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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Contes - ou Les nouvelles récréations et joyeux devis - -Author: Bonaventure Des Périers - -Contributor: Charles Nodier - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: May 31, 2017 [EBook #54819] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES *** - - - - -Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Books -project.) - - - - - - - - LES CONTES - - OU - - LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS - - ET JOYEUX DEVIS - - DE - - BONAVENTURE DES PERIERS, - - Valet de chambre de la reine de Navarre. - - PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ, - Rue Saint Louis, 46, au Marais. - - - - - LES CONTES - - ou - - LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS - - ET JOYEUX DEVIS - - - DE BONAVENTURE DES PERIERS, - Valet de chambre de la reine de Navarre, - - _Avec un choix des anciennes notes_ - - DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE, - - Revues et augmentées - - PAR P.-L. JACOB, BIBLIOPHILE; - - ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE - - PAR CHARLES NODIER, - - De l’Académie Française. - - [Illustration] - - PARIS. - - LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN - Éditeur de la Bibliothèque d’Élite, - 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS. - - MDCCCXLI - - - - -AVERTISSEMENT. - - -M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur Bonaventure des -Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut dire du charme exquis et du -mérite supérieur de ces Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque -éloge qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons -comme un des trésors les plus purs de notre littérature du seizième -siècle, et voilà pourquoi nous les réimprimons avec l’espoir de les -rendre populaires. Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux -conteur, est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru à former -la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et Montaigne. - -Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, le _Recueil des -Œuvres de des Periers_ en vers et en prose, trouvées dans ses -papiers, fut sans doute aussi l’éditeur des Contes, quoique La Croix du -Maine attribue la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier, -du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de Bonaventure des Periers. -Cette première édition est intitulée: _Les nouvelles Recréations et -joyeux Devis, contenant quatre-vingt-huit contes en prose_, Lyon, -Robert Granjon, 1558, petit in-4^o, imprimé en caractères dits _de -civilité_ (on les appelait autrefois _lettre française_). - -Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans doute travaillé -avec Antoine Dumoulin à revoir et à compléter l’ouvrage de leur ami; -puisque ces contes renferment des interpolations qui ne peuvent avoir -été glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, ils joignirent -aux éditions suivantes quatre contes qui paraissent sortis de la même -main que les premiers, et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés -évidemment à divers auteurs contemporains. Ce livre, ainsi augmenté, -a été réimprimé neuf ou dix fois jusqu’en 1735, date de la dernière -édition. Voilà donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a eu -les honneurs d’une réimpression! - -Ces éditions sont les suivantes: _Lyon_, _J. Roville_, 1561, in-4^o; -_Paris_, _Galiot du Pré_, 1564 et 1568, petit in-12; _Lyon_, _Benoît -Rigaud_, 1571, même format; _Paris_, _Nicolas Bonfons_, 1572, in-16; -_Paris_, _Claude Bruneval_, 1582 ou 1583, in-16; _Paris_, _Didier -Millot_, 1588, in-12; _Rouen_, 1606, in-12; _Rouen_, _David du -Petit-Val_, 1615, in-12; _Cologne_, _Gaillard_, 1711, 2 vol in-12 -(cette édition contient les notes de La Monnoye, avec des observations -du même sur le _Cymbalum mundi_); _Amsterdam_; _Z. Chatelain_ -(_Paris_); 1735, 3 vol. in-12. - -C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, car il avait été -collationné par La Monnoye sur les éditions originales. Mais, comme -l’édition de 1735 fut faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après -un exemplaire corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou Prosper -Marchand, qui semble avoir été l’éditeur anonyme, n’a pas donné au -texte toute la correction désirable, et y a laissé beaucoup de fautes -qui accusent une extrême négligence, sinon peu de connaissance de ce -qu’on nommait alors _notre vieux gaulois_. Cet _éditeur_ a eu raison -d’abréger çà et là les notes de son savant devancier, en y mêlant les -siennes. - -Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant le style et -souvent les idées du commentateur; nous y avons incorporé nos propres -remarques, sans autres prétentions que de faire mieux comprendre -le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous nous sommes -attachés particulièrement à rendre le texte intelligible par la -ponctuation; mais, suivant notre système, nous ne respectons pas -l’ancienne orthographe, qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture -et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre ancienne littérature. - - PAUL L. JACOB, - - Bibliophile. - - - - -BONAVENTURE DES PERIERS. - - -Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de -tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des _génies -incompris_ de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire -qu’ils se composent à eux-mêmes dans les _réclames_ hyperboliques de -leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de -parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils -sont trop difficiles à contenter. - -La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois -grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature -n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue -de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de -Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle. -Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que -l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des _génies -incompris_; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile, -comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue -excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du -nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles. - -Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second, -c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira -point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je -vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez -pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont -pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent -lui accorder un misérable certificat de vie. - -Il s’appeloit BONAVENTURE DES PERIERS, et Bonaventure Des Periers -n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence -est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de -décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne -l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers -du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent -le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais -cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui -me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont -nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice -aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire -littéraire. - -Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de -Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon. -Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions -positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été -fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas -appelé Perez en françois, et _Peresius_ dans son excellent latin, si -la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et -le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il -est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains -contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme -le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né -à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il -n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du -Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle -Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain -plus difficile à baptiser. - -L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est -d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers, -et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire -pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour -nous, l’appelle _Eutychum_ (Bonaventure) _de Perium_, _Heduum poetam_. -Il est vrai de dire cependant qu’_Hedua_ s’est dit pour la ville -d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième -hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas. - -Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est -qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit -organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup -d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux -plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit -accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet -que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le -premier tome des _Commentarii linguæ latinæ_, et Dolet n’étoit pas -homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers -ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations -sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: _Loisir et liberté_. Il -n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur -pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire. -Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit, -puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il -ait attaché son nom. - -Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à -déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est -que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète -écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli -_Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame_, et qu’il n’est pas postérieur -à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses -_Œuvres_, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur -les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique. -Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers -se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un -désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les -particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage -oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son -arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les -autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en -arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure -Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper -Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier -son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux -yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les -embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup -de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans -s’exposer à être téméraire.--_In re parum nota conjectare licet._ - -Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers -étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée, -de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance -de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à -laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il -fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme -railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont, -puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice -patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est -pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de -réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent -partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission -de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est -venu trop tard pour créer encore. - -Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de -son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur -d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers -un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres -incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité. -Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi -savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les -plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre -pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti -l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans -se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le -remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus -couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses -veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple -à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs -plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les -rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent -méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à -Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une -amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve -précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques -Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur -des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la -maussade anagramme du _comte d’Alsinois_. Nous ne parlons ici que des -personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se -retrouver dans la suite de notre notice. - -Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives -et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore -en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les -personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à -entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du _luc_ et de -la _guiterne_, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à -jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de -dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent. -Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et -des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des -vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en -France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées: -c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et -tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît -que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit -quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand -on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers -surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de -leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être -Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour -la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre -charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur. - -Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable -société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. _Les -chants avoient cessé._ Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à -Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde -littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition -posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse -à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de -s’apercevoir, à la dernière strophe de son _Voyage_, que Marguerite -devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins: - - Retirez-vous, petits vers mistes (_mêlés_), - A seureté, soubz les couleurs - De celle dont (quand estes tristes) - L’espoir apaise vos douleurs. - -Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable -voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la -nature de ses inquiétudes. Le _Cymbalum Mundi_, dont il sera question -plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi -avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre -l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit -saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans -quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon -pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par -Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il -d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les -conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement. -L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des -Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539. - -Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen, -que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau -fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la -vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres -écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère -auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien -plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement -parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques -écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il -avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit -lui contester _l’Apologie de Marot absent_, imprimée dans le recueil -des _Disciples et Amis de Marot_, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans -date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à -Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur -qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son -recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par -quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès -lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans -la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit -_Bonadventure_ avec une intention sensible de déguisement, et La -Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer -à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers, -l’_impiissimus nebulo_, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs -amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les -poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers -étoit en fuite. Il étoit probablement mort. - -C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux -bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La -première est _le Valet de Marot contre Sagon_, petit chef-d’œuvre de -verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers, -puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de -le composer; la seconde est _la Prognostication des Prognostications, -par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay_, boutade pleine de -sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort -accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans -auparavant dans la _Prognostication Pantagrueline_. Cette facétie, qui -est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur, -n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du -Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré -d’apocryphe. La troisième est la traduction de _l’Andrie_ de Térence et -du _Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque_, dont on ne -connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8^o, qui est d’une grande -rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée -par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une -question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de -l’_Andrie_ a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses -_Œuvres_, et qui a recueilli le poème des _Quatre Vertus_? Quelque -circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison, -auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du -_Cymbalum Mundi_? Les questions de ce genre se présentent souvent, -comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers. - -Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas -de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme -les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année -féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier -le _Cymbalum Mundi_, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut -en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a -cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de -ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain, -c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même, -qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des -livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut -donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite -avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au -commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi, -et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le -second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La -Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me -trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit -donc où reprendre une de ces éditions originales du _Cymbalum_, si -Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires -en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à -deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de -l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi -d’une requête de Jehan Morin, _fac-simile_ fait avec soin, qu’on -attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant -vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt -dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces -derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est -attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits. - -Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper -Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont -l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs, -et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué -d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire -Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage -ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que -le reproche d’impiété fait au _Cymbalum Mundi_ n’est fondé sur aucune -raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne -savoit pas lire le _Cymbalum Mundi_. Voltaire adopta plus tard la même -opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas -lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos -d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie, -et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce -1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient -jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est -la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire, -c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi. - -Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être -physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère -les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que -sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers -étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux -à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il -l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire -quelques pages _welches_, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima -mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le _Cymbalum_ -inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le -Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit -pas facile à amuser. Le _Cymbalum Mundi_ ne seroit en effet qu’une -imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore -comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir -que c’étoit autre chose. - -Le _Cymbalum Mundi_ reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec -la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit -mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien -comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et -que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé -du _Cymbalum Mundi_ qu’en passant, et à l’occasion de son édition des -_Contes et nouvelles Récréations_ du même auteur. Une lecture plus -réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa -plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable -que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière, -s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement -laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en -occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque -raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse. -Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du _Cymbalum Mundi_ -ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui -à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les -artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine -que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si -l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il -est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait -été employée avant lui, comme le _Pantagruel d’Alcofribas Nasier_, -masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom -que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme: -c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même -avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant -Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite, -n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus -significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, _Thomas -Du Clenier_, à son ami _Pierre Tryocan_, c’est-à-dire par Thomas -l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le -moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez -évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance -de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions -surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée, -j’en conviens, mais elle a changé d’objet. - -Il est vrai que toutes les éditions portent _Thomas Du Clevier_, et -non pas _Thomas Du Clenier_, sans en excepter l’édition invisible de -1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre -près: mais il est besoin de dire que le _v_ consonne s’écrivoit, en -1537, comme l’_u_ voyelle, et que la figure de la lettre _u_ et celle -de la lettre _n_, qui se confondent si facilement dans notre écriture -cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression -gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette -question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait -que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges -de l’anagramme. - -Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer -cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens -de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes -investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller -des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait -comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je -ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter -à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi -Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez -riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette -obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que -l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir -à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas -oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement -processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. -C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat -dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas -pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement -cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique, -qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des -lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé -de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains -dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de -suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et -de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout. - -L’imitation de Lucien est si sensible dans le _Cymbalum Mundi_, qu’il -n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du -sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu -cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à -l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être -pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et -parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le -_Cymbalum Mundi_! - -Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise. -Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes -commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le -livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au -cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux -volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler -quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne -vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec -ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de -la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il -vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer -que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent _Byrphanes_ et -_Curtalius_, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les -avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court. -Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse -d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les -hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant -je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs -aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour -le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu, -qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent -à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée, -dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré -qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit -difficilement de mon esprit. - -Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et -qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher -immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second -dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action -se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est -pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de -l’hostellerie du _Charbon blanc_, où il avoit bu un vin exquis; -c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis -tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si -fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné -au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est -en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la -compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués -autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il -en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur -céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a -mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre, -où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en -a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun -d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici, -selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de -ceux qui cherchent la _pierre philosophale_, et c’est en effet le -sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup -de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que -cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de -tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et -de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se -fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx -estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la -chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec -les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des -alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du _Cymbalum -Mundi_? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est -la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette -allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine -d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme -l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes -opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire? -Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est -_Cubercus_ ou Bucerus, c’est _Rhetulus_ ou Lutherus, les deux chefs, -divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est _Drarig_ ou -Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci -est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se -contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité -n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse. -Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée. - -Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux. -Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si -méchamment remplacé par les _Institutes_ et les _Pandectes_. Jupiter -vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire -promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui -aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon -serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il -pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes -choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car -il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous -les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché, -Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une -fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare -ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies -scènes de _la Tempête_ et du _Songe d’une nuit d’été_, dont la seconde -a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel. -Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme, -et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de _Célia -vaincue par l’Amour_, et les éloquentes doléances du _Cheval qui parle_. - -L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve. -Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est -rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent -la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler. -Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi -les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse, -et, quoique _n’étant que d’un simple chien_, elles méritent toute -l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue -la jolie fiction des _Nouvelles reçues des Antipodes_, où la vérité -menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne -lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions -familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en -poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois -humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la -moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un -grand homme. - -Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers -méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par -son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne -justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est -fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles -insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits -sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette -conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons -pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut -seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence -que celui de la réflexion. - -Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son -ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation -qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne -possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est -un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement -accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et -celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce, -et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une -multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit -sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits. - -Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est -la date d’une édition du _Recueil_ de ses œuvres, publiée in-8^o, à -Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la -reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu _Recueil -des œuvres de Des Periers_ est loin de justifier les promesses de son -titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la -défense de Marot, ni la traduction de l’_Andrie_, et on comprend à -merveille qu’il ne peut pas contenir le _Cymbalum Mundi_. Antoine Du -Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer -qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il -a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne -quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit. -«D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien -cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation -Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les -conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses -études en médecine. Le _Recueil des œuvres_ de Bonaventure Des Periers -se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize -pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du -_Lysis_ de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et -naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en -prose, intitulée _Des Mal-Contens_, et adressée à Pierre de Bourg, -Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six -pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur -avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est -déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est -déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué. - -La troisième et dernière pièce de prose du _Recueil_ de Des Periers -n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication. -Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son -histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec -peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit -expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme -vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir -à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les -vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On -peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien -de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède -quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de -chambre et sa maîtresse? _Honny soit qui mal y pense._ - -Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui -assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près -de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue -comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par -quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est -évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant -de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne -sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit -ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La -Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers -de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent -dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur -de leur sujet: - - .... Vous donc, jeunes fillettes, - Cueillez bientôt les roses vermeillettes - A la rosée, avant que le temps vienne - Les dessécher: et tandis vous souvienne - Que cette vie, à la mort exposée, - Se passe ainsi que roses ou rosée. - -Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes, -qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes -idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une -apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir -de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde -partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée, -est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en -édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le -prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des -livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique -doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont -les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que -le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à -leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable: -l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets -du monde ne rapporte pas d’intérêts. - -L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre -chronologique des publications est beaucoup moins connu que les -précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller -dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on -appelle les _Ana_, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver -quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet -et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie -de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique -des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à -Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette -question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la -rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un -titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est -en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance -à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4^o -de 112 pages, intitulé: _Discours non plus mélancoliques que divers, -de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la -manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes_. Personne -n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre -là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les -_Discours_ se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent -pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai -lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le -fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence -que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si -j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité -nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres -soucis. - -Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant à Montpellier, en -1544, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques -de cet admirable écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention -dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à Paris, en 1556 ou -1557, prêt à commencer d’assez longs voyages en Italie, en Suisse et -en Savoie. Il étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire -de son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux ans auparavant, -et y préparer la publication des ouvrages inédits de Des Periers, qui -parurent, en effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite -lui avoient procuré des relations suivies avec les gens de lettres et -les libraires d’un grand nombre de villes, mais plus particulièrement -de Lyon et de Poitiers, où il avoit plus long-temps résidé que -partout ailleurs. Les _Discours_ dont nous nous occupons maintenant -furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit à Poitiers, et -les _Nouvelles Récréations_ à Robert Granjon, qui imprimoit à Lyon. -Pelletier, disposé à s’expatrier, ne pouvoit se dispenser de rendre -ce dernier devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même -assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps d’accomplir -cette obligation, si la réprobation fatale qui pesoit sur l’auteur du -_Cymbalum Mundi_ avoit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier -ait introduit dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes de -Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle à supposer et facile à -comprendre. Il est encore moins douteux qu’il ait saisi cette occasion -de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient -de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur peu d’étendue. -Malheureusement pour Pelletier et Denisot, leur part n’est pas -difficile à retrouver dans les pages si spirituellement pensées et si -vivement écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne, -au moins parmi ses contemporains. Quant au bonhomme Élie Vinet, il -n’a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye -repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de ces -_Discours_, où il est traité de l’art de faire les cadrans, avec celui -d’un livret qu’Élie Vinet a composé sur la même matière. Des Periers, -comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans les questions les plus -sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. Le Des -Periers du _Cymbalum Mundi_ est bien le Des Periers des _Contes_, et -tous deux sont le Des Periers des _Discours_. Pour retrouver quelque -chose de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à -Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre jusqu’à l’auteur inconnu -du _Moyen de parvenir_, qui n’étoit pas encore né. Il se distingue -d’ailleurs de l’un et de l’autre par la vigueur adulte de son style -sans pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit déjà -des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes -du second, et qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui -le caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme -qui joint assez d’esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir -lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec -la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin d’être -savant pour être quelque chose. C’est, si l’on veut, la fatuité d’un -homme du monde qui s’est acquis le droit de railler les pédans par des -études plus fortes que les études des pédans, et qui ne se mêle à leurs -débats que pour leur en laisser le ridicule. C’est surtout l’instinct -du conteur aimable qui fait volontiers rentrer l’historiette jusque -dans ses parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant -qui fait consister la sagesse à rire de toutes choses. On mettroit -à l’alambic tous les lourds ouvrages de Nicolas Denisot, de Jacques -Pelletier et d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de Des -Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des -Periers ne peut pas être soutenue. - -Les _Discours_ de Des Periers (qu’on me permette de convertir cette -hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d’écrits que l’on -connoissoit alors sous le nom de _Diverses Leçons_, et qui aboutirent, -sans beaucoup varier dans leur forme, au livre le plus éminent de -notre ancienne littérature, les _Essais_ de Montaigne. La philosophie -sérieuse a moins de part aux _Discours_ qu’aux _Essais_, ou plutôt -elle y est déguisée sous une ironie si fine et si railleuse, que bien -peu d’esprits pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est -un ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement appliqué aux -études historiques et littéraires, à la grammaire et à l’archéologie. -L’érudition ne s’étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi -aimable que dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne -est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, si -mal connue jusque là, y est traitée avec une pénétration exquise; les -traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans, dont -l’opinion s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous un -point de vue moqueur qui en détruit le prestige. Rien ne se rapproche -autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du -persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipation -sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut degré de -raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours pur, jusque dans son -affectation badine. J’en citerai pour exemple, et non sans dessein, un -passage où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient les -vers de Térence: - -«Puisque nostre langage actuel est sans quantité (je diray quelque jour -ce que j’y en trouve, s’il plaist à Dieu), quand nous venons à parler -les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits -langages, que nous n’avons pas naturellement, si nous n’y estudions -bien à bon escient, et ne l’apprenons de ceux qui ont naturels tels -langages. Voyla pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en -parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu’il n’y a plus -de gens qui parlent naturellement ces langages dont on puisse ouïr la -vraye prononciation, et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont -muets, comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers -latin, je vay voir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des mots -que je veus mettre en mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne -cognois que la première syllabe d’_arma_ soit longue et l’autre courte, -sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque autre ancien d’authorité. -Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux -syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant, -ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature (ne me venez icy -sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à -Romme, hommes, femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient le -langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient -_arma_, la première syllabe longue, et la seconde courte: et Virgile, -incontinant qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice, -et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque. -Que si quelqu’un doute de ce que je dy, qu’il ailhe lire le troisième -livre de l’Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce -grand _Domine_, _alias_, grand _magister_ de nostre pays, qui a voulu -adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui son ramage -à Romme, devant les poissonnières qui vendoient les bonnes huistres -à Lucule, elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif, -quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, que je suis tout -estonné de la mervelheuse audace d’un Espagnol, d’un Gaulois, de -quelques Alemans et Italiens, qui en nostre temps ont osé entreprendre -de corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, qui ne -sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en -ce latin, osés-vous mettre là la main? J’entends bien que les anciens -escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à -mervelhes qu’il fus rabilhé: mais qui est celui-là qui aujourdui le -pourroit faire, et _laudabimus eum_? Lessés cela, quenalhe, et vous -allés dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: et s’il y -a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en -tels livres que voudrés, mais n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce -langage coulant et commun de Romme ne passoit point des syllabes, que -les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils -se portoient? et au contraire, si n’estendoit point quelquefois les -courtes? Davantage ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de -Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation -des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant -plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite pour faire rire -les assistans? Je pren le cas que le comique faisant parler yvroigne -qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une folete -chamberiere d’estrange païs, un vielhard tout blanc, tremblant, aie -tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps aus -vers, de sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque, -ou un trochæe en un iambique, tu me viendras incontinant faire là du -corrigeart, et gaster ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire.» - -L’Espagnol dont il est question dans cette piquante et judicieuse -diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit -publiquement à Lyon, pendant les deux dernières années de la vie de -Des Periers, le _Terentius pristino splendori restitutus_, publié peu -de temps après, et cette circonstance a toute la précision d’une date. -Plusieurs autres passages des _Discours_ marquent, en effet, qu’ils -furent composés à Lyon, et vers la même époque. Mais ce qui les donne -incontestablement à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il n’y -avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore qui écrivît dans -ce goût. La singulière dissertation sur _la manière d’entoucher les -lucs et guiternes_, si bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et -de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art, -qui étoit un des divertissemens favoris de Des Periers, avoit contribué -à ses succès. C’étoit donc à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire. -Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté -libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers lui-même? -Les savans artistes qui s’occupent des vicissitudes et des progrès -de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Des Periers a -contribué, comme je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce -n’est pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, c’est -qu’il a contribué au perfectionnement de la langue, et qu’il est -fâcheux qu’une édition complète et bien soignée de ses _Œuvres_ -ait manqué jusqu’ici à notre bibliothèque classique. On y viendra, -peut-être, quand la littérature du siècle, fatiguée de produire pour -le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En -attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses, les romans -intimes et les feuilletons. - -Les _Nouvelles Récréations et Joyeux Devis_ de Des Periers, le dernier -de ses ouvrages posthumes, dans l’ordre de publication, parurent à -Lyon en 1558, petit in-4^o, au même instant où paroissoit à Paris, par -une remarquable coïncidence, l’_Histoire des Amants fortunez_, mise au -jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. C’est ici la première édition -des _Nouvelles_ de Marguerite de Valois, mais fort différente de la -seconde, publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et -par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte, -et par une circonstance bien plus digne encore de considération: -c’est que, suivant les expressions de Gruget, «le nom de Marguerite -y est obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement, -et le lecteur sera probablement de mon avis, s’il se rappelle les -circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages -furent composés. - -J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis long-temps -un des divertissemens habituels des soirées de la haute société -françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout -le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit -certainement contribué comme les autres, dans le cercle brillant -qu’elle dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les -compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une -cour indulgente, ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée; -les autres se conservoient, au contraire, avec soin, et devenoient -peu à peu les matériaux d’un livre qui n’avoit plus besoin que d’être -revu par un secrétaire intelligent. L’ajustement de ce travail à un -cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort -de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi -que l’_Heptaméron_ ne s’est pas formé autrement. Qu’est-ce donc que -l’_Heptaméron_, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez -la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire -par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure Des Periers -lui-même, qu’il est si facile d’y reconnoître? Marguerite n’y est -pas méconnoissable non plus, car elle avoit son style à elle, comme -tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les génies -les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs -paroles. Le style de Marguerite n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut -de beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à -la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, lourd et mystique. -Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique, -pittoresque et original de Des Periers, qui ne peut se confondre avec -aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun -autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux de l’_Heptaméron_ -qui portent ce caractère sont donc l’ouvrage de Des Periers, et la -propriété ne lui en seroit pas plus assurée s’il les avoit signés un -à un, au lieu d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale -maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de la portée d’esprit -de La Monnoye n’ait pas constaté cette différence ou consacré cette -restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d’une -édition ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive -des autres écrits de Des Periers saura bien le retrouver dans celui-ci. -Il n’y a pas moyen de s’y tromper. - -La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons -dans le monde littéraire, comme dans tout le reste du monde social, -ne permettoit pas aux amis de Des Periers de publier les _Contes_ -que l’_Heptaméron_ n’avoit pas recueillis, tant que l’_Heptaméron_ -n’avoit pas paru. L’hommage de la collection entière étoit bien dû à -Marguerite, puisque ses principaux auteurs étoient ses _domestiques_ ou -ses amis, titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain point, -dans le sens comme dans l’étymologie, mais dont notre aristocratie -bourgeoise n’a pas compris les rapports. Il falloit donc que les -éditeurs de Marguerite et les éditeurs de Des Periers s’entendissent -avant tout sur la composition de leur recueil respectif; et c’est -apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer à Paris avec -Boaistuau, quand Denisot fut mort; les contes qui furent écartés ou -repoussés, quelquesuns pour leur brièveté, quelques autres pour -leur licence, un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient s’assortir -au caractère convenu de l’interlocuteur, et le plus grand nombre, -peut-être, parce qu’ils avoient perdu le piquant de l’anecdote et -le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux _Nouvelles Récréations -et Joyeux Devis_, où ils ne figurent pas mal. Quant aux droits de -l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris assez de part à cette -œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès, -n’hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure -Des Periers, qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons que -par des inductions dont je vais m’occuper tout de suite que Pelletier -et Denisot ont quelque chose à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le -véritable siècle d’or de la probité littéraire, et nos associations -fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable. -Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans le code sacré de la -république des lettres, des mesures préventives contre le vol. - -Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette -coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable. -Plus j’ai relu les _Contes_ de Des Periers, plus j’y ai trouvé de -simultanéité dans la forme, dans les tours, dans le mouvement du -style. Quoiqu’il y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme -dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde pas -sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier et à Denisot, qui -n’ont jamais eu le bonheur de ressembler à Des Periers, si ce n’est -dans les écrits de Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je -conviens très-volontiers cependant que Des Periers, mort avant 1544, -et selon moi en 1539, n’a pas pu parler de la mort du président Lizet, -décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du -Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle XXIX). Il en est de -même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant -moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous -deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces phrases: _naguères décédé, -décédé évesque du Mans_, etc., ne sont autre chose que des incises -qu’un éditeur soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en -certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit -même pas étonnant que les noms propres auxquels Des Periers aime à -rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms -plus récens, plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on appelle -aujourd’hui un intérêt piquant d’_actualité_ aux jolis récits du -conteur. L’auteur même qui publieroit son ouvrage après l’avoir gardé -vingt ans en portefeuille, ne négligeroit pas ce moyen facile de le -rajeunir, et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers s’en soit -avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue au libraire. Laissons -donc à Denisot et à Pelletier, puisqu’on en est convenu, l’honneur -d’une collaboration modeste dans les ouvrages de leur maître, mais -gardons-nous bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier -et Denisot avoient pu s’élever quelque part à la hauteur du talent de -Des Periers, ils n’auroient pas caché cette brillante faculté dans -les _Contes_ et dans les _Discours_ de Des Periers, eux qui ont vécu -assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait -malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il -n’y a qu’un Rabelais, qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers -dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y en a mille. - -Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que l’on voulût bien -en conclure quelque chose, c’est que Des Periers est le véritable -et presque le seul auteur de l’_Heptaméron_, comme des _Nouvelles -Récréations_. Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute -pas, et que je partage complètement l’opinion de Boaistuau, qui n’a -pas eu d’autre motif pour _obmettre_ et _céler_ le nom de la reine -de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît -qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin de penser qu’il -faut effacer le nom de Marguerite du titre de l’_Heptaméron_ pour -rendre à Des Periers ce délicieux ouvrage. L’_Heptaméron_ appartient -à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle -il fut écrit. Il lui appartient _par droit de suzeraineté_, comme les -_Cent Nouvelles_ appartiennent à Louis XI, qui n’en a probablement -pas composé une seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle -autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux -en les couvrant d’une faveur intelligente, mérite bien ses droits -d’auteur dans les chefs-d’œuvre de son siècle. Je comprendrois à -merveille qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde -fût mise au jour sous ce titre singulier: _Œuvres de Molière et -de Louis XIV_, car cela seroit juste et vrai. Cette grande et utile -influence des rois sur la civilisation des sociétés par les lettres est -d’ailleurs fort passée de mode, et il ne faut pas décourager ceux qui -seroient tentés de la remettre en honneur. - -Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi Des Periers -n’est-il pas plus connu? Pourquoi s’est-il passé trois siècles entre le -jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi -ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si vulgaire et -si sottement prodigué d’une édition complète? Les Italiens ont par -douzaine des _quinquecentistes_ illustres, et ils les réimpriment tous -les mois. Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit guère, -Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne et Montaigne, et il en est -deux dont personne n’a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une -collection bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des Periers, il -faut la patience d’un bouquiniste et la fortune d’un agent de change. -Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des -éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla l’art confus, -et qui surchargent aujourd’hui de leurs somptueuses réimpressions -les brillantes tablettes de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des -Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, manque-t-il -à toutes les bibliothèques? Pourquoi en est-il de même de ces beaux -livres françois d’Henri Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si -ses presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux valu que les -nôtres? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies avec soin, -et je les soumettrai hardiment à la librairie lettrée... quand elle -nous sera revenue. - - CHARLES NODIER. - - - - - LES CONTES - - OU - - LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS - - ET JOYEUX DEVIS - - DE - - BONAVENTURE DES PERIERS, - - VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE. - - - - - LES - - CONTES ET JOYEUX DEVIS - - DE - - BONAVENTURE DES PERIERS[1]. - - - - -SONNET. - - - Hommes pensifs, je ne vous donne à lire - Ces miens devis, si vous ne contraignez - Le fier maintien de vos fronts rechignés: - Ici n’y a seulement que pour rire. - - Laissez à part votre chagrin, votre ire, - Et vos discours de trop loin desseignés[2]: - Une autre fois vous serez enseignés. - Je me suis bien contraint pour les écrire. - - J’ai oublié mes tristes passions; - J’ai intermis[3] mes occupations. - Donnons, donnons quelque lieu à Folie: - - Que maugré nous ne nous vienne saisir, - Et en un jour plein de mélancolie, - Mêlons au moins une heure de plaisir. - - - - -AU LECTEUR[4]. - - -Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souvente -fois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire -naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate -oubliance les œuvres exquises d’iceux: desquelles si la connoissance -nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes -lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes, -nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous ose bien persuader, -ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel -demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui -n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu BONAVENTURE -DES PERIERS, excellent orateur et poète, rester frustrée du los[5] -qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur -importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît -ses autres labeurs être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux -pourra abbayer[6] à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non. -Davantage[7], le front tétrique[8] ici trouvera de quoi dérider sa -sérénité, et rire une bonne fois: tant est gentille la grâce de notre -auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y -pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis. -Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils -sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin -n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant de ce discours comme -d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre -de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces -jours tant calomnieux[9] et troublés. Votre office sera, débonnaire -lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de -notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en -si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et -sérieuses. Adieu. - - De Lyon, ce 25 de janvier 1558. - - - - -NOUVELLE I. - -EN FORME DE PRÉAMBULE. - - -Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10], -afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément, -et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche, -et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour -vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi -vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je -me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car -c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais -pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, -qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil -enseignement pour la vie, c’est _bene vivere et lætari_. L’un vous -baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux; -l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre; -l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez -beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et -se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous -tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un -ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il -pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose -qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je, -si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y. -Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne -vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner -mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai -bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas -pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements, -ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez, -du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce -n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne -ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez -sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille? -Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de -sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine -de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y -faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez. -Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il -y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix -et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point -demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder -quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des -difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne -fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut -fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut -Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à -Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez -pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes, -aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les -laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y -prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point -si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, -pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous -conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu -qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point -allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise, -ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner, -c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre -les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les -aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à -chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages -de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par -deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant -qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le -safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la -moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou -sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout; -bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me -veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, -et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le -veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a -rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez; -autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et -damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure, -il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et -qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur -conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères, -ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop -appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, -et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et -cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous -tromperont, ils vous feront lire un _quid pro quod_[25] Voulez-vous me -croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les -lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on -vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles -orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles -diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que, -devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu -qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se -réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que -vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes, -ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je -vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi -sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire. -Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande -sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus -celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une -antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit -si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que -tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se -fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long -du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand -on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit -tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient, -dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit -mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction, -il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le -prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il, -au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez -point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va? -dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois -bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le -jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien, -disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.» -Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité? -certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes! - - - - -NOUVELLE II. - - Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite[31]. - - -Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un clou contre -un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et ne disoit mot; car -il n’avoit point d’autre appréhension[32], sinon qu’il pensoit être -confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour, -qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent -dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et -qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot là l’a -mis[33].» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» Caillette répondoit -bien en son idiotisme: «Oui, oui, ç’ont été les pages.—Saurois-tu -connoître lequel ç’a été?—Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui -ç’a été.» L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces -gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur -demandant à tous l’un après l’autre: «Venez çà! a-ce été vous?» Et mon -page de nier, hardi comme un saint Pierre[34]. «Nenni, monsieur, ce -n’a pas été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi aussi.» Mais allez -faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette étoit là -devant, qui disoit en cailletois[35]: «Ce n’a pas été moi aussi.» Et -voyant qu’ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point -été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» Et à -mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer les faisoit passer à côté, -tant qu’il n’en resta plus qu’un; lequel n’avoit garde de dire oui, -après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il -dit comme les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette -étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, se ç’avoit -été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on parlât de son oreille: -de sorte que, quand il vit qu’il n’y avoit plus que lui, il va dire: -«Je n’y étois pas aussi.» Et s’en va remettre avec les pages, pour se -faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A -l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se -faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire: «Vois-les ci -venir[36],» qui étoit le plus fier du monde d’être monté sur un beau -cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. -Il piquoit, il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître avec -lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois pas besogne faite! -Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce -maître lui disoit: «Vous n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... -Arrêterez-vous?» Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois -son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; mais le cheval -se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet le piquoit à grands -coups d’éperon: il lui haussoit la bride, il la lui secouoit; et -cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez pas! disoit son maître.—Par -le sang-Dieu! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce -méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas -demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a envie de s’ébattre, -quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seroient -heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas -connoître qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde. -Il y avoit un autre fol, nommé Polite[37], qui étoit à un abbé de -Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l’heure[38], -M. l’abbé avoit une belle garse toute vive couchée auprès de lui, -et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls -par les pieds du lit; là il trouve premièrement un pied de créature -humaine: il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce pied?—Il est à -moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est encore à moi.» Et ainsi qu’il -prenoit ces pieds, il les mettoit à part, et les tenoit d’une main; et -de l’autre main, il en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui -est-il?—A moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, va, -tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à moi.—A tous les diables -soit le moine! dit Polite; il a quatre pieds comme un cheval.» Et bien -pour cela, encore n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet -et Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt et -quatre font le tout[39]. Or çà, les fols ont fait l’entrée. Mais quels -fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à -m’écouter; et cettui-là, le troisième; et l’autre, le quatrième. Oh! -qu’il y en a! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons -chercher les sages; éclairez près, je n’y vois goutte[40]. - - - - -NOUVELLE III. - - Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara - les chanoines à leurs potages. - - -En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui -servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et -qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien -venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à -souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit -qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit -cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur, -vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans; -il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le -vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous -autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un -des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun -d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit -chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te -récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.» -Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit -toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une -voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu -auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y -avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et -pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et -qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils -avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère; -mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces -belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps -se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il -faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs -tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en -chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux, -selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou -à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient -rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant -qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps, -son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il -se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce -faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis -qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir -plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de -plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en -vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils -lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa -maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit -à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois -à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit, -mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles -paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal -soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur -cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce -basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du -dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux -varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me -fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien -envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient, -il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit -expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus -pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre -leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite. -Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un -chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf -poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre -bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent -pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage -vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre, -qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit -toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne -se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et -nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres? -non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!» -à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors -ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder. -«Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites -tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que -ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que -je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait -accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger -chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs, -dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils -empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien -couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais, -dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu -pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est -bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne -fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part -soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et -vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand -vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.» -Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils, -c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais -cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux -qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait -accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents. -Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils -firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses -requêtes et importunités du temps passé. - - - - -NOUVELLE IV. - - Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts. - - -Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement -bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus -fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie: -il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux -dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les -plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels -le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en -public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de -bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean -ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit -toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints -d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien; -l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église, -auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les -folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et -qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en -étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que -ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent -contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui -remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement -supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le -voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne -s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu -un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été -pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais -n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point -mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit -réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait, -envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que -ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne -fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter -une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de -temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien -j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te -trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un -homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te -ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si -mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il -ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si -bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je -suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse, -ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna -du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire -comme l’éveque du _Courtisan_[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit -engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine -réponse qu’il lui fit: _Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce -alia quinque superlucratus sum._ (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard -a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55] -en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on -ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes -qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est -un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il -ne l’étoit point. - - - - -NOUVELLE V. - - Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon - mot à leurs maris la première nuit de leurs noces. - - -Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne -maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois -filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite -eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées -sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en -bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de -recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire -étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et -d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin -du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser -avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas -de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république. -Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres; -qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se -laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le -cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose -de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour -toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée -et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent -gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à -jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel -jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent. -Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le -ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen -de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère, -lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt -abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur -est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun -de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût. -Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face; -mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de -cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à -cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand -elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée -à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur -de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement -d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds -sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce -pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit; -peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa -sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut -qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père -le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui -croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint -à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en -faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te -portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La -fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père -print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne -aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant -qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit -fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais -il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler -à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison -étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire -prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût -bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que -l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre -encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et -puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie -pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée. -Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu -à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère, -à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce -qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit -bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit -audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi, -lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut -audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit -en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez -tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre -tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y -avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de -passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint -homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce -que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement -avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles -en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est, -qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois -frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour -venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des -trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons, -toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire -de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté, -comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en -la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance -chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes -et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages -furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et -leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le -père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire -ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois, -et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de -ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais -n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une -bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes -trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je -vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne -chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de -quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit -aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux, -n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant, -que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore -fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par -faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure -que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps -passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je -vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la -première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents -écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre -cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles -aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot -elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents -écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant -que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à -dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font -grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les -trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui -de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et -partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas: -qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il, -les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant: -«Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant, -trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange -est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de -la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas -le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne -vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain -elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui -lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. _Quæritur_[71] à laquelle -des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez, -et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles -devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en -avoir chacune deux cents, _propter mille rationes, quarum ego dicam -tantum unam, brevitatis causa_; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont -je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient -de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait. -_Ergo in tantum consequentia est, in barbara_[73], ou ailleurs. Mais -cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de -celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe? -Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et -ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et -de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous -fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être -cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, -mille avantages à cause d’elle. _Pantagruel_[74] le dit bien. Mais je -ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en -laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire. - - - - -NOUVELLE VI. - - Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une - remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle. - - -Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au -vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il -étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif -à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les -nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute. -Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées -de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé, -peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour, -il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant -toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les -plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de -grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes -nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit -à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le -roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère, -en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et -de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été -assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print -envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune -et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et -moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé, -et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement -qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle -eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle -sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien -qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de -visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès -des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs -ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel -elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul, -en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils -se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres, -entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune -femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour -entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en -avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience, -songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie -qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si -jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en -tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un -desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la -rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser -qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses -parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit -semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit, -c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il -y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il -fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de -sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en -demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût -garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur; -autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir, -qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de -bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit -à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui -le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne -sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit -estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen, -lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta -une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux -en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une -issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un -huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il -fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une -galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté, -il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux -parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour -celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent -dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire -ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez -combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai -eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit -marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois, -quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au -bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu -depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels -m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens, -qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir: -chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse -aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut -mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en -avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils -pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait -faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille, -pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous -en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et -leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus -commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne -vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire -secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre -moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et -en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son -fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son -mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que, -dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses -plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien -et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le -personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et -des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose -de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui -donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de -moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer -d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son -nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé; -car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant -bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: _Amen_. Car un prêtre -ne vaut rien sans clerc[82]. - - - - -NOUVELLE VII. - - Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au - saint-père; et comme il s’en aida. - - -Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde, -après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il -ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire -que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que -beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers, -lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel, -après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta, -et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il -allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son -évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler -les _a quocumque_[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant -d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit -incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que, -quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape, -il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien -il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme -trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule -sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son -conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape, -quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin; -que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car, -pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de _Requiem_[86], -de _Beata_[87], et du _Saint-Esprit_, lesquelles tu auras assez tôt -apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je -t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras -dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.» -Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois -mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le -pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: _Salve, Sancte Pater_. -Puis il te demandera en latin: _Unde es tu?_ c’est-à-dire, _d’où -êtes-vous?_ Tu répondras: _De Normania_. Puis il te demandera: _Ubi -sunt litteræ tuæ?_ Tu lui diras: _In manica mea_. Et promptement, sans -aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en -reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou -vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en -la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le -chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: _Salve, -Sancte Pater. De Normania. In manica mea_. Mais je crois bien qu’il -les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le -beau premier mot, _Salve, Sancte Pater_; et, de malheur, il étoit déjà -bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas -demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son -mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit -aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût -possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien -montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme -ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une -église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il -entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: _Salve, -Sancta Parens_. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et -Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu -de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un -clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia _Salve, Sancta Parens_, et -poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise -d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut -noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux -papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel -il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement: -_Salve, Sancta Parens_. Le pape lui va dire: _Ego non sum mater -Christi_. Le Normand lui répond: _De Normania_. Le pape le regarde et -lui dit: _Dæmonium habes?_—_In manica mea_, répondit le Normand. Et en -disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le -pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de -sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui -demanda encore en latin: _Quid petis?_ Mais mon Normand étoit au bout -de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât. -A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son -cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna -bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa -provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas -la manière d’en user. - - - - -NOUVELLE VIII. - - De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à - une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint. - - -Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de -bien, docteur en théologie, _ergo_ il étoit homme, _ergo_ naturel -par arguments pertinents, _ergo_ aimoit les femmes naturelles comme -un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux, -simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un -peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et -si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le -potage; à cette occasion, lui montra son _Joannes_[95], auquel commanda -lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle -seroit bien payée, _et reliqua_, car il étoit charitable, et davantage -respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit. -Elle lui promit d’y aller; et _Joannes_, par provision, en emporte sa -fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La -marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant -le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle -vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une -libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit -pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à -l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y -accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant, -et commandant à _Joannes_, son _famulus_, de soi coucher de bonne -heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de -ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le -bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se -cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie -que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de _Roland furieux_[96]. -Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier, -s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte -de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire -ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus -grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie -qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte -droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien -venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et -de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement, -survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante! -je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te -robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à -tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace -s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout -ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne -bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme, -subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en -votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres -et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous -n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre -pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire -une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne -vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en -faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son -lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu -pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure, -pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère, -et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.» -Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers -son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette -bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace, -lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et -en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement -énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles -de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les -draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte -après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs -qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du -reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire -Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement -échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle _Joannes_, qui -avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit -de mine fort fâchée: «_Aga famule!_ le vilain, comme il a emboué ma -paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que -de monter sur mon lit!» Le _Joannes_, voulant d’une part consoler son -maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin, -lui dit: «_Domine_, vous savez le bon vieil latin: _Rustica progenies -nescit habere modum_, c’est-à-dire, _oignez vilain, il vous poindra_. -Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les -eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir -votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.» - - - - -NOUVELLE IX. - - Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent - promptement. - - -Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, et que ses -facéties tiennent lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de -lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la -cour de son roi: et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer -argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu -d’autres que lui se fussent avisés[104]. «L’un, dit-il, sire, est de -faire votre office alternatif, comme vous en avez fait beaucoup en -votre royaume: ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d’or, -et plus.» Je vous laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y -assistoient rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol -en sa haute game[105], lui demandèrent: «Eh bien! maître fol, est-ce -tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?—Non, non, -répond le fol se présentant au roi; j’en sais bien un autre aussi bon -et meilleur: c’est de commander, par un édit, que tous les lits des -moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les -deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le roi lui -demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres moines quand on leur -auroit ôté tous leurs lits?—Avec nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi, -il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon -eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit bien une -demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, disoit ce fol, qu’à cette -fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en -beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des -religieuses.» - - - - -NOUVELLE X. - - Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en - servir, et de son clerc qui la lui essaya. - - -Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant pas encore passé -quarante ans, et avoit toujours été assez bon compagnon, dont il lui -tenoit toujours, tellement qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre, -et lui fâchoit d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de -bonne emploite[106]. Toutefois, et nonobstant, il prenoit patience, et -trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il pouvoit, faisant œuvre de -charité, c’est à savoir: aimant la femme de son voisin comme la sienne; -tantôt revisitant les procès de quelques femmes veuves et autres qui -venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en -trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. Mais quand -il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit -fâcheux; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d’aguetter[107] -ses commodités, comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer -chez ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé. -Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. Parquoi il se -délibéra d’en trouver une pour son ordinaire. Et lui souvint qu’à -Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de -l’âge de seize à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une -pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse -étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle fût assez belle -de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant -ouï autrefois un proverbe qui dit: _Sage ami, et sotte amie_. Car -d’une amie trop fine, vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue -toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups -quelque argent de sous l’aile[108]: ou elle veut être trop brave, ou -elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court, -mon procureur, un beau temps de vendanges, alla à Arcueil et demanda -cette jeune garse à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en -avoit point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit bien, -et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, qui -entendit bien que vouloient dire ces paroles, n’en fit pas pourtant -grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille, -contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche -prochain; ce qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle -fut toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore -vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui parloit encore de -rien; mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un -peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements, -afin qu’elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc -en sa maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car, -au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner en la -ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, il commence à se -faire avec elle, lui demandant d’ond elle étoit, et lequel il faisoit -meilleur aux champs ou à la ville: «M’amie, dit-il, ne vous souciez de -rien; vous ne pouviez pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez -pas grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec lui. Or -çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore dit pourquoi il -vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais ma mère m’a bien dit que je le -servisse bien, et que je retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je -n’y perdrois rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit -vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit tout ce -que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M’amie, -quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit -laisser faire au clerc tout ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est -tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de -son maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement, -les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni leur maître ne -leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit au village.» Et -le clerc le disoit de tel escient, que la pauvre garse n’eût osé -faillir à le croire, quand elle oyoit parler d’apprendre à bien servir -son maître. Et répondit au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une -contenance toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» disoit-elle. -Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que son cas ne se portoit -pas mal, vous commença à jouer avec elle; il la manie, il la baise. -Elle disoit bien: «Oh! ma mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon -clerc la vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit -folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous -renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: qu’il étoit -aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les -heures que le clerc trouvoit sa commodité. Ce pendant que le procureur -attendoit que la garse fût déniaisée, son clerc prenoit cette charge -sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait -accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en -meilleur point[109], tant à cause du bon traitement que parce que les -belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison qu’elle faisoit -fourbir son bas), eut envie d’essayer s’elle se voudroit ranger au -montoir[110]; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque -sac; lequel, d’aventure, venoit d’avec Gillette de dérober un coup en -passant. Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer avec -elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la cotte. Elle lui rioit -bien, car elle avoit déjà apprins qu’il n’y avoit pas de quoi pleurer; -mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui -lui tenoit encore, principalement devant son maître. Le procureur la -serre contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre -sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de fort près, -la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: «Oh! monsieur, je -vous remercie, nous en venons tout maintenant, le clerc et moi.» Le -procureur, qui avoit la brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans -le noir[111]; mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit -commencé de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc eut -son congé pour le moins. - - - - -NOUVELLE XI. - - De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son - voisin[112]. - - -Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu -que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement. -Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que -les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux -dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement -belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113]; -mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui -fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte -seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui -prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents -qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien -voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine, -comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit -de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme -elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle -se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit -pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes -ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny -m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier -enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement -en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi, -que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que -votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore -quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu -beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont -été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de -leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère -sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est -allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus -tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura -qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront -qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux -femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.» -La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon -Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en -est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit -le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour -de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne -ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ -les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous -fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la -bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit -brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit -beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion, -elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta -gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna -assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit: -«Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116], -ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en -ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari -a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut -bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une -chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée -cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en -folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous -m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez -allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les -enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: -demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt -qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est -la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il -ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari -ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? -dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous! -dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il -vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil -il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à -l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent -coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans, -qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose -qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il -dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant -tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; -car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser -pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la -charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses -enfants, et qu’il les feroit bien sans lui. - - - - -NOUVELLE XII. - - De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme - étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le - procureur se vengea de Fouquet. - - -Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre -lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville -même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre -le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à -dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque -chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, -Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit -qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour -connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles -demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux, -qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son -procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi, -lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit -voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou -achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il -n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du -temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui, -tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son -maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois -bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand -respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, -vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A -l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte, -et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper. -Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en -allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient, -disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître -en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que -dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et -bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit -le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans -moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.» -Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux -qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur, -dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il -faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien! -dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon -homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous -que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et -est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut; -autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir -s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne -parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où -étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si -haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus -haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent -en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent -été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé -de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner -ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit -allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; -et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte. -Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu -soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici, -il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu -merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami, -êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.» -Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il -avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien -incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva -bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la -ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui -n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des -fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez -bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant -bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui -demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt; -et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet -pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer -au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de -deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi -rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et -puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu -de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère, -je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est -tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il -en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils -font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller -au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce -pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût -bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, -on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre -et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet, -j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette -heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa -mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne -fait pas bon se jouer à son maître. - - - - -NOUVELLE XIII. - - D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit - en quelle jambe c’étoit. - - -Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux -écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le -rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels -quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un -petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide! -ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent -force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou -quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, -pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté, -l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre -ses hauts cris, il dit à son _famulus_, qui avoit nom Corneille: «Viens -çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et -qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que -ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces -nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent -voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent -étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux -d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements, -en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, -qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent -découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne -trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de -blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon -ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, -il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où -est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! -ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande -où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit: -«Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit -rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là -où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut -donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien -que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais -elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend -rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve -rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf -m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand -le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la -muraille?