id="FNanchor_684_684"></a><a href="#Footnote_684_684" class="fnanchor">684</a>, et avoit pris une -femme qui jouoit des mannequins<a name="FNanchor_685_685" id="FNanchor_685_685"></a><a href="#Footnote_685_685" class="fnanchor">685</a>, laquelle ne s’en ca<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> -choit point pour lui, ne voulant point faire de tort au -beau nom de son mari. Quelque jour, un des voisins de -Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les réponses -en forme d’une assez plaisante farce<a name="FNanchor_686_686" id="FNanchor_686_686"></a><a href="#Footnote_686_686" class="fnanchor">686</a>. «Or çà, Janin, -vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela -est bon, disoit l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise -tête.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et -pourquoi?—C’est une des belles de notre paroisse.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il -y a un monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela -est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et -pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie -toujours de çà, de là.—Cela est mauvais.—Pas trop -mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me baille de l’argent, -de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis -à la pluie et au vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais -pourtant.—Et pourquoi?—J’y suis tout accoutumé.» -Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est -à l’usage d’étrivières<a name="FNanchor_687_687" id="FNanchor_687_687"></a><a href="#Footnote_687_687" class="fnanchor">687</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII">NOUVELLE LXXVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit à sa -première lecture.</p> - -<p>Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité -en sa vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: -et si n’avoit pas grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer -son savoir. Et parce qu’il étoit fils d’un avocat, son père, -<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>qui avoit passé par là, lui manda qu’il se mît à lire, afin -qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant. Pour -obéir au commandement de son père, il se délibère de lire -à la Ministrerie<a name="FNanchor_688_688" id="FNanchor_688_688"></a><a href="#Footnote_688_688" class="fnanchor">688</a>; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit -tous les jours en un jardin, qui étoit assez secret<a name="FNanchor_689_689" id="FNanchor_689_689"></a><a href="#Footnote_689_689" class="fnanchor">689</a>, pour -être loin des maisons: auquel y avoit des choux beaux et -grands. Il fut long-temps qu’à mesure qu’il avoit étudié, -il alloit faire sa lecture devant ces choux, les appelant -<em lang="la" xml:lang="la">domini</em>, et leur alléguant ses paragraphes, tout ainsi que -si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien apprêté -par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui -sembla bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant -qu’il diroit aussi bien devant les écoliers comme il -faisoit devant ces choux. Il se présente, et commence à -faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit une douzaine -de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en -étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: <em lang="la" xml:lang="la">Domini, -ego bene video quod non estis caules</em>, c’est-à-dire -(car il y en a qui en veulent avoir leur part en françois): -«Messieurs, je vois bien que vous n’êtes pas des choux.» -Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les choux fussent -écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre -le cas que les écoliers fussent des choux.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p><h2><a name="LXXIX" id="LXXIX">NOUVELLE LXXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme.</p> - -<p>Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un -couturier, nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; -car tout l’argent qu’il gagnoit, c’étoit pour boire. -Lequel métier il trouva si bon, et s’y accoutuma de telle -sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier; car, quand -il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur la -besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux -mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un -filet que c’en étoient deux; et cousoit aussitôt une manche -par derrière comme par devant: tout lui étoit un; de sorte -qu’il renonça du tout à ce fâcheux couturage, pour se retirer -au plaisant métier de boire; lequel il entretint vaillamment. -Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne, il -n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa -femme le venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais -il les avaloit toutes avec un verre de vin. Bien souvent il -la flattoit tant, qu’il la faisoit asseoir auprès de soi, en lui -disant: «Tâte un peu de ce vin-là, ma mie; c’est du meilleur -que tu bus jamais.—Je n’ai que faire de boire, disoit-elle; -cet ivrogne, ici venras-tu<a name="FNanchor_690_690" id="FNanchor_690_690"></a><a href="#Footnote_690_690" class="fnanchor">690</a>?—Eh! Janette, tu -ne bevras<a name="FNanchor_691_691" id="FNanchor_691_691"></a><a href="#Footnote_691_691" class="fnanchor">691</a> que tant petit que tu vourras<a name="FNanchor_692_692" id="FNanchor_692_692"></a><a href="#Footnote_692_692" class="fnanchor">692</a>.» A la fin, elle -se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: -«Aussi bien, est-ce moi qui paie tout; il faut bien que -j’en boive ma part.» Vrai est qu’elle avoit un peu plus -de discrétion que Janicot; car elle ne se chargeoit pas -<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>tant<a name="FNanchor_693_693" id="FNanchor_693_693"></a><a href="#Footnote_693_693" class="fnanchor">693</a>, qu’elle ne le remenât à la maison; mais croyez que -c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une -autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: -«Janette, tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? -tu m’entends bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais -laisse-moi boire: va-t’en, ma mie! je serai aussitôt que -toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en retournant, qui -n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment, qu’il -étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il -alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant, -dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque -ouvroir<a name="FNanchor_694_694" id="FNanchor_694_694"></a><a href="#Footnote_694_694" class="fnanchor">694</a>; ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: -et se faisoit à tous coups une bigne<a name="FNanchor_695_695" id="FNanchor_695_695"></a><a href="#Footnote_695_695" class="fnanchor">695</a> au front; mais elle -étoit guarie avant qu’il s’en aperçût. Il se laissoit maintes -fois tomber du haut d’un degré, ou en la trappe d’une -cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui aidoit -toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi -payer, je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui -ne s’y en allât. Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit -tout cela: quand sa femme étoit quelque part en -commission, son demi-ceint<a name="FNanchor_696_696" id="FNanchor_696_696"></a><a href="#Footnote_696_696" class="fnanchor">696</a>, s’il le pouvoit avoir, ses -chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi n’eût-il -engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à -qui lui eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit -toujours quelque payeur; car ce que le pertuis d’en haut<a name="FNanchor_697_697" id="FNanchor_697_697"></a><a href="#Footnote_697_697" class="fnanchor">697</a> -dépensoit, celui d’en bas en répondoit. A propos, Janicot -avoit toujours sa bouteille de trois chopines, laquelle il -tenoit toute la nuit auprès de soi; et l’égouttoit toutes fois -<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne songeoit qu’en -sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout endormi -il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que -s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le -prévenoit, et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle -remplissoit d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; -et bien souvent se réveilloit à ce goût aquatique, -qui lui affadissoit toute la bouche. Mais il se rendormoit -sur cette querelle, sans faire grand bruit; et le plus souvent -même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit -la danse trevisaine<a name="FNanchor_698_698" id="FNanchor_698_698"></a><a href="#Footnote_698_698" class="fnanchor">698</a> avec sa femme; mais tout cela ne -lui faisoit point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre -de l’eau en son vin; mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, -lequel il mouilloit dedans l’aiguière, et en laissoit -tomber une goutte en son voirre<a name="FNanchor_699_699" id="FNanchor_699_699"></a><a href="#Footnote_699_699" class="fnanchor">699</a>, et non plus. Vous ne -l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en sa -gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage -de Milan, les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables -aiguillons à vin. Il haïssoit les femmes et les salades -comme poison, les flannets<a name="FNanchor_700_700" id="FNanchor_700_700"></a><a href="#Footnote_700_700" class="fnanchor">700</a>, les tartelettes. Quand il les -entendoit crier par les rues, il bouchoit ses oreilles. Il avoit -les yeux bordés de fine écarlate: et un jour qu’il y avoit -mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau -douce qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui -tous les marchés plutôt que celui-là, car il aimoit mieux -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>perdre les fenêtres que toute la maison. Et quand on lui -disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux de vin blanc: -«Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est -autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il -en sorte par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» -Quand il grêloit, il se jetoit à genoux, et ne plaignoit que -les vignes à haute voix; et quand on lui disoit: «Eh! Janicot, -les blés!—Quoi! les blés? disoit-il: avec un morceau -de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte -de vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien -peu, s’il n’y en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il -étoit en son meilleur sens; car les uns disent, quand il -eut prins son pli, que depuis il ne désenivra; et même -tiennent que tout son sang se convertit en vin; et s’il eût -été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa personne -bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût -en son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa -mort, on lui ôta le vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret -du monde, en disant qu’on le tuoit, et qu’il ne mouroit -que par faute de boire. Et quand ce fut à se confesser, -il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon -qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son -confesseur, que de vin. Il se confessoit combien de fois il -en avoit bu qui n’étoit pas bon, dont il se repentoit et en -demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il vit qu’il falloit -aller boire ailleurs, il ordonna par son testament qu’il fût -enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui -mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât -dedans la bouche<a name="FNanchor_701_701" id="FNanchor_701_701"></a><a href="#Footnote_701_701" class="fnanchor">701</a> pour le désaltérer; car il avoit bien vu -au cimetière des Innocents que les trépassés ont la bouche -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>bien sèche. Avisez s’il n’étoit pas bon philosophe de penser -que les hommes avoient encore après la mort le ressentiment -de ce qu’ils avoient aimé en leur vie. C’est le -vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible. -Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied -d’un cep de vigne, lequel cep ne cessa oncques-puis de -porter de plus en plus, tellement qu’on a vu toute la -vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté autant -ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, -et comment il en va.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXX" id="LXXX">NOUVELLE LXXX.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en -la baisant.</p> - -<p>En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, -nouvellement venu audit lieu, se trouva en une compagnie -où on dansoit. Entre les dames qui étoient en cette -tant honnête assemblée, étoit une damoiselle de bien -bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. Je crois -qu’ils dansèrent la piémontoise<a name="FNanchor_702_702" id="FNanchor_702_702"></a><a href="#Footnote_702_702" class="fnanchor">702</a>, et fut question de s’entre-baiser. -Il advint que ce gentilhomme se print à cette -jeune veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à -la mode d’Italie, où il avoit été; car, en la baisant, il lui -mit sa langue en la bouche. Laquelle façon étoit pour lors -bien nouvelle en France, et est encore de présent, mais -non pas tant qu’alors; car les François commencent fort -à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. -La damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle -pigeonnerie<a name="FNanchor_703_703" id="FNanchor_703_703"></a><a href="#Footnote_703_703" class="fnanchor">703</a>; et, combien qu’elle ne sût pas prendre les -choses en mal, si est-ce qu’elle regarda ce gentilhomme -<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>de fort mauvais œil; et si ne s’en put taire; car, bien peu -après, elle en fit le conte en une compagnie où elle se -trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui -peut-être lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: -«Comment avez-vous souffert cela, madamoiselle? C’est -une chose qui se fait à Rome et à Venise, en baisant les -courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, entendant, -par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre -qu’elle n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit -ledit personnage, elle se mit en opinion que, s’elle laissoit -cela ainsi, elle feroit grand tort à son honneur. Sur -quoi, après avoir songé des moyens uns et autres d’en -rechercher<a name="FNanchor_704_704" id="FNanchor_704_704"></a><a href="#Footnote_704_704" class="fnanchor">704</a> le gentilhomme, il ne fut point trouvé de -meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, -pour mieux en avoir la raison et à son honneur. Pour -abréger, elle obtint incontinent un ajournement personnel -contre son homme, pour les moyens<a name="FNanchor_705_705" id="FNanchor_705_705"></a><a href="#Footnote_705_705" class="fnanchor">705</a> qu’elle avoit -en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque -à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit -pas de la ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis -lui conseillèrent de s’absenter pour quelque temps, lui -remontrant qu’il n’auroit pas du meilleur, et qu’elle, qui -étoit apparentée des juges et des avocats, lui pourroit -faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier le -fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même -l’auroit confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis -trouvé. Mais lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas -grand cas, et répondit qu’il ne s’enfuiroit point pour cela, -et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à faire. Le jour de l’assignation -venu, il se présenta en jugement, où y avoit as<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>sez -bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui -étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes -choses et autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle -danse?» Il répondit que oui. «S’il ne connoissoit pas bien -la dame complaignante?» Il répondit qu’il ne la connoissoit -que de vue, et qu’il voudrait bien la connoître mieux. -«S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que -femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai -qu’un tel soir il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, -vous lui avez fait un déshonneur grand, ainsi -qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous lui avez mis -votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit? -dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes -mal notées: ce n’étoit pas là où vous deviez adresser.» -Quand il se vit ainsi pressé, alors il répondit: «Elle dit -que je lui ai mis la langue en la bouche; quant à moi, il -ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le -bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût -ouvert, je ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui -entendent le langage du pays, il est un peu de meilleure -grâce: <em lang="it" xml:lang="it">Et per che badava, la bestia?</em> C’est-à-dire: Pourquoi -bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il dit? -Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la -charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec -quand elle se laisseroit baiser.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI">NOUVELLE LXXXI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.</p> - -<p>Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus -grande habileté que celui des coupeurs de bourses; car -ces gens de bien ont affaire à hommes, à femmes, à gentilshommes, -à avocats, à marchands, et à prêtres, que je<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> -devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de personnes, -fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en -a-t-il qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la -prohibition francisquine<a name="FNanchor_706_706" id="FNanchor_706_706"></a><a href="#Footnote_706_706" class="fnanchor">706</a>; mais ils la tiennent si cachée, -que les pauvres coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, -avec ce qu’ils ont affaire à tous les susnommés, le -pis est, et le plus fort, qu’ils vous dérobent en votre présence, -et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, ils savent -bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai -à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en -quantes manières. Je vous raconterai seulement deux ou -trois de leurs tours, lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, -ne voulant nier toutefois qu’ils n’en fassent bien d’aussi -bons, voire de meilleurs, quand il y affiert<a name="FNanchor_707_707" id="FNanchor_707_707"></a><a href="#Footnote_707_707" class="fnanchor">707</a>. Je dis donc -qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de ces bons marchands -dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des -plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, -puisqu’il se laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien -le pire; mais la cruche va si souvent à la fontaine, qu’à -la fin elle se rompt le col. Tant y a, qu’étant en la prison, -il encusa<a name="FNanchor_708_708" id="FNanchor_708_708"></a><a href="#Footnote_708_708" class="fnanchor">708</a> ses compagnons, sous ombre qu’on lui promit -impunité; et se met à déclarer tout plein de belles pratiques -du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un -jour les coupeurs de pendants<a name="FNanchor_709_709" id="FNanchor_709_709"></a><a href="#Footnote_709_709" class="fnanchor">709</a>, lesquels étoient bien dix -ou douze de bande, se trouvèrent en la ville susdite à la -Peyre<a name="FNanchor_710_710" id="FNanchor_710_710"></a><a href="#Footnote_710_710" class="fnanchor">710</a>, à un jour de marché, où ils virent comme un -<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en beau paiement, -pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers -il mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous -pouvez bien penser qu’il ne la portoit pas sur sa tête). -De quoi ces galants furent fort réjouis; car ils n’en eussent -pas voulu tenir un denier moins. Et parce que le butin -étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des -autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, -non), et se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils -purent; lequel étoit jaloux de sa gibecière comme un -coquin de sa poche<a name="FNanchor_711_711" id="FNanchor_711_711"></a><a href="#Footnote_711_711" class="fnanchor">711</a>; car, étant en la presse, il avoit toujours -la main dessus, se doutant bien des inconvénients; -et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient coupeurs -de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant -le serroient, le tournoient, le viroient en la foule, -faisant semblant d’avoir hâte de passer, pour trouver -moyen de croquer cette gibecière; mais, pour tourment<a name="FNanchor_712_712" id="FNanchor_712_712"></a><a href="#Footnote_712_712" class="fnanchor">712</a> -qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point la main de -dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et ébahis -de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, -celui qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il -s’étoit trouvé en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit -point vu d’homme plus obstiné à se donner garde que -ce curé, ni qui eût moins d’envie de perdre sa bourse. -Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils en le -pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils -le firent approcher d’un grand monceau de souliers, de -buche, <em>alias</em> des sabots, qu’ils disent en ce pays-là des -<em>esclops</em><a name="FNanchor_713_713" id="FNanchor_713_713"></a><a href="#Footnote_713_713" class="fnanchor">713</a> (si bien m’en souvient), lesquels esclops ils sont -<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>pointus par le bout, pour la braveté<a name="FNanchor_714_714" id="FNanchor_714_714"></a><a href="#Footnote_714_714" class="fnanchor">714</a>. Voyez; encore se -fait-il de braves sabots. Quoi voyant l’un d’entre eux, -comme ils sont tous accorts de faire leur profit de tout, -vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner -un grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant -une extrême douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la -main à sa jambe, car un tel mal que celui-là fait oublier -toutes autres choses; mais il n’eut pas plus tôt lâché la gibecière, -que cet habile hillot<a name="FNanchor_715_715" id="FNanchor_715_715"></a><a href="#Footnote_715_715" class="fnanchor">715</a> ne la lui eût enlevée. Le curé, -avec tout son mal, voulut reporter la main à ce qu’il tenoit -si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant; -dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la -gibecière était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin -étoit; car, en telles exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement -bien. Ainsi le pauvre curé s’en alla mauvais -marchand de son blé, étant blessé en la jambe et -ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont -si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre -les biens de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime -mieux vous faire une autre conte.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII">NOUVELLE LXXXII.</a></h2> - -<p class="center f08">Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte<a name="FNanchor_716_716" id="FNanchor_716_716"></a><a href="#Footnote_716_716" class="fnanchor">716</a>.</p> - -<p>Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les -<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>coupeurs de bourses a été de se tenir bien en ordre<a name="FNanchor_717_717" id="FNanchor_717_717"></a><a href="#Footnote_717_717" class="fnanchor">717</a>; car, -quand ils étoient habillés chétivement, ils n’eussent pas -osé se trouver parmi les gens d’apparence, qui sont les -lieux où ils ont le plus grand affaire; où, s’ils s’y trouvoient, -on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal -vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux<a name="FNanchor_718_718" id="FNanchor_718_718"></a><a href="#Footnote_718_718" class="fnanchor">718</a>, si sont-ils -à tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le -roi François à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands<a name="FNanchor_719_719" id="FNanchor_719_719"></a><a href="#Footnote_719_719" class="fnanchor">719</a>, -dont est question, qui étoient tous habillés comme gentilshommes: -desquels y en eut un qui se laissa surprendre -en la basse-cour de Blois, faisant son état; il fut incontinent -représenté devant M. de La Voulte, homme qui a -fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. -Je faux; il donnoit la fièvre<a name="FNanchor_720_720" id="FNanchor_720_720"></a><a href="#Footnote_720_720" class="fnanchor">720</a>, mais il avoit le médecin<a name="FNanchor_721_721" id="FNanchor_721_721"></a><a href="#Footnote_721_721" class="fnanchor">721</a> -quant et lui, qui en guérissoit. Étant ce coupe-bourses -devant le prévôt, s’amassèrent force gens à l’entour de -lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court comme au feu; et -ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour -voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux -fol, avec son cou tors. Or, les autres coupeurs de -bourses se tinrent assis là auprès, faisant mine de gens -de bien, pour ouïr les interrogatoires que faisoit ce prévot -à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque -<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les -hommes ne se donnent pas bien garde; car ils ne pensent -point qu’il y ait plus d’un loup dedans le bois; et il y en -a peut-être plus de dix. Et puis, qui penseroit qu’il y en -eût de si hardis de dérober au propre lieu où se fait le procès -d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, devinez -qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! -Jean<a name="FNanchor_722_722" id="FNanchor_722_722"></a><a href="#Footnote_722_722" class="fnanchor">722</a>! ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit -celui qu’il avoit entre ses mains, touchant la -bourse qui avoit été coupée, il y en eut un en la foule -qui lui coupa la sienne dedans sa manche<a name="FNanchor_723_723" id="FNanchor_723_723"></a><a href="#Footnote_723_723" class="fnanchor">723</a>, et la bailla -habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque -ententif<a name="FNanchor_724_724" id="FNanchor_724_724"></a><a href="#Footnote_724_724" class="fnanchor">724</a> qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il -bien qu’on lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve -sa bourse tirée; dont il fut le plus dépité du monde; et -ne voyant autour de soi que des gens de bien, au moins -bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à la -chaude<a name="FNanchor_725_725" id="FNanchor_725_725"></a><a href="#Footnote_725_725" class="fnanchor">725</a>, vint saisir un gentilhomme le plus prochain de -lui, en lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout -beau, monsieur de La Voulte, lui dit le gentilhomme; -retournez vous cacher<a name="FNanchor_726_726" id="FNanchor_726_726"></a><a href="#Footnote_726_726" class="fnanchor">726</a>, vous n’avez pas bien deviné: -prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt -<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit -empêché à questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui -échappe et se sauve parmi le monde. Dont M. de la Voulte, -par un beau dépit, en fit pendre une douzaine d’autres -qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire leur procès.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII">NOUVELLE LXXXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse.</p> - -<p>A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le -renom de faire les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit -ému, un de ces vénérables coupeurs de cuir<a name="FNanchor_727_727" id="FNanchor_727_727"></a><a href="#Footnote_727_727" class="fnanchor">727</a>, s’en alla -jusqu’à Moulins trouver ce coutelier, pour faire faire un -couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il pourroit gagner -son voyage, tant par les chemins que sur les lieux. -Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit -en allant), il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon -ami, me ferez-vous bien un couteau de la façon que je -vous deviserai?» Le coutelier lui répond qu’il le feroit, -si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami, dit cet homme -de bien, la façon n’en est point autrement difficile. Le -plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme -un rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant <em>monsieur</em> -(car il le voyoit bien en ordre); ne vous souciez -point du tranchant: dites-moi seulement de quelle sorte -vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux d’une telle -grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui -desseigner<a name="FNanchor_728_728" id="FNanchor_728_728"></a><a href="#Footnote_728_728" class="fnanchor">728</a> tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: -«Mon ami (car il le falloit amieller<a name="FNanchor_729_729" id="FNanchor_729_729"></a><a href="#Footnote_729_729" class="fnanchor">729</a>), faites-le moi seu<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>lement; -et ne vous souciez du prix; car je vous payerai -à votre mot.» Il s’en va; le coutelier se met après ce -couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre le vint -quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il -tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et -comme telles gens ont toujours l’œil au guet pour épier -si fortune leur envolera point quelque butin, il vit que ce -coutelier tira sa bourse de sa manche pour mettre ce teston, -ainsi qu’on la portoit de ce temps-là; et la mettoit-on -par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du pourpoint. -Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert, -il commence à presser ce coutelier de quelque propos -aposté<a name="FNanchor_730_730" id="FNanchor_730_730"></a><a href="#Footnote_730_730" class="fnanchor">730</a>; et l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier -de remettre la bourse en sa manche, et le laissa pendre -sans y prendre garde. Étant cette bourse en si beau gibier, -le galant se tenoit toujours près de sa proie, entretenant -fort familièrement et de près le coutelier, duquel il étoit -déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure -de lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point -si je vous demande à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai -fait, en ma vie, de beaucoup de façons, mais je n’en fis -jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu pensois à -quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi, -je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, -dit le coutelier, je le vous promets.» -Le coupe-bourses s’approche, comme pour lui parler en -l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper des -bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre -de son couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse -ainsi pendante. Puis, après lui avoir la bourse, il -lui coupe la queue<a name="FNanchor_731_731" id="FNanchor_731_731"></a><a href="#Footnote_731_731" class="fnanchor">731</a>; et s’en va chercher sa pratique, de çà, -<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>de là, par la ville; là où il fit plusieurs belles exécutions -de son métier avec ce couteau. Mais je crois bien qu’il -s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en un sermon, -coupant la bourse à un jeune homme de la ville -(ainsi que sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou -tard; car les renards se trouvent tous à la fin chez le pelletier). -Quand il eut été quelques jours en prison, on lui -promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point de mal -s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas -requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer -et à dire tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires -étoit comprins le cas de ce coutelier; d’autant qu’il avoit -ouï dire que ce coupeur de bourses étoit prins, et s’étoit -venu rendre partie et se plaindre à la justice. Sur quoi le -prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers renvoyées -devant l’évêque<a name="FNanchor_732_732" id="FNanchor_732_732"></a><a href="#Footnote_732_732" class="fnanchor">732</a>), le prévôt lui dit en riant, mais -c’étoit un rire d’hôtelier<a name="FNanchor_733_733" id="FNanchor_733_733"></a><a href="#Footnote_733_733" class="fnanchor">733</a>: «Viens çà! tu étois bien mauvais -de couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument -pour t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, -dit-il, qui ne la lui eût coupée? elle lui pendoit jusques -aux genoux.» Mais le prévôt, après tous jeux, l’envoya -pendre jusques au gibet.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV">NOUVELLE LXXXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">Du bandoulier<a name="FNanchor_734_734" id="FNanchor_734_734"></a><a href="#Footnote_734_734" class="fnanchor">734</a> Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de parlement.</p> - -<p>Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, -lequel se faisoit appeler Cambaire; et avoit autre<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>fois -été au service du roi avec charge de gens de pied, là -où il avoit acquis le nom de vaillant et hardi capitaine; -mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les guerres -furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu -bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il -fit si à l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour -le plus renommé de ses compagnons: contre lequel la cour -de parlement fit faire telle poursuite, qu’à la fin il fut -prins et amené en la conciergerie, où il ne demeura -guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel -il fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes -par lui commis et perpétrés. Et combien que, par les informations, -il fût chargé de plusieurs crimes et délits, -dont le moindre étoit assez grand pour perdre la vie, toutefois -la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée; car on -dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, -miséricorde de Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant, -mouton bêlant, et porc pourri: et tout n’en vaut rien, -s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain respect à ce -Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant -qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui -va dire ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la -cour, pour la grâce qu’elle vous fait, qui avez mérité une -bien rigoureuse punition pour les cas dont vous êtes atteint -et convaincu<a name="FNanchor_735_735" id="FNanchor_735_735"></a><a href="#Footnote_735_735" class="fnanchor">735</a>. Mais parce qu’autres fois vous vous -êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service au roi, -la cour s’est contentée de vous condamner seulement à -perdre la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit -<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>incontinent en son gascon: «Cap de Diou! be vous donni -lou reste per un viet-daze<a name="FNanchor_736_736" id="FNanchor_736_736"></a><a href="#Footnote_736_736" class="fnanchor">736</a>.» Et, à la vérité, le reste ne -valoit pas guères, après la tête ôtée; attendu même, que -le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour cette réponse, -il lui en print fort mal; car la cour, irritée de -cette arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV">NOUVELLE LXXXV.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’honnêteté de M. de Salzard.</p> - -<p>Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur -qui s’appeloit Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit? -Premièrement il avoit la tête comme un pot à beurre; -le visage froncé comme un parchemin brûlé; les yeux gros -comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit, -principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur, -et alloit toujours levant le museau, comme un vendeur -de cinquailles<a name="FNanchor_737_737" id="FNanchor_737_737"></a><a href="#Footnote_737_737" class="fnanchor">737</a>; la gueule torte comme je ne sais quoi; -un bonnet gras, pour lui faire une potée de choux; sa robe -avallée<a name="FNanchor_738_738" id="FNanchor_738_738"></a><a href="#Footnote_738_738" class="fnanchor">738</a>, que tous eussiez dit qu’il étoit épaulé<a name="FNanchor_739_739" id="FNanchor_739_739"></a><a href="#Footnote_739_739" class="fnanchor">739</a>; une jaquette -ballant jusqu’au gras de la jambe; des chausses -déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux -de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses, -c’étoit de la crotte bordée de drap); sa belle chemise de -trois semaines, encore étoit-elle déjà sale; ses ongles assez -grands pour faire des lanternes, ou pour bien s’égraffi<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>gner<a name="FNanchor_740_740" id="FNanchor_740_740"></a><a href="#Footnote_740_740" class="fnanchor">740</a> -contre celui qui est sous les pieds de saint Michel<a name="FNanchor_741_741" id="FNanchor_741_741"></a><a href="#Footnote_741_741" class="fnanchor">741</a>. -A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y a-t-il point -quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections -de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne -femme qui en saura quelqu’une qui lui soit bonne! -Quant à moi, je n’en connois pour lui, si je n’y pensois. -Non, non, ne différez point à l’aimer; car il est gracieux, -en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur, -comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois<a name="FNanchor_742_742" id="FNanchor_742_742"></a><a href="#Footnote_742_742" class="fnanchor">742</a>: «Je -ne me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête -plus grosse que poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur, -ils sont onze heures<a name="FNanchor_743_743" id="FNanchor_743_743"></a><a href="#Footnote_743_743" class="fnanchor">743</a>.—Ils -en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit ou -bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit -cet honnête homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer -noise; ne vous enquérez point de lui, si vous ne -le voulez épouser.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXVI" id="LXXXVI">NOUVELLE LXXXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur.</p> - -<p>En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui -étoient bons fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie<a name="FNanchor_744_744" id="FNanchor_744_744"></a><a href="#Footnote_744_744" class="fnanchor">744</a>, -principalement en cas de remuement de besognes<a name="FNanchor_745_745" id="FNanchor_745_745"></a><a href="#Footnote_745_745" class="fnanchor">745</a>. -Ils prenoient livres, ceintures, gants, tout leur -<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses fussent -perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et -n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant -dedans votre chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu -une paire de pantoufles sous un coin de lit, l’un d’eux les -chaussoit gentiment sur ses escarpins, et s’en alloit à-tout. -Et se conte, pour se donner garde d’eux, qu’il leur falloit -regarder aux pieds et aux mains; combien que le proverbe -ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient fait -serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient -toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et -s’entendoient bien ensemble; car tandis que l’un faisoit le -guet, l’autre faisoit la prise. Un jour, ils se trouvèrent -tous deux chez un tailleur (car ils n’étoient quasi jamais -l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit prendre la -mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les -yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils -ne virent rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon -que l’un d’eux avisa une paire des ciseaux en assez belle -prise, dont son compagnon étoit le plus près: auquel il -dit en latin, en le guignant de la tête: <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>. Son compagnon, -qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre -en usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met -sous son manteau, tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs; -lequel ouït bien ce mot: <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>; mais il ne savoit -qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à l’école; jusques à -tant que, les deux écoliers étant départis, il eut affaire de -ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi, -et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique, -dont ne se peut douter, que de ces deux jeunes gens; -et même, se réduisant en mémoire la contenance qu’il leur -avoit vu faire, se souvint aussi de ce mot <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>, dont il -commença à croître en lui suspicion. Il vint tantôt un<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> -homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses ciseaux -(car il souvient toujours à Robin de ses flûtes<a name="FNanchor_746_746" id="FNanchor_746_746"></a><a href="#Footnote_746_746" class="fnanchor">746</a>), il demanda: -«Monsieur, dit-il, que signifie <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em>?» L’autre -lui répond: «Mon ami, c’est un mot que les femme entendent. -<em>Accipe</em> signifie <em>prends</em>.—Oh! de par Dieu (je -crois qu’il dit bien: le diable)! si <em lang="la" xml:lang="la">Accipe</em> signifie prends, -mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils sans point de -faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXVII" id="LXXXVII">NOUVELLE LXXXVII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit point.</p> - -<p>Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à -souper un cordelier, qui prêchoit le carême en la paroisse; -lequel cordelier étoit bon frère, et aimoit le bon vin. Quand -il étoit à table, il demandoit toujours l’aiguière auprès de -soi, le compagnon; et toutefois il ne s’en servoit point, -car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant <em lang="la" xml:lang="la">sicut terra -sine aqua</em>; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui -dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez -toujours de l’eau, et que vous n’en mettez point -en votre vin?—Monsieur, dit-il, pourquoi est-ce que -vous avez toujours votre épée à votre côté, et si n’en faites -<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me -défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le -cordelier, l’eau me sert aussi pour me défendre du vin s’il -m’assailloit; et pour cela, je la tiens toujours auprès de -moi; mais voyant qu’il ne me fait point de mal, je ne lui -en fais point aussi.»</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Un cordelier, qui est ceint<a name="FNanchor_747_747" id="FNanchor_747_747"></a><a href="#Footnote_747_747" class="fnanchor">747</a> homme,</div> -<div class="line">Boit du vin comme un autre homme.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<h2><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII">NOUVELLE LXXXVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules.</p> - -<p>Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par -l’enseignement d’un personnage qui savoit que c’étoit de -vivre friandement, que les jeunes cochets<a name="FNanchor_748_748" id="FNanchor_748_748"></a><a href="#Footnote_748_748" class="fnanchor">748</a>, sans être châtrés, -pourvu qu’ils n’eussent point connoissance de poules, -avoient la chair aussi tendre et plus naturelle que les chapons; -et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs, -c’étoit l’amour des gelines<a name="FNanchor_749_749" id="FNanchor_749_749"></a><a href="#Footnote_749_749" class="fnanchor">749</a>: comme font tous les mâles -avec les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit -bien en homme expérimenté qui disoit que: «Qui le -moins en fait trompe son compagnon; que les apprentis -en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en vont aux -potences; que les hommes en meurent, et que les femmes -en vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière. -Toutefois, je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en -dis n’est pas pour apaiser noise. A propos de nos cochets, -cette dame dont nous parlons les faisoit garder à part des -poules, pour servir à table en lieu de chapons, dont elle se -<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa maison étoit -grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit tel -et si honorable racueil<a name="FNanchor_750_750" id="FNanchor_750_750"></a><a href="#Footnote_750_750" class="fnanchor">750</a> qu’elle savoit faire; lui voulut -faire voir les singularités de sa maison, une pour<a name="FNanchor_751_751" id="FNanchor_751_751"></a><a href="#Footnote_751_751" class="fnanchor">751</a> une: -entre lesquelles elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant -grand’fête, et lui promettant de lui en faire voir l’expérience -à souper. Ce seigneur print cela pour une grande -nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres cochets, lesquels -il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus -grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa -en soi-même qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur -donner quelque secours: qui fut que, s’étant mis à part -d’avec madame, il fit appeler l’un de ses gens, auquel il -commanda secrètement que tout à l’heure il lui recouvrât -trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les aller -mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans -faire bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces -poules furent là-dedans, et mes cochets environ, et de se -battre. Jamais ne fut telle guerre: comme l’un montoit, -l’autre descendoit; ces pauvres poules furent affolées<a name="FNanchor_752_752" id="FNanchor_752_752"></a><a href="#Footnote_752_752" class="fnanchor">752</a>; -car on dit que</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Gallus gallinis ter quinque sufficit unus;</div> -<div class="line">At ter quinque viri non sufficiunt mulieri.</div> -</div></div></div> - -<p>Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire -à une dame qu’elle se contentoit bien de trois fois la -nuit, l’une à l’entrée du lit, l’autre entre deux sommes, -et la tierce au point du jour; mais, s’il y en avoit quelqu’une -extraordinaire, qu’elle la prenoit en patience. De -<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une -fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez; -quatre, c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme, -sinon qu’il fût affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers<a name="FNanchor_753_753" id="FNanchor_753_753"></a><a href="#Footnote_753_753" class="fnanchor">753</a>. -Vrai est qu’il y avoit un gentilhomme qui se vantoit -de la dix-septième fois pour une nuit: dont chacun -qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand il eut -bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il -y avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu. -Mais qu’est-ce que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames: -ç’ont été les cochets, qui m’ont fait choir en ces -termes. Par mon âme! c’est une si douce chose, qu’on -ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je -pas entreprins, au commencement de mon livre, de vous -parler de renchérir le pain.</p> - -<hr /> -<h2><a name="LXXXIX" id="LXXXIX">NOUVELLE LXXXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De la pie et de ses piaux.</p> - -<p>C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous -veux faire un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit -ses petits piaux par les champs, pour leur apprendre -à vivre; mais ils faisoient les besiats<a name="FNanchor_754_754" id="FNanchor_754_754"></a><a href="#Footnote_754_754" class="fnanchor">754</a>, et vouloient -toujours retourner au nid, pensant que la mère les dût -toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle, les voyant -tous drus pour aller par toutes terres, commença à les -laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant -ainsi: «Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; -<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>vous êtes grands pour chercher votre vie: ma mère me -laissa, que je n’étois pas si grande de beaucoup que vous -êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que ferons-nous? Les -arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit la -mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous -verrez qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre -la joue pour tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons -bien cela, disoient-ils; mais si quelqu’un prend une -pierre pour nous frapper, il ne faudra point qu’il prenne -de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez bien -toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser -la pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit -d’aventure la pierre toujours prête en la main pour -ruer<a name="FNanchor_755_755" id="FNanchor_755_755"></a><a href="#Footnote_755_755" class="fnanchor">755</a>?—Ah! dit la mère, en savez-vous bien tant! Or, -pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et ce disant, elle les -laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en plourerai-je pas.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XC" id="XC">NOUVELLE XC.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler.</p> - -<p>Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement -bien né; car, outre les gambades et plaisantes mines -qu’il faisoit, il connoissoit les personnes à la physionomie; -il connoissoit les sages et honnêtes personnes, à la barbe, -à l’habit, à la contenance, et les caressoit; mais un page, -quand bien il eût été habillé en damoiselle, si l’eût-il discerné -entre cent autres; car il le sentoit à son pageois<a name="FNanchor_756_756" id="FNanchor_756_756"></a><a href="#Footnote_756_756" class="fnanchor">756</a>, -incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que jamais -plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, -il écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les -<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>parlants; et faisoit signes assez certains pour montrer -qu’il entendoit: et s’il ne disoit mot, assurez-vous qu’il -n’en pensoit pas moins. Bref, je crois qu’il étoit encore de -la race du singe de Portugal<a name="FNanchor_757_757" id="FNanchor_757_757"></a><a href="#Footnote_757_757" class="fnanchor">757</a>, qui jouoit fort bien aux -échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe et en parloit -souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne -compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce -pays-là, il se print à magnifier<a name="FNanchor_758_758" id="FNanchor_758_758"></a><a href="#Footnote_758_758" class="fnanchor">758</a> son singe: «Mais n’est-ce -pas là, dit-il, une merveilleuse espèce d’animal? Je crois -que Nature vouloit faire un homme quand elle le faisoit, -et qu’elle avoit oublié que l’homme fût fait, étant empêchée -à tant d’autres choses: car, voyez-vous? elle lui fit le -visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les -mains et même les lignes écartées dedans les paumes, -comme à un homme. Que vous en semble? il ne lui faut -que la parole, que ce ne soit un homme. Mais ne seroit-il -possible de le faire parler? On apprend bien à parler à un -<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de raison -comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté -une année de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que -mon perroquet, et ne crois point qu’il ne soit possible; -car même, quand il se plaint, ou quand il rit, vous diriez -que c’est une personne, et qu’il ne demande qu’à dire -ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette dextérité -de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas -de fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que -l’abbé parloit d’une telle affection et qu’il étoit si bien -acheminé à croire que ce singe dût apprendre à parler, se -présente d’une telle assurance (qui est naturelle à sa nation) -et va dire à l’abbé, sans oublier les <em>révérences, excellences -et magnificences</em>: «Seigneur, dit-il, vous le -prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature -a fait cet animal si approchant de la figure humaine, -qu’elle n’a voulu être impossible que le demeurant ne s’achevât -par artifice, et qu’elle l’a privé de langage pour -mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il n’est -rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne -lit-on pas des éléphans<a name="FNanchor_759_759" id="FNanchor_759_759"></a><a href="#Footnote_759_759" class="fnanchor">759</a> qui ont parlé? et d’un âne<a name="FNanchor_760_760" id="FNanchor_760_760"></a><a href="#Footnote_760_760" class="fnanchor">760</a> semblablement -(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? -et suis émerveillé qu’il ne se soit encore trouvé roi, ni -<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>prince, ni seigneur, qui l’ait voulu essayer de cette bête: -et dis que celui-là acquerra une immortelle louange -qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille -à ces raisons philosophales, et principalement d’autant -qu’elles étoient italiques<a name="FNanchor_761_761" id="FNanchor_761_761"></a><a href="#Footnote_761_761" class="fnanchor">761</a>; car les François ont toujours -eu cela de bon (entre autres mauvaises grâces) de prêter -plus voulentiers audience et faveur aux étrangers qu’aux -leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus près, avec -ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise -d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps -que j’étois en cette fantaisie.» Pour abréger, après -quelques autres argumens allégués et déduits, l’abbé, -voyant que cet Italien faisoit profession d’homme entendu, -avec une mine<a name="FNanchor_762_762" id="FNanchor_762_762"></a><a href="#Footnote_762_762" class="fnanchor">762</a> qui valoit mieux que le boisseau, lui va -dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge -de le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je -le voudrois entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi -grandes choses, dont je suis venu à bout.—Mais en combien -de temps? dit l’abbé.—Monsieur, répondit l’Italien, -vous pouvez entendre que cela ne se peut pas faire -en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une -<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>telle entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour -ce faire, il le faudra nourrir à certaines heures, et de -viandes choisies, rares et précieuses, et être environ<a name="FNanchor_763_763" id="FNanchor_763_763"></a><a href="#Footnote_763_763" class="fnanchor">763</a> -nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne parlez point de -la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai rien, -parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six -ans de terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler -ce singe en pension, dont l’Italien se fait avancer une -bonne somme d’écus, et prend ce singe en gouvernement. -Et pensez que tous ces propos ne furent point demenés -sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens; lesquels -toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à -loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant -l’abbé. Mais les Italiens, qui étoient de la connoissance de -cet entrepreneur, s’en portèrent bien fâchés, car c’étoit -du temps qu’ils commençoient à avoir vogue en France<a name="FNanchor_764_764" id="FNanchor_764_764"></a><a href="#Footnote_764_764" class="fnanchor">764</a>, -et, pour cette singéopédie<a name="FNanchor_765_765" id="FNanchor_765_765"></a><a href="#Footnote_765_765" class="fnanchor">765</a>, ils avoient peur de perdre -leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre eux -blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit -toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne -devoit point s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, -quand il seroit venu à la connoissance du roi, on lui feroit -un mauvais parti. Quand cet Italien les eut bien écoutés, -<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>il leur répondit ainsi: «Voulez-vous que je vous dise? -vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes. J’ai entrepris -de faire parler un singe en six ans; le terme vaut -l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de -choses en six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé -mourra, ou le singe, ou moi-même par adventure; ainsi, -j’en demeurerai quitte<a name="FNanchor_766_766" id="FNanchor_766_766"></a><a href="#Footnote_766_766" class="fnanchor">766</a>.» Voyez que c’est que d’être -hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux du monde -pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe -de vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit -plus plaisir en rien; car il faut entendre que l’Italien -le print avec condition de lui faire changer d’air; avec ce, -qu’il se disoit vouloir user de certains secrets, que personne -n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, l’abbé, -voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe, -et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir -ce singe. Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, -et cependant il fit grand’ chère des écus abbatiaux.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XCI" id="XCI">NOUVELLE XCI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du singe qui but la médecine.</p> - -<p>Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions -tout maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, -ce fut un autre. Tant y a que le maître de ce singe devint -malade d’une grosse fièvre, lequel fit appeler les médecins, -qui lui ordonnèrent tout premièrement le clystère et la -saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par -quatre matins; et tandis<a name="FNanchor_767_767" id="FNanchor_767_767"></a><a href="#Footnote_767_767" class="fnanchor">767</a>, une médecine, laquelle l’apo<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>thicaire -lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, -ayant trouvé son patient endormi, ne le voulut pas réveiller, -d’autant même qu’il n’avoit reposé, long-temps avoit. -Mais il laisse la médecine dedans le gobelet dessus la table, -couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que le patient -se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, -et vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne -pour la lui bailler, car tout le monde étoit sorti pour le -laisser reposer; et, par fortune, avoient laissé l’huis de la -chambre ouvert, qui fut cause que le singe y entra pour -venir voir son maître. La première chose qu’il fit fut de -monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent, auquel -étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter -ce breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit -fâcheux, qui lui faisoit faire des mines toutes nouvelles. -A la fin, il s’aventure d’y tâter; car jamais ne s’en fût -passé. Mais, pour cette amertume sucrée, il retiroit le museau, -il démenoit les babines, il faisoit des grimaces les -plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit -douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. -Somme, il fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout -de cette médecine et la but toute; encore s’en léchoit-il -ses barbes<a name="FNanchor_768_768" id="FNanchor_768_768"></a><a href="#Footnote_768_768" class="fnanchor">768</a>. Cependant le malade, qui le regardoit, print -<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>si grand plaisir aux mines qu’il lui vit faire, qu’il en oublia -son mal, et se print à rire si fort et de si bon courage, -qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine et -inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia, -les humeurs se remirent en leur place, tant que la -fièvre se perdit. Tantôt le médecin arrive, qui demanda -au gisant comment il se trouvoit, et si la médecine avoit -fait opération. Mais le gisant rioit si fort, qu’à grand’peine -pouvoit-il parler; dont le médecin print fort mauvaise -opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de -lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, -dit-il, au singe quelle opération elle a faite?» Le -médecin n’entendoit point ce langage, jusques à tant que, -lui ayant demouré quelque espace de temps, voici ce singe -qui commença à aller du derrière tout le long de la chambre -et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit -un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il -avoit été lieutenant du malade<a name="FNanchor_769_769" id="FNanchor_769_769"></a><a href="#Footnote_769_769" class="fnanchor">769</a>, lequel à peine leur conta -le cas comme il étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils -furent tous réjouis; mais le malade encore plus, car il se -leva gentiment du lit et fit bonne chère, Dieu merci, et le -singe!</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p> -<h2><a name="XCII" id="XCII">NOUVELLE XCII.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme<a name="FNanchor_770_770" id="FNanchor_770_770"></a><a href="#Footnote_770_770" class="fnanchor">770</a>.</p> - -<p>Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait -faute à son mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que -non pas à celui qui y a entrée, disant que qui veut avoir -la fin d’un mal, il en faut ôter la cause, selon le proverbe -italien: <em lang="it" xml:lang="it">Morta la bestia, morto il veneno</em>; et que les -hommes ne font que cela à quoi les femmes les invitent, -et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils -n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou -du parler, ou par quelque autre semonce<a name="FNanchor_771_771" id="FNanchor_771_771"></a><a href="#Footnote_771_771" class="fnanchor">771</a>. De moi<a name="FNanchor_772_772" id="FNanchor_772_772"></a><a href="#Footnote_772_772" class="fnanchor">772</a>, si je -pensois faire plaisir aux femmes en les défendant par la -fragilité, je le ferois voulentiers, qui ne cherche que leur -faire service; mais j’aurois peur d’être désavoué de la -plupart d’entre elles et des plus aimables de toutes, desquelles -chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le me -fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui -mérite plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de -moi; je me rends grandement honorée, et m’estime très-heureuse, -me voyant aimée d’un si vertueux personnage -comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est grande et -quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien -empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se -pense honnête et vertueux, il a occasion de retenir la -femme toute pour soi; mais, si sa conscience le juge qu’il -n’est pas tel, il semble qu’il n’ait pas grand’raison de tan<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>cer -ni de défendre à sa femme d’aimer un homme plus -aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la -doit voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et -les hommes vertueux. Mais il s’entend de la vertu spirituelle, -et non pas de cette vertu substantifique et humorale, -et qu’il suffit de joindre les esprits ensemble, -sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Le berger et la bergère</div> -<div class="line">Sont en l’ombre d’un buisson,</div> -<div class="line">Et sont si près l’un de l’autre,</div> -<div class="line">Qu’à grand’peine les voit-on<a name="FNanchor_773_773" id="FNanchor_773_773"></a><a href="#Footnote_773_773" class="fnanchor">773</a>.</div> -</div></div></div> - -<p>D’excuser les femmes par la force des présents qu’on -leur fait, ce seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. -Plutôt les femmes méritent griève punition, qui -souffrent que l’avarice triomphe de leur corps et de leur -cœur; combien que ce soit la plus forte pièce de toute la -batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur quoi -les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons, -sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par -faute de meilleur paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y -a point de plus valable défense que de dire qu’il n’est -place si forte que la continuelle et furieuse batterie ne -mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si ferme, ne -si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint de se -rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme -même qui s’attribue la constance pour une chose naturelle -et propriétaire<a name="FNanchor_774_774" id="FNanchor_774_774"></a><a href="#Footnote_774_774" class="fnanchor">774</a> se laisse gagner plus souvent que tous les -jours, et s’oublie ès choses qu’il doit tenir pour les plus -défensables, exposant en vente ce qui est sous la clef de -<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>la foi. Donc, la femme, qui est de nature douce, de cœur -pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, de -puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un -homme importun en demandes, obstiné en poursuites, -inventif en moyens, subtil en propos, et excessif en promesses? -Vraiment, c’est chose presque difficile jusques à -l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant en ce -lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend. -Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus -ou moins, selon le mari auquel elle a affaire; car il y en -a de toutes sortes: les uns le savent et n’en font semblant, -et ceux-là aiment mieux porter les cornes au cœur que -non pas au front; les autres le savent et s’en vengent, et -ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent -et le souffrent, qui pensent que patience passe science, -et ceux-là sont pauvres gens. Les autres n’en savent rien, -mais ils s’en enquièrent; et ceux-là cherchent ce qu’ils ne -voudroient pas trouver. Les autres ne le savent ni entendent -à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus, sont les -moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui -ne le sont point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis<a name="FNanchor_775_775" id="FNanchor_775_775"></a><a href="#Footnote_775_775" class="fnanchor">775</a>, -nous vous conterons d’un monsieur qui en étoit; -mais certainement, ce n’étoit pas à sa requête, car il s’en -fâchoit fort; mais il étoit de ceux du premier rang, dissimulant, -tant qu’il pouvoit, son inconvénient, en attendant -que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en -se vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous -deux s’il lui venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à -main de se prendre à sa femme, le premier sort tomba sur -elle, au moyen d’une invention qu’il imagina. Ce fut -<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>qu’au temps de vacations de cour<a name="FNanchor_776_776" id="FNanchor_776_776"></a><a href="#Footnote_776_776" class="fnanchor">776</a>, il s’en alla ébattre à -une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ, -et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la -traitant toujours à la manière accoutumée tout le temps -qu’ils furent là. Quand vint qu’il s’en fallut retourner à -la ville, un jour ou deux avant qu’ils dussent partir, il -commanda à un sien valet (lequel il avoit trouvé fidèle et -secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule sus laquelle -montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir, -mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: -avec cela qu’il mît du sel parmi son avoine, ne lui disant -point pourtant à quelle fin il faisoit faire cela; mais il se -connut par l’événement qui depuis s’en ensuivit. Ce valet -fit tout ainsi que son maître lui commanda, tellement -que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu -de tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette -mule, et tire droit le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit -ainsi, qu’il falloit aller trouver la Garonne, et cheminer -au long de la rive quelque temps, qui étoit la première -eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à -l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à -sentir l’air de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur -qu’elle avoit de boire. Or, les endroits étaient creux et -non guéables, et falloit que la mule, pour boire, se jetât -en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne la put -jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement -que ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée -d’accoutrements, et le lieu difficile, tomba du premier -coup en l’eau, dont le mari s’étoit tenu loin tout -expressément, avec son valet, pour laisser venir la chose -<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que la -pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée -en l’eau<a name="FNanchor_777_777" id="FNanchor_777_777"></a><a href="#Footnote_777_777" class="fnanchor">777</a>. Voilà une manière de se venger d’une -femme qui est un peu cruelle et inhumaine. Mais que -voulez-vous? il fâche à un mari d’être cocu en propre -personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à l’ami, -son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant -toujours auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; -et puis, elle seroit toute prête et appareillée à faire un -autre ami; car une personne qui a mal fait une fois (si -c’est mal fait que cela toutefois) est toujours présumée -mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, -je ne saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve -bien empêché quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser -et à faire à ceux à qui le cas touche<a name="FNanchor_778_778" id="FNanchor_778_778"></a><a href="#Footnote_778_778" class="fnanchor">778</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="XCIII" id="XCIII">NOUVELLE XCIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin<a name="FNanchor_779_779" id="FNanchor_779_779"></a><a href="#Footnote_779_779" class="fnanchor">779</a>.</p> - -<p>Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la -vache de son voisin, se leva de grand matin devant jour; -et étant entré en l’étable de la vache, l’emmène, faisant -semblant de courir après elle. Auquel bruit le voisin s’é<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>tant -éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre: «Voisin, dit -ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est entrée -en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» -Après que ce voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada -d’aller au marché avec lui (car, demeurant en la maison, -il se fût aperçu du larcin). En chemin, comme le jour -s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant sa vache, -lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort -à la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la -mène vendre, pource que tous les jours votre femme et la -mienne s’en débattent, ne sachant laquelle choisir.» Sur -ce propos, ils arrivèrent au marché; alors le larron, de -peur d’être découvert, fait semblant d’avoir affaire parmi -la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, cette -vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le -voisin donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, -s’en vont droit à la taverne, selon la promesse qui avoit -été faite. Mais, après y avoir bien repu, le larron trouve -moyen d’évader, laissant l’autre pour les gages. De là s’en -vint à Paris, et là se trouvant, une fois entre autres, en -une place du marché, où il y avoit force ânes attachés -(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, -voyant que toutes les places étoient remplies, ayant choisi -le plus beau, monte dessus, et, se promenant par le marché, -le vendit très-bien à un inconnu, lequel acheteur, ne -trouvant place vide que celle dont il avoit été ôté, le rattache -au lieu même. Qui fut cause que celui qui étoit le -vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant, -puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle -survint entre lui et l’acheteur, tellement qu’il en -fallut venir aux mains. Or, le larron qui l’avoit vendu, -étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, mêmement -que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing,<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> -ne se put tenir de dire: «Plaudez<a name="FNanchor_780_780" id="FNanchor_780_780"></a><a href="#Footnote_780_780" class="fnanchor">780</a>, plaudez-moi hardiment -ce larron d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme -qui étoit en tel état, et ne demandoit pas mieux que de -rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la parole: -«Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos -il fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées -par sa confession, fut exécuté par justice, comme il méritoit.</p> - -<hr /> -<h2><a name="XCIV" id="XCIV">NOUVELLE XCIV.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré, par le -moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé<a name="FNanchor_781_781" id="FNanchor_781_781"></a><a href="#Footnote_781_781" class="fnanchor">781</a>.</p> - -<p>Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles -oreilles<a name="FNanchor_782_782" id="FNanchor_782_782"></a><a href="#Footnote_782_782" class="fnanchor">782</a>), fut jadis un médecin très-fameux, lequel, pour -toutes médecines, avoit accoutumé bailler à ses patients -des clystères, dont, de bonheur, il faisoit plusieurs belles -cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé; en manière -qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à -lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre -homme de village avoit égaré son âne par les champs, -dont il étoit fort troublé. Et ainsi qu’il alloit par les détroits<a name="FNanchor_783_783" id="FNanchor_783_783"></a><a href="#Footnote_783_783" class="fnanchor">783</a>, -quérant cet âne, il rencontra en son chemin une -bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se tourmenter -ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu -<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>son âne, et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit -le boire et le manger. Alors la vieille lui enseigna la -maison de ce médecin, auquel elle l’envoya sûrement, -l’avertissant que de toutes choses perdues il en disoit certaines -nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut très-aise; -et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et -quand il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour -de lui, qui l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, -et, pour ce, il commença à crier: «Hélas! monsieur, pour -Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute ma vie! Je vous -prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez), ou -me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs -fois, criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, -et, pour ce, le regarda en face; et cuidant qu’il fût -hors de son entendement, il commanda à ses serviteurs -qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui fut tôt fait. Puis -le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver son âne -en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé -de vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira -dedans une petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi -qu’il étoit en telles affaires, il entendit la voix de son âne -qui hennissoit<a name="FNanchor_784_784" id="FNanchor_784_784"></a><a href="#Footnote_784_784" class="fnanchor">784</a> parmi les champs, dont le pauvre homme -fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de lever ses chausses -pour courir après son âne, lequel recouvert<a name="FNanchor_785_785" id="FNanchor_785_785"></a><a href="#Footnote_785_785" class="fnanchor">785</a>, il fit grand’fête, -et puis monta dessus et s’en retourna à la ville bien -vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par -les chemins publioit le grand savoir et prudence de sondit -médecin, et comment par son moyen il avoit retrouvé son -âne, dont le médecin fut encore prisé davantage, et plus -estimé que jamais n’avoit été.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span></p><h2><a name="XCV" id="XCV">NOUVELLE XCV.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon quand -il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son trépas<a name="FNanchor_786_786" id="FNanchor_786_786"></a><a href="#Footnote_786_786" class="fnanchor">786</a>.</p> - -<p>En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin -se fonda tellement en raisons superstitieuses, jouxte -la quintessence<a name="FNanchor_787_787" id="FNanchor_787_787"></a><a href="#Footnote_787_787" class="fnanchor">787</a>, qu’il estimoit, par astrologie, que rire -et prendre le déduit avec femme en temps sec lui fût très -contraire, et, pour ce, il s’en abstenoit totalement; et encore, -quand il véoit le temps humide, observoit-il le cours -de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme, laquelle -souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle -avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit -guère; et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre -que le temps n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit -plus nuisible qu’à son proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre -femme, à rien ne faire. Advint que familièrement la médecine<a name="FNanchor_788_788" id="FNanchor_788_788"></a><a href="#Footnote_788_788" class="fnanchor">788</a> -conta son affaire à une sienne voisine; laquelle -lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît -porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les -fît verser en un bassin de plomb qui étoit jouxte<a name="FNanchor_789_789" id="FNanchor_789_789"></a><a href="#Footnote_789_789" class="fnanchor">789</a> la fenêtre -dudit grenier, et servoit à recevoir les eaux des égouts -de la pluie, pour la faire distiller par un tuyau, ou canal -de plomb, jusqu’au bas de la cour, ainsi que l’on a accoutumé -faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine, qu’incontinent -elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en -avertît son mari: ce que la bonne dame médecine fit très<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> -voulentiers; et combien que la journée eût été chaude et -sèche, néanmoins elle exécuta son entreprise. Et quand -tous deux furent couchés en leur lit, la chambrière, instruite, -laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal, ce -qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le -conviant à faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à -son pouvoir; non toutefois qu’il ne fût ébahi comment le -temps étoit si fort changé. La dame continua par aucuns -jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien aise. Depuis, -advint que le médecin mourut; et pource que ladite -dame étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs -la demandoient en mariage, mais oncques ne voulu accorder -à aucun, tant riche fût-il, qu’elle n’eût parlé à lui. De -médecins, elle n’eut plus cure, et demandoit aux autres -s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune: et plusieurs -d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en -avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels, -pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon, -assez lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour -mari; et ainsi qu’ils devisoient joyeusement, elle l’interrogea -s’il se connoissoit aux étoiles; lequel fit réponse -qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux étoiles, n’à la lune, -et ne savoit quand il se falloit aller coucher, sinon quand -il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et, -pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée -et à proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop -de ce qu’elle avoit eu trop peu auparavant.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p> - -<h2><a name="XCVI" id="XCVI">NOUVELLE XCVI.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier qui -lui avoit chaussé des bottines<a name="FNanchor_790_790" id="FNanchor_790_790"></a><a href="#Footnote_790_790" class="fnanchor">790</a>.</p> - -<p>Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté -d’un bon compagnon, se promenant parmi une assez bonne -ville de Hollande; lequel entré en la boutique d’un cordonnier, -le maître lui demande s’il y a quelque chose qui -lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des bottines -qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en -avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit -celles qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et -les lui chaussa. Quand il les eut, il se fit aussi essayer des -souliers, lesquels lui semblèrent venir bien à ses pieds, -comme les bottines à ses jambes. Après ceci, au lieu de -faire marché et de payer, il vint à demander au cordonnier -par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi, ne -vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi -bien équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, -dit-il.—Et si d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je -courrois après, dit le cordonnier.—Dites-vous -ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient, et ne ferois -point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut -voir l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir -le premier, courez après moi.» Et sur ceci commença à -fuir tant qu’il put. Alors le cordonnier de courir après, -et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez le larron!» Mais -l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur qu’il -avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine -<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>comme celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: -«Que personne, dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» -Ainsi s’en revint en la maison le pauvre cordonnier, -bien fâché d’avoir perdu et son argent et encore sa -peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir. Or, -combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot <em>bottines</em>, -toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à -la façon des nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers<a name="FNanchor_791_791" id="FNanchor_791_791"></a><a href="#Footnote_791_791" class="fnanchor">791</a>.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="XCVII" id="XCVII">NOUVELLE XCVII.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que signifioient <em>ramon</em>, -<em>ramonner</em>, <em>hart</em>, <em>sur peine de la hart</em>, etc.<a name="FNanchor_792_792" id="FNanchor_792_792"></a><a href="#Footnote_792_792" class="fnanchor">792</a></p> - -<p>Un méchant mot, <em>hart</em>, fort renommé et prêché en -France en temps de paix, avoit autrefois fâché un jeune -écolier de ce qu’il n’en pouvoit rendre l’interprétation à -ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût demandé -mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot -plus que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, -l’écolier n’épargna frère<a name="FNanchor_793_793" id="FNanchor_793_793"></a><a href="#Footnote_793_793" class="fnanchor">793</a> <em lang="la" xml:lang="la">Calepinus auctus et recognitus</em>, -<em>Cornucopia</em>, <em lang="la" xml:lang="la">Catholicon magnum et parvum</em><a name="FNanchor_794_794" id="FNanchor_794_794"></a><a href="#Footnote_794_794" class="fnanchor">794</a>, où -il ne cherchât, mais pour néant; car il n’y étoit pas. Toutefois, -après qu’il eut bien ruminé à part lui, il se souvint -que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui se -<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui -apprint sans y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; -faisant collation d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et -de laquelle il avoit prins un peu auparavant, que <em>ramon</em> -étoit un balai, et <em>ramonner</em>, balier<a name="FNanchor_795_795" id="FNanchor_795_795"></a><a href="#Footnote_795_795" class="fnanchor">795</a>, en la chansonnette: -<em>Ramonnez-moi ma cheminée</em>. «<em>Hart</em>, donc, disoit-il en -discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une bourrée -à Paris, qu’on appelle une <em>riorte</em> en mon benoît pays: -parquoi j’entends que, quand on crie: <span class="smcap">De par le roi, sur -peine de la hart</span> (hart <em lang="la" xml:lang="la">est feminini generis</em>), vaut autant -à dire que sur peine de la corde; jadis qu’on s’aidoit des -branches des arbres pour épargner la chanvre.» Ainsi s’acquitta -de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est -écrit en une épître de Clément Marot au roi: que <em>sentir -la hart</em>, vaut autant à dire que <em>chatouilleux de la gorge</em>.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge,</div> -<div class="line">Ledit valet, monté comme un saint George<a name="FNanchor_796_796" id="FNanchor_796_796"></a><a href="#Footnote_796_796" class="fnanchor">796</a>.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<h2><a name="XCVIII" id="XCVIII">NOUVELLE XCVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">De Triboulet, fol du roi François I<sup>er</sup>, et de ses facétieux actes<a name="FNanchor_797_797" id="FNanchor_797_797"></a><a href="#Footnote_797_797" class="fnanchor">797</a>.</p> - -<p>Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu -absolve!), fut très-vertueux prince et magnanime, lequel -nourrissoit un pauvre idiot, pour aucunefois en avoir -quelque ébattement, après son travail ès affaires du -royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher devant -lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint -quelque jour, ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, -devisant toujours de quelque sornette emmanchée au bout -<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>d’un bâton<a name="FNanchor_798_798" id="FNanchor_798_798"></a><a href="#Footnote_798_798" class="fnanchor">798</a>; son cheval fit six ou huit pets, dont Triboulet -fut fort courroucé. Et, pour ce, il descendit incontinent -de la selle de son cheval, et prend la selle sur son -dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, -baillé le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un -ivrogne: après qu’il a bien bu, il ne fait que péter. Par -Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il a pété devant le roi!» Et -de sa massue<a name="FNanchor_799_799" id="FNanchor_799_799"></a><a href="#Footnote_799_799" class="fnanchor">799</a> frappoit son cheval, et, lui, étoit toujours -chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à pied. -Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle -à Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et -d’entrée il vit la plus grande silence léans, qu’il étoit possible. -Peu de temps après, l’évêque commença <em lang="la" xml:lang="la">Deus in -adjutorium</em>, assez bellement; et incontinent après, tous -les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on -n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son -siége, et s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé -l’office, et à grands coups de poing il lorgnoit dessus lui. -Quand le roi l’eut aperçu, il l’appela, et lui demanda -pourquoi il frappoit cet homme de bien; et il dit: «Da, -da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y -avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est -donc lui qu’il faut punir<a name="FNanchor_800_800" id="FNanchor_800_800"></a><a href="#Footnote_800_800" class="fnanchor">800</a>.» Une autre fois, Triboulet -vendit son cheval pour avoir du foin; autre fois vendoit -son foin pour avoir une massue: et ainsi vécut toujours -folliant jusques à la mort<a name="FNanchor_801_801" id="FNanchor_801_801"></a><a href="#Footnote_801_801" class="fnanchor">801</a>, qui fut bien regrettée; car on -dit qu’il étoit plus heureux que sage.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span></p><h2><a name="XCIX" id="XCIX">NOUVELLE XCIX.</a></h2> - -<p class="center f08">Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats<a name="FNanchor_802_802" id="FNanchor_802_802"></a><a href="#Footnote_802_802" class="fnanchor">802</a>.</p> - -<p>Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en -mangeant ses choux, du tort et dommage que lui faisoit -un sien voisin, le mit en procès en la cour; et, par l’avis -d’aucuns siens amis, choisit un avocat, lequel il pria vouloir -prendre sa cause en main; ce qu’il accepta. Au bout -de deux heures après, vint la partie adverse, qui étoit un -homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat -en cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant -que la cause se devoit plaider, le paysan s’en vint -à son avocat (duquel il se pensoit assuré, qu’il ne faudroit -à ce qu’il lui avoit promis), et ce, pour l’avertir de se tenir -prêt à plaider le lendemain: dont il fut aucunement -honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie -adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui -remontra et fit accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer -pour lui. Et, pour mieux se décharger, lui disoit: -«Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je ne vous dis -rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant -je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant -celui de votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres -adressantes à un homme de bien qui défendra votre cause.» -Alors, mettant la main à la plume, écrivit à l’autre avocat -ce qui s’ensuit: «<em>Deux chapons gras sont venus entre mes -mains: desquels ayant choisi le meilleur et le plus gras, -je vous envoie l’autre.</em>» Puis, sous secret, étoit écrit: -<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>«<em>Plumez de votre côté, et je plumerai du mien.</em>» Cette -lettre, ainsi expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce -paysan: lequel, ne s’assurant mieux de celui à qui il devoit -porter les recommandations, qu’à l’avocat qui les envoyoit, -s’enhardit de les ouvrir: et, icelles lues, après -avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se voyant -déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie, -délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité -de ce faire par ses amis propres.</p> - -<hr /> -<h2><a name="C" id="C">NOUVELLE C.</a></h2> - -<p class="center f08">Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de -Montfaucon<a name="FNanchor_803_803" id="FNanchor_803_803"></a><a href="#Footnote_803_803" class="fnanchor">803</a>.</p> - -<p>Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de -reculons jusques au bout d’une échelle pour descendre -par une corde (disent les bons compagnons), faisoit là -merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, le maître -des hautes œuvres, affutant son cas<a name="FNanchor_804_804" id="FNanchor_804_804"></a><a href="#Footnote_804_804" class="fnanchor">804</a>, passoit souvent la -main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la -fin il le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne -me passe plus là la main: je suis plus chatouilleux de la -gorge que tu ne penses. Tu me feras rire, et puis, que -diront les gens? que je suis mauvais chrétien, et que je -me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher -qu’il devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, -il passoit par la porte de la ville, il se print à hucher à -pleine tête le portier par plusieurs fois, lequel l’entendit -bien dès la première. Mais, à cause qu’il se sentoit autant -<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>ou plus chatouilleux de la gorge que celui qu’on menoit -pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de venir parler -à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice -comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur -demande. Ainsi s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à -son confesseur, et lui dit: «Mon père, je vous prie dire -au portier qu’il ne laisse hardiment de fermer la porte de -bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner aujourd’hui -coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre -autres consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, -n’y a rien que peines et ennuis: tu es heureux de sortir -aujourd’hui hors de tant de misères.—Ha, ha, frère, -dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place, pour jouir -tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant -d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: -«Prends courage, mon ami; quelques maux que tu aies -faits, demande pardon à Dieu de bon cœur; tout te sera -pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en paradis -avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, -beau-père! ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain -à dîner. Et pource qu’un homme se fâche fort par les chemins -quand il est seul, je vous prie, venez-moi tenir -compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité, -et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits -devis faisoit le gentil falot, lesquels seroient trop longs -à réciter.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p> - -<h2><a name="CI" id="CI">NOUVELLE CI.</a></h2> - -<p class="center f08">Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du nom<a name="FNanchor_805_805" id="FNanchor_805_805"></a><a href="#Footnote_805_805" class="fnanchor">805</a>.</p> - -<p>Un conseiller du roi François, premier de ce nom, -homme qui avoit l’esprit naturellement fertile de facéties, -s’étant trouvé, un jour qu’on tenoit propos au roi -des moyens qu’il devoit choisir pour faire tête à l’empereur -qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant ouï -l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons, -l’autre tel nombre de lansquenets, les autres faisant -quelque autre bon souhait: «Sire, dit-il, puisque il est -question souhaiter, je ferai aussi, s’il vous plaît, mon -souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle ne -vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils -ont ici souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui -ayant demandé quelle étoit cette chose (répondant d’une -promptitude d’esprit): «Sire, dit-il, je souhaiterois seulement -devenir diable pour l’espace d’un quart d’heure.—Et -que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit -rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous -êtes un grand fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas -de l’eau bénite au pays de l’empereur, comme au mien, -pour faire fuir les diables.» Alors, comme bien délibéré -de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me pardonnerez, -s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque -jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit; -mais un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit -pas.» Il disoit cela de telle grâce, qu’il provoquoit un -<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>chacun de la compagnie à rire, tant il étoit copieux<a name="FNanchor_806_806" id="FNanchor_806_806"></a><a href="#Footnote_806_806" class="fnanchor">806</a> en -dits et faits.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CII" id="CII">NOUVELLE CII.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils finirent -leurs amours<a name="FNanchor_807_807" id="FNanchor_807_807"></a><a href="#Footnote_807_807" class="fnanchor">807</a>.</p> - -<p>Du temps qu’on portoit souliers à poulaine<a name="FNanchor_808_808" id="FNanchor_808_808"></a><a href="#Footnote_808_808" class="fnanchor">808</a>, qu’on -mettoit pots sus table, et que pour prêter argent on se -cachoit, la foi des femmes vers les hommes et des hommes -vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de jour ou de -nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes -femmes l’enfreindre<a name="FNanchor_809_809" id="FNanchor_809_809"></a><a href="#Footnote_809_809" class="fnanchor">809</a>. Ainsi étoit une coutume réciproquement -observée, dont n’étoient moins à louer, qu’en -merveilleuse admiration; au moyen de quoi jalousie n’étoit -en vigueur, fors celle qui provient de mal aimer, et -de laquelle les janins<a name="FNanchor_810_810" id="FNanchor_810_810"></a><a href="#Footnote_810_810" class="fnanchor">810</a> meurent. A l’occasion de cette -merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous -les mariés ou à marier en un grand lit fait tout à propos, -sans peur ou crainte de quelque démesuré pensement; et -n’aimoient les hommes et femmes l’un l’autre que pour -conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu mauvais -garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour -<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>cause, et ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers -qui en eussent pu sourdre. Pour exemple de ceci, sera -mis en lieu ce jeune écolier, lequel, n’ayant atteint le -dix-huitième an de son âge, commença à pratiquer les -bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, à -hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque -cas avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se -rangea du tout à son hôtesse, et se fourra si avant en son -amour, qu’il jeta au loin toutes dialectiques, logiques, -physiques, et toutes autres telles rêveries à tous les diables; -après, partie de son argent, pour mieux obtempérer -à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, -de sophiste et fol logicien, il devint l’un des plus forts -amants du monde: comme il se fit connoître à l’endroit -de son hôtesse; car, voulant lui manifester ses passions, -disoit: «Hélas! principale et seule régente de mes entrailles, -que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie -sans mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le -foie fenit<a name="FNanchor_811_811" id="FNanchor_811_811"></a><a href="#Footnote_811_811" class="fnanchor">811</a>, mon poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, -que j’en ai la vie gâtée: dont je suis perdu, s’il -ne vous plaît me consoler.» Puis, se souvenant de la sentence -du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu! que -de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut -manger sa soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! -amour, quand je pense en votre assiette, je conclus qu’il -y faut entrer de nature, en B dur, car le mol n’y vaut rien.» -Puis, se recordant du moyen que feu son oncle lui avoit -délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer -une chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât -ses angoisses douloureuses, et passions nocturnes, où -il étoit par elle détenu, lui pria de chanter, disant: «Ami, -<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>refermez votre bouche; j’ai avisé le coin du mémorial, où -vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la garder sûrement;» -pensant par ces allusions le divertir de son -propos. Toutefois, par trop longuement passionné, commença:</p> - -<p class="center">CHANSON. </p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Ce refus tout outre me passe,</div> -<div class="line">Et peu s’en faut que n’en trépasse;</div> -<div class="line">Las! il faut endurer beaucoup</div> -<div class="line">Pour aimer un seul petit coup.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Ah! vous avez grand tort, voisine;</div> -<div class="line">Je tous pensois douce et bénigne:</div> -<div class="line">Mais j’ai bien connu, en effet,</div> -<div class="line">Que vous vous moquez de mon fait.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Je tous ai déclaré ma peine,</div> -<div class="line">Et que c’est qui vers vous m’amène;</div> -<div class="line">J’en souffre trop de la moitié,</div> -<div class="line">Et n’en avez point de pitié.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Or, faut-il bien faire autre chose:</div> -<div class="line">Car l’amour qui est dans moi close</div> -<div class="line">Ne me lairroit point en repos,</div> -<div class="line">Si vous n’avez autre propos.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Toutes les fois que vous vois rire,</div> -<div class="line">Je vous voudrois voulentiers dire:</div> -<div class="line">«Dites-moi, belles, si m’aimez?»</div> -<div class="line">Je vous aime, ne m’en blâmez.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Visage avez de bonne grâce;</div> -<div class="line">Comme moi, êtes grosse et grasse.</div> -<div class="line">Aimez-moi donc, dame, aimez-moi;</div> -<div class="line">Et mon cœur jetez hors d’émoi.</div> -<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> </div> -<div class="line">Si mon malaise vous peut plaire,</div> -<div class="line">Mon heur vous pourra-t-il déplaire?</div> -<div class="line">Qui dit mal d’autrui s’éjouit,</div> -<div class="line">Le sien fait qu’on s’en réjouit.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Tous les jours, en la patenôtre,</div> -<div class="line">Pardonnons à l’ennemi nôtre:</div> -<div class="line">Point ne suis-je votre ennemi,</div> -<div class="line">Mais votre langoureux ami.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Si de m’aimer n’avez envie,</div> -<div class="line">Pardonnez au moins à ma vie,</div> -<div class="line">Et en ayez quelque remord,</div> -<div class="line">Ou serez cause de ma mort.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Je ne saurois me plaire au vivre,</div> -<div class="line">Languissant toujours à poursuivre:</div> -<div class="line">Il me vaut trop mieux n’aimer point</div> -<div class="line">Qu’attendre, sans venir au point.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Aimez donc, puisque êtes aimée;</div> -<div class="line">Vous en serez mieux estimée;</div> -<div class="line">Votre grâce, votre maintien,</div> -<div class="line">Me gluent en votre entretien.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Mon las cœur commença dimanche:</div> -<div class="line">N’est-il pas temps que vous emmanche?</div> -<div class="line">J’ai déjà trois jours attendu,</div> -<div class="line">C’est trop pour un homme entendu.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Je ne puis bonnement comprendre</div> -<div class="line">Quel plaisir c’est de tant attendre:</div> -<div class="line">Du temps perdu je suis marri,</div> -<div class="line">N’en déplaise à votre mari.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p> - -<h2><a name="CIII" id="CIII">NOUVELLE CIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne faisoient -le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens<a name="FNanchor_812_812" id="FNanchor_812_812"></a><a href="#Footnote_812_812" class="fnanchor">812</a>.</p> - -<p>Un curé<a name="FNanchor_813_813" id="FNanchor_813_813"></a><a href="#Footnote_813_813" class="fnanchor">813</a>, de par le monde assez remarqué par ses facéties -et insuffisance de la charge à lui commise, se mit, -un jour qu’il prêchoit à ses paroissiens, à jurer de par -Dieu, en dépit<a name="FNanchor_814_814" id="FNanchor_814_814"></a><a href="#Footnote_814_814" class="fnanchor">814</a> des luthériens de son temps; et voulant -prouver qu’ils étoient pires que les diables: «Le diable, -disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait le -signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à -un luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. -Parquoi je vous conseille, mes paroissiens, que -vous fuyiez, du tout, en tout, leur compagnie.» Puis, se -colérant en lui-même de ce que plusieurs autres curés ne -faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à -s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez -savants! Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous -les diables! et s’ils ne le sont, ils le deviendront comme -moi.» Et observant diligemment les contenances de ses -paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien, messieurs -et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et -maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et -mille autres petits contes faisoit ce copieux<a name="FNanchor_815_815" id="FNanchor_815_815"></a><a href="#Footnote_815_815" class="fnanchor">815</a> curé à ses -paroissiens, afin de les engarder de dormir à ses sermons.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span></p><h2><a name="CIV" id="CIV">NOUVELLE CIV.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un tour de villon<a name="FNanchor_816_816" id="FNanchor_816_816"></a><a href="#Footnote_816_816" class="fnanchor">816</a> joué dextrement par un Italien à un François étant à -Venise<a name="FNanchor_817_817" id="FNanchor_817_817"></a><a href="#Footnote_817_817" class="fnanchor">817</a>.</p> - -<p>Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un -François nouvellement arrivé fut averti par un Italien, -lequel y étoit aussi logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à -ceux qui avoient de l’argent de montrer qu’ils en avoient; -et pourtant l’avisa que, quand il auroit des écus à peser, -ou quelque somme à compter, il ne fît comme il avoit accoutumé, -mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le François, -prenant cet avertissement comme étant procédé d’un -cœur débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit -connoissance avec lui. L’Italien, incontinent qu’il eut -senti qu’il y faisoit bon, lui vint dire que, s’il lui plaisoit -de changer des écus au soleil contre des écus-pistolets<a name="FNanchor_818_818" id="FNanchor_818_818"></a><a href="#Footnote_818_818" class="fnanchor">818</a>, -il feroit cet échange avec lui; et: «Au lieu, disoit-il, que -vos écus au soleil ne vous vaudroient ici non plus que des -pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose davantage.» -Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le -moindre plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se -souvenir de ce qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, -quant à tenir secret l’argent qu’on a: «Pourtant, -dit-il, je serois d’opinion que nous nous missions en une -gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous promenant -par le grand canal, nous pésissions nos écus, et -fissions notre échange.» Le François répond d’être prêt à -<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>faire tout ce que bon lui sembleroit. Le lendemain donc, -ils entrent en une gondole; et là le François déploie ses -écus, lesquels l’Italien serra, les ayant toutefois préalablement -pesés pour faire meilleure mine. Après les avoir -serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa -bourse, où étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, -se fait mettre à bord par le barquerole<a name="FNanchor_819_819" id="FNanchor_819_819"></a><a href="#Footnote_819_819" class="fnanchor">819</a>, auquel il avoit -donné le mot du guet; et d’autant qu’il aborda en un lieu -de la ville où il y a plusieurs petites ruelles d’une part -et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François, qu’il -est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) -à ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois -fermement que le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs -nations, lui devoit servir d’avertissement à l’avenir: -de ne s’adjoindre à tels changeurs ayant (pour autoriser -leur renommée, signant leur front) cette sentence -en usage: «<em lang="it" xml:lang="it">Zara a chi tocca</em>,» donnant facilement à entendre -que malheureux est celui qui s’y fie.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CV" id="CV">NOUVELLE CV.</a></h2> - -<p class="center f08">Des facétieuses rencontres<a name="FNanchor_820_820" id="FNanchor_820_820"></a><a href="#Footnote_820_820" class="fnanchor">820</a> et façons de faire d’un Hibernois<a name="FNanchor_821_821" id="FNanchor_821_821"></a><a href="#Footnote_821_821" class="fnanchor">821</a>, pour avoir -sa vie en tous pays.</p> - -<p>Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de -connoître les manières de faire des nations étrangères et -leur usage de parler; tant, qu’il voyagea en plusieurs contrées, -où, encore que son argent fût égaré dedans les semelles -de ses souliers, pour cela il ne perdit à dîner, tant -il se savoit bien entregenter<a name="FNanchor_822_822" id="FNanchor_822_822"></a><a href="#Footnote_822_822" class="fnanchor">822</a> en toutes compagnies; et, -<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se -soucioit d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer -la manière de faire des Miconiens<a name="FNanchor_823_823" id="FNanchor_823_823"></a><a href="#Footnote_823_823" class="fnanchor">823</a> (gens pauvres et -femelies<a name="FNanchor_824_824" id="FNanchor_824_824"></a><a href="#Footnote_824_824" class="fnanchor">824</a>, qui, pour leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes -aux banquets et convis<a name="FNanchor_825_825" id="FNanchor_825_825"></a><a href="#Footnote_825_825" class="fnanchor">825</a>), que perdre son temps en -procès. Un jour, ce gentil frérot, étant entré en la maison -du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre l’occasion -de se soûler<a name="FNanchor_826_826" id="FNanchor_826_826"></a><a href="#Footnote_826_826" class="fnanchor">826</a>, ayant vu la table préparée pour le -dîner des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, -s’assied avec eux, et dîne très-bien sans sonner aucun mot. -De quoi émerveillés, aucuns de la compagnie, qui n’avoient -point accoutumé de voir cette oie étrangère dîner -avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à qui -il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans -qu’il perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent -s’il avoit quelque charge en la cour: «Non, dit-il, mais -j’y en voudrois bien avoir.» Lors, lui firent commandement -de se lever de table et gagner au trot, sur peine de -recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité et -hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais -que j’aie dîné.» Et cassoit<a name="FNanchor_827_827" id="FNanchor_827_827"></a><a href="#Footnote_827_827" class="fnanchor">827</a> toujours. Ce qu’ayant longuement -observé ceux qui lui avoient fait cette peur, se sentant -offensés, furent contraints de quitter leur colère, et -rire comme les autres. Et, pour en tirer davantage de -passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit -été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer -en la maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>que je savois bien que le roi étoit assez riche pour me -donner à dîner.» Par cette gaillardise et promptitude -d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de -ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout -rejeté.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CVI" id="CVI">NOUVELLE CVI.</a></h2> - -<p class="center f08">Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade, -lequel il avoit pansé<a name="FNanchor_828_828" id="FNanchor_828_828"></a><a href="#Footnote_828_828" class="fnanchor">828</a>.</p> - -<p>Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour -sa bonne réputation et doctrine, fut mandé par un abbé, -afin de le secourir en sa maladie: ce qu’il accepta voulentiers; -et en fit si bien son devoir, qu’en peu de jours il -l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé, -étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux<a name="FNanchor_829_829" id="FNanchor_829_829"></a><a href="#Footnote_829_829" class="fnanchor">829</a>; -et quand il recommençoit à revenir en convalescence, -il ne le regardoit pas de bon œil, et ne faisoit aucune -mention de le contenter de ses peines; et doutoit -fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il s’avisa -d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre -à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire -que la maladie, et qu’il en avoit de grandes conjectures; -et pourtant, qu’il lui falloit encore prendre une médecine, -laquelle il lui fit faire telle, que deux heures après l’avoir -prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte; qu’il -avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se -trouvant donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre -vers son médecin; mais comme auparavant il avoit fait -de l’oublieux à le contenter, aussi faisoit alors le médecin, -<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un sien serviteur, -qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son maître -le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et -qu’il ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur -donc ayant usé du vrai moyen pour faire cesser tous les -empêchements du médecin, fit tant, qu’il alla visiter -l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot<a name="FNanchor_830_830" id="FNanchor_830_830"></a><a href="#Footnote_830_830" class="fnanchor">830</a> au bout de -trois jours; au bout desquels il eut derechef la main garnie. -Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son -abbé, lequel il avoit en peu de temps délibéré faire vivre -et mourir, ou mourir et vivre, en vrai médecin.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CVII" id="CVII">NOUVELLE CVII.</a></h2> - -<p class="center f08">De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé<a name="FNanchor_831_831" id="FNanchor_831_831"></a><a href="#Footnote_831_831" class="fnanchor">831</a>.</p> - -<p>Un apprenti larron, étant entré par le toit en une -maison, pour voir s’il ne trouveroit point quelque bonne -aventure, fut découvert par ceux qui étoient dedans, à -raison du bruit qu’il avoit mené y entrant: qui fut occasion -que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir -que c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à -foule pour le chercher, descendit par quelques adresses -qu’il avoit remarquées, et se vint rendre parmi la foule -du peuple qui entroit pour le chercher; et, par ce moyen, se -garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut vu le bruit -apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant -qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par -<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>la porte; feignant être demeuré seul pour le chercher, ne -craignant aucunement d’être connu. Mais, par faute d’être -maître de sa langue, il se donna lui-même à connoître, -et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il pensoit sortir, -ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du -larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant -qu’il lui avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter -que, pendant que ce rustre tâchoit à se sauver, fuyant -tantôt çà, et tantôt là, son bonnet lui étoit tombé: lequel -on avoit gardé en espérance qu’il donneroit des enseignes -du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra incontinent -en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent -pendu, pour avoir trop parlé.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CVIII" id="CVIII">NOUVELLE CVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion<a name="FNanchor_832_832" id="FNanchor_832_832"></a><a href="#Footnote_832_832" class="fnanchor">832</a>.</p> - -<p>Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie -à un larron qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention -qu’il participeroit au butin, comme aussi ils en étoient -d’accord; en considérant, d’autre part, qu’il en seroit reprins, -et que le murmure seroit grand s’il n’en faisoit -justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de -ce moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel -il dit qu’il y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et -que c’étoit lui qui avoit fait un tel acte, et un tel. Cet -homme ne faillit à lui nier fort et ferme, comme celui qui -avoit la concience nette de tout ce qu’on lui mettoit à -sus<a name="FNanchor_833_833" id="FNanchor_833_833"></a><a href="#Footnote_833_833" class="fnanchor">833</a>. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui fit -<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, -aussi bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), -et que, s’il le confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment -de lui faire tant chanter de messes, qu’il pourroit -être assuré d’aller en paradis; au lieu qu’en ne confessant -point, il ne laisseroit d’être pendu, et si iroit à tous les -diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît chanter -pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant -parler d’être pendu, et puis aller à tous les diables, se -trouva fort étonné, et aima mieux être pendu et aller en -paradis; tellement qu’en la fin il vint à dire qu’il ne se -souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le chargeoit; -toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on -en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais -qu’il prioit qu’on lui tint promesse touchant les messes. -Et n’eut plus tôt dit le mot, qu’on le mena tenir la place -de l’autre, qui avoit mérité la mort. Mais quand il fut à -l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir, il entra en -des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se repentoit, -nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à -quoi remédier, le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât -au peuple, fit signe au bourreau qu’il ne lui laissât achever: -ce qui fut fait. Et ainsi fut pendu sous ombre de -dévotion ce pauvre homme.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CIX" id="CIX">NOUVELLE CIX.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux -qui nient le purgatoire<a name="FNanchor_834_834" id="FNanchor_834_834"></a><a href="#Footnote_834_834" class="fnanchor">834</a>.</p> - -<p>Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit -aigu et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé<a name="FNanchor_835_835" id="FNanchor_835_835"></a><a href="#Footnote_835_835" class="fnanchor">835</a> -<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>en bonnes lettres, n’employa que l’autorité de son cheval -pour confondre ceux qui nient le purgatoire; au lieu que -les autres, pour ce faire, ont employé et emploient ordinairement -les autorités de tant de bons et savants docteurs. -Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens, -qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je -vais, dit-il, vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez -combien ils sont méchants de nier le purgatoire. Je suis -fils de feu M. d’E... (comme vous le savez), et nous avons -un assez beau lieu, en un village d’ici entour<a name="FNanchor_836_836" id="FNanchor_836_836"></a><a href="#Footnote_836_836" class="fnanchor">836</a>. Y allant -un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, mon mallier<a name="FNanchor_837_837" id="FNanchor_837_837"></a><a href="#Footnote_837_837" class="fnanchor">837</a> -(notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que -j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et -service de toute la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, -et commença à faire <em>pouf, pouf</em>. Je dis à mon varlet: -«Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur. Mais votre -mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me souvint -de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma -mère, qu’il y avoit eu autrefois quelque apparition en ce -lieu-là: parquoi, je me mis à dire mon <em>Pater</em> et <em>Ave Maria</em>, -qu’elle m’avoit apprins, la bonne dame, et commande -derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais le cheval -ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de -puis beau, et fit encore <em>pouf, pouf</em> (étant, par aventure, -trop sanglé), et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce -cheval voyoit quelque chose, j’ajoutai mon <em>De profundis</em>, -que feu mon père m’avoit apprins: et incontinent, ne faillit -mon cheval à passer outre. Mais s’étant arrêté pour la -troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: <em>Avete omnes</em>, etc., -et <em>Requiem</em>, etc., qu’il passa franchement, et depuis n’en -<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis). -Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants -disent qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne -faut point prier pour les trépassés, je les renverrai à mon -mallier; voire à mon mallier, pour apprendre leur leçon!»</p> - -<hr /> -<h2><a name="CX" id="CX">NOUVELLE CX.</a></h2> - -<p class="indent">Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus grand -nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il fut payé -de sa gageure<a name="FNanchor_838_838" id="FNanchor_838_838"></a><a href="#Footnote_838_838" class="fnanchor">838</a>.</p> - -<p>Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des -bonnes maisons d’Italie, se présenta un jour au marquis -de Ferrare, Nicolas<a name="FNanchor_839_839" id="FNanchor_839_839"></a><a href="#Footnote_839_839" class="fnanchor">839</a>, prince vertueux et fort récréatif, -qui, pour expérimenter ce plaisant, lui demanda en riant: -«Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût de personnes -exerçant un même état et vacation en la ville de -Ferrare?» Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, -se proposa d’attirer à soi<a name="FNanchor_840_840" id="FNanchor_840_840"></a><a href="#Footnote_840_840" class="fnanchor">840</a> de son argent, sous couleur de -gageure; et lui rendant réponse à ce qu’il lui avoit demandé, -lui dit: «Eh! qui est celui qui doute que le nombre -des médecins ne soit plus grand en cette ville que de -tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert -bien que tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, -vu qu’à grand’peine y pourroit-on trouver deux médecins, -soit naturels ou étrangers.» Le bateleur répliqua, et lui -<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>dit: «Oh! qu’un prince est empêché en grands et urgents -affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait quels sujets et -vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que -veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais, -dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il -vous en apparoît et qu’il soit véritable?» Dès lors, accordèrent -le marquis et le bateleur, de ce que le perdant donneroit -au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, le -bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, -vêtu de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort -qu’il pouvoit, faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et -comme chacun qui entroit en l’église l’avoit aperçu, plusieurs -lui demandoient quelle maladie le tourmentoit, et -leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour lequel guarir -plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit -leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; -et afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit -par la ville, et prioit les personnes qu’il rencontroit en son -chemin de lui enseigner quelque remède à son mal, et par -ce moyen remarqua plus de trois cents personnes qui lui -avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les noms et -surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison -du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se -présenta à lui ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant -d’être bien tourmenté de maladie. Et comme le marquis -l’eut aperçu, ne pensant aucunement que ce fût son -bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se bien -porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine -que je t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent -guari.» Le bateleur, ayant entendu cette recette, -s’en retourna en sa maison, print une feuille de papier, et -écrivit tous et un chacun les remèdes et les noms des personnes -qui les lui avoient donnés, et mit en premier lieu<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> -le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs -rangs. Trois jours après, faisant semblant d’être quasi -guari, s’étant noué la gorge et embéguiné comme auparavant, -s’en vint trouver le marquis, lui montrant sa feuille -de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on lui avoit -donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le -marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, -et aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, -il se print à rire avec toute sa compagnie, qui -étoit informée de ce fait, et se confessant vaincu par le -bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il lui avoit -promis.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXI" id="CXI">NOUVELLE CXI.</a></h2> - -<p class="center f08">Des tourdions<a name="FNanchor_841_841" id="FNanchor_841_841"></a><a href="#Footnote_841_841" class="fnanchor">841</a> joués par deux compagnons larrons qui depuis furent -pendus et étranglés<a name="FNanchor_842_842" id="FNanchor_842_842"></a><a href="#Footnote_842_842" class="fnanchor">842</a>.</p> - -<p>Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, -ayant commis un infini nombre de larcins, et ayant été -souvent menacé, en la fin fut condamné à être pendu et -étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, advint qu’un -seigneur<a name="FNanchor_843_843" id="FNanchor_843_843"></a><a href="#Footnote_843_843" class="fnanchor">843</a> passa par là, par le moyen duquel il obtint sa -grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin -rôti<a name="FNanchor_844_844" id="FNanchor_844_844"></a><a href="#Footnote_844_844" class="fnanchor">844</a>; lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent -<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>penser que c’étoit quelque homme de service. Et de fait, -comme tel, après avoir eu sa grâce, fut envoyé par le roi -aux Terres-Neuves, avec Roberval<a name="FNanchor_845_845" id="FNanchor_845_845"></a><a href="#Footnote_845_845" class="fnanchor">845</a>, lequel voyage servit -de ce qui est allégué d’Horace:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.</div> -</div></div></div> - -<p>C’est-à-dire:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Ceux qui vont delà la mer</div> -<div class="line">Changent le ciel, non leur amer<a name="FNanchor_846_846" id="FNanchor_846_846"></a><a href="#Footnote_846_846" class="fnanchor">846</a>.</div> -</div></div></div> - -<p>Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant -son métier de dérober; tellement qu’étant surpris -pour la seconde fois, il passa le pas qu’il avoit autrefois -failli. Et, à dire la vérité, je crois que cettui-ci n’en -fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il est -vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; -n’étant possible qu’en faisant les larcins par douzaines, -il procédât par art en un chacun d’iceux; car si -on vit jamais homme auquel on peut considérer que c’est -que d’une nature incline à dérober, cettui-ci en étoit un -très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine qu’auroit -prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs -fois, il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs -autres hardes, avec laquelle il fut surpris, l’ayant -vêtue; et encore une autre par-dessus, qu’il avoit pareillement -dérobée ailleurs. Aussi, lui furent trouvées trois -chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu auparavant, -il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un -qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus -<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>insigne larcin de lui, en matière d’habillements, ce fut -quand il déroba tous ceux qui avoient été faits pour un -certain époux et épouse, lesquels lui semblèrent bien valoir -les prendre pource que la plupart étoient de soie. Et -ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que, -pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu -faire si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés -en un logis qu’on lui prêtoit au monastère des dames de -Sainte-Croix de Poitiers; auquel logis il étoit, pour lors -qu’on vint pour lui faire rendre compte desdits habillements, -d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais -ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne -les attendit pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la -porte. Néanmoins, on trouva moyen d’entrer en ce logis, -auquel, outre ces habillements qu’on cherchoit, on trouva -ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ quarante paires -de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs paires -de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec -plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce -galant accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit -fait ses hôtes; car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que -quelques habits, il emporta à ces dames leurs plus belles -reliques pour reconnoissance du plaisir. Toutefois, le -plus notable tour que joua ce subtil larron fut celui qu’il -commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits: -en laquelle étant logé par fourrier<a name="FNanchor_847_847" id="FNanchor_847_847"></a><a href="#Footnote_847_847" class="fnanchor">847</a>, ne put toutefois attendre -qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais -léans même empoigna très-bien le manteau du geôlier, et -là même le vendit, l’ayant passé à travers des treillis de -ladite prison, qui étoient sur la rue. Toutefois, quelque -<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne fût mors<a name="FNanchor_848_848" id="FNanchor_848_848"></a><a href="#Footnote_848_848" class="fnanchor">848</a> -d’une mule<a name="FNanchor_849_849" id="FNanchor_849_849"></a><a href="#Footnote_849_849" class="fnanchor">849</a>, et puis pendu et étranglé.</p> - -<hr /> - -<h2><a name="CXII" id="CXII">NOUVELLE CXII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir<a name="FNanchor_850_850" id="FNanchor_850_850"></a><a href="#Footnote_850_850" class="fnanchor">850</a>.</p> - -<p>Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages -dedans ou auprès de sa maison, avoit<a name="FNanchor_851_851" id="FNanchor_851_851"></a><a href="#Footnote_851_851" class="fnanchor">851</a> quelque humeur -particulier<a name="FNanchor_852_852" id="FNanchor_852_852"></a><a href="#Footnote_852_852" class="fnanchor">852</a>; et, ores qu’il fût brigand de meilleure grâce -qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois il se contentoit le -plus souvent de partir<a name="FNanchor_853_853" id="FNanchor_853_853"></a><a href="#Footnote_853_853" class="fnanchor">853</a> avec ceux qu’il détroussoit, quand -ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre qu’il se -fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui -vouloit plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort -aux moines et moinesses; et prenoit son passe-temps à -leur jouer plusieurs tours, qui étoient (comme on dit en -proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire jeux qui plaisent -à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé d’un sien -acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles -il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) -bien joyeux, et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces -deux cordeliers en son château, et leur ayant fait bonne -chère, leur dit que, pour parachever le bon traitement, -il leur vouloit donner des garces, à chacun la sienne. De -quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer pri<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>vés -en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils -étoient hommes comme les autres; et enfin les enferma -de fait et de force en une chambre avec les garces, où les -retournant trouver au bout d’une heure ou environ, leur -demanda comment ils s’étoient portés en leurs nouveaux -ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait -l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; -et, les intimidant, leur disoit: «Comment, méchants -hypocrites, est-ce ainsi que vous surmontez la tentation?» -Et là-dessus, furent les deux pauvres cordeliers dépouillés -nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs -mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de -monsieur et de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés -ainsi nus. Or, si cela étoit bien fait, ou non, j’en laisse -la décision à leurs savants juges.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXIII" id="CXIII">NOUVELLE CXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion de son -hôtesse<a name="FNanchor_854_854" id="FNanchor_854_854"></a><a href="#Footnote_854_854" class="fnanchor">854</a>.</p> - -<p>Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une -sienne hôtesse (laquelle il entretenoit) de faire semblant -d’ôter, disoit-elle, tout soupçon à son mari, se fit châtrer -(qu’on dit plus honnêtement <em>tailler</em>); et se mit en la miséricorde -d’un nommé monsieur maître Pierre des Serpents, -natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce prince-curé -quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur -eut dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais -qu’enfin il se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit -force d’en passer par là, fit son testament. Et, pour faire -<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>encore meilleure mine, après avoir dit à ce maître Pierre -(auquel toutefois il avoit baillé le mot du guet<a name="FNanchor_855_855" id="FNanchor_855_855"></a><a href="#Footnote_855_855" class="fnanchor">855</a>, de ne -faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé quatre -écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure -il advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains, -se laissa lier, et du tout accoutrer comme celui qu’on vouloit -tailler vraiment. Or, faut-il noter que, comme ce curé -avoit donné audit maître Pierre le mot du guet de ne faire -que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté (après -avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de -faire à bon escient, avec promesse de lui donner le don -de ce qu’il avoit reçu dudit prêtre pour faire la mine<a name="FNanchor_856_856" id="FNanchor_856_856"></a><a href="#Footnote_856_856" class="fnanchor">856</a>; -tellement que maître Pierre, persuadé par le mari, et tenant -le pauvre curé en sa puissance, après l’avoir bien -attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et de -fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point -accoutumé se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit -une seule fois moqué, son métier se moqueroit de lui. -Voilà comment le pauvre curé se trouva de l’invention de -cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette -finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais, -il fut trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup -plus préjudiciable à sa personne.</p> - -<hr /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span></p><h2><a name="CXIV" id="CXIV">NOUVELLE CXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa -cordelle<a name="FNanchor_857_857" id="FNanchor_857_857"></a><a href="#Footnote_857_857" class="fnanchor">857</a> un jeune écolier qui lui plaisoit<a name="FNanchor_858_858" id="FNanchor_858_858"></a><a href="#Footnote_858_858" class="fnanchor">858</a>.</p> - -<p>Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen -par lequel elle pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit -sur tous, usa, pour parvenir à son intention, qui étoit de -l’attirer à sa cordelle, de la débonnaireté de son beau père -confesseur, qu’elle vint trouver dedans l’église, où le jeune -écolier se promenoit; et, faisant la désolée, conta, sous -prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un -jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur, -en se mettant lui et elle aussi en très-grand -danger; lequel elle lui montra, par cas fortuit, au même -lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria affectueusement -de lui faire telles remontrances qu’il savoit être -requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit -tout ceci, afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit -faussement d’y venir, elle disoit quant et quant à ce père -confesseur, par le menu, tous les moyens desquels l’écolier -usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de passer au soir -par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource qu’il -savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit -sur un arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref, -qu’il faisoit ainsi et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle -avoit grande peine à se défendre. Le beau père parle à -l’écolier, et lui fait les remontrances qu’il pensoit être les</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p> - -<p>plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il -n’étoit rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y -avoit jamais pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses -remontrances, comme celui qui en avoit besoin, et en remercia -le beau père. Mais, comme le cœur de l’homme est -prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour connoître -que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit -qu’il fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses -et tous les moyens dont il devoit user. Sur laquelle occasion, -le jeune homme, allant de mal en pis, ne faillit -à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte qu’au bout -de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à -la bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de -cette femme, ne se put tenir de crier en pleine chaire: -«Je la vois celle qui a fait son maquereau de moi!» Et, -ayant été décelée, n’osa depuis retourner à confesse à lui.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXV" id="CXV">NOUVELLE CXV.</a></h2> - -<p class="center f08">La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur avertin<a name="FNanchor_859_859" id="FNanchor_859_859"></a><a href="#Footnote_859_859" class="fnanchor">859</a> les -prend<a name="FNanchor_860_860" id="FNanchor_860_860"></a><a href="#Footnote_860_860" class="fnanchor">860</a>.</p> - -<p>Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, -épousa une femme qui avoit une si mauvaise tête, qu’encore -qu’il prînt toute la peine de la maison et de faire la -cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie, il ne pouvoit -éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous -coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil -qu’il lui sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore -que le plus souvent Martin-bâton l’accolât. De quoi -<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>le bon homme, fort étonné, se délibéra d’user d’un autre -moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit le -fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il -avoit, de laquelle il ne savoit non plus l’usage que de -bien aimer. Toutefois, pour cela, sa femme ne laissa de -continuer ses maudissons, jusqu’à ce que, s’étant aperçue -et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit si fort qu’auparavant, -elle se print à danser de colère; et étant aucunement -lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les -mains. Mais le bon homme, ne voulant perdre les moyens -par lesquels il trompoit ses ennuis, se pendit d’une main -à son col pour recouvrir sa flûte; et dès lors recommença -plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement, que -cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité -que lui faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant -de n’endurer à l’avenir de telles complexions; et, -dès le lendemain qu’elle fut retournée, elle reprint ses -maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois, le mari ne -délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant -sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui -seroit plus qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu -qu’il mît sa flûte reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, -qu’elle se sentoit étourdie du son. Par ce moyen, -le bon homme adoucit sa femme; et connut que le proverbe -ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs -moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire -taire, sans coups frapper.»