—Oui, _domine_, ce disoit le _famulus_.—C’est donc en cette -jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis -que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit -malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, -et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier -appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez -avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.» - - - - -NOUVELLE XIV. - - Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une - potée de lait au marché[132]. - - -Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se -promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de -nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout -leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit -plus proprement dire _art qui mine_ ou _art qui n’est mie_[134]. Et -ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une -potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit -deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine -d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de -poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; -ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, -dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient -grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt -sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient -douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau -poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et -feroit _hin_. Et en disant _hin_, la bonne femme, de l’aise qu’elle en -avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain; -et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et -voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et -son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont -bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné, -congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un -alambic pour les mettre au compte de la bonne femme. - - - - -NOUVELLE XV. - - Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi - les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions. - - -La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout -de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137] -la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un -livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les -philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent -point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne -et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle -a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les -peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter, -emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux -mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa -fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette -pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse -propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme -nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de -les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre, -de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le -circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque -demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à -peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi -grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit -faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et -quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large -pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put. -Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette -sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits, -commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir -les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines, -caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous, -tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour -faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en -la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve, -laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent -contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret, -et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent -qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le -fit très-bien luter _cum luto sapientiæ_; et vous laisse messieurs les -diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à -ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le -monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143], -et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et -que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait, -soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais, -drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois, -gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh! -qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit -toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient -point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers, -étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un -paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse -fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que -les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en -réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une -ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu -où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y -faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte -de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit -en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que -ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire -cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et, -pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles; -tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint -tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel -l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en -fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y -eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh -Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors -envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés -contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est -la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible -et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait -l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son -malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve -et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de -ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle -étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la -connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce -qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il -y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y -en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï -parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient -été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils -eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient -réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de -la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ -cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables -étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les -tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été -fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de -coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent -une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si -messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris -ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous -ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au -pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que, -par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir -les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de -quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils -étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où -ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur -de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps -jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles. -Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens -dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y -étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes -s’appellent _philosophes_ par excellence), d’autant que Salomon leur -avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle -il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire; -tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même -que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant -enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais -tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première -chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes, -et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer, -d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils -purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si -obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent, -et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas -la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour -empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand -il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que -telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un -diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière -précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre -philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire; -non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent -pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes -qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi -vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce -don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette -grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne -aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes, -qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser, -exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces -méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes -choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous -les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent -mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et -eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157], -et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une -mauvaise femme qu’elle a la tête au diable. - - - - -NOUVELLE XVI. - - De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit - le truchement. - - -Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la ville du Mans y -avoit un avocat qui s’appeloit La Roche Thomas, l’un des plus renommés -de la ville, combien que de ce temps-là y en eût un bon nombre de -savants, tellement qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de -l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit homme joyeux, et -accordoit bien les récréations avec les choses sérieuses. Il faisoit -bonne chère en sa maison; et quand il étoit en ses bonnes (qui étoit -bien souvent), il latinisoit le françois, et francisoit le latin; et -s’y plaisoit tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa -chambrière aussi, laquelle il appeloit _pedissèque_[158]. Et quand elle -n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas lui faire -interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui disoit: «Grosse pécore -arcadique, n’entends-tu point mon idiome?» De ces mots, la pauvre -chambrière étoit étonnée des quatre pieds[159], car elle pensoit que -ce fût la plus grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit -quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent levées du -juc[160]. Mais elle trouva façon d’y remédier; car elle s’accointa de -l’un des clercs, lequel lui mettoit par aventure l’intelligence de ces -mots en la tête par le bas; et la secouoit, dis-je, la secouroit au -besoin; car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit -que s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un jour de -par le monde, il fut donné un pâté de venaison à La Roche Thomas; -duquel ayant mangé deux ou trois lèches[161] à l’épargne[162] avec ceux -qui dînèrent quand[163] lui, il dit à sa chambrière en desservant: -«_Pedissèque, serve_[164] moi ce _farcime_ de _ferine_[165], qu’il ne -soit point _famulé_[166].» La chambrière entendit assez bien qu’il -lui parloit d’un pâté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot -de _farcime_; et puis, il le lui montroit. Mais ce mot de _famulé_, -qu’elle retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il -vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant d’avoir -bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à ce clerc, quand ils -furent à part (lequel, d’aventure, avoit été présent au commandement -du maître), pour lui demander l’exposition de ce mot _famulé_; mais -le mal fut, que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui -dit: «M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et puis, -que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, car jamais elle -ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui eût fait. Elle met ce -pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent pas comme on avoit fait -à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y -parut. Le lendemain La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en -nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du Mans (qui ne -s’appeloit pour lors que la _Salle_) et leur fit grande fête de ce -pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter -ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il avoit passé par bonnes mains. On -ne sauroit dire si la _pedissèque_ fut plus mal menée de son maître, -d’avoir laissé _famuler_ ce _farcime_, ou si ledit maître fut mieux -gaudi[167] de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa -chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si la chambrière fut -plus marrie contre le clerc qui l’avoit trompée; mais, pour le moins, -les deux ne durèrent pas tant comme le tiers; car elle fongna[168] au -clerc plus d’un jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle -ne lui prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut -bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte -d’appointer[169], le dimanche matin, que tout le monde étoit à la -grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent ensemble ce qui étoit -demeuré du jeudi, et raccordèrent leurs vielles comme bons amis. Advint -un autre jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez un -de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces quartiers-là -de manger les uns avec les autres, et de porter son dîner et son -souper; tellement que l’hôte n’est point foulé[170], sinon qu’il met -la nappe. La Roche Thomas, qui pour lors étoit sans femme, avoit fait -mettre pour son dîner seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui -apporta entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: «Qu’est-ce que -tu m’_afferes_[171] là, _pedissèque_?» Elle lui répondit: «Monsieur, -c’est un poulet.» Lui, qui vouloit être vu magnifique, ne trouve pas -cette réponse bonne, et la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa -maison, qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «_Pedissèque_!» -laquelle entendit bien à l’accent de son maître qu’elle auroit quelque -leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la -lecture, et lui rapporter ce que son maître lui diroit; car il tançoit -bien souvent en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas -lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, _idiote_, _inepte_[172], -_insulse_[173], _nugigerule_[174], _imperite_[175] (et tous les mots -du Donat[176]). Quand je dîne à la ville, et que je te demande que -c’est que tu m’_afferes_, qui t’a montré à répondre un poulet? Parle, -parle une autre fois en plurier nombre, grosse _quadrupède_, parle en -plurier nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La -Roche Thomas!» La _pedissèque_ n’avait jamais été déjeunée[177] de ce -mot de _plurier nombre_; par quoi elle se le fit expliquer par son -clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il est marri qu’aujourd’hui -en lui portant son dîner, quand il t’a demandé que c’étoit que tu lui -apportois, que tu lui aies répondu, _un poulet_; et il veut que tu -dises _des poulets_, et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par -_plurier nombre_, entends-tu?» la _pedissèque_ retint bien cela. De là -à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien -voisin (ne sais si c’étoit chez le même de l’autre jour), sa chambrière -lui porta son dîner. La Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que -c’est qu’elle _afferoit_. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit -incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des moutons.» Par cette -réponse, elle apprêta à rire à toute la présence[178]: principalement -quand ils eurent entendu qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en -plurier nombre. - - - - -NOUVELLE XVII. - - Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire - son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit - cardinal se nomma Phelippot. - - -Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de -Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement -sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses -diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit -une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le -monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à -gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta -à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter -toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui, -et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement -de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute -gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt -ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà -tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un -prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal, -ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit -la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit -que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire -_dispenser_).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la -bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben, -il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur, -dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez -ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien, -lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de -chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur, -il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander -avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais -il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez -ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin, -elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit, -il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185]; -tant qu’il a failli le sener (_sener_, en ce pays-là, est châtrer). -Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous -mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera -pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût -à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus -que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu -de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur, -il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous -despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous -voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le -nom aux gens: j’ai un autre _hardeau_ (ainsi appellent-ils aux champs -un garçon; et une garce, une _hardelle_); ils ne font que se moquer de -li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira -un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li -_Phelipot, Phelipot_. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux -gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit -voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime -s’appeloit en son nom _Philippe_. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal -fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier. -Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de -Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle -Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je -prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et -qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous -donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien -dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En -bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à -nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint -bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla -bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit -entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et -depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de -contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il -n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il -ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit -voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme -tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel -sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant -aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande -singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui; -de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami, -votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui -entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère, -elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par -là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il -n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère -d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur -print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât _fils d’un -boulanger_; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit -donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez -d’autres grands biens. - - - - -NOUVELLE XVIII. - - De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva - moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame - Pernette[189]. - - -Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de -çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans -se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant -point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de -femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]), -desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les -ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas -trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été -l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant -de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit -homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis -par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme -attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on -soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus -grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit -en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes -inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues -que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de -la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes -font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent -à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur -sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et -Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant -les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai, -pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir -viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en -se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il -étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du -meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il -la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la -mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez -âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la -maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente -à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis -bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de -grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la -baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur: -vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à -dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner, -sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La -vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant -qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il -est bien commun: _casta quam nemo rogavit_[195]. Je ne dis pas qu’il -soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il -n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt -ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc -aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point -de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire -qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin, -il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience, -elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre -ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas -que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de -Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter -et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit -grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus -aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs -factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau, -adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et -lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux, -ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari -sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux -pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement -d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté -de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette. -Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la -grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que -lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien -plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en -devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle -avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et -entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil -en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez -aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un -serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles -ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus -expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos -grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit, -qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur -en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils -courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a -été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour -avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses -de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de -ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que -vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter -en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur, -je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de -plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne -serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer -perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien -apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention -aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine, -assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les -femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va -répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si -n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que -celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il -me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune -devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant -de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me -faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous -m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi, -et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour -mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se -fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un -cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention -que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes, -pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je -suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois -faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois -rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse, -et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons, -dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières, -la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit -sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les -avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent -de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car, -quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les -esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous -aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de -bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa -propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a -puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre -les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur -en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui -a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que -d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je -fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, -quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand -signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une -même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi, -ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas -l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le -bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je -vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous -aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien -n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux -cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir -ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas, -qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires -en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire; -si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de -mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et -autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit -tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien -de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort -avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit -toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui -lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes -entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami, -jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant -en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont -Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint, -comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu -d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour -aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et -qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque -sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire -Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon -que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait -toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent -cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle, -dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite -fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame -Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau -crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y -va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son -ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se -dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où -pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir -de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et -tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame -Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire -sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient, -et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous -ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu, -et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le -diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit -point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis -bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme -cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.» -Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait -une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon -l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir -dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car -combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce -fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne -s’éteint pas pour l’eau de la rivière. - - - - -NOUVELLE XIX. - - De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille; - et du dîner qu’il donna à ses amis. - - -Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206], -plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère -décédé[208], abbé de Saint-Victor _prope muros_[209]. Et parce que -c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles -causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop -expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur; -et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué, -craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne -faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour -aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur -le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit -aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire: -«Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].» -Quand le président entendit parler de _pareille_ (pour laquelle -honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat -tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire -quelque chose pour lui _à la pareille_. De quoi il fut bien ris. Et -Dieu sait s’il eût voulu retenir sa _pareille_! Toutefois il dit ce -qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit _pour la pareille_, le -conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question -portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car -assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne -plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit -des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on -suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment. -Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même -plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en -ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une -queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212], -vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «_Pour -la pareille._» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la -première fois; car cette _pareille_ étoit encore de fraîche mémoire. -Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais -eu patience à M. le président, auquel il devoit cette _pareille_. -Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de -bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là -où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne -se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous -familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au -départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses -amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres -un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son -titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de -Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de -chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la -bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes. -Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme. - - Chatelus donne à déjeuner - A six, pour moins d’un carolus, - Et Jaquelot donne à dîner - A plus pour moins que Chatelus. - Après ce repas dissolu, - Chacun s’en va gai et fallot: - Qui me perdra chez Chatelus - Ne me cherche chez Jaquelot. - - - - -NOUVELLE XX. - - De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui - venoit manger son dîner. - - -Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa -vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé -une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et -n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi -de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa -petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi -bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en -commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop -riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans -vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en -subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de -rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel -étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train -d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la -chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit -pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre. -Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit -partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair, -fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le -plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et -lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, -et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette -astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et -en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre -Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir -travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table. -Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en -venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier, -qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec -une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit -environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte -bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien, -donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y -feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print -une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt, -longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit -à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit -après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit -jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si -vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant -qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge -souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier; -si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise. - - - - -NOUVELLE XXI. - - Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que - deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe. - - -A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un -savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la -Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie -joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers -à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il -falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il -fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le -voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois, -l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer, -auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les -unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la -valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il -ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226] -en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni -pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils -en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce -qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et -qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour -l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la -fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais -que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a -quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! -il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette -en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois, -il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de -sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, -lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre -Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son -cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit -allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et -venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le -cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume -à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre -homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de -sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à -le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose -qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par -crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en -venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit -de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit -aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé -du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque -carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu -faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper -comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230], -il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et -ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait -cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part -de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent -à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il -n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout -incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme -il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se -print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de -ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût -une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger, -et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère, -laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse -vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit. - - Ci-dessous gît en ce tombeau - Un savetier nommé Blondeau, - Qui en son temps rien n’amassa, - Et puis après il trépassa. - Marris en furent les voisins, - Car il enseignoit les bons vins. - - - - -NOUVELLE XXII. - - De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin. - - -Trois frères de maison avoient longuement demeuré à Paris, mais ils -avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint -que leur père les manda tous trois pour s’en venir; dont ils furent -fort surpris; car ils ne savoient un seul mot de latin. Mais ils -prindrent complot d’en apprendre chacun un mot pour leur provision. -Savoir est, le plus grand apprint à dire: _Nos tres clerici_[232]. -Le second print son thème sur l’argent, et apprint: _Pro bursa et -pecunia_[233]. Le tiers, en passant par l’église, retint le mot de la -grand’messe: _Dignum et justum est_[234]. Et là-dessus partirent de -Paris, ainsi bien pourvus, pour aller voir leur père; et conclurent -ensemble que, partout où ils se trouveroient, et à toutes sortes de -gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire -estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, comme ils -passoient par un bois, il se trouva que les brigands avoient coupé la -gorge à un homme et l’avoient laissé là après l’avoir détroussé. Le -prévôt des maréchaux étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois -compagnons près de là où le meurdre[235] s’étoit fait, et où gisoit -le corps mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent -le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler le premier, va -dire: «_Nos tres clerici._—O ho! dit le prévôt: et pourquoi l’avez-vous -fait?—_Pro bursa et pecunia_, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt, -vous en serez pendus.—_Dignum et justum est_, dit le tiers.» Ainsi les -pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût été que, quand ils -virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent à parler le latin -de leur mère[236], et à dire qui ils étoient. Le prévôt, qui les vit -jeunes et peu fins, connut bien que ce n’avoit pas été eux, et les -laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le -meurdre. Mais les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois -pas. - - - - -NOUVELLE XXIII. - - Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit - montré[237]. - - -Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques années à Paris, -le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu, le père, -qui étoit jà vieux, fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer -incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son -fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez -le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons, et -puis nous parlerons à vous.» Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le -père dit au curé: «Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait -venir de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura trois ans à -cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien savoir s’il a proufité; -mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille rien valoir. J’en voulois faire -un prêtre: je vous prie, monsieur le curé, de l’interroger un petit -pour savoir comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, dit -le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et sur-le-champ, et en la -présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos -régents de Paris sont grands latins. Que je voie comment ils vous ont -apprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien -aise; mais dites-moi un peu en latin un _prêtre_; vous le devez bien -savoir?» Le jeune fils lui répondit _sacerdos_. «Eh bien! dit le curé, -ce n’est pas trop mal dit; car il est écrit: _Ecce sacerdos magnus_; -mais _prestolus_ est bien plus élégant et plus propre; car vous savez -bien qu’un prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un _chat_.» -(Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond _catus_, -_felis_, _murilegus_. Le curé, pour donner à entendre au père qu’il -savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, dit au jeune fils: -«Mon ami, je pense bien que vos régents vous ont ainsi montré; mais il -y a bien un meilleur mot: c’est _mitis_[238]. Car vous savez bien qu’il -n’est rien tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève[239] -quand on la manie, s’appelle _suavis_. Or çà, comment est-ce en latin, -du _feu_?» L’enfant répond _ignis_. «Non, non, dit le curé, c’est -_gaudium_, car le feu réjouit. Ne voyez-vous pas comme nous sommes ici -à notre aise auprès du feu? Or çà, de l’_eau_, comme s’appelle-t-elle -en latin?» L’enfant lui dit _aqua_. «C’est mieux dit _abundantia_, dit -le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante que l’eau. -Or çà, un _lit_?» L’enfant dit _lectus_. «_Lectus!_ dit le curé; vous -ne parlez que le latin tout vulgaire, il n’y a enfant qui n’en dît -bien autant. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant répond _torus_. -«Encore n’y êtes-vous pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?» -L’enfant dit _cubile_. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, quand il -n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un _lit_: «Jean, je vous le -vois[240] dire, dit le curé; c’est _requies_, mon ami; pource qu’on y -dort et qu’on y prend son repos.» Ce pendant que le curé l’interrogeoit -ainsi avec ses _or çà_, le bonhomme de père ne faisoit pas guère -bonne chère[241], et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il -avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui dit: «Non, -non, compère, il n’a pas mal proufité; je sais bien qu’on lui a ainsi -montré comme il dit; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin et -latin, dea! Je sais des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler -à Paris. Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses qu’il -ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il soit trois mois, -je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» Le jeune enfant cependant -n’osoit pas répliquer, pource qu’il étoit craintif et honteux; mais il -n’en pensoit pas moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit -tuer un pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de père -pour lui donner des charbonnées[242] et des boudins, et lui manda -qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le -jeune fils, qui avoit bien retenu le latin que lui avoit enseigné le -curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution -pratique, s’étant levé de table de bonne heure, va gentiment prendre -le chat, et lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le -feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller ce chat, -qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au cul. Le premier lieu -où il se fourre, ce fut sous le lit du curé, là où le feu fut bientôt -pris. Quand le jeune fils connut qu’il étoit temps d’adopérer[243] son -latin, il s’en vint vitement au curé, et lui dit: «_Prestole, mitis -habet gaudium in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis tuum -requiem._» Ce fut au curé à courir, voyant le feu déjà grand; et, par -ce moyen, le jeune fils approufita le latin que lui avoit apprins M. le -curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme[244] devant son père. - - - - -NOUVELLE XXIV. - - D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile. - - -En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245] -Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié; -et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de -prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit -ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se -voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa -provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit -à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de -bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire -qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit -bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une -basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui -dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt -comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de -_Requiem_, _de Notre-Dame_ et _du Saint-Esprit_, toutefois il n’en -faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248]. -Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien -qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y -prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce -que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car -il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il -étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que -la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet -Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à -épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à -tous coups _Jesus_, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira -à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme, -ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de -sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner -avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; -car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il -lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant, -le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et -se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort -dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit -un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la -bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous -voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore -que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si -bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, -monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne -l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il -y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal -aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, -monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles -à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe -trop longue, monsieur; mais je dis _Jesus_ au lieu, qui vaut mieux, -monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien -cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr -votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: _et -ego cum vos_. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire -de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de -cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253]. - - - - -NOUVELLE XXV. - - De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui - coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou. - - -N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon -affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de -bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal, -fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, _pour -mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous -laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien_[257], et -trouvoit fort bon le proverbe qui dit que _tous biens sont communs, et -qu’il n’y a que manière de les avoir_. Il est vrai qu’il le faisoit -si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit -savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant -garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours -qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires, -afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque -chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la -ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment, -des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on -le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif, -qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon -d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son -village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit -à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps, -il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de -foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne -tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui -n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore -pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville, -où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux -(ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent -à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il -seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].» -L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre: -«Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.» -Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes. -«Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux -mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il -ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se -prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print -patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand -il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment -il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la -bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité -lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que -Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute -de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les -cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût -guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès, -faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque -affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni -éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à -choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un, -mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure, -étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon -ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes -pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je -les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à -telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en -prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier -lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître -Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant -semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le -cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui -fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le -jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui -faillît point, et qu’elles fussent _de bonne vache de cuir_[263], et -lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre. -Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux -cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne -sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il -envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre -se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme -un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne -seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult -bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il -fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai -cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus; -j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon -remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt -une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse -vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce -pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici -venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait -chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement -bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe -comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être -élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre -reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument, -et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit -achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup; -et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers -se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui -s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un, -pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle -le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te -trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est, -dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis -qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit -qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu, -que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous -attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin, -s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent -camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à -l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce -qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre -échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour -de devant. - - - - -NOUVELLE XXVI. - - De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et - la rendit au bout de neuf mois. - - -Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient -été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant -il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si -n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, -lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, -que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme -maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le -disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de -rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand -il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il -avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis -de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit -de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt -petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point -de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il -se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par -là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie, -qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le -connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez -en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher -en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai -quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens; -car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il -l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son -appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant -le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour -les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens, -qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles -personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a -toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à -quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner, -en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure -susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y -avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres; -laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et -voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée, -et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine. -Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui -étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: _Qui tacet, -consentire videtur_; et commença à mener cette haquenée par la bride, -hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] _où j’ouïs -chanter la belle_. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui -avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à -Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le -plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses -journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer -de ses nouvelles à _misser Juliano_, qui fut bien ébahi, à l’issue du -Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand -il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux -mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter -une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant, -maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son -avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant -dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite -haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement -l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à -Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se -trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la -propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, -de fortune[277], _il magnifico misser_[278] étoit cette matinée au -Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus -sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à -reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle -qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de -harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai -est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit -fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer -du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle -son garçon, qui avoit nom _Torneto_: «_Ven qua; vedi che questo mi -par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato._» Le varlet regarde -cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit -en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils -songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur. -Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que -c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus; -là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que -personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle. -_Misser Juliano_ commanda à _Torneto_ de la prendre et de la mener -chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si -elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même -place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit -personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit -qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à -_misser Juliano_, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit: -«Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous; -car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un -an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute -seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon -qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou -deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la -menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la -cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un -garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi, -sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le -pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son -larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là -où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la -gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où -je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se -souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que -ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai -fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût -apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je -suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné -son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta -toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui -disant: «_O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver -persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete -bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro._» -Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir -l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques -tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je -les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en -récompense. - - - - -NOUVELLE XXVII. - - Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en - guise d’une jeune. - - -Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ; -et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit -pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi, -lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux, -hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se -présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été -son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que -sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma -mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle -devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais -regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien -dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, -j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai -pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons -bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit -le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule, -et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la -défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne, -il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût -encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il -lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à -Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par -trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur, -dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois -jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera -bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est -bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au -frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte -dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement, -s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au -montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions -de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il -appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule? -Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute -la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du -poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les -conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour -cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez -bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien -me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et -tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante -écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et -donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix. - - - - -NOUVELLE XXVIII. - - Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par - Picquet au moyen d’une lamproie. - - -Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on -dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui -n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis -bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être -copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin, -qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité, -pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit -quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme -ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à -l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira -en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se -passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel, -que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le -soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il -n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer -sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à -paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il -marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir -quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il -y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint -donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de -peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié -au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on -dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille -damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore -que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son -lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que -_les moqueurs sont souvent moqués_, ceux de la Flèche en recevoient -quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre -Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui -s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et -la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon -de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des -trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle -ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement -paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette -lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en -passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle -paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se -tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son -aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours -amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le -suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre -ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui -s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à -l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas -semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne -fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. -Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort; -et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à -tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit -quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui -se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés -de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises -que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en -airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que -deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il -commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes -deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande -demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la -lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit -point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en -avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils -s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un -d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur, -votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur -disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous -l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A -tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu -sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la -fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les -gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs. - - - - -NOUVELLE XXIX. - - De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de - Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre. - - -Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement -décédé[293], évêque du Mans: lequel se tenoit sus son évêché, studieux -des choses de la nature, et singulièrement de l’agriculture, des -herbes, et du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de -juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il -avoit un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce qu’il -aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de ses amis un âne, -par grande singularité, qui étoit si beau et si grand, qu’on l’eût -prins à tous coups pour un mulet; et même en avoit le poil. Avec -cela, il alloit l’amble aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître -d’hôtel voyant la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un -des officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore que -ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des autres. Et à la fin, -ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, lequel on appeloit[294] -Saint-Chelaut; ne sais si c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné -ce soubriquet[295], ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de -son maître. Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait -quelque imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un -petit? J’entends un petit beaucoup; car, au moindre remuement qu’il -eût senti faire, il gambadoit, il sautoit: et qui failloit à se tenir -bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut, -qui n’étoit pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups -étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque détour il -voyoit une souche couchée le long du chemin, ou quand quelque homme -se présentoit à la rencontre et au dépourvu[296], ou quand il tomboit -à Saint-Chelaut le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit -tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût porté -mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se fâchoit quand il -voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand on saluoit Monsieur du Mans -par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun, -cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers -pays, comme si le diantre[297] l’eût emporté: et ne failloit point -à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque -tarte bourbonnoise[298], de sorte qu’il étoit contraint de demeurer -derrière, et n’aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des -salutations. Et, d’aventure, s’il rencontroit quelqu’un de connoissance -par les chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin: -«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez point.» -Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, on lui attitroit[299] des -salueurs, qui lui faisoient de grandes révérences et barretades[300], -pour voir un peu cet âne en son avertin[301] faire ses gambades. -Quelquefois Saint-Chelaut partoit devant, dont il avoit bien meilleur -marché: premièrement, pour éviter le danger susdit; secondement, pour -aller prendre un avantage de buvettes; spécialement les après-dîners, -qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur pour dire la messe -devant lui. Une fois donc de par Dieu, qu’il étoit en plein été, -faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, et que Monsieur attendoit le -chaud à passer[302], Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit -solliciteur[303] dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite -n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis, là où -ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se rafraîchissant; et en -attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. Mais, quand ils -virent que Monsieur ne venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à -souper de ce que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit, -ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant -et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: et se firent bailler une -petite chambre jacopine[304], où ils couchèrent très-bien et très-beau, -et commencèrent à jouer à la ronfle[305]. Tantôt voici Monsieur venir. -Et quand ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, ils -les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois d’entre eux -trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire -de bruit; et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il faut noter -que Saint-Chelaut étoit si maigre, que les os lui perçoient la peau; -mais Croisé faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit, -comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit si gras -et si fafelu[306] qu’on l’eût fendu d’une arête. Que firent mes gens? -Ils prindrent les chausses des deux dormants, les décousirent par -moitié, et les mépartirent[307] l’une d’avec l’autre, rattachant -la droite de l’une avec la gauche de l’autre, et la gauche avec la -droite, le plus proprement qu’ils purent, et les remirent en leur -place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain -qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter à cheval; car il -vouloit aller à la fraîcheur[308]. Et, sur ce point, l’un des pages -qui savoit toute la trafique, car telles gens ne se trouvent jamais -loin de toutes bonnes entreprises, vint frapper en grand’hâte à la -porte de la chambre où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé, -monsieur de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous pas -vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; et de prendre leurs -vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut en eut bien meilleur compte -que non pas monsieur Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans -les chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. Il se -chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien auroit sauté -un échalier[309]. Il monte à cheval sur son âne, et devant[310]. Mais -Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la bonne chausse la première, -quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, le diable y fut; car elle -étoit si étroite, qu’à grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il -tiroit; mais il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse -ne fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, il -n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, et qui ont -repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata tout; qui fut -cause de le réveiller, et de le faire entrer en colère. «Que diable -est ceci?» disoit-il. Il regarde à son cas de plus près, et connut que -ce n’étoit pas sa chausse; et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa -toute la jambe et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin, -au moins, que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût -moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout -à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galopant après Monsieur, qui -étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs -jeux. Car quand ils furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit -point de ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison de -gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le fait comme il -s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa chausse, et se mirent à -les rabillecoutrer, tandis qu’on dînoit, qui fut en déduction de ce -qu’ils avoient le soir soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais -pour M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le pauvre -Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit pas affaire de cela; -et puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi la mauvaise -fortune jamais ne vient, qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois -avec elle, sire. Oui, oui, _cela est dedans Marot_[311]. Les uns me -conseilloient que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour mieux -faire valoir le conte; mais, étant bien informé que ce fut en été, je -n’ai point voulu mentir; car, avec ce, qu’un conte froid n’est pas -trouvé si bon, je me damnerois, ou pour le moins il m’en faudroit faire -pénitence. Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi de -dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je m’en rapporte à -vous. Quant à moi, je passe outre. - - - - -NOUVELLE XXX. - - Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient - accroire qu’il voyoit. - - -Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant du prévôt des -maréchaux[312], qu’on appeloit Coquillaire; homme qui faisoit bien un -procès, et qui savoit bien la ruse du lieutenant Maillard[313], lequel, -un jour, ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux assez -(mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa refroidir -quelque temps en prison; puis, à heure choisie, le fait venir devant -soi, et commença à faire le familier avec lui: «Vraiment, dit-il (tel, -l’appelant par son nom), c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant -votre évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége; ains -vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez pas; mais je vous -conseille que, d’ici en avant, vous vous retiriez ès lieux où se font -les actes d’honneur. Vous êtes beau personnage et vaillant: vous -devriez aller servir le roi; vous vous feriez incontinent connoître, et -seriez pour avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser -ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger de votre vie et -vous déshonorer à jamais.» Incontinent le galant, qui se sentoit loué: -«Monsieur, dit-il, je ne suis pas maintenant à connoître que c’est du -service du roi; j’étois bien devant Pavie quand il fut prins[314], -dessous la charge du capitaine Lorge[315], et depuis me trouvai à la -suite de M. de Lautrec[316] à Milan[317] et au royaume de Naples.» -Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le vous faisoit pendre -haut et court avec sa tonsure et lui apprenoit que c’étoit de servir -le roi. Coquillaire savoit bien faire cela et semblables choses, et -voyoit assez clair dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux -de la tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne lui -falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir le nez aussi long -que la vue[318], ou la vue aussi longue que le nez; car il n’y avoit -pas beaucoup à dire de l’un à l’autre. Advint qu’un jour l’évêque du -Mans, allant visiter par son diocèse, le voulut voir en passant, pource -qu’il le connoissoit bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par -là; il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit tombée sur -ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt, dit l’évêque, comment -vous trouvez-vous?—Monsieur, dit-il, il y a un mois ou davantage que -je suis ici.—Vous avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment en -êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère que je m’en porterai -mieux, le médecin m’a dit que je vois[319].» Pensez que c’étoit un fin -homme de se rapporter au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se -rapportoit pas si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait -propre, comme il faisoit au médecin pour le sien. - - - - -NOUVELLE XXXI. - - Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli - de Maine-la-Juhés. - - -En la ville de Maine-la-Juhés[320], au bas pays du Maine, c’est ès -limites de ce bon pays de Cydnus[321] y avoit un bailli, homme -de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit de beaucoup de -gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre -lesquels étoit un renard, qu’il avoit fait nourrir petit; et lui -avoit-on fait couper la queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère[322]. -Ce renard étoit fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé -la nature en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit de -renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens -qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement il sembloit, à sa mine, -que quelquefois il s’efforçât de parler en son plaisant renardois[323] -qu’il jargonnoit. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec -la chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, vous -eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il savoit aussi -bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, à voir les gens de -là dedans tous empêchés[324], et principalement le cuisinier. Il s’en -alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils, -chapons, pigeons, perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit -si finement, que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous -fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois -il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il commença à se faire -connoître des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers; -mais pour cela, il ne s’en soucioit guère; car il trouvoit toujours -nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils -conspirèrent de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement, -pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur de la -ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre -de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, entroit, tantôt -par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par -une lucarne; tantôt il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans -chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des -inventions d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa proie. -O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu’il étoit -tout auprès à écouter la conspiration, pensant en soi-même: «Tu ne me -tiens pas!» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse; et là-dessus -le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot[325] -dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c’eût -été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais tandis qu’on veilloit. -Mais l’homme n’eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que -mon Hère ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques -trébuchets ou repoussoirs[326], il s’en savoit garder, comme si -lui-même les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si -vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient, -sinon tenir leur gibier serré en lieu où le Hère ne pût atteindre. -Encore, pour cela, il ne laissoit pas d’en trouver toujours quelqu’un -en voie; mais c’étoit peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie -pour n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier; -partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, comme il -souloit. Et pour ce, tendant déjà sur l’âge, il devint soupçonneux, et -lui fut avis qu’on ne tenoit plus de compte de lui. Et peut-être aussi -qu’on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est -grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir -méchantement fin; et se print à manger les poulailles de la maison de -son maître. Et quand tout étoit couché, il s’en alloit au juc[327], -et vous prenoit tantôt un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se -doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine; -mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant -de fois, qu’une petite garce qui couchoit au bûcher, pour l’honneur -de Dieu, s’en aperçut, qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur -tomba dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli que le -Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se trouvoit partout, pour -écouter ce qu’on disoit de lui: et avoit de coutume de ne perdre guère -le dîner et le souper de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne -chère, et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti. -Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les poules de la maison, -il lui changea de visage; tant qu’une fois en dînant, que le Hère -étoit là derrière les gens en tapinois, monsieur le bailli va dire: -«Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la -justice, avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï cela, connut -qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; et n’attendit pas les -trois jours à passer qu’il ne se bannît de lui-même; et s’enfuit aux -champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la -meilleure dernière main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire -à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, il avoit -apprins à parler bon cagnesque[328], et les façons des chiens aussi; et -alloit à la chasse avec eux, et, sous ombre de compérage, trompoit les -pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont -les renards se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec eux; et -ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s’excusa en partie, -et en partie aussi leur demanda pardon; et puis il leur fit entendre -qu’il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois, d’autant -qu’il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y -falloit aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles et -le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps; -car il les mettoit ès bons lieux, où ils trouvoient de butin assez. -Mais le mal fut qu’il les voulut trop accoutumer à la vie civile et -compagnable[329], leur faisant tenir les champs et vivre à discrétion; -de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient -les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un de mes compères -les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se -tenoit à l’arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après -les premiers, il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais -dedans le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et quand les -chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, et les contraignoit -de sortir, afin que les chiens courussent après, et qu’il se sauvât. -Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la -fin; car d’autant que les paysans savoient bien qu’il étoit cause -de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que -lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous une bonne -fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent toutes les -paroisses d’alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour -aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que, -pour la communauté, ils voulussent prêter quelques chiens, pour -dépêcher[330] le pays de ce méchant garniment[331] de renard. A quoi -voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent bonne -réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart d’entre eux, long-temps -avoit qu’ils en cherchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien -faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu’il y en eut pour -lui et ses compagnons, lesquels il eut beau mordre et harasser; car, -quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, quelque bon -corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en -un coin de terrier, à force de creuser et de bêcher: car les chiens -ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur -jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il -leur parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement qu’il y -fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené -ou apporté tout vif en la ville du Maine, où fut fait son procès. -Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries, -concussions, trahisons, déceptions, assassinements, et autres cas -énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté -en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme au feu, parce -qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon -de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs -gens de bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de -belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit dommage -qu’il mourût un renard de si bon entendement. Mais, à la fin, ils ne -furent pas les maîtres, quoiqu’ils missent la main aux armes pour lui -sauver la vie; car il fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà -comment n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin de compte. - - - - -NOUVELLE XXXII. - - De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier - d’étuves qui faisoit le brave. - - -Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître -Jean du Pontalais[332], duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne -des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des -beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un -cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient -bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il -en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore -une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave[333], -et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât -en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme -frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint[334], n’ayant que le -rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, -que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que -vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que -j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas -où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit -que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant -maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à -toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il -vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût -mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit -Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui -étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! -Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon -ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut -qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux. -Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et -même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y -a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez -à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque -belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois, -princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu -qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et -le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute -d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en -contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde, -où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud[335]. Et pour -commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je -dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde -la Majeur[336]. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, -dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi -seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand -ce vint le jour des jeux[337], mon barbier se représenta en son trône -avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques -barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour -la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit -voulentiers l’entrée[338] des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut -amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler -tout le premier, et va dire: - - Je suis des moindres le mineur, - Et si n’ai targe ni écu; - Mais le roi d’Inde la Majeur - M’a souvent ratissé le cu. - -Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la -braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que -le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine; -afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; -et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier[339] jouer le -roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit -du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais -quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur -le curé[340], lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire -pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, -quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit -des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il, -que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en -chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière -de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; -et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le -doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y -en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans; -si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en -la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et -toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à -qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit -à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit -assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres[341] par la -ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit -ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner -le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le -faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire -ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au -rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit -haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne -faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, -et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille -faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon -que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du -Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand -le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en -venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne -ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour -tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi -de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et -lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du -tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau -de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre -à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour -achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce -prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois[342], le -lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout -en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer -l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit -vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur -la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se -retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas -le fait d’un sage homme de se prendre à un fol. - - - - -NOUVELLE XXXIII. - - De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large. - - -Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne voulenté, -qu’on appeloit la Fourrière[343], laquelle fuyoit quelquefois la -cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du -temps elle étoit à Paris; car elle s’y trouvoit bien, d’autant que -c’est le paradis des femmes, l’enfer des mules et le purgatoire des -solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où -elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné -d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite -dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, si j’avois une -telle monture pour cette nuit, je ferois un grand pays d’ici à demain -matin.» La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme, -qu’elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit -poisson d’avril[344] qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce -gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne -saches où il entrera; et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que -la dame qu’il a tantôt vue à la porte d’un tel logis se recommande -à sa bonne grâce, et que, s’il la veut venir voir à ce soir, elle -lui donnera la collation entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme -accepta le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame -qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre que les deux logis -n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le gentilhomme ne faillit pas à -l’assignation, et trouva madame la Fourrière qui l’attendoit. Elle le -reçut gracieusement et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble -un temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit -proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s’alla coucher, -selon l’accord fait entre les parties, et madame la Fourrière auprès -de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis -repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses, -depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne heure pour -s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. Le lendemain, ou quelque -peu de jours après, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission -par la ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui -disant: «Bonjour, monsieur de Deux et As[345].» Le gentilhomme s’arrêta -en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! madame, si le -tablier eût été bon, j’eusse bien fait ternes[346].» Et ayant su le nom -d’elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit: -«Madame la Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il -est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si -petit train[347].» Bien assailli, bien défendu. - - - - -NOUVELLE XXXIV. - - Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit - caucher[348]. - - -Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour -quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit -jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la -poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le -tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle; -laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie, -s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins; -mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de -la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre -en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers -elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte -m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long -du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas -cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus -mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans -la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux, -après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne -quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve -surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande -affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais -depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la -dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et -n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès -monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se -voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus -la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit -une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois, -mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en -fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une -heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il -ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui -répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste -toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien -que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient. - - - - -NOUVELLE XXXV. - - Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant. - - -Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de -Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les -voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que -d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui, -que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue -au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour -leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté -à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques, -laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur -style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit -unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne -trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs: -comme les _Antiennes_, les _Respons_, les _Kyrie_, les _Sanctus_ et -les _Agnus Dei_. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne -lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit -ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car -quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le -faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient -les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le -pouvoit-on ouïr. - -Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun -pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du -Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le -service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit. -Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit -retentir l’église quand il disoit: _Quem quæritis?_ Mais quand c’étoit -à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en -cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et -pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit -bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette -manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en -voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle -l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand -il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous -avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le -peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service, -il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le -curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire -de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en -une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous -parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à -être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice, -et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien -écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par -mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de -gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense -aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde -sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état -qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres -curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme -eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à -ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non, -madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître, -et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse -comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de -l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit -seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le -m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.» - - - - -NOUVELLE XXXVI. - - Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et - comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train. - - -Ledit curé avoit une chambrière, de l’âge de vingt et cinq ans, -laquelle le servoit jour et nuit, la pauvre garce! dont il étoit -souvent mis à l’office[357], et en payoit l’amende. Mais, pour cela, -son évêque n’en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d’avoir -chambrières, qu’elles n’eussent cinquante ans pour le moins: le curé -en print une de vingt ans et l’autre de trente. L’évêque, voyant -bien que c’étoit _error pejor priore_, lui défendit qu’il n’en eût -point du tout; à quoi le curé fut contraint obéir, au moins il en fit -semblant; et pource qu’il étoit bon compagnon et de bonne chère, il -trouvoit toujours des moyens assez pour apaiser son évêque; lequel -même passoit par chez lui; car il lui donnoit de bon vin, et le -fournissoit quelquefois de compagnie françoise[358]. Un jour, l’évêque -lui manda qu’il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu’il -ne vouloit que viandes légères, pource qu’il s’étoit trouvé mal les -jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui -refaire son estomac. Le curé lui manda qu’il seroit le bienvenu; et -incontinent s’en va acheter force courées[359] de veau et de mouton, -et les mit toutes cuire dedans une grande oulle[360], délibéré d’en -festoyer son évêque. Or, il n’avoit point lors de chambrière, pour la -défense qui lui en avoit été faite. Que fit-il? Tandis que le souper -de son évêque s’apprêtoit, et environ l’heure qu’il savoit que ledit -seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s’en -va porter un faix de drapeaux[361] à un douet[362] qui étoit sur le -chemin par où devoit passer l’évêque; et se mit en l’eau jusqu’aux -genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses -drapeaux bien et beau; et si faisoit de cul et de pointe[363] comme -une corneille qui abat noix. Voici l’évêque venir: ceux de son train -qui alloient devant vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui -lavoit sa buée, et, en haussant le cul, montroit parfois tout ce qu’il -portoit. Ils le montrèrent à l’évêque: «Monsieur, voulez-vous voir le -curé de Brou qui lave des drapeaux?» L’évêque, quand il le vit, il fut -le plus ébahi du monde, et ne savoit s’il en devoit rire ou s’il s’en -devoit fâcher. Il s’approcha de ce curé, qui battoit toujours à tour -de bras, faisant semblant de ne voir rien: «Et viens çà, gentil curé, -que fais-tu ici?» Le curé, comme s’il fût surprins, lui dit: «Monsieur, -vous voyez, je lave ma lexive.—Tu laves ta lexive! dit l’évêque; es-tu -devenu buandier? est-ce l’état d’un prêtre? Ah! je te ferai boire une -pipe d’eau en mes prisons, et t’ôterai ton bénéfice.—Et pourquoi, -monsieur? dit le curé: vous m’avez défendu que je n’eusse point de -chambrière; il faut bien que je me serve moi-même, car je n’ai plus de -linge blanc.—O le méchant curé! dit l’évêque. Va, va, tu en auras une. -Mais que souperons-nous?—Monsieur, vous souperez bien, si Dieu plaît: -ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.» Quand ce fut à -souper, le curé servit l’évêque, et ne lui présenta d’entrée que ces -courées bouillies. Auquel l’évêque dit: «Qu’est-ce que tu me bailles -ici? Tu te moques de moi.—Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que -je ne vous apprêtasse que viandes légères: j’ai essayé de toutes sortes -de viandes: mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes -au fond du pot, fors qu’à la fin j’ai trouvé ces courées, qui sont -demourées sus l’eau, ce sont les plus légères de toutes.—Tu ne valus -de la vie rien, dit l’évêque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours -que tu m’as faits. Eh bien, bien! je t’apprendrai à qui tu te dois -adresser.» Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper, -et de viandes d’autre digestion, lesquelles il fit apporter; et traita -bien son évêque, qui s’en trouva bien. Après souper, il fut question -de jouer une heure au flux[364]; puis l’évêque se voulut retirer. Le -curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron, -pour son vin de coucher[365]; et d’autre côté, aussi à tous ses gens -chacun une commère, car c’étoit leur ordinaire quand ils venoient -chez lui. L’évêque, en se couchant, lui dit: «Va, retire-toi; curé, -je me contente assez bien de toi pour cette fois. Mais sais-tu qu’il -y a? J’ai un palefrenier qui n’est qu’un ivrogne: je veux que mes -chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde.» Le curé -n’oublie pas ce mot; il prend congé de son évêque jusqu’au lendemain, -et incontinent envoie par toute sa paroisse emprunter force juments, et -en peu de temps il en trouva autant qu’il lui en falloit; lesquelles -il va mettre à l’étable auprès des chevaux de l’évêque. Et chevaux -de hennir, de ruer, de tempêter environ[366] ces juments; c’étoit un -triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s’en étoit allé étriller -sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend -ce beau tintamarre, qui se faisoit à l’étable, et s’y en va le plus -soudainement qu’il peut, pour y donner ordre; mais ce ne put jamais -être sitôt, que l’évêque n’en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, -l’évêque voulut savoir qu’avoient eu ses chevaux toute la nuit à se -tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien, -mais il fallut que l’évêque le sût: «Monsieur, dit le palefrenier, -c’étoient des juments qui étoient avec les chevaux.» L’évêque, songeant -bien que c’étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille -injures: «Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? tu m’as -gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...» Mon curé lui répondit: -«Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités -comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j’ai pu. Ils ont eu foin -et avoine; ils ont été en la paille jusqu’au ventre: il ne leur falloit -plus qu’à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir: vous et vos -gens, n’en aviez-vous pas chacun la vôtre?—Au diable le méchant curé! -dit l’évêque, tu m’en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et -je te paierai des bons traitements que tu me fais.» Mais, à la fin, il -n’y sut autre remède, sinon que de s’en aller jusqu’à une autre fois. -Je ne sais si c’étoit point l’évêque Milo[367], lequel avoit des procès -un million, et disoit que c’étoit son exercice; et prenoit plaisir à -les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir -croître leurs denrées; et dit-on qu’un jour le roi les lui voulut -appointer, mais l’évêque ne prenoit point cela en gré, et n’y voulut -point entendre; disant au roi que, s’il lui ôtoit ses procès, il lui -ôtoit la vie. Toutefois, à force de remontrances et de belles paroles, -il y falloit aller, de sorte qu’il consentit à ces appointements; de -mode qu’en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que -amortis, deux ou trois cents. Quand l’évêque vit que ses procès s’en -alloient ainsi à néant, il s’en vint au roi, le suppliant à jointes -mains qu’il ne les lui ôtât pas tous, et qu’il lui plût au moins lui en -laisser une douzaine des plus beaux et des meilleurs, pour s’ébattre. - - - - -NOUVELLE XXXVII. - - Du même curé, et de la carpe qu’il acheta pour son dîner. - - -Pour revenir à notre curé de Brou, un dimanche matin qu’il étoit fête, -se pourmenant autour de ses courtils[368], il vit venir un homme qui -portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain étoit jour de -poisson[369] (c’étoient possible les Rogations): il marchanda cette -carpe, et la paya. Et pource qu’il étoit seul, il print cette carpe, et -l’attache à l’aiguillette de son sayon[370], et la couvre de sa robe. -En ce point, s’en va à l’église, où ses paroissiens l’attendoient pour -dire la messe. Quand ce fut à l’offerte[371], ledit curé se tourne -devers le peuple avec sa plataine[372], pour recevoir les offrandes. La -carpe, qui étoit toute vive, démenoit la queue fois à fois, et faisoit -lever l’amict de M. le curé, de quoi il ne s’apercevoit point; mais -si faisoient bien les femmes, qui s’entre-regardoient et se cachoient -les yeux, à doigts entr’ouverts. Elles rioient, elles faisoient mille -contenances nouvelles. Et cependant le curé étoit là à les attendre, -mais n’y avoit celle qui osât venir la première; car elles pensoient -de cette carpe que ce fût la très-douce chose que Dieu fit croître. Le -curé et son assistant avoient beau crier: «A l’offrande, femmes! qui -aura dévotion?» elles ne venoient point. Quand il vit qu’elles rioient -ainsi, et qu’elles faisoient tant de mines, il connut bien qu’il y -avoit quelque chose: tant qu’à la fin il se vint aviser de cette -carpe qui remuoit ainsi la queue: «Ha, ha, dit-il, mes paroissiennes, -j’étois bien ébahi que c’étoit qui vous faisoit ainsi rire: non, non, -ce n’est pas ce que vous pensez, c’est une carpe que j’ai au matin -achetée pour demain à dîner[373].» Et en disant cela, il recoursa[374] -sa chasuble, et son amict, et sa robe, pour leur montrer cette carpe; -autrement, elles ne fussent jamais venues à l’offrande. Il se soucioit -du lendemain, le bonhomme de curé, nonobstant le mot de l’Évangile: -_Nolite solliciti esse de crastino_; lequel pourtant il interprétoit -gentiment à son avantage; car quand quelqu’un lui dit: «Comment, -monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain, -et toutefois vous achetez une carpe pour votre provision.—C’est, -dit-il, pour accomplir le précepte de l’Évangile; car quand je suis -bien pourvu, je ne me soucie pas du lendemain.» Les uns veulent dire -que ce fut un moine[375], qui avoit caché un paté en sa manche, étant -à dîner à certain banquet; mais tout revient à un. On dit encore tout -plein d’autres choses de ce curé de Brou, qui ne sont point de mauvaise -grâce; comme, entre autres, celle qui s’ensuit. - - - - -NOUVELLE XXXVIII. - - Du même curé, qui excommunia tous ceux qui étoient dedans un trou. - - -Un jour de fête solennelle, et à l’heure du prône, le curé de Brou -monte en une chaire pour prêcher ses paroissiens: laquelle étoit auprès -d’un pilier, comme elles sont voulentiers. Tandis qu’il prêchoit, vint -à lui le clerc[376] du presbytère, qui lui présenta quelques mémoires -de quérimoines[377], selon la coutume, qui est de les publier les -dimanches. Le curé prend ses mesures, et les met dedans un trou qui -étoit au pilier tout exprès pour semblables cas; c’est-à-dire, pour y -mettre tous les brevets qu’on lui apportoit durant le prône. Quand ce -fut à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le -doigt dedans le trou; mais ils étoient un peu bien avant, pource qu’en -les y mettant il étoit possible ravi à exposer quelque point difficile -de l’Évangile. Il tire, il tourne le doigt; il y fait tout ce qu’il -peut: il n’en sut jamais venir à bout; car au lieu de les tirer, il les -poussoit. Quand il eut bien ahanné[378], et qu’il vit qu’il n’y avoit -ordre: « Mes paroissiens, dit-il, j’avois mis des papiers là-dedans, -que je ne saurais ravoir; mais j’excommunie tous ceux qui sont en ce -trou-là.» - -Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c’étoit un -curé[379] de ville. Et, de fait, ils ont grande apparence; car ès -villages n’y a pas communément de chaires pour faire le prône. Mais je -m’en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c’est prétend que je lui ai -fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôter, m’en -avertissant, je suis content d’y mettre son nom. Au pis aller, il doit -penser qu’on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules[380]; car -ce que plusieurs ont fait, on le réfère tout à un pour avoir plus tôt -fait: d’autant que tous ceux du nom ont été excellents et vaillants. -Aussi il n’y avoit point d’inconvénient de nommer par antonomasie[381] -_Curés de Brou_, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et -capellans[382], qui feront des actes si vertueux comme il a fait. - - - - -NOUVELLE XXXIX. - - De Teiran qui, étant sur la mule, ne paroissoit point par-dessus - l’arçon de la selle. - - -En la ville de Montpellier, y avoit naguère un jeune homme qu’on -appeloit le prieur de Teiran, lequel étoit homme de bon lieu et d’assez -bonnes lettres; mais il étoit mal aisé[383] de sa personne; car il -avoit une bosse sur le dos, et l’autre sur l’estomac, qui lui faisoient -mal porter son bois[384], et qui l’avoient si bien gardé de croître, -qu’il n’étoit pas plus haut que d’une coudée. Attendez, attendez, -j’entends de la ceinture en sus. Un jour, en s’en allant de Montpellier -à Toulouse, accompagné de quelques siens amis de Montpellier même, ils -se trouvèrent à Saint-Tubery[385], à l’une de leurs dînées, et pource -que c’étoit en été, et que les jours étoient longs, ses compagnons -après dîner ne se hâtoient pas beaucoup de partir, et attendoient la -chaleur à s’abaisser[386] et même quelques-uns d’entre eux se vouloient -mettre à dormir: ce que Teiran ne trouva pas bon, et fit brider une -mule qu’il avoit, tout en colère (n’entendez pas que la mule fût en -colère; c’étoit lui), et monte dessus en disant: «Or, dormez tout votre -saoul, je m’en vais», et pique devant, tout seul, tant qu’il peut. -Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant point laisser, -se dépêchent d’aller après. Mais Teiran étoit déjà bien loin. Or, -il portoit un de ces grands feutres d’Espagne pour se défendre du -soleil, qui le couvroit quasi lui et toute sa mule; sauf toutefois à -en rabattre ce qui sera de raison. Ceux qui alloient après, virent un -paysan en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent: «Mon -ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici devant, qui s’en va droit à -Narbonne?» Le paysan leur répond: «Nenni, dit-il, je n’ai point vu -d’homme; mais j’ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau -de feutre sur sa selle, et couroit à bride abattue.» Mes gens se -prindrent à rire, et connurent bien que c’étoit leur homme qui piquait -d’une telle colère, qu’ils ne le purent oncques atteindre, qu’ils ne -fussent à Narbonne. Aucuns ont voulu dire que la mule n’étoit pas -grise, et qu’elle étoit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit -de contradiction dedans le corps: et qui voudroit contester avec ceux, -ce ne seroit jamais fait. - - - - -NOUVELLE XL. - - Du docteur qui blâmoit les danses, et de la dame qui les soutenoit, - et des raisons alléguées d’une part et d’autre. - - -En la ville du Mans, y avoit naguère un docteur en théologie, appelé -notre maître d’Argentré, qui tenoit la prébende doctorale[387], homme -de grand savoir et de bonne vie, et n’étoit point si docteur, qu’il -n’entendît bien la civilité et l’entregent, qui le faisoit être -bienvenu en toutes compagnies honnêtes. Un jour, en une assemblée -des principaux de la ville, qui avoient soupé ensemble, lui étant du -nombre, il y eut, d’aventure, des danses après souper, lesquelles il -regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler -avec une dame de bien bonne grâce, appelée la Baillive de Sillé[388], -femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre -les gens d’honneur, avenante en tout ce qu’elle faisoit, et entre -autres à baller: là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en -devisant de propos et autres, ils commencèrent à parler des danses. -Sur quoi le docteur dit que, de tous les actes de récréation, il -n’y en avoit point un qui sentît moins son homme[389] que la danse. -La Ballive lui va dire, tout au contraire, qu’elle ne pensoit qu’il -y eût chose qui réveillât mieux l’esprit que les danses, et que la -mesure ne la cadence n’entreroient jamais en la tête d’un lourdaud: -lesquels sont témoignage que la personne est adroite et mesurée en ses -faits et desseins. «Il y en a même, disoit-elle, de jeunes gens qui -sont si pesants, qu’on auroit plus tôt apprins à un bœuf à aller à la -haquenée[390] qu’à eux à danser; mais aussi, vous voyez quel esprit -ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent et à ceux -qui voient danser; et si ai opinion, si vous osiez dire la vérité, -que vous même y prenez grand plaisir à les regarder; car il n’y a -gens, tant mélancoliques soient-ils, qui ne se réjouissent à voir si -bien manier le corps, et si allègrement.» Le docteur, l’ayant ouïe, -laissa un peu reposer les termes de la danse, entretenant néanmoins -toujours cette dame d’autres propos, qui étoient divers, mais non pas -tant éloignés qu’il n’y pût bien retomber quand il voudroit. Au bout -de quelque espace, qu’il lui sembla être bien à point, il va demander -à la dame Baillive: «Si vous étiez, dit-il, à une fenêtre, ou sur -une galerie, et que vous vissiez de loin en quelque grande place une -douzaine ou deux de personnes qui s’entre-tinssent par la main, et -qui sautassent, qui virassent, d’aller et de retour, en avant et en -arrière, ne vous sembleroient-ils pas fous?—Oui bien, dit-elle, s’il -n’y avoit quelque mesure.—Je dis encore qu’il y eût mesure, dit-il, -pourvu qu’il n’y eût point de tabourin ne de flûte.—Je vous confesse, -dit-elle, que cela pourroit avoir mauvaise grâce.—Et donc, dit le -docteur, un morceau de bois percé, et une feuille[391] étoupée de -parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que de vous -faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie?—Et pourquoi -non? dit-elle. Ne savez-vous pas de quelle puissance est la musique? -Le son des instruments entre dedans l’esprit de la personne, et puis -l’esprit commande au corps, lequel n’est pour autre chose que pour -montrer par signes et mouvements la disposition de l’âme à joie ou à -tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance -que les hommes gais et contents. Davantage[392], en tous endroits faut -considérer les circonstances; comme vous-même prêchez tous les jours. -Un tabourineur qui flûteroit tout seul seroit estimé comme un prêcheur -qui se mettroit en chaire sans assistants. Les danses sans instruments -ou sans chansons seroient comme les gens en un lieu d’audience sans -sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses, il faudroit -nous ôter les pieds et les oreilles; et vous assure, dit-elle, que, -si j’étois morte, et j’ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. -Ceux qui jouent à la paume se tourmentent bien encore davantage pour -courir après une petite pelote de cuir et de bourre, et y vont de -telle affection, que quelquefois il semble qu’ils se doivent tuer, -et si n’ont point d’instrument de musique, comme les danseurs, et ne -laissent pas d’y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôter -les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous -voulez dire vrai, n’est pas pour les abolir, sinon les déshonnêtes; car -vous savez bien qu’il est impossible que ce monde dure sans plaisir; -mais c’est pour empêcher qu’on n’en prenne trop.» Le docteur vouloit -répliquer; mais il fut environné de femmes, qui le mirent à se taire, -craignant qu’à un besoin elles ne l’eussent prins pour le mener danser. -Et Dieu sait si c’eût bien été son cas. - - - - -NOUVELLE XLI - - De l’Écossois et sa femme qui étoit en peu trop habile au maniement. - - -Un Écossois, ayant suivi la cour quelque temps, aspiroit à une place -d’archer[393] de la garde, qui est le plus haut qu’ils désirent être -quand ils se mettent à servir en France; car lors ils se disent tous -cousins du roi d’Écosse. - -L’Écossois, pour parvenir à ce haut état, avoit fait tout plein de -services, pour lesquels, entre autres, il eut cette faveur d’épouser -une fille, qui étoit damoiselle d’une bien grand’ dame; laquelle -fille étoit d’assez bon âge. Elle n’eut guère été en mariage, qu’elle -ne se souvînt des commandements qu’on donne aux jeunes épousées; -premièrement: que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains, -de peur que leur mari les décoiffe; qu’elles serrent les jambes comme -un homme qui descend en un puits sans corde; qu’elles soient un peu -rebelles, et que, pour un coup qu’on leur baille, elles en rendent -deux. Cette jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces -beaux et saints enseignements, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle -en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l’Écossois -ne fut pas trop content, spécialement du dernier point. Et voyant -qu’elle s’en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre -homme qu’elle avoit apprins ces tordions[394] d’un autre maître que -de lui; de mode qu’il lui fongna[395] bien gros, en lui disant: «Ah! -vous culi[396]!» Et oncques puis ne dormit de bonne somme. Et même, à -toutes heures qu’il étoit avec elle, il lui disoit: «Ah! vous culi! -ah! vous culi! c’est un putain qui culi!» Et s’y fonda bien si fort, -qu’il ne pouvoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne -la baisoit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à -petit, et se garda, de là en avant, d’être trop frétillante. Et voyant -que cet Écossois avoit toujours froid aux pieds et mal à la tête, et -qu’il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive: -dont Madame, sa maîtresse[397], s’aperçut, et lui demandoit souvent: -«Qu’avez-vous, m’amie? Vous êtes enceinte?—Sa’ votre grâce[398], -madame, disoit-elle.—Qu’avez-vous donc? Il y a quelque chose.» Elle la -pressa tant, qu’il fallut qu’elle sût ce qu’il y avoit, ainsi que les -femmes veulent tout savoir. Je peux bien dire cela ici, car je sais -bien qu’elles ne liront pas ce passage. Elle lui conta le cas. Quand -Madame l’eut entendue: «Hé! n’y a-t-il que cela? dit-elle. Taisez-vous; -vraiment, je parlerai bien à lui.» Ce qu’elle fit de bonne heure; et -appela cet Écossois à part; et lui commença à demander comment il se -trouvoit avec sa femme. «Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci -vous.—Voire—mais votre femme est toute fâchée: que lui avez-vous -fait?—J’aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il -mauvaise chère.—Je le sais bien, moi, dit-elle; car elle m’a tout dit. -Savez-vous qu’il y a, mon ami? Je veux que vous la traitiez bien, et ne -faites pas le fantastique[399]; êtes-vous bien si neuf de penser que -les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes? pensez-vous -qu’il faille aller à l’école pour l’apprendre? Nature l’enseigne assez. -Et que pensez-vous? que votre femme ne se doive remuer non plus qu’une -souche de bois? Or çà, dit-elle, que je n’en oie plus parler: et lui -faites bonne chère.» Mon Écossois se contenta, moitié par force, moitié -par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoiselle ce qu’elle -avoit dit à l’Écossois. Et peut bien être que la damoiselle étoit en la -garde-robe à l’écouter sans que l’Écossois en sût rien. Mais elle ne -fit pas semblant à son mari d’en rien savoir; et faisoit toujours de la -fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu’elle -recevoit, jusqu’à ce qu’une des nuits, il lui dit, la réconfortant: -«Culi, culi! Madame le vouli bien.» De quoi elle se fit un peu prier; -mais, à la fin, elle se rapprivoisa; et l’Écossois ne fut plus si -fâcheux. - - - - -NOUVELLE XLII. - - Du prêtre et du maçon qui se confessoit à lui. - - -Il y avoit un prêtre d’un village, qui étoit tout fier d’avoir vu un -petit plus que son Caton[400]; car il avoit lu _De Syntaxi_[401], -et son _Fauste precor gelida_[402]. Et, pour cela, il s’en faisoit -croire, et parloit, d’une braveté grande, usant des mots qui -remplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur. -Et même, en confessant, il avoit des termes qui étonnoient les -pauvres gens. Un jour, il confessoit un pauvre homme manouvrier, -auquel il demandoit: «Or çà, mon ami, es-tu point ambitieux?» Le -pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là appartenoit -aux grands seigneurs, et quasi se repentoit d’être venu à confesse à -ce prêtre; lequel il avoit ouï dire qu’il étoit si grand clerc, et -qu’il parloit si hautement, qu’on n’y entendoit rien, ce qu’il connut -à ce mot _ambitieux_; car, car encore qu’il l’eût possible ouï dire -autrefois, si est-ce qu’il ne savoit pas que c’étoit. Le prêtre, en -après, lui va demander: «Es-tu point fornicateur?—Nenni.—Es-tu point -glouton?—Nenni.—Es-tu point superbe?» Il lui disoit toujours nenni. -«Es-tu point iraconde[403]?—Encore moins.» Ce prêtre, voyant qu’il -lui répondoit toujours _nenni_, étoit tout admirabonde. «Es-tu point -concupiscent?—Nenni.—Et qu’es-tu donc? dit le prêtre.—Je suis, dit-il, -maçon; voici ma truelle.» Il y en eut un autre qui répondit de même à -son confesseur, mais il sembloit être un peu plus affaité[404]. C’étoit -un berger, auquel le prêtre demandoit: «Or çà, mon ami, avez-vous -bien gardé les commandements de Dieu?—Nenni, disoit le berger.—C’est -mal fait, disoit le prêtre. Et les commandements de l’Église?—Nenni.» -Lors dit le prêtre: «Qu’avez-vous donc gardé?—Je n’ai gardé que mes -brebis[405],» dit le berger. - -Il y en a un autre qui est vieil comme un pot à plume[406]; mais il -ne peut être qu’il ne soit nouveau à quelqu’un. C’étoit un, lequel, -après qu’il eut bien conté tout son affaire, le prêtre lui demanda: «Eh -bien! mon ami, qu’avez-vous encore sur votre conscience?» Il répond -qu’il n’y avoit plus rien, fors qu’il lui souvenoit d’avoir dérobé un -licol. «Eh bien! mon ami, dit le prêtre, d’avoir dérobé un licol n’est -pas grand’chose, vous en pourrez aisément faire satisfaction.—Voire -mais, dit l’autre, il y avoit une jument au bout.—Ha, ha, dit le -prêtre, c’est autre chose. Il y a bien différence d’une jument à un -licol. Il vous faut rendre la jument, et puis la première fois que vous -reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai du licol.» - - - - -NOUVELLE XLIII. - - Du gentilhomme qui crioit la nuit après ses oiseaux, et du charretier - qui fouettoit ses chevaux. - - -Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques, ou -mélancoliques, ou flegmatiques. Il faut bien que ce soit l’une de -ces trois; car l’humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont -la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques, -erratiques, fanatiques, schismatiques et tous les _attiques_ qu’on -sauroit dire, auxquels on ne trouve remède, pour purgation qu’on leur -puisse donner. Pource, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et -de faire plaisir à leurs femmes, parents, amis, bienfaiteurs et tous -ceux et celles qu’il appartient, j’enseignerai ici, par un bref exemple -advenu, comme ils feront quand ils auront quelqu’un aussi mal traité -principalement de rêveries nocturnes; car c’est un grand inconvénient -de ne reposer ne jour ne nuit. Il y avoit un gentilhomme au pays de -Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre -autres, il aimoit fort la chasse et y prenoit si grand plaisir le jour, -que la nuit il se levoit en dormant: il se prenoit à crier ne plus ne -moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant et ses amis aussi; car -il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit, -et réveilloit souvent ses voisins, tant il crioit haut et long-temps -après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort -connu, tant à cause de sa gentillesse que pour cette imperfection -fâcheuse, pour laquelle l’appeloit-on _l’Oiseleur_. Un jour, en suivant -ses oiseaux, il se trouva en un lieu écarté, où la nuit le surprint, -qu’il ne savoit où se retirer, fors qu’il tourna et vira tant par les -bois et montagnes, qu’il vint arriver tout tard en une maison, étant -sur le grand chemin toute seule, là où l’hôte logeoit quelquefois les -gens de pied qui étoient en la nuit, pource qu’il n’y avoit point -d’autre logis qui fût près. Et quand il arriva, l’hôte étoit couché, -lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour cette -nuit, pource qu’il faisoit froid et mauvais temps. L’hôte le laisse -entrer, et met son cheval à l’étable des vaches, en lui montrant un -lit au sau[407]; car il n’y avoit point de chambre haute. Or, y avoit -là-dedans un charretier voiturier, qui venoit de la foire de Pézénas, -lequel étoit couché en un autre lit tout auprès; lequel s’éveilla à la -venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort; car il étoit las et n’y -avoit guère qu’il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur -nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il -dit à ce gentilhomme: «Qui diable vous amène si tard?» Ce gentilhomme, -étant seul et en lieu inconnu, parloit le plus doucement qu’il pouvoit: -«Mon ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux; -endurez que je demeure ici à couvert, attendant qu’il soit jour.» Ce -charretier s’éveilla un peu mieux, et, regardant ce gentilhomme, vint -à le reconnoître; car il l’avoit assez vu de fois à Aix en Provence -et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c’étoit. Le gentilhomme -ne le connoissoit point; mais, en se déshabillant, lui dit: «Mon ami, -je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j’ai une -coutume de crier la nuit après mes oiseaux; car j’aime la chasse, et -m’est avis toute la nuit que je suis après.—Ho, ho! dit le charretier -en jurant. Par le corps bieu! il m’en prend ainsi comme à vous, car -toute la nuit il me semble que je suis à toucher mes chevaux, et ne -m’en puis garder.—Bien, dit le gentilhomme; une nuit est bientôt -passée; nous supporterons l’un l’autre.» Il se couche; mais il ne fut -guère avant en son premier somme, qu’il ne se levât de plein saut et -commença à crier par la place: _Volà, volà, volà_[408]. Et, à ce cri, -mon charretier s’éveille, qui vous prend son fouet, qu’il avoit auprès -de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part[409] où il -sentoit mon gentilhomme, en disant: _Dia, dia, houois, hau, dia_[410]. -Il vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment: -lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet et changea bien de -langage; car, en lieu de crier _volà_, il commença à crier _à l’aide_ -et _au meurtre_; mais le charretier fouettoit toujours, jusqu’à tant -que le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans -plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur; -lequel, quand il vit que le gentilhomme s’étoit sauvé, se remit au lit, -et fit semblant de ronfler. L’hôte se lève, qui allume du feu et trouve -ce gentilhomme mussé sous le banc, et étoit si petit, qu’on l’eût -bien mis dans une bourse d’un double[411], et avoit les jambes toutes -frangées[412] et toute sa personne blessée de coups de fouet, lesquels -certainement firent grand miracle; car oncques puis ne lui advint de -crier en dormant, dont s’ébahirent depuis ceux qui le connoissoient; -mais il leur conta ce qu’il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut -plus tenu à autre que le gentilhomme au charretier de l’avoir ainsi -guari d’un tel mal comme celui-là; comme on dit qu’autrefois ont été -guaris les malades de saint Jean[413]; et aux chevaux rétifs on dit -qu’il ne faut que leur pendre un chat à la queue, qui les égratignera -tant par derrière, qu’il faudra qu’ils aillent de par Dieu ou de -par l’autre[414]; et perdront la rétivité en le continuant trois -cent soixante et dix-sept fois et demie et la moitié d’un tiers. Car -dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un treizain, -combien valent-ils? - - - - -NOUVELLE XLIV. - - De la veuve qui avoit une requête à présenter, et la bailla au - conseiller-lai pour la rapporter. - - -Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où elle étoit allée -pour le solliciter: en quoi elle faisoit grande diligence, combien -qu’elle n’entendît guère bien ses affaires; mais elle se fioit que -Messieurs de parlement auroient égard à sa vieillesse, à son veuvage -et à son bon droit. Un matin, de bonne heure avant le jour[415], plus -tôt que de coutume, elle n’entra pas en son jardin pour cueillir la -violette; mais elle print sa requête en sa main, en laquelle étoit -question de certains excès faits à la personne de son feu mari. Elle va -au Palais, à l’entrée de Messieurs, et s’adressa au premier conseiller -qu’elle vit venir, et lui présenta sa requête pour la rapporter. -Le conseiller la print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses -plaintes pour lui donner bien à entendre son cas. Quand le conseiller, -qui d’aventure étoit des ecclésiastiques, ouït parler de crimes, il dit -à la bonne: «Ma mie, ce n’est pas à moi à rapporter votre requête; il -faut que ce soit un conseiller-lai qui la rapporte.» La bonne femme, ne -sachant que vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dût être -un conseiller laid; pource qu’elle vit que cettui, d’aventure, étoit -beau personnage et de belle taille. Elle vous commence à vous regarder -de près ces conseillers qui entroient, pour voir s’ils seroient beaux -ou laids: en quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir -un qui n’étoit pas des plus beaux hommes du monde, au moins au gré -de la bonne femme, pource (peut-être) qu’il portoit une longue barbe -et étoit tondu. La bonne femme pensa bien avoir trouvé son homme, et -lui dit: «Monsieur, on m’a dit qu’il faut que ce soit un conseiller -bien laid qui rapporte ma requête; j’ai bien regardé tous ceux qui -sont entrés, mais je n’en ai point trouvé de plus laid que vous; s’il -vous plaît, vous la rapporterez.» Le conseiller, qui entendit bien ce -qu’elle vouloit dire, trouva bonne la simplicité d’elle, et print sa -requête, et la rapportant, ne faillit pas à en faire le conte à ceux de -sa chambre, lesquels expédièrent la bonne femme. - - - - -NOUVELLE XLV. - - De la jeune fille qui ne vouloit point d’un mari parce qu’il avoit - mangé le dos de sa première femme. - - -A propos de l’ambiguité des mots qui gît en la prolation[416], les -François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la -plupart de leurs paroles, on n’entend point la dernière lettre: dont -bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce -n’étoit qu’ils s’entendent par la signification des autres qui sont -parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu’on vouloit -marier à un homme qui avoit eu une autre femme, laquelle lui étoit -morte, à l’aide de Dieu, depuis un an ou deux. Cet homme avoit le -bruit de n’être guère bon ménager; car il avoit vendu et dépendu[417] -le bien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce -mariage, la jeune fille s’y trouva en cachette derrière quelque porte -pour ouïr ce qu’on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses -sortes; et y en eut un, entre autres, qui vint dire: «Je ne serois pas -d’avis qu’on la lui baillât, c’est un homme de mauvais gouvernement: -il a mangé le dot[418] de sa première femme.» Cette jeune fille ouït -cette parole, qu’elle n’entendoit point telle que l’autre l’entendoit; -car elle étoit jeune et n’avoit point encore ouï dire ce mot de _dot_; -lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, et principalement -en Lyonnois, pour _douaire_; et pensoit qu’on eût dit que cet homme eût -mangé le dos ou l’échine de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui -va faire une mauvaise chère[419] devant sa mère, lui dit franchement -qu’elle ne vouloit point du mari qu’on lui vouloit donner. Sa mère lui -demande: «Eh! pourquoi ne le voulez-vous, ma mie?» Elle répond: «Ma -mère, c’est le plus mauvais homme: il avoit une femme qu’il a fait -mourir; il lui a mangé le dos.» Dont il fut bien ri, quand on sut là où -elle le prenoit. Mais elle n’avoit pas du tout tort de n’en vouloir; -car combien qu’un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d’une -femme, comme s’il lui mangeoit le dos, si est-ce qu’ils ne valent guère -ne l’un ne l’autre pour elles. - - - - -NOUVELLE XLVI[420]. - - Du bâtard d’un grand seigneur qui se laissoit prendre à crédit, et - qui se fâchoit qu’on le sauvât. - - -Le bâtard d’un grand seigneur, ou, pour le moins, fils putatif, n’étoit -sage que de bonne sorte, encore pas; car il lui sembloit que tout -chacun lui devoit faire autant d’honneur qu’à un prince, pource qu’il -étoit bâtard d’une si grande maison; et lui étoit avis encore que -tout le monde étoit tenu de savoir sa qualité, son lieu[421], et son -nom; de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens; car le plus -souvent il s’en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu -de valeur; et se mettoit en toutes compagnies, bonnes ou mauvaises; -tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et -ses accoutrements lorsqu’il étoit ès hôtelleries; et maintes fois -alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu’il étoit demeuré en fort -mauvais ordre[422], il passoit par le pays de Rouergue, s’en revenant -vers la France pour se remonter; et se trouve à passer par un bois -où quelques voleurs tout fraîchement avoient tué un homme. Le prévôt -qui poursuivoit les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en -soudard, auquel il demande d’où il venoit. Le bâtard ne lui répond -autre chose, sinon: «Qu’en avez-vous affaire d’où je viens?—Si ai, dea! -j’en ai affaire, dit le prévôt. Êtes-vous point de ceux qui ont tué -cet homme? dit-il.—Quel homme? dit-il.—Il ne faut point demander quel -homme, dit le prévôt: je vous prendrois bien pour en savoir quelques -nouvelles.» Il répond: «Qu’en voulez-vous dire?» Le prévôt le print au -mot, et au collet, qui étoit bien pis, et le fait mener. En attendant -toujours, ce bâtard disoit: «Ah! vous vous prenez donc à moi, monsieur -le prévôt? je vous ai laissé faire.» Le prévôt, pensant qu’il le -menaçât de ses compagnons, se tint sur sa garde, et le mène droit au -premier village, là où il lui fait sommairement son procès; mais, en -lui demandant qui il étoit, et comment il s’appeloit, il ne répondoit -autre chose: «On le vous apprendra qui je suis. Ah! vous pendez les -gens!» Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même, -et le fait très-bien monter à l’échelle. Ce bâtard se laissoit faire, -et ne disoit jamais autre chose, sinon: «Par le corps bieu! monsieur le -prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coûtât si cher; ah! vous -êtes un pendeur de gens!» Quand il fut au haut de l’échelle, il y eut, -par fortune (ainsi que tant de gens se trouvent à telles exécutions), -un Rouerguois, qui avoit autrefois été à la cour, lequel connoissoit -bien ce bâtard, pour l’avoir vu assez de fois à la cour et en autres -lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s’approche plus près de -l’échelle, pour ne faillir point, et tant plus connut-il que c’étoit -lui. «Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? -c’est un tel. Regardez bien que c’est que vous ferez.» Le bâtard, -entendant ce Rouerguois, dit: «Mot, mot, de par le diable! laissez-lui -faire pour lui apprendre à pendre les gens.» Le prévôt, quand il -l’eut ouï nommer, le fit promptement descendre, auquel le bâtard dit -encore: «Ah! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par -Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au -Rouerguois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il étoit plein, de -se laisser pendre; et qu’il en eût été bien vengé? Mais qui croira que -cela fût fils d’un grand seigneur? même d’un gentilhomme? Le pauvre -homme ne sembloit[423] pas à celui que le roi vouloit envoyer par -devers le roi d’Angleterre, qui étoit pour lors bien mauvais François; -lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dit-il, je vous dois et ma -vie et mes biens, et ne ferai jamais difficulté de les exposer pour -votre service et obéissance; mais si vous m’envoyez en Angleterre en -ce temps ici, je n’en retournerai jamais: c’est aller à la boucherie, -et pour un affaire qui n’est point si fort contraint qu’il ne se -puisse bien différer à un autre temps, que le roi d’Angleterre aura -passé sa colère; car maintenant qu’il est animé, il me fera trancher -la tête.—Foi de gentilhomme! dit le roi, s’il l’avoit fait, il m’en -coûteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n’en eusse la -vengeance.—Voire mais, dit le gentilhomme, de toutes ces têtes, y en -auroit-il une qui me fût bonne?» C’est un pauvre reconfort à un homme, -que sa mort sera bien vengée. Vrai est que, aux exécutions vertueuses, -l’homme de bien y va la tête baissée, sans autre circonstance, que pour -le respect de son honneur, et pour le service de la république. - - - - -NOUVELLE XLVII. - - Du sieur de Raschaut, qui alloit tirer du vin, et comment le fausset - lui échappa dedans la pinte. - - -En la ville de Poitiers, y avoit un gentilhomme, de bien riche maison -et de bon cœur: mais il avoit un grandissime défaut naturel, qui étoit -de la langue; car il n’eût su dire trois mots sans bégayer, et encore -demeuroit-il une heure à les dire, et à la fin il ne se pouvoit faire -entendre. Mais il troussoit bien gentiment la parole première qu’il -disoit, comme un _sang Dieu_, et une _mort Dieu_, quand il étoit en -sa colère: qui est signe qu’un tel vice ne provient que d’une humeur -colérique, abondante extrêmement en l’homme, laquelle l’empêche de -modérer sa parole. (Je devrois payer l’amende pour m’apprendre à -philosopher.) Dont son père, le voyant ainsi vicié[424], le recommanda, -dès sa petitesse[425], au vicaire de Saint-Didier, qui le faisoit -psalmodier à l’église, chanter des leçons de matines et de vigiles, -et des _Benedicamus_, pour lui façonner sa langue: là où pourtant il -ne proufita d’autre chose, sinon que quand il chantoit, il prononçoit -assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant -il retint toujours cette imperfection. Il fut marié à une damoiselle -de bonne maison, vertueuse et sage, qui le savoit bien gouverner. Un -jour qu’il étoit l’une des quatre bonnes fêtes[426], ainsi que tout -le monde étoit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait -les siennes, s’en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner -de quelque pâté de venaison que madamoiselle avoit fait. Mais quand -ce fut à bien faire[427], il se trouva qu’elle emportoit la clef: qui -lui fâcha fort; car il n’y avoit ordre d’empêcher les dévotions de la -damoiselle, et de la faire venir de l’église pour un pâté. Mais, ayant -appétit, il envoya son homme deçà, delà, quérir quelque chose pour -déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l’un, il lui failloit[428] de -l’autre: beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons, -vinaigre, moutarde. Ils étoient tous deux bien empêchés en l’absence -des femmes, qui entendent cela, principalement ès maisons ménagères: -lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n’étoient pas pour -venir de l’église, que la grand’messe ne fût achevée. Mon gentilhomme -étant impatient de faire un métier qu’il n’entendoit pas, et voyant que -son valet ne faisoit pas bien à son appétit[429], le vous chasse de la -maison, et l’envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d’aide, -il se trouva bien ébahi; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner, -lequel étoit prêt, que de bond, que de volée[430]; excepté que le mot -de l’Évangile étoit en pays: _Vinum non habent_[431]. Que fit-il? Il -n’avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de -Dieu[432], et la rompt très-bien à grands coups de marteau et de ce -qu’il trouva; et prend un pot, et s’en va tirer du vin; mais il s’y -entendoit moins qu’à fricasser; car premièrement il oublia à porter de -la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. -Toutefois il tâtonna tant par cette cave, environ ces tonneaux, qu’il -en trouva un qui avoit un fausset. Et mon homme environ[433]; mais il -ne se print garde qu’en tirant le vin le fausset lui échappa dedans le -pot: le voila puni à toutes rigueurs; car le vaisseau étoit si étroit, -qu’il ne pouvoit mettre la main dedans, et peut-être encore que le -fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? Il n’eut -rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau; -car il ne vouloit pas laisser gâter[434] son vin; et demeura là tout un -temps. Mais, cependant, o tapet bien do pé[435], il grinçoit les dents, -il ronfloit, il pétilloit, il juroit à toutes restes: il maugréoit -Colin Brenot[436] et ses quittances. A la fin, tandis qu’il prenoit si -bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l’église, qui -trouva les huis ouverts, entre autres celui de la cave, et la serrure -et les crampons par terre: elle se douta bien, incontinent, que M. de -Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle l’entendit par le -soupirail de la cave qui disoit ses kyrielles; auquel elle se print -à dire: «Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut?» -Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois[437], tantôt -en tous deux; et s’il étoit en peine, si étoit-elle aussi; car elle -n’osoit pas descendre en la cave, à cause qu’elle étoit en ses beaux -drapeaux[438]; et puis, n’entendant point ce qu’il disoit, ne songeoit -jamais qu’il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu’il ne venoit -point, elle pensa qu’il y devoit avoir quelque chose; et s’avisa, -pour le faire parler, de lui dire: «Chantez, monsieur de Raschaut, -chantez?» Mon homme, encore qu’il n’eût pas envie, aima mieux pourtant -le faire que de demourer toujours là. Si se print à chanter le grand -_Maledicamus_[439] en haute note. «Et çà, de par le diable! çà, dit-il, -le douzil[440] est en la pinte.» Quand madamoiselle l’eut entendu, elle -l’envoya dégager par sa chambrière. Mais pensez qu’en chaude cole[441] -monsieur de Raschaut lui donna des ados[442] pour son déjeuner, encore -qu’il ne fût pas jour de poisson, et qu’elle n’en pût mais[443]. - - - - -NOUVELLE XLVIII. - - Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à - son compère le chaussetier. - - -Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon -ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une -femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers -de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il -n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux -bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière[444], qu’il ne -se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes -couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il -lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût -échantillonné quelque lopin, et caché en la liette[445], ou au coffre -des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand -il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit[446], et se déroboit -l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs -soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus -que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui -la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais? -disoit la dame.—Agardez-mon[447], disoit la garce: j’ai les talons -un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois -tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses -vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre -tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit[448] cette petite -fautette[449]. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau, -d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit -aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit -retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut -point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même, -qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que -le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son -manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande -s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut -bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur -crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.» -L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du -manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il -print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère -vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et -n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le -tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le -voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je -l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore -dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content -de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit -bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute -vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire _grille_[450] féminin, et -non pas _gril_: qui fut ce qui découvrit le pâté[451]. - - - - -NOUVELLE XLIX. - - De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres - rencontres[452] dudit abbé. - - -Maître Jacques Colin[453], naguère mort abbé de Saint-Ambroise[454], -étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez fait connoître tandis -qu’il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos -que ce fût, et rencontroit singulièrement bien; tellement, que ces -parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne -du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui -tout plein de bons contes, lesquels seroient longs à réciter; mais, -parmi tous, j’en conterai un ou deux, qui sont de bonne grâce, qu’il -dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines, -lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui -faisoient bien souvenir du proverbe commun[455], qui dit: «_Qu’il se -faut garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et de tout -côtés d’un moine._» Vrai est qu’il se revanchoit[456] bien, et en -toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: dont la plus fâcheuse -pour les pauvres moines étoit qu’il les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne -prenoient point en gré toutefois; et s’en plaignirent à tant de gens, -et en tant de lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il -fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant savoir la -vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: «Saint-Ambroise, -vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les traitez -pas ainsi que porte leur règle, et que vous les faites mourir de -faim.»—Qu’en est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me -faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente la -personne du fondateur de leur règle, raison veut que je leur fasse -maintenir selon l’intention de lui, qui étoit qu’ils véquissent en -humilité, pauvreté, chasteté et obédience. J’ai avisé et consulté tous -les moyens qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus -expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens; -comme la gourmandise, de tous maux. Je crois que David entendoit d’eux -quand il disoit: «_Si non fuerint saturati, murmurabunt_[457].» Et -interprétoit ce mot au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis, -dit-il, _le Nouveau Testament_ a parlé d’eux tout apertement, là où il -est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: _Hoc genus dæmoniorum -non egicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dæmoniorum_, dit-il, -c’est-à-dire ce genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un -procès à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines susdits; -qui fut du temps que les arrêts se délivroient en latin. En l’arrêt -contre lui donné, y avoit selon le style: _Dicta curia debotavit et -debotat dictum Colinum de suâ demandâ_. Et ce Saint-Ambroise, ayant -reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant -le roi, et lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus -jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours en çà.—Et -comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre cour de parlement m’a -_débotté_.» Le roi, ayant entendu où il le prenoit, le trouva bien -bon, après avoir connu leur élégance de ce beau latin ferré à glace. -Mais depuis on a mis les arrêts en bon françois[458]. De quoi on dit, -par raillerie, que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin -qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de _débotter_ les gens; mais -_débouter_, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient -bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Étant à -table, un maître d’hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un -potage sus une saye[459] de velours qu’il portoit. Il trouva occasion -de mettre en propos un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé -_Fundulus_[460], homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie -de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. Auquel l’abbé -Saint-Ambroise dit: «Monsieur _Fundulus_, vous êtes tout maigre, -il semble que vous vous portez mal.—Je me porte, dit _Fundulus_, -toujours ainsi: je ne puis engraisser pour temps qui vienne.—Je vous -enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à -monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que trop.» Il y en -a de lui assez de tels; mais tout cela appartient aux apophthegmes. - - - - -NOUVELLE L. - - De celui qui renvoya ledit abbé avec une réponse de nez. - - -Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu’on dit qui -ont été allaités d’une nourrice ayant les tettins durs[461]; contre -lesquels le nez rebouche[462] et devient mousse[463]; mais cela ne -lui advenoit point mal, car il étoit homme trape[464], bien amassé, -et même qui savoit bien jouer des couteaux[465]; au moyen de quoi, se -connoissoit en lui, ce que disait une excellente dame, en comparant -les hommes contre les femmes: «Nous autres femmes, disoit-elle, ne -nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l’aide de la beauté; et -pour ce, il nous la faut soigneusement entretenir et nous faire valoir -ce pendant que nous en avons la commodité; car quand notre beauté est -passée, on ne tient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je -n’en vois point de laids, je les trouve tous beaux.» Suivant propos, -Saint-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie à Fontainebleau, -devisant avec quelques siens familiers, avisa en la cour basse un -homme qu’il pensa bien connoître, lequel étoit seul de compagnie[466] -et avoit la contenance d’un nouveau venu. Saint-Ambroise ne se -trompoit point, car il l’avoit assez vu de fois et même fréquenté du -temps qu’il faisoit la rustrerie[467]. «Par Dieu! dit-il à ceux qui -étoient avec lui, c’est un tel, c’est mon homme, je le vais un peu -accoûtrer.» Il descend et s’en vint faire connoissance à son homme, -toutefois d’une autre façon qu’il n’avoit fait jadis; car il y alloit -à la réputation[468], laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement -déguiser, quand bien ils le voudroient. Cet homme, voyant la mine de -Saint-Ambroise, lui tint assez bonne[469] de son côté; car, encore -qu’il ne hantât guère la cour, si en savoit-il assez bien les façons. -Après quelques salutations, Saint-Ambroise lui va dire: «Or çà, que -faites-vous en cette cour? vous n’y êtes pas sans cause.—Par ma foi! -dit l’autre, je n’y fais pas grand’chose pour cette heure; je regarde -qui a le plus beau nez.» Maître Jacques Colin lui va montrer le roi, -lequel, d’aventure, étoit à une fenêtre à deviser. «Voici donc, ce -dit-il, celui-là que vous cherchez.» Car, de fait, le roi François, -avec ce qu’il étoit royal de toute façon[470], avoit le nez beau et -long[471], autant que maître Jacques l’avoit court et retroussé. Par -ce, il entendit bien que ces lettres ne s’adressoient point à autre -qu’à lui-même; et lui tarda qu’il ne fût hors de là pour en aller faire -le conte à ceux qu’il avoit laissés, auxquels il dit: «Par le corps -bieu! mon homme m’a payé tout comptant. Je lui demandois qu’il faisoit -ici; il m’a répondu qu’il regardoit qui avoit le plus beau nez.» On -dit que le même personnage (qu’on dit avoir été le receveur Éloin, de -Lyon) en donna d’une semblable à un cardinal qui lui demandoit: «Or çà, -dit-il, que faites-vous maintenant de bon? vous n’êtes pas sans avoir -quelque bonne entreprise?—Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre -grâce, je ne fais rien, non plus qu’un prêtre.» - - - - -NOUVELLE LI. - - De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se - laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge. - - -N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur, -qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots, -pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme -son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel -étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi, -sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir -autre enfant[472] que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas -d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque -argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau -ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses -défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne -vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je -suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que -ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus -vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons, -qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit: -«Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois -pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me -dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu -ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne -veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles -vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père; -et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là: -«Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme; -à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout -incontinent voi le-ci[473] qui se ramène lui-même àtout son tabourin, -à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le -marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon -ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, -voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois, -deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de -faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce -bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit -que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir -ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le -jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à -Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand -tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit. -«Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut -autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent -devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même: -«Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun -sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais -il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout -son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai -attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison -ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille -sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par -son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément -répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part -et d’autre, connoissant la gaudisserie[474] intentée par Chichouan, -le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès -dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt -livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah! -monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant -vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite[475], que le -bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part -ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les -ans, le premier jour du mois de mai[476], tant qu’il vivra. Et puis, -après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée, -ou tombée en fortune[477] de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut -de même[478] la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du -commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge, -pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté _in l. Nescio_, ff -_Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem, -Felinum, et omnes tormentatores juris_[479]. - - - - -NOUVELLE LII. - - Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs. - - -Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père, -qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible: -mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la -maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à -son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et -pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis -cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer, -et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il -dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que -veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit: -«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.» -C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui -disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut, -car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui -emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit: -«Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il -disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié, -afin que mon père en ait sa part.» - - - - -NOUVELLE LIII. - - Du clerc des finances qui laissa choir deux dés de son écritoire - devant le roi. - - -Le roi Louis onzième étoit un prince de grande délibération et d’une -exécution de même; lequel, entre autres siennes complexions, aimoit -ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne -faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus -à une fois. Un jour, entre autres, qu’il falloit signer quelques -lettres, et n’y avoit point de secrétaire des commandements présent, -le roi commanda à un jeune homme de finances, qui étoit là (car il -n’étoit point autrement difficile), lequel, ouvrant son écritoire -pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le -calemard[483]. «Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi -est-elle bonne?—_Contra pestem_, sire, dit le clerc.—_Contra pestem!_ -dit le roi: tu es de mes gens.» Et commanda qu’on lui donnât cent écus. -Un jour, les Genevois[484] (desquels il est écrit _Vane Ligur_[485]), -voyant que le roi s’en alloit au-dessus de ses affaires et qu’il -rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper[486] sa bonne -grâce, lui envoyèrent un ambassadeur, lequel avec sa belle harangue -s’efforçoit de faire trouver bon au roi que ses ennemis étoient si -prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche -voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu’à autre prince de la terre, -pour la grandeur de son nom et de ses prouesses. «Oui, dit le roi; les -Genevois se donnent-ils à moi?—Oui, sire.—Ils sont donc à moi sans -repentir?—Oui, sire.—Et je les donne, dit le roi, à tous les diables.» -Il faisoit un aussi bon présent comme il avoit reçu; et si ne donnoit -rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu’il n’est point de plus -bel acquêt que de don. - - - - -NOUVELLE LIV. - - De deux points pour faire taire une femme. - - -Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit -d’être la maîtresse, lui disoit: «Si j’étois votre mari, je vous -garderais bien de faire tout à votre tête.—Vous! disoit-elle, il vous -faudrait passer par là aussi bien comme les autres.—Oui! dit-il, -assurez-vous que je sais deux points[487] pour avoir la raison d’une -femme.—Vites-vous? fit-elle; et qui sont ces deux points-là?» Le jeune -homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un!» dit-il. Puis, tout -soudain, en fermant l’autre main: «Et voilà l’autre.» De quoi il fut -bien ri. Car la femme attendoit qu’il lui allât découvrir deux raisons -nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant _points_ de -_point_; mais l’autre entendoit _poings_ de _poing_. Eh! par mon âme! -je crois qu’il n’y a poing ni point qui sût assaigir[488] la femme -quand elle l’a mis en sa tête. - - - - -NOUVELLE LV. - - La manière de devenir riche. - - -D’un petit commencement de marchandise, qui étoit de contreporter[489] -des aiguillettes, ceintures et épingles, un homme étoit devenu -fort riche; de sorte qu’il achetoit les terres de ses voisins, et -ne se parloit que de lui autour du pays. De quoi s’ébahissant, un -gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin, lui va -dire: «Mais venez çà, tel (le nommant par son nom): qu’avez-vous fait -pour devenir aussi riche comme vous êtes?—Monsieur, dit-il, je le vous -dirai en deux mots: c’est que j’ai fait grand’diligence et petite -dépense.—Voilà deux bons mots, dit le gentilhomme; mais il faudrait -encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le -col, qu’ils n’en seroient pas plus riches.» Pour le moins, si font-ils -mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne -falloit que tourner le dos à Dieu cinq ou six bons ans. - - - - -NOUVELLE LVI. - - D’une dame d’Orléans qui aimoit un écolier qui faisoit le petit chien - à sa porte, et du grand chien qui chassa le petit. - - -Une dame d’Orléans, gentille et honnête, encore qu’elle fût -guêpine[490] et femme d’un marchand de draps, après avoir été assez -longuement poursuivie d’un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit -de bonne grâce; car il y avoit de ce temps-là[491] danseurs d’Orléans, -flûteurs de Poitiers, braves d’Avignon, étudiants de Toulouse. -L’écolier étoit nommé Clairet, auquel la femme se laissa gagner, -comme pitoyable et humaine qu’elle étoit, et le mit en possession du -bien amoureux, duquel il jouissoit assez paisiblement au moyen des -avertissements, propos et messages qu’ils s’entrefaisoient. Ils avoient -de petites intelligences ensemble, qui étoient jolies; desquelles ils -usoient, par ordre, des unes et puis des autres: entre lesquelles, -l’une étoit que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte -d’elle, et jappoit comme un petit chien; à quoi la chambrière étoit -faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans -lanterne, et se faisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre -écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux, -et eût bien voulu être en part avec Clairet; mais il n’en pouvoit -venir à bout, ou fût qu’il n’étoit pas au gré d’elle, ou qu’il ne -savoit pas s’y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames, -qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins, -de peur d’être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet -avoit entrée, et l’ayant vu aller et venir ses tours, et, entre -autres, l’ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que -fit-il l’une des fois que le mari étoit dehors? Après s’être bien -acertainé[492] de l’heure que Clairet y entroit, il se pensa qu’il -avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu’il -ne tiendroit à abbayer[493], que la proie ne se prînt. Adonc il s’en -vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien à la porte de -la dame, _hap, hap_. La portière, qui l’entendit, lui vint incontinent -ouvrir, dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses[494] de -la maison, ne faillit point à s’aller mettre tout droit au lit auprès -de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet; et pensez qu’il ne perdoit -pas temps auprès d’elle. Tandis qu’il jouoit ses jeux, voici Clairet -venir selon sa coutume, et se mit à faire à la porte _hap, hap_. Mais -on ne lui ouvroit pas, combien que la dame en eût bien entendu quelque -chose, mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une -fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi, et mêmement, -pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise -et autre maniement que non pas Clairet. Et pour ce, elle se voulut -lever pour appeler sa chambrière et savoir que c’étoit. Quoi voyant -l’écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien, -se lève incontinent du lit, et, se mettant à la fenêtre, ainsi que -Clairet faisoit encore _hap, hap_, il va répondre en un abbai de ces -clabaux[495] de village, _hop, hop, hop_. Quand Clairet entendit cette -voix: «Ha! ha! dit-il, par le corps bieu! c’est la raison que le grand -chien chasse le petit. Adieu, adieu, bon soir et bonne nuit.» Et s’en -va. L’autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux -qu’il peut, à laquelle il fut force de prendre patience; et depuis il -trouva façon de s’accorder avec le petit chien, qu’ils iroient chasser -aux connils[496], chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons. - - - - -NOUVELLE LVII. - - Du Vaudrey[497], et des tours qu’il faisoit. - - -Il n’y a pas long-temps qu’étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel -s’est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par -les actes qu’il a faits, en son vivant, d’une terrible bigearre[498], -accompagnés d’une telle fortune, que nul, fors lui, ne les eût osé -entreprendre; et, comme l’on dit, un sage homme en fût mort plus de -cent fois: comme quand il print une pie, en la Beauce, à course de -cheval, laquelle il lassa tant, qu’enfin elle se rendit; et quand il -étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière; -et quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle qu’il avoit -vêtu, ou un jaque de maille[499], ne sais lequel, il fit planter une -épée toute nue contre la muraille, la pointe devers lui; et se print -à courir contre l’épée, de telle roideur, qu’il se perça d’outre en -outre, et toutefois il n’en mourut point. Il faut bien dire qu’il -avoit bien l’âme de travers[500]. En outre toutes ses folies, il y en -eut encore une qui mérite bien d’être racontée. Il passoit à cheval -sur les ponts de Sey[501], près d’Angers, lesquels sont bien hauts de -l’eau pour ponts de bois[502]; il portoit en croupe un gentilhomme, -qui lui dit en riant: «Viens çà, Vaudrey; toi qui as tant de belles -inventions, et qui sais faire de si bons tours, si tu voyois maintenant -les ennemis aux deux bouts de ce pont qui t’attendissent à passer, que -ferois-tu?—Lors, dit Vaudrey, que je ferois! Mort bieu! voilà, dit-il, -que je ferois.» Et ce disant, il donna de l’éperon à son cheval, et le -fit sauter par-dessus les accoudières[503] dedans Loire; et se tint si -bien, qu’il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, -il fut aussi heureux que sage pour le moins; car c’étoit grand’folie à -lui de se mettre en croupe derrière un fol; vu que, quand on en est à -une lieue, encore n’en est-on pas assez loin. - - - - -NOUVELLE LVIII. - - Du gentilhomme qui coupa l’oreille à un coupeur de bourses. - - -En l’église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse, -sentit un larron qui lui coupoit des boutons d’or qu’il avoit aux -manches de sa robe; et, sans faire semblant de rien, tira sa dague et -print l’oreille du larron et la lui coupa toute nette; et en la lui -montrant: «Aga[504], dit-il, ton oreille n’est pas perdue, la vois-tu -là? Rends-moi mes boutons, et je te la rendrai.» Il ne lui faisoit pas -mauvais parti, s’il eût pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme -ses boutons. - - - - -NOUVELLE LIX. - - De la damoiselle de Toulouse qui ne soupoit plus, et de celui qui - faisoit la diète. - - -Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une -borde[505] sienne, et avoit pour voisine une autre damoiselle de la -ville même: lesquelles entendoient à faire leur vin, et s’entrevoyoient -souvent, et quelquefois mangeoient ensemble. Mais il y en avoit une -qui avoit prins coutume de ne souper point, et disoit à sa voisine: -«Madamoiselle, j’ai vu le temps que je me trouvois quasi toujours -malade, jusques à tant que j’ai prins coutume de ne souper plus, et -de faire seulement un petit[506] de collation au soir.—Et de quoi -collationnez-vous, madamoiselle? disoit l’autre.—Savez-vous, dit-elle, -comment j’en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de -vigne (comme ils les accoûtrent en ce pays-là pour les faire cuire -avec leur graisse; car elles sont fort grasses), et fais mettre une -poire de râteau[507] entre deux braises. (Ces poires sont grosses comme -le poing, et mieux.) Je fais collation de cela, dit-elle: et quand -j’ai mangé cela, et bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte -de Paris) avec un pain d’un hardi[508], je me trouve aussi bien de -cela, comme si j’avois mangé toutes les viandes du monde.—Sec[509]! -se dit l’autre: le diable vous en feroit bien mal trouver.» Et quand -le temps des cailles étoit passé, à belles peringues[510], à belles -palombes[511], à belles pellixes[512], pensez que la pauvre damoiselle -étoit bien à plaindre. J’aimerois autant celui qui disoit à son varlet: -«Recommande-moi bien à monsieur le maître[513], et lui dis que je le -prie qu’il m’envoie seulement un potage, un morceau de veau, une aile -de chapon et de perdrix et quelque autre petite chose; car je ne veux -guère manger à cause de ma diète.» Et l’autre, cuidant être estimé -sobre en demandant à boire, après qu’il eut été interrogé, duquel[514] -il vouloit: «Donnez-moi, dit-il, du blanc, cinq ou six coups; et -puis, du clairet, tant qu’il vous plaira.» Mais il ne sembloit pas à -celle qui plaignoit l’estomac: «J’ai, dit-elle, mangé la cuisse d’une -alouette, qui m’a tant chargé l’estomac, que je n’en puis durer.» Il -n’y eût pas entré la pointe d’un jonc. - - - - -NOUVELLE LX. - - Du moine qui répondoit à tout par monosyllabes rimés[515]. - - -Quelque moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l’heure -du souper. L’hôte le fait asseoir avec les autres qui avoient -déjà bien commencé; et mon moine, pour les atteindre, se mettre à -bauffrer d’un tel appétit, comme s’il n’eût vu de trois jours pain. -Le galant s’étoit mis en pourpoint[516] pour mieux s’en acquitter: -ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoit force -choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il étoit empêché à -remplir sa poche[517]. Mais, afin de ne perdre guère de temps, -il répondoit tout par monosyllabes rimés: et crois bien qu’il -avoit apprins ce langage de plus longue main; car il y étoit fort -habile. Les demandes et les réponses étoient. Un lui demande: «Quel -habit portez-vous?—Froc.—Combien êtes-vous de moines?—Trop.—Quel -pain mangez-vous?—Bis.—Quel vin buvez-vous?—Gris.—Quelle chair -mangez-vous?—Bœuf.—Combien avez-vous de novices?—Neuf.—Que vous semble -de ce vin?—Bon.—Vous n’en buvez pas de tel?—Non.—Et que mangez-vous -les vendredis?—Œufs.—Combien en avez-vous chacun?—Deux.» Ainsi, ce -pendant, il ne perdoit pas un coup de dent; et si satisfaisoit aux -demandes laconiquement. S’il disoit ses matines aussi courtes, c’étoit -un bon pilier d’église. - - - - -NOUVELLE LXI. - - De l’écolier légiste et de l’apothicaire qui lui apprint la médecine. - - -Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque temps, passa par une -petite ville près de Cahors en Querci, nommée Saint-Antonin, pour là -repasser ses textes de loi; non pas qu’il y eût grandement proufité, -car il s’étoit toujours tenu aux lettres humaines, ès quelles il étoit -bien entendu; mais il se songea[518], puisqu’il s’étoit mis en la -profession du droit, de ne s’en devoir point retourner égarant[519], -et qu’il n’en sût répondre comme les autres. Soudain qu’il fut à -Saint-Antonin (comme en ces petites villes on est incontinent vu et -remarqué), un apothicaire le vint aborder en lui disant: «Monsieur, -vous soyez le bienvenu!» Et se met à deviser avec lui: auquel, en -suivant propos, il échappa quelques mots qui appartenoient à la -médecine, ainsi qu’un homme d’étude et de jugement a toujours quelque -chose à dire en toutes professions. Quand l’apothicaire l’eut ainsi -ouï parler, il lui dit: «Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce que -je puis connoître?—Non suis point autrement, dit-il, mais j’en ai bien -vu quelque chose.—Je pense bien, dit l’apothicaire, que tous ne le -voulez pas dire, pource que vous n’avez pas proposé de vous arrêter -en cette ville; mais je vous assure bien que vous n’y feriez pas mal -votre proufit. Nous n’avons point de médecin pour le présent: celui -que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs. -Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre: je vous logerai, -et vivrons bien, vous et moi; mais que[520] nous nous entendions -bien, venez-vous-en dîner avec moi?» L’écolier, oyant parler cet -apothicaire, qui n’étoit pas bête (car il avoit été par les bonnes -villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener à dîner, -et se pensa en soi-même: «Il faut essayer la fortune, et si cet homme -ici fera ce qu’il dit; aussi bien en ai-je bon métier. Voici un pays -égaré[521], il n’y a homme qui me connoisse: voyons ce que pourra -être.» L’apothicaire le mène dîner en son logis. Après dîner, ayant -toujours continué ses premiers propos, ils furent incontinent cousins. -Pour abréger, l’apothicaire lui fit accroire qu’il étoit médecin; et -lors, l’écolier lui va dire premièrement ce qui s’en suit: «Savez-vous -qu’il y a? je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous -pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y -étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en -la ville d’où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, -et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi -à vous, regardons à faire nos besognes; je suis content de demourer -ici.—Monsieur, dit l’apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai -toute la pratique de médecine en moins de quinze jours. Il y a -long-temps que j’ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs; -je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur: davantage, -en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner: -vous voilà le plus grand médecin du monde.» Et dès lors l’apothicaire -commence à lui montrer comment s’écrivoit une once, une drachme, un -scrupule, une pongnée, un manipule[522]; et un autre demain[523], il -lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires; et puis, à doser, -à mixtionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien -dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre, faisant -dire par l’apothicaire qu’il étoit un peu mal disposé. Toutefois -l’apothicaire n’oublia pas à dire par toute la ville que cet homme -étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré -à Saint-Antonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et -commencèrent à le caresser, incontinent qu’il fut sorti de la maison, -et se battoient à qui le convieroit: et si eussiez dit qu’ils avoient -déjà envie d’être malades, pour le mettre en besogne, afin qu’il eût -courage de demourer. Mais l’écolier (que dis-je, écolier! docteur -passé par les mains d’un apothicaire) se faisoit prier, ne fréquentoit -que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne partoit -guère d’auprès de l’apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en -moins de rien. Voici venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là, -il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme, -et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce -médecin faisoit bien plus; il devinoit qui étoit son père et sa mère, -s’il étoit marié ou non, et depuis quel temps, et combien il avoit -d’enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux -jusqu’aux nouveaux; et tout par l’aide de son maître l’apothicaire. -Car, quand il voyoit quelqu’un qui apportoit une urine, l’apothicaire -alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et -lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites; et puis, et -puis, le faisoit attendre, tandis qu’il alloit avertir secrètement -son médecin de tout ce qu’il avoit apprins de ce porteur d’urine. Le -médecin en les prenant, les regardoit incontinent haut et bas, mettoit -la main entre l’urine et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec -les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C’est une femme.—_O -par ma fé, segni ben disez vertat[524]!_—Elle a une grande douleur au -côté gauche, au-dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tête, selon -que lui avoit dit l’apothicaire.—Il n’y a que trois mois qu’elle a fait -une fille.» Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s’en alloit -incontinent conter partout ce qu’il avoit ouï de ce médecin; tant, -que de bouche en bouche le bruit couroit qu’il étoit venu le premier -homme du monde. Et si d’aventure quelquefois son maître l’apothicaire -n’y étoit pas, il tiroit le ver du nez[525] à ces Rouerguois, en -disant par une admiration: «Bien malade!» A quoi le porteur répondoit -incontinent: _il_ ou _elle_. Au moyen de quoi, il disoit (après -avoir un peu considéré cette urine): «N’est-ce pas un homme?—_O, -certes, be es un homme_[526], disoit le Rouerguois.—Ha! je l’ai bien -vu incontinent,» disoit le médecin. Mais quand ce venoit à ordonner -devant les gens, il se tenoit toujours près de son magister, lequel lui -parloit le latin médicinal, qui étoit en ce temps-là fin comme bureau -teint[527]. Et sous cette couleur-là, l’apothicaire lui nommoit le -recipé[528] tout entier, faisant semblant de parler d’autre chose: en -quoi je vous laisse à penser s’il ne faisoit pas bon voir un médecin -écrire sous un apothicaire! En effet, ou fût pour l’opinion qu’il -fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se -trouvoient bien de ses ordonnances; et n’étoit pas fils de bonne mère -qui ne venoit à ce médecin; et se faisoient accroire qu’il faisoit bon -être malade, ce pendant qu’il étoit là; et que, s’il s’en alloit, ils -n’en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, -comme gibiers, ou flacons de vins; et ces femmes lui faisoient des -_moucadous_ et des _camises_[529]. Il étoit traité comme un petit coq -au panier[530]; tellement, qu’en moins de six ou sept mois, il gagna -force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l’un de l’autre: de -quoi il se mit en équipage pour s’en aller de Saint-Antonin, faisant -semblant d’avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui -mandoit nouvelles; et qu’il falloit qu’il s’en allât, mais qu’il ne -failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu’il s’en vint: là où -depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut -si bon médecin, comme il avoit été en son apprentissage (j’entends -qu’il ne fit point si bien ses besognes[531]). Car quelquefois la -Fortune aide plus aux aventureux que non pas aux trop discrets; car -l’homme savant est de trop grand discours: il pense aux circonstances, -il s’engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes -une défiance de soi, qui les décourage de s’adresser à vous; et, de -fait, on dit qu’il vaut mieux tomber ès main d’un médecin heureux que -d’un médecin savant. Le médecin italien entendoit bien cela; lequel, -quand il n’avoit que faire, écrivoit deux ou trois cents recettes, pour -diverses maladies; desquelles il prenoit un nombre, qu’il mettoit en -la facque de son saye[532]; puis, quand quelqu’un venoit à lui pour -urines, il tiroit une de ces recettes à l’aventure, comme on met à la -blanque[533], et la bailloit au porteur, en lui disant seulement: «_Dio -te la daga buona._» Et s’il s’en trouvoit bien: «_In buona hora._» S’il -s’en trouvoit mal: «_Suo danno_[534].» Ainsi va le monde. - - - - -NOUVELLE LXII. - - De messire Jean qui monta sur le maréchal pensant monter sur sa - femme[535]. - - -Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage, -avoit une femme passablement belle, au moins au gré d’un prêtre qui -demouroit tout auprès de lui, appelé messire Jean: lequel fit tant, -qu’il accorda ses flûtes[536] avec cette jeune femme: et s’entendoit -tellement avec elle, que, quand le maréchal s’étoit levé pour forger -ses fers (que le prêtre connoissoit bien, quand il entendoit battre -à deux, car c’étoit signe que le maréchal y étoit avec le varlet), -lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière, -dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la -place du maréchal, qu’il trouvoit toute chaude; là où il forgeoit de -son côté sus une autre enclume; mais on ne l’oyoit pas de si loin -faire sa besogne; et quand il avoit fait, il se retiroit gentiment -par l’huis où il étoit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si -secrètement, que le maréchal ne s’en aperçût, au moins qu’il n’en eût -une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis; tant -qu’il s’en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant -et avec une colère telle qu’ont voulentiers ces gens de feu, qu’elle -lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire -Jean se venoit coucher auprès d’elle, quand il oyoit battre à deux. -Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien -crié merci, ce lui fut force de demourer là. Mais pensez que ce ne fut -pas sans lui donner dronos et chaperon de même[537]. De là à quelques -jours après, le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit: «Messire -Jean, vous venez voir ma femme quand vous avez le loisir?» Le prêtre -le nia fort et ferme, lui disant qu’il ne lui voudroit pas faire ce -tour-là, et qu’il aimeroit mieux être mort. «Vous êtes mon compère, -disoit le prêtre.