</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p> - -<h2><a name="CXVI" id="CXVI">NOUVELLE CXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du roi -d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y reçut<a name="FNanchor_861_861" id="FNanchor_861_861"></a><a href="#Footnote_861_861" class="fnanchor">861</a>.</p> - -<p>Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, -èsquels il étoit entretenu en France, montra bien -qu’il avoit du savoir en sa tête, mais non pas plus qu’il -lui en falloit pour sa pourvision<a name="FNanchor_862_862" id="FNanchor_862_862"></a><a href="#Footnote_862_862" class="fnanchor">862</a>; car quand il eut lu la -lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit -au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre -autres choses: <em lang="la" xml:lang="la">Mitto tibi duodecim molossos</em>, c’est-à-dire: -<em>Je vous envoie une douzaine de dogues</em>; il interpréta: <em>Je -vous envoie une douzaine de mulets</em>; et, se fiant à cette -interprétation, s’en alla avec un autre seigneur trouver le -roi, pour le prier de leur donner le présent que le roi -d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï -parler de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit -des mulets, disant que c’étoit grande nouveauté; -et, pour ce, il les vouloit voir. Or, ayant voulu voir pareillement -la lettre, et la faire voir aussi aux autres, on trouva -<em lang="la" xml:lang="la">duodecim molossos</em>, c’est-à-dire <em>douze dogues</em>. De quoi -ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de -quelle sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore -davantage; car il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il -avoit pris <em>molossos</em> pour <em>muletos</em>. Toutefois, pour cela, -ceux qui étoient autour du roi ne laissèrent à bien rire, -ne se voulant aucunement formaliser de son latin.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p><h2><a name="CXVII" id="CXVII">NOUVELLE CXVII.</a></h2> - -<p class="center f08">Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, deuxième -de ce nom<a name="FNanchor_863_863" id="FNanchor_863_863"></a><a href="#Footnote_863_863" class="fnanchor">863</a>.</p> - -<p>Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït -plusieurs petits enfants crier qui lui empêchoient à dire -et expliquer ce qu’il avoit en l’entendement, dont il fut -courroucé; et se souvenant que quelques autres enfants -alloient par la ville, chantant vilaines chansons: «Un tas -de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont chantant une -telle chanson: <em>Vous aurez sur l’oreille</em>, etc. Je voudrois -être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois<a name="FNanchor_864_864" id="FNanchor_864_864"></a><a href="#Footnote_864_864" class="fnanchor">864</a>!» -Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi -Henri, deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour -en tirer du plaisir; car le roi lui ayant demandé des nouvelles -de ses paroissiens, il lui dit qu’il ne tenoit pas à les -bien prêcher, qu’ils ne fussent gens de bien. Et le roi -l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien: «En ma -présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et -sont prêts de faire tout ce que je leur commande; mais -sitôt que j’ai le cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris -en bonne part de lui, comme n’y allant point à la malice, -non plus qu’ès rencontres qui lui étoient coutumières en -ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût équivoqué de -propos délibéré sur ce mot de <em>soufflez</em>, qui, outre sa première -signification, se prend en langage du commun -peuple, pour cela aussi qui dit autrement: <em>de belles</em>, c’est-<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>à-dire: -<em>il n’en est rien</em>; on lui eût appris à souffler d’une -autre sorte. Et puis, sonnez, tabourin<a name="FNanchor_865_865" id="FNanchor_865_865"></a><a href="#Footnote_865_865" class="fnanchor">865</a>!</p> - -<hr /> - -<h2><a name="CXVIII" id="CXVIII">NOUVELLE CXVIII.</a></h2> - -<p class="center f08">De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il en fut -moqué<a name="FNanchor_866_866" id="FNanchor_866_866"></a><a href="#Footnote_866_866" class="fnanchor">866</a>.</p> - -<p>Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, -lesquels il avoit rencontrés par la ville, et voyant -au retour qu’en sa maison il n’y avoit rien plus froid que -l’âtre, et que tous les prisonniers<a name="FNanchor_867_867" id="FNanchor_867_867"></a><a href="#Footnote_867_867" class="fnanchor">867</a> s’en étoient fuis de sa -bourse, s’avise incontinent de cet expédient pour tenir -promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison -d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; -en l’absence de la chambrière, prend un pot de -cuivre, dedans lequel cuisoit la chair; et, l’ayant mis sous -son manteau, l’emporte chez soi. Étant arrivé, commande -à sa chambrière de verser le potage avec la chair en un -autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, -l’ayant très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui -auquel il appartenoit, pour le prier de lui prêter quelque -somme d’argent, en retenant ce pot pour gage. Le garçon -rapporte bonne réponse à son maître, à savoir une pièce -d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table -du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle -ce créditeur<a name="FNanchor_868_868" id="FNanchor_868_868"></a><a href="#Footnote_868_868" class="fnanchor">868</a> confessoit avoir reçu le pot de cuivre -<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>en gage sur la somme. Lequel, se voulant mettre à table, -trouva faute d’un des pots qui avoient été mis au feu; et -alors, ce fut à crier. La cuisinière assure que, depuis -qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce bon fripon. -Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel -acte. Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez -lui; et, pource qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le -mande à lui-même; il répond qu’il ne sait que c’est. Et -quand il se sentit pressé (d’autant qu’on lui maintenoit -qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit été -prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un -pot, mais je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» -Ce qu’ayant été nié par le créditeur: «Voyez, -messieurs, dit ce fripon, comme il se fait bon fier aux -gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit incontinent -accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et -signée de sa main.» Alors il montra la cédule que lui -avoit apportée le garçon, tellement que, pour paiement, -le créditeur reçut de la moquerie par toute la ville, le bruit -étant couru incontinent qu’un tel (en le nommant) avoit -prêté argent sur un gage qui étoit à lui.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXIX" id="CXIX">NOUVELLE CXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger<a name="FNanchor_869_869" id="FNanchor_869_869"></a><a href="#Footnote_869_869" class="fnanchor">869</a> plusieurs moines -qui logeoient en une hôtellerie<a name="FNanchor_870_870" id="FNanchor_870_870"></a><a href="#Footnote_870_870" class="fnanchor">870</a>.</p> - -<p>Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, -laquelle, par bonne dévotion, avoit accoutumé loger -les cordeliers, et les bien traiter selon son pouvoir, dont -<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>un sien fils en fut marri, voyant qu’ils dépendoient<a name="FNanchor_871_871" id="FNanchor_871_871"></a><a href="#Footnote_871_871" class="fnanchor">871</a> beaucoup -du bien de sa mère, sans espoir de récompense; et, -pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou -quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour -y héberger: auxquels le fils ne voulut faire semblant de -malveillance, de peur d’offenser sa mère. Mais quand un -chacun se fut retiré en sa chambre, sur la minuit, ledit -fils apporta un jeune veau de trois semaines ou un mois, -en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût -aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il -n’avoit sa nourrice près de lui, il se traînoit par toute la -chambre, cherchant à repaître; et, de fortune, se mit sous -le lit où les cordeliers étoient fort endormis. Et ainsi -comme ce pauvre veau furetoit, il rencontra la tête du plus -jeune qui pendoit du côté de la ruelle du lit; et ce veau -commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un -pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en -aide son compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit -des esprits léans, qui l’avoient attouché par le visage, le -suppliant de le vouloir consoler. Et en disant telles paroles, -il trembloit si fort, qu’il étonna son compagnon, -lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever -et aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit -faire, craignant l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes -qu’il fit, il se leva du lit et se retira vers le foyer pour allumer -de la chandelle. Quand le veau entendit marcher, -cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le museau -entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles; -car les cordeliers sont court vêtus par-dessous -leur grand’robe. Adonc le pauvre cordelier commença à -crier hautement miséricorde; incontinent s’en retourna -<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>coucher, implorant la grâce de Dieu, disant ses Sept-Psaumes -et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la -tette de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria -un haut cri de voix argentine, comme pouvez savoir, dont -les moines furent encore plus étonnés. Le lendemain, devant -les quatre heures, le fils retourna aussi secrètement -qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand -les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse -de léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient -à entendre que c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; -et ainsi décrièrent tant cette hôtellerie, en le racontant -à tous les frères qu’ils rencontroient, qu’oncques-puis -n’y logea cordelier ni autre moine.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXX" id="CXX">NOUVELLE CXX.</a></h2> - -<p class="center f08">Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal de -Lorraine<a name="FNanchor_872_872" id="FNanchor_872_872"></a><a href="#Footnote_872_872" class="fnanchor">872</a>; et comment il échappa<a name="FNanchor_873_873" id="FNanchor_873_873"></a><a href="#Footnote_873_873" class="fnanchor">873</a>.</p> - -<p>Il advint, au temps du roi François, premier du nom, -qu’un larron habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière -de feu le cardinal de Lorraine, fut aperçu par le -roi, étant à la messe, vis-à-vis du cardinal. Le larron, se -voyant aperçu, commença à faire signe du doigt au roi, -qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le roi, bien -aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et, -peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, -par lequel il lui donna occasion de fouiller en sa -gibecière. Lui, n’y trouvant plus ce qu’il y avoit mis, -<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>commença à s’étonner et à donner du passe-temps au roi, -qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois, ledit seigneur, -après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on lui -avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du -preneur avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit -que ce fût quelque honnête gentilhomme, et d’apparence, -à le voir si résolu, et tenir si bonne morgue<a name="FNanchor_874_874" id="FNanchor_874_874"></a><a href="#Footnote_874_874" class="fnanchor">874</a>, l’expérience -montra que c’étoit un très-expert larron déguisé en gentilhomme, -qui ne s’étoit point voulu jouer, mais, en faisant -semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit -cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant -de son serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que -c’étoit la première fois qu’un larron l’avoit voulu faire -son compagnon<a name="FNanchor_875_875" id="FNanchor_875_875"></a><a href="#Footnote_875_875" class="fnanchor">875</a>.</p> - -<h2><a name="CXXI" id="CXXI">NOUVELLE CXXI.</a></h2> - -<p class="indent">Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat qui -lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des François -aux Italiens<a name="FNanchor_876_876" id="FNanchor_876_876"></a><a href="#Footnote_876_876" class="fnanchor">876</a>.</p> - -<p>Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter -honnêtement un combat qu’il avoit entreprins contre un -de sa qualité sans qu’il alléguât quelque raison péremptoire, -l’avoit accepté. Mais, s’étant depuis repenti, n’allégua -autre raison, quand l’heure du combat fut venue, -sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, -et l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, -toi? Moi, je ne le suis pas; et pourtant je me garderai -bien de combattre contre toi.» Il est bien vrai quel<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>qu’un pourra répondre que, pour un, il ne faut pas faire -jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on pourroit -tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un -Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant -d’avoir été quelques années à la guerre sans dégaîner -son épée, et étant interrogé pourquoi: «Pource, dit-il, -que je n’entrois mie en colère. Mais toutes et quantes fois, -disoit-il (en continuant son propos), on voudra confesser -vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus souvent -porté les marques des François colères que les François -n’ont porté les marques des Italiens désespérés; et -que quand il n’y auroit un seul Picard qui sût entrer en -colère, pour le moins les Gascons y entrent assez (voire y -sont quelquefois assez entrés) pour faire trembler les Italiens -dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si large; -combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, -que nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les -Gascons et toutes les autres contrées de France d’être réputés -autres qu’ils n’étoient auparavant.»</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXXII" id="CXXII">NOUVELLE CXXII.</a></h2> - -<p class="center f08">De celui qui paya son hôte en chansons<a name="FNanchor_877_877" id="FNanchor_877_877"></a><a href="#Footnote_877_877" class="fnanchor">877</a>.</p> - -<p>Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, -se mit en un cabaret, où il se rassasia si bien pour un -dîner, qu’il eût bien attendu le souper, pourvu qu’il eût -été bientôt prêt. Or, comme le tavernier son hôte, visitant -ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il avoit dépendu<a name="FNanchor_878_878" id="FNanchor_878_878"></a><a href="#Footnote_878_878" class="fnanchor">878</a>, -et faire place à d’autres, il lui fit entendre qu’il n’avoit -point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le paieroit si -<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span>bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le tavernier, -bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit -besoin d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé -en argent comptant, et qu’il avisât à le contenter et s’en -aller. «Quoi! dit le passant au tavernier, si je vous chante -une chanson qui vous plaise, ne serez-vous pas content?—Oui, -vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant -se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté -une, qu’il gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant -son haleine, demanda à son hôte s’il étoit content: -«Non, dit-il, car le chant d’aucune de celles que vous -avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit le -passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure -qui vous plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au -son d’icelle, il tira de son aisselle un sac plein d’argent, -et se print à chanter une chanson assez bonne et plus -qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: «<em lang="it" xml:lang="it">Metti la -man a la borsa, et paga l’hoste</em>,» qui est à dire: «Mets -la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, -demanda à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: -«Oui, dit-il, celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, -puisque vous êtes content et que je me suis acquitté -de ma promesse, je m’en vais.» Et à l’instant se départit -sans payer et sans que son hôte l’en requît.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXXIII" id="CXXIII">NOUVELLE CXXIII.</a></h2> - -<p class="center f08">D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir dépucelé -sa fille la première nuit<a name="FNanchor_879_879" id="FNanchor_879_879"></a><a href="#Footnote_879_879" class="fnanchor">879</a>.</p> - -<p>Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune -fille âgée de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon -<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>de village très-bien emmanché. Or, advint que le compagnon, -dès la première nuit, se mit en devoir d’accomplir -l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier<a name="FNanchor_880_880" id="FNanchor_880_880"></a><a href="#Footnote_880_880" class="fnanchor">880</a> à sa tendre -épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour -lui donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand -la pauvre fille l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle -ne voulut oncques que le marié lui mît en son étui, de peur -qu’il ne la blessât, dont le marié fut fort ennuyé; et quoi -qu’il pût faire, jamais ne put persuader à la mariée de lui -faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint pour la -nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en -alla par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit -portée avecques son mari, et comment il lui avoit fait. Elle -lui fit réponse qu’ils n’avoient rien fait. «Comment, dit la -mère, votre mari est doncques châtré!» Alors, comme furieuse, -s’en alla au conseil de l’Église<a name="FNanchor_881_881" id="FNanchor_881_881"></a><a href="#Footnote_881_881" class="fnanchor">881</a>, afin de faire démarier -sa fille, donnant à entendre que son gendre n’étoit -habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin -qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le -pauvre marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit -offensé ni donné occasion pour être ainsi déshonoré. -Et quand ils furent tous devant M. l’official, et que la demanderesse -eut requis séparation de sa fille et de son gendre; -et, par<a name="FNanchor_882_882" id="FNanchor_882_882"></a><a href="#Footnote_882_882" class="fnanchor">882</a> ses raisons, dit que la nuit de ses noces il ne -voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa -fille, et qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, -se défend très-bien, et dit qu’il étoit aussi bien fourni de -lance que sa femme étoit de cul, et ne demandoit autre chose -<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span>que lutter. Mais sa femme n’y voulut oncques entendre, -et fit la cane<a name="FNanchor_883_883" id="FNanchor_883_883"></a><a href="#Footnote_883_883" class="fnanchor">883</a>, au moyen de quoi il n’avoit pu rien faire. -Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle -l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que -son mari l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore -faisoit) qu’il ne la blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup -plutôt la mort que la vie. Quand la mère eut entendu -cette confession, et que par tels moyens elle devoit être condamnée, -elle supplia au juge d’asseoir les dépens sur sa -fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois, -par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune -fille à prêter son beau et joli instrument à son mari, pour -y besogner et faire ce qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, -et sans dépens, attendu la qualité des parties.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXXIV" id="CXXIV">NOUVELLE CXXIV.</a></h2> - -<p class="center f08">Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui donna -son hôtesse.</p> - -<p>Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du -roi de France, lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque -peu des bonnes lettres, voyant que le roi<a name="FNanchor_884_884" id="FNanchor_884_884"></a><a href="#Footnote_884_884" class="fnanchor">884</a> s’y adonnoit, -et, d’autre part, considérant le moyen qu’il avoit d’y vaquer -pendant le temps qu’il étoit hors de quartier et de -service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne -femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, -se sentant mal de sa personne, et n’ayant la langue si à -délivre<a name="FNanchor_885_885" id="FNanchor_885_885"></a><a href="#Footnote_885_885" class="fnanchor">885</a>, pour faire entendre à autrui (comme il faisoit à -son hôtesse, à laquelle il demandoit conseil sur son mal), -<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span>il lui dit: «Madame, moi a grand mal à mon boudin.» -Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le ventre -lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, -il lui demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît -ses prières et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit -guarir de tel mal<a name="FNanchor_886_886" id="FNanchor_886_886"></a><a href="#Footnote_886_886" class="fnanchor">886</a>. L’Écossois ayant entendu cela, et sentant -son ventre aller de pis en pis, ne voulut mettre en -mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, suivant icelui, -s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra, et se -mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui -l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. -D’aventure, pendant qu’il étoit en telle méditation, il se -trouva un bon fripon, lequel étoit pendu au derrière de -saint Eutrope, et contemploit les allants et venants avec -leurs contenances; et ayant remarqué les mines que faisoit -cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, -pour Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit -celle parole jetée assez rudement, pensoit que ce -fût quelqu’un qui le voulsît empêcher en ses dévotions; -et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être partie cette -voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche rasibus -l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant -que l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre -l’escalier de bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir -si secrètement, qu’il ne fît un bruit qui effraya tellement -l’Écossois (lequel pensoit que ce fût le saint qui -fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense qu’il -avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne -se sentit saisi du mal de ventre.</p> -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span></p> - -<h2><a name="CXXV" id="CXXV">NOUVELLE CXXV.</a></h2> - -<p class="center f08">Des épitaphes de l’Arétin<a name="FNanchor_887_887" id="FNanchor_887_887"></a><a href="#Footnote_887_887" class="fnanchor">887</a>, surnommé Divin; et de son amie Madelaine.</p> - -<p>L’Arétin, non l’Unique<a name="FNanchor_888_888" id="FNanchor_888_888"></a><a href="#Footnote_888_888" class="fnanchor">888</a>, mais celui qui a usurpé le -surnom de Divin<a name="FNanchor_889_889" id="FNanchor_889_889"></a><a href="#Footnote_889_889" class="fnanchor">889</a>, s’est aussi donné arrogamment le titre -de <em>fléau des princes</em>, étant du tout enclin à médisance; -en quoi il n’épargnoit (comme on dit en commun proverbe) -ni roi ni roc<a name="FNanchor_890_890" id="FNanchor_890_890"></a><a href="#Footnote_890_890" class="fnanchor">890</a>; car il écrit en une préface d’une -sienne comédie italienne<a name="FNanchor_891_891" id="FNanchor_891_891"></a><a href="#Footnote_891_891" class="fnanchor">891</a> que le roi très-chrétien François, -premier du nom, lui avoit enchaîné la langue d’une -<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span>chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit envoyée, -afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de -plusieurs autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues -qu’il a faits, il introduit deux courtisanes, racontant -l’une à l’autre les moyens par lesquels elles étoient -parvenues aux richesses, et comme, par leur sage conduite -et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en -honnêtes compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles -décédée de son temps, il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">De Madelaine ici gisent les os:</div> -<div class="line">Qui fut des v... si friande en sa vie,</div> -<div class="line">Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie,</div> -<div class="line">Pour l’asperger, lui pisser sur le dos.</div> -</div></div></div> - -<p>Or, est mort n’a pas long-temps<a name="FNanchor_892_892" id="FNanchor_892_892"></a><a href="#Footnote_892_892" class="fnanchor">892</a> ce prud’homme avertin<a name="FNanchor_893_893" id="FNanchor_893_893"></a><a href="#Footnote_893_893" class="fnanchor">893</a>, -à qui les Florentins ses compatriaux ont fait cette -épitaphe, digne de lui et de son athéisme:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Qui giace l’Aretino, amaro tosco</div> -<div class="line">Del seme human: la cui lingua traffisse</div> -<div class="line">E vivi e’ morti: di Dio mal non disse:</div> -<div class="line">Et si scusò con dir’ No lo conosco.</div> -</div></div></div> - -<p>C’est-à-dire:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison</div> -<div class="line">De tout le genre humain; dont la langue fichait</div> -<div class="line">Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason</div> -<div class="line">N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p><h2><a name="CXXVI" id="CXXVI">NOUVELLE CXXVI.</a></h2> - -<p class="center f08">De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception en -l’état de conseiller, et comment il fut rembarré.</p> - -<p>Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, -pour y apprendre la loi civile et s’en servir en temps et -lieu, au gré et contentement de son père, fut là entretenu -assez soüefvement<a name="FNanchor_894_894" id="FNanchor_894_894"></a><a href="#Footnote_894_894" class="fnanchor">894</a> et délicatement. Advint que, se baignant -en ses aises et délices, il rejeta au loin ses Digestes; -et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie, s’adonna -à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues -d’honneur. Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. -De quoi avertis, les parents et amis du jeune homme, -pensant qu’il fût un savant docteur, et qu’il eût profité -passablement en loi, lui mandèrent la mort de son père, -et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se -pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient -amis. Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et -avis (encore qu’il n’eût aucunement étudié en la loi), -prit son chemin vers la maison de feu son père. Après -qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des biens que son -père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement d’acheter -un état de conseiller en la cour de parlement<a name="FNanchor_895_895" id="FNanchor_895_895"></a><a href="#Footnote_895_895" class="fnanchor">895</a>. A -quoi s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient -eue avec son père, lui promirent d’en faire demande au -roi François I<sup>er</sup>, duquel ils étoient très-fidèles serviteurs, -et de lui réciproquement chéris. Un jour qu’ils étoient -avec le roi, ils lui firent demande de cet état de conseiller: -ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées lettres. -De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, -<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span>auquel ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner -pour se faire recevoir en la cour. Le jeune homme, -suivant en tout et partout leur conseil, fit ses supplications -et apprêts. Il présente ses lettres d’état: elles sont -montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles eurent -été lues, et que la cour eut été informée du personnage -qui les présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, -et pour cause. Le jeune homme, bien étonné, s’en -retourne vers ses amis et les supplie de faire entendre au -roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du parlement, -ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande Messieurs -de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. -La cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, -lesquels avoient charge de faire telles remontrances que -de raison. Après qu’ils se furent présentés devant le roi, -afin d’entendre sa volonté, il leur demanda pourquoi ils -faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur compagnie, -vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller. -Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent -que la cour étoit assez informée de son insuffisance, et, -pour tant, ne le pouvoit honnêtement admettre. Le roi, -ayant reçu cette remontrance pour sainte et raisonnable, -en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en soucioit -plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses -erres de supplication, et importune tellement ses amis, -qu’ils furent contraints supplier derechef le roi de mander -à la cour de recevoir, se soumettant à l’examen requis -en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit homme -pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du -jeune homme avoit été son officier par un long temps, et -avoit acquis un bon bruit<a name="FNanchor_896_896" id="FNanchor_896_896"></a><a href="#Footnote_896_896" class="fnanchor">896</a> pendant sa vie. Le roi, enten<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span>dant -ces remontrances aussi, et se souvenant de celles que -lui avoient faites Messieurs de la cour sur ce fait, il recommanda -derechef qu’il fût reçu. La cour de parlement -s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le -roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs -de la cour lui remontroient que le jeune homme -étoit léger d’entendement, et fol, il leur dit: «Et puisqu’ils -sont si grand nombre de doctes et savants personnages, -ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette -parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine -de la volonté du roi. Le jeune homme, se confiant -en lui-même d’être parvenu au-dessus de son attente, se -présente derechef à la cour, et demande à être examiné -selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers -de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce -faire, on lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en -cette chaire, et qu’il eut bien ruminé sa harangue, commença -par un verset du psaume 118, et dit ainsi qu’il -s’ensuit: <em lang="la" xml:lang="la">Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic -factus est in caput anguli</em>. C’est-à-dire:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">La pierre par ceux rejetée</div> -<div class="line">Qui du bâtiment ont le soin</div> -<div class="line">A été assise et plantée</div> -<div class="line">Au principal endroit du coin<a name="FNanchor_897_897" id="FNanchor_897_897"></a><a href="#Footnote_897_897" class="fnanchor">897</a>.</div> -</div></div></div> - -<p>Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit -dû le mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant -entendu un des anciens de la cour, auquel ne plaisoit -guère la témérité de ce jeune homme, il se leva, et faisant -réponse condigne à telle harangue, répondit ce qui -<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>s’ensuit: <em lang="la" xml:lang="la">A Domino factum est istud, et est mirabile in -oculis nostris</em>. C’est-à-dire:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Cela est une œuvre céleste</div> -<div class="line">Faite, pour vrai, du Dieu des dieux,</div> -<div class="line">Et un miracle manifeste,</div> -<div class="line">Lequel se présente à nos yeux.</div> -</div></div></div> - -<p>Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune -homme, que depuis il ne lui advint de haranguer de telle -sorte en une si honnête compagnie.</p> - -<hr /> -<h2><a name="CXXVII" id="CXXVII">NOUVELLE CXXVII.</a></h2> - -<p class="indent">Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons<a name="FNanchor_898_898" id="FNanchor_898_898"></a><a href="#Footnote_898_898" class="fnanchor">898</a> de la tête de sa femme par saignée; -laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride, qu’elle ne lui fît -souvent des traits trop gaillards et brusques<a name="FNanchor_899_899" id="FNanchor_899_899"></a><a href="#Footnote_899_899" class="fnanchor">899</a>.</p> - -<p>C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections -les uns des autres, et d’y trouver le remède pour -éviter les inconvénients de tant de riotes et débats qui -adviennent ordinairement en la plupart des ménages; -comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane; -lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse -au fait des armes, de la chasse et des lettres pareillement, -s’avisa un peu tard à soi ranger ès-liens de mariage, qui -fut enfin, avec une belle et jeune damoiselle; laquelle il -traita fort gracieusement en toutes choses, fors au déduit -d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause de -son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par -quelque temps, de ce défaut, sinon par communication -d’autres bonnes commères qu’elle fréquentoit, et lesquelles -<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span>elle ouït deviser du passe-temps dru et menu qu’elles recevoient -de leurs jeunes maris: qui l’émut à en vouloir -sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y -parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa -la plainte à sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances -(au contraire de la conscience blâmée du -moyen), ne la pouvant à plein détourner de cette intention -ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui dit: -«Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse -adoucir votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de -diverses humeurs et complexions, les uns qui se taillent -et font choir les cornes par fer ou par poison; aucuns qui -les portent patiemment, et, comme étant de meilleur estomac, -digèrent les pilules de cocuage facilement, sans -mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience -du vôtre par quelques traits légers et de peu d’importance.» -A quoi répond la fille qu’elle ne veut point user -de tant de finesses, que d’attraire à sa cordelle un personnage -de disposition gaillarde et de bonne réputation, sous -le manteau duquel soit couverte la réputation, telle qu’étoit -celle de son capelan<a name="FNanchor_900_900" id="FNanchor_900_900"></a><a href="#Footnote_900_900" class="fnanchor">900</a>. La mère lui chargeant de tenter -ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner -bon ordre au demeurant, la fille lui promet de n’y tarder -guère, pour cela exploiter en diligence. Ce pendant -qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une cognée, au jardin, -abattre un beau laurier, planté de la main de son mari, -qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous l’ombrage -à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses -amis. Pour le vous faire court, voilà l’arbre par terre, -voici venir le mari: elle lui en fait mettre du branchage -au feu; lequel, ayant aperçu cela, se doute de son laurier: -<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette son manteau -sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer. -Il ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse -fraîche, s’il fut bien troublé. Il s’en alla plein de menaces -à sa femme, demandant qui lui avoit joué ce bon -tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit fait pour le -réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu -de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur -fort naturelle à conforter vieillesse; tellement, qu’elle -l’apaisa par son babil, et cuida lui avoir fait avaler sa colère -aussi douce que sucre. De ce fait, le lendemain, elle -avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit bon commencement; -mais qu’il falloit encore essayer davantage, -comme à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce -qu’elle entreprint de faire, et le fit, à l’occasion que cette -petite chienne revenant de la ville d’avecques son maître, -toute boueuse, elle se jeta sur le lit, où la dame avoit -exprès mis une fort riche couverture; et après, étant -chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin -cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son -mari, et lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce -passionné<a name="FNanchor_901_901" id="FNanchor_901_901"></a><a href="#Footnote_901_901" class="fnanchor">901</a> ce ne fut pas encore fait assez, au jugement -de la mère, si, après l’arbre inanimé, et la chienne vive -tuée, elle n’offensoit d’abondant<a name="FNanchor_902_902" id="FNanchor_902_902"></a><a href="#Footnote_902_902" class="fnanchor">902</a> son mari, en quelques -personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle fit semblablement, -et renversa la table qui étoit chargée de viandes, -en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant -excuse d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour -quelque service faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil -au bon gentilhomme, ainsi que<a name="FNanchor_903_903" id="FNanchor_903_903"></a><a href="#Footnote_903_903" class="fnanchor">903</a> le matin la dame se -<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré mal gré, et lui remontra -qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour quelques -remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en -se défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition -et gaillarde en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il, -et trop de quelques grains; à quoi convient remédier -d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois honnêtes tours -qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant les -remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune -fois, par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, -pire que tous les autres précédents, envoie quérir -un barbier, auquel il fit entendre ce qu’il vouloit qu’il -exécutât; c’est à savoir que, pour certaines considérations, -qu’il lui taisoit, son plaisir et intention étoit qu’aussitôt -qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute -d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier, -après avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander -au gentilhomme quelle étoit sa volonté; de laquelle -il fut incontinent assuré. Le gentilhomme, après -avoir fait allumer un grand feu en une chambre de son -logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de -sa femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir -sa mère, à laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit -décelé l’impuissance de son mari, lui requérant au surplus -la vouloir adresser au combat amoureux qu’elle avoit entreprins -contre un champion de son âge. De ce averti, le -gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa -au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement -vous avez le sang trop chaud; qui vous cause, par son -ébullition, tous ces caprices et inconsidérés tours que -faites tous les jours. Les médecins, à qui j’en ai parlé et -consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un peu, -et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, enten<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>dant -ainsi parler son mari, et ne s’étant encore aperçue -de son entreprise, se laissa conduire où il voulut. Il la -mena en la chambre où le barbier l’attendoit, et lui commanda -s’asseoir, le visage devant le feu, et fit signe au -barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine; -ce qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette -damoiselle, son mari, qui sentoit oculairement les grillons -s’affoiblir, commanda fermer cette veine, et ouvrir -celle du bras senestre; ce qui fut pareillement fait; tellement -que la pauvre damoiselle resta demi-morte. Le gentilhomme, -bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise, -la fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir -d’apprendre à ne plus fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut -revenue de pâmoison, elle envoie un de ses gens vers sa -mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes les traverses -et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se -doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la -voulût semondre de la promesse que outre son gré elle -lui avoit faite, s’en va la trouver au lit, et commença à -dire: «Eh bien! ma fille, comment vous va? Ne vous -fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant -ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle, -hélas! je suis morte: telles passions ne trouvent -plus fondement en moi, si bien y a opéré mon mari: auquel -je me sens aujourd’hui plus tenue du bon chemin où -il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il -m’avait premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me -rend la santé, j’espère que vivrons en bon et heureux ménage.» -L’histoire raconte qu’ils furent depuis en mutuel -amour et loyauté, au grand contentement l’un de l’autre.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span></p> - -<h2><a name="CXXVIII" id="CXXVIII">NOUVELLE CXXVIII.</a></h2> - -<p class="indent">De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles espagnoles: -l’un desquels se présenta au danger pour faire planchette<a name="FNanchor_904_904" id="FNanchor_904_904"></a><a href="#Footnote_904_904" class="fnanchor">904</a> à la jouissance -de son ami; ce qui lui tourna à grand contentement et plaisir<a name="FNanchor_905_905" id="FNanchor_905_905"></a><a href="#Footnote_905_905" class="fnanchor">905</a>.</p> - -<p>A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne -maison, voisins, et nourris ensemble et de même marchandise: -ce qui engendra une très-grande et intrinsèque -amitié entre eux. Ils se délibérèrent un jour de faire un -voyage en Espagne, pour le trafique de leurs marchandises. -Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence -en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux -de deux gentifemmes espagnoles, mariées à deux nobles -chevaliers du pays. Les deux Siennois se nommoient, l’un -Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus avisé en l’amour -de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la poursuite -de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle -amitié à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas -d’amour entre eux l’espace de deux ans, qu’ils furent -à négocier en Valence, sans qu’ils pussent parvenir plus -avant qu’aux simples caresses de la vue et œillades, plus -pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au danger -où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté -de plus près par ambassades, missives, réveils<a name="FNanchor_906_906" id="FNanchor_906_906"></a><a href="#Footnote_906_906" class="fnanchor">906</a> et -aubades. Il advint, un jour, que la damoiselle Isabeau -entra en une église, où le passionné Lucio s’étoit mis à -<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>couvert de le pluie. De bon heur, en se pourmenant par -l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise en un coin, -et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à propos -comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna -hardiesse de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. -Elle lui rendit salut, avec une modestie assaisonnée d’une -sourde gaieté. La servante, qui, par aventure, étoit du conseil -secret, et bien apprise, se leva d’auprès sa maîtresse, -comme pour aller regarder quelque image. Lucio, bien -joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions -à sa dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: -«Madame, je crois que ne soyez ignorante de l’amour démesuré -qui depuis deux ans entiers me tient prisonnier -de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir, pour la -révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez -assez ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos -et couvert en ma poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en -moi issue pour s’évaporer. Je ne fais doute que le dieu -Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par le sacrifice -continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que, -pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, -en laquelle je vous requiers, madame, en brièves -paroles que le lieu et le temps peuvent souffrir, pitié, -merci et miséricorde.» La dame Isabeau, non moins passionnée -d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: -«Mon ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, -ont mérité ce nom, je vous prie de vous assurer -d’amour réciproque en mon endroit, et que la commodité -seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel contentement. -Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes -sens à nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, -qui puisse assouvir nos longs désirs; de laquelle je ne -faillirai à vous donner bon et sûr avertissement.» Lucio,<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> -l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia de lui ramentevoir -son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit -pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa -compagne, pour le mérite de son amour constante. La survenue -du peuple, à l’heure du service, les fit départir fort -envis<a name="FNanchor_907_907" id="FNanchor_907_907"></a><a href="#Footnote_907_907" class="fnanchor">907</a>. Bref, Lucio vole, pour porter ces nouvelles à son -ami Allessio; et ne passèrent deux jours, qu’ils reçurent -un message de eux trouver environ les deux heures de -nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent -d’une seule minute d’horloge. Là les attendoit madame -Isabeau; laquelle, après la porte ouverte aux poursuivants, -s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui dit que son mari -ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la cour -et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée -de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de -son côté que du sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême -affection, elle avoit voulu hasarder ce larcin de Vénus, si -lui et son compagnon avoient en eux la hardiesse d’en accomplir -le dessein; c’est à savoir que Alessio se dépouilleroit -à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa -place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec -elle. Alessio, quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il -portât à Lucio, trouva cela de dure et difficile entreprise; -si la damoiselle Isabeau ne l’eût renforcé par promesse -du guerdon<a name="FNanchor_908_908" id="FNanchor_908_908"></a><a href="#Footnote_908_908" class="fnanchor">908</a> qu’elle lui avoit moyenné envers sa -compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne -se fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit -à Alessio étoit afin que, se remuant dedans le lit, son -mari sentit sa jambe, ou quelque autre partie humaine -qu’il penseroit être elle. Quoi! le vous ferai-je long? -<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se dépouille, non -sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la -robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de -tousser et cracher si près de son hôte. Cependant Lucio -et Isabeau jouent leurs jeux paisiblement en une autre -chambre du logis. Le pauvre Alessio, se voyant près la personne -du chevalier, sans qu’il osât se remuer, trembloit, -tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la -damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à -la gueule du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit -de bonne volonté, qu’elle s’oublioit entre les bras de son -ami, le laissant en ce grand et éminent danger jusques à -la pointe du jour: à laquelle heure il est tout ébahi, qu’il -les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent fait un -grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine, -lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, -la damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui -fit apparoir à Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu -de l’ennemi; et n’avoit, la tendrette, non plus remué ni -cligné l’œil que lui. De cela furent fort loués les deux -amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où il se mit -afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison -de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant -couchée auprès de lui; qui fut occasion de les laisser prendre -quelque demi-once de plaisir au combat amoureux. -On dit que cette couple d’amants entretint son crédit -pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un -même quartier.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p> - -<h2><a name="CXXIX" id="CXXIX">NOUVELLE CXXIX.</a></h2> - -<p class="center f08">D’une jeune fille surnommée <em>Peau-d’Ane</em>, et comment elle fut mariée, par -le moyen que lui donnèrent les petites fourmis<a name="FNanchor_909_909" id="FNanchor_909_909"></a><a href="#Footnote_909_909" class="fnanchor">909</a>.</p> - -<p>En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après -qu’il se vit passablement riche, délibéra de se reposer, et -achever joyeusement le demourant de sa vie avec sa femme -et ses enfants; et pour cette considération, se retira en -une métairie qu’il avoit aux champs. Or, pource qu’il étoit -homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la gentillesse -d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et, entre -autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, -lequel, pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces -de terre du marchand avec les siennes, lui fit accroire -qu’il désiroit grandement que le mariage se fît de son fils -avec la puînée de ses filles, nommée Pernette, pourvu -qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand entendant -assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en -remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais -pensé tel bien lui devoir advenir. Toutefois, ces propos -parvenus aux oreilles du fils du gentilhomme et de la fille -du marchand, ils osèrent bien, chacun endroit soi<a name="FNanchor_910_910" id="FNanchor_910_910"></a><a href="#Footnote_910_910" class="fnanchor">910</a>, sonder -les cœurs et les affections l’un de l’autre. Ce qui fut -conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se promirent -mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. -Quelque temps après, le fils du gentilhomme s’adressa -au père de Pernette, lequel il combattit avec telles -raisons emmiellées de promesses de l’avantager en son -<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle lui demeureroit -à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il -faut entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses -de son aise et de ce qu’elle marchoit la première; tellement -que, pour divertir leur père de sa promesse, elles lui -mirent à sus<a name="FNanchor_911_911" id="FNanchor_911_911"></a><a href="#Footnote_911_911" class="fnanchor">911</a> choses et autres. D’autre part, la mère, qui -se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre, ne voulut -consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette -ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, -un boisseau plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. -Outre-plus, le marchand, voyant que ce mariage ne -plaisoit à sa femme, et prenant pied<a name="FNanchor_912_912" id="FNanchor_912_912"></a><a href="#Footnote_912_912" class="fnanchor">912</a> à ce que ses autres -filles lui avoient dit, il voulut que, dès lors en avant, Pernette -ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne qu’il lui -acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en -dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son -amour par la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit -souvent vêtue de cette peau. Ce qu’entendant son ami, il -s’en va vers le marchand, lequel, faisant bonne mine et -plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir promesse; -mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta) -être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son -père, et lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en -besogne. Son père, ne pouvant honnêtement rompre sa promesse, -lui assigna jour. Elle n’y faillit pas; et, comme elle -étoit environ<a name="FNanchor_913_913" id="FNanchor_913_913"></a><a href="#Footnote_913_913" class="fnanchor">913</a> ces grains d’orge, ses père et mère faisoient -soigneuse garde, si elle en prendroit deux en une fois, afin -de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme la -constance rend les personnes assurées, voici arriver un -<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>nombre de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, -et firent telle diligence avec Pernette (et sans qu’on les -aperçût), que la place fut vue vide. Par ce moyen, Pernette -fut mariée à son ami, duquel elle fut caressée et aimée, -comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant -qu’elle véquit, le sobriquet <em>Peau d’Ane</em> lui demeura.</p> - -<p class="center">SONNET.</p> - -<p class="center f08">DE L’AUTEUR AUX LECTEURS.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Or çà, c’est fait: en avez-vous assez?</div> -<div class="line">Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire?</div> -<div class="line">Si ne tient-il pour le moins à écrire,</div> -<div class="line">Ces gais devis j’ai pour vous amassés.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés:</div> -<div class="line">Haye<a name="FNanchor_914_914" id="FNanchor_914_914"></a><a href="#Footnote_914_914" class="fnanchor">914</a> au meilleur, et me laissez le pire;</div> -<div class="line">Mais rejetez chagrin, qui vous empire,</div> -<div class="line">Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez.</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Assez, assez les siècles malheureux</div> -<div class="line">Apporteront de tristesse entour d’eux:</div> -<div class="line">Donc, au beau temps, prenez éjouissance;</div> -<div class="line"> </div> -<div class="line">Puis, quand viendra malheur vous faire effort,</div> -<div class="line">Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort,</div> -<div class="line">Armé, sans plus, d’invincible constance.</div> -</div></div></div> - -<hr /> - -<h2><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES">NOTES:</a></h2> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">1</span></a> Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers, -quoique publiés sous son nom, après sa mort; les éditeurs, Jacques -Pelletier et Nicolas Denisot, en ont ajouté plusieurs à la -première édition, donnée par Antoine Dumoulin en 1548.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">2</span></a> Dessinés.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">3</span></a> Interrompu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">4</span></a> Cet avertissement doit être d’Antoine Dumoulin, éditeur des -œuvres poétiques du même Bonaventure Des Periers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">5</span></a> Éloge, renommée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">6</span></a> Pour <em>abboyer</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">7</span></a> De plus, en outre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">8</span></a> Triste, chagrin, morose.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">9</span></a> Diaboliques. Peut-être faut-il lire <em>calamiteux</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">10</span></a> Ce prologue paroît avoir été écrit en 1538, peu de temps -après l’entrevue de Charles-Quint et de François I<sup>er</sup> à Nice, où -ils dévoient traiter de la paix sous les auspices du pape Paul III, -et où ils conclurent seulement une trêve.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">11</span></a> Axiome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">12</span></a> Le silence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">13</span></a> Gêné, tourmenté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">14</span></a> Allons, vite. C’est l’onomatopée dont se servent les charretiers -pour faire avancer leurs chevaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">15</span></a> On voit que ces deux noms étaient déjà populaires et passés -en proverbe avant que le comédien Hugues Guéru les eût adoptés -au théâtre dans les premières années du dix-septième siècle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">16</span></a> Imitation bouffonne de Rabelais, qui, dans la harangue de -son Janotus de Bragmardo (<em>Gargantua</em>, chap. 19), place Londres -en Cahors et Bordeaux en Brie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">17</span></a> Allusion à la naïveté de ce curé qui, voyant ses paroissiens -fondre en larmes à son sermon de la Passion, s’avisa, pour les -consoler, de leur dire: «Ne pleurez pas, mes amis: peut-être -que ce que je vous ai dit n’est pas vrai.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">18</span></a> Terme de pratique, actes, mémoires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">19</span></a> Le dernier huitain d’un vieux poème: <em>l’Amant rendu cordelier -à l’observance d’amour</em>, commence ainsi:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Plusieurs gens envoient à Rome,</div> -<div class="line">Qui à leurs huis ont le pardon.</div> -</div></div></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">20</span></a> S’éventent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">21</span></a> S’altèrent, s’affaiblissent, se gâtent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">22</span></a> Il faut sous-entendre <em>à les prendre loin</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">23</span></a> Argumenté, discuté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">24</span></a> Essayer, parce que les échansons faisaient l’essai du vin à -la table des princes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">25</span></a> Quiproquo, qu’on écrivait alors <em>quid pro quo</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">26</span></a> Entendront.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">27</span></a> Morosité, mauvaise humeur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">28</span></a> Antonomase, emploi de l’épithète pour le nom.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">29</span></a> Le Plaisant. Ce personnage se rapporte assez à ce que la -tradition nous apprend des facéties de Rabelais à son lit de -mort. Mais Rabelais vivait encore à l’époque de la publication -de ces Contes. Pour reconnaître Rabelais dans ce passage, il -faudrait supposer que ce prologue, qui rappelle beaucoup son -style et sa manière, nous le représente comme mort sous le nom -de <em>Plaisantin</em>, afin de pouvoir citer quelques-unes des boutades -hardies que les biographes ont depuis attribuées à ses derniers -moments.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">30</span></a> Aujourd’hui.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">31</span></a> Caillette était un fou en titre d’office sous François I<sup>er</sup>; Triboulet -avait eu le même emploi à la cour de Louis XII; mais -Polite fut seulement au service d’un seigneur, abbé de Bourgueil. -En ce temps-là, pour se donner des airs de prince, on avait un -bouffon domestique. Voyez la dissertation sur les fous des rois -de France, en tête des <em>Deux Fous</em>, dans le volume des Romans -historiques du bibliophile Jacob, faisant partie du <em>Panthéon littéraire</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">32</span></a> Idée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">33</span></a> Allusion aux notes de musique <em>sol, la, mi, la. La, la, mi, -sol</em>. C’est la réponse de Caillette.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">34</span></a> Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">35</span></a> En son langage de Caillette. Guillaume Bouchet, dans sa -<cite>14<sup>e</sup> Sérée</cite>, attribue à Triboulet cette naïveté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">36</span></a> Pour: Les voici venir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">37</span></a> Ce conte est le 277<sup>e</sup> des <cite>Facéties</cite> du Pogge, qui y fait figurer -un autre fou et un archevêque de Cologne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">38</span></a> Cette plaisanterie est imitée dans le chap. 26 du <cite>Moyen de -parvenir</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">39</span></a> Cette définition de la folie de Triboulet est de Rabelais, qui -l’introduit dans le III<sup>e</sup> livre de <cite>Pantagruel</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">40</span></a> Imitation de Rabelais, qui commence ainsi le prologue de -son IV<sup>e</sup> livre: «Gens de bien, Dieu vous sauve et garde: où -êtes-vous? Je ne vous peux voir.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">41</span></a> Bénéfices.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">42</span></a> Tout d’une voix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">43</span></a> C’est-à-dire à leurs enfans propres. Un évêque faisant sa -visite s’arrêta chez un prêtre de son diocèse, dans la maison -duquel il vit deux petits enfants, et lui demanda à qui ils appartenoient, -lui ordonnant de dire la vérité. «Monseigneur, lui -répondit-il, ce sont les neveux de mon frère.» Le bon évêque -se contenta de cette réponse, et ce ne fut que quelques jours -après qu’un prêtre de sa suite lui en apprit le véritable sens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">44</span></a> <em>Regraterie</em>, chez les revendeurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">45</span></a> Il vaudroit mieux lire <em>tour</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">46</span></a> Jeu de mots sur <em>dignités</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">47</span></a> Saupoudrée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">48</span></a> Navets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">49</span></a> Préparer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">50</span></a> Le plus difficile à retenir, maintenir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">51</span></a> Jeu de mots et allusion à un personnage du nom de Sevin. -Il y avait une ancienne famille d’Orléans, de laquelle étaient -Adrien Sevin, traducteur du <cite>Philocope</cite> de Boccace, et Charles -Sevin, chanoine de Saint-Étienne d’Agen, ami intime de Jules -Scaliger.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">52</span></a> Honteux, confus, penaud.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">53</span></a> Pour <em>maître-ès-arts</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">54</span></a> Ouvrage italien de Baltazar Castiglione. Le conte dont il -s’agit est tiré originairement des fables d’Abstemius, fable IV -de la 2<sup>e</sup> partie. Bandello (Nouv. LVI de la 3<sup>e</sup> partie) rapporte le -fait plus au long, et nomme Gerardo Landriano, évêque de Côme -et cardinal. Le même conte est aussi dans le <cite>Moyen de parvenir</cite>, -ch. 69.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">55</span></a> <em>Blanches</em>, notes de musique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">56</span></a> Pour <em>ergo</em>, formule de l’argumentation scolastique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">57</span></a> Étourdi, peu sensé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">58</span></a> Danser.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">59</span></a> Signes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">60</span></a> C’est-à-dire qu’elle accouchât.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">61</span></a> Motiver.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">62</span></a> C’étoient des branles de Bretagne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">63</span></a> C’est-à-dire qu’ils n’étoient pas <em>Bretons bretonnants</em>, ou de -la basse Bretagne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">64</span></a> Jeu de mots par allusion à <em>brettes</em>, signifiant des épées et -des femmes galantes ou bonnes lames.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">65</span></a> Jeu de mots imité de Rabelais, l. III, chap. 26, où frère -Jean dit à Panurge, en lui conseillant de se marier: «Deshui -au soir fais-en crier les bancs et le châlit.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">66</span></a> Profité, hérité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">67</span></a> Bon mot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">68</span></a> Il en a été de ce mot comme de <em>lendit</em>, <em>lierre</em>, <em>landier</em>, -<em>luette</em>, etc., où l’article s’est incorporé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">69</span></a> Autrefois <em>Maroilles</em>, en latin <em lang="la" xml:lang="la">Maricolæ</em>, <em lang="la" xml:lang="la">Mareoliæ</em> et <em lang="la" xml:lang="la">Mariliæ</em>, -village de Hainaut, dépendoit d’une abbaye de l’ordre de -saint Benoît, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étoient -les maîtres, leur familiarité avec les filles du village fit qu’elles -eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une contre-vérité -qui a passé en proverbe, on a nommé <em>pucelles de Marolles</em> -celles qui ne le sont pas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">70</span></a> Les fous, en toute occasion, s’avancent et marchent les -premiers. «C’est le fol qui a commencé la danse,» dit Beroalde -de Verville, chap. 45 du <cite>Moyen de parvenir</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">71</span></a> Formule de philosophie scolastique: On demande.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">72</span></a> Partager.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">73</span></a> Terme de logique qu’il fait semblant de prendre pour un -titre d’ouvrage ou pour un nom d’auteur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">74</span></a> L. III, chap. 28, frère Jean dit à Panurge: «Si tu es cocu, -<em>ergo</em> ta femme sera belle; <em>ergo</em> tu seras bien traité d’elle; <em>ergo</em> -tu auras des amis beaucoup; <em>ergo</em> tu seras sauvé.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">75</span></a> C’est sans doute Louis XI. Cependant le serment de <em>foi de -gentilhomme</em> que l’auteur lui met à la bouche sembleroit personnifier -François I<sup>er</sup>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">76</span></a> Toupie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">77</span></a> Tout-à-fait, exclusivement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">78</span></a> De condition, qualité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">79</span></a> Molière et Montaigne ont répété plus d’une fois la même -chose.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">80</span></a> Pour <em>de bonne heure</em>. Peut-être faut-il lire <em>d’heur</em>, par bonheur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">81</span></a> Dorénavant, depuis lors.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">82</span></a> Proverbe qui signifie qu’un exemple ne vaut rien s’il n’est -imité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">83</span></a> Permission, licence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">84</span></a> Terme de la formule de l’ordination.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">85</span></a> Pourvu de bénéfices.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">86</span></a> Des morts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">87</span></a> De la Vierge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">88</span></a> C’est-à-dire, ordonné prêtre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">89</span></a> Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où -l’on met les mûres, qu’on ne pourrait cueillir autrement sans se -tacher.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">90</span></a> Esprit familier, démon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">91</span></a> Langage du pays de Caux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">92</span></a> Interroger.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">93</span></a> Pour Eustache.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">94</span></a> Comment allait le commerce.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">95</span></a> Valet niais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">96</span></a> Chant VII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">97</span></a> On appelait <em>chaland</em> un bateau plat qui amenait les marchandises -à Paris. De là le surnom de <em>chaland</em> et <em>chalande</em>, appliqué -aux personnes qui apportaient du plaisir dans les lieux -où elles se rendaient.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">98</span></a> Dérobais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">99</span></a> Frapper sur son drap, sur ses épaules.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">100</span></a> Jeu de mots sur <em>bâton</em> et <em>bateau</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">101</span></a> Le nom du consul Olibrius, qui fut empereur d’Occident en -472, devint synonyme de <em>bizarre</em>, <em>original</em>, glorieux, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">102</span></a> <em>Peigné</em>, frotté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">103</span></a> Serges.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">104</span></a> Ce passage se retrouve presque mot à mot dans Henri -Estienne, ch. 21 de son <cite>Apologie pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">105</span></a> C’est-à-dire, en veine de folie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">106</span></a> Usage, acquisition, <em>emplette</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">107</span></a> Attendre, épier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">108</span></a> On mettait autrefois l’argent sous l’aisselle, dans une poche -secrète qu’on appelait <em>gousset</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">109</span></a> C’est-à-dire, qui s’embellissait tous les jours.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">110</span></a> Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules -de procureurs, lesquelles venaient d’elles-mêmes se ranger le -long des <em>montoirs</em> de pierre et présenter l’étrier à leurs maîtres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">111</span></a> Image licencieuse, tirée du jeu de l’arbalète.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">112</span></a> Imité par La Fontaine (<cite>le Faiseur d’oreilles et le Raccommodeur -de moules</cite>), qui a complété ce conte en s’inspirant de Boccace -et des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, III, <cite>la Pêche de l’anneau</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">113</span></a> C’est-à-dire, qui faisait un assez bon <em>trafic</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">114</span></a> Voisinage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">115</span></a> Dame, en patois lyonnais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">116</span></a> De plus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">117</span></a> Pour: ma foi!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">118</span></a> En pensée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">119</span></a> Couverture.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">120</span></a> La procédure, le style de palais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">121</span></a> Sournois, trompeur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">122</span></a> Malice, niche, <em>tour</em>; de <em>chatterie</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">123</span></a> Heurtait.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">124</span></a> C’est-à-dire, à pousser l’éteuf, balle de bourre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">125</span></a> Expression proverbiale pour exprimer les coups qui avaient -plu sur son dos.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">126</span></a> Droit canon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">127</span></a> Les écoles des Quatre-Nations étaient situées dans la rue -du Fouare, dite alors <em>du Feurre</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">128</span></a> Des blancs d’œufs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">129</span></a> La profession de barbier n’étant point séparée en ce temps-là -de celle de chirurgien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">130</span></a> Pour <em>meurtri</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">131</span></a> Alchimistes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">132</span></a> Le sujet de ce conte était populaire avant Bonaventure Des -Periers; car dans le <cite>Gargantua</cite> de Rabelais, ch. 33, un vieux -<em>routier</em> dit à Picrochole, qui projetait la conquête du monde: -«Toute cette entreprise sera semblable à la farce du <cite>Pot au -lait</cite>, duquel un cordouannier se faisait riche par rêverie; puis, -le pot cassé, n’eut de quoi dîner.» La Fontaine a tiré de là <cite>la -Laitière et le Pot au lait</cite>, fable 9 du liv. III.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">133</span></a> Alchimie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">134</span></a> Pas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">135</span></a> Allumé leurs fourneaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">136</span></a> Bouché des vases avec du <em>lut</em>, enduit chimique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">137</span></a> Sœur d’Aaron et de Moïse. Le livre publié sous son nom est -supposé, comme une infinité d’autres que les alchimistes ont -attribués à divers anciens philosophes, rois, etc. Le <em>bain-marie</em> -tire son nom de cette Marie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">138</span></a> Ceci est rapporté également par Jacques <em>de Voragine</em>, auteur -de <cite>la Légende dorée</cite>, et par Pierre <cite>de Natalibus</cite>, dans la <cite>Vie de -sainte Marguerite</cite>, le vingtième jour de juillet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">139</span></a> Esprits, farfadets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">140</span></a> Avec, en outre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">141</span></a> Creuser.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">142</span></a> Anspessades, enseignes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">143</span></a> Maudite vermine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">144</span></a> Dorénavant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">145</span></a> Bien nourris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">146</span></a> Vivaces, selon La Monnoye.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">147</span></a> Proprets, coquets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">148</span></a> Vifs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">149</span></a> Sans y mettre la main.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">150</span></a> Pour <em>bétail</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">151</span></a> Gueux, coquins.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">152</span></a> Travaillaient.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">153</span></a> Pionniers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">154</span></a> Les diables. On croyait autrefois que la folie ou l’<em>estre</em> des -poètes et des savants résultait de la présence d’un ver dans le -cerveau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">155</span></a> Égratigner.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">156</span></a> Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup -de dégâts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">157</span></a> Sempiternelles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">158</span></a> <em>Pedisequa</em>, suivante.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">159</span></a> C’est-à-dire, jusqu’à être en danger de tomber à la renverse, -quand même elle aurait eu quatre pieds.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">160</span></a> Perchoir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">161</span></a> Léchées, petits morceaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">162</span></a> Parcimonieusement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">163</span></a> Avec.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">164</span></a> Garde.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">165</span></a> Pâté de venaison.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">166</span></a> Livré aux valets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">167</span></a> Raillé, complimenté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">168</span></a> Fit la mine. On dit encore <em>renfrogner</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">169</span></a> Faire la paix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">170</span></a> Rançonné.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">171</span></a> Apportes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">172</span></a> Ce passage nous apprend que ces deux mots nouveaux n’étaient -pas encore admis dans la langue.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">173</span></a> Fat.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">174</span></a> Badin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">175</span></a> Ignorant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">176</span></a> Livre contenant les éléments de la langue latine; ainsi appelé -du nom de son auteur. On s’en servait dans les collèges.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">177</span></a> Nourrie, servie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">178</span></a> L’assistance, l’assemblée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">179</span></a> Testicules.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">180</span></a> Il avait d’abord été évêque d’Arras, ensuite de Boulogne-sur-Mer, -et enfin du Mans. Il mourut âgé de soixante-quatorze -ans, en 1519, et fut béatifié. On a de lui quelques traités de dévotion -mystique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">181</span></a> En patois manceau: Ne vous déplaise, sauf votre grâce.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">182</span></a> Car.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">183</span></a> Par ma foi! comme en italien <em lang="it" xml:lang="it">a fè</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">184</span></a> Regardez, voyez ça.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">185</span></a> Se fit une hernie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">186</span></a> Plainte en justice.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">187</span></a> Voy. Macrob, <cite>Saturn.</cite> II, 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">188</span></a> Dans la <cite>Vie de Virgile</cite>, par Tib. Claud. Donatus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">189</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles</cite>, nouvelle XXXVII, <cite>le Bénétrier -d’ordures</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">190</span></a> C’est une ironie. Voy. <cite>Pantagruel</cite> (liv. II, chap. 15), sur une -<em>manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">191</span></a> Cette expression doit signifier un homme <em>volage, coureur -d’amourettes</em>, dans le véritable sens du mot <em>discursus</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">192</span></a> <cite>Le Décameron</cite> de Boccace, où l’on voit de bons tours joués -par les femmes à leurs maris, livre qu’Agrippa, dans son traité -<cite lang="la" xml:lang="la">de Vanit. Scient.</cite>, au chap. <cite>de Lenonia</cite>, appelle un excellent -<em>maquereau</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">193</span></a> Fameuse tragi-comédie espagnole, ainsi nommée du nom -d’une entremetteuse qui en est un des principaux personnages. -Cette pièce, en prose, commencée, dit-on, par Jean de Mena, -le plus ancien poète espagnol, au quinzième siècle, ou, selon -d’autres, par Rodrigue Cota, au commencement du seizième, a -été achevée peu de temps après par le bachelier Fernande Rojas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">194</span></a> Sous cette impression.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">195</span></a> «Celle-là est chaste que personne n’a tentée.» On ne sait -pas l’auteur de cet hémistiche, qu’on attribue à Ovide.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">196</span></a> Ce mot me semble pris dans l’acception de <em>joutes, tournois, -jeux</em>, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">197</span></a> La jalousie refroidit, et le froid commence par les pieds, -comme la partie la plus éloignée du cœur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">198</span></a> C’est-à-dire, qui était adroit. Proverbe tiré du petit bâton -avec lequel les joueurs de gobelets font des tours de passe-passe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">199</span></a> De commerce.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">200</span></a> Argus, qui gardait Io, métamorphosée en vache.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">201</span></a> C’était le fameux Olivier Maillard, qui mêlait le burlesque -aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis XI, -Charles VII et Louis XII. On ne sait pas positivement si ses sermons -ont été prononcés tels qu’ils furent imprimés, en latin -mêlé de phrases françaises.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">202</span></a> A l’italienne, <em lang="it" xml:lang="it">ohime lassa!</em></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">203</span></a> Salie, souillée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">204</span></a> C’est-à-dire, de peau d’agneau à poil frisé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">205</span></a> En se renfrognant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">206</span></a> C’est-à-dire, du commun. Les Italiens disent de même <em lang="it" xml:lang="it">da -dozzina</em>, et <em lang="it" xml:lang="it">dozzinale</em>, par mépris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">207</span></a> Pierre Lizet, né à Saint-Flour, en 1482, devint premier président -du parlement de Paris en 1529. Victime du ressentiment -de la duchesse de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut -accusé d’avoir parlé insolemment du roi, et après s’être démis -de sa charge, il se retira dans l’abbaye de Saint-Victor, où il -composa des livres de piété, que Théodore de Bèze tourna en -ridicule dans son <cite>Passavant</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">208</span></a> Le 7 de juin 1554, plus de dix ans après Des Periers, mort -avant l’an 1544; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu’a dit -La Croix du Maine, que Des Periers n’est pas l’auteur de tous -ces contes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">209</span></a> Allusion au titre de l’épître macaronique de Bèze, sous le -nom de <cite>Passavant</cite>: <cite lang="la" xml:lang="la">Responsio ad commissionem ibi datam a -venerabili domino Petro Lizeto, nuper curiæ Parisiensis præsidente, -nunc abbate Sancti-Victoris prope muros.</cite></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">210</span></a> Bèze, dans son <cite>Passavant</cite>, semble avoir affecté, en parlant -du livre du président Lizet, <cite lang="la" xml:lang="la">Contra Pseudo-Evangelicos</cite>, de dire -<em>pour la pareille</em>: <em lang="la" xml:lang="la">O Domine</em>, dit-il, <em lang="la" xml:lang="la">pro pari dicatis mihi si vidistis -librum domini nuper præsidentis</em>. Et Guillaume Bouchet, -<em>Serée 14</em>, fait le conte d’un criminel qui, étant sur l’échelle, -pria les assistants de dire pour lui un <em lang="la" xml:lang="la">Pater noster</em> à la pareille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">211</span></a> En 1521, François I<sup>er</sup> étant, le jour des Rois, à Romorantin, -comme il se divertissait à combattre à boules de neige contre le -comte de Saint-Pol et sa bande, un tison jeté par une fenêtre -blessa le roi à la tête: il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses -et les Italiens portaient alors les cheveux courts et la barbe -longue; François I<sup>er</sup> suivit cette mode, qui devint bientôt celle -de toute la France.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">212</span></a> C’était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement -en 1553, après avoir plaidé dans la cause des massacres -de la Cabrière et de Mérindol.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">213</span></a> Merlin ou Mellin de Saint-Gelais, abbé du Reclus, contemporain -et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies -étaient estimées à la cour de Henri II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">214</span></a> Bonne mine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">215</span></a> La Monnoye voit ici un jeu de mots, et dit que les <em>allants</em> -étaient des chiens anglais; mais ces <em>allants</em> et <em>venants</em> ne sont -ici que des gens de service fort affairés autour de leur maître.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">216</span></a> Malfaisant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">217</span></a> Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">218</span></a> C’est-à-dire, ne le ménagea pas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">219</span></a> Éreinté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">220</span></a> Chaise.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">221</span></a> Ces mots ont tout l’air du commencement d’une vieille -chanson.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">222</span></a> La Croix du Tiroir, ou Trahoir, ou Trioir, ainsi nommée d’un -supplice ou d’un marché, était le carrefour de la rue de l’Arbre-Sec.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">223</span></a> Voisinage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">224</span></a> Alliage dont beaucoup de monnaies blanches étaient composées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">225</span></a> Vieux deniers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">226</span></a> Rêvait.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">227</span></a> Echoppe couverte d’une toile.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">228</span></a> Toutes les fois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">229</span></a> Gros fil.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">230</span></a> Aux aguets, attentif.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">231</span></a> Couper la gorge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">232</span></a> Nous trois clercs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">233</span></a> Pour la bourse et pour l’argent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">234</span></a> Il est digne et juste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">235</span></a> Meurtre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">236</span></a> C’est-à-dire, à parler français.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">237</span></a> Il y a un conte à peu près semblable dans les <cite lang="la" xml:lang="la">Nuits</cite> de Straparole, -fable 4 de la IX<sup>e</sup> nuit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">238</span></a> De là <em>chatemite</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">239</span></a> Douce, molle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">240</span></a> Vais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">241</span></a> Bon visage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">242</span></a> Carbonnades.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">243</span></a> Employer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">244</span></a> Indigne, ignorant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">245</span></a> Italianisme (<em lang="it" xml:lang="it">si domanda</em>), pour <em>se nomme</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">246</span></a> Paroissiale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">247</span></a> Ce proverbe vient de ce qu’un chandelier se porte aisément -où l’on veut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">248</span></a> C’était alors le prix d’une messe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">249</span></a> Valeur, capacité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">250</span></a> Chapelain, prêtre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">251</span></a> Missel.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">252</span></a> Profit, grand bien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">253</span></a> «Ce mot, dit La Monnoye, fait allusion à <em>pet</em>, <em>rot</em>, les deux -choses du monde les plus gaies: un <em>pet</em> et un <em>rot</em> chantant l’un -et l’autre du moment de leur naissance jusqu’à celui de leur -mort.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">254</span></a> Charles de Bourdigné, prêtre angevin, a écrit <cite lang="la" xml:lang="la">la Légende -dorée, ou Vie plaisante de maître Pierre Fai-feu</cite>, imprimée à Angers -l’an 1532. Ce conte fait le vingt-et-unième chapitre de cette -Légende, en soixante-deux vers, dont les moins mauvais sont -les deux derniers:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Car d’eux il eut, sans faire grand’bataille,</div> -<div class="line">Houseaux de cuir pour ses bottes de paille.</div> -</div></div></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">255</span></a> <em>Affieux</em> signifiant <em>graine</em>, <em>plant</em>, et le chiendent étant une -mauvaise herbe qui étouffe les bonnes, cette expression figurée -est plus facile à expliquer qu’à traduire. La Monnoye dit que -c’est <cite lang="la" xml:lang="la">un matois qui donne de l’exercice à ceux qui se frottent à lui</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">256</span></a> Tours de matois, friponneries plaisantes telles qu’en faisait -le poète François Corbeuil, surnommé <em>Villon</em>, parce que de son -temps <em>ville</em> signifiait tromperie. Voyez dans Rabelais une terrible -facétie de Villon contre le sacristain de Saint-Maxent. <cite>Pantagruel</cite>, -livre IV, ch. 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">257</span></a> Imitation de quatre vers de la fameuse ballade sur <em>frère -Lubin</em>, par Clément Marot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">258</span></a> C’est-à-dire, pour augmenter la mauvaise chance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">259</span></a> Ainsi nommé du verbe <em>copier</em>, dans le sens d’<em>imiter malignement -les manières de quelqu’un</em> pour le rendre ridicule. Ménage, -dans ses <cite>Origines de la langue française</cite>, écrit: <em>les copieurs de -la Flèche</em>. C’était un proverbe dans ce temps-là, où les habitants -de chaque ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial. -Voyez les <cite>Proverbes et dictons populaires</cite> publiés par -M. Crapelet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">260</span></a> Quolibet consistant dans une allusion du mot <em>attrempé</em>, qui -signifie <em>posé</em>, <em>rassis</em>, <em>modéré</em>, au mot <em>trempé</em>, qui signifie <em>mouillé</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">261</span></a> Parce qu’on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut -mieux entendre que la foule le pressait de toutes parts et le -soulevait de terre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">262</span></a> C’est-à-dire, tout ce que tu demanderas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">263</span></a> Transposition de mots burlesque, pour de <em>bon cuir de vache</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">264</span></a> Après. On dit encore dans le peuple: <em>travailler après quelque -chose</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">265</span></a> Italianisme: <em lang="it" xml:lang="it">Va via</em>, va son chemin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">266</span></a> Confus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">267</span></a> Jeu de cartes à trois personnes, espèce de lansquenet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">268</span></a> De grand cœur, à souhait.