—Et bien, bien, dit le maréchal, je m’en rapporte à -vous: chevauchez-la à votre aise quand vous y serez; mais gardez-vous -bien de me chevaucher: car s’il vous advient, le diable vous aura bien -chanté matines[538].» Le prêtre, connoissant que le maréchal étoit un -mauvais fol, se tint dès lors sur ses gardes, et ne voulut plus venir à -la forge; mais le maréchal dit à sa femme: «Savez-vous qu’il faut que -vous fassiez? mais gardez-vous bien de faire la borgne ni la boiteuse; -car vous savez bien que votre marché n’en seroit pas meilleur: refaites -connoissance à messire Jean, et l’entretenez de paroles; et puis, un -matin, je vous dirai ce que vous aurez à faire.» Elle fut fort contente -de lui promettre tout ce qu’il voulut, de peur de la male aventure. Et -faut entendre qu’elle savoit bien battre[539], et de bonne mesure: car -elle avoit apprins à battre avec le varlet, pour faire la besogne quand -le maréchal n’y étoit pas. A donc elle se mit à faire bon semblant -à messire Jean, ainsi que son mari l’avoit instruite; lui donnant à -entendre que le maréchal n’y pensoit point, et que ce n’étoit qu’une -opinion, qui lui avoit passé par l’entendement; et le vous assura par -belles paroles, lui disant: «Venez, venez demain au matin, à l’heure -accoutumée, quand vous orrez qu’ils battront à deux.» Messire Jean la -crut, le pauvre homme! Quand le matin fut venu, le maréchal dit à sa -femme, en la présence du varlet: «Levez-vous, et allez battre en ma -place; car je me trouve un peu mal.» Ce qu’elle fit, et se mit à la -forge, et bat avec ce varlet. Incontinent que messire Jean entendit -battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa -grosse robe de nuit, entre par l’huis accoutumé, et se vient coucher -auprès de ce maréchal, pensant être auprès de sa femme. Et, pource -qu’il y avoit long-temps qu’il n’avoit donné ès gauffriers[540], il -étoit lors tout prêt à le bien faire; et ne fut pas sitôt au lit, que, -de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal: lequel le vous commença -à serrer à deux belles mains, en lui disant: «Eh! vertubieu (pensez -que c’étoit par un D[541]), messire Jean, qui vous a ici fait venir? -Je vous avois tant dit que vous ne me chevauchissiez point, et que -j’étois mauvaise bête, et vous n’en avez rien voulu croire!» Le prêtre -se vouloit défaire[542], mais le maréchal le vous tenoit à deux bons -bras, et se print à crier à son varlet, qui étoit en bas, lequel monta -incontinent, et apporta du feu: et Dieu sait comment monsieur le prêtre -fut étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal tenoit tout prêts, -et expressément pour battre à deux sur le dos de messire Jean, à la -recrue[543] du maître et du varlet. Et cependant il n’osoit pas crier -au secours; car le maréchal le menaçoit de le mettre en la fournaise; -pource il aimoit mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il -bon marché au prix de celui qui eut les deux témoins[544] enfermés au -coffre, et le feu allumé derrière: tellement qu’il fut contraint de les -couper lui-même avec le rasoir qui lui avoit été baillé en la main[545]. - - - - -NOUVELLE LXIII. - - De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre - Jean Trubert et son fils. - - -Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit -guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins, -pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été, -à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en -souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit -châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il -avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses -factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une -jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit -été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il -se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette -jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou -six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du -prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son -procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit, -entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549] -un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et -là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice; -auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques -du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le -père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il -falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et -après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau -qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout -pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le -greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean -Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit -le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous -les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le -petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit -cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier, -disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu; -et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez -la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.» -Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean -Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et -étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt -vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit -présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal -par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais -il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre -côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le -petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne -sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir, -et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu! -dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute -la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit -dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles. - - - - -NOUVELLE LXIV. - - Du garçon qui se nomma Toinette pour être reçu en une religion de - nonnains; et comment il fit sauter les lunettes de l’abbesse qui le - visitoit[551]. - - -Il y avoit un jeune garçon, de l’âge de dix-sept à dix-huit ans; -lequel, étant, à un jour de fête, entré en un couvent de religieuses, -en vit quatre ou cinq qui lui semblèrent fort belles, et dont n’y avoit -celle[552] pour laquelle il n’eût voulentiers rompu son jeûne; et les -mit si bien en sa fantaisie[553], qu’il y pensoit à toutes heures. Un -jour, comme il en parloit à quelque bon compagnon de sa connoissance, -ce compagnon lui dit: «Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon: -habille-toi en fille, et t’en va rendre à l’abbesse; elle te recevra -aisément: tu n’es point connu en ce pays ici.» (Car il étoit garçon -de métier, et alloit et venoit par pays.) Il crut assez facilement ce -conseil, se pensant qu’en cela n’avoit aucun danger qu’il n’évitât bien -quand il voudroit. Il s’habille en fille assez pauvrement, et s’avisa -de se nommer Toinette. Donc, de par Dieu, s’en va au couvent de ces -religieuses, où elle trouva façon de se faire voir à l’abbesse, qui -étoit fort vieille, et, de bonne aventure, n’avoit point de chambrière. -Toinette parle à l’abbesse, et lui conte assez bien son cas, disant -qu’elle étoit une pauvre orpheline d’un village de là auprès, qu’elle -lui nomma. Et, en effet, parla si humblement, que l’abbesse la trouva -à son gré, et par manière d’aumône la voulut retirer, lui disant que -pour quelques jours elle étoit contente de la prendre, et que s’elle -vouloit être bonne fille, qu’elle demoureroit là-dedans. Toinette fit -bien la sage, et suivit la bonne femme d’abbesse: à laquelle elle sut -fort bien complaire, et quant et quant[554] se faire aimer à toutes les -religieuses, et même, en moins de rien, elle se print à ouvrer[555] -de l’aiguille (car peut-être qu’elle en savoit déjà quelque chose), -dont l’abbesse fut si contente, qu’elle la voulut incontinent faire -nonne de là-dedans. Quand elle eut l’habit, ce fut bien ce qu’elle -demandoit, et commença à s’approcher fort près de celles qu’elle voyoit -les plus belles, et, de privauté en privauté, elle fut mise à coucher -avec l’une. Elle n’attendit pas la deuxième nuit, que, par honnêtes -et aimables jeux, elle fît connoître à sa compagne qu’elle avoit le -ventre cornu, lui faisant entendre que c’étoit par miracle et vouloir -de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa cheville au pertuis de sa -compagne, et s’en trouvèrent bien et l’une et l’autre; laquelle chose, -en la bonne heure, il (dis-je _elle_) continua assez longuement, et -non seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des -autres, desquelles elle s’accointa. Et quand une chose est venue à -la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la -cinquième le sache, et puis la sixième; de mode, qu’entre ces nonnes -(y en ayant quelques-unes de belles, et les autres laides, auxquelles -Toinette ne faisoit pas si grande familiarité qu’aux autres), avec -maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais -quoi; et y firent tel guet, qu’elles les connurent assez certainement; -et commencèrent à en murmurer si avant, que l’abbesse en fut avertie, -non pas qu’on lui dît que nommément ce fût sœur Toinette; car elle -l’avoit mise là-dedans, et puis elle l’aimoit fort, et ne l’eût pas -bonnement cru: mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu’elle -ne se fiât pas en l’habit, et que toutes celles de léans n’étoient -pas si bonnes qu’elle pensoit bien; et qu’il y en avoit quelqu’une -d’entre elles qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gâtoit les -religieuses. Mais quand elle demandoit qui c’étoit et que c’étoit, -elles répondoient que, s’elle les vouloit faire dépouiller, elle le -connoîtroit. L’abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir -la vérité au premier jour; et, pour ce faire, fit venir toutes les -religieuses en chapitre. Sœur Toinette, étant avertie par ses mieux -aimées de l’intention de l’abbesse, qui étoit de les visiter toutes -nues, attache sa cheville par le bout avec un filet[556] qu’elle tira -par derrière; et accoutre si bien son petit cas, qu’elle sembloit -avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n’y eût regardé de bien -près: se pensant que l’abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son -nez, ne le sauroit jamais connoître. Les nonnes comparurent toutes. -L’abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les -avoit assemblées; et leur commanda qu’elles eussent à se dépouiller -toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les -visitant les unes après les autres, il vint[557] au rang de sœur -Toinette; laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraîches, blanches, -refaites[558], rebondies, elle ne put être maîtresse de cette cheville, -qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le point que l’abbesse avoit les -yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un -coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l’abbesse, et -les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si -surprise, qu’elle s’écria: «_Jésus! Maria!_ Ah! sans faute, dit-elle, -et est-ce vous? Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi? Que vous m’avez -abusée!» Toutefois, qu’y eût-elle fait? Sinon, qu’il fallut y remédier -par patience; car elle n’eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur -Toinette eut congé de s’en aller avec promesse de sauver l’honneur des -filles religieuses. - - - - -NOUVELLE LXV. - - Du régent qui combattit une harengère du Petit-Pont[559] à belles - injures. - - -Un martinet[560] s’en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et -s’adressa à une harengère pour marchander de la moulue[561]; mais -de ce qu’elle lui fit deux liards, il n’en offrit qu’un: dont cette -harengère se fâcha, et l’appela injure[562], en lui disant: «Va, va, -Joannes[563], porte ton liard aux tripes!» Ce martinet, se voyant ainsi -outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. «Et va, -marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, toi et -lui.» Ce martinet ne faillit pas à s’en aller tout droit à son régent, -qui étoit bon fripon[564], et lui dit: «_Per diem, domine_[565], il y -a la plus fausse[566] vieille sur le Petit-Pont: je voulois acheter de -la moulue, elle m’a appelé _Joannes_.—Et qui est-elle? dit le régent. -La me montreras-tu bien?—_Ita, domine_, dit l’écolier. Et encore -m’a-t-elle dit que si y alliez, qu’elle vous renvoiroit bien.—Laisse -faire, dit le régent. _Per dies[567]!_ elle en aura.» Ce régent se -pensa bien que pour aller vers une telle dame, qu’il ne falloit pas -être dépourvu; et que la meilleure provision qu’il pouvoit faire, -c’étoit de belles et gentilles injures; mais qu’il lui en diroit tant, -qu’il la mettroit _ad metam non loqui_[568]. Et, en peu de temps, -il donna ordre d’amasser toutes les injures dont il se put aviser, -y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en -chopinant, qu’il leur sembla qu’il en avoit assez. Ce régent en fit -deux rôlets[569], et en étudia un par cœur: l’autre, il le mit en sa -manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand -il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir -conduire jusques au Petit-Pont, et lui montrer cette harengère; et -print encore quelques autres galochers[570] avec lui; lesquels, _in -primis et ante omnia_, il mena boire à la Mule[571]; et quand ils -eurent bien chopiné, ils s’en vont. Ils ne furent pas si tôt sur le -Petit-Pont, que la harengère ne reconnût bien ce martinet; et quand -elle les vit ainsi en troupe, elle connut à qui ils en vouloient. -«Ah! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands: l’école est -effondrée.» Le régent s’approche d’elle, et lui vient heurter le -baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: «Hé! que faut-il à cette -vieille damnée?—Oh! le _clerice_, dit la vieille, es-tu venu assez tôt -pour te prendre à moi?—Qui m’a baillé cette vieille maquerelle? dit -le régent. Par la lumière! c’est à toi, voirement, à qui j’en veux.» -En disant cela, il se plante devant elle, comme voulant escrimer à -beaux coups de langue. La harengère, se voyant défiée: «Merci Dieu! -dit-elle, tu en veux donc avoir, magister crotté? Allons, allons par -ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoutrerai. Parle, c’est -à toi.—Allez, vieille sempiterneuse, dit le régent.—Va, ruffien.—Allez, -vilaine.—Va, maraud.» Incontinent qu’ils furent en train, je m’en vins, -car j’avois affaire ailleurs. Mais j’ai ouï dire à ceux qui en savent -quelque chose, que les deux personnages combattirent vaillamment, -et s’entredirent chacun une centaine de bonnes et fortes injures -d’arrache-pied; mais il advint au régent d’en dire une deux fois, car -on dit qu’il l’appela _vilaine_ pour la seconde fois. Mais la harengère -lui en fit bien souvenir. «Merci Dieu! dit-elle, tu l’as déjà dit, -fils de putain que tu es!—Eh bien, bien! dit le régent: n’es-tu pas -bien vilaine deux fois, voire trois?—Tu as menti, crapaud infect!» Il -faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se -battre si vertueusement, que ceux qui les regardoient ne savoient qui -devoit avoir du meilleur. Mais, à la fin, le régent étant au bout de -son premier rôlet, va tirer l’autre de sa manche, lequel il ne savoit -pas par cœur, comme l’autre; et, pour ce, il se troubla un petit, -voyant que la harengère ne faisoit que se mettre en train; et se va -mettre à lire ce qui étoit dedans, qui étoient injures collégiales, et -le vouloit dépêcher tout d’une traite, pour penser étonner la vieille, -en lui disant: «Alecto, Megera, Tisiphone, détestable, exécrable, -infande[572], abominable.» Mais la harengère le va interrompre, disant: -«Ha! merci, Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je -te répondrai bien, grand niais, parle bon françois. Ah! tu apportes -un rôlet! Va étudier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon.» Et -la déesse[573], comme à un chien, abboie, et toutes ces harengères -se mettent à crier sur lui, et le pressent tellement, qu’il n’eut -rien meilleur que se sauver de vitesse; car il eût été accablé, le -pauvre homme. Et, pour certain, il a été trouvé que, quand il eût eu -un Calepin[574], un vocabulaire, un dictionnaire, un promptuaire, -un trésor d’injures, il n’eût pas eu la dernière de cette diablesse. -Par ainsi, il s’en alla mettre en franchise[575] au collége de -Montaigu[576], courant tout d’une halenée, sans regarder derrière soi. - - - - -NOUVELLE LXVI. - - De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et - comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte. - - -Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se -tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien -jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours -quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant -plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne -faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins -dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont -nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour -lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit, -voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point; -tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il -la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir, -fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579], -et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire: -«Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant -le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais. -Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit -essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi -bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit -qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté. -La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le -derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point -de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus -grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit -le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir -d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte -qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les -gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu. -Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune -dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il -possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon -moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me -veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis -de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire -tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris -qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses -efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine, -sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte -quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque -autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon -de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire -couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que -la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui -disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582]; -mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se -déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la -porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable: -«Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous -faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez -le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez -le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le -fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours -rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela, -quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et -avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit -que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa -dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer; -et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il -fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha, -formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un -petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve, -qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière -pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais, -sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame, -et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est -fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut -savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon -ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous -du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha, -formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La -dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid -cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]! -dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous -chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant -et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se -porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses -à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière -regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit -boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure -vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa -chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est -ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est -net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit, -dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi -non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.» -Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise -blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée, -et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus -sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien -quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en -vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le -lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588]. -Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont -il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil -de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se -trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée, -la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le -mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un -pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que -c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit -que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames, -le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva -en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y -étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en -rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit -auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation, -par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et -de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel -moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien -avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût -à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce -qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce -qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve -à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit -prémédité dès le paravant: - - Que diriez-vous d’un vert vêtu, - Qui a baisé sa dame au cul, - En lui faisant hommage? - -Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître -que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort -égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre -promptement à la dame: - - Que diriez-vous d’un fol tout nu, - Qui a dansé sur votre cul, - Disant: _Ha! ha! formage!_ - -Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car, -quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur -et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute -l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un -bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est -notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles -et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées, -à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux -amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme, -auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en -se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et -délibérément songé contre lui. - - - - -NOUVELLE LXVII. - - De l’écolier d’Avignon et de la vieille qui le print à partie. - - -Il y avoit en Avignon une bande d’écoliers qui s’ébattoient à la longue -boule, hors les murailles de la ville: l’un desquels, en faisant son -coup, faillit à bouler droit, et envoya sa boule dedans un jardin. -Il trouva façon de sauter par-dessus le mur pour l’aller chercher. -Quand il fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit -des choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: «Eh! que, -diable, venez-vous faire ici? Vous me venez dérober mes melons?» Mais -l’écolier ne s’en soucioit pas, cherchant toujours sa boule, en lui -disant seulement: «Paix, vieille damnée!» La vieille commença à lui -dire mille maux[592]. Quand l’écolier la vit ainsi entrer en injures, -pour en avoir son passe-temps, il lui va parler le premier langage -dont il s’avisa, en lui disant: _Cum animadverterem quam plurimos -homines_[593], en lui faisant signes de menaces, pour la faire -encore mieux batailler. Et la vieille, de crier, mais c’étoit en son -avignonnois[594]: «Oh! ce méchant, ce voleur, qui saute par-dessus -les murailles!» L’écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes de -Caton: _Parentes ama_[595]. «Allez de par le diable, disoit la vieille -à l’écolier; que le lansi[596] vous éclate!» Et l’écolier: _Cognatos -cole_[597]. «Oui, oui, à l’école, de par le diable!» Et l’écolier: -_Cum bonis ambula_[598]. «Je n’ai que faire de ta boule, disoit-elle. -Que maugré n’aie bieu de toi[599]! tu parles italien; je t’entends -bien.—Et voire, voire, dit l’écolier: _Foro te para_[600].» Mais s’il -l’eût voulu entretenir, il eût fallu dire tout son Caton, tout son -_Quos decet_[601]. Encore n’en eût-il pas eu le bout; mais il s’en vint -achever sa partie. - - - - -NOUVELLE LXVIII. - - D’un juge d’Aigues-Mortes, d’un pasquin[602], et du concile de Latran. - - -En la ville d’Aigues-Mortes, y avoit un juge nommé _De alta domo_[603]; -lequel avoit un cerveau fait comme de cire[604]; et donnoit, en son -siége, des appointements[605] tout cornus; hors son siége, faisoit -des discours de même. Advint, un jour, qu’il entra en dispute d’un -passage de la Bible avec un bon apôtre, qui étoit bien aise de faire -bateler[606] monsieur le juge. Le différend étoit, à savoir-mon si -de toutes les bêtes qui sont aujourd’hui au monde, y en avoit deux -de chacune en l’arche de Noé. L’un disoit qu’il n’y avoit point de -souris, et qu’elles s’engendrent de pourriture, ainsi que depuis a -bien confermé maître Jean Buteo[607], de l’ordre Saint-Antoine en -Dauphiné, en son traité _De Arca Noe_. L’autre disoit, qu’il n’y -avoit qu’un lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en -l’eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. L’un disoit -de l’un, l’autre de l’autre[608]. Mais, à la fin, monsieur le juge, -qui vouloit toujours avoir du bon, se fâchoit que ce bon marchand tînt -ainsi fort contre lui, auquel il va dire: «Vous ne savez de quoi vous -parlez: où l’avez-vous vu?—Où je l’ai vu! dit l’autre; il est écrit -en Genèse.—Genèse! dit le juge; vous me la baillez belle. C’est un -griffon griffant[609]; il demeure à Nismes; je le connois bien. Il -n’y entend rien, ne vous avec.» Et, de fait, y avoit un greffier à -Nismes, qui s’appeloit Genèse; et le pauvre juge pensoit que ce fût -celui dont l’autre entendoit. Il faut dire qu’il savoit toute la Bible -par cœur, fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit[610] -quasi à celui que l’on dit, qui[611], devant le roi François, ainsi -qu’on parloit d’un pasquin qui avoit été nouvellement fait à Rome, -voulant aussi en dire sa râtelée[612], dit au roi: «Sire, je l’ai bien -vu, Pasquin; c’est un des plus galants hommes du monde.» Adonc le roi, -qui s’aperçut bien de l’humeur de l’homme, lui va dire: «Vous l’avez -vu! Où l’avez-vous vu?—Sire, dit-il, je le vis dernièrement à Rome, -qu’il étoit bien en ordre. Il portoit une cape à l’espagnole, bandée de -velours, et une chaîne au col, d’un[613] quatre-vingts ou cent écus; -et avoit deux varlets après lui. Mais c’étoit l’homme du monde qui -rencontroit le mieux, et étoit toujours avec ses cardinaux.—Allez, -allez, dit le roi; allez quérir les plats; vous avez envie de -m’entretenir.» C’étoit encore un bon homme, qui étoit produit pour -témoin en une matière bénéficiale, où il étoit question d’une certaine -décision du concile de Latran. Le juge disoit à ce bon homme: «Venez -çà, mon ami; savez-vous bien de quoi nous parlons?—Oui, monsieur, vous -parlez du concile de Latran[614]; je l’ai assez vu de fois: il avoit un -grand chapeau rouge, et étoit toujours ceint, et portoit voulentiers -une grande gibecière de velours cramoisi. Et si ai bien encore connu sa -femme, madame la Pragmatique[615].» Voilà ce qu’il en sembloit au bon -homme. Je ne sais pas si vous m’en croyez, mais il n’est pas damné qui -ne le croit. - - - - -NOUVELLE LXIX. - - Des gendarmes qui étoient chez la bonne femme de village. - - -Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme[616], ils vivoient -aussi sus la bonne femme; car il en passa une bande par un village, -là où ils ne faisoient pas mieux que ceux du proverbe, qui dit: _Un -avocat en une ligne_; _un noyer en une vigne_; _un pourceau en un blé_; -_une taupe en un pré_; _un sergent en un bourg_; _c’est pour achever de -gâter tout_. Car ils pilloient, ils ruinoient, ils détruisoient tout. -Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais combien, chez une -bonne femme; lesquels lui mettoient tout par écuelles: et comme ils -mangeoient ses poules, qu’ils lui avoient tuées, elle faisoit une chère -pitrasse[617], disant la patenôtre du singe[618]. Mais ces gendarmes -faisoient les galants, en disant à la vieille: «Ah! ah! bonne femme de -Meudon, vous vous en allez mourir; ayez-vous regret en vos poules? Sus, -sus, faites bonne chère, dites après moi: _Au diable soit chicheté!_ -Direz-vous?» La bonne femme, toute maudolente[619], lui dit: «Au diable -soit le déchiqueté[620]!» Elle avoit bien raison, car - - Depuis que décrets eurent ales[621] - Et gens d’armes portèrent malles, - Moines allèrent à cheval: - Toutes choses allèrent mal[622]. - - - - -NOUVELLE LXX. - - De maître Berthaud, à qui on fit accroire qu’il étoit mort. - - -Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc où c’étoit), y eut un -homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand -on le savoit gouverner, cela s’entend. Il s’en alloit par les rues, -tantôt habillé en marinier, tantôt en magister, tantôt en cueilleur de -prunes[623], et toujours en fol: et l’appeloit-on _maître Berthaud_. -C’étoit, possible, celui qui comptoit vingt et onze, et étoit fier -de ce nom de _maître_, comme un âne d’un bât neuf; et qui eût failli -à l’appeler, on n’en eût point tiré de plaisir; mais en lui disant, -_maître Berthaud_, vous l’eussiez fait passer par le trou au chat[624]. -Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c’étoit que quelques bons maîtres -de métier[625] l’avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant -de grosses épingles dedans les fesses, pour le garder de dormir: qui -est la vraie recette de faire devenir un homme parfait en la science -de folie, par B carre et par B mol[626]. Vrai est qu’il faut qu’il y -ait de la nature, comme pensez qu’il y avoit en maître Berthaud. Or, -est-il, qu’il tomba un jour entre les mains de quelques gens de bien -qui le menèrent aux champs; lesquels, par les chemins, après en avoir -prins le plus de passe-temps qu’ils purent, lui commencèrent à faire -accroire qu’il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit -le prêtre; lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à -entendre qu’il étoit mort, et le crut: parce, principalement, qu’en -l’ensevelissant ils disoient: «Hé! le pauvre maître Berthaud, il est -mort; jamais nous ne le verrons. Hélas! non.» Et le mirent dans une -charrette qui revenait de la ville, chantant toujours: _Libera me, -Domine_, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au -meilleur escient qu’il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d’entre eux -qui lui faisoient bien sentir qu’il étoit vif, car ils lui piquoient -les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il -n’osoit pourtant faire semblant, de peur de n’être pas mort; et même -lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse, quand il -sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un qui le -piqua bien si fort, qu’il n’en put plus endurer, et fut contraint de -lever la tête, en disant tout en colère au premier qu’il regarda: «Par -Dieu! méchant, si j’étois vif aussi bien comme je suis mort, je te -tuerois tout à cette heure.» Et tout soudain se remit à faire le mort, -et ne se réveilla plus, pour chose qu’on lui fît, jusqu’à tant que -quelqu’un vînt dire: «Ha! le pauvre Berthaud qui est mort!» Alors mon -homme se leva: «Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour -vous. Or sus, je ne suis pas mort.» Par dépit, voilà comment maître -Berthaud ressuscita, pour ce qu’on ne l’appeloit pas _maître_. - -Il se fait un autre conte d’un maître Jourdain, mais qui s’estimoit -un peu plus habile que celui-ci, combien qu’il n’y eût guère à dire. -Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le -heurta assez indiscrètement, c’est-à-dire assez lourdement; et puis, il -lui dit _gare_[627] (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain -va dire: «Viens çà! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève[628]? Par -Dieu! si je n’étois philosophe, je te romprois la tête, gros sot que -tu es!» Tous deux en tenoient: vrai est que l’un étoit fol, et l’autre -philosophe[629]. - - - - -NOUVELLE LXXI. - - Du Poitevin qui enseigne le chemin au passants[630]. - - -Il y a beaucoup de manières de s’exercer à la patience; comme sont -les femmes qui tentent, un varlet qui caquette ou qui gronde ou qui -n’oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez -votre épée, ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois -vert dedans un feu quand vous mourez de froid, là où il faut brûler -toute la paille du lit avant qu’il s’allume; ou d’un cheval encloué ou -déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas, et cent -mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; -ils sont pour souhaiter à quelques ennemis[631]. Il y en a d’autres, -qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu’ils ne durent pas tant et -même sont de telle sorte qu’on est plus aise par après de les avoir -pratiqués et d’en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces -jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère: -entre lesquels est la rencontre d’un Poitevin, quand on va par pays -comme: Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu’il -fasse froid ou quelque mauvais temps; en somme, que vous soyez fâché -de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin; -vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure un champ; -vous vous prenez à lui demander: «Eh hau! mon ami, où est le chemin -de Parthenai?» Le pique-bœuf[632], encore qu’il vous entende, ne se -hâte pas trop de répondre; il parle à ses bœufs: «Garea, frementin, -brichet[633], chatain, ven aprês moay; tu ves ben crelincoutant[634],» -ce dit-il à son bœuf, et vous laisse crier deux ou trois fois bonnes -et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez -piquer droit à lui, il sible[635] ses bœufs pour les arrêter, et vous -dit: «Qu’est-ce que vous dites?» Mais il a bien meilleure grâce au -langage du pays: «Quet o que vo disez?» Pensez que ce vous est un grand -plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver[636] -et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande: «Que c’est que -vous dites?» et bien, si faut-il que vous parliez. «Où est le chemin -de Parthenai? Dis.—De Parthenai, monsieur? ce vous dira-t-il.—Oui, de -Parthenai. Que te vienne le chancre!—Et d’ond venez-vous, monsieur?» -dira-t-il. Il faut ressuer ou de cœur ou de bouche: «D’ond je viens? -Où est le chemin de Parthenai?—Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, -prenez patience.—Oui, mon ami, je m’y en vais; où est le chemin?» A -donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira: -«Micha, icoul homme demande le chemin de Parthenai: n’et o pas per qui -aval[637]?» L’autre répondra (s’il plaît à Dieu): «O m’est avis qu’ol -est par deçay[638].» Pendant qu’ils sont là tous deux à débattre de -votre chemin, c’est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A -la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l’un d’eux -vous va dire: «Quand vous serez à iceste grand cray, tournai à la bonne -main, et peu, allez dret; vous ne sariez faillir[639].» En avez-vous, -à cette heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin, -étant si bien adressé. Puis, quand vous êtes en la ville, s’il est, -d’aventure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose, -vous aurez affaire à bons et fins marchands: «Mon ami, combien ce -chevreau?—Iquou chevreau[640], monsieur?—Oui.—Le voulez-vous avec -la mère? dé, ol est bon, iquou chevreau.—C’est mon! il est bien bon. -Combien le vendez-vous?—Sopesez, monsieur, col est gras.—Voire! Mais -combien?—Monsieur, la mère n’en a encore porti que dou.—Je l’entends -bien; mais combien me coûtera-t-il?—Ne voulez-vous qu’une parole? -I sçai bien qu’il ne vous faut pas surfaire.—Non; mais combien en -donnerai-je?—Ma foay! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé.» -Voilà votre marché: prenez ou laissez. - - - - -NOUVELLE LXXII. - - Du Poitevin, et du sergent qui mit sa charrette et ses bœufs en la - main du roi. - - -Je ne m’amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevins, -lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants; mais il faudroit -savoir le courtisan[641] du pays pour les faire trouver tels; et puis, -la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire -encore un, tandis que j’y suis. Il y avoit un Poitevin qui, par faute -de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent, lequel, faisant -son exploit par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs -de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri; mais -si fallut-il qu’il passât par là. Advint, au bout de quelque temps, -que le roi vint à Châtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de -la Tircherie[642], y voulut aller pour voir l’ébat[643], et fit tant -qu’il vit le roi comme il alloit à la chasse. Mon paysan, incontinent -qu’il l’eut vu, n’ayant plus rien à faire à la cour, s’en retourna -au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur -dit: «La merdé! j’ay veu le roay d’aussi près qu’iquou chein; ol a le -visage comme in homme; mais i parlerai ben à iqueo bea sergent, qui -mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé! -o n’a pas la main pu gran que moay[644].» Il étoit avis à ce Poitevin -que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire[645], et -qu’il avoit la main grande comme un chêne, et qu’il y devoit trouver -sa charrette et ses bœufs. Mais pourquoi ne vous en conterai-je bien -encore un? - - - - -NOUVELLE LXXIII. - - D’un autre Poitevin, et de son fils Micha. - - -C’étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens -fils à Poitiers pour étudier en grimauderie[646], lesquels se mirent -avec d’autres patrias[647] caméristes près du _Bœuf couronné_: l’aîné -avoit nom Michel, et l’autre Guillaume. Leur père les ayant logés, -retint l’endroit où ils demeuroient et les laisse là, où ils furent -assez longtemps sans lui écrire, et même il se contentoit d’en savoir -des nouvelles par les paysans, qui alloient quelquefois à Poitiers; -par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des -jambons et des souliers bien bobelinés[648]. Advint que tous deux -tombèrent malades, dont le petit mourut, et l’aîné, qui n’étoit encore -guéri, n’avoit la commodité d’écrire à son père la mort de son frère. -Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu’il étoit mort un de -ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c’étoit. De quoi étant -bien fâché, fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle -portoit en suscription: _A mon fils Micha, demeurant au Roay do beu, -ou iqui près_[649]. Et au dedans de cette lettre y avoit entre autres -bons propos: «Micha, mande moay lo quau ol est qui est mort, de ton -frère Glaume ou de toay; car j’en seu en un gran emoay. Au par su, i te -veu ben adverti quo disant que noustre avesque est à Dissay[650]. Va -t’y-en per prendre couronne, et la pren bonne et grande, afin qu’o n’y -faille point torné à deu foay.» Maître _Micha_ fut si aise d’avoir reçu -cette lettre de son père, qu’il en guérit incontinent tout sain, et se -lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu’il avoit -apprise à _Poyté_[651], laquelle je ne dirai ici à cause de brièveté; -mais, entre autres, y avoit: «Mon père, i vous averti quo n’est pas -moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume: ol est bien vrai qu’i -estai pu malade que li; car la pea me tomboit comme à in gorret[652].» -N’étoit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu? Vraiment! -qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer[653]. - - - - -NOUVELLE LXXIV. - - Du gentilhomme de Beauce, et de son dîner. - - -Un des gentilshommes de Beauce, que l’on dit qui sont deux à un cheval -quand ils vont par pays[654], avoit dîné d’assez bonne heure, et fort -légèrement, d’une certaine viande qu’ils font, en ce pays-là, de farine -et de quelques moyeux d’œufs; mais à la vérité, je ne saurois pas -dire de quoi elle se fait par le menu: tant y a, que c’est une façon -de bouillie, et l’ai ouï nommer _de la caudelée_[655]. Ce gentilhomme -en fit son dîner; mais il mangea si diligemment, qu’il n’eut loisir -de se torcher les babines, là où il demeura de petits gobeaux[656] -de cette caudelée: et, en ce point, s’en alla voir un sien voisin, -selon la coutume qu’ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de -baudouiner[657] par les chemins. Il entre privément chez ce voisin, -lequel il trouve qu’il se vouloit mettre à table, et commença à parler -galamment: «Comment! dit-il, n’avez-vous pas encore dîné?—Mais vous, -dit l’autre, avez-vous déjà dîné?—Si j’ai dîné! dit-il; oui, et fort -bien, car j’ai fait une gorge chaude d’une couple de perdrix, et -n’étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n’êtes -venu en manger votre part.» L’autre, qui savoit bien de quoi il -vivoit le plus du temps, lui répondit: «Vous dites vrai; vous avez -mangé de bons perdreaux: voi l’en là[658] encore de la plume?» en lui -montrant ce morceau de caudelée qui lui étoit demeuré en la barbe. Le -gentilhomme fut bien penaud quand il vit que sa caudelée lui avoit -découvert ses perdreaux. - - - - -NOUVELLE LXXV. - - Du prêtre qui mangea à déjeuner toute la pitance des religieux de - Beaulieu. - - -En la ville du Mans, y avoit un prêtre qu’on appeloit messire Jean -Melaine[659], lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la -vie de neuf ou dix personnes pour le moins à un repas. Et lui fut sa -jeunesse assez heureuse; car, jusqu’à l’âge de trente ou trente-cinq -ans, il trouva toujours gens qui prenoient plaisir à le nourrir; -principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire -Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler[660]. De sorte -qu’il étoit aucunes fois retenu pour une semaine à dîner et à souper, -par ordre, chez les uns, et puis chez les autres. Mais depuis que le -temps commença à s’empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et -laissèrent jeûner le pauvre messire Jean Melaine; lequel devint sec -comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit -trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n’étoient pas -pour lui donner le pain qu’il mangeoit. Or, du temps qu’il faisoit -encore bon pour lui, il y avoit un abbé de Beaulieu, qui le traitoit -assez souvent; et une fois entre autres, il entreprint de le faire -mettre si bien à son aise qu’il en eût assez. Il se faisoit un -anniversaire en l’abbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels -messire Jean Melaine étoit l’un. L’abbé dit à son pitancier[661]: -«Savez-vous que c’est? qu’on donne à déjeuner à messire Jean, et qu’on -le fasse tant manger, qu’il en demeure devant lui.» Et, la-dessus, -il dit lui-même au prêtre: «Messire Jean, incontinent que vous aurez -chanté messe, allez-vous-en à la dépense[662] demander à déjeuner, -et faites bonne chère, entendez-vous? J’ai dit qu’on vous traitât à -votre plaisir.—Grand merci, monsieur,» dit le prêtre. Il dépêcha sa -messe, laquelle il dit en chasseur[663], ayant le cœur à la mangerie. -Il s’en va à la dépense, là où il lui fut atteint[664] d’entrée une -grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de -lévriers[665], et une bonne quarte[666] de vin mesure de ce pays-là. Il -eut dépêché cela en moins qu’une horloge auroit sonné dix heures[667]; -car il ne faisoit qu’étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore -autant, qu’il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit -de l’homme, et se souvenant du commandement de l’abbé, lui fait -apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois; lesquelles il eut -incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout -ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux; car il fut tiré, -comme le fit le roi devant Arras[668] jusqu’à la dernière pièce[669]; -tant, qu’il fut force d’en mettre cuire d’autres à grand’ hâte. L’abbé, -cependant, se pourmenoit par les jardins en attendant que messire Jean -eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s’en aller. L’abbé, -qui le vit en s’en allant, lui demanda: «Eh! puis, messire Jean, -avez-vous déjeuné?—Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre: -j’ai mangé un morceau et bu une fois en attendant le dîner.» A votre -avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu’il ne -demeurât guère? - -Une autre fois, qu’il étoit vendredi, on lui donna à déjeuner d’une -saugrenée de pois[670], pleine une grande jatte, avec de la soupe -assez pour six ou sept vignerons. Mais celui qui la lui apprêta, -connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de -ces osselets ronds de moulue[671] qu’on appelle _patenôtres_, avec -force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous -dépêcha en forme commune[672] et mangea patenôtres et tout. Et crois -bien qu’il eût mangé l’_Ave Maria_ et le _Credo_[673], s’il y eût été. -Vrai est que ces os lui croquoient parfois sous les dents; mais ils -passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda: «Eh bien! -messire Jean, ces pois étoient-ils bons?—Oui, monsieur, Dieu merci et -vous! mais ils n’étoient pas encore bien cuits.» N’étoit-ce pas bien -vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire -d’Église; car s’il eût été marchand, il eût affamé tout le chemin de -Paris, de Lyon, de Flandres, d’Allemagne et d’Italie; s’il eût été -boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout; -s’il eût été avocat, il eût mangé papiers et parchemins: dont ce -n’eût pas été grand dommage; mais il eût mangé ses clients, combien -que les autres les mangent aussi bien. S’il eût été soudard, il eût -mangé brigandines[674], morions[675], hacquebutes[676], et toutes les -caques[677] de poudre. Et s’il eût été marié avec tout cela, pensez que -sa pauvre femme n’eût pas eu meilleur marché de lui qu’eut celle -de Cambles[678], roi des Lydes, qui mangea la sienne une nuit toute -mangée. Dieu nous aide, quel roi! il en devoit bien manger d’autres. - - - - -NOUVELLE LXXVI. - - De Jean Doingé, qui tourna son nom par le commandement de son père. - - -A Paris la grand’ville[679], y avoit un personnage de nom et de -qualité, homme de grand savoir et de jugement, qu’on appeloit monsieur -Doingé[680]; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas -voulentiers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que -c’est parce qu’ils laissent leur esprit en leur étude quand ils vont -coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà -grand d’âge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu’il ressembloit le -moins à son père, étoit l’esprit. Un jour que son père étoit empêché à -écrire ou à étudier, ce vertueux fils étoit planté devant lui, comme -une image, à regarder son père sans rien faire, sinon une contenance -d’un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé, -lui va dire: «Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi? que ne vas-tu -faire quelque chose?—Monsieur, dit-il à son père, que voudriez-vous -que je fisse? je n’ai pas rien à faire.» Le père, voyant cet homme -de si bon cœur, lui dit: «Tu ne sais que faire, pauvre homme? eh! va -tourner ton nom.» Maître Jean print cette parole à son avantage et bon -escient; laquelle son père lui avoit dite comme on a de coutume dire -à un homme qui aime besogne faite. Et, de cette empeinte[681], s’en -va enfermer dans son étude, pour mettre son nom à l’envers: tantôt il -trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean Gédoin, tantôt Gédoin Jean. Et puis, -il va montrer toutes ces pièces de nom à quelque jeune homme de ses -familiers, lui demandant s’il étoit bien tourné ainsi; mais l’autre dit -que, pour tourner son nom, ce n’étoit pas assez de le mettre par les -syllabes sens devant derrière, mais qu’il falloit mêler les lettres -les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. Mon homme -se retourne incontinent enfermer, et vous recommence à découper son -nom tout de plus belle: là où il fut bien deux ou trois jours, qu’il -en perdoit le boire et le manger, ne s’osant trouver devant son père -que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant qu’il en -trouva de deux sortes, les plus propres du monde. Dont il fut si aise, -qu’il en rioit tout seul en allant et venant, et lui duroit mille ans -qu’il ne trouvoit l’heure de le dire à son père: laquelle ayant bien -épiée, lui vint dire tout à hâte, comme s’il l’eût voulu prendre sans -vert[682]: «Monsieur, dit-il à son père, je l’ai tourné.» Son père, -qui pensoit en tout, fors qu’en ce tournement de nom, fut tout ébahi, -tant pource qu’il ne l’avoit vu de tous ces deux jours, qu’aussi pour -l’ouïr ainsi parler sans propos: «Tu l’as tourné! dit-il. Et qui est-ce -que tu as tourné?—Monsieur, vous me dites lundi que j’allasse tourner -mon nom. Je n’ai cessé d’y travailler depuis; mais, à la fin, j’en -suis venu à bout.—Vraiment, je t’en sais bon gré, dit le père. Tu l’as -donc tourné? et qu’as-tu trouvé, pauvre homme?—Monsieur, dit-il, je -l’ai tourné en beaucoup de sortes; mais je n’en ai trouvé que deux qui -soient bonnes: j’ai trouvé Janin Godé[683], et Angin d’oie.—Vraiment, -dit son père, je t’en crois; tu n’as pas perdu ton temps.» N’étoit-ce -pas là un gentil fils? Bohémiennes lui pourroient bien dire: «Vous -êtes d’un bon père et d’une bonne mère, mais l’enfant ne vaut guère.» -Quelqu’un me dira: «Voire-mais nous n’écrivons pas _engin_ par _a_.» -Non; mais que voulez-vous? qu’on homme perde une si belle devise comme -celle-là pour le changement d’une seule lettre! - - - - -NOUVELLE LXXVII. - - De Janin, nouvellement marié. - - -Janin s’étoit marié la sienne fois[684], et avoit pris une femme qui -jouoit des mannequins[685], laquelle ne s’en cachoit point pour lui, -ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour, -un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les -réponses en forme d’une assez plaisante farce[686]. «Or çà, Janin, -vous êtes marié?» Et Janin répondit: «O voire!—Cela est bon, disoit -l’autre.—Pas trop bon: elle a trop mauvaise tête.—Cela est mauvais.—Pas -trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—C’est une des belles de notre -paroisse.—Cela est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il y a un -monsieur qui la vient voir à toute heure.—Cela est mauvais.—Pas trop -mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me donne toujours quelque chose.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Il m’envoie toujours de çà, -de là.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—Il me -baille de l’argent, de quoi je fais grand’chère par les chemins.—Cela -est bon.—Pas trop bon aussi.—Et pourquoi?—Je suis à la pluie et au -vent.—Cela est mauvais.—Pas trop mauvais pourtant.—Et pourquoi?—J’y -suis tout accoutumé.» Achevez le demeurant si vous voulez, celle-ci est -à l’usage d’étrivières[687]. - - - - -NOUVELLE LXXVIII. - - Du légiste qui se voulut exercer à lire, et de la harangue qu’il fit - à sa première lecture. - - -Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profité en sa -vacation de droit; et en savoit non pas trop aussi: et si n’avoit pas -grand’hardiesse, ni moyen d’expliquer son savoir. Et parce qu’il étoit -fils d’un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu’il se -mît à lire, afin qu’il se fît la mémoire plus prompte en s’exerçant. -Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la -Ministrerie[688]; et, afin de mieux s’assurer, il s’en alloit tous les -jours en un jardin, qui étoit assez secret[689], pour être loin des -maisons: auquel y avoit des choux beaux et grands. Il fut long-temps -qu’à mesure qu’il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces -choux, les appelant _domini_, et leur alléguant ses paragraphes, tout -ainsi que si c’eussent été écoliers auditeurs. S’étant ainsi bien -apprêté par l’espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla -bien qu’il étoit temps de monter en chaire: pensant qu’il diroit aussi -bien devant les écoliers comme il faisoit devant ces choux. Il se -présente, et commence à faire sa harangue; mais avant qu’il eût dit -une douzaine de mots, il demeura tout court, qu’il ne savoit où il en -étoit, tellement qu’il ne sut dire autre chose, sinon: _Domini, ego -bene video quod non estis caules_, c’est-à-dire (car il y en a qui en -veulent avoir leur part en françois): «Messieurs, je vois bien que vous -n’êtes pas des choux.» Étant au jardin, il prenoit bien le cas que les -choux fussent écoliers; mais, étant en chaire, il ne pouvoit prendre le -cas que les écoliers fussent des choux. - - - - -NOUVELLE LXXIX. - - Du bon ivrogne Janicot, et de Janette, sa femme. - - -Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier, -nommé Janicot, lequel ne fut jamais avaricieux; car tout l’argent qu’il -gagnoit, c’étoit pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s’y -accoutuma de telle sorte, qu’il lui fallut quitter celui de couturier; -car, quand il revenoit de la taverne et qu’il se vouloit mettre sur -la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux -mariés, il mettoit auprès; et puis, lui étoit avis d’un filet que c’en -étoient deux; et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par -devant: tout lui étoit un; de sorte qu’il renonça du tout à ce fâcheux -couturage, pour se retirer au plaisant métier de boire; lequel il -entretint vaillamment. Car, depuis qu’il étoit au fond d’une taverne, -il n’en bougeoit jusqu’au soir, fors quand quelquefois sa femme le -venoit quérir, qui lui disoit mille injures; mais il les avaloit -toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flattoit tant, qu’il -la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant: «Tâte un peu de ce -vin-là, ma mie; c’est du meilleur que tu bus jamais.—Je n’ai que faire -de boire, disoit-elle; cet ivrogne, ici venras-tu[690]?—Eh! Janette, -tu ne bevras[691] que tant petit que tu vourras[692].» A la fin, elle -se laissoit aller; car la bonne dame disoit en soi-même: «Aussi bien, -est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j’en boive ma part.» Vrai -est qu’elle avoit un peu plus de discrétion que Janicot; car elle ne -se chargeoit pas tant[693], qu’elle ne le remenât à la maison; mais -croyez que c’étoit une dure départie, que du pot et de Janicot. Une -autre fois, quand elle faisoit la fâcheuse, il lui disoit: «Janette, -tu sais bien que c’est que je vis hier: ce monsieur? tu m’entends -bien. Je n’en dirai mot, Janette; mais laisse-moi boire: va-t’en, ma -mie! je serai aussitôt que toi au logis.» Et de reboire; puis, en s’en -retournant, qui n’étoit jamais qu’il n’en eût sa charge hardiment, -qu’il étoit plus aisé à savoir d’où il venoit, que non pas où il -alloit; car la rue ne lui étoit pas assez large. Il alloit chancelant, -dandinant, trébuchant; il heurtoit toujours à quelque ouvroir[694]; -ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette: et se faisoit à tous -coups une bigne[695] au front; mais elle étoit guarie avant qu’il s’en -aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d’un degré, ou en -la trappe d’une cave; mais il ne se faisoit point de mal. Dieu lui -aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoit de quoi payer, -je vous réponds qu’il n’y avoit plat ni écuelle qui ne s’y en allât. -Les nappes, les couvertures du lit, il vendoit tout cela: quand sa -femme étoit quelque part en commission, son demi-ceint[696], s’il le -pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin. Mais pourquoi -n’eût-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme même à qui lui -eût voulu donner de quoi boire? Et puis, il y avoit toujours quelque -payeur; car ce que le pertuis d’en haut[697] dépensoit, celui d’en -bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de -trois chopines, laquelle il tenoit toute la nuit auprès de soi; et -l’égouttoit toutes fois qu’il s’éveilloit: et en dormant même, il ne -songeoit qu’en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout -endormi il y portoit la main et la prenoit pour boire, tout ainsi que -s’il eût veillé. Quoi connoissant sa femme, bien souvent le prévenoit, -et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit -d’eau, que le pauvre Janicot buvoit en dormant; et bien souvent se -réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toute la bouche. -Mais il se rendormoit sur cette querelle, sans faire grand bruit; et -le plus souvent même y avoit un tiers couché en même lit, qui dansoit -la danse trevisaine[698] avec sa femme; mais tout cela ne lui faisoit -point de mal. Quelquefois il s’avisoit de mettre de l’eau en son vin; -mais c’étoit avec la pointe d’un couteau, lequel il mouilloit dedans -l’aiguière, et en laissoit tomber une goutte en son voirre[699], et -non plus. Vous ne l’eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en -sa gibecière. Il aimoit uniquement les saucisses, le formage de Milan, -les sardines, les harengs-saurs, et tous semblables aiguillons à vin. -Il haïssoit les femmes et les salades comme poison, les flannets[700], -les tartelettes. Quand il les entendoit crier par les rues, il bouchoit -ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlate: et un jour -qu’il y avoit mal, sa femme lui fit défendre par un médecin d’eau douce -qu’il ne bût point de vin; mais on eût fait avec lui tous les marchés -plutôt que celui-là, car il aimoit mieux perdre les fenêtres que toute -la maison. Et quand on lui disoit qu’il se pouvoit bien laver les yeux -de vin blanc: «Eh! disoit-il, que sert-il s’en laver par dehors? c’est -autant de gâté. Ne vaut-il pas mieux en boire tant, qu’il en sorte -par les yeux, et s’en laver dedans et dehors?» Quand il grêloit, il -se jetoit à genoux, et ne plaignoit que les vignes à haute voix; et -quand on lui disoit: «Eh! Janicot, les blés!—Quoi! les blés? disoit-il: -avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de -vin: je ne me soucie pas des blés; il y en aura bien peu, s’il n’y -en a assez pour moi.» Et ceci étoit quand il étoit en son meilleur -sens; car les uns disent, quand il eut prins son pli, que depuis il -ne désenivra; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin; -et s’il eût été prêtre, il n’eût chanté que de vin, tant il avoit sa -personne bien avinée. Il est bien vrai qu’il fallut qu’il mourût en -son rang; pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôta le -vin, ce qu’il accorda, au plus grand regret du monde, en disant qu’on -le tuoit, et qu’il ne mouroit que par faute de boire. Et quand ce fut -à se confesser, il ne se souvenoit point d’avoir fait aucun mal, sinon -qu’il avoit bu, et ne savoit parler d’autre chose à son confesseur, que -de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu qui n’étoit pas -bon, dont il se repentoit et en demandoit à Dieu pardon. Puis, quand il -vit qu’il falloit aller boire ailleurs, il ordonna par son testament -qu’il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin, et qu’on lui -mît la tête sous le dégouttoir, afin que le vin lui tombât dedans la -bouche[701] pour le désaltérer; car il avoit bien vu au cimetière des -Innocents que les trépassés ont la bouche bien sèche. Avisez s’il -n’étoit pas bon philosophe de penser que les hommes avoient encore -après la mort le ressentiment de ce qu’ils avoient aimé en leur vie. -C’est le vin qui fait ainsi l’homme, qu’il ne lui est rien impossible. -Les autres disent qu’il voulut être enterré au pied d’un cep de vigne, -lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement -qu’on a vu toute la vigne grêlée, que le cep s’est défendu, et a porté -autant ou plus que jamais. Je vous laisse à penser s’il est vrai, et -comment il en va. - - - - -NOUVELLE LXXX. - - D’un gentilhomme qui mit sa langue dans la bouche d’une demoiselle en - la baisant. - - -En la ville de Montpellier, y eut un gentilhomme, lequel, nouvellement -venu audit lieu, se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre -les dames qui étoient en cette tant honnête assemblée, étoit une -damoiselle de bien bonne grâce, laquelle étoit veuve et encore jeune. -Je crois qu’ils dansèrent la piémontoise[702], et fut question de -s’entre-baiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune -veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d’Italie, où -il avoit été; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche. -Laquelle façon étoit pour lors bien nouvelle en France, et est encore -de présent, mais non pas tant qu’alors; car les François commencent -fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La -damoiselle se trouva un peu surprinse d’une telle pigeonnerie[703]; -et, combien qu’elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce -qu’elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s’en put -taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où -elle se trouva, à laquelle un personnage qui étoit là, et qui peut-être -lui appartenoit en quelque chose, lui dit ainsi: «Comment avez-vous -souffert cela, madamoiselle? C’est une chose qui se fait à Rome et à -Venise, en baisant les courtisanes.» La damoiselle fut fort fâchée, -entendant, par cela, que le gentilhomme la prenoit pour autre qu’elle -n’étoit; tant, qu’avec l’instance que lui en faisoit ledit personnage, -elle se mit en opinion que, s’elle laissoit cela ainsi, elle feroit -grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et -autres d’en rechercher[704] le gentilhomme, il ne fut point trouvé de -meilleur expédient que de le traiter par voie de justice, pour mieux en -avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle obtint incontinent -un ajournement personnel contre son homme, pour les moyens[705] qu’elle -avoit en la ville; lequel ne s’en doutoit point autrement, jusque -à tant que le jour lui fut donné. Et parce qu’il n’étoit pas de la -ville, combien qu’il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent -de s’absenter pour quelque temps, lui remontrant qu’il n’auroit pas du -meilleur, et qu’elle, qui étoit apparentée des juges et des avocats, -lui pourroit faire telle poursuite qu’il en seroit fâché; car de nier -le fait, il n’y avoit point d’ordre; d’autant que lui-même l’auroit -confessé en quelques compagnies, où il s’étoit depuis trouvé. Mais -lui, qui étoit assez assuré, n’en fit pas grand cas, et répondit qu’il -ne s’enfuiroit point pour cela, et qu’il savoit bien ce qu’il avoit à -faire. Le jour de l’assignation venu, il se présenta en jugement, où -y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui -étoit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d’unes choses et -autres: «Si un tel jour il n’étoit pas en une telle danse?» Il répondit -que oui. «S’il ne connoissoit pas bien la dame complaignante?» Il -répondit qu’il ne la connoissoit que de vue, et qu’il voudrait bien la -connoître mieux. «S’il vouloit dire ou maintenir qu’elle fût autre que -femme de bien?» Répondit que non. «S’il étoit pas vrai qu’un tel soir -il l’eût baisée?» Répondit que oui. «Voire-mais, vous lui avez fait un -déshonneur grand, ainsi qu’elle se plaint?» Et lui, de le nier. «Vous -lui avez mis votre langue en sa bouche.—Eh bien, quand ainsi seroit? -dit-il.—Cela ne se fait, dit le juge, qu’aux femmes mal notées: ce -n’étoit pas là où vous deviez adresser.» Quand il se vit ainsi pressé, -alors il répondit: «Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche; -quant à moi, il ne m’en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le -bec, la folle qu’elle est?» Comme à dire: S’elle ne l’eût ouvert, je -ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du -pays, il est un peu de meilleure grâce: _Et per che badava, la bestia?_ -C’est-à-dire: Pourquoi bâilloit-elle, la bête? Voire-mais, qu’en fut-il -dit? Il en fut ri, et les parties hors de cour et de procès; à la -charge pourtant qu’une autre fois elle serreroit le bec quand elle se -laisseroit baiser. - - - - -NOUVELLE LXXXI. - - Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé. - - -Il n’y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté -que celui des coupeurs de bourses; car ces gens de bien ont affaire -à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à -prêtres, que je devois dire les premiers; bref, à toutes sortes de -personnes, fors, par aventure, aux cordeliers: encore y en a-t-il -qui ne laissent pas de porter argent, nonobstant la prohibition -francisquine[706]; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres -coupe-bourses n’y peuvent aveindre. Lesquels, avec ce qu’ils ont -affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu’ils vous -dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, -ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai -à penser comment il faut qu’ils entendent leur état, et en quantes -manières. Je vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours, -lesquels j’ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois -qu’ils n’en fassent bien d’aussi bons, voire de meilleurs, quand il y -affiert[707]. Je dis donc qu’en la ville de Toulouse fut prins l’un de -ces bons marchands dont nous parlons: je ne sais pas s’il étoit des -plus fins d’entre eux; mais je penserois bien que non, puisqu’il se -laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche -va si souvent à la fontaine, qu’à la fin elle se rompt le col. Tant y -a, qu’étant en la prison, il encusa[708] ses compagnons, sous ombre -qu’on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles -pratiques du métier, desquelles celle-ci étoit l’une: Qu’un jour les -coupeurs de pendants[709], lesquels étoient bien dix ou douze de bande, -se trouvèrent en la ville susdite à la Peyre[710], à un jour de marché, -où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en -beau paiement, pour certain blé qu’il avoit vendu: lesquels deniers il -mit en un gibecière qu’il portoit à son côté (vous pouvez bien penser -qu’il ne la portoit pas sur sa tête). De quoi ces galants furent fort -réjouis; car ils n’en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce -que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir près les uns des -autres (car c’étoit là qu’ils se devoient attendre; ailleurs, non), et -se mirent à presser ce curé de plus près qu’ils purent; lequel étoit -jaloux de sa gibecière comme un coquin de sa poche[711]; car, étant -en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des -inconvénients; et lui étoit avis que tous ceux qu’il voyoit étoient -coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le -serroient, le tournoient, le viroient en la foule, faisant semblant -d’avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer cette gibecière; -mais, pour tourment[712] qu’ils sussent faire, ce curé ne partoit point -la main de dessus sa prise; dont ils se trouvèrent fort fâchés et -ébahis de ce qu’un curé leur donnoit tant de peine. Et, de fait, celui -qui le racontoit dit au juge qui l’interrogeoit qu’il s’étoit trouvé -en une centaine de factions; mais qu’il n’avoit point vu d’homme plus -obstiné à se donner garde que ce curé, ni qui eût moins d’envie de -perdre sa bourse. Or avoient-ils juré qu’ils l’auroient. Que firent-ils -en le pourmenant ainsi parmi la foule? Ils firent tant, qu’ils le -firent approcher d’un grand monceau de souliers, de buche, _alias_ des -sabots, qu’ils disent en ce pays-là des _esclops_[713] (si bien m’en -souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la -braveté[714]. Voyez; encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant -l’un d’entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de -tout, vint pousser avec le pied l’un de ces esclops, et en donner un -grand coup contre la grève de ce curé; lequel, sentant une extrême -douleur, ne se put tenir, qu’il ne portât la main à sa jambe, car un -tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n’eut -pas plus tôt lâché la gibecière, que cet habile hillot[715] ne la lui -eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce -qu’il tenoit si cher; mais il n’y trouva plus rien que le pendant; -dont il se print à crier plus fort que de sa jambe; mais la gibecière -était déjà en main tierce, voir quarte, si besoin étoit; car, en telles -exécutions; ils s’entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le -pauvre curé s’en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la -jambe et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont -si scrupuleux, qui diroient que c’étoit de péché de vendre les biens -de l’Église; mais je ne dis rien de cela, j’aime mieux vous faire une -autre conte. - - - - -NOUVELLE LXXXII. - - Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte[716]. - - -Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de -bourses a été de se tenir bien en ordre[717]; car, quand ils étoient -habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens -d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où, -s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal -vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux[718], si sont-ils à -tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François -à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands[719], dont est question, -qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un -qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état; -il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a -fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il -donnoit la fièvre[720], mais il avoit le médecin[721] quant et lui, qui -en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent -force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court -comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour -voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec -son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là -auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que -faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque -bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne -se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus -d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis, -qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où -se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, -devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean[722]! -ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit -entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en -eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche[723], et -la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque -ententif[724] qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on -lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il -fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de -bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à -la chaude[725], vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en -lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur -de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher[726], vous -n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt -cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à -questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve -parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre -une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire -leur procès. - - - - -NOUVELLE LXXXIII. - - D’eux-mêmes encore, et du coutelier à qui fut coupée la bourse. - - -A Moulins en Bourbonnois, y en avoit un qui avoit le renom de faire -les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému, un de ces vénérables -coupeurs de cuir[727], s’en alla jusqu’à Moulins trouver ce coutelier, -pour faire faire un couteau, se pensant qu’en voyant ce pays, il -pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux. -Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu’il fit en allant), -il va trouver ce coutelier et lui dit: «Mon ami, me ferez-vous bien -un couteau de la façon que je vous deviserai?» Le coutelier lui -répond qu’il le feroit, si l’homme de Moulins le faisoit. «Mon ami, -dit cet homme de bien, la façon n’en est point autrement difficile. -Le plus fort est qu’il coupe bien: car je le voudrois fin comme un -rasoir.—Eh bien! dit le coutelier, l’appelant _monsieur_ (car il le -voyoit bien en ordre); ne vous souciez point du tranchant: dites-moi -seulement de quelle sorte vous le voulez.—Mon ami, dit-il, je le veux -d’une telle grandeur et d’une telle façon.» Et n’oublia pas à le lui -desseigner[728] tout tel qu’il le lui falloit; en lui disant: «Mon ami -(car il le falloit amieller[729]), faites-le moi seulement; et ne -vous souciez du prix; car je vous payerai à votre mot.» Il s’en va; le -coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nommée. L’autre -le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il -tire un teston de sa faque et le baille au coutelier. Et comme telles -gens ont toujours l’œil au guet pour épier si fortune leur envolera -point quelque butin, il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa -manche pour mettre ce teston, ainsi qu’on la portoit de ce temps-là; -et la mettoit-on par une fente qui étoit en la manche du sayon ou du -pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert, -il commence à presser ce coutelier de quelque propos aposté[730]; et -l’embesogna tellement, qu’il lui fit oublier de remettre la bourse -en sa manche, et le laissa pendre sans y prendre garde. Étant cette -bourse en si beau gibier, le galant se tenoit toujours près de sa -proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel -il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s’aventure de -lui dire: «Mais, monsieur, vous déplaira-t-il point si je vous demande -à quoi c’est faire ce couteau? j’en ai fait, en ma vie, de beaucoup de -façons, mais je n’en fis jamais de semblable.—Mon ami, dit-il, si tu -pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi.—Et à quoi, dites-le-moi, -je vous en prie.—Ne le diras-tu point? dit le coupe-bourses.—Non, dit -le coutelier, je le vous promets.» Le coupe-bourses s’approche, comme -pour lui parler en l’oreille, et lui dit tout bas: «C’est pour couper -des bourses.» Et en disant cela, fit le premier chef-d’œuvre de son -couteau; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante. -Puis, après lui avoir la bourse, il lui coupe la queue[731]; et s’en -va chercher sa pratique, de çà, de là, par la ville; là où il fit -plusieurs belles exécutions de son métier avec ce couteau. Mais je -crois bien qu’il s’affrianda tant en ce lieu, qu’il fut surprins en -un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que -sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard; car les renards se -trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques -jours en prison, on lui promit, selon la coutume, qu’il n’auroit point -de mal s’il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas -requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer et à dire -tout ce qu’il savoit. En ces interrogatoires étoit comprins le cas de -ce coutelier; d’autant qu’il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses -étoit prins, et s’étoit venu rendre partie et se plaindre à la justice. -Sur quoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulentiers -renvoyées devant l’évêque[732]), le prévôt lui dit en riant, mais -c’étoit un rire d’hôtelier[733]: «Viens çà! tu étois bien mauvais de -couper la bourse à ce coutelier qui t’avoit fait l’instrument pour -t’aider à gagner ta vie?—Eh! monsieur, dit-il, qui ne la lui eût -coupée? elle lui pendoit jusques aux genoux.» Mais le prévôt, après -tous jeux, l’envoya pendre jusques au gibet. - - - - -NOUVELLE LXXXIV. - - Du bandoulier[734] Cambaire, et de la réponse qu’il fit à la cour de - parlement. - - -Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, lequel se -faisoit appeler Cambaire; et avoit autrefois été au service du roi -avec charge de gens de pied, là où il avoit acquis le nom de vaillant -et hardi capitaine; mais il avoit été cassé avec d’autres, quand les -guerres furent finies: dont, par dépit et par nécessité, s’étoit rendu -bandoulier des montagnes et des environs. Lequel train il fit si à -l’avantage, qu’il se fit incontinent connoître pour le plus renommé -de ses compagnons: contre lequel la cour de parlement fit faire telle -poursuite, qu’à la fin il fut prins et amené en la conciergerie, où il -ne demeura guères, que son procès ne fût fait et parfait; par lequel il -fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes par lui commis -et perpétrés. Et combien que, par les informations, il fût chargé de -plusieurs crimes et délits, dont le moindre étoit assez grand pour -perdre la vie, toutefois la cour n’usa pas de sa sévérité accoutumée; -car on dit: «Rigueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, miséricorde de -Rouen, justice de Paris; bœuf sanglant, mouton bêlant, et porc pourri: -et tout n’en vaut rien, s’il n’est bien cuit.» Mais elle eut certain -respect à ce Cambaire, qu’elle lui voulut bien faire entendre devant -qu’il mourût. Et après l’avoir fait venir, le président lui va dire -ainsi: «Cambaire, vous devez bien remercier la cour, pour la grâce -qu’elle vous fait, qui avez mérité une bien rigoureuse punition pour -les cas dont vous êtes atteint et convaincu[735]. Mais parce qu’autres -fois vous vous êtes trouvé ès bons lieux, où vous avez fait service -au roi, la cour s’est contentée de vous condamner seulement à perdre -la tête.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit incontinent en son -gascon: «Cap de Diou! be vous donni lou reste per un viet-daze[736].» -Et, à la vérité, le reste ne valoit pas guères, après la tête ôtée; -attendu même, que le tout n’en valoit rien. Mais si est-ce que, pour -cette réponse, il lui en print fort mal; car la cour, irritée de cette -arrogance, le condamna à être mis en quatre quartiers. - - - - -NOUVELLE LXXXV. - - De l’honnêteté de M. de Salzard. - - -Je vous veux faire un beau conte d’un honnête monsieur qui s’appeloit -Salzard. Savez-vous quel homme c’étoit? Premièrement il avoit la tête -comme un pot à beurre; le visage froncé comme un parchemin brûlé; -les yeux gros comme les yeux d’un bœuf; le nez qui lui dégouttoit, -principalement en hiver, comme la poche d’un pêcheur, et alloit -toujours levant le museau, comme un vendeur de cinquailles[737]; la -gueule torte comme je ne sais quoi; un bonnet gras, pour lui faire -une potée de choux; sa robe avallée[738], que tous eussiez dit qu’il -étoit épaulé[739]; une jaquette ballant jusqu’au gras de la jambe; des -chausses déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux -de Bretagne (je faux, ce n’étoient pas des chausses, c’étoit de la -crotte bordée de drap); sa belle chemise de trois semaines, encore -étoit-elle déjà sale; ses ongles assez grands pour faire des lanternes, -ou pour bien s’égraffigner[740] contre celui qui est sous les pieds -de saint Michel[741]. A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y -a-t-il point quelqu’une d’entre vous qui soit frappée des perfections -de lui?... Vous en riez? Or, n’en riez plus. Lui donne femme qui en -saura quelqu’une qui lui soit bonne! Quant à moi, je n’en connois pour -lui, si je n’y pensois. Non, non, ne différez point à l’aimer; car il -est gracieux, en récompense. Et quand on lui demandoit: «Monsieur, -comme vous portez-vous?» Il répondoit en villenois[742]: «Je ne -me porte jà.—Qu’avez-vous, monsieur?—J’ai la tête plus grosse que -poing.—Monsieur, le dîner est prêt.—Mangez-le.—Monsieur, ils sont onze -heures[743].—Ils en seront plus tôt douze.—Voulez-vous le poisson frit -ou bouilli, ou rôti, ou quoi?—Je le veux coi.» Et qui étoit cet honnête -homme-là? Voire, allez le lui dire pour engendrer noise; ne vous -enquérez point de lui, si vous ne le voulez épouser. - - - - -NOUVELLE LXXXVI. - - De deux écoliers qui emportèrent les ciseaux du tailleur. - - -En l’université de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui étoient bons -fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie[744], principalement -en cas de remuement de besognes[745]. Ils prenoient livres, ceintures, -gants, tout leur étoit bon. Ils n’attendoient point que les choses -fussent perdues pour les trouver; et falloit qu’ils prinssent, et -n’eussent-ils dû emporter que des souliers. Même, étant dedans votre -chambre, tout devant vous, s’ils eussent vu une paire de pantoufles -sous un coin de lit, l’un d’eux les chaussoit gentiment sur ses -escarpins, et s’en alloit à-tout. Et se conte, pour se donner garde -d’eux, qu’il leur falloit regarder aux pieds et aux mains; combien -que le proverbe ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient -fait serment qu’en quelque lieu qu’ils entreroient, ils en sortiroient -toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et s’entendoient bien -ensemble; car tandis que l’un faisoit le guet, l’autre faisoit la -prise. Un jour, ils se trouvèrent tous deux chez un tailleur (car ils -n’étoient quasi jamais l’un sans l’autre), là où l’un d’eux se faisoit -prendre la mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jetoient les -yeux, de çà, de là, pour voir ce qu’ils emporteroient, ils ne virent -rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon que l’un d’eux avisa une -paire des ciseaux en assez belle prise, dont son compagnon étoit le -plus près: auquel il dit en latin, en le guignant de la tête: _Accipe_. -Son compagnon, qui entendoit bien ce mot, et le savoit bien mettre en -usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met sous son manteau, -tandis que le tailleur étoit amusé ailleurs; lequel ouït bien ce mot: -_Accipe_; mais il ne savoit qu’il vouloit dire, n’ayant jamais été à -l’école; jusques à tant que, les deux écoliers étant départis, il eut -affaire de ses ciseaux; lesquels ne trouvant point, il fut fort ébahi, -et vint à penser en soi-même, qui étoit venu en sa boutique, dont ne -se peut douter, que de ces deux jeunes gens; et même, se réduisant -en mémoire la contenance qu’il leur avoit vu faire, se souvint aussi -de ce mot _Accipe_, dont il commença à croître en lui suspicion. -Il vint tantôt un homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses -ciseaux (car il souvient toujours à Robin de ses flûtes[746]), il -demanda: «Monsieur, dit-il, que signifie _Accipe_?» L’autre lui répond: -«Mon ami, c’est un mot que les femme entendent. _Accipe_ signifie -_prends_.—Oh! de par Dieu (je crois qu’il dit bien: le diable)! si -_Accipe_ signifie prends, mes ciseaux sont perdus!» Aussi étoient-ils -sans point de faute; pour le moins, étoient-ils bien égarés. - - - - -NOUVELLE LXXXVII. - - Du cordelier qui tenoit l’eau auprès de soi à table et n’en buvoit - point. - - -Un gentilhomme appeloit ordinairement à dîner et à souper un cordelier, -qui prêchoit le carême en la paroisse; lequel cordelier étoit bon -frère, et aimoit le bon vin. Quand il étoit à table, il demandoit -toujours l’aiguière auprès de soi, le compagnon; et toutefois il ne -s’en servoit point, car il trouvoit le vin assez fort sans eau, buvant -_sicut terra sine aqua_; à quoi le gentilhomme ayant prins garde, lui -dit une fois: «Beau père, d’où vient cela, que vous demandez toujours -de l’eau, et que vous n’en mettez point en votre vin?—Monsieur, dit-il, -pourquoi est-ce que vous avez toujours votre épée à votre côté, et -si n’en faites rien?—Voire-mais, dit le gentilhomme, c’est pour me -défendre si quelqu’un m’assailloit.—Monsieur, dit le cordelier, l’eau -me sert aussi pour me défendre du vin s’il m’assailloit; et pour cela, -je la tiens toujours auprès de moi; mais voyant qu’il ne me fait point -de mal, je ne lui en fais point aussi.» - - Un cordelier, qui est ceint[747] homme, - Boit du vin comme un autre homme. - - - - -NOUVELLE LXXXVIII. - - D’une dame qui faisoit garder les coqs sans connoissance de poules. - - -Une grande dame de Bourbonnois avoit apprins, par l’enseignement -d’un personnage qui savoit que c’étoit de vivre friandement, que les -jeunes cochets[748], sans être châtrés, pourvu qu’ils n’eussent point -connoissance de poules, avoient la chair aussi tendre et plus naturelle -que les chapons; et que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs, -c’étoit l’amour des gelines[749]: comme font tous les mâles avec -les femelles. Car, sans point de faute, celui parloit bien en homme -expérimenté qui disoit que: «Qui le moins en fait trompe son compagnon; -que les apprentis en sont maîtres; que les plus grands ouvriers en -vont aux potences; que les hommes en meurent, et que les femmes en -vivent;» et autres bons mots appartenant à la matière. Toutefois, -je m’en rapporte à ce qui en est; ce que j’en dis n’est pas pour -apaiser noise. A propos de nos cochets, cette dame dont nous parlons -les faisoit garder à part des poules, pour servir à table en lieu de -chapons, dont elle se trouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa -maison étoit grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit -tel et si honorable racueil[750] qu’elle savoit faire; lui voulut faire -voir les singularités de sa maison, une pour[751] une: entre lesquelles -elle n’oublia point ses cochets, lui en faisant grand’fête, et lui -promettant de lui en faire voir l’expérience à souper. Ce seigneur -print cela pour une grande nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres -cochets, lesquels il vit ainsi punis à la rigueur d’être privés du plus -grand plaisir que nature eût mis en ce monde; et se pensa en soi-même -qu’il feroit œuvre de miséricorde de leur donner quelque secours: qui -fut que, s’étant mis à part d’avec madame, il fit appeler l’un de -ses gens, auquel il commanda secrètement que tout à l’heure il lui -recouvrât trois ou quatre poules en vie; et qu’il ne faillît à les -aller mettre dedans le poulailler où étoient ces cochets, sans faire -bruit: ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces poules furent -là-dedans, et mes cochets environ, et de se battre. Jamais ne fut telle -guerre: comme l’un montoit, l’autre descendoit; ces pauvres poules -furent affolées[752]; car on dit que - - Gallus gallinis ter quinque sufficit unus; - At ter quinque viri non sufficiunt mulieri. - -Mais je crois que ce dernier est faux; car j’ai ouï dire à une dame -qu’elle se contentoit bien de trois fois la nuit, l’une à l’entrée du -lit, l’autre entre deux sommes, et la tierce au point du jour; mais, -s’il y en avoit quelqu’une extraordinaire, qu’elle la prenoit en -patience. De moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu’une -fois n’est rien; deux font grand bien; trois, c’est assez; quatre, -c’est trop; cinq, c’est la mort d’un gentilhomme, sinon qu’il fût -affamé: au-dessus, c’est à faire à charretiers[753]. Vrai est qu’il y -avoit un gentilhomme qui se vantoit de la dix-septième fois pour une -nuit: dont chacun qui l’oyoit s’en émerveilloit. Mais, à la fin, quand -il eut bien fait valoir son compte, il se déclara, en disant qu’il y -avoit une faute qui valoit quinze: c’étoit bien rabattu. Mais qu’est-ce -que je vous conte? Pardonnez-moi, mesdames: ç’ont été les cochets, qui -m’ont fait choir en ces termes. Par mon âme! c’est une si douce chose, -qu’on ne se peut tenir d’en parler à tous propos. Aussi n’ai-je pas -entreprins, au commencement de mon livre, de vous parler de renchérir -le pain. - - - - -NOUVELLE LXXXIX. - - De la pie et de ses piaux. - - -C’est trop parlé de ces hommes et de ces femmes; je vous veux faire -un conte d’oiseaux. C’étoit une pie, qui conduisoit ses petits piaux -par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient -les besiats[754], et vouloient toujours retourner au nid, pensant -que la mère les dût toujours nourrir à la béchée: toutefois, elle, -les voyant tous drus pour aller par toutes terres, commença à les -laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi: -«Mes enfans, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes -grands pour chercher votre vie: ma mère me laissa, que je n’étois pas -si grande de beaucoup que vous êtes.—Voire-mais, disoient-ils, que -ferons-nous? Les arbalestriers nous tueront.—Non feront, non, disoit -la mère. Il faut du temps pour prendre la visée: quand vous verrez -qu’ils lèveront l’arbalète et qu’ils la mettront contre la joue pour -tirer, fuyez-vous-en.—Et bien, nous ferons bien cela, disoient-ils; -mais si quelqu’un prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra -point qu’il prenne de visée. Que ferons-nous alors?—Et vous verrez -bien toujours, disoit la mère, quand il se baissera pour amasser la -pierre.—Voire-mais, disoient les piaux, s’il portoit d’aventure la -pierre toujours prête en la main pour ruer[755]?—Ah! dit la mère, -en savez-vous bien tant! Or, pourvoyez-vous, si vous voulez.» Et -ce disant, elle les laisse et s’en va. Si vous n’en riez, si n’en -plourerai-je pas. - - - - -NOUVELLE XC. - - D’un singe qu’avoit un abbé, qu’un Italien entreprint de faire parler. - - -Un M. l’abbé avoit un singe, lequel étoit merveilleusement bien -né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu’il faisoit, il -connoissoit les personnes à la physionomie; il connoissoit les sages -et honnêtes personnes, à la barbe, à l’habit, à la contenance, et les -caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle, -si l’eût-il discerné entre cent autres; car il le sentoit à son -pageois[756], incontinent qu’il entroit dans la salle, encore que -jamais plus il ne l’eût vu. Quand on parloit de quelque propos, il -écoutoit d’une discrétion, comme s’il eût entendu les parlants; et -faisoit signes assez certains pour montrer qu’il entendoit: et s’il -ne disoit mot, assurez-vous qu’il n’en pensoit pas moins. Bref, je -crois qu’il étoit encore de la race du singe de Portugal[757], qui -jouoit fort bien aux échecs. M. l’abbé étoit tout fier de ce singe -et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne -compagnie en sa maison, et étant pour lors la cour en ce pays-là, il -se print à magnifier[758] son singe: «Mais n’est-ce pas là, dit-il, -une merveilleuse espèce d’animal? Je crois que Nature vouloit faire -un homme quand elle le faisoit, et qu’elle avoit oublié que l’homme -fût fait, étant empêchée à tant d’autres choses: car, voyez-vous? -elle lui fit le visage semblable à celui d’un homme; les doigts, les -mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme. -Que vous en semble? il ne lui faut que la parole, que ce ne soit un -homme. Mais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend -bien à parler à un oiseau, qui n’a pas tel entendement ni usage de -raison comme cette bête-là. Je voudrais qu’il m’eût coûté une année -de mon revenu et qu’il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne -crois point qu’il ne soit possible; car même, quand il se plaint, -ou quand il rit, vous diriez que c’est une personne, et qu’il ne -demande qu’à dire ses raisons, et crois, qui voudroit aider à cette -dextérité de nature, qu’on y parviendroit.» A ces propos, par cas de -fortune, étoit présent un Italien, lequel, voyant que l’abbé parloit -d’une telle affection et qu’il étoit si bien acheminé à croire que -ce singe dût apprendre à parler, se présente d’une telle assurance -(qui est naturelle à sa nation) et va dire à l’abbé, sans oublier les -_révérences, excellences et magnificences_: «Seigneur, dit-il, vous -le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait -cet animal si approchant de la figure humaine, qu’elle n’a voulu être -impossible que le demeurant ne s’achevât par artifice, et qu’elle l’a -privé de langage pour mettre l’homme en besogne et pour montrer qu’il -n’est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lit-on -pas des éléphans[759] qui ont parlé? et d’un âne[760] semblablement -(mais plus de cent, eussé-je dit voulentiers)? et suis émerveillé qu’il -ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l’ait voulu -essayer de cette bête: et dis que celui-là acquerra une immortelle -louange qui premier en fera l’expérience.» L’abbé ouvrit l’oreille à -ces raisons philosophales, et principalement d’autant qu’elles étoient -italiques[761]; car les François ont toujours eu cela de bon (entre -autres mauvaises grâces) de prêter plus voulentiers audience et faveur -aux étrangers qu’aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus -près, avec ses gros yeux, et lui dit: «Vraiment, je suis bien aise -d’avoir trouvé un homme de mon opinion, et y a longtemps que j’étois -en cette fantaisie.» Pour abréger, après quelques autres argumens -allégués et déduits, l’abbé, voyant que cet Italien faisoit profession -d’homme entendu, avec une mine[762] qui valoit mieux que le boisseau, -lui va dire: «Venez çà! voudriez-vous entreprendre cette charge de -le faire parler?—Oui, monseigneur, dit l’Italien, je le voudrois -entreprendre: j’ai autrefois entreprins d’aussi grandes choses, dont -je suis venu à bout.—Mais en combien de temps? dit l’abbé.—Monsieur, -répondit l’Italien, vous pouvez entendre que cela ne se peut pas -faire en peu de temps: je voudrois avoir bon terme pour une telle -entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le -faudra nourrir à certaines heures, et de viandes choisies, rares et -précieuses, et être environ[763] nuit et jour.—Eh bien! dit l’abbé, ne -parlez point de la dépense, car, quelle qu’elle soit, je n’y épargnerai -rien, parlez seulement du temps.» Conclusion, il demanda six ans de -terme; à quoi l’abbé se condescendit, et lui fait bailler ce singe -en pension, dont l’Italien se fait avancer une bonne somme d’écus, -et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne -furent point demenés sans apprêter à rire à ceux qui étoient présens; -lesquels toutefois se réservoient à rire, pour une autre fois, tout à -loisir, n’en voulant pas faire si grand semblant devant l’abbé. Mais -les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s’en -portèrent bien fâchés, car c’étoit du temps qu’ils commençoient à avoir -vogue en France[764], et, pour cette singéopédie[765], ils avoient -peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d’entre -eux blâmèrent fort ce magister, lui remontrant qu’il déshonoroit -toute la nation par cette folle entreprise, et qu’il ne devoit point -s’adresser à M. l’abbé pour l’abuser; et que, quand il seroit venu -à la connoissance du roi, on lui feroit un mauvais parti. Quand cet -Italien les eut bien écoutés, il leur répondit ainsi: «Voulez-vous -que je vous dise? vous n’y entendez rien, tous tant que vous êtes. -J’ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut -l’argent, et l’argent le terme. Ils viennent beaucoup de choses en -six ans. Avant qu’ils soient passés, ou l’abbé mourra, ou le singe, -ou moi-même par adventure; ainsi, j’en demeurerai quitte[766].» Voyez -que c’est que d’être hardi entrepreneur: on dit qu’il advint le mieux -du monde pour cet Italien. Ce fut que l’abbé, ayant perdu ce singe de -vue, se commença à fâcher; de manière qu’il ne prenoit plus plaisir en -rien; car il faut entendre que l’Italien le print avec condition de lui -faire changer d’air; avec ce, qu’il se disoit vouloir user de certains -secrets, que personne n’en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, -l’abbé, voyant que c’étoit l’Italien qui avoit le plaisir de son singe, -et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe. -Ainsi, l’Italien demeura quitte de sa promesse, et cependant il fit -grand’ chère des écus abbatiaux. - - - - -NOUVELLE XCI. - - Du singe qui but la médecine. - - -Je ne sais si ce fut point ce même singe dont nous parlions tout -maintenant; mais c’est tout un: si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant -y a que le maître de ce singe devint malade d’une grosse fièvre, lequel -fit appeler les médecins, qui lui ordonnèrent tout premièrement le -clystère et la saignée, à la grand’mode accoutumée; puis des sirops par -quatre matins; et tandis[767], une médecine, laquelle l’apothicaire -lui apporte de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient -endormi, ne le voulut pas réveiller, d’autant même qu’il n’avoit -reposé, long-temps avoit. Mais il laisse la médecine dedans le gobelet -dessus la table, couvert d’un linge, et s’en alla, en attendant que -le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et -vit sa médecine sus la table; mais il n’y avoit personne pour la lui -bailler, car tout le monde étoit sorti pour le laisser reposer; et, -par fortune, avoient laissé l’huis de la chambre ouvert, qui fut cause -que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose -qu’il fit fut de monter sur la table, où il trouve ce gobelet d’argent, -auquel étoit la médecine. Il le découvre, et commence à porter ce -breuvage au nez, lequel il trouva d’un goût un petit fâcheux, qui lui -faisoit faire des mines toutes nouvelles. A la fin, il s’aventure -d’y tâter; car jamais ne s’en fût passé. Mais, pour cette amertume -sucrée, il retiroit le museau, il démenoit les babines, il faisoit des -grimaces les plus étranges du monde. Toutefois, parce qu’elle étoit -douçâtre, il y retourna encore une fois, et puis une autre. Somme, il -fit tant en tâtant et retâtant, qu’il vint à bout de cette médecine -et la but toute; encore s’en léchoit-il ses barbes[768]. Cependant le -malade, qui le regardoit, print si grand plaisir aux mines qu’il lui -vit faire, qu’il en oublia son mal, et se print à rire si fort et de -si bon courage, qu’il guérit tout sain; car, au moyen de la soudaine -et inopinée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia, -les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit. -Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit, -et si la médecine avoit fait opération. Mais le gisant rioit si -fort, qu’à grand’peine pouvoit-il parler; dont le médecin print fort -mauvaise opinion, pensant qu’il fût en rêverie et que ce fût fait de -lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin: «Demandez, dit-il, -au singe quelle opération elle a faite?» Le médecin n’entendoit point -ce langage, jusques à tant que, lui ayant demouré quelque espace de -temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de -la chambre et sus les tapisseries: il sautoit, il couroit, il faisoit -un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien qu’il avoit été -lieutenant du malade[769], lequel à peine leur conta le cas comme il -étoit advenu, tant il rioit fort, dont ils furent tous réjouis; mais le -malade encore plus, car il se leva gentiment du lit et fit bonne chère, -Dieu merci, et le singe! - - - - -NOUVELLE XCII. - - De l’invention d’un mari pour se venger de sa femme[770]. - - -Plusieurs ont été d’opinion que, quand une femme fait faute à son -mari, il s’en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui -y a entrée, disant que qui veut avoir la fin d’un mal, il en faut -ôter la cause, selon le proverbe italien: _Morta la bestia, morto il -veneno_; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les -invitent, et qu’ils ne se jettent voulentiers en un lieu auquel ils -n’aient quelque attente causée par l’attrait des yeux ou du parler, -ou par quelque autre semonce[771]. De moi[772], si je pensois faire -plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois -voulentiers, qui ne cherche que leur faire service; mais j’aurois -peur d’être désavoué de la plupart d’entre elles et des plus aimables -de toutes, desquelles chacune dira: «Ce n’est point légèreté qui le -me fait faire; ce sont les grandes perfections d’un homme qui mérite -plus que tous les plaisirs qu’il pourroit recevoir de moi; je me rends -grandement honorée, et m’estime très-heureuse, me voyant aimée d’un si -vertueux personnage comme celui-là.» Et certes, cette raison-là est -grande et quasi invincible, à laquelle il n’y a mari qui ne fût bien -empêché de répondre. Vrai est que si, d’aventure, il se pense honnête -et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi; mais, -si sa conscience le juge qu’il n’est pas tel, il semble qu’il n’ait -pas grand’raison de tancer ni de défendre à sa femme d’aimer un homme -plus aimable qu’il n’est; sinon qu’on me répondra qu’il ne la doit -voirement ni ne peut empêcher d’aimer la vertu et les hommes vertueux. -Mais il s’entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu -substantifique et humorale, et qu’il suffit de joindre les esprits -ensemble, sans approcher les corps si près l’un de l’autre; car - - Le berger et la bergère - Sont en l’ombre d’un buisson, - Et sont si près l’un de l’autre, - Qu’à grand’peine les voit-on[773]. - -D’excuser les femmes par la force des présents qu’on leur fait, ce -seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes -méritent griève punition, qui souffrent que l’avarice triomphe de -leur corps et de leur cœur; combien que ce soit la plus forte pièce -de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur -quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons, -sinon suffisantes, à tout le moins recevables, par faute de meilleur -paiement. Certes, mon avis est qu’il n’y a point de plus valable -défense que de dire qu’il n’est place si forte que la continuelle et -furieuse batterie ne mette par terre. Aussi n’est-il cœur de dame si -ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soit contraint -de se rendre à l’obstinée importunité d’un amant. L’homme même qui -s’attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire[774] -se laisse gagner plus souvent que tous les jours, et s’oublie ès -choses qu’il doit tenir pour les plus défensables, exposant en vente -ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature -douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, -de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme -importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil -en propos, et excessif en promesses? Vraiment, c’est chose presque -difficile jusques à l’impossible; mais je n’en résoudrai rien pourtant -en ce lieu-ci, qui n’est pas celui où se doit terminer ce différend. -Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le -mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes: les uns le -savent et n’en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes -au cœur que non pas au front; les autres le savent et s’en vengent, -et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et -le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont -pauvres gens. Les autres n’en savent rien, mais ils s’en enquièrent; -et ceux-là cherchent ce qu’ils ne voudroient pas trouver. Les autres -ne le savent ni entendent à le savoir; et ceux-ci, de tous les cocus, -sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont -point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis[775], nous vous -conterons d’un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n’étoit -pas à sa requête, car il s’en fâchoit fort; mais il étoit de ceux -du premier rang, dissimulant, tant qu’il pouvoit, son inconvénient, -en attendant que l’opportunité se présentât d’y remédier, fût en se -vengeant de sa femme, ou de l’ami d’elle, ou de tous deux s’il lui -venoit à point. Et parce qu’il étoit mieux à main de se prendre à sa -femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d’une invention qu’il -imagina. Ce fut qu’au temps de vacations de cour[776], il s’en alla -ébattre à une terre qu’il avoit à deux lieues de la ville, ou environ, -et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant -toujours à la manière accoutumée tout le temps qu’ils furent là. Quand -vint qu’il s’en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant -qu’ils dussent partir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit -trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à abreuver la mule -sus laquelle montoit sa femme, qu’il ne la menât pas à l’abreuvoir, -mais qu’il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu’il mît -du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin -il faisoit faire cela; mais il se connut par l’événement qui depuis -s’en ensuivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda, -tellement que, quand il fut question de partir, la mule n’avoit bu de -tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit -le chemin de Toulouse, lequel s’adonnoit ainsi, qu’il falloit aller -trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui -étoit la première eau qu’on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à -l’approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir l’air -de l’eau, et y tira tout droit pour l’ardeur qu’elle avoit de boire. -Or, les endroits étaient creux et non guéables, et falloit que la mule, -pour boire, se jetât en l’eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne -la put jamais garder; car la mule mouroit d’altération, tellement que -ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d’accoutrements, -et le lieu difficile, tomba du premier coup en l’eau, dont le mari -s’étoit tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser -venir la chose au point qu’il avoit prémédité: si bien qu’avant que -la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en -l’eau[777]. Voilà une manière de se venger d’une femme qui est un peu -cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un mari d’être -cocu en propre personne, et si se songe que, s’il ne se prenoit qu’à -l’ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours -auprès de soi la bête qui auroit fait le dommage; et puis, elle seroit -toute prête et appareillée à faire un autre ami; car une personne qui a -mal fait une fois (si c’est mal fait que cela toutefois) est toujours -présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne -saurois pas qu’en dire. Il n’y a celui qui ne se trouve bien empêché -quand il y est. Par quoi, j’en laisse à penser et à faire à ceux à qui -le cas touche[778]. - - - - -NOUVELLE XCIII. - - D’un larron qui eut envie de dérober la vache de son voisin[779]. - - -Un certain accoutumé larron, ayant envie de dérober la vache de son -voisin, se leva de grand matin devant jour; et étant entré en l’étable -de la vache, l’emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel -bruit le voisin s’étant éveillé, et ayant mis la tête à la fenêtre: -«Voisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est -entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis.» Après que ce -voisin lui eut aidé à ce faire, il lui persuada d’aller au marché avec -lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En -chemin, comme le jour s’éclaircissoit, ce pauvre homme, reconnoissant -sa vache, lui dit: «Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à -la mienne.—Il est vrai, dit-il; et voilà pourquoi je la mène vendre, -pource que tous les jours votre femme et la mienne s’en débattent, ne -sachant laquelle choisir.» Sur ce propos, ils arrivèrent au marché; -alors le larron, de peur d’être découvert, fait semblant d’avoir -affaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, -cette vache le plus qu’il pourroit, lui promettant le vin. Le voisin -donc la vend, et puis lui apporte l’argent. Sur cela, s’en vont droit -à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y -avoir bien repu, le larron trouve moyen d’évader, laissant l’autre -pour les gages. De là s’en vint à Paris, et là se trouvant, une fois -entre autres, en une place du marché, où il y avoit force ânes attachés -(selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles, voyant que -toutes les places étoient remplies, ayant choisi le plus beau, monte -dessus, et, se promenant par le marché, le vendit très-bien à un -inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il -avoit été ôté, le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui -étoit le vrai maître de l’âne, et auquel on l’avoit dérobé, le voulant, -puis après, détacher pour l’emmener, grosse querelle survint entre lui -et l’acheteur, tellement qu’il en fallut venir aux mains. Or, le larron -qui l’avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, -mêmement que l’acheteur étoit par terre, chargé de coups de poing, ne -se put tenir de dire: «Plaudez[780], plaudez-moi hardiment ce larron -d’ânes!» Ce qu’oyant ce pauvre homme qui étoit en tel état, et ne -demandoit pas mieux que de rencontrer son vendeur, l’ayant reconnu à la -parole: «Voilà, dit-il, celui qui me l’a vendu!» sur lequel propos il -fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession, -fut exécuté par justice, comme il méritoit. - - - - -NOUVELLE XCIV. - - D’un pauvre homme de village qui trouva son âne, qu’il avoit égaré, - par le moyen d’un clystère qu’un médecin lui avoit baillé[781]. - - -Ès pays de Bourbonnois (où croissent mes belles oreilles[782]), fut -jadis un médecin très-fameux, lequel, pour toutes médecines, avoit -accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il -faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en étoit-il plus estimé; -en manière qu’il n’y avoit enfant de bonne mère qui ne s’adressât à -lui en sa maladie. Advint qu’au même temps un pauvre homme de village -avoit égaré son âne par les champs, dont il étoit fort troublé. Et -ainsi qu’il alloit par les détroits[783], quérant cet âne, il rencontra -en son chemin une bonne vieille femme qui lui demanda qu’il avoit à se -tourmenter ainsi; à laquelle il fit réponse qu’il avoit perdu son âne, -et qu’il en étoit si fort courroucé, qu’il en perdoit le boire et le -manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel -elle l’envoya sûrement, l’avertissant que de toutes choses perdues -il en disoit certaines nouvelles, sans faute, dont le bon homme fut -très-aise; et, pour ce, print son chemin vers ledit médecin; et quand -il fut en son logis, et il vit tant de gens à l’entour de lui, qui -l’empêchoient d’approcher, il fut fort ennuyé, et, pour ce, il commença -à crier: «Hélas! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne; c’est toute -ma vie! Je vous prie, ne le cachez point (on m’a dit que vous l’avez), -ou me l’enseignez.» Et réitéra telles paroles par plusieurs fois, -criant toujours plus haut, dont le médecin fut ennuyé, et, pour ce, -le regarda en face; et cuidant qu’il fût hors de son entendement, il -commanda à ses serviteurs qu’ils lui baillassent un clystère, ce qui -fut tôt fait. Puis le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver -son âne en sa maison; et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé de -vider son clystère, et, pour ce, incontinent se retira dedans une -petite masure, où il opéra très-bien; et ainsi qu’il étoit en telles -affaires, il entendit la voix de son âne qui hennissoit[784] parmi les -champs, dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n’eut pas le loisir de -lever ses chausses pour courir après son âne, lequel recouvert[785], -il fit grand’fête, et puis monta dessus et s’en retourna à la ville -bien vitement pour remercier le médecin. Et ce pendant, par les chemins -publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin, et comment par -son moyen il avoit retrouvé son âne, dont le médecin fut encore prisé -davantage, et plus estimé que jamais n’avoit été. - - - - -NOUVELLE XCV. - - D’un superstitieux médecin qui ne vouloit rire avec sa femme, sinon - quand il pleuvoit; et de la bonne fortune de ladite femme après son - trépas[786]. - - -En la ville de Paris est récentement advenu qu’un médecin se fonda -tellement en raisons superstitieuses, jouxte la quintessence[787], -qu’il estimoit, par astrologie, que rire et prendre le déduit avec -femme en temps sec lui fût très contraire, et, pour ce, il s’en -abstenoit totalement; et encore, quand il véoit le temps humide, -observoit-il le cours de la lune: ce qui ne plaisoit guère à sa femme, -laquelle souvent le requéroit du déduit, et, par nécessité qu’elle -avoit, s’efforçoit à le faire joindre. Mais elle ne gagnoit guère; -et pour toute résolution, il lui donnoit à entendre que le temps -n’étoit disposé, et que telle chose lui seroit plus nuisible qu’à son -proufit: ainsi rapaisoit sa pauvre femme, à rien ne faire. Advint que -familièrement la médecine[788] conta son affaire à une sienne voisine; -laquelle lui conseilla qu’incontinent qu’elle seroit couchée, elle fît -porter trois ou quatre seaux d’eau en son grenier, et les fît verser -en un bassin de plomb qui étoit jouxte[789] la fenêtre dudit grenier, -et servoit à recevoir les eaux des égouts de la pluie, pour la faire -distiller par un tuyau, ou canal de plomb, jusqu’au bas de la cour, -ainsi que l’on a accoutumé faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine, -qu’incontinent elle oiroit le bruit de ladite eau, qu’elle en avertît -son mari: ce que la bonne dame médecine fit très voulentiers; et -combien que la journée eût été chaude et sèche, néanmoins elle exécuta -son entreprise. Et quand tous deux furent couchés en leur lit, la -chambrière, instruite, laisse peu à peu découler l’eau par ledit canal, -ce qui rendoit bruit: auquel la dame éveilla son médecin, le conviant à -faire le déduit. Ce que le médecin exécuta à son pouvoir; non toutefois -qu’il ne fût ébahi comment le temps étoit si fort changé. La dame -continua par aucuns jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien -aise. Depuis, advint que le médecin mourut; et pource que ladite dame -étoit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs la demandoient -en mariage, mais oncques ne voulu accorder à aucun, tant riche fût-il, -qu’elle n’eût parlé à lui. De médecins, elle n’eut plus cure, et -demandoit aux autres s’ils se connoissoient aux étoiles et à la lune: -et plusieurs d’iceux, ignorants du fait, lui répondoient qu’ils en -avoient fort bien appris tout ce qu’il en falloit savoir; lesquels, -pour cela, elle éconduisoit. Advint qu’un bon compagnon, assez -lourdaud, lui demanda s’elle le vouloit pour mari; et ainsi qu’ils -devisoient joyeusement, elle l’interrogea s’il se connoissoit aux -étoiles; lequel fit réponse qu’il ne le connoissoit au soleil, ni aux -étoiles, n’à la lune, et ne savoit quand il se falloit aller coucher, -sinon quand il ne véoit plus goutte. Cette parole plut à la dame; et, -pour ce, elle le print à mari; dont elle fut très-bien labourée et à -proufit, et se vanta depuis qu’elle avoit trop de ce qu’elle avoit eu -trop peu auparavant. - - - - -NOUVELLE XCVI. - - D’un bon compagnon hollandois qui fit courir après lui un cordonnier - qui lui avoit chaussé des bottines[790]. - - -Ce ne sera chose hors de propos de réciter ici l’habileté d’un bon -compagnon, se promenant parmi une assez bonne ville de Hollande; lequel -entré en la boutique d’un cordonnier, le maître lui demande s’il y a -quelque chose qui lui plaise; et l’ayant aperçu jeter la vue sur des -bottines qui étoient là perdues, lui demande s’il avoit envie d’en -avoir une paire. Quand il eut répondu qu’oui, il lui choisit celles -qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et les lui chaussa. -Quand il les eut, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui -semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes. -Après ceci, au lieu de faire marché et de payer, il vint à demander -au cordonnier par manière de jaserie: «Dites-moi par votre foi, -ne vous advint-il jamais que quelqu’un que vous auriez ainsi bien -équipé pour courir s’en soit fui sans payer?—Jamais, dit-il.—Et si -d’aventure il advenoit, que feriez-vous?—Je courrois après, dit le -cordonnier.—Dites-vous ceci en bon escient?—Je le dis en bon escient, -et ne ferois point autrement, répondit le cordonnier.—Il en faut voir -l’expérience, dit l’autre. Or sus, je mettrai à courir le premier, -courez après moi.» Et sur ceci commença à fuir tant qu’il put. Alors le -cordonnier de courir après, et de crier: «Arrêtez le larron! arrêtez -le larron!» Mais l’autre, voyant qu’on sortoit des maisons, et de peur -qu’il avoit qu’on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme -celui qui ne faisoit ceci que pour son passe-temps: «Que personne, -dit-il, ne m’arrête, car il y a grosse gageure.» Ainsi s’en revint en -la maison le pauvre cordonnier, bien fâché d’avoir perdu et son argent -et encore sa peine; car l’autre avoit gagné le prix quant à courir. -Or, combien qu’en ce joyeux devis il soit usé de ce mot _bottines_, -toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites à la façon des -nôtres, puisqu’elles se mettent en des souliers[791]. - - - - -NOUVELLE XCVII. - - De l’écolier qui feuilleta tous ses livres pour savoir que - signifioient _ramon_, _ramonner_, _hart_, _sur peine de la hart_, - etc.[792] - - -Un méchant mot, _hart_, fort renommé et prêché en France en temps de -paix, avoit autrefois fâché un jeune écolier de ce qu’il n’en pouvoit -rendre l’interprétation à ceux qui lui demandoient, encore qu’il l’eût -demandé mille fois aux clercs de son village; mais c’étoit un mot plus -que hébreu pour eux. De quoi plus qu’auparavant irrité, l’écolier -n’épargna frère[793] _Calepinus auctus et recognitus_, _Cornucopia_, -_Catholicon magnum et parvum_[794], où il ne cherchât, mais pour néant; -car il n’y étoit pas. Toutefois, après qu’il eut bien ruminé à part -lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui -se disoit Picarde (combien qu’elle fût de Normandie), lui apprint sans -y penser, que c’étoit un soir qu’il étoit à Paris; faisant collation -d’une bourrée, devant qu’aller au lit; et de laquelle il avoit prins un -peu auparavant, que _ramon_ étoit un balai, et _ramonner_, balier[795], -en la chansonnette: _Ramonnez-moi ma cheminée_. «_Hart_, donc, -disoit-il en discourant à part lui, est le lien d’un fagot, ou d’une -bourrée à Paris, qu’on appelle une _riorte_ en mon benoît pays: parquoi -j’entends que, quand on crie: DE PAR LE ROI. SUR PEINE DE LA HART (hart -_est feminini generis_), vaut autant à dire que sur peine de la corde; -jadis qu’on s’aidoit des branches des arbres pour épargner la chanvre.» -Ainsi s’acquitta de sa promesse le gentil écolier, ayant lu ce qui est -écrit en une épître de Clément Marot au roi: que _sentir la hart_, vaut -autant à dire que _chatouilleux de la gorge_. - - Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge, - Ledit valet, monté comme un saint George[796]. - - - - -NOUVELLE XCVIII. - - De Triboulet, fol du roi François I^{er}, et de ses facétieux - actes[797]. - - -Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut -très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre -idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail -ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher -devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour, -ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de -quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit -six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il -descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur -son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé -le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il -a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il -a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et, -lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à -pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à -Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la -plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après, -l’évêque commença _Deus in adjutorium_, assez bellement; et incontinent -après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on -n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et -s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands -coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il -l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et -il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y -avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui -qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval -pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue: -et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien -regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage. - - - - -NOUVELLE XCIX. - - Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802]. - - -Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant -ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit -en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un -avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il -accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui -étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en -cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la -cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il -se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et -ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut -aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie -adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit -accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux -se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je -ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant -je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de -votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un -homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la -plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «_Deux chapons gras -sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le -plus gras, je vous envoie l’autre._» Puis, sous secret, étoit écrit: -«_Plumez de votre côté, et je plumerai du mien._» Cette lettre, ainsi -expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne -s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations, -qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles -lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se -voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie, -délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce -faire par ses amis propres. - - - - -NOUVELLE C. - - Des joyeux propos que tenoit celui qu’on menoit pendre au gibet de - Montfaucon[803]. - - -Un bon vaurien, ayant pour ses mérites été monté de reculons jusques -au bout d’une échelle pour descendre par une corde (disent les bons -compagnons), faisoit là merveilles de prêcher. Durant lequel sermon, -le maître des hautes œuvres, affutant son cas[804], passoit souvent -la main sous et autour la gorge dudit prêcheur; tant qu’à la fin il -le vous regarde. «Hé! maître mon ami, dit-il, ne me passe plus là la -main: je suis plus chatouilleux de la gorge que tu ne penses. Tu me -feras rire, et puis, que diront les gens? que je suis mauvais chrétien, -et que je me moque de justice.» Puis, sentant l’heure approcher qu’il -devoit faire le guet à Montfaucon, et que, pour ce, il passoit par -la porte de la ville, il se print à hucher à pleine tête le portier -par plusieurs fois, lequel l’entendit bien dès la première. Mais, à -cause qu’il se sentoit autant ou plus chatouilleux de la gorge que -celui qu’on menoit pendre, se remue bel et beau de là, en lieu de -venir parler à cet homme; de peur qu’il ne l’accusât à la justice -comme telles gens disent plus aucunefois qu’on ne leur demande. Ainsi -s’adresse, à la parfin, ce pauvre altéré à son confesseur, et lui dit: -«Mon père, je vous prie dire au portier qu’il ne laisse hardiment de -fermer la porte de bonne heure; car je n’ai pas délibéré de retourner -aujourd’hui coucher à Paris.» Et comme son confesseur, entre autres -consolations, lui disoit: «Mon ami, en ce monde, n’y a rien que -peines et ennuis: tu es heureux de sortir aujourd’hui hors de tant de -misères.—Ha, ha, frère, dit-il; plût à Dieu que fussiez en ma place, -pour jouir tôt de l’heur que me prêchez.» Le pater ne faisoit semblant -d’entendre cela, et passant outre, lui disoit: «Prends courage, mon -ami; quelques maux que tu aies faits, demande pardon à Dieu de bon -cœur; tout te sera pardonné, et iras aujourd’hui souper là-haut en -paradis avec les anges, etc.—Souper aujourd’hui en paradis, beau-père! -ce seroit beaucoup si j’y pouvois être demain à dîner. Et pource qu’un -homme se fâche fort par les chemins quand il est seul, je vous prie, -venez-moi tenir compagnie jusque là: faites-moi cette œuvre de charité, -et mêmement si savez le chemin.» Plusieurs autres petits devis faisoit -le gentil falot, lesquels seroient trop longs à réciter. - - - - -NOUVELLE CI. - - Du souhait que fit un certain conseiller du roi François, premier du - nom[805]. - - -Un conseiller du roi François, premier de ce nom, homme qui avoit -l’esprit naturellement fertile de facéties, s’étant trouvé, un jour -qu’on tenoit propos au roi des moyens qu’il devoit choisir pour faire -tête à l’empereur qu’on disoit venir avec grandes forces, et ayant -ouï l’un souhaiter au roi tant de nombre de bons Gascons, l’autre tel -nombre de lansquenets, les autres faisant quelque autre bon souhait: -«Sire, dit-il, puisque il est question souhaiter, je ferai aussi, s’il -vous plaît, mon souhait; mais je souhaiterois une chose, à laquelle -ne vous faudroit faire aucune dépense, au lieu que ce qu’ils ont ici -souhaité vous coûteroit beaucoup.» Le roi lui ayant demandé quelle -étoit cette chose (répondant d’une promptitude d’esprit): «Sire, -dit-il, je souhaiterois seulement devenir diable pour l’espace d’un -quart d’heure.—Et que feriez-vous? dit le roi.—Je m’en irois droit -rompre le col à l’empereur.—Vraiment, dit le roi, vous êtes un grand -fol de dire cela, comme s’il n’y avoit pas de l’eau bénite au pays -de l’empereur, comme au mien, pour faire fuir les diables.» Alors, -comme bien délibéré de faire rire le roi, il répliqua: «Sire, vous me -pardonnerez, s’il vous plaît: je crois bien que si c’étoit quelque -jeune diable qui n’entendît pas bien son métier, il s’enfuiroit; mais -un diable tel que je m’estime ne s’enfuiroit pas.» Il disoit cela de -telle grâce, qu’il provoquoit un chacun de la compagnie à rire, tant -il étoit copieux[806] en dits et faits. - - - - -NOUVELLE CII. - - De l’écolier qui devint amoureux de son hôtesse, et comment ils - finirent leurs amours[807]. - - -Du temps qu’on portoit souliers à poulaine[808], qu’on mettoit pots sus -table, et que pour prêter argent on se cachoit, la foi des femmes vers -les hommes et des hommes vers leurs femmes étoit inviolable; fors, de -jour ou de nuit, aucunefois celui des hommes vers leurs prudes femmes -l’enfreindre[809]. Ainsi étoit une coutume réciproquement observée, -dont n’étoient moins à louer, qu’en merveilleuse admiration; au moyen -de quoi jalousie n’étoit en vigueur, fors celle qui provient de mal -aimer, et de laquelle les janins[810] meurent. A l’occasion de cette -merveilleuse confidence, couchoient indifféremment tous les mariés ou -à marier en un grand lit fait tout à propos, sans peur ou crainte de -quelque démesuré pensement; et n’aimoient les hommes et femmes l’un -l’autre que pour conter leurs pensées. Toutefois le monde étant venu -mauvais garçon, chacun a voulu avoir son lit à part pour cause, et -ce, pour obvier à tous et un chacun des dangers qui en eussent pu -sourdre. Pour exemple de ceci, sera mis en lieu ce jeune écolier, -lequel, n’ayant atteint le dix-huitième an de son âge, commença à -pratiquer les bonnes grâces de son hôtesse, et, passant plus outre, -à hanter les compagnies joyeuses, non sans pratiquer quelque cas -avec les garces. De quoi aucunement échaudé, se rangea du tout à son -hôtesse, et se fourra si avant en son amour, qu’il jeta au loin toutes -dialectiques, logiques, physiques, et toutes autres telles rêveries à -tous les diables; après, partie de son argent, pour mieux obtempérer -à ses passions et entretenir ses fantaisies. Si bien que, de sophiste -et fol logicien, il devint l’un des plus forts amants du monde: comme -il se fit connoître à l’endroit de son hôtesse; car, voulant lui -manifester ses passions, disoit: «Hélas! principale et seule régente -de mes entrailles, que n’ai-je le moyen de vous en faire anatomie sans -mort! vous verriez comme mon cœur s’échauffe, le foie fenit[811], mon -poulmon rôtit, et l’épine me brûle si ardemment, que j’en ai la vie -gâtée: dont je suis perdu, s’il ne vous plaît me consoler.» Puis, se -souvenant de la sentence du poète, soupirant, disoit: «Hélas! mon Dieu! -que de peines à celui qui commence à aimer! il n’en peut manger sa -soupe sans en graisser sa jaquette. Ah! ah! amour, quand je pense en -votre assiette, je conclus qu’il y faut entrer de nature, en B dur, car -le mol n’y vaut rien.» Puis, se recordant du moyen que feu son oncle -lui avoit délaissé pour tromper ses ennuis, se mit à contrepointer une -chanson: dont avertie son amie, doutant qu’il ne publiât ses angoisses -douloureuses, et passions nocturnes, où il étoit par elle détenu, lui -pria de chanter, disant: «Ami, refermez votre bouche; j’ai avisé le -coin du mémorial, où vous l’avez enfermée en votre cerveau pour la -garder sûrement;» pensant par ces allusions le divertir de son propos. -Toutefois, par trop longuement passionné, commença: - - CHANSON. - - Ce refus tout outre me passe, - Et peu s’en faut que n’en trépasse; - Las! il faut endurer beaucoup - Pour aimer un seul petit coup. - - Ah! vous avez grand tort, voisine; - Je tous pensois douce et bénigne: - Mais j’ai bien connu, en effet, - Que vous vous moquez de mon fait. - - Je tous ai déclaré ma peine, - Et que c’est qui vers vous m’amène; - J’en souffre trop de la moitié, - Et n’en avez point de pitié. - - Or, faut-il bien faire autre chose: - Car l’amour qui est dans moi close - Ne me lairroit point en repos, - Si vous n’avez autre propos. - - Toutes les fois que vous vois rire, - Je vous voudrois voulentiers dire: - «Dites-moi, belles, si m’aimez?» - Je vous aime, ne m’en blâmez. - - Visage avez de bonne grâce; - Comme moi, êtes grosse et grasse. - Aimez-moi donc, dame, aimez-moi; - Et mon cœur jetez hors d’émoi. - - Si mon malaise vous peut plaire, - Mon heur vous pourra-t-il déplaire? - Qui dit mal d’autrui s’éjouit, - Le sien fait qu’on s’en réjouit. - - Tous les jours, en la patenôtre, - Pardonnons à l’ennemi nôtre: - Point ne suis-je votre ennemi, - Mais votre langoureux ami. - - Si de m’aimer n’avez envie, - Pardonnez au moins à ma vie, - Et en ayez quelque remord, - Ou serez cause de ma mort. - - Je ne saurois me plaire au vivre, - Languissant toujours à poursuivre: - Il me vaut trop mieux n’aimer point - Qu’attendre, sans venir au point. - - Aimez donc, puisque êtes aimée; - Vous en serez mieux estimée; - Votre grâce, votre maintien, - Me gluent en votre entretien. - - Mon las cœur commença dimanche: - N’est-il pas temps que vous emmanche? - J’ai déjà trois jours attendu, - C’est trop pour un homme entendu. - - Je ne puis bonnement comprendre - Quel plaisir c’est de tant attendre: - Du temps perdu je suis marri, - N’en déplaise à votre mari. - - - - -NOUVELLE CIII. - - Du curé qui se coléroit en sa chaire de ce que ses semblables ne - faisoient le devoir, comme lui, de prêcher leurs paroissiens[812]. - - -Un curé[813], de par le monde assez remarqué par ses facéties et -insuffisance de la charge à lui commise, se mit, un jour qu’il prêchoit -à ses paroissiens, à jurer de par Dieu, en dépit[814] des luthériens -de son temps; et voulant prouver qu’ils étoient pires que les diables: -«Le diable, disoit-il, s’enfuiroit incontinent que je lui aurois fait -le signe de la croix; mais si je faisois le signe de la croix à un -luthérien, par Dieu! il me sauteroit au cou et m’étrangleroit. Parquoi -je vous conseille, mes paroissiens, que vous fuyiez, du tout, en tout, -leur compagnie.» Puis, se colérant en lui-même de ce que plusieurs -autres curés ne faisoient le devoir de prêcher comme lui, commença à -s’exclamer en sa chaire: «Et ils disent qu’ils ne sont assez savants! -Qu’ils étudient, de par Dieu ou de par tous les diables! et s’ils ne -le sont, ils le deviendront comme moi.» Et observant diligemment les -contenances de ses paroissiens, leur disoit: «Eh! vous savez bien, -messieurs et dames, qu’il n’y a qu’un an que je ne savois rien, et -maintenant vous voyez comment je prêche.» Mille et mille autres petits -contes faisoit ce copieux[815] curé à ses paroissiens, afin de les -engarder de dormir à ses sermons. - - - - -NOUVELLE CIV. - - D’un tour de villon[816] joué dextrement par un Italien à un François - étant à Venise[817]. - - -Il advint à Venise, en l’hôtellerie de l’Esturgeon, qu’un François -nouvellement arrivé fut averti par un Italien, lequel y étoit aussi -logé, qu’en leur pays il n’étoit sûr à ceux qui avoient de l’argent -de montrer qu’ils en avoient; et pourtant l’avisa que, quand il -auroit des écus à peser, ou quelque somme à compter, il ne fît -comme il avoit accoutumé, mais qu’il fermât la chambre sur soi. Le -François, prenant cet avertissement comme étant procédé d’un cœur -débonnaire, le remercia bien fort, et dès lors fit connoissance avec -lui. L’Italien, incontinent qu’il eut senti qu’il y faisoit bon, -lui vint dire que, s’il lui plaisoit de changer des écus au soleil -contre des écus-pistolets[818], il feroit cet échange avec lui; et: -«Au lieu, disoit-il, que vos écus au soleil ne vous vaudroient ici -non plus que des pistolets, je vous les ferai valoir quelque chose -davantage.» Le François lui ayant fait réponse que c’étoit le moindre -plaisir qu’il lui voudroit faire, il lui pria de se souvenir de ce -qu’il lui avoit dit, deux des jours auparavant, quant à tenir secret -l’argent qu’on a: «Pourtant, dit-il, je serois d’opinion que nous nous -missions en une gondole, portant avec nous un trébuchet, et en nous -promenant par le grand canal, nous pésissions nos écus, et fissions -notre échange.» Le François répond d’être prêt à faire tout ce que -bon lui sembleroit. Le lendemain donc, ils entrent en une gondole; et -là le François déploie ses écus, lesquels l’Italien serra, les ayant -toutefois préalablement pesés pour faire meilleure mine. Après les -avoir serrés, ce pendant qu’il fait semblant de chercher sa bourse, où -étoient ceux qu’il devoit bailler en échange, se fait mettre à bord par -le barquerole[819], auquel il avoit donné le mot du guet; et d’autant -qu’il aborda en un lieu de la ville où il y a plusieurs petites ruelles -d’une part et d’autre, il fut si bien perdu pour ledit François, -qu’il est encore pour le jourd’hui (comme il est à présupposer) à -ouïr des nouvelles de lui et de ses cent écus. Et crois fermement que -le proverbe des Italiens, pratiqué en plusieurs nations, lui devoit -servir d’avertissement à l’avenir: de ne s’adjoindre à tels changeurs -ayant (pour autoriser leur renommée, signant leur front) cette sentence -en usage: «_Zara a chi tocca_,» donnant facilement à entendre que -malheureux est celui qui s’y fie. - - - - -NOUVELLE CV. - - Des facétieuses rencontres[820] et façons de faire d’un - Hibernois[821], pour avoir sa vie en tous pays. - - -Un Hibernois, homme d’assez bon esprit, se proposa de connoître les -manières de faire des nations étrangères et leur usage de parler; tant, -qu’il voyagea en plusieurs contrées, où, encore que son argent fût -égaré dedans les semelles de ses souliers, pour cela il ne perdit à -dîner, tant il se savoit bien entregenter[822] en toutes compagnies; -et, comme peu convoiteux des honneurs de ce monde, ne se soucioit -d’injures qu’on lui fît, aimant trop mieux pratiquer la manière de -faire des Miconiens[823] (gens pauvres et femelies[824], qui, pour -leur indigence, s’ingéroient eux-mêmes aux banquets et convis[825]), -que perdre son temps en procès. Un jour, ce gentil frérot, étant -entré en la maison du roi à l’heure du dîner, ne voulant point perdre -l’occasion de se soûler[826], ayant vu la table préparée pour le dîner -des officiers du roi, attendit qu’on s’assit; puis, s’assied avec eux, -et dîne très-bien sans sonner aucun mot. De quoi émerveillés, aucuns -de la compagnie, qui n’avoient point accoutumé de voir cette oie -étrangère dîner avec eux, lui demandèrent de quel pays il étoit, et à -qui il appartenoit; et leur rendit réponse tout de même, sans qu’il -perdît un seul coup de dent. Puis, lui demandèrent s’il avoit quelque -charge en la cour: «Non, dit-il, mais j’y en voudrois bien avoir.» -Lors, lui firent commandement de se lever de table et gagner au trot, -sur peine de recevoir bientôt le paiement de sa trop grande témérité -et hardiesse. «Oui-dà, dit-il, messieurs, je le ferai, mais que j’aie -dîné.» Et cassoit[827] toujours. Ce qu’ayant longuement observé ceux -qui lui avoient fait cette peur, se sentant offensés, furent contraints -de quitter leur colère, et rire comme les autres. Et, pour en tirer -davantage de passe-temps et plaisir, lui demandèrent comment il avoit -été si hardi, étant étranger du pays, et sans aveu, d’entrer en la -maison et sommellerie du roi. «Pour ce, dit-il, que je savois bien que -le roi étoit assez riche pour me donner à dîner.» Par cette gaillardise -et promptitude d’esprit, il captivoit le plus souvent la bonne grâce de -ceux qui, en le regardant seulement, l’eussent du tout rejeté. - - - - -NOUVELLE CVI. - - Des moyens dont usa un médecin afin d’être payé d’un abbé malade, - lequel il avoit pansé[828]. - - -Un médecin, assez recommandé envers plusieurs, pour sa bonne réputation -et doctrine, fut mandé par un abbé, afin de le secourir en sa maladie: -ce qu’il accepta voulentiers; et en fit si bien son devoir, qu’en peu -de jours il l’avoit remis debout. Or, aperçut-il qu’au lieu que l’abbé, -étant au fort de sa maladie, lui promettoit chiens et oiseaux[829]; et -quand il recommençoit à revenir en convalescence, il ne le regardoit -pas de bon œil, et ne faisoit aucune mention de le contenter de ses -peines; et doutoit fort qu’enfin il ne toucheroit aucuns deniers. Il -s’avisa d’user d’un moyen pour se faire payer; c’est qu’il fit entendre -à son abbé qu’il craignoit fort une rechute, pire que la maladie, et -qu’il en avoit de grandes conjectures; et pourtant, qu’il lui falloit -encore prendre une médecine, laquelle il lui fit faire telle, que deux -heures après l’avoir prise, il trouva qu’il avoit compté sans son hôte; -qu’il avoit plus grand besoin de son médecin que jamais. Se trouvant -donc en tel état, envoie messagers l’un sur l’autre vers son médecin; -mais comme auparavant il avoit fait de l’oublieux à le contenter, aussi -faisoit alors le médecin, de l’empêché. Enfin, l’abbé lui envoya un -sien serviteur, qui lui garnit très-bien la main, et lui dit que son -maître le prioit pour l’honneur de Dieu qu’il l’allât visiter; et qu’il -ne pensoit pas réchapper de sa maladie. Ce serviteur donc ayant usé -du vrai moyen pour faire cesser tous les empêchements du médecin, fit -tant, qu’il alla visiter l’abbé, lequel il rendit gai comme Perot[830] -au bout de trois jours; au bout desquels il eut derechef la main -garnie. Par ce moyen, ce gentil médecin fut payé de son abbé, lequel -il avoit en peu de temps délibéré faire vivre et mourir, ou mourir et -vivre, en vrai médecin. - - - - -NOUVELLE CVII. - - De l’apprenti larron qui fut pendu pour avoir trop parlé[831]. - - -Un apprenti larron, étant entré par le toit en une maison, pour voir -s’il ne trouveroit point quelque bonne aventure, fut découvert par -ceux qui étoient dedans, à raison du bruit qu’il avoit mené y entrant: -qui fut occasion que les voisins d’entour s’assemblèrent pour voir que -c’étoit. Mais le larron, voyant que chacun entroit à foule pour le -chercher, descendit par quelques adresses qu’il avoit remarquées, et -se vint rendre parmi la foule du peuple qui entroit pour le chercher; -et, par ce moyen, se garda d’être découvert. Un peu après qu’il eut -vu le bruit apaisé, et qu’on ne cherchoit plus le larron, d’autant -qu’on pensoit qu’il fût échappé, se délibéra de sortir par la porte; -feignant être demeuré seul pour le chercher, ne craignant aucunement -d’être connu. Mais, par faute d’être maître de sa langue, il se donna -lui-même à connoître, et se mit la corde au col; car, ainsi qu’il -pensoit sortir, ayant rencontré plusieurs à la porte qui devisoient du -larron, en le maudissant, vint à le maudire aussi, disant qu’il lui -avoit fait perdre son bonnet. Or, faut-il noter que, pendant que ce -rustre tâchoit à se sauver, fuyant tantôt çà, et tantôt là, son bonnet -lui étoit tombé: lequel on avoit gardé en espérance qu’il donneroit -des enseignes du larron. Quand on lui eut ouï dire cela, on entra -incontinent en soupçon, tellement qu’il fut prins, et incontinent -pendu, pour avoir trop parlé. - - - - -NOUVELLE CVIII. - - De celui qui se laissa pendre sous ombre de dévotion[832]. - - -Un certain prévôt de par le monde, voulant sauver la vie à un larron -qui étoit tombé entre ses mains, à l’intention qu’il participeroit au -butin, comme aussi ils en étoient d’accord; en considérant, d’autre -part, qu’il en seroit reprins, et que le murmure seroit grand s’il n’en -faisoit justice, et même qu’il se mettoit en grand danger, usa de ce -moyen. C’est qu’il fit prendre un pauvre homme, auquel il dit qu’il -y avoit long-temps qu’il le cherchoit; et que c’étoit lui qui avoit -fait un tel acte, et un tel. Cet homme ne faillit à lui nier fort et -ferme, comme celui qui avoit la concience nette de tout ce qu’on lui -mettoit à sus[833]. Mais ce prévôt, étant résolu de passer outre, lui -fit remontrer qu’il gagneroit bien mieux de confesser (puisque, aussi -bien, ainsi qu’en çà, il lui falloit perdre la vie), et que, s’il le -confessoit, le prévôt s’obligeroit par son serment de lui faire tant -chanter de messes, qu’il pourroit être assuré d’aller en paradis; au -lieu qu’en ne confessant point, il ne laisseroit d’être pendu, et si -iroit à tous les diables; d’autant qu’il n’y auroit personne qui fît -chanter pour lui une seule messe. Ce pauvre homme, oyant parler d’être -pendu, et puis aller à tous les diables, se trouva fort étonné, et -aima mieux être pendu et aller en paradis; tellement qu’en la fin il -vint à dire qu’il ne se souvenoit point d’avoir fait ce de quoi on le -chargeoit; toutefois, que si on s’en souvenoit mieux que lui, et on -en étoit bien assuré, il prendroit la mort en gré; mais qu’il prioit -qu’on lui tint promesse touchant les messes. Et n’eut plus tôt dit le -mot, qu’on le mena tenir la place de l’autre, qui avoit mérité la mort. -Mais quand il fut à l’échelle, et que la fièvre commença à le saisir, -il entra en des propos par lesquels il donnoit à entendre qu’il se -repentoit, nonobstant ce qu’on lui avoit promis. Pour à quoi remédier, -le prévôt, qui craignoit qu’il ne le décelât au peuple, fit signe au -bourreau qu’il ne lui laissât achever: ce qui fut fait. Et ainsi fut -pendu sous ombre de dévotion ce pauvre homme. - - - - -NOUVELLE CIX. - - D’un curé qui n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre - ceux qui nient le purgatoire[834]. - - -Un curé voulant donner à connoître combien il avoit l’esprit aigu -et gaillard, encore qu’il n’eût long-temps versé[835] en bonnes -lettres, n’employa que l’autorité de son cheval pour confondre ceux -qui nient le purgatoire; au lieu que les autres, pour ce faire, ont -employé et emploient ordinairement les autorités de tant de bons et -savants docteurs. Parlant donc, ce bon personnage, des luthériens, -qui ne vouloient croire qu’il y eût un purgatoire: «Je vais, dit-il, -vous faire un conte, par lequel vous connoîtrez combien ils sont -méchants de nier le purgatoire. Je suis fils de feu M. d’E... (comme -vous le savez), et nous avons un assez beau lieu, en un village d’ici -entour[836]. Y allant un jour, ainsi que la nuit nous avoit surprins, -mon mallier[837] (notez, disoit-il, que je veux que vous sachiez que -j’ai un fort beau et bon mallier, au commandement et service de toute -la compagnie) s’arrêta, contre sa coutume, et commença à faire _pouf, -pouf_. Je dis à mon varlet: «Pique, pique.