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">269</span></a> Maquignon, matois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">270</span></a> Le moment opportun.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">271</span></a> Messires; italianisme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">272</span></a> Le comtat d’Avignon était gouverné par un cardinal, depuis -que les papes étaient rentrés à Rome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">273</span></a> Il y avait un vieux manuel de droit intitulé: <cite lang="la" xml:lang="la">Brocardia juris</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">274</span></a> C’est le pont d’Avignon, désigné ici par une vieille chanson -dont le commencement est:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Sur le pont d’Avignon j’ouïs chanter la belle,</div> -<div class="line">Qui en son chant disoit une chanson nouvelle.</div> -</div></div></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">275</span></a> Pour <em>en avant!</em></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">276</span></a> C’est-à-dire, neuf mois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">277</span></a> Par hasard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">278</span></a> Ce titre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les -plus qualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enfin entièrement -aboli.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">279</span></a> Perdu de vue, terme de palais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">280</span></a> C’est un de ces italianismes qui étaient entrés en France -avec les Médicis, et qui devenaient chaque jour plus à la mode.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">281</span></a> Pendant ce temps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">282</span></a> Fantasque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">283</span></a> Toute semblable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">284</span></a> Voyez la Nouvelle XXV.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">285</span></a> Bèze, dans son Passavant: <em lang="la" xml:lang="la">Et postquam veni, et me debotavi -audacter, quia nemo unquam mihi dixit pejus quam meum -nomen</em>. Furetière donne à ce proverbe deux explications opposées, -l’une au mot <em>nom</em>, où il dit <cite>qu’on ne saurait dire pis que -son nom à un homme quand il est connu pour un scélérat</cite>; l’autre -au mot <em>pis</em>, où il dit tout au contraire que ce mot s’entend d’un -homme à qui on ne peut rien reprocher.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">286</span></a> Langage de vieille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">287</span></a> Petite ville à trois lieues de la Flèche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">288</span></a> Les ouïes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">289</span></a> On nommait ainsi des présents qu’on faisait aux enfants ou -aux valets à la fête de Pâques, parce qu’autrefois c’étaient des -œufs durs peints de diverses couleurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">290</span></a> Voir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">291</span></a> Tarder.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">292</span></a> D’embonpoint.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">293</span></a> En 1556, plus de douze ans après la mort de Des Periers, qui -par conséquent n’a pas écrit ce conte, René du Bellay avait succédé, -comme évêque du Mans, à son oncle, le célèbre Jean du -Bellay, poète, ambassadeur de François I<sup>er</sup>, et protecteur de -Rabelais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">294</span></a> Par corruption, pour <em>sainte Sesaut</em>, vierge du Maine au septième -siècle, en latin <em lang="la" xml:lang="la">sancta Sicildis</em>. On ne dit aujourd’hui ni -sainte Sesaut ni saint Chelaut, mais sainte Serote, qui est le -nom d’une commune du Mans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">295</span></a> Pour <em>sobriquet</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">296</span></a> A l’improviste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">297</span></a> Dans la première édition et dans quelques autres qui l’ont -suivie, on lisait: <cite>Comme si le diammour l’eût porté</cite>; en quelques-unes: -<em>Comme si le dieu Amour</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">298</span></a> C’est un bourbier, tel qu’il s’en trouve en divers endroits -des chemins du Bourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni, -ressemblant à une grande tarte, invite ceux qui ne connaissent -pas le terrain à passer par-dessus, et ils enfoncent dans une -boue liquide et infecte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">299</span></a> Dépêchait, adressait.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">300</span></a> Coups de barrette ou chapeau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">301</span></a> Fantaisie, vertigo.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">302</span></a> Pour <em>attendait que le chaud fût passé</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">303</span></a> Mandataire, agent comptable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">304</span></a> C’est-à-dire une petite chambre nattée. On prononçait autrefois -<em>jacopin</em>, à la manière des Toscans, qui disent encore <em lang="it" xml:lang="it">jacopo</em> -ou <em lang="it" xml:lang="it">giacopo</em>. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions, -telles que <em>soupe à la jacobine</em> et <em>tartes jacobines</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">305</span></a> La ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux -cartes. Peut-être avait-on donné le nom de <em>ronfle</em> à ce jeu parce -que le joueur qui avait le plus haut point l’entonnait avec une -espèce de ronflement pompeux. Ici, <em>jouer à la ronfle</em> n’est autre -chose, par allusion à cet ancien jeu, que dormir en ronflant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">306</span></a> Ou <em>farfelu</em>, épais, dodu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">307</span></a> Intervertirent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">308</span></a> On dirait maintenant <em>à la fraîche</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">309</span></a> La clôture d’un champ, dite <em>échalier</em> parce qu’elle est faite -d’échalas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">310</span></a> En avant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">311</span></a> Ce sont trois vers de Clément Marot, dans sa fameuse épître -au roi <em>pour avoir été dérobé</em>. Scaron, qui apparemment n’avait -pas manqué de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en -vue dans une scène de son <cite>Jodelet maître-valet</cite>, où Lucrèce, qui -parle à D. Fernand, ayant fait entrer dans son discours quelques -vers de Mairet, D. Fernand lui dit tout aussitôt:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur;</div> -<div class="line">Ils sont très à propos et d’un fort bon auteur.</div> -</div></div></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">312</span></a> Les prévôts des maréchaux étaient des juges d’épée qui -jugeaient souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens -de guerre. Il y avait en France cent quatre-vingts maréchaussées -ressortissant de la connétablie, qui avait son siége à la -table de marbre du Palais de Paris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">313</span></a> Gilles Maillard, lieutenant criminel, contre qui Marot a fait -la sanglante épigramme intitulée <cite>du Lieutenant criminel et de -Semblançay</cite>. Il avait procédé avec tant de rigueur contre les -nouveaux hérétiques calvinistes, que son nom fut voué à l’exécration -et au mépris. Clément Marot faillit être une de ses victimes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">314</span></a> Le 24 février 1525.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">315</span></a> Jacques de Lorge, capitaine de la garde écossaise de François -I<sup>er</sup>, et père de Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, qui -eut le malheur de causer la mort de Henri II dans un tournoi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">316</span></a> Odet de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines -de son siècle, commanda dans toutes les guerres d’Italie -jusqu’à sa mort, arrivée devant Naples le 16 août 1528.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">317</span></a> Il fallait dire <em>dans le Milanais</em>, que Lautrec avait presque -tout reconquis, à Milan près, en 1528.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">318</span></a> C’est la seconde des <cite>Questions tabariniques, part. I.</cite></p></div> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">319</span></a> On lit un fait analogue dans les <cite>Mémoires du comte de -Bussi-Rabutin</cite>. Son oncle, Hugues de Bussi, grand-prieur de -France, malade à la mort, venait de se confesser à un augustin, -qui se retirait avec son compagnon au moment où le comte de -Bussi entra. Celui-ci demanda à son oncle comment il se trouvait -de ces bons pères. «Fort bien, mon neveu, lui répondit-il; -ils disent que j’ai l’attrition.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">320</span></a> Cette ville a été ainsi appelée de <em>Juhel</em>, premier du nom, -qui, vers le milieu du douzième siècle, fit bâtir le château de -Mayenne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">321</span></a> Presque toutes les éditions, au lieu de <em>Cydnus</em>, mettent <em>Nus</em>; -quelques autres, <em>de Nus</em>. L’auteur avait probablement écrit -<em>Cydnus</em>, car la tradition fabuleuse introduite par Annius de Viterbe -veut qu’un certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom -aux anciens peuples du Maine, appelés premièrement par cette -raison <em>Cydnomans</em>, et depuis <em>Céomans</em>. -</p> -<p> -Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l’auteur, -par <em>ce bon pays Nus</em>, aurait entendu le pays du Maine, où il y -avait plusieurs fiefs tenus <em>en nuesse</em>, <em>à nu</em>, <em>nuement</em>, <em>de nu à nu</em>, -<em>à pur</em>; c’est-à-dire, immédiatement du prince? La Croix du -Maine, dans sa <cite>Bibliothèque</cite>, parle d’un Samson Bedouin, moine -bénédictin de l’abbaye de la Couture, auteur de plusieurs chansons, -et, entre autres, de la <cite>Réplique aux chansons des Nuciens</cite> -ou <cite>Nutois</cite>, autrement appelés <cite>ceux de Nuz</cite> au bas pays du Maine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">322</span></a> Animal sans queue.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">323</span></a> Langage de renard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">324</span></a> Occupés, affairés.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">325</span></a> Trait, dard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">326</span></a> Machines qui repoussent rudement pour peu qu’on les touche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">327</span></a> Juchoir, poulailler.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">328</span></a> Langage des chiens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">329</span></a> Sociable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">330</span></a> Délivrer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">331</span></a> Pour <em>garnement</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">332</span></a> Ce personnage s’est rendu célèbre à Paris, du temps de -François I<sup>er</sup>, par la représentation des moralités, mystères et -farces, qu’il faisait jouer aux Halles, non loin d’un égout appelé -<em>le Pont-Alais</em>, dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et -acteur, comme son contemporain Pierre Gringoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">333</span></a> Fat, orgueilleux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">334</span></a> C’est-à-dire sans habit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">335</span></a> Le théâtre était un échafaud à plusieurs étages.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">336</span></a> Au septième livre de la comédie des <cite>Actes des Apôtres</cite>, jouée -à Paris l’an 1541, composée par Louis Choquet, et imprimée -cette même année à Paris par les Angeliers, il y a un personnage -de <cite>Migdeus, roi d’Inde la Majour</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">337</span></a> La représentation. Pendant les <em>jeux</em>, tous les acteurs, en -costume, étaient rangés sur des gradins, en attendant le moment -de descendre sur la scène.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">338</span></a> Le prologue, compliment aux spectateurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">339</span></a> Pour <em>étuviste</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">340</span></a> Henri Estienne, chap. 36 de son <cite>Apologie pour Hérodote</cite>, fait -connaître que c’était le curé de Saint-Eustache; ce qui est confirmé -par d’Aubigné, chap. 13 du liv. II de son <cite>Baron de Fæneste</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">341</span></a> Promenade des acteurs en costume pour annoncer le spectacle -du jour.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">342</span></a> Chapeau en forme de pain de sucre que portaient les soldats -albanais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">343</span></a> Son nom et son surnom étaient, comme on l’a appris d’une -vieille épigramme, Marguerite Noiron.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">344</span></a> C’est-à-dire un maquereau, parce que c’est au mois d’avril -que l’on pêche le poisson de ce nom-là.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">345</span></a> Terme de trictrac, pour dire <em>trois</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">346</span></a> Autre terme de trictrac, pour dire <em>six</em>, lorsque les dés amènent -deux trois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">347</span></a> On a fait là-dessus un huitain, dont le titre est <cite>De la réponse -de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec -elle</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">348</span></a> C’est-à-dire monter sur la poule. Quelques éditions ont -<em>chaucher</em>; d’autres, <em>chevaucher</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">349</span></a> Allusion à une petite chanson de Clément Marot:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">En entrant dans un jardin,</div> -<div class="line">Je trouvai Guillot Martin</div> -<div class="line i1">Avec sa mie Hélène,</div> -<div class="line">Qui vouloit pour son butin</div> -<div class="line">Son beau petit picotin...</div> -<div class="line i2">Non pas d’aveine.</div> -</div></div></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">350</span></a> Equivoque sur <em>force</em>, violence, et <em>forces</em>, grands ciseaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">351</span></a> Petite ville du Perche-Gouet, dans le diocèse de Chartres, -sur la rivière d’Ozane, à quatre lieues de Châteaudun et à vingt-cinq -de Paris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">352</span></a> En Normandie, sur la Rille, à neuf lieues de Rouen, entre -Evreux et Pont-Audemer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">353</span></a> Lancelot du Lac et Tristan de Leonnois sont les deux plus -fameux chevaliers de la Table-Ronde. Le roman de Lancelot -fut imprimé pour la première fois à Paris, chez Antoine Verard, -l’an 1494, en trois vol. in-folio. Le roman de Tristan contient -deux parties, qui font un assez gros volume in-folio gothique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">354</span></a> Touchant ce curé, voyez Henri Estienne, chap. 36 de son <cite>Apologie -pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">355</span></a> La plus ancienne édition écrit <em>la reste</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">356</span></a> Bourrues, fantastiques. La plupart des éditions ont <em>bigarrées</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">357</span></a> A la justice de l’official.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">358</span></a> Ou <em>galloise</em>, gaie, joyeuse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">359</span></a> Pour <em>corées</em>, comme les Parisiens prononçaient alors: c’est -le cœur, le foie, la rate, le poumon, soit du mouton, soit du -veau. Le tout s’appelle aussi <em>fressure</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">360</span></a> Proprement, pot de terre, de fer ou de fonte. C’est un mot -gascon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">361</span></a> Draps, linges.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">362</span></a> Quelques éditions ont <em>douit</em>, qui signifie de même ruisseau, -canal, courant d’eau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">363</span></a> On dit plutôt <em>de cu et de tête</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">364</span></a> C’est un jeu de cartes à quatre. On donne quatre cartes à -chacun. Celui des quatre qui a le plus de cartes d’une même -couleur a <em>le flux</em> et gagne l’enjeu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">365</span></a> On appelait <em>vin de coucher</em> celui qu’on buvait avant de s’endormir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">366</span></a> Autour, auprès de.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">367</span></a> Milon, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris l’an -1493.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">368</span></a> Jardins: de là le nom de <em>la Courtille</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">369</span></a> C’est-à-dire jour maigre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">370</span></a> Pourpoint à basques, attaché aux chausses avec des aiguillettes. -«Il n’y a guère qu’un siècle, disait La Monnoye en 1735, -que les bonnes gens aiguilletoient ainsi leur haut-de-chausses.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">371</span></a> Pour <em>offertoire</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">372</span></a> Patène.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">373</span></a> Bouchet, dans sa sixième <cite>serée</cite>, a rapporté ce conte, qu’il -applique à un cordelier, en y changeant diverses circonstances. -Il dit que le moine s’étant aperçu de ce qui faisait rire ces femmes, -se troussa jusqu’à la ceinture et leur dit: <cite>Tenez, regardez, -friandes: vous croyez que c’est de la chair, et c’est du poisson</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">374</span></a> Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes -du menu peuple, qui disent qu’elles se <em>récorsent</em>, quand, après -avoir troussé leur robe, elles la rattachent par derrière.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">375</span></a> Bouchet, <cite>serée</cite> 15, fait le même conte; mais l’original est -dans le livre intitulé <em>Mensa philosophica</em>, par Thibault Auguilbert, -Irlandais; traité 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">376</span></a> Ecclésiastique servant le curé pour les affaires de la cure.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">377</span></a> Terme de cour d’Eglise; requêtes ou plaintes présentées au -juge d’Eglise pour obtenir la permission de publier monitoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">378</span></a> Soufflé, fait des efforts, comme un bûcheron qui fend du -bois et fait <em>han</em> à chaque coup de cognée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">379</span></a> Ce curé de Saint-Eustache de Paris dont il a été question -dans la Nouvelle XXXII. On ajoute même qu’après avoir dit -qu’il excommuniait tous ceux qui étaient dans le trou, il fit réflexion -que, parmi les personnes nommées dans les <em>quérimoines</em>, -se trouvaient l’évêque de Paris et son official: il déclara donc -qu’il exceptait ces deux-là. H. Estienne, chap. 6 de l’<cite>Apologie -pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">380</span></a> Cicéron, au livre III <cite>De la nature des Dieux</cite>, compte trois -Jupiter et six Hercules.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">381</span></a> C’est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu’un -par un autre nom que son nom propre. <em>Antonomase</em> est -le mot d’usage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">382</span></a> Chapelains.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">383</span></a> Infirme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">384</span></a> C’est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des -anciens romans, qui appellent souvent <em>bois</em> les lances des chevaliers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">385</span></a> Petite ville sur l’Hérault, diocèse d’Agde, ainsi nommée de -saint Tibère, martyr, appelé ailleurs <em>saint Tiberge</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">386</span></a> C’est-à-dire, que la chaleur diminuât.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">387</span></a> Cette prébende, appelée plutôt <em>théologale</em>, était établie dans -chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile -de Latran, sous Innocent III, et affectée à un docteur en -théologie, qui prêchait tous les dimanches.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">388</span></a> Sillé-le-Guillaume, petite ville du Maine, entre Mayenne et -le Mans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">389</span></a> C’est-à-dire, qui fît moins valoir son homme, qui fût moins -digne d’un homme raisonnable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">390</span></a> Aller l’amble, comme les haquenées que montaient les dames.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">391</span></a> D’autres éditions portent <em>seille</em>, seau, ce qui exprime mieux -un tambourin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">392</span></a> En outre, de plus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">393</span></a> On les appelait <em>archers</em>, quoiqu’ils portassent la hallebarde, -parce qu’auparavant c’était un arc qu’ils portaient. La garde -écossaise a été en honneur auprès des rois de France depuis -les services que les Écossais rendirent à Charles VII contre les -Anglais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">394</span></a> Ou <em>tourdion</em>, diminutif de <em>tour</em>, petit mouvement léger. On -appelait ainsi les basses danses.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">395</span></a> <em>Fongner</em> ou <em>foigner</em>, selon La Monnoye, signifiait gronder, se -dépiter, et vient de <em>foin!</em> interjection d’impatience et de dépit, -dont alors on se servait en guise de juron.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">396</span></a> Il voulait dire: «<em>Ah! vous culetez.</em>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">397</span></a> Ce doit être quelque princesse ou la reine elle-même, au -service de qui la femme de l’Ecossais était attachée sans doute.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">398</span></a> Contraction de <em>sauf votre grâce</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">399</span></a> Pour <em>fantasque</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">400</span></a> Il entend ce que l’on nomme vulgairement les <cite>Distiques de -Caton</cite>, soit par allusion au livre que Caton le Censeur intitula -<em>Carmen de Moribus</em>, quoiqu’il l’eût écrit en prose, soit parce -que la doctrine morale contenue dans ces distiques a été jugée -digne de Caton lui-même.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">401</span></a> La Syntaxe de Despautère, publiée en 1513.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">402</span></a> C’est ainsi que commence la première églogue de Baptiste -Mantuan. Au seizième siècle, on lisait publiquement dans les -écoles de Paris les poésies latines de ce moine, aussi célèbres -alors que celles de Virgile et d’Horace.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">403</span></a> Colérique. On voit dans un passage de Rabelais que les pédants -seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés -du latin, <em>iraconds</em>, <em>admirabonds</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">404</span></a> Expérimenté, dressé, façonné.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">405</span></a> Cette réponse naïve a été imitée dans le <cite>Moyen de parvenir</cite>. -Sire George était malade: «Çà, mon ami, lui disait une dame, -courage; il faut prendre quelque chose. N’avez-vous rien pris -aujourd’hui?—Sauf votre grâce, madame, répondit-il, j’ai pris -une puce à la raie de mon cu.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">406</span></a> Parce que les pots dont on se sert pour mettre la plume sont -toujours vieux et ébréchés.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">407</span></a> Pour <em>au sol</em>, <em>au rez-de-chaussée</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">408</span></a> Cri des fauconniers provençaux en lâchant l’oiseau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">409</span></a> A l’endroit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">410</span></a> <em>Dia</em>, pour faire avancer les chevaux; <em>hau</em>, pour les arrêter.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">411</span></a> C’est-à-dire dans le plus petit espace; le <em>double</em> était une -monnaie de cuivre valant deux deniers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">412</span></a> Les coups de fouet lui faisaient aux jambes des espèces de -franges.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">413</span></a> L’épilepsie est appelée le <em>mal de saint Jean</em>, parce que saint -Jean guérit ce mal; mais on ne dit pas si c’est le précurseur ou -l’évangéliste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">414</span></a> C’est-à-dire le diable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">415</span></a> Ce doit être le commencement de quelque chanson de ce -temps-là.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">416</span></a> Prononciation, débit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">417</span></a> Dépensé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">418</span></a> Ce mot a été masculin jusqu’au milieu du dix-septième -siècle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">419</span></a> Mine, figure.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">420</span></a> La soixante-quinzième des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite> a quelque -analogie, quant aux détails, avec celle-ci.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">421</span></a> Origine, naissance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">422</span></a> En piteux équipage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">423</span></a> Pour <em>ressemblait</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">424</span></a> Atteint de ce vice.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">425</span></a> Enfance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">426</span></a> Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">427</span></a> C’est-à-dire à déjeuner.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">428</span></a> Manquait.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">429</span></a> C’est-à-dire à propos, à son désir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">430</span></a> C’est-à-dire tant bien que mal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">431</span></a> Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui: -<em lang="la" xml:lang="la">Vinum non habent</em>, changea l’eau en vin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">432</span></a> Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à -Dieu. Rien n’est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles -que ces espèces d’hébraïsmes: <em>Il m’en coûte un bel écu de Dieu</em>; -<em>il ne me reste que ce pauvre enfant de Dieu</em>; <em>donnez-moi une -bénite aumône de Dieu</em>. Quelquefois aussi, dans un sens tout -ironique, on dira: <em>Je n’ai gagné à son service qu’une belle sciatique -de Dieu</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">433</span></a> Le sens demande ici un verbe, car l’ellipse serait trop forte -autrement pour dire que cet homme tâtonne <em>environ</em> autour de -ce fausset.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">434</span></a> Perdre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">435</span></a> C’est-à-dire, en patois poitevin, il frappait bien du pied.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">436</span></a> Homme riche, mais de mauvaise foi. Il avait le secret d’une -encre chimique qui en moins de quinze jours s’effaçait d’elle-même -et tombait en poudre. On dit qu’ayant donné, pendant -le cours d’une année, des quittances écrites avec cette encre -pour des sommes considérables, il se fit payer une seconde fois -par ses débiteurs, qui, ne pouvant justifier du premier paiement, -eurent tout loisir de donner au diable Colin Brenot et -ses quittances.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">437</span></a> C’est-à-dire tantôt en jurant, tantôt en bégayant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">438</span></a> Habillements.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">439</span></a> Le contraire de <em lang="la" xml:lang="la">Benedicamus</em>, commencement d’un psaume; -c’est-à-dire sa piteuse aventure.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">440</span></a> Synonyme de <em>fausset</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">441</span></a> En colère.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">442</span></a> Equivoque sur <em>à dos</em>, coups dans le dos. <em>Ados</em> ou <em>à dots</em> est -un mot poitevin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">443</span></a> C’est-à-dire qu’elle n’y pût rien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">444</span></a> On appelle <em>bannière</em> la pièce d’étoffe qu’on accuse les tailleurs -de dérober en coupant un habit, parce qu’il y a dans cette -pièce de quoi faire une banderolle. On dit aussi par manière de -proverbe que <cite>les tailleurs marchent les premiers à la procession</cite>, -parce qu’ils portent la bannière. On lit dans le <cite>Piovano Arlotto</cite> -le conte plaisant d’un tailleur qui vit en songe une vaste -bannière que le diable produisait contre lui au jour du Jugement, -bannière composée de tous les morceaux d’étoffe qu’il -avait volés autrefois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">445</span></a> Pour <em>layette</em>, boîte, coiffe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">446</span></a> Jovien Pontan et d’autres ont écrit que le cardinal Angelo -avait coutume d’aller la nuit par une porte secrète dans son -écurie pour y dérober l’avoine de ses chevaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">447</span></a> Italianisme qui signifie: Voyez comment.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">448</span></a> Plusieurs éditions portent <em>allouoit</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">449</span></a> Ou <em>fautelette</em>, comme on lit dans d’autres éditions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">450</span></a> On parlait ainsi en Saintonge, en Bourgogne et dans quelques -autres provinces.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">451</span></a> Ortensio Lando raconte l’origine de ce proverbe dans son -<cite lang="it" xml:lang="it">Cemmentario d’Italia</cite>. Une femme qui voulait régaler sa commère -fit un pâté à l’insu de son mari; une pie babillarde, nourrie -en cage dans la chambre où le pâté venait d’être fait, ne -manqua pas, lorsque le maître rentra, de répéter plusieurs fois: -«Madame a fait un pâté.—Oh! oh! dit-il, et où est donc ce -pâté? n’y a-t-il pas moyen de le voir?—Prenez-vous garde, -répondit la femme, à ce que dit une bête? Il n’y a point ici de -pâté; vous devez m’en croire plutôt qu’une pie.» Le mari, prenant -cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas plus tôt -sorti, que la femme court à la cage, prend la pie, et, par vengeance, -lui pelle la tête. Le lendemain, un frère quêteur étant -venu à la porte demander l’aumône, capuchon bas, la pauvre -pie, qui lui vit la tête rase, crut qu’on la lui avait ainsi pelée -pour avoir parlé de pâté: «Ah! ah! lui cria-t-elle, tu as donc -parlé de pâté!»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">452</span></a> Bons mots, boutades, reparties.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">453</span></a> Jacques Colin, d’Auxerre, a passé pour l’homme de son -temps qui savait le mieux sa langue. L’honneur qu’il eut d’être -secrétaire de François I<sup>er</sup> lui donna beaucoup de crédit auprès -de ce prince, et le mit en état, comme il affectionnait les lettres, -de favoriser ceux qui en faisaient profession. Cependant il se -vit disgracié en 1527, et sa mort arriva peu de temps après. Il -fut le protecteur d’Amyot, de Melin de Saint-Gelais, de Clément -Marot, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">454</span></a> Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de -saint Augustin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">455</span></a> Tabourot, dans ses <cite>Bigarrures</cite>, au chapitre <cite>des Entend-trois</cite>, -dit qu’un avocat ayant allégué ce précepte, qu’il attribuoit à -saint Ambroise: «Il faut se garder du devant d’une femme, du -derrière d’une mule, et d’un moine de tous côtés,» à l’issue -de l’audience, la partie adverse, qui était un abbé, lui soutint -que saint Ambroise n’avait rapporté ce passage nulle part. L’avocat -maintint vraie sa citation; l’abbé gagea qu’elle était -fausse, et perdit, l’avocat lui ayant fait voir dans les contes de -Des Perier le proverbe, qui n’est pas, il est vrai, de saint Ambroise, -docteur de l’Église, mais bien de l’abbé de Saint-Ambroise, -Jacques Colin, que François I<sup>er</sup> appelait familièrement -<em>Saint-Ambroise</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">456</span></a> Se revengeait, prenait revanche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">457</span></a> Ps. 58.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">458</span></a> Depuis le mois d’octobre 1539, date de l’ordonnance de -François I<sup>er</sup>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">459</span></a> Pourpoint.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">460</span></a> Jérôme Fondulo, ou Fonduli, était de Crémone. Il a demeuré -long-temps en France, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, où -il vivait en 1537. Sa maigreur était proverbiale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">461</span></a> Cette plaisanterie est prise de Rabelais, liv. I, chap. 40.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">462</span></a> Rebrousse, retrousse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">463</span></a> Pour <em>émoussé</em>, <em>écrasé</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">464</span></a> Ou <em>trapu</em>, carré.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">465</span></a> C’est-à-dire savait bien se servir de son épée. Cette locution -est employée ici dans un sens obscène.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">466</span></a> Façon de parler ridicule, employée peut-être ici pour se -moquer de ceux qui en usaient.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">467</span></a> C’est-à-dire du temps qu’il faisait la vie, courait le guilledou.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">468</span></a> La Monnoye pense qu’on doit lire <em>représentation</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">469</span></a> Pour: la lui tint.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">470</span></a> Allusion à <em>de façon suis royal</em>, anagramme de <em>François de -Valois</em>, faite par Marot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">471</span></a> Le nez de François I<sup>er</sup> laissa de tels souvenirs dans le peuple, -qu’on disait encore au dix-septième siècle: <em>le roi François -grand nez</em>, ou <em>le roi grand nez</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">472</span></a> Suivant La Monnoye, <em>se passait aisément</em> signifierait <em>se suffisait -aisément</em>, de l’italien <em lang="it" xml:lang="it">passarsi</em>; quant à <em>n’avoir autre enfant</em>, -il faudrait sous-entendre <em>pour</em>, c’est-à-dire <em>parce qu’il -n’avait point d’autre enfant</em>. Mais il est plus naturel d’interpréter -cette phrase: «Il se consolait aisément de n’avoir pas d’autre -enfant.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">473</span></a> Pour le voici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">474</span></a> Plaisanterie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">475</span></a> C’est-à-dire les abattis de la bête.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">476</span></a> En ce temps-là, on avait coutume de donner des aubades -ou sérénades aux personnes de l’un ou l’autre sexe pour lesquelles -on voulait manifester de la considération.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">477</span></a> Accident.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">478</span></a> Le sens voudrait que ce <em>même</em> fût remplacé par tout autre -mot; il faut lire sans doute: <em>mettre à néant</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">479</span></a> Équivoque sur <em lang="la" xml:lang="la">commentatores juris</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">480</span></a> Terme populaire, par lequel on entendait un homme non -seulement allègre et dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu’à -en être incommodé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">481</span></a> A la gasconne, pour: le chancre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">482</span></a> Ensuite.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">483</span></a> Ou galimard, étui d’écritoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">484</span></a> Génois. On disait anciennement <em>Genevois</em>, par une composition -bizarre du français <em>Gênes</em> et de l’italien <em lang="it" xml:lang="it">Genovesi</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">485</span></a> Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus, -et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du -vers 715 du onzième livre de l’Enéide.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">486</span></a> Accaparer, se ménager.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">487</span></a> Tabourot, chap. 7 de ses <cite>Bigarrures</cite>; Bouchet, <cite>serée 3</cite>, et -plusieurs autres, ont fait mention de cette équivoque, mais postérieurement -à Des Periers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">488</span></a> Rendre sage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">489</span></a> Pour <em>colporter</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">490</span></a> Médisante. <em>Guépin</em> était le sobriquet ordinaire des habitants -d’Orléans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">491</span></a> Chassenée, sans son <cite lang="la" xml:lang="la">Catalogus gloriæ mundi</cite>, partie 10, -considér. 32, dit que, de son temps (c’est-à-dire au commencement -du seizième siècle), on donnait aux universités de France -et d’Italie les épithètes suivantes: les <em>flûteux et joueux de -paume de Poitiers</em>, les <em>danseurs d’Orléans</em>, les <em>braguars d’Angiers</em>, -les <em>crottés de Paris</em>, les <em>brigueurs de Pavie</em>, les <em>amoureux -de Turin</em>, les <em>bons étudiants de Toulouse</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">492</span></a> Assuré.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">493</span></a> Pour <em>aboyer</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">494</span></a> Les êtres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">495</span></a> Chiens de chasse criards.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">496</span></a> Lapins. Il y a ici une équivoque obscène.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">497</span></a> Les Vaudrey, d’une ancienne et illustre famille de la Franche-Comté, -ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin (<cite lang="la" xml:lang="la">Gilbertus -Cognatus</cite>) les traite de héros; et leur histoire effectivement, -de même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables; -témoin le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans cette -nouvelle; témoins encore les amours romanesques de Charles -de Vaudrey et de la dame de Vergy, dans le quatrième volume -des <cite>Nouvelles</cite> du Bandel.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">498</span></a> pour bizarrerie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">499</span></a> Corcelet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le -diminutif <em>jaquette</em> signifie en général une robe, un habillement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">500</span></a> C’est-à-dire, l’esprit à l’envers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">501</span></a> On ne dit plus que le pont de Sé, au singulier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">502</span></a> Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de -pierre, long de mille pas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">503</span></a> Parapets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">504</span></a> Interjection populaire: regarde, vois, tiens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">505</span></a> Borderie, petite métairie trop peu importante pour une paire -de bœufs, et qui est desservie par des ânes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">506</span></a> Un peu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">507</span></a> Espèce de grosses poires d’hiver, à chair ferme et parfumée. -Il y avait aussi des <em>pommes de râteau</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">508</span></a> Ou <em>ardi</em>, liard, en langage toulousain.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">509</span></a> Ancienne exclamation, qui peut venir du latin <em lang="la" xml:lang="la">sic</em>. Rabelais -dit: <em>Sec, au nom des diables!</em></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">510</span></a> Pigeons sauvages, bizets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">511</span></a> Ramiers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">512</span></a> Mot toulousain qui paraît corrompu. Ce sont peut-être des -perdrix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">513</span></a> Pour <em>maître d’hôtel</em>, majordome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">514</span></a> C’est-à-dire de quel vin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">515</span></a> Clément Marot, dans son <cite>Dialogue des deux amoureux</cite>, avait -le premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes. -Rabelais a imité cette nouvelle de Bon. Des Periers, dans le -cinquième livre du <cite>Pantagruel</cite>, où frère Fredon épuise, pour -ainsi dire, tous les monosyllabes de la langue. Ce cinquième -livre ne fut publié qu’en 1562, après la mort de Rabelais; le -recueil de Bon. Des Periers avait paru en 1549.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">516</span></a> C’est-à-dire avait ôté sa robe de moine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">517</span></a> Pour <em>estomac</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">518</span></a> On disait aussi: il se pensa.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">519</span></a> La Monnoye croit devoir lire <em>égarément</em>, c’est-à-dire à la -volée, inconsidérément.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">520</span></a> Pour <em>afin que</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">521</span></a> On dit aujourd’hui: pays perdu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">522</span></a> Une poignée, une pincée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a href="#FNanchor_523_523"><span class="label">523</span></a> Le surlendemain.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a href="#FNanchor_524_524"><span class="label">524</span></a> C’est-à-dire: Oh! par ma foi, seigneur, vous dites bien la -vérité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a href="#FNanchor_525_525"><span class="label">525</span></a> On dit aujourd’hui: tirer les vers du nez. Ce proverbe vient -des charlatans, qui, en voyant quelqu’un atteint de folie, disaient -qu’il avait un ver dans la tête, et offraient de l’en tirer. -C’est là ce qu’anciennement on appelait le <em>vercoquin</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a href="#FNanchor_526_526"><span class="label">526</span></a> C’est-à-dire: oui, certes bien, c’est un homme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a href="#FNanchor_527_527"><span class="label">527</span></a> C’est-à-dire, très-grossier; le bureau, ou bure, étant une -étoffe de grosse laine qui paraît moins fine encore lorsqu’elle est -teinte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a href="#FNanchor_528_528"><span class="label">528</span></a> L’ordonnance commençait par <em>recipé</em>, c’est-à-dire <em>prenez</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a href="#FNanchor_529_529"><span class="label">529</span></a> C’est-à-dire des mouchoirs et des chemises.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a href="#FNanchor_530_530"><span class="label">530</span></a> On dit maintenant: <em>coq en pâte</em>. Cette expression vient de ce -qu’on met sous un panier à claire-voie la volaille qu’on veut -empâter, engraisser.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a href="#FNanchor_531_531"><span class="label">531</span></a> Affaires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a href="#FNanchor_532_532"><span class="label">532</span></a> La poche du juste-au-corps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a href="#FNanchor_533_533"><span class="label">533</span></a> A la loterie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a href="#FNanchor_534_534"><span class="label">534</span></a> C’est le Pogge qui fait le conte de ce médecin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a href="#FNanchor_535_535"><span class="label">535</span></a> Le même conte se trouve dans le premier livre des <em>Faceti e -motti</em> de Louis Domenichi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a href="#FNanchor_536_536"><span class="label">536</span></a> C’est-à-dire qu’il se mit d’accord, d’intelligence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a href="#FNanchor_537_537"><span class="label">537</span></a> C’est-à-dire sans l’avoir battue de la bonne manière. <em>Donner -dronos et le chaperon de même</em> signifiait, selon La Monnoye, -<em>fouetter et mitrer</em> un coupable. Cette expression est prise ici au -figuré.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a href="#FNanchor_538_538"><span class="label">538</span></a> C’est-à-dire le diable vous aura rendu un mauvais service.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a href="#FNanchor_539_539"><span class="label">539</span></a> Forger sur l’enclume.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a href="#FNanchor_540_540"><span class="label">540</span></a> C’est-à-dire, en termes couverts, pris le déduit; par allusion -à la pâte que l’on jette dans le moule à faire les gauffres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a href="#FNanchor_541_541"><span class="label">541</span></a> C’est-à-dire qu’il jurait le nom de Dieu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a href="#FNanchor_542_542"><span class="label">542</span></a> Débarrasser, délivrer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a href="#FNanchor_543_543"><span class="label">543</span></a> Fatigue.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a href="#FNanchor_544_544"><span class="label">544</span></a> Testicules.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a href="#FNanchor_545_545"><span class="label">545</span></a> C’est le sujet de la 85<sup>e</sup> des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, intitulée -<cite>le Curé cloué</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a href="#FNanchor_546_546"><span class="label">546</span></a> Expéditions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a href="#FNanchor_547_547"><span class="label">547</span></a> Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de -France ressortissant au tribunal des maréchaux, qui avait son -siége à la table de marbre du palais de Paris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a href="#FNanchor_548_548"><span class="label">548</span></a> Arrêt.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a href="#FNanchor_549_549"><span class="label">549</span></a> Pour <em>dérobé</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a href="#FNanchor_550_550"><span class="label">550</span></a> Pour <em>bien</em>, suivant la prononciation de ce prévôt des maréchaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a href="#FNanchor_551_551"><span class="label">551</span></a> Imité par La Fontaine: <cite>Les Lunettes</cite>, IV, 12.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a href="#FNanchor_552_552"><span class="label">552</span></a> C’est-à-dire dont il n’y avait pas une...</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a href="#FNanchor_553_553"><span class="label">553</span></a> Imagination.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a href="#FNanchor_554_554"><span class="label">554</span></a> En même temps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a href="#FNanchor_555_555"><span class="label">555</span></a> Travailler.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a href="#FNanchor_556_556"><span class="label">556</span></a> Pour <em>fil</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a href="#FNanchor_557_557"><span class="label">557</span></a> Il faut lire certainement <em>elle</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a href="#FNanchor_558_558"><span class="label">558</span></a> C’est-à-dire <em>en bon point</em>, en bon état.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a href="#FNanchor_559_559"><span class="label">559</span></a> Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition -du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a href="#FNanchor_560_560"><span class="label">560</span></a> On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les écoliers -qui changeaient souvent de collége, à cause de leur ressemblance -avec ces oiseaux nommés <em>martinets</em>, qui changent tous -les ans de demeure, venant au mois de mars et s’en retournant -à la Saint-Martin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a href="#FNanchor_561_561"><span class="label">561</span></a> Pour <em>morue</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a href="#FNanchor_562_562"><span class="label">562</span></a> C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a href="#FNanchor_563_563"><span class="label">563</span></a> C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége. -Le nom de <em>Jean</em> était ridicule ou méprisable, à force de devenir -commun.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a href="#FNanchor_564_564"><span class="label">564</span></a> Dans le sens de <em>badin</em>, <em>facétieux</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a href="#FNanchor_565_565"><span class="label">565</span></a> Au lieu de <em lang="la" xml:lang="la">per Deum</em>, jurement déguisé. On dit encore <em>pardienne</em>, -qui vient de <em lang="la" xml:lang="la">per diem</em>. Un bon curé disait que c’était le -jurement de David, et le prouvait par le verset 6 du psaume 120: -<em lang="la" xml:lang="la">Per diem sol non uret te</em>. On avait inventé dans notre langue -une infinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les -uns que les autres: <em>Pardi</em>, <em>pardienne</em>, <em>pargué</em>, <em>parguienne</em>, <em>parguieu</em>, -<em>parbieu</em>, <em>parbleu</em>, <em>pardigues</em>, <em>pardille</em>, <em>pardine</em>, <em>pargoi</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a href="#FNanchor_566_566"><span class="label">566</span></a> Méchante.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a href="#FNanchor_567_567"><span class="label">567</span></a> L’écolier n’avait juré que <em lang="la" xml:lang="la">per diem</em>; le régent, croyant, -comme Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure -<em lang="la" xml:lang="la">per dies</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a href="#FNanchor_568_568"><span class="label">568</span></a> C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard -ou Michel Menot: <em lang="la" xml:lang="la">Ponere aliquem ad metam non loqui</em>, -mettre quelqu’un en termes de ne pouvoir parler.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a href="#FNanchor_569_569"><span class="label">569</span></a> Pour <em>rôles</em>, rouleaux de papier, catalogues.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a href="#FNanchor_570_570"><span class="label">570</span></a> Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége, -nommés alors <em>galochers</em> et depuis <em>galoches</em>, parce qu’ils -portaient des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au -collége.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a href="#FNanchor_571_571"><span class="label">571</span></a> C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le -quartier de l’université.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a href="#FNanchor_572_572"><span class="label">572</span></a> C’est le latin <em lang="la" xml:lang="la">infanda</em>, dont on ne peut parler sans horreur. -Il paraît que les mots <em>détestable</em>, <em>exécrable</em> et <em>abominable</em> n’étaient -pas encore admis dans la langue usuelle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a href="#FNanchor_573_573"><span class="label">573</span></a> La Monnoye croit devoir mettre ici <em>là-dessus</em>, au lieu de <em>la -déesse</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a href="#FNanchor_574_574"><span class="label">574</span></a> Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner -le nom de <em>calepin</em> à toute espèce de vocabulaires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a href="#FNanchor_575_575"><span class="label">575</span></a> C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant -dans certains lieux d’asile.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a href="#FNanchor_576_576"><span class="label">576</span></a> Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents -et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et -ses bâtiments servent aujourd’hui de prison militaire, au coin de -la rue des Sept-Voies.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a href="#FNanchor_577_577"><span class="label">577</span></a> Amorces.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a href="#FNanchor_578_578"><span class="label">578</span></a> Ce verbe doit être employé ici dans le sens de <em>faisoit des -présents</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a href="#FNanchor_579_579"><span class="label">579</span></a> En particulier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a href="#FNanchor_580_580"><span class="label">580</span></a> Lui donna courage et espérance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a href="#FNanchor_581_581"><span class="label">581</span></a> Considération, égard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a href="#FNanchor_582_582"><span class="label">582</span></a> Cette expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens -attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille -de la Saint-Jean.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a href="#FNanchor_583_583"><span class="label">583</span></a> Pour <em>fromage</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a href="#FNanchor_584_584"><span class="label">584</span></a> Il faisait une petite pause.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a href="#FNanchor_585_585"><span class="label">585</span></a> Exclamation, serment de femme, qui semble une ellipse de: -<em>Par mon âme, dea!</em></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a href="#FNanchor_586_586"><span class="label">586</span></a> C’est-à-dire, en les <em>guignant</em> de l’œil. La vieille tour d’Étampes -se nomme <em>tour de Guignette</em>, parce que, placée sur un -monticule, elle <em>guignait</em>, pour ainsi dire, les environs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_587_587" id="Footnote_587_587"></a><a href="#FNanchor_587_587"><span class="label">587</span></a> La Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute -mal lue: «<em>Sit modo</em>, comme si l’on écrivait <em>soit mon</em>, prononçant -<em>soit</em> par <em>sait</em>.» Dans le vieux langage, <em>mon</em> se prenait quelquefois -pour <em>donc</em>; ainsi, <em>à savoir mon</em> signifie <em>à savoir donc</em>. -<em>C’est mon</em> équivaut à <em>or donc</em>, <em>oui-dà</em>, <em>vraiment</em>, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_588_588" id="Footnote_588_588"></a><a href="#FNanchor_588_588"><span class="label">588</span></a> Voyez, sur cet italianisme, une note de la Nouvelle XXV.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_589_589" id="Footnote_589_589"></a><a href="#FNanchor_589_589"><span class="label">589</span></a> Se moquerait.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_590_590" id="Footnote_590_590"></a><a href="#FNanchor_590_590"><span class="label">590</span></a> Quand ce fut au tour de la veuve de parler.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_591_591" id="Footnote_591_591"></a><a href="#FNanchor_591_591"><span class="label">591</span></a> «Le blason, dit Thomas Sibilet, chap. X de son <cite>Art poétique</cite>, -est une perpétuelle louange du continu vitupère de ce -qu’on s’est proposé blasonner.» Épigramme, portrait satirique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_592_592" id="Footnote_592_592"></a><a href="#FNanchor_592_592"><span class="label">592</span></a> Pour <em>maudissons</em>, malédictions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_593_593" id="Footnote_593_593"></a><a href="#FNanchor_593_593"><span class="label">593</span></a> Ce sont les premiers mots de l’épître qui sert de préface aux -<em>Distiques</em> de Caton.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_594_594" id="Footnote_594_594"></a><a href="#FNanchor_594_594"><span class="label">594</span></a> Patois d’Avignon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_595_595" id="Footnote_595_595"></a><a href="#FNanchor_595_595"><span class="label">595</span></a> «Aimez vos parents.» C’est le deuxième précepte de Caton.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_596_596" id="Footnote_596_596"></a><a href="#FNanchor_596_596"><span class="label">596</span></a> L’esquinancie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_597_597" id="Footnote_597_597"></a><a href="#FNanchor_597_597"><span class="label">597</span></a> «Portez honneur à vos proches.» C’est le troisième précepte -de Caton.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_598_598" id="Footnote_598_598"></a><a href="#FNanchor_598_598"><span class="label">598</span></a> «Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de -Caton.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_599_599" id="Footnote_599_599"></a><a href="#FNanchor_599_599"><span class="label">599</span></a> Imprécation mitigée par la négation <em>n’aie</em>. C’est comme si -elle eût dit: <em>Maugré bieu de toi</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_600_600" id="Footnote_600_600"></a><a href="#FNanchor_600_600"><span class="label">600</span></a> Sixième précepte de Caton: «Accommodez-vous au temps.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_601_601" id="Footnote_601_601"></a><a href="#FNanchor_601_601"><span class="label">601</span></a> Des Periers entend par là un mauvais petit poème, <cite lang="la" xml:lang="la">De moribus -in mensâ servandis</cite>, qui était alors à l’usage des basses -classes, commençant ainsi:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> -<div class="stanza"> -<div class="line">Quos decet in mensâ mores servare docemus</div> -<div class="line">Virtuti ut studeas litterulisque simul.</div> -</div></div></div> - -<p>Jean Sulpice de Veroli, qui en est l’auteur, vivait sur la fin du -quinzième siècle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_602_602" id="Footnote_602_602"></a><a href="#FNanchor_602_602"><span class="label">602</span></a> Ou <em>pasquil</em>, épigramme ou satire qu’on attachait à la vieille -statue de Pasquin, à Rome, et qui bravait alors la puissance des -papes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_603_603" id="Footnote_603_603"></a><a href="#FNanchor_603_603"><span class="label">603</span></a> En français, <em>de Haut-Manoir</em>. C’est celui dont on fait le -conte suivant. Un jour, vantant sa noblesse: «Il suffit qu’on -sache, disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir.—Vous! lui -répondit un rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela -pourrait-il être? votre mère était une Anglaise, de la maison de -Bacon.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_604_604" id="Footnote_604_604"></a><a href="#FNanchor_604_604"><span class="label">604</span></a> Faible, sans consistance, malléable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_605_605" id="Footnote_605_605"></a><a href="#FNanchor_605_605"><span class="label">605</span></a> Arrêts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_606_606" id="Footnote_606_606"></a><a href="#FNanchor_606_606"><span class="label">606</span></a> Dire des sottises, comme font les bateleurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_607_607" id="Footnote_607_607"></a><a href="#FNanchor_607_607"><span class="label">607</span></a> C’est le nom latin qu’avait pris Jean de Bolton, religieux de -Saint-Antoine de Vienne. Son traité <cite lang="la" xml:lang="la">de Arca Noe</cite> a été imprimé -pour la première fois, à Lyon, in-4<sup>o</sup>, en 1554, plus de dix ans -après la mort de Des Periers, qui, par conséquent, n’a pu le -citer ni avoir écrit ce conte. Voici les paroles de Joannes Buteo, -page 19: <cite lang="la" xml:lang="la">Quamquam sunt qui putent mures in Arca non -fuisse, et id genus similia, propterea quod ex corruptione nascantur.</cite></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_608_608" id="Footnote_608_608"></a><a href="#FNanchor_608_608"><span class="label">608</span></a> C’est-à-dire l’un disait d’une manière, et l’autre de l’autre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_609_609" id="Footnote_609_609"></a><a href="#FNanchor_609_609"><span class="label">609</span></a> Griffon. C’était alors le synonyme vulgaire de greffier. <em>Griffant</em> -est mis pour <em>griffonnant</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_610_610" id="Footnote_610_610"></a><a href="#FNanchor_610_610"><span class="label">610</span></a> Pour <em>ressemblait</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_611_611" id="Footnote_611_611"></a><a href="#FNanchor_611_611"><span class="label">611</span></a> Toutes les éditions portent <em>que</em>; nous nous sommes permis -ce changement pour la clarté de la phrase.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_612_612" id="Footnote_612_612"></a><a href="#FNanchor_612_612"><span class="label">612</span></a> On dit aujourd’hui dans le même sens: Défiler son chapelet. -<em>Râtelée</em> s’entend de ce que l’on a sur le cœur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_613_613" id="Footnote_613_613"></a><a href="#FNanchor_613_613"><span class="label">613</span></a> Ce n’est pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit -La Monnoye, mais sans doute une faute de copiste. Nous proposons -de la corriger ainsi: <em>du prix</em> ou <em>du poids de 80 ou 100 -écus</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_614_614" id="Footnote_614_614"></a><a href="#FNanchor_614_614"><span class="label">614</span></a> Il entend le cinquième concile de Latran, commencé en 1512 -sous Jules II, et fini en 1517 sous Léon X, dans la onzième session -duquel on approuva le concordat fait entre Léon X et François -I<sup>er</sup>, en 1516, et la bulle du 19 décembre suivant, par laquelle, -du consentement de François I<sup>er</sup>, le pape révoquait et -abrogeait la Pragmatique ou les libertés de l’église gallicane.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_615_615" id="Footnote_615_615"></a><a href="#FNanchor_615_615"><span class="label">615</span></a> Cette naïveté est empruntée à Rabelais, livre III, chap. 39; -lequel troisième livre de Rabelais n’a été imprimé pour la première -fois qu’en 1546, deux ans après la mort de Des Periers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_616_616" id="Footnote_616_616"></a><a href="#FNanchor_616_616"><span class="label">616</span></a> On nommait ainsi le peuple, depuis la révolte des <em>Jacques-Bonhomme</em> -sous Charles V.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_617_617" id="Footnote_617_617"></a><a href="#FNanchor_617_617"><span class="label">617</span></a> <em>Piètre</em> ou mauvais visage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_618_618" id="Footnote_618_618"></a><a href="#FNanchor_618_618"><span class="label">618</span></a> C’est-à-dire grommelant, en remuant les babines, comme -les singes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_619_619" id="Footnote_619_619"></a><a href="#FNanchor_619_619"><span class="label">619</span></a> Mécontente.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_620_620" id="Footnote_620_620"></a><a href="#FNanchor_620_620"><span class="label">620</span></a> Les gens de guerre, et surtout les lansquenets, portaient des -habits avec des crevés et des chausses <em>déchiquetées</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_621_621" id="Footnote_621_621"></a><a href="#FNanchor_621_621"><span class="label">621</span></a> Pour <em>ailes</em>; c’est-à-dire <em>décrétales</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_622_622" id="Footnote_622_622"></a><a href="#FNanchor_622_622"><span class="label">622</span></a> Homenas, dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits -ces quatre vers, dit que <cite>ce sont petits quolibets des hérétiques -nouveaux</cite>. Nul auteur plus ancien que Pierre Grosnet, qui -écrivait vers l’an 1536 ou 1537, n’a rapporté ce dicton.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_623_623" id="Footnote_623_623"></a><a href="#FNanchor_623_623"><span class="label">623</span></a> <em>Cueilleur de prunes</em>, ou plus communément <em>cueilleur de -pommes</em>, se dit d’un homme sans habit, qui a un tablier sale -retroussé autour de lui.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_624_624" id="Footnote_624_624"></a><a href="#FNanchor_624_624"><span class="label">624</span></a> Il vaut mieux lire <em>rat</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_625_625" id="Footnote_625_625"></a><a href="#FNanchor_625_625"><span class="label">625</span></a> Marchands, maîtres dans les corps de métier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_626_626" id="Footnote_626_626"></a><a href="#FNanchor_626_626"><span class="label">626</span></a> Quand on dit qu’un homme est <em>fou par bémol et par bécarre</em>, -on entend qu’il l’est par nature, parce que, dans les termes de -l’ancienne gamme, <em>chanter par nature</em>, c’est passer de <em>B mol</em> en -<em>B carre</em> par nature.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_627_627" id="Footnote_627_627"></a><a href="#FNanchor_627_627"><span class="label">627</span></a> On sait la réponse de Caton en pareille rencontre. Un homme -qui portait un coffre le heurta, et tout en le heurtant lui dit: -<em>Gare</em>. «Est-ce, lui demanda Caton, que tu portes autre chose -que ce coffre?» Cicéron, livre 2, <cite lang="la" xml:lang="la">de Oratore</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_628_628" id="Footnote_628_628"></a><a href="#FNanchor_628_628"><span class="label">628</span></a> Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochets tiennent -lieu d’ailes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_629_629" id="Footnote_629_629"></a><a href="#FNanchor_629_629"><span class="label">629</span></a> Quelques éditions écrivent <em>philofole</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_630_630" id="Footnote_630_630"></a><a href="#FNanchor_630_630"><span class="label">630</span></a> D’Ouville, ou plutôt Bois-Robert, sous le nom de son frère -d’Ouville, page 54 de la III<sup>e</sup> partie de ses Contes, dit que c’étaient -deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux -à un laboureur poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre -et ne parlait qu’à ses bœufs. Enfin, après avoir long-temps exercé -la patience de ces pères, quand il sut qu’ils étaient jésuites, il -leur dit qu’ils le prenaient pour un autre, et qu’il n’était pas -si sot que de se mêler d’apprendre la moindre chose à des gens -qui savaient tout.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_631_631" id="Footnote_631_631"></a><a href="#FNanchor_631_631"><span class="label">631</span></a> Rien n’était plus commun parmi les Grecs et les Latins que -ces sortes de souhaits.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_632_632" id="Footnote_632_632"></a><a href="#FNanchor_632_632"><span class="label">632</span></a> Le laboureur. Cette expression vient de ce que, dans certaines -provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une -espèce de longue pique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_633_633" id="Footnote_633_633"></a><a href="#FNanchor_633_633"><span class="label">633</span></a> Ce sont des noms que les paysans du Poitou donnent à leurs -bœufs, par rapport à la couleur du poil de ces animaux: <em>garea</em>, -de <em>varius</em>, bigarré; <em>frementin</em>, pour <em>fromentin</em>, de couleur de -froment; <em>brichet</em>, pour <em>bourrichet</em>, d’un gris tirant sut le roux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_634_634" id="Footnote_634_634"></a><a href="#FNanchor_634_634"><span class="label">634</span></a> Viens après moi; tu vas bien clopin clopant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_635_635" id="Footnote_635_635"></a><a href="#FNanchor_635_635"><span class="label">635</span></a> Pour <em>siffle</em>, en patois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_636_636" id="Footnote_636_636"></a><a href="#FNanchor_636_636"><span class="label">636</span></a> A vous échauffer jusqu’à en suer comme dans une étuve.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_637_637" id="Footnote_637_637"></a><a href="#FNanchor_637_637"><span class="label">637</span></a> C’est-à-dire: Michel, cet homme demande le chemin de -Parthenay; n’est-ce pas de ce côté-ci, en descendant?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_638_638" id="Footnote_638_638"></a><a href="#FNanchor_638_638"><span class="label">638</span></a> Il m’est avis que c’est par deçà.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_639_639" id="Footnote_639_639"></a><a href="#FNanchor_639_639"><span class="label">639</span></a> C’est-à-dire: Quand vous serez à cette grande croix, tournez -à droite, et puis allez tout droit; vous ne pouvez manquer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_640_640" id="Footnote_640_640"></a><a href="#FNanchor_640_640"><span class="label">640</span></a> Voici la traduction du patois poitevin: Ce chevreau, monsieur?... -le voulez-vous avec la mère? Da, il est bon, ce chevreau!... -Pesez, monsieur, comme il est gras... La mère n’en a encore -porté que deux... Ne voulez-vous qu’une parole? Je vois bien -qu’il ne faut pas vous surfaire... Ma foi! il ne vous coûtera pas -moins de cinq sous et demi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_641_641" id="Footnote_641_641"></a><a href="#FNanchor_641_641"><span class="label">641</span></a> Patois, idiome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_642_642" id="Footnote_642_642"></a><a href="#FNanchor_642_642"><span class="label">642</span></a> Village à trois lieues de Châtelleraut et autant de Poitiers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_643_643" id="Footnote_643_643"></a><a href="#FNanchor_643_643"><span class="label">643</span></a> Chasse au courre et au vol.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_644_644" id="Footnote_644_644"></a><a href="#FNanchor_644_644"><span class="label">644</span></a> La merdé! j’ai vu le roi d’aussi près qu’aucun: il a le visage -comme un homme; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit -avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La -merdé! il n’a pas la main plus grande que moi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_645_645" id="Footnote_645_645"></a><a href="#FNanchor_645_645"><span class="label">645</span></a> C’est une des principales églises de Poitiers, qui compte -saint Hilaire au nombre de ses premiers évêques.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_646_646" id="Footnote_646_646"></a><a href="#FNanchor_646_646"><span class="label">646</span></a> A l’Université, avec ou comme les <em>grimauds</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_647_647" id="Footnote_647_647"></a><a href="#FNanchor_647_647"><span class="label">647</span></a> Compatriotes, en patois poitevin. <em>Caméristes</em>, c’est-à-dire -en chambre, à l’enseigne du <em>Bœuf couronné</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_648_648" id="Footnote_648_648"></a><a href="#FNanchor_648_648"><span class="label">648</span></a> Rapetassés.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_649_649" id="Footnote_649_649"></a><a href="#FNanchor_649_649"><span class="label">649</span></a> C’est-à-dire: A mon fils Michel... au <em>Roi des bœufs</em> ou auprès... -Michel, mande-moi lequel c’est qui est mort, de ton frère -Guillaume ou de toi; car j’en suis en une grande peine. Du reste, -je veux bien t’avertir qu’on dit que notre évêque est à Dissai: -vas-y pour prendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends -bonne et grande, afin qu’il n’y faille pas retourner à deux fois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_650_650" id="Footnote_650_650"></a><a href="#FNanchor_650_650"><span class="label">650</span></a> Château en Poitou, sur le Clain.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_651_651" id="Footnote_651_651"></a><a href="#FNanchor_651_651"><span class="label">651</span></a> En poitevin, c’est Poitiers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_652_652" id="Footnote_652_652"></a><a href="#FNanchor_652_652"><span class="label">652</span></a> Mon père, je vous avertis que ce n’est pas moi qui suis mort; -mais c’est mon frère Guillaume: il est bien vrai que j’étais plus -malade que lui, car la peau me tombait comme à un cochon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_653_653" id="Footnote_653_653"></a><a href="#FNanchor_653_653"><span class="label">653</span></a> Contredire, disputer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_654_654" id="Footnote_654_654"></a><a href="#FNanchor_654_654"><span class="label">654</span></a> Les proverbes n’étaient pas favorables aux gentilshommes -de cette province. On disait: <cite>Gentilhomme de la Beauce, qui -garde le lit quand on refait ses chausses, et qui vend ses chiens -pour avoir du pain</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_655_655" id="Footnote_655_655"></a><a href="#FNanchor_655_655"><span class="label">655</span></a> En patois beauceron, chaudeau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_656_656" id="Footnote_656_656"></a><a href="#FNanchor_656_656"><span class="label">656</span></a> Ou <em>gobets</em>, morceaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_657_657" id="Footnote_657_657"></a><a href="#FNanchor_657_657"><span class="label">657</span></a> Péter.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_658_658" id="Footnote_658_658"></a><a href="#FNanchor_658_658"><span class="label">658</span></a> Pour <em>en voilà</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_659_659" id="Footnote_659_659"></a><a href="#FNanchor_659_659"><span class="label">659</span></a> Messire Jean Melaine ressemble assez au carme de la 83<sup>e</sup> des -<cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_660_660" id="Footnote_660_660"></a><a href="#FNanchor_660_660"><span class="label">660</span></a> Gorger, rassasier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_661_661" id="Footnote_661_661"></a><a href="#FNanchor_661_661"><span class="label">661</span></a> Aujourd’hui <em>cellerier</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_662_662" id="Footnote_662_662"></a><a href="#FNanchor_662_662"><span class="label">662</span></a> A l’office.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_663_663" id="Footnote_663_663"></a><a href="#FNanchor_663_663"><span class="label">663</span></a> C’est-à-dire avec l’impatience d’un chasseur qui entend le -son du cor et le cri des chiens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_664_664" id="Footnote_664_664"></a><a href="#FNanchor_664_664"><span class="label">664</span></a> <em>Atteindre</em> se prend ici pour <em>aveindre</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_665_665" id="Footnote_665_665"></a><a href="#FNanchor_665_665"><span class="label">665</span></a> Un pain, non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux -qu’on coupe par morceaux pour la soupe des lévriers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_666_666" id="Footnote_666_666"></a><a href="#FNanchor_666_666"><span class="label">666</span></a> Mesure à vin, ainsi appelée parce qu’elle tient quatre chopines.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_667_667" id="Footnote_667_667"></a><a href="#FNanchor_667_667"><span class="label">667</span></a> La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de -Bourbon, deuxième du nom, gagea de manger une éclanche pendant -que midi sonnerait, pourvu qu’auparavant elle fût coupée -en morceaux, et gagna la gageure. Il est fait mention de ce La -Guiche dans une gazette bouffonne imprimée à Dijon en 1633: -<cite>L’art admirable de La Guiche pour manger méthodiquement un -membre de mouton pendant que douze heures sonnent</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_668_668" id="Footnote_668_668"></a><a href="#FNanchor_668_668"><span class="label">668</span></a> On a dit depuis: <cite>Comme fit le roi François I<sup>er</sup> devant Pavie</cite>. -Ce proverbe: <cite>comme fit le roi devant Arras</cite>, vient de ce qu’en -1477 Louis XI, indigné contre les habitants d’Arras, fit tirer jusqu’à -la dernière pièce de son artillerie sur leur ville, pour se -venger de leurs insolences.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_669_669" id="Footnote_669_669"></a><a href="#FNanchor_669_669"><span class="label">669</span></a> Il vaut peut-être mieux lire <em>pierre</em>, comme portent plusieurs -éditions. On appelait <em>pierre</em> toute espèce de boulet, parce que -les premiers boulets de canon furent en effet des pierres de -grès arrondies.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_670_670" id="Footnote_670_670"></a><a href="#FNanchor_670_670"><span class="label">670</span></a> C’étaient des pois cuits seulement avec de l’eau, du sel et de -l’huile.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_671_671" id="Footnote_671_671"></a><a href="#FNanchor_671_671"><span class="label">671</span></a> Pour <em>morue</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_672_672" id="Footnote_672_672"></a><a href="#FNanchor_672_672"><span class="label">672</span></a> C’est-à-dire qu’il ne lui fit point de grâce, parce que, en -termes de chancellerie romaine, quand on dit qu’une provision -est expédiée <em>en forme commune</em>, on entend qu’elle est expédiée -sans grâce, sans privilège.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_673_673" id="Footnote_673_673"></a><a href="#FNanchor_673_673"><span class="label">673</span></a> Allusion à <em>patenôtre</em>, <em lang="la" xml:lang="la">Pater noster</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_674_674" id="Footnote_674_674"></a><a href="#FNanchor_674_674"><span class="label">674</span></a> Cuirasse de brigand.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_675_675" id="Footnote_675_675"></a><a href="#FNanchor_675_675"><span class="label">675</span></a> Casques. On les appelait <em>morions</em> à cause de leur couleur -noire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_676_676" id="Footnote_676_676"></a><a href="#FNanchor_676_676"><span class="label">676</span></a> Arquebuses.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_677_677" id="Footnote_677_677"></a><a href="#FNanchor_677_677"><span class="label">677</span></a> La caque était un quart de muid.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_678_678" id="Footnote_678_678"></a><a href="#FNanchor_678_678"><span class="label">678</span></a> La Monnoye aurait dû nous apprendre quel est ce roi <em>Cambles</em> -ou <em>Cambletes</em>. Je crois plutôt que ce nom est altéré, ainsi -que la phrase qui termine cette Nouvelle: il s’agit peut-être de -Candaule, roi de Lydie, de la famille des Héraclides, qui, une -nuit, fit cacher son favori Gigès dans la chambre de la reine et -la lui montra nue; ce qui amena sa perte, par vengeance de -cette princesse outragée et non <em>mangée</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_679_679" id="Footnote_679_679"></a><a href="#FNanchor_679_679"><span class="label">679</span></a> Commencement d’une ancienne chanson.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_680_680" id="Footnote_680_680"></a><a href="#FNanchor_680_680"><span class="label">680</span></a> Le vrai nom de cette famille était Gédoin. Voyez les <em>Bigarrures</em>, -du seigneur des Accords (Tabourot), au chapitre des -<em>Anagrammes</em>. Jean Gédoin était fils de Robert Gédoin, seigneur -du fief nommé <em>le Tour</em>, et secrétaire de Louis XI, Charles VIII, -Louis XII et François I<sup>er</sup>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_681_681" id="Footnote_681_681"></a><a href="#FNanchor_681_681"><span class="label">681</span></a> Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun -dictionnaire, équivaut peut-être à la locution usitée aujourd’hui: -<em>de ce pas</em>. On pourrait lire aussi <em>empêche</em>, empêchement; -<em>emprise</em>, entreprise, et <em>empenne</em>, plumes qui garnissent une -flèche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_682_682" id="Footnote_682_682"></a><a href="#FNanchor_682_682"><span class="label">682</span></a> C’est-à-dire prendre au dépourvu. Allusion à un vieil usage -selon lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une -feuille verte le premier jour de mai, sous peine de payer l’amende -aux plaisants et de recevoir des avanies. Il y a une comédie -de La Fontaine intitulée: <cite>Je vous prends sans vert</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_683_683" id="Footnote_683_683"></a><a href="#FNanchor_683_683"><span class="label">683</span></a> <em>Godé</em>, en patois de Dijon, pour <em>guedé</em>, rouge de vin; ou -<em>godet</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_684_684" id="Footnote_684_684"></a><a href="#FNanchor_684_684"><span class="label">684</span></a> Ou <em>à sa manière</em>, ou bien une fois dans sa vie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_685_685" id="Footnote_685_685"></a><a href="#FNanchor_685_685"><span class="label">685</span></a> Expression figurée, obscène, empruntée à Rabelais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_686_686" id="Footnote_686_686"></a><a href="#FNanchor_686_686"><span class="label">686</span></a> Doit-on lire <em>face</em>, comme dans d’autres éditions?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_687_687" id="Footnote_687_687"></a><a href="#FNanchor_687_687"><span class="label">687</span></a> C’est-à-dire qu’on l’allonge ou raccourcit tant qu’on veut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_688_688" id="Footnote_688_688"></a><a href="#FNanchor_688_688"><span class="label">688</span></a> La salle de l’École de droit à Poitiers, où se lisaient les Institutes, -s’appelait <em>la Ministrerie</em>. Florimond de Rémond, livre <span class="smcap lowercase">VII</span>, -chap. 11 de son <cite>Histoire de l’hérésie de ce siècle</cite>, en parlant -d’Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin, dit qu’il -avait été lecteur des Institutes en cette Ministrerie de Poitiers, -et Calvin et d’autres le nommèrent <em>M. le ministre</em>; d’où ensuite -le même Calvin prit occasion de donner le nom de <em>ministres</em> aux -pasteurs de son Eglise.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_689_689" id="Footnote_689_689"></a><a href="#FNanchor_689_689"><span class="label">689</span></a> Retiré.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_690_690" id="Footnote_690_690"></a><a href="#FNanchor_690_690"><span class="label">690</span></a> Pour <em>viendras-tu</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_691_691" id="Footnote_691_691"></a><a href="#FNanchor_691_691"><span class="label">691</span></a> Pour <em>boiras</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_692_692" id="Footnote_692_692"></a><a href="#FNanchor_692_692"><span class="label">692</span></a> Pour <em>voudras</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_693_693" id="Footnote_693_693"></a><a href="#FNanchor_693_693"><span class="label">693</span></a> Ne buvait pas tant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_694_694" id="Footnote_694_694"></a><a href="#FNanchor_694_694"><span class="label">694</span></a> Boutique, étal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_695_695" id="Footnote_695_695"></a><a href="#FNanchor_695_695"><span class="label">695</span></a> Bosse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_696_696" id="Footnote_696_696"></a><a href="#FNanchor_696_696"><span class="label">696</span></a> Ceinture de métal, d’argent ordinairement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_697_697" id="Footnote_697_697"></a><a href="#FNanchor_697_697"><span class="label">697</span></a> C’est-à-dire la bouche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_698_698" id="Footnote_698_698"></a><a href="#FNanchor_698_698"><span class="label">698</span></a> Ce proverbe érotique est ancien dans la langue italienne, -d’où il est tiré. Il se trouve dans Boccace, Journée <span class="smcap lowercase">VII</span> de son -<cite>Décameron</cite>, Nouv. 8, où Antoine Le Maçon a rendu <em>la dansa trivigiana</em> -par <em>la danse de l’ours</em>, proverbe français équivalant, au -lieu duquel on a dit depuis plus communément, et peut-être par -corruption, <em>la danse du loup</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_699_699" id="Footnote_699_699"></a><a href="#FNanchor_699_699"><span class="label">699</span></a> Pour <em>verre</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_700_700" id="Footnote_700_700"></a><a href="#FNanchor_700_700"><span class="label">700</span></a> Petits flans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_701_701" id="Footnote_701_701"></a><a href="#FNanchor_701_701"><span class="label">701</span></a> Ce sont les idées mêmes de l’ancienne chanson bachique -qui commence ainsi: <em>Aussitôt que la lumière</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_702_702" id="Footnote_702_702"></a><a href="#FNanchor_702_702"><span class="label">702</span></a> Danse où les danseurs s’embrassaient.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_703_703" id="Footnote_703_703"></a><a href="#FNanchor_703_703"><span class="label">703</span></a> Caresse, baiser à la manière des pigeons.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_704_704" id="Footnote_704_704"></a><a href="#FNanchor_704_704"><span class="label">704</span></a> Poursuivre, actionner, demander raison à.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_705_705" id="Footnote_705_705"></a><a href="#FNanchor_705_705"><span class="label">705</span></a> Intermédiaires, entremetteurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_706_706" id="Footnote_706_706"></a><a href="#FNanchor_706_706"><span class="label">706</span></a> La règle de saint François défendait aux cordeliers de porter -de l’argent sur eux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_707_707" id="Footnote_707_707"></a><a href="#FNanchor_707_707"><span class="label">707</span></a> C’est-à-dire quand il y a matière, quand il le faut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_708_708" id="Footnote_708_708"></a><a href="#FNanchor_708_708"><span class="label">708</span></a> Pour <em>accusa</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_709_709" id="Footnote_709_709"></a><a href="#FNanchor_709_709"><span class="label">709</span></a> Bourses, escarcelles qu’on portait pendues à la ceinture.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_710_710" id="Footnote_710_710"></a><a href="#FNanchor_710_710"><span class="label">710</span></a> A Toulouse, la place où se tient le marché s’appelle <em>la Pierre</em>, -et en langage du pays, <em>la Peyre</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_711_711" id="Footnote_711_711"></a><a href="#FNanchor_711_711"><span class="label">711</span></a> Gueux, mendiant, chargé d’une <em>poche</em> ou besace.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_712_712" id="Footnote_712_712"></a><a href="#FNanchor_712_712"><span class="label">712</span></a> Il faut lire <em>tournement</em> ou <em>tournoiement</em>, quoique toutes les -éditions aient <em>tourment</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_713_713" id="Footnote_713_713"></a><a href="#FNanchor_713_713"><span class="label">713</span></a> Les Toulousains prononcent ainsi et appellent <em>escloupet</em>, petit -sabot. On pourrait croire que le bruit qu’on fait en marchant -avec ces esclops ou <em>éclots</em> leur a formé ce nom par onomatopée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_714_714" id="Footnote_714_714"></a><a href="#FNanchor_714_714"><span class="label">714</span></a> Élégance, recherche de parure.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_715_715" id="Footnote_715_715"></a><a href="#FNanchor_715_715"><span class="label">715</span></a> Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour <em>fillot</em>, -garçon, d’où l’on a fait <em>filou</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_716_716" id="Footnote_716_716"></a><a href="#FNanchor_716_716"><span class="label">716</span></a> François Dupatault, sieur de la Voulte, prévôt de l’hôtel du -roi en 1545. Il est parlé de lui dans les <cite>Annales d’Aquitaine</cite> de -J. Bouchet et dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, ch. 17.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_717_717" id="Footnote_717_717"></a><a href="#FNanchor_717_717"><span class="label">717</span></a> Ou <em>bien en point</em>, habillés comme il faut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_718_718" id="Footnote_718_718"></a><a href="#FNanchor_718_718"><span class="label">718</span></a> C’est-à-dire gens dévots, qui servent volontiers des messes, -plient les chasubles, les corporaux, parent les autels, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_719_719" id="Footnote_719_719"></a><a href="#FNanchor_719_719"><span class="label">719</span></a> Cette expression s’entend de ces gens qui ont la mine trompeuse -et qui cherchent à tromper le monde comme de vrais -marchands.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_720_720" id="Footnote_720_720"></a><a href="#FNanchor_720_720"><span class="label">720</span></a> C’est-à-dire la peur. On disait proverbialement <cite>la fièvre de -Saint-Vallier</cite>, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule -nuit les cheveux du seigneur de Saint-Vallier, un des complices -du connétable de Bourbon, sous François I<sup>er</sup>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_721_721" id="Footnote_721_721"></a><a href="#FNanchor_721_721"><span class="label">721</span></a> Le bourreau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_722_722" id="Footnote_722_722"></a><a href="#FNanchor_722_722"><span class="label">722</span></a> C’est un jurement affirmatif. On a dit: <em>Par saint Jean!</em> -<em>saint Jean!</em> <em>Jean!</em> <em>ah Jean!</em> et <em>à Jean!</em></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_723_723" id="Footnote_723_723"></a><a href="#FNanchor_723_723"><span class="label">723</span></a> En ce temps-là on portait la bourse pendue à un cordon -en forme de baudrier sous l’aisselle gauche, d’où on la tirait -quand on en avait besoin. «On la mettait, dit-il dans le conte -suivant, par une fente qui était en la manche du sayon ou du -pourpoint.