—Je pique, dit-il, monsieur. -Mais votre mallier voit quelque chose pour certain.» Alors, il me -souvint de ce que j’avois ouï dire, un jour, à madame ma mère, qu’il y -avoit eu autrefois quelque apparition en ce lieu-là: parquoi, je me mis -à dire mon _Pater_ et _Ave Maria_, qu’elle m’avoit apprins, la bonne -dame, et commande derechef à mon varlet de piquer, ce qu’il fit; mais -le cheval ayant marché deux ou trois pas en avant, s’arrêta de puis -beau, et fit encore _pouf, pouf_ (étant, par aventure, trop sanglé), -et m’ayant encore assuré, mon varlet, que ce cheval voyoit quelque -chose, j’ajoutai mon _De profundis_, que feu mon père m’avoit apprins: -et incontinent, ne faillit mon cheval à passer outre. Mais s’étant -arrêté pour la troisième fois, je n’eus pas plus tôt dit: _Avete -omnes_, etc., et _Requiem_, etc., qu’il passa franchement, et depuis -n’en fit difficulté.» (Peut-être qu’il ne lui remena point depuis). -Or, maintenant, il disoit à ses paroissiens: «Que ces méchants disent -qu’il n’y a point de purgatoire, et qu’il ne faut point prier pour les -trépassés, je les renverrai à mon mallier; voire à mon mallier, pour -apprendre leur leçon!» - - - - -NOUVELLE CX. - - Du bateleur qui gagea contre un duc de Ferrare qu’il y avoit plus - grand nombre de médecins en sa ville que d’autres gens; et comment il - fut payé de sa gageure[838]. - - -Un plaisant bateleur, assez bien reçu en plusieurs des bonnes maisons -d’Italie, se présenta un jour au marquis de Ferrare, Nicolas[839], -prince vertueux et fort récréatif, qui, pour expérimenter ce plaisant, -lui demanda en riant: «Quel plus grand nombre il estimoit qu’il y eût -de personnes exerçant un même état et vacation en la ville de Ferrare?» -Le bateleur connoissant l’humeur du marquis, se proposa d’attirer à -soi[840] de son argent, sous couleur de gageure; et lui rendant réponse -à ce qu’il lui avoit demandé, lui dit: «Eh! qui est celui qui doute -que le nombre des médecins ne soit plus grand en cette ville que de -tous autres états?—O pauvre sot! dit le marquis; il appert bien que -tu n’as pas beaucoup fréquenté en cette ville, vu qu’à grand’peine -y pourroit-on trouver deux médecins, soit naturels ou étrangers.» -Le bateleur répliqua, et lui dit: «Oh! qu’un prince est empêché en -grands et urgents affaires, qui n’a visité ses villes, et ne sait -quels sujets et vassaux il a!» Alors le marquis dit au bateleur: «Que -veux-tu payer si ce que tu m’as assuré n’est trouvé véritable?—Mais, -dit le bateleur, que me donnerez-vous s’il vous en apparoît et qu’il -soit véritable?» Dès lors, accordèrent le marquis et le bateleur, de ce -que le perdant donneroit au gagnant. Parquoi, le lendemain au matin, -le bateleur vint à la porte de la maîtresse église de la ville, vêtu -de peaux, ouvrant la bouche et toussant le plus fort qu’il pouvoit, -faisoit accroire qu’il étoit bien malade. Et comme chacun qui entroit -en l’église l’avoit aperçu, plusieurs lui demandoient quelle maladie -le tourmentoit, et leur disoit que c’étoit le mal des dents, pour -lequel guarir plusieurs lui donnoient des remèdes; desquels il prenoit -leurs noms et remèdes, et les écrivoit en une petite tablette; et -afin de mieux assurer sa gageure, il se traînoit par la ville, et -prioit les personnes qu’il rencontroit en son chemin de lui enseigner -quelque remède à son mal, et par ce moyen remarqua plus de trois cents -personnes qui lui avoient enseigné des remèdes; desquels il écrivit les -noms et surnoms en ses tablettes. Ce qu’ayant fait, entra en la maison -du marquis, lequel vit à table comme il dînoit, et se présenta à lui -ainsi embéguiné qu’il étoit, faisant semblant d’être bien tourmenté -de maladie. Et comme le marquis l’eut aperçu, ne pensant aucunement -que ce fût son bateleur, et qu’il lui dit qu’il commençoit un peu à se -bien porter de ses dents: «Prends, dit le marquis, la médecine que je -t’ordonne, et prie M. saint Nicolas, et tu seras incontinent guari.» -Le bateleur, ayant entendu cette recette, s’en retourna en sa maison, -print une feuille de papier, et écrivit tous et un chacun les remèdes -et les noms des personnes qui les lui avoient donnés, et mit en premier -lieu le marquis, et conséquemment les uns les autres en leurs rangs. -Trois jours après, faisant semblant d’être quasi guari, s’étant noué la -gorge et embéguiné comme auparavant, s’en vint trouver le marquis, lui -montrant sa feuille de papier où il avoit écrit tous les remèdes qu’on -lui avoit donnés, et requiert qu’il lui fasse délivrer sa gageure. Le -marquis ayant lu ce qui étoit écrit en cette feuille de papier, et -aperçu qu’il tenoit le premier lieu entre les médecins, il se print -à rire avec toute sa compagnie, qui étoit informée de ce fait, et se -confessant vaincu par le bateleur, commanda qu’on lui délivrât ce qu’il -lui avoit promis. - - - - -NOUVELLE CXI. - - Des tourdions[841] joués par deux compagnons larrons qui depuis - furent pendus et étranglés[842]. - - -Un bon fripon, natif de la ville d’Issoudun en Berri, ayant commis un -infini nombre de larcins, et ayant été souvent menacé, en la fin fut -condamné à être pendu et étranglé. Mais ainsi qu’on le menoit pendre, -advint qu’un seigneur[843] passa par là, par le moyen duquel il obtint -sa grâce du roi, pour avoir craché quelques mots de latin rôti[844]; -lesquels, encore qu’ils ne fussent entendus, firent penser que c’étoit -quelque homme de service. Et de fait, comme tel, après avoir eu sa -grâce, fut envoyé par le roi aux Terres-Neuves, avec Roberval[845], -lequel voyage servit de ce qui est allégué d’Horace: - - Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt. - -C’est-à-dire: - - Ceux qui vont delà la mer - Changent le ciel, non leur amer[846]. - -Car étant de retour, il poursuivit plus fort que paravant son métier -de dérober; tellement qu’étant surpris pour la seconde fois, il passa -le pas qu’il avoit autrefois failli. Et, à dire la vérité, je crois -que cettui-ci n’en fut pas échappé à meilleur marché, d’autant qu’il -est vraisemblable qu’il avoit été maintes autres fois surpris; n’étant -possible qu’en faisant les larcins par douzaines, il procédât par -art en un chacun d’iceux; car si on vit jamais homme auquel on peut -considérer que c’est que d’une nature incline à dérober, cettui-ci -en étoit un très-beau miroir; lequel, pour récompense de la peine -qu’auroit prins un sien ami, de lui sauver la vie par plusieurs fois, -il lui emporta une robe longue toute neuve, et plusieurs autres hardes, -avec laquelle il fut surpris, l’ayant vêtue; et encore une autre -par-dessus, qu’il avoit pareillement dérobée ailleurs. Aussi, lui -furent trouvées trois chemises, vêtues l’une sur l’autre; et, bien peu -auparavant, il en avoit fait autant d’un saye de velours de quelqu’un -qui lui avoit fait ce bien de le loger. Mais le plus insigne larcin -de lui, en matière d’habillements, ce fut quand il déroba tous ceux -qui avoient été faits pour un certain époux et épouse, lesquels lui -semblèrent bien valoir les prendre pource que la plupart étoient de -soie. Et ce qui faisoit s’ébahir davantage de ce larcin, étoit que, -pour tout emporter (comme il avoit fait), il lui avoit convenu faire -si ou sept voyages. Or, les avoit-il emportés en un logis qu’on lui -prêtoit au monastère des dames de Sainte-Croix de Poitiers; auquel -logis il étoit, pour lors qu’on vint pour lui faire rendre compte -desdits habillements, d’autant qu’on n’avoit soupçon que sur lui. Mais -ayant vu par la fenêtre ceux qui le venoient trouver, ne les attendit -pas, ains s’enfuit, ayant très-bien fermé la porte. Néanmoins, on -trouva moyen d’entrer en ce logis, auquel, outre ces habillements -qu’on cherchoit, on trouva ce qu’on ne cherchoit pas, à savoir environ -quarante paires de souliers de toutes sortes et façons, et plusieurs -paires de chausses; aussi, plusieurs pièces de drap taillé, avec -plusieurs livres qu’il avoit emportés aux écoliers. Mais ce galant -accoûtra bien mieux sesdites hôtesses qu’il n’avoit fait ses hôtes; -car, au lieu qu’il ne leur avoit emporté que quelques habits, il -emporta à ces dames leurs plus belles reliques pour reconnoissance du -plaisir. Toutefois, le plus notable tour que joua ce subtil larron fut -celui qu’il commit en la prison où il étoit détenu pour ses forfaits: -en laquelle étant logé par fourrier[847], ne put toutefois attendre -qu’il en fût sorti pour retourner à son métier; mais léans même -empoigna très-bien le manteau du geôlier, et là même le vendit, l’ayant -passé à travers des treillis de ladite prison, qui étoient sur la rue. -Toutefois, quelque subtilité qu’il exerçât, il ne put éviter qu’il ne -fût mors[848] d’une mule[849], et puis pendu et étranglé. - - - - -NOUVELLE CXII. - - D’un gentilhomme qui fouetta deux cordeliers pour son plaisir[850]. - - -Un gentilhomme de Savoie, exerçant ses brigandages dedans ou auprès de -sa maison, avoit[851] quelque humeur particulier[852]; et, ores qu’il -fût brigand de meilleure grâce qu’aucuns qui s’en mêlent, toutefois -il se contentoit le plus souvent de partir[853] avec ceux qu’il -détroussoit, quand ils se rendoient de bonne heure, et sans attendre -qu’il se fût mis en colère. Mais ce dont, au contraire, on lui vouloit -plus de mal pour lors, c’étoit qu’il en vouloit fort aux moines et -moinesses; et prenoit son passe-temps à leur jouer plusieurs tours, -qui étoient (comme on dit en proverbe) jeux de pommes, c’est-à-dire -jeux qui plaisent à ceux qui les font. Entre lesquels sera ici parlé -d’un sien acte, ou plutôt d’un divisé en deux parties, par lesquelles -il rendit deux cordeliers, premièrement (ce lui sembloit) bien joyeux, -et puis bien fâchés. C’est qu’ayant reçu ces deux cordeliers en son -château, et leur ayant fait bonne chère, leur dit que, pour parachever -le bon traitement, il leur vouloit donner des garces, à chacun la -sienne. De quoi eux ayant fait refus, il leur pria de se montrer -privés en son endroit; d’autant qu’il considéroit bien qu’ils étoient -hommes comme les autres; et enfin les enferma de fait et de force en -une chambre avec les garces, où les retournant trouver au bout d’une -heure ou environ, leur demanda comment ils s’étoient portés en leurs -nouveaux ménages. Et leur voulant faire accroire qu’ils avoient fait -l’exécution, les contraignoit de le confesser malgré eux; et, les -intimidant, leur disoit: «Comment, méchants hypocrites, est-ce ainsi -que vous surmontez la tentation?» Et là-dessus, furent les deux pauvres -cordeliers dépouillés nus, comme quand ils vinrent du ventre de leurs -mères; et, après avoir été tant fouettés, que les bras de monsieur et -de ses valets pouvoient porter, furent renvoyés ainsi nus. Or, si cela -étoit bien fait, ou non, j’en laisse la décision à leurs savants juges. - - - - -NOUVELLE CXIII. - - Du curé d’Onzain près d’Amboise, qui se fit châtrer à la persuasion - de son hôtesse[854]. - - -Un curé d’Onzain près d’Amboise, persuadé par une sienne hôtesse -(laquelle il entretenoit) de faire semblant d’ôter, disoit-elle, -tout soupçon à son mari, se fit châtrer (qu’on dit plus honnêtement -_tailler_); et se mit en la miséricorde d’un nommé monsieur maître -Pierre des Serpents, natif de Vilantrois en Berri; et envoya ce -prince-curé quérir tous ses parents et amis; et après qu’il leur eut -dit qu’il n’avoit jamais osé leur déclarer son mal, mais qu’enfin il -se trouvoit réduit en tels termes, qu’il lui étoit force d’en passer -par là, fit son testament. Et, pour faire encore meilleure mine, après -avoir dit à ce maître Pierre (auquel toutefois il avoit baillé le mot -du guet[855], de ne faire que semblant, et, pour ce, lui avoit baillé -quatre écus) qu’il lui pardonnoit sa mort de bon cœur, si d’aventure il -advenoit qu’il en mourût, se mit entre ses mains, se laissa lier, et du -tout accoutrer comme celui qu’on vouloit tailler vraiment. Or, faut-il -noter que, comme ce curé avoit donné audit maître Pierre le mot du -guet de ne faire que semblant, aussi le mari de l’hôtesse, de son côté -(après avoir entendu cette farce), avoit donné le mot du guet de faire -à bon escient, avec promesse de lui donner le don de ce qu’il avoit -reçu dudit prêtre pour faire la mine[856]; tellement que maître Pierre, -persuadé par le mari, et tenant le pauvre curé en sa puissance, après -l’avoir bien attaché, lié et garrotté, exécuta son office réalement et -de fait; et puis le paya de cette raison, qu’il n’avoit point accoutumé -se moquer de son métier; et que, s’il s’en étoit une seule fois moqué, -son métier se moqueroit de lui. Voilà comment le pauvre curé se trouva -de l’invention de cette femme, et comment, au lieu que, suivant cette -finesse, il se préparoit à tromper le mari mieux que jamais, il fut -trompé lui-même, d’une tromperie beaucoup plus préjudiciable à sa -personne. - - - - -NOUVELLE CXIV. - - D’une finesse dont usa une jeune femme d’Orléans pour attirer à sa - cordelle[857] un jeune écolier qui lui plaisoit[858]. - - -Une jeune femme d’Orléans, ne voyant aucun moyen par lequel elle -pût avertir un jeune écolier qui lui plaisoit sur tous, usa, pour -parvenir à son intention, qui étoit de l’attirer à sa cordelle, de la -débonnaireté de son beau père confesseur, qu’elle vint trouver dedans -l’église, où le jeune écolier se promenoit; et, faisant la désolée, -conta, sous prétexte de confession, à ce beau père, qu’il y avoit un -jeune écolier qui la pourchassoit incessamment de son déshonneur, en se -mettant lui et elle aussi en très-grand danger; lequel elle lui montra, -par cas fortuit, au même lieu, ne pensant aucunement à elle; le pria -affectueusement de lui faire telles remontrances qu’il savoit être -requises en tel cas. Et, sur cela, comme celle qui feignoit tout ceci, -afin de faire venir à soi celui qu’elle accusoit faussement d’y venir, -elle disoit quant et quant à ce père confesseur, par le menu, tous les -moyens desquels l’écolier usoit: racontant qu’il avoit accoutumé de -passer au soir par-dessus une telle muraille, à telle heure, pource -qu’il savoit que son mari n’y étoit pas alors; et qu’il montoit sur un -arbre, pour puis après entrer par la fenêtre: bref, qu’il faisoit ainsi -et ainsi, et usoit de tels moyens, qu’elle avoit grande peine à se -défendre. Le beau père parle à l’écolier, et lui fait les remontrances -qu’il pensoit être les - -plus propres. L’écolier, qui savoit en sa conscience qu’il n’étoit -rien de tout ce que cette femme disoit, et qu’il n’y avoit jamais -pensé, fit toutefois semblant de recevoir ses remontrances, comme celui -qui en avoit besoin, et en remercia le beau père. Mais, comme le cœur -de l’homme est prompt au mal, il eut bien de l’espoir jusque là pour -connoître que cette femme l’avoit accusé de ce qu’elle désiroit qu’il -fît, vu même qu’elle lui donnoit toutes les adresses et tous les moyens -dont il devoit user. Sur laquelle occasion, le jeune homme, allant de -mal en pis, ne faillit à tenir le chemin qu’un lui enseignoit; de sorte -qu’au bout de quelque temps, le pauvre beau père, qui y avoit été à la -bonne foi, se voyant avoir été trompé par la ruse de cette femme, ne -se put tenir de crier en pleine chaire: «Je la vois celle qui a fait -son maquereau de moi!» Et, ayant été décelée, n’osa depuis retourner à -confesse à lui. - - - - -NOUVELLE CXV. - -La manière de faire taire et danser les femmes lorsque leur -avertin[859] les prend[860]. - - -Un quidam assez paisible, et rassis d’entendement, épousa une femme qui -avoit une si mauvaise tête, qu’encore qu’il prînt toute la peine de la -maison et de faire la cuisine, où qu’il fût, à table, en compagnie, -il ne pouvoit éviter qu’il ne fût d’elle tourmenté et maudit à tous -coups, et que, pour belles remontrances et gracieux accueil qu’il lui -sût faire, elle ne s’en voulsît garder, encore que le plus souvent -Martin-bâton l’accolât. De quoi le bon homme, fort étonné, se délibéra -d’user d’un autre moyen, qui fut tel, qu’à chacune fois qu’elle pensoit -le fâcher et maudire, il se prenoit à jouer d’une flûte qu’il avoit, de -laquelle il ne savoit non plus l’usage que de bien aimer. Toutefois, -pour cela, sa femme ne laissa de continuer ses maudissons, jusqu’à ce -que, s’étant aperçue et s’étant indignée de ce qu’il ne s’en soucioit -si fort qu’auparavant, elle se print à danser de colère; et étant -aucunement lassée au son d’icelle, lui arracha d’entre les mains. Mais -le bon homme, ne voulant perdre les moyens par lesquels il trompoit ses -ennuis, se pendit d’une main à son col pour recouvrir sa flûte; et dès -lors recommença plus beau que devant à siffler et en jouer; tellement, -que cette mauvaise femme, se sentant offensée par l’importunité que lui -faisoit cette flûte, sortit de la maison, se promettant de n’endurer -à l’avenir de telles complexions; et, dès le lendemain qu’elle fut -retournée, elle reprint ses maudissons mieux qu’auparavant. Toutefois, -le mari ne délaissa à jouer de sa flûte, comme il souloit; et se voyant -sa femme vaincue par lui, lui promit qu’à l’avenir elle lui seroit plus -qu’obéissante en toutes choses honnêtes, pourvu qu’il mît sa flûte -reposer, et n’en jouât plus, pource, disoit-elle, qu’elle se sentoit -étourdie du son. Par ce moyen, le bon homme adoucit sa femme; et connut -que le proverbe ne fut jamais mal fait, qui dit: «Qu’il y a plusieurs -moyens pour abaisser l’orgueil des femmes, et les faire taire, sans -coups frapper.» - - - - -NOUVELLE CXVI. - - De celui qui s’ingéra de servir de truchement aux ambassadeurs du - roi d’Angleterre, et comment s’en acquitta avec grande honte qu’il y - reçut[861]. - - -Un personnage assez remarqué pour les grands honneurs, èsquels il étoit -entretenu en France, montra bien qu’il avoit du savoir en sa tête, mais -non pas plus qu’il lui en falloit pour sa pourvision[862]; car quand -il eut lu la lettre que le roi d’Angleterre, Henri huitième, écrivoit -au roi François, premier de ce nom, où il y avoit entre autres choses: -_Mitto tibi duodecim molossos_, c’est-à-dire: _Je vous envoie une -douzaine de dogues_; il interpréta: _Je vous envoie une douzaine de -mulets_; et, se fiant à cette interprétation, s’en alla avec un autre -seigneur trouver le roi, pour le prier de leur donner le présent que le -roi d’Angleterre lui envoyoit. Le roi, qui n’avoit encore ouï parler -de ceci, fut ébahi comment d’Angleterre on lui envoyoit des mulets, -disant que c’étoit grande nouveauté; et, pour ce, il les vouloit voir. -Or, ayant voulu voir pareillement la lettre, et la faire voir aussi aux -autres, on trouva _duodecim molossos_, c’est-à-dire _douze dogues_. De -quoi ledit seigneur, se voyant être moqué (et faut penser de quelle -sorte), trouva une échappatoire qui le fit être encore davantage; car -il dit qu’il avoit failli lire, et qu’il avoit pris _molossos_ pour -_muletos_. Toutefois, pour cela, ceux qui étoient autour du roi ne -laissèrent à bien rire, ne se voulant aucunement formaliser de son -latin. - - - - -NOUVELLE CXVII. - - Des menus propos que tint un curé au feu roi de France Henri, - deuxième de ce nom[863]. - - -Un certain curé, faisant sermon à ses paroissiens, ouït plusieurs -petits enfants crier qui lui empêchoient à dire et expliquer ce qu’il -avoit en l’entendement, dont il fut courroucé; et se souvenant que -quelques autres enfants alloient par la ville, chantant vilaines -chansons: «Un tas de petits fils de putains, disoit-il, s’en vont -chantant une telle chanson: _Vous aurez sur l’oreille_, etc. Je -voudrois être leur père: Dieu sait comment je les accoutrerois[864]!» -Aussi bien rencontra-t-il une autre fois en parlant au roi Henri, -deuxième de ce nom, qui l’avoit fait appeler pour en tirer du plaisir; -car le roi lui ayant demandé des nouvelles de ses paroissiens, il lui -dit qu’il ne tenoit pas à les bien prêcher, qu’ils ne fussent gens -de bien. Et le roi l’ayant interrogé s’ils se gouvernoient pas bien: -«En ma présence, dit-il, ils font bonne mine et mauvais jeu, et sont -prêts de faire tout ce que je leur commande; mais sitôt que j’ai le -cul tourné, soufflez, sire!» Ce qui fut pris en bonne part de lui, -comme n’y allant point à la malice, non plus qu’ès rencontres qui lui -étoient coutumières en ses prêches; car, si on eût aperçu qu’il eût -équivoqué de propos délibéré sur ce mot de _soufflez_, qui, outre sa -première signification, se prend en langage du commun peuple, pour -cela aussi qui dit autrement: _de belles_, c’est-à-dire: _il n’en est -rien_; on lui eût appris à souffler d’une autre sorte. Et puis, sonnez, -tabourin[865]! - - - - -NOUVELLE CXVIII. - - De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il - en fut moqué[866]. - - -Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il -avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il -n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867] -s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient -pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison -d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence -de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la -chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant -arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en -un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant -très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit, -pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot -pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir -une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table -du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce -créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la -somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots -qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière -assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce -bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte. -Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource -qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond -qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on -lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit -été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais -je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été -nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se -fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit -incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de -sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon, -tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par -toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le -nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui. - - - - -NOUVELLE CXIX. - - De la cautelle dont usa un jeune garçon pour étranger[869] plusieurs - moines qui logeoient en une hôtellerie[870]. - - -Au diocèse d’Anjou, fut une bonne femme vefve, hôtesse, laquelle, par -bonne dévotion, avoit accoutumé loger les cordeliers, et les bien -traiter selon son pouvoir, dont un sien fils en fut marri, voyant -qu’ils dépendoient[871] beaucoup du bien de sa mère, sans espoir de -récompense; et, pour ce, délibéra les étranger. Advint que, trois ou -quatre jours après, deux cordeliers arrivèrent léans, pour y héberger: -auxquels le fils ne voulut faire semblant de malveillance, de peur -d’offenser sa mère. Mais quand un chacun se fut retiré en sa chambre, -sur la minuit, ledit fils apporta un jeune veau de trois semaines -ou un mois, en la chambre des frères, secrètement, sans qu’il fût -aperçu aucunement. Et quand ce maître veau sentit qu’il n’avoit sa -nourrice près de lui, il se traînoit par toute la chambre, cherchant -à repaître; et, de fortune, se mit sous le lit où les cordeliers -étoient fort endormis. Et ainsi comme ce pauvre veau furetoit, il -rencontra la tête du plus jeune qui pendoit du côté de la ruelle du -lit; et ce veau commença à lécher le pauvre moine, qui suoit comme un -pourceau, de sorte qu’il s’éveilla en sursaut et appela en aide son -compagnon cordelier, auquel il dit qu’il y avoit des esprits léans, qui -l’avoient attouché par le visage, le suppliant de le vouloir consoler. -Et en disant telles paroles, il trembloit si fort, qu’il étonna son -compagnon, lequel lui commanda, sur peine d’inobédience, de se lever et -aller allumer du feu: ce que le pauvre frère refusoit faire, craignant -l’esprit. Toutefois, nonobstant les requêtes qu’il fit, il se leva du -lit et se retira vers le foyer pour allumer de la chandelle. Quand le -veau entendit marcher, cuidant que ce fût sa mère, s’approcha et mit le -museau entre les jambes dudit cordelier, et empoigna ses dandrilles; -car les cordeliers sont court vêtus par-dessous leur grand’robe. -Adonc le pauvre cordelier commença à crier hautement miséricorde; -incontinent s’en retourna coucher, implorant la grâce de Dieu, disant -ses Sept-Psaumes et autres oraisons. Ce veau, ennuyé de perdre la tette -de sa nourrice, couroit par la chambre, et enfin cria un haut cri de -voix argentine, comme pouvez savoir, dont les moines furent encore plus -étonnés. Le lendemain, devant les quatre heures, le fils retourna aussi -secrètement qu’il avoit fait auparavant, et emmena son veau. Quand -les pauvres cordeliers furent levés, ils annoncèrent à l’hôtesse de -léans ce qu’ils avoient ouï la nuit, et lui donnoient à entendre que -c’étoit un trépassé qui faisoit léans sa pénitence; et ainsi décrièrent -tant cette hôtellerie, en le racontant à tous les frères qu’ils -rencontroient, qu’oncques-puis n’y logea cordelier ni autre moine. - - - - -NOUVELLE CXX. - - Du larron qui fut aperçu fouillant en la gibecière de feu le cardinal - de Lorraine[872]; et comment il échappa[873]. - - -Il advint, au temps du roi François, premier du nom, qu’un larron -habillé en gentilhomme, fouillant en la gibecière de feu le cardinal -de Lorraine, fut aperçu par le roi, étant à la messe, vis-à-vis du -cardinal. Le larron, se voyant aperçu, commença à faire signe du -doigt au roi, qu’il ne sonnât mot, et qu’il verroit bien rire. Le -roi, bien aise de ce qu’on lui apprêtoit à rire, le laissa faire; et, -peu de temps après, vint tenir quelque propos audit cardinal, par -lequel il lui donna occasion de fouiller en sa gibecière. Lui, n’y -trouvant plus ce qu’il y avoit mis, commença à s’étonner et à donner -du passe-temps au roi, qui avoit vu jouer cette farce. Toutefois, -ledit seigneur, après avoir bien ri, voulut qu’on lui rendît ce qu’on -lui avoit prins; comme aussi il pensoit que l’intention du preneur -avoit été telle. Mais, au lieu que le roi pensoit que ce fût quelque -honnête gentilhomme, et d’apparence, à le voir si résolu, et tenir -si bonne morgue[874], l’expérience montra que c’étoit un très-expert -larron déguisé en gentilhomme, qui ne s’étoit point voulu jouer, mais, -en faisant semblant de se jouer, fit à bon escient. Et alors ledit -cardinal tourna toute la risée contre le roi, lequel, usant de son -serment accoutumé, jura, foi de gentilhomme! que c’étoit la première -fois qu’un larron l’avoit voulu faire son compagnon[875]. - - - - -NOUVELLE CXXI. - - Du moyen dont usa un gentilhomme italien afin de n’entrer au combat - qui lui avoit été assigné; et de la comparaison que fit un Picard des - François aux Italiens[876]. - - -Un gentilhomme italien, voyant qu’il ne pouvoit éviter honnêtement -un combat qu’il avoit entreprins contre un de sa qualité sans qu’il -alléguât quelque raison péremptoire, l’avoit accepté. Mais, s’étant -depuis repenti, n’allégua autre raison, quand l’heure du combat fut -venue, sinon qu’il dit à son ennemi qu’il étoit prêt à combattre, et -l’attendoit à grande dévotion, disant: «Tu es désespéré, toi? Moi, je -ne le suis pas; et pourtant je me garderai bien de combattre contre -toi.» Il est bien vrai quelqu’un pourra répondre que, pour un, il -ne faut pas faire jugement de tous, et que, si cela avoit lieu, on -pourroit tourner à blâme à tous les François ce qui fut dit par un -Picard rendant témoignage de sa prouesse; car, se vantant d’avoir été -quelques années à la guerre sans dégaîner son épée, et étant interrogé -pourquoi: «Pource, dit-il, que je n’entrois mie en colère. Mais toutes -et quantes fois, disoit-il (en continuant son propos), on voudra -confesser vérité, on dira haut et clair que les Italiens ont plus -souvent porté les marques des François colères que les François n’ont -porté les marques des Italiens désespérés; et que quand il n’y auroit -un seul Picard qui sût entrer en colère, pour le moins les Gascons -y entrent assez (voire y sont quelquefois assez entrés) pour faire -trembler les Italiens dix pieds dedans le ventre, s’ils l’avoient si -large; combien que sept ou huit ineptes et sots termes de guerre, que -nous avons empruntés d’eux, mettent en danger et les Gascons et toutes -les autres contrées de France d’être réputés autres qu’ils n’étoient -auparavant.» - - - - -NOUVELLE CXXII. - - De celui qui paya son hôte en chansons[877]. - - -Un voyageant par pays, sentant la faim qui le pressoit, se mit en -un cabaret, où il se rassasia si bien pour un dîner, qu’il eût bien -attendu le souper, pourvu qu’il eût été bientôt prêt. Or, comme le -tavernier son hôte, visitant ses tables, l’eut prié de payer ce qu’il -avoit dépendu[878], et faire place à d’autres, il lui fit entendre -qu’il n’avoit point d’argent, mais que, s’il lui plaisoit, il le -paieroit si bien en chansons, qu’il se tiendroit content de lui. Le -tavernier, bien étonné de cette réponse, lui dit qu’il n’avoit besoin -d’aucunes chansons; mais qu’il vouloit être payé en argent comptant, -et qu’il avisât à le contenter et s’en aller. «Quoi! dit le passant au -tavernier, si je vous chante une chanson qui vous plaise, ne serez-vous -pas content?—Oui, vraiment,» dit le tavernier. A l’instant, le passant -se print à chanter toutes sortes de chansons, excepté une, qu’il -gardoit pour faire bonne bouche; et, reprenant son haleine, demanda -à son hôte s’il étoit content: «Non, dit-il, car le chant d’aucune -de celles que vous avez chantées ne me peut contenter.—Or bien, dit -le passant, je vous en vais dire une autre, que je m’assure qui vous -plaira.» Et, pour mieux le rendre attentif au son d’icelle, il tira de -son aisselle un sac plein d’argent, et se print à chanter une chanson -assez bonne et plus qu’usitée à l’endroit de ceux qui vont par pays: -«_Metti la man a la borsa, et paga l’hoste_,» qui est à dire: «Mets -la main à la bourse, et paie l’hôte.» Et, ayant icelle finie, demanda -à son hôte si elle lui plaisoit et s’il étoit content: «Oui, dit-il, -celle-là me plaît bien.—Or donc, dit le passant, puisque vous êtes -content et que je me suis acquitté de ma promesse, je m’en vais.» Et à -l’instant se départit sans payer et sans que son hôte l’en requît. - - - - -NOUVELLE CXXIII. - - D’un procès mû entre une belle-mère et son gendre pour n’avoir - dépucelé sa fille la première nuit[879]. - - -Au pays de Limousin fut faite une noce entre une jeune fille âgée -de dix-huit ans, ou environ, et un bon garçon de village très-bien -emmanché. Or, advint que le compagnon, dès la première nuit, se mit en -devoir d’accomplir l’œuvre de son mariage; et, pour gratifier[880] à -sa tendre épousée, lui bailla auparavant son manche à tenir, pour lui -donner envie de le secourir à son affaire. Mais quand la pauvre fille -l’eut tenu et aperçu qu’il étoit si gros, elle ne voulut oncques que -le marié lui mît en son étui, de peur qu’il ne la blessât, dont le -marié fut fort ennuyé; et quoi qu’il pût faire, jamais ne put persuader -à la mariée de lui faire beau jeu; au moyen de quoi il fut contraint -pour la nuit s’en passer. Et quand le jour fut venu, la mère s’en alla -par devers la fille, pour savoir comment elle s’étoit portée avecques -son mari, et comment il lui avoit fait. Elle lui fit réponse qu’ils -n’avoient rien fait. «Comment, dit la mère, votre mari est doncques -châtré!» Alors, comme furieuse, s’en alla au conseil de l’Église[881], -afin de faire démarier sa fille, donnant à entendre que son gendre -n’étoit habile à engendrer. Sur cette colère, elle le fit citer, afin -qu’il lui fût permis de marier sa fille à un autre, dont le pauvre -marié fut très-mal content, considérant qu’il n’avoit offensé ni donné -occasion pour être ainsi déshonoré. Et quand ils furent tous devant M. -l’official, et que la demanderesse eut requis séparation de sa fille et -de son gendre; et, par[882] ses raisons, dit que la nuit de ses noces -il ne voulut et ne sut oncques faire l’œuvre de mariage à sa fille, et -qu’il étoit châtré; adonc le gendre, au contraire, se défend très-bien, -et dit qu’il étoit aussi bien fourni de lance que sa femme étoit de -cul, et ne demandoit autre chose que lutter. Mais sa femme n’y voulut -oncques entendre, et fit la cane[883], au moyen de quoi il n’avoit pu -rien faire. Adonc l’official demanda à la jeune femme épousée si elle -l’avoit refusé; et elle lui dit que oui, au moyen de ce que son mari -l’avait si gros, qu’elle craignoit (comme encore faisoit) qu’il ne la -blessât; car elle espéroit, en après, beaucoup plutôt la mort que la -vie. Quand la mère eut entendu cette confession, et que par tels moyens -elle devoit être condamnée, elle supplia au juge d’asseoir les dépens -sur sa fille, attendu qu’elle avoit été cause de ce procès. Toutefois, -par sentence, M. l’official condamna la pauvre jeune fille à prêter -son beau et joli instrument à son mari, pour y besogner et faire ce -qu’il devoit avoir fait la nuit précédente, et sans dépens, attendu la -qualité des parties. - - - - -NOUVELLE CXXIV. - - Comment un Écossois fut guari du mal de ventre, au moyen que lui - donna son hôtesse. - - -Il n’y a pas long-temps qu’un Écossois de la garde du roi de France, -lequel avoit dès sa jeunesse goûté quelque peu des bonnes lettres, -voyant que le roi[884] s’y adonnoit, et, d’autre part, considérant -le moyen qu’il avoit d’y vaquer pendant le temps qu’il étoit hors de -quartier et de service, pour ce faire il choisit le logis d’une bonne -femme vefve, où il se logea par quelque temps. Un jour, se sentant mal -de sa personne, et n’ayant la langue si à délivre[885], pour faire -entendre à autrui (comme il faisoit à son hôtesse, à laquelle il -demandoit conseil sur son mal), il lui dit: «Madame, moi a grand mal -à mon boudin.» Son hôtesse, qui entendoit assez bien qu’il disoit le -ventre lui faire mal, et que, pour recouvrer prompt allégement, il lui -demandoit son avis, elle lui dit qu’il falloit qu’il fît ses prières -et oraisons à M. saint Eutrope, lequel on dit guarir de tel mal[886]. -L’Écossois ayant entendu cela, et sentant son ventre aller de pis en -pis, ne voulut mettre en mépris le conseil de son hôtesse; ainsi, -suivant icelui, s’en alla à l’église plus prochaine qu’il rencontra, -et se mit en prières et oraisons telles, qu’il sembloit à ceux qui -l’entendoient que le saint dût promptement venir à lui. D’aventure, -pendant qu’il étoit en telle méditation, il se trouva un bon fripon, -lequel étoit pendu au derrière de saint Eutrope, et contemploit les -allants et venants avec leurs contenances; et ayant remarqué les mines -que faisoit cet Écossois, il commença à crier: «Tru, tru, tru, pour -Jean d’Écosse et son bagage!» L’Écossois, qui entendit celle parole -jetée assez rudement, pensoit que ce fût quelqu’un qui le voulsît -empêcher en ses dévotions; et ayant remarqué le lieu d’où pouvoit être -partie cette voix, il prend son arc et sa flèche, et vous décoche -rasibus l’image du saint. Le fripon, qui étoit derrière, craignant que -l’Écossois ne redoublât son coup, se print à descendre l’escalier de -bois où il étoit monté; mais il ne peut s’enfuir si secrètement, qu’il -ne fît un bruit qui effraya tellement l’Écossois (lequel pensoit que ce -fût le saint qui fût mis à le poursuivre, afin de le punir de l’offense -qu’il avoit faite), qu’il entra en telle frayeur, que depuis il ne se -sentit saisi du mal de ventre. - - - - -NOUVELLE CXXV. - - Des épitaphes de l’Arétin[887], surnommé Divin; et de son amie - Madelaine. - - -L’Arétin, non l’Unique[888], mais celui qui a usurpé le surnom de -Divin[889], s’est aussi donné arrogamment le titre de _fléau des -princes_, étant du tout enclin à médisance; en quoi il n’épargnoit -(comme on dit en commun proverbe) ni roi ni roc[890]; car il écrit -en une préface d’une sienne comédie italienne[891] que le roi -très-chrétien François, premier du nom, lui avoit enchaîné la langue -d’une chaîne d’or, faite en façon de langues, qu’il lui avoit -envoyée, afin qu’il n’écrivît de lui comme il avoit fait de plusieurs -autres seigneurs. Mêmement, en l’un des dialogues qu’il a faits, il -introduit deux courtisanes, racontant l’une à l’autre les moyens par -lesquels elles étoient parvenues aux richesses, et comme, par leur sage -conduite et maintien gracieux, elles s’étoient entretenues en honnêtes -compagnies. A raison de quoi, étant l’une d’elles décédée de son temps, -il lui fit l’épitaphe tel qu’il s’ensuit: - - De Madelaine ici gisent les os: - Qui fut des v... si friande en sa vie, - Qu’après sa mort tout bon faiseur supplie, - Pour l’asperger, lui pisser sur le dos. - -Or, est mort n’a pas long-temps[892] ce prud’homme avertin[893], à qui -les Florentins ses compatriaux ont fait cette épitaphe, digne de lui et -de son athéisme: - - Qui giace l’Aretino, amaro tosco - Del seme human: la cui lingua traffisse - E vivi e’ morti: di Dio mal non disse: - Et si scusò con dir’ No lo conosco. - -C’est-à-dire: - - Ici gît l’Arétin, qui fut l’amer poison - De tout le genre humain; dont la langue fichait - Et les vifs et les morts: contre Dieu son blason - N’adressa; s’excusant, qu’il ne le connoissoit. - - - - -NOUVELLE CXXVI. - - De la harangue qu’entreprint de faire un jeune homme en sa réception - en l’état de conseiller, et comment il fut rembarré. - - -Ce jeune homme ayant été envoyé aux universités, pour y apprendre la -loi civile et s’en servir en temps et lieu, au gré et contentement de -son père, fut là entretenu assez soüefvement[894] et délicatement. -Advint que, se baignant en ses aises et délices, il rejeta au loin -ses Digestes; et, ayant empreint en son cerveau l’idée d’une amie, -s’adonna à la lecture de Pétrarque et autres tels prodigues d’honneur. -Pendant ce temps, son père alla de vie à trépas. De quoi avertis, les -parents et amis du jeune homme, pensant qu’il fût un savant docteur, -et qu’il eût profité passablement en loi, lui mandèrent la mort de -son père, et l’avertirent qu’il étoit temps qu’il choisît moyen de se -pourvoir d’état en office: à quoi faire, ils se montreroient amis. -Le jeune homme, se rangeant sur leur conseil et avis (encore qu’il -n’eût aucunement étudié en la loi), prit son chemin vers la maison -de feu son père. Après qu’il les eut visités et qu’il fut assuré des -biens que son père lui avoit délaissés, il lui vint en l’entendement -d’acheter un état de conseiller en la cour de parlement[895]. A quoi -s’accordèrent ses amis; et pour l’amitié qu’ils avoient eue avec son -père, lui promirent d’en faire demande au roi François I^{er}, duquel -ils étoient très-fidèles serviteurs, et de lui réciproquement chéris. -Un jour qu’ils étoient avec le roi, ils lui firent demande de cet état -de conseiller: ce qu’il leur octroya, et leur en furent délivrées -lettres. De cela bien joyeux, en avertirent le jeune homme, auquel -ils donnèrent à entendre comme il se devoit gouverner pour se faire -recevoir en la cour. Le jeune homme, suivant en tout et partout leur -conseil, fit ses supplications et apprêts. Il présente ses lettres -d’état: elles sont montrées et lues en pleine chambre. Après qu’elles -eurent été lues, et que la cour eut été informée du personnage qui les -présentoit, demandant à être reçu, il fut refusé, et pour cause. Le -jeune homme, bien étonné, s’en retourne vers ses amis et les supplie -de faire entendre au roi le refus qu’on lui avoit fait en la cour du -parlement, ce que fut fait. Le roi étant averti de cela, il mande -Messieurs de la cour, à ce qu’ils eussent à venir parler à lui. La -cour de parlement délègue deux conseilleurs d’icelle, lesquels avoient -charge de faire telles remontrances que de raison. Après qu’ils se -furent présentés devant le roi, afin d’entendre sa volonté, il leur -demanda pourquoi ils faisoient refus de recevoir ce jeune homme en leur -compagnie, vu qu’il lui avoit fait don de cet office de conseiller. -Les délégués lui firent entendre leur charge, et dirent que la cour -étoit assez informée de son insuffisance, et, pour tant, ne le pouvoit -honnêtement admettre. Le roi, ayant reçu cette remontrance pour sainte -et raisonnable, en sut bon gré à Messieurs de la cour, et ne s’en -soucioit plus. Quelque temps après, le jeune homme reprend ses erres de -supplication, et importune tellement ses amis, qu’ils furent contraints -supplier derechef le roi de mander à la cour de recevoir, se soumettant -à l’examen requis en tel cas, lui remontrant, au surplus, qu’il étoit -homme pour lui faire service à l’avenir; joint aussi que le père du -jeune homme avoit été son officier par un long temps, et avoit acquis -un bon bruit[896] pendant sa vie. Le roi, entendant ces remontrances -aussi, et se souvenant de celles que lui avoient faites Messieurs de -la cour sur ce fait, il recommanda derechef qu’il fût reçu. La cour -de parlement s’y opposa et fit seconde remontrance. Ce nonobstant, le -roi voulut que le jeune homme fût reçu. Et comme Messieurs de la cour -lui remontroient que le jeune homme étoit léger d’entendement, et fol, -il leur dit: «Et puisqu’ils sont si grand nombre de doctes et savants -personnages, ne sauroient-ils endurer un fol entre eux?» A cette -parole, les délégués se départent, et rendent la cour certaine de la -volonté du roi. Le jeune homme, se confiant en lui-même d’être parvenu -au-dessus de son attente, se présente derechef à la cour, et demande à -être examiné selon l’ordonnance. La cour commande à un des huissiers -de le faire entrer et conduire en une chaire, que, pour ce faire, on -lui avoit préparée. Après qu’il fut monté en cette chaire, et qu’il eut -bien ruminé sa harangue, commença par un verset du psaume 118, et dit -ainsi qu’il s’ensuit: _Lapidem, quem reprobaverunt ædificantes, hic -factus est in caput anguli_. C’est-à-dire: - - La pierre par ceux rejetée - Qui du bâtiment ont le soin - A été assise et plantée - Au principal endroit du coin[897]. - -Voulant par là donner à entendre à la cour qu’elle n’avoit dû le -mépriser ainsi qu’elle avoit fait. Ce qu’ayant entendu un des anciens -de la cour, auquel ne plaisoit guère la témérité de ce jeune homme, -il se leva, et faisant réponse condigne à telle harangue, répondit ce -qui s’ensuit: _A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis -nostris_. C’est-à-dire: - - Cela est une œuvre céleste - Faite, pour vrai, du Dieu des dieux, - Et un miracle manifeste, - Lequel se présente à nos yeux. - -Par cette réponse, il réprima tellement l’audace du jeune homme, que -depuis il ne lui advint de haranguer de telle sorte en une si honnête -compagnie. - - - - -NOUVELLE CXXVII. - - Du chevalier âgé qui fit sortir les grillons[898] de la tête de sa - femme par saignée; laquelle, avant, il ne pouvoit tenir sous bride, - qu’elle ne lui fît souvent des traits trop gaillards et brusques[899]. - - -C’est un grand bien en mariage de connoître les imperfections les uns -des autres, et d’y trouver le remède pour éviter les inconvénients de -tant de riotes et débats qui adviennent ordinairement en la plupart des -ménages; comme en celui d’un fort gentil chevalier du pays de Toscane; -lequel, après avoir employé la fleur de sa jeunesse au fait des armes, -de la chasse et des lettres pareillement, s’avisa un peu tard à soi -ranger ès-liens de mariage, qui fut enfin, avec une belle et jeune -damoiselle; laquelle il traita fort gracieusement en toutes choses, -fors au déduit d’amour, auquel il se portoit assez lâchement, à cause -de son âge. Mais la nouvelle mariée n’eut connoissance, par quelque -temps, de ce défaut, sinon par communication d’autres bonnes commères -qu’elle fréquentoit, et lesquelles elle ouït deviser du passe-temps -dru et menu qu’elles recevoient de leurs jeunes maris: qui l’émut à -en vouloir sentir pareille fourniture que les autres. Mais, pour y -parvenir avecques couverture de son honneur, en adressa la plainte à -sa propre mère; laquelle, après quelques remontrances (au contraire -de la conscience blâmée du moyen), ne la pouvant à plein détourner -de cette intention ainsi par elle dictée, pour rompre ce coup, lui -dit: «Ma fille, puisque je ne vois autre onguent qui puisse adoucir -votre mal, je vous dirai: Il y a des hommes de diverses humeurs et -complexions, les uns qui se taillent et font choir les cornes par fer -ou par poison; aucuns qui les portent patiemment, et, comme étant de -meilleur estomac, digèrent les pilules de cocuage facilement, sans -mot sonner. Pour ce, faut-il que vous essayiez la patience du vôtre -par quelques traits légers et de peu d’importance.» A quoi répond la -fille qu’elle ne veut point user de tant de finesses, que d’attraire -à sa cordelle un personnage de disposition gaillarde et de bonne -réputation, sous le manteau duquel soit couverte la réputation, telle -qu’étoit celle de son capelan[900]. La mère lui chargeant de tenter -ainsi la douceur du chevalier, et, selon icelle, donner bon ordre au -demeurant, la fille lui promet de n’y tarder guère, pour cela exploiter -en diligence. Ce pendant qu’il étoit à la chasse, elle va, avec une -cognée, au jardin, abattre un beau laurier, planté de la main de -son mari, qu’il aimoit fort, et y passoit voulentiers le temps sous -l’ombrage à banqueter, jouer et faire bonne chère avec ses amis. Pour -le vous faire court, voilà l’arbre par terre, voici venir le mari: elle -lui en fait mettre du branchage au feu; lequel, ayant aperçu cela, se -doute de son laurier: toutefois, avant que d’en mener bruit, rejette -son manteau sur ses épaules, et va sur le lieu pour s’en assurer. Il -ne faut point demander, après qu’il eut vu la fosse fraîche, s’il fut -bien troublé. Il s’en alla plein de menaces à sa femme, demandant qui -lui avoit joué ce bon tour; laquelle lui fit entendre qu’elle l’avoit -fait pour le réchauffer à son retour de la chasse, à raison de la vertu -de cet arbre, qu’elle avoit entendu porter une chaleur fort naturelle -à conforter vieillesse; tellement, qu’elle l’apaisa par son babil, et -cuida lui avoir fait avaler sa colère aussi douce que sucre. De ce -fait, le lendemain, elle avertit sa bonne mère, qui lui dit que c’étoit -bon commencement; mais qu’il falloit encore essayer davantage, comme -à lui tuer la petite chienne qu’il aimoit tant. Ce qu’elle entreprint -de faire, et le fit, à l’occasion que cette petite chienne revenant -de la ville d’avecques son maître, toute boueuse, elle se jeta sur -le lit, où la dame avoit exprès mis une fort riche couverture; et -après, étant chassée de là, s’en vint sauteler contre sa robe de satin -cramoisi. Parquoi, saisit un couteau en la présence de son mari, et -lui en coupa la gorge. Le chevalier étant de ce passionné[901] ce ne -fut pas encore fait assez, au jugement de la mère, si, après l’arbre -inanimé, et la chienne vive tuée, elle n’offensoit d’abondant[902] -son mari, en quelques personnes des plus chères qu’il eût. Ce qu’elle -fit semblablement, et renversa la table qui étoit chargée de viandes, -en un banquet qu’il faisoit à la fleur de ses amis, trouvant excuse -d’avoir fait ce par mégarde et en se levant pour quelque service -faire. Sur quoi la nuit ayant donné conseil au bon gentilhomme, ainsi -que[903] le matin la dame se vouloit lever du lit, l’empêcha bon gré -mal gré, et lui remontra qu’il falloit qu’elle s’y tint encore pour -quelques remèdes qu’il lui avoit apprêtés pour la guarir. Elle, en se -défendant, disoit qu’elle se trouvoit en bonne disposition et gaillarde -en son esprit. «Je le crois ainsi, dit-il, et trop de quelques grains; -à quoi convient remédier d’heure.» Lors, lui ramentevant les trois -honnêtes tours qu’elle lui avoit joués consécutivement, nonobstant -les remontrances et menaces qu’il lui avoit faites à chacune fois, -par lesquelles il avoit juste crainte de quelque quatrième, pire que -tous les autres précédents, envoie quérir un barbier, auquel il fit -entendre ce qu’il vouloit qu’il exécutât; c’est à savoir que, pour -certaines considérations, qu’il lui taisoit, son plaisir et intention -étoit qu’aussitôt qu’il lui auroit présenté sa femme, il ne fît faute -d’exécuter sa charge, s’il vouloit lui complaire. Le barbier, après -avoir entendu tels propos, s’enhardit de demander au gentilhomme -quelle étoit sa volonté; de laquelle il fut incontinent assuré. Le -gentilhomme, après avoir fait allumer un grand feu en une chambre de -son logis, où l’attendoit le barbier, s’en va en la chambre de sa -femme, qu’il trouva tout habillée, feignant d’aller voir sa mère, à -laquelle, peu de jours auparavant, elle avoit décelé l’impuissance -de son mari, lui requérant au surplus la vouloir adresser au combat -amoureux qu’elle avoit entreprins contre un champion de son âge. De ce -averti, le gentilhomme redoublant le fiel et courroux, qu’il déguisa -au mieux qu’il put, lui va dire: «M’amie, certainement vous avez le -sang trop chaud; qui vous cause, par son ébullition, tous ces caprices -et inconsidérés tours que faites tous les jours. Les médecins, à qui -j’en ai parlé et consulté, sont d’avis qu’il convient vous saigner un -peu, et disent cela pour votre santé.» La damoiselle, entendant ainsi -parler son mari, et ne s’étant encore aperçue de son entreprise, se -laissa conduire où il voulut. Il la mena en la chambre où le barbier -l’attendoit, et lui commanda s’asseoir, le visage devant le feu, et fit -signe au barbier qu’il prînt son bras dextre et lui ouvrît la veine; ce -qu’il fit. Tandis que le sang découloit du bras de cette damoiselle, -son mari, qui sentoit oculairement les grillons s’affoiblir, commanda -fermer cette veine, et ouvrir celle du bras senestre; ce qui fut -pareillement fait; tellement que la pauvre damoiselle resta demi-morte. -Le gentilhomme, bien joyeux d’être parvenu à fin de son entreprise, la -fait porter sur un lit, où elle eut tout loisir d’apprendre à ne plus -fâcher son mari. Sitôt qu’elle fut revenue de pâmoison, elle envoie un -de ses gens vers sa mère: laquelle, ayant apprins du messager toutes -les traverses et algarades qu’elle avoit jouées à son mari, et se -doutant, la bonne dame, qu’au moyen de ce, sa fille la voulût semondre -de la promesse que outre son gré elle lui avoit faite, s’en va la -trouver au lit, et commença à dire: «Eh bien! ma fille, comment vous -va? Ne vous fâchez point, votre désir sera bientôt accompli, touchant -ce que m’avez recommandé.—Ha, ma mère, répondit-elle, hélas! je suis -morte: telles passions ne trouvent plus fondement en moi, si bien y -a opéré mon mari: auquel je me sens aujourd’hui plus tenue du bon -chemin où il m’a remise par sa prudence, que de l’honneur qu’il m’avait -premièrement fait de m’épouser; et si Dieu me rend la santé, j’espère -que vivrons en bon et heureux ménage.» L’histoire raconte qu’ils furent -depuis en mutuel amour et loyauté, au grand contentement l’un de -l’autre. - - - - -NOUVELLE CXXVIII. - - De deux jouvenceaux siennois, amoureux de deux damoiselles - espagnoles: l’un desquels se présenta au danger pour faire - planchette[904] à la jouissance de son ami; ce qui lui tourna à grand - contentement et plaisir[905]. - - -A Sienne, y avoit deux jeunes hommes de fort bonne maison, voisins, -et nourris ensemble et de même marchandise: ce qui engendra une -très-grande et intrinsèque amitié entre eux. Ils se délibérèrent -un jour de faire un voyage en Espagne, pour le trafique de leurs -marchandises. Après qu’ils eurent quelque temps séjourné à Valence -en Espagne, ils devinrent extrêmement amoureux de deux gentifemmes -espagnoles, mariées à deux nobles chevaliers du pays. Les deux Siennois -se nommoient, l’un Lucio, et l’autre Alessio. Lucio étoit plus -avisé en l’amour de sa dame Isabeau que son compagnon n’étoit en la -poursuite de sa choisie; et lesquelles ne cédoient en mutuelle amitié -à la fraternité des deux Italiens. Or, dura ce pourchas d’amour entre -eux l’espace de deux ans, qu’ils furent à négocier en Valence, sans -qu’ils pussent parvenir plus avant qu’aux simples caresses de la vue -et œillades, plus pour le respect qu’ils avoient aux chevaliers qu’au -danger où ils se fussent mis eu pays étrange, s’ils eussent attenté -de plus près par ambassades, missives, réveils[906] et aubades. Il -advint, un jour, que la damoiselle Isabeau entra en une église, où -le passionné Lucio s’étoit mis à couvert de le pluie. De bon heur, -en se pourmenant par l’entour de l’église, il aperçut sa dame assise -en un coin, et accompagnée d’une seule servante, qui fut aussi à -propos comme s’il eût été mandé. Cette rencontre lui donna hardiesse -de s’approcher d’elle, et la salua gracieusement. Elle lui rendit -salut, avec une modestie assaisonnée d’une sourde gaieté. La servante, -qui, par aventure, étoit du conseil secret, et bien apprise, se leva -d’auprès sa maîtresse, comme pour aller regarder quelque image. Lucio, -bien joyeux de cette commodité, de pouvoir manifester ses passions à sa -dame, commença sa harangue ainsi que s’ensuit: «Madame, je crois que -ne soyez ignorante de l’amour démesuré qui depuis deux ans entiers me -tient prisonnier de votre beauté, à laquelle il ne s’est pu découvrir, -pour la révérence de votre honneur. Aussi, suis-je assuré qu’avez assez -ouï dire combien ce feu d’amour, si longuement clos et couvert en ma -poitrine, l’a embrasée, ne trouvant en moi issue pour s’évaporer. Je ne -fais doute que le dieu Cupido ne soit apaisé et contenté à la fin, par -le sacrifice continuel de mes longs soupirs, larmes et travaux, et que, -pour en recouvrer allégeance, il ne m’ait préparé cette opportunité, en -laquelle je vous requiers, madame, en brièves paroles que le lieu et le -temps peuvent souffrir, pitié, merci et miséricorde.» La dame Isabeau, -non moins passionnée d’ardeur amoureuse que Lucio, lui répondit: «Mon -ami, puisque votre courtoisie, honnêteté et constance, ont mérité ce -nom, je vous prie de vous assurer d’amour réciproque en mon endroit, -et que la commodité seule en a jusques aujourd’hui retardé le mutuel -contentement. Toutefois, je suis délibérée d’employer tous mes sens à -nous moyenner bientôt une heureuse rencontre, qui puisse assouvir nos -longs désirs; de laquelle je ne faillirai à vous donner bon et sûr -avertissement.» Lucio, l’en remerciant, un genou en terre, n’oublia -de lui ramentevoir son compagnon Alessio, pour lequel elle lui promit -pareillement qu’elle feroit office de bonne amie envers sa compagne, -pour le mérite de son amour constante. La survenue du peuple, à l’heure -du service, les fit départir fort envis[907]. Bref, Lucio vole, pour -porter ces nouvelles à son ami Allessio; et ne passèrent deux jours, -qu’ils reçurent un message de eux trouver environ les deux heures de -nuit au logis de madame Isabeau; à quoi ils ne faillirent d’une seule -minute d’horloge. Là les attendoit madame Isabeau; laquelle, après la -porte ouverte aux poursuivants, s’arrêta à deviser avec Lucio, et lui -dit que son mari ayant depuis quelque temps renoncé à la suite de la -cour et au plaisir de la chasse, l’avoit par si long-temps frustrée -de l’occasion de leur entrevue, non moins désirée de son côté que du -sien; mais qu’à la fin, vaincue d’extrême affection, elle avoit voulu -hasarder ce larcin de Vénus, si lui et son compagnon avoient en eux -la hardiesse d’en accomplir le dessein; c’est à savoir que Alessio se -dépouilleroit à nu et iroit en son lit, près de son mari, tenir sa -place, tandis que Lucio demeureroit pour deviser avec elle. Alessio, -quelque grande amitié quasi fraternelle qu’il portât à Lucio, trouva -cela de dure et difficile entreprise; si la damoiselle Isabeau ne -l’eût renforcé par promesse du guerdon[908] qu’elle lui avoit moyenné -envers sa compagne, outre le profond sommeil de son mari, qui ne se -fût réveillé jusques au jour. Or, tout ce qu’elle persuadoit à Alessio -étoit afin que, se remuant dedans le lit, son mari sentit sa jambe, -ou quelque autre partie humaine qu’il penseroit être elle. Quoi! le -vous ferai-je long? Alessio, persuadé par l’un et par l’autre, se -dépouille, non sans grande frayeur, et s’en va, tenant Isabeau par la -robe, et se couche doucement en sa place, se gardant de tousser et -cracher si près de son hôte. Cependant Lucio et Isabeau jouent leurs -jeux paisiblement en une autre chambre du logis. Le pauvre Alessio, -se voyant près la personne du chevalier, sans qu’il osât se remuer, -trembloit, tombant en diverses pensées: maintenant il disoit que la -damoiselle les trahissoit tous deux, le livrant le premier à la gueule -du loup; maintenant estimoit, si elle les traitoit de bonne volonté, -qu’elle s’oublioit entre les bras de son ami, le laissant en ce grand -et éminent danger jusques à la pointe du jour: à laquelle heure il est -tout ébahi, qu’il les vit entrer en la chambre après qu’ils eurent -fait un grand tintamarre d’huis; et, approchant de la courtine, -lui demandèrent comme il avoit reposé celle nuit. A l’instant, la -damoiselle Isabeau leva la couverture du lit, qui fit apparoir à -Alessio s’amie couchée auprès de lui, en lieu de l’