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_724_724" id="Footnote_724_724"></a><a href="#FNanchor_724_724"><span class="label">724</span></a> Pour <em>attentif</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_725_725" id="Footnote_725_725"></a><a href="#FNanchor_725_725"><span class="label">725</span></a> Tout-à-coup, à l’improviste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_726_726" id="Footnote_726_726"></a><a href="#FNanchor_726_726"><span class="label">726</span></a> Allusion au jeu du <em>métier deviné</em>, où, quand on n’a pas deviné -juste, on retourne se cacher, en attendant qu’on prépare -la représentation d’un autre métier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_727_727" id="Footnote_727_727"></a><a href="#FNanchor_727_727"><span class="label">727</span></a> Coupeurs de bourses, parce que la plupart des bourses -étaient de cuir et attachées à des courroies.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_728_728" id="Footnote_728_728"></a><a href="#FNanchor_728_728"><span class="label">728</span></a> Pour <em>dessiner</em> ou <em>désigner</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_729_729" id="Footnote_729_729"></a><a href="#FNanchor_729_729"><span class="label">729</span></a> On dit maintenant <em>emmieller</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_730_730" id="Footnote_730_730"></a><a href="#FNanchor_730_730"><span class="label">730</span></a> Préparé, mis en avant, prétexte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_731_731" id="Footnote_731_731"></a><a href="#FNanchor_731_731"><span class="label">731</span></a> C’est-à-dire il tranche court, il finit la conversation. <em>Couper -la queue</em> se disait autrefois du joueur qui ne voulait point -donner de revanche après avoir gagné la partie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_732_732" id="Footnote_732_732"></a><a href="#FNanchor_732_732"><span class="label">732</span></a> Devant l’officialité, tribunal de l’évêque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_733_733" id="Footnote_733_733"></a><a href="#FNanchor_733_733"><span class="label">733</span></a> Parce que le prévôt riait aux dépens du criminel, de même -que l’hôtelier rit aux dépens de son hôte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_734_734" id="Footnote_734_734"></a><a href="#FNanchor_734_734"><span class="label">734</span></a> C’est le nom qu’on a originairement donné aux voleurs qui -habitaient les monts Pyrénées, vraisemblablement parce qu’ils -allaient par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute -sorte de voleurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_735_735" id="Footnote_735_735"></a><a href="#FNanchor_735_735"><span class="label">735</span></a> Guillaume Bouchet, qui rapporte le même fait, <cite>Serée 14</cite>, -l’a tiré de ce conte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_736_736" id="Footnote_736_736"></a><a href="#FNanchor_736_736"><span class="label">736</span></a> Au propre, visage d’âne; mais le peuple donnait un sens -obscène à ce terme injurieux, parce que le vieux mot <em>vis</em>, en -gascon <em>viet</em>, n’était plus usité dans le sens de <em>visage</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_737_737" id="Footnote_737_737"></a><a href="#FNanchor_737_737"><span class="label">737</span></a> Ou quincailles, quincailleries.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_738_738" id="Footnote_738_738"></a><a href="#FNanchor_738_738"><span class="label">738</span></a> Tombant, descendue.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_739_739" id="Footnote_739_739"></a><a href="#FNanchor_739_739"><span class="label">739</span></a> Ayant l’épaule disloquée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_740_740" id="Footnote_740_740"></a><a href="#FNanchor_740_740"><span class="label">740</span></a> Pour <em>égratigner</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_741_741" id="Footnote_741_741"></a><a href="#FNanchor_741_741"><span class="label">741</span></a> Le diable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_742_742" id="Footnote_742_742"></a><a href="#FNanchor_742_742"><span class="label">742</span></a> En langage de vilain.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_743_743" id="Footnote_743_743"></a><a href="#FNanchor_743_743"><span class="label">743</span></a> Ce gasconisme s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle, -puisque Ménage le reproche aux gens de la chambre des comptes -de son temps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_744_744" id="Footnote_744_744"></a><a href="#FNanchor_744_744"><span class="label">744</span></a> Voyez une note sur ce mot dans la Nouvelle XII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_745_745" id="Footnote_745_745"></a><a href="#FNanchor_745_745"><span class="label">745</span></a> Enlèvement de meubles, d’objets nécessaires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_746_746" id="Footnote_746_746"></a><a href="#FNanchor_746_746"><span class="label">746</span></a> Beroalde de Verville, au ch. 31 de son <cite>Moyen de parvenir</cite>, -prétend qu’il faut dire: <em>Il souvient toujours à Martin de sa flûte</em>, -et fait là-dessus un conte. D’autres rapportent l’origine du -proverbe à un biberon nommé Robin, accoutumé à ces verres -appelés <em>flûtes</em>, qui tiennent chopine. «Le compagnon, disent-ils, -étant devenu goutteux, n’osait plus, de peur d’augmenter -ses douleurs, boire son vin que trempé; ce qui était cause que -toutes les fois qu’il buvait <em>il se souvenait de ses flûtes</em> et les regrettait.» -Mais l’origine la plus vraisemblable de ce proverbe -se trouve dans la 76<sup>e</sup> des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, intitulée <cite>la -Musette</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_747_747" id="Footnote_747_747"></a><a href="#FNanchor_747_747"><span class="label">747</span></a> Équivoque sur le mot <em>saint</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_748_748" id="Footnote_748_748"></a><a href="#FNanchor_748_748"><span class="label">748</span></a> Petits coqs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_749_749" id="Footnote_749_749"></a><a href="#FNanchor_749_749"><span class="label">749</span></a> Poules.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_750_750" id="Footnote_750_750"></a><a href="#FNanchor_750_750"><span class="label">750</span></a> Pour <em>accueil</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_751_751" id="Footnote_751_751"></a><a href="#FNanchor_751_751"><span class="label">751</span></a> Il faut lire sans doute <em>par</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_752_752" id="Footnote_752_752"></a><a href="#FNanchor_752_752"><span class="label">752</span></a> La Monnoye croit que ce mot est pris pour <em>affoulées</em>, <em>foulées</em>, -c’est-à-dire éreintées, estropiées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_753_753" id="Footnote_753_753"></a><a href="#FNanchor_753_753"><span class="label">753</span></a> Cette nomenclature érotique est imitée presque mot à mot -d’une épigramme de Clément Marot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_754_754" id="Footnote_754_754"></a><a href="#FNanchor_754_754"><span class="label">754</span></a> <em>Besiat</em>, ou <em>beziat</em>, est un mot languedocien qui signifie <em>douillet</em>, -<em>mignard</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_755_755" id="Footnote_755_755"></a><a href="#FNanchor_755_755"><span class="label">755</span></a> Pour la lancer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_756_756" id="Footnote_756_756"></a><a href="#FNanchor_756_756"><span class="label">756</span></a> Air, façon de page.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_757_757" id="Footnote_757_757"></a><a href="#FNanchor_757_757"><span class="label">757</span></a> C’est un conte qui se trouve au livre 2 du <cite lang="it" xml:lang="it">Cortegiano</cite> de -Baltazar de Castiglione. Un gentilhomme, à qui ce singe appartenait, -jouant un jour contre lui aux échecs, en présence du -roi de Portugal, perdit la partie; ce qui le mit si fort en colère, -qu’ayant pris une pièce des échecs, il en donna un grand coup -sur la tête du singe. L’animal, se sentant frappé, fit un cri; et -se retirant dans un coin, semblait, en remuant les babines, demander -au roi justice de l’injure qui lui avait été faite. A quelque -temps de là, son maître, pour faire la paix, lui demanda -revanche: le singe se fit beaucoup prier pour y consentir; enfin -il se remit au jeu, où il ne manqua pas, de même que la -première fois, d’avoir bientôt l’avantage. Mais, jugeant à propos -de prendre ses sûretés, il saisit de la main droite un coussin -et s’en couvrit la tête pour parer le coup qu’il appréhendait -de recevoir, tandis que de la main gauche il donnait <em>échec et -mat</em> au gentilhomme; après quoi, il alla gaillardement faire un -saut devant le roi en signe de victoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_758_758" id="Footnote_758_758"></a><a href="#FNanchor_758_758"><span class="label">758</span></a> Exalter.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_759_759" id="Footnote_759_759"></a><a href="#FNanchor_759_759"><span class="label">759</span></a> Oppien, livre II <cite>de la Chasse</cite>, attribue aux éléphans un langage -articulé semblable à la voix humaine; et Christophe Acosta -dit à peu près la même chose des éléphans du Malabar. Il cite -même l’exemple d’un de ces animaux, qui fut requis par le gouverneur -de la ville de Cochin de prêter son concours à la mise -à flot d’une galiote du roi de Portugal, et qui répondit très à -propos et très-intelligiblement: <em>Hoo, hoo</em>; ce qui, dans la langue -du pays, signifiait qu’il le voulait bien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_760_760" id="Footnote_760_760"></a><a href="#FNanchor_760_760"><span class="label">760</span></a> Hygin, dans son poème astronomique, livre II, chap. 23, raconte -que l’âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thesprotie -reçut, en récompense de ce service, le don de la parole.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_761_761" id="Footnote_761_761"></a><a href="#FNanchor_761_761"><span class="label">761</span></a> Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur -d’une mnémonique à l’aide de laquelle il se faisoit fort, -dans l’espace de trois mois, de rendre un homme capable de -traiter en latin quelque matière que ce fût, avec toute l’éloquence -de Cicéron. François I<sup>er</sup>, auprès de qui, en 1533, il -trouva moyen d’avoir accès, lui fit donner six cents écus et le -chargea de rédiger son invention par écrit; ce que Jules, mort -en 1544, n’a exécuté que fort imparfaitement dans deux petits -traités assez confus qu’il a laissés, l’un intitulé <cite lang="it" xml:lang="it">Idea del theatro</cite>, -l’autre <cite lang="it" xml:lang="it">Discorso in materia di esso theatro</cite>. Étienne Dolet, dans -ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d’un -escroc qui avait pris le roi pour dupe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_762_762" id="Footnote_762_762"></a><a href="#FNanchor_762_762"><span class="label">762</span></a> Jeu de mots sur <em>mine</em>, figure, air d’une personne, et <em>mine</em>, -mesure de grains contenant six boisseaux de Paris.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_763_763" id="Footnote_763_763"></a><a href="#FNanchor_763_763"><span class="label">763</span></a> Occupé autour du singe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_764_764" id="Footnote_764_764"></a><a href="#FNanchor_764_764"><span class="label">764</span></a> Ce fut vers la fin du règne de François I<sup>er</sup> et après le mariage -de Catherine de Médicis avec le dauphin, depuis roi de -France sous le nom de Henri II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_765_765" id="Footnote_765_765"></a><a href="#FNanchor_765_765"><span class="label">765</span></a> Instruction de singe. Mot fait à l’imitation de <em>cyropédie</em>, -instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que le mot de -<em>cyropédie</em> ayant été créé par Jacques des comtes de Vintimille, -traducteur de l’<cite>Institution de Cyrus</cite> par Xénophon, et cette traduction -n’ayant été imprimée pour la première fois qu’en 1547, -on peut juger que Bonaventure Des Periers, mort avant 1544, -n’a pu prendre <em>cyropédie</em> pour le modèle de <em>singéopédie</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_766_766" id="Footnote_766_766"></a><a href="#FNanchor_766_766"><span class="label">766</span></a> C’est la morale de la fable de La Fontaine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_767_767" id="Footnote_767_767"></a><a href="#FNanchor_767_767"><span class="label">767</span></a> <em>Tandis</em> pour <em>cependant</em> se disait encore du temps de Malherbe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_768_768" id="Footnote_768_768"></a><a href="#FNanchor_768_768"><span class="label">768</span></a> Joubert, dans son traité <cite>du Ris</cite>, fait un conte à peu près -semblable d’un médecin qui avait un singe. Il dit que ce médecin -étant dangereusement malade, ses domestiques crurent qu’il -n’en reviendrait pas. Dans cette pensée, craignant peut-être -qu’ils ne fussent mal payés de leurs gages, ils délibérèrent de se -payer eux-mêmes par leurs mains. L’un s’empara d’une courtepointe, -l’autre d’un tapis, l’autre d’un paquet de linge; chacun -se munit de quelque pièce. Le singe, attentif à leurs mouvements, -prit de son côté la robe rouge et le bonnet de son -maître; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva -la chose si plaisante, qu’il ne put s’empêcher d’en rire aux -éclats. Par l’effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à -se répandre dans tout son corps, la nature reprit des forces, et -peu de temps après il guérit entièrement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_769_769" id="Footnote_769_769"></a><a href="#FNanchor_769_769"><span class="label">769</span></a> On trouve très-souvent l’expression de <em>lieutenant du mari</em> -dans les <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_770_770" id="Footnote_770_770"></a><a href="#FNanchor_770_770"><span class="label">770</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, XLVII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_771_771" id="Footnote_771_771"></a><a href="#FNanchor_771_771"><span class="label">771</span></a> Invitation, avance.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_772_772" id="Footnote_772_772"></a><a href="#FNanchor_772_772"><span class="label">772</span></a> Quant à moi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_773_773" id="Footnote_773_773"></a><a href="#FNanchor_773_773"><span class="label">773</span></a> Couplet de quelque chanson de ce temps-là.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_774_774" id="Footnote_774_774"></a><a href="#FNanchor_774_774"><span class="label">774</span></a> Qui lui est propre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_775_775" id="Footnote_775_775"></a><a href="#FNanchor_775_775"><span class="label">775</span></a> Mis en avant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_776_776" id="Footnote_776_776"></a><a href="#FNanchor_776_776"><span class="label">776</span></a> Les vacances des cours souveraines. Ce mari était donc un -magistrat ou un avocat.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_777_777" id="Footnote_777_777"></a><a href="#FNanchor_777_777"><span class="label">777</span></a> Naudé, dans ses <cite>Considérations sur les coups d’Etat</cite>, trouve, -par rapport à la matière de son livre, l’invention de ce médecin -parfaitement bien imaginée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_778_778" id="Footnote_778_778"></a><a href="#FNanchor_778_778"><span class="label">778</span></a> C’est ici que finissent les Contes attribués à Bonaventure -Des Periers. Les suivants sont de ses éditeurs, qui les ont empruntés -la plupart, presque textuellement, à d’autres conteurs, -tels que Henri Estienne, Noël du Fail, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_779_779" id="Footnote_779_779"></a><a href="#FNanchor_779_779"><span class="label">779</span></a> Imité de l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, par Henri Estienne, -chap. 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_780_780" id="Footnote_780_780"></a><a href="#FNanchor_780_780"><span class="label">780</span></a> Pour <em>pelaudez</em>, battez, écorchez, prenez au poil et à la peau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_781_781" id="Footnote_781_781"></a><a href="#FNanchor_781_781"><span class="label">781</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, LXXIX, <cite>l’Ane retrouvé</cite>, -et reproduit dans les <cite>Serées</cite> de J. Bouchet, serée 10, et dans le -recueil des <cite>Plaisantes Nouvelles</cite>, nouvelle 58.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_782_782" id="Footnote_782_782"></a><a href="#FNanchor_782_782"><span class="label">782</span></a> Rabelais dit dans son <cite>Pantagruel</cite>, livre II, chap. 1: «Autres -croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient, -que de l’une faisoient pourpoint,» etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_783_783" id="Footnote_783_783"></a><a href="#FNanchor_783_783"><span class="label">783</span></a> Défilés, vallons.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_784_784" id="Footnote_784_784"></a><a href="#FNanchor_784_784"><span class="label">784</span></a> Jeu de mots sur <em>âne</em> et <em>hennir</em>, qu’on écrivait <em>hannir</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_785_785" id="Footnote_785_785"></a><a href="#FNanchor_785_785"><span class="label">785</span></a> Recouvré, retrouvé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_786_786" id="Footnote_786_786"></a><a href="#FNanchor_786_786"><span class="label">786</span></a> Ce conte se trouve aussi dans les <cite>Plaisantes Nouvelles</cite>, -nouvelle 14.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_787_787" id="Footnote_787_787"></a><a href="#FNanchor_787_787"><span class="label">787</span></a> Jusqu’à la philosophie occulte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_788_788" id="Footnote_788_788"></a><a href="#FNanchor_788_788"><span class="label">788</span></a> Femme de médecin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_789_789" id="Footnote_789_789"></a><a href="#FNanchor_789_789"><span class="label">789</span></a> Près de.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_790_790" id="Footnote_790_790"></a><a href="#FNanchor_790_790"><span class="label">790</span></a> Imité d’Érasme <cite lang="la" xml:lang="la">in Convisio fabuloso</cite>, et répété par Henri -Estienne dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_791_791" id="Footnote_791_791"></a><a href="#FNanchor_791_791"><span class="label">791</span></a> Ce passage nous apprend qu’au seizième siècle on donnait -d’abord le nom de <em>bottines</em> à des espèces de guêtres en cuir, et -que, par extension, ce nom avait été appliqué à des demi-bottes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_792_792" id="Footnote_792_792"></a><a href="#FNanchor_792_792"><span class="label">792</span></a> On lit un conte à peu près semblable dans le <cite>Recueil de divers -Discours</cite>, imprimé à Poitiers, in-4<sup>o</sup>, en 1556.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_793_793" id="Footnote_793_793"></a><a href="#FNanchor_793_793"><span class="label">793</span></a> Il vaut mieux lire <em>guère</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_794_794" id="Footnote_794_794"></a><a href="#FNanchor_794_794"><span class="label">794</span></a> Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à cette -époque dans les classes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_795_795" id="Footnote_795_795"></a><a href="#FNanchor_795_795"><span class="label">795</span></a> Pour <em>balayer</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_796_796" id="Footnote_796_796"></a><a href="#FNanchor_796_796"><span class="label">796</span></a> Dans la fameuse <cite>Épître au roi pour avoir été dérobé</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_797_797" id="Footnote_797_797"></a><a href="#FNanchor_797_797"><span class="label">797</span></a> Recueilli aussi dans les <cite>Plaisantes Nouvelles</cite>, 68. Voyez sur -Triboulet la 3<sup>e</sup> Nouvelle de Bonaventure Des Periers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_798_798" id="Footnote_798_798"></a><a href="#FNanchor_798_798"><span class="label">798</span></a> C’est-à-dire, sans doute, quelque folie dont il assommait les -auditeurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_799_799" id="Footnote_799_799"></a><a href="#FNanchor_799_799"><span class="label">799</span></a> Marotte, sceptre de fou.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_800_800" id="Footnote_800_800"></a><a href="#FNanchor_800_800"><span class="label">800</span></a> Le Domenichi, dans son recueil imprimé à Florence l’an 1548, -rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_801_801" id="Footnote_801_801"></a><a href="#FNanchor_801_801"><span class="label">801</span></a> Elle eut lieu vers l’année 1537, puisque son épitaphe se -trouve dans les poésies latines de Jean Voulté, publiées en 1538.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_802_802" id="Footnote_802_802"></a><a href="#FNanchor_802_802"><span class="label">802</span></a> Ce conte, tiré du vingtième sermon de l’Avent par Olivier -Maillard, a été traduit textuellement par Henri Estienne, au -chap. 6 de l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_803_803" id="Footnote_803_803"></a><a href="#FNanchor_803_803"><span class="label">803</span></a> Imité du <cite>Recueil de divers Discours</cite>, imprimés à Poitiers, -in-4<sup>o</sup>, en 1556.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_804_804" id="Footnote_804_804"></a><a href="#FNanchor_804_804"><span class="label">804</span></a> C’est-à-dire préparant sa pendaison.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_805_805" id="Footnote_805_805"></a><a href="#FNanchor_805_805"><span class="label">805</span></a> Ce conte se trouve aussi dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, -chap. 39; Henri Estienne nomme ce conseiller <em>Godon</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_806_806" id="Footnote_806_806"></a><a href="#FNanchor_806_806"><span class="label">806</span></a> Qui copie, imite, contrefait plaisamment, comme les <em>copieux</em> -de La Flèche, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_807_807" id="Footnote_807_807"></a><a href="#FNanchor_807_807"><span class="label">807</span></a> Ce conte est tiré presque mot à mot du sixième et quatorzième -chapitre des <cite>Propos rustiques</cite> de Noël du Fail.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_808_808" id="Footnote_808_808"></a><a href="#FNanchor_808_808"><span class="label">808</span></a> Cette mode date du règne de Charles VI, vers 1390.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_809_809" id="Footnote_809_809"></a><a href="#FNanchor_809_809"><span class="label">809</span></a> Il faut rétablir ce passage d’après le texte même des <cite>Propos -rustiques</cite>: «La foi des femmes vers les hommes étoit inviolable; -et n’étoit aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit, -vers leurs prudes femmes l’enfreindre. Ainsi, etc.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_810_810" id="Footnote_810_810"></a><a href="#FNanchor_810_810"><span class="label">810</span></a> Oies mâles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_811_811" id="Footnote_811_811"></a><a href="#FNanchor_811_811"><span class="label">811</span></a> Se sèche comme du foin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_812_812" id="Footnote_812_812"></a><a href="#FNanchor_812_812"><span class="label">812</span></a> Raconté aussi par Henri Estienne, dans son <cite>Apologie pour -Hérodote</cite>, chap. 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_813_813" id="Footnote_813_813"></a><a href="#FNanchor_813_813"><span class="label">813</span></a> Il se nommait <em>Le Coq</em> et était curé de Saint-Eustache et -chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_814_814" id="Footnote_814_814"></a><a href="#FNanchor_814_814"><span class="label">814</span></a> C’est-à-dire en haine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_815_815" id="Footnote_815_815"></a><a href="#FNanchor_815_815"><span class="label">815</span></a> Plaisant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_816_816" id="Footnote_816_816"></a><a href="#FNanchor_816_816"><span class="label">816</span></a> Fripon. Le nom du poète <em>Villon</em> était un sobriquet que -François Corbeuil devait à ses vols.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_817_817" id="Footnote_817_817"></a><a href="#FNanchor_817_817"><span class="label">817</span></a> Recueilli dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_818_818" id="Footnote_818_818"></a><a href="#FNanchor_818_818"><span class="label">818</span></a> Des demi-pistoles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_819_819" id="Footnote_819_819"></a><a href="#FNanchor_819_819"><span class="label">819</span></a> Batelier, gondolier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_820_820" id="Footnote_820_820"></a><a href="#FNanchor_820_820"><span class="label">820</span></a> Boutades, bons mots.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_821_821" id="Footnote_821_821"></a><a href="#FNanchor_821_821"><span class="label">821</span></a> Irlandais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_822_822" id="Footnote_822_822"></a><a href="#FNanchor_822_822"><span class="label">822</span></a> Avoir de l’entregent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_823_823" id="Footnote_823_823"></a><a href="#FNanchor_823_823"><span class="label">823</span></a> Habitants de l’île de Micone. C’est Érasme qui fait le portrait -de ces parasites.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_824_824" id="Footnote_824_824"></a><a href="#FNanchor_824_824"><span class="label">824</span></a> Faméliques.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_825_825" id="Footnote_825_825"></a><a href="#FNanchor_825_825"><span class="label">825</span></a> Assemblées, festins.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_826_826" id="Footnote_826_826"></a><a href="#FNanchor_826_826"><span class="label">826</span></a> Se rassasier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_827_827" id="Footnote_827_827"></a><a href="#FNanchor_827_827"><span class="label">827</span></a> Mangeait. On dit encore familièrement: casser des croûtes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_828_828" id="Footnote_828_828"></a><a href="#FNanchor_828_828"><span class="label">828</span></a> Voyez ce conte dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_829_829" id="Footnote_829_829"></a><a href="#FNanchor_829_829"><span class="label">829</span></a> C’est-à-dire monts et merveilles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_830_830" id="Footnote_830_830"></a><a href="#FNanchor_830_830"><span class="label">830</span></a> Il semble que l’on a dû dire <em>perot</em> pour <em>perroquet</em>, qui se -nommait autrefois <em>papegai</em>; mais <em>perot</em> doit plutôt s’entendre -d’un de ces moines gaillards qu’on appelait <em>pères</em> ou <em>beaux pères</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_831_831" id="Footnote_831_831"></a><a href="#FNanchor_831_831"><span class="label">831</span></a> Recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie -pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_832_832" id="Footnote_832_832"></a><a href="#FNanchor_832_832"><span class="label">832</span></a> Rapporté par Henri Estienne, chap. 17 de l’<cite>Apologie pour -Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_833_833" id="Footnote_833_833"></a><a href="#FNanchor_833_833"><span class="label">833</span></a> On disait plutôt <em>mettre sus</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_834_834" id="Footnote_834_834"></a><a href="#FNanchor_834_834"><span class="label">834</span></a> Voyez encore l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_835_835" id="Footnote_835_835"></a><a href="#FNanchor_835_835"><span class="label">835</span></a> Étudié, médité, travaillé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_836_836" id="Footnote_836_836"></a><a href="#FNanchor_836_836"><span class="label">836</span></a> Henri Estienne ajoute: <em>au pont d’Antoni</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_837_837" id="Footnote_837_837"></a><a href="#FNanchor_837_837"><span class="label">837</span></a> Gros cheval pour porter une malle ou valise.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_838_838" id="Footnote_838_838"></a><a href="#FNanchor_838_838"><span class="label">838</span></a> Imité de Jean-Jovien Pontan, et de Chassaneus, partie XI<sup>e</sup> -du <cite lang="la" xml:lang="la">Catalogus gloriæ mundi</cite>, considér. 48.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_839_839" id="Footnote_839_839"></a><a href="#FNanchor_839_839"><span class="label">839</span></a> C’est Nicolas III, marquis d’Est et de Ferrare, qui vivait au -quinzième siècle, et qui fut un des princes les plus estimés de -son temps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_840_840" id="Footnote_840_840"></a><a href="#FNanchor_840_840"><span class="label">840</span></a> Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original, qui -porte <em>à fois</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_841_841" id="Footnote_841_841"></a><a href="#FNanchor_841_841"><span class="label">841</span></a> Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et -pétulantes, accompagnées de beaucoup de <em>passes</em> ou figures.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_842_842" id="Footnote_842_842"></a><a href="#FNanchor_842_842"><span class="label">842</span></a> Rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie -pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_843_843" id="Footnote_843_843"></a><a href="#FNanchor_843_843"><span class="label">843</span></a> Henri Estienne nous apprend que ce fut <em>M. de Nevers</em>; sans -doute François de Clèves, premier du nom, duc de Nevers, né -en 1516, mort en 1566.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_844_844" id="Footnote_844_844"></a><a href="#FNanchor_844_844"><span class="label">844</span></a> Henri Estienne a supprimé ce mot, qu’il n’entendait peut-être -pas, et qui doit signifier <em>fatigué</em>, <em>usé</em>, <em>défiguré</em>, dans le sens -de l’expression populaire: <em>Il a rôti le balai</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_845_845" id="Footnote_845_845"></a><a href="#FNanchor_845_845"><span class="label">845</span></a> L’île de Terre-Neuve fut découverte en 1504 par des pêcheurs -normands, et François I<sup>er</sup> y envoya, en 1524, Jean Vérazzan -pour en prendre possession.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_846_846" id="Footnote_846_846"></a><a href="#FNanchor_846_846"><span class="label">846</span></a> Fiel, cœur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_847_847" id="Footnote_847_847"></a><a href="#FNanchor_847_847"><span class="label">847</span></a> Il faut lire sans doute <em>par fourrière</em>, remise préventive sous -la garde de la justice.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_848_848" id="Footnote_848_848"></a><a href="#FNanchor_848_848"><span class="label">848</span></a> Mordu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_849_849" id="Footnote_849_849"></a><a href="#FNanchor_849_849"><span class="label">849</span></a> Locution proverbiale, signifiant qu’il lui arriva malheur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_850_850" id="Footnote_850_850"></a><a href="#FNanchor_850_850"><span class="label">850</span></a> Recueilli aussi dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, chap. 18, où -ce gentilhomme est nommé d’Avenchi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_851_851" id="Footnote_851_851"></a><a href="#FNanchor_851_851"><span class="label">851</span></a> L’édition de La Monnoye porte <em>ayant</em>, ce qui fait une phrase -mal agencée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_852_852" id="Footnote_852_852"></a><a href="#FNanchor_852_852"><span class="label">852</span></a> Henri Estienne écrit <em>particulière</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_853_853" id="Footnote_853_853"></a><a href="#FNanchor_853_853"><span class="label">853</span></a> Partager.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_854_854" id="Footnote_854_854"></a><a href="#FNanchor_854_854"><span class="label">854</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, LXIV, <cite>le Curé rasé</cite>, et -rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_855_855" id="Footnote_855_855"></a><a href="#FNanchor_855_855"><span class="label">855</span></a> C’est-à-dire, il était convenu en secret avec lui.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_856_856" id="Footnote_856_856"></a><a href="#FNanchor_856_856"><span class="label">856</span></a> Semblant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_857_857" id="Footnote_857_857"></a><a href="#FNanchor_857_857"><span class="label">857</span></a> C’est-à-dire dans ses lacs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_858_858" id="Footnote_858_858"></a><a href="#FNanchor_858_858"><span class="label">858</span></a> Imité du <cite lang="it" xml:lang="it">Décamerone</cite> de Boccace, Nov. 5, Giorn. III; des -<cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, et recueilli aussi par Henri Estienne, -chap. 15. Le conte du <cite>Magnifique</cite>, parmi ceux de La Fontaine, -a quelque analogie avec celui-ci.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_859_859" id="Footnote_859_859"></a><a href="#FNanchor_859_859"><span class="label">859</span></a> Maladie d’esprit, vertigo, ver-coquin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_860_860" id="Footnote_860_860"></a><a href="#FNanchor_860_860"><span class="label">860</span></a> Voyez une nouvelle à peu près semblable dans Bebelius, -<em>Facet.</em> II, 136; et dans Le Domenichi, <cite lang="it" xml:lang="it">Facetie e Motti</cite>, l. 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_861_861" id="Footnote_861_861"></a><a href="#FNanchor_861_861"><span class="label">861</span></a> Voyez la même anecdote dans l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>, -chap. 16, où le chancelier cardinal Duprat est désigné comme -l’auteur de ce <cite>coq-à-l’âne</cite>, ainsi qu’on disait alors.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_862_862" id="Footnote_862_862"></a><a href="#FNanchor_862_862"><span class="label">862</span></a> Pour <em>provision</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_863_863" id="Footnote_863_863"></a><a href="#FNanchor_863_863"><span class="label">863</span></a> Rapporté aussi par Henri Estienne, dans l’<cite>Apologie pour -Hérodote</cite>, chap. 36. Ce curé est celui de Brou, que Bonaventure -Des Periers nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_864_864" id="Footnote_864_864"></a><a href="#FNanchor_864_864"><span class="label">864</span></a> Arrangerais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_865_865" id="Footnote_865_865"></a><a href="#FNanchor_865_865"><span class="label">865</span></a> Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des charlatans, -qui, après avoir annoncé leur marchandise ou leurs -tours, disent à leurs musiciens de sonner une fanfare.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_866_866" id="Footnote_866_866"></a><a href="#FNanchor_866_866"><span class="label">866</span></a> Recueilli par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie pour -Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_867_867" id="Footnote_867_867"></a><a href="#FNanchor_867_867"><span class="label">867</span></a> C’est-à-dire les écus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_868_868" id="Footnote_868_868"></a><a href="#FNanchor_868_868"><span class="label">868</span></a> Créancier, prêteur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_869_869" id="Footnote_869_869"></a><a href="#FNanchor_869_869"><span class="label">869</span></a> Éloigner, écarter.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_870_870" id="Footnote_870_870"></a><a href="#FNanchor_870_870"><span class="label">870</span></a> Cette nouvelle se trouve aussi dans le <cite>Recueil de plaisantes -Nouvelles</cite>, page 249.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_871_871" id="Footnote_871_871"></a><a href="#FNanchor_871_871"><span class="label">871</span></a> Pour <em>dépensaient</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_872_872" id="Footnote_872_872"></a><a href="#FNanchor_872_872"><span class="label">872</span></a> Charles de Lorraine, archevêque et duc de Reims, cardinal, -fils de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Il naquit en -1524 et mourut en 1574.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_873_873" id="Footnote_873_873"></a><a href="#FNanchor_873_873"><span class="label">873</span></a> Recueilli également par Henri Estienne, chap. 15 de l’<cite>Apologie -pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_874_874" id="Footnote_874_874"></a><a href="#FNanchor_874_874"><span class="label">874</span></a> Contenance, maintien, mine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_875_875" id="Footnote_875_875"></a><a href="#FNanchor_875_875"><span class="label">875</span></a> Complice.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_876_876" id="Footnote_876_876"></a><a href="#FNanchor_876_876"><span class="label">876</span></a> Cette anecdote est aussi racontée par Henri Estienne, ch. 18 -de l’<cite>Apologie pour Hérodote</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_877_877" id="Footnote_877_877"></a><a href="#FNanchor_877_877"><span class="label">877</span></a> Imité du Pogge, conte 259.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_878_878" id="Footnote_878_878"></a><a href="#FNanchor_878_878"><span class="label">878</span></a> Pour <em>dépensé</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_879_879" id="Footnote_879_879"></a><a href="#FNanchor_879_879"><span class="label">879</span></a> Imité des <cite>Cent Nouvelles nouvelles</cite>, LXXXVI, <cite>la Terreur -panique, ou l’official juge</cite>, et raconté aussi dans les <cite>Nouvelles -plaisantes</cite>, p. 198.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_880_880" id="Footnote_880_880"></a><a href="#FNanchor_880_880"><span class="label">880</span></a> Dans le sens de <em>être agréable</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_881_881" id="Footnote_881_881"></a><a href="#FNanchor_881_881"><span class="label">881</span></a> Le tribunal de l’officialité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_882_882" id="Footnote_882_882"></a><a href="#FNanchor_882_882"><span class="label">882</span></a> Il vaut mieux lire <em>pour</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_883_883" id="Footnote_883_883"></a><a href="#FNanchor_883_883"><span class="label">883</span></a> C’est-à-dire eut peur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_884_884" id="Footnote_884_884"></a><a href="#FNanchor_884_884"><span class="label">884</span></a> François I<sup>er</sup>, qui aimait les lettres et surtout la poésie, parce -qu’il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_885_885" id="Footnote_885_885"></a><a href="#FNanchor_885_885"><span class="label">885</span></a> Si délibérée, dégagée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_886_886" id="Footnote_886_886"></a><a href="#FNanchor_886_886"><span class="label">886</span></a> La plupart des maladies étaient placées chacune sous la -protection spéciale d’un saint. Saint Eutrope passait pour -guérir l’hydropisie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_887_887" id="Footnote_887_887"></a><a href="#FNanchor_887_887"><span class="label">887</span></a> Pierre Arétin, natif d’Arezzo, fameux satirique, qui força -tous les princes de son temps à acheter son silence, composa -dans sa jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus -impies, et, dans sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_888_888" id="Footnote_888_888"></a><a href="#FNanchor_888_888"><span class="label">888</span></a> Bernard Accolti, d’Arezzo, fils de l’historien Benoit Accolti, -fut surnommé l’<em lang="it" xml:lang="it">Unico Aretino</em>, à cause de son merveilleux talent -pour improviser en vers; et pourtant on ignore l’époque -de sa naissance et de sa mort. Il était en grand honneur à la -cour du pape Léon X; mais ses poésies imprimées ne justifient -guère sa réputation.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_889_889" id="Footnote_889_889"></a><a href="#FNanchor_889_889"><span class="label">889</span></a> Il avait fait graver une médaille à son effigie avec cette légende: -<em lang="it" xml:lang="it">Il divino Aretino</em>. Il se vantait d’ailleurs d’être aussi -puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_890_890" id="Footnote_890_890"></a><a href="#FNanchor_890_890"><span class="label">890</span></a> Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des -échecs, où la <em>tour</em> se nommait autrefois <em>roc</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_891_891" id="Footnote_891_891"></a><a href="#FNanchor_891_891"><span class="label">891</span></a> Ce n’est point dans la préface d’une comédie que l’Arétin -parle de cette chaîne, mais dans la scène 7 du troisième -acte de sa <cite lang="it" xml:lang="it">Corrigiano</cite>. En outre, il ne dit ni comment cette -chaîne était faite ni pour quel motif elle lui avait été donnée; -mais seulement que, si le roi ne l’eût arrêté avec cette -chaîne, il allait prendre le parti de se retirer à Constantinople -auprès de Louis Gritti. Cette comédie, d’ailleurs, ayant été imprimée -dès 1530, la chaîne dont il s’agit, quoique promise, n’avait -pas encore été envoyée, et ne le fut que trois ans après.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_892_892" id="Footnote_892_892"></a><a href="#FNanchor_892_892"><span class="label">892</span></a> En 1556.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_893_893" id="Footnote_893_893"></a><a href="#FNanchor_893_893"><span class="label">893</span></a> Maniaque, bizarre, poète enfin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_894_894" id="Footnote_894_894"></a><a href="#FNanchor_894_894"><span class="label">894</span></a> Doucement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_895_895" id="Footnote_895_895"></a><a href="#FNanchor_895_895"><span class="label">895</span></a> Les charges étaient vénales en France.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_896_896" id="Footnote_896_896"></a><a href="#FNanchor_896_896"><span class="label">896</span></a> Bonne renommée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_897_897" id="Footnote_897_897"></a><a href="#FNanchor_897_897"><span class="label">897</span></a> Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_898_898" id="Footnote_898_898"></a><a href="#FNanchor_898_898"><span class="label">898</span></a> Au figuré, les fantaisies, désirs d’amour, convoitises.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_899_899" id="Footnote_899_899"></a><a href="#FNanchor_899_899"><span class="label">899</span></a> Ce conte est tiré du roman italien d’Erasto intitulé en latin -<cite lang="la" xml:lang="la">Historia septem sapientum Romæ</cite>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_900_900" id="Footnote_900_900"></a><a href="#FNanchor_900_900"><span class="label">900</span></a> Chapelain, prêtre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_901_901" id="Footnote_901_901"></a><a href="#FNanchor_901_901"><span class="label">901</span></a> Affligé, tourmenté, crucifié.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_902_902" id="Footnote_902_902"></a><a href="#FNanchor_902_902"><span class="label">902</span></a> En outre, de plus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_903_903" id="Footnote_903_903"></a><a href="#FNanchor_903_903"><span class="label">903</span></a> Alors que.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_904_904" id="Footnote_904_904"></a><a href="#FNanchor_904_904"><span class="label">904</span></a> C’est-à-dire pour seconder, favoriser.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_905_905" id="Footnote_905_905"></a><a href="#FNanchor_905_905"><span class="label">905</span></a> Ce conte est tiré in <em>Parabosco</em>, journée 1, nouv. 2. Il fait un -des plus plaisants épisodes de la nouvelle de Scarron intitulée -<cite>la Précaution inutile</cite>. La Fontaine l’a mis en vers sous ce titre: -<cite>le Gascon puni</cite>, II, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_906_906" id="Footnote_906_906"></a><a href="#FNanchor_906_906"><span class="label">906</span></a> Sérénades.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_907_907" id="Footnote_907_907"></a><a href="#FNanchor_907_907"><span class="label">907</span></a> A contre-cœur, malgré eux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_908_908" id="Footnote_908_908"></a><a href="#FNanchor_908_908"><span class="label">908</span></a> Récompense, prix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_909_909" id="Footnote_909_909"></a><a href="#FNanchor_909_909"><span class="label">909</span></a> Cette nouvelle est tout-à-fait différente du conte de Perrault, -qui a lui-même une source très-ancienne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_910_910" id="Footnote_910_910"></a><a href="#FNanchor_910_910"><span class="label">910</span></a> Vis-à-vis de soi.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_911_911" id="Footnote_911_911"></a><a href="#FNanchor_911_911"><span class="label">911</span></a> Pour <em>mirent en avant</em>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_912_912" id="Footnote_912_912"></a><a href="#FNanchor_912_912"><span class="label">912</span></a> S’arrêtant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_913_913" id="Footnote_913_913"></a><a href="#FNanchor_913_913"><span class="label">913</span></a> Auprès de.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_914_914" id="Footnote_914_914"></a><a href="#FNanchor_914_914"><span class="label">914</span></a> Cri des charretiers pour faire avancer leurs chevaux; c’est-à-dire -<em>va</em>.</p></div> - -<hr /> - -<p class="center">FIN.</p> - -<hr /> -<p class="center">Paris.—Imprimerie de M<sup>e</sup> V<sup>e</sup> Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES *** - -***** This file should be named 54819-h.htm or 54819-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/8/1/54819/ - -Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Books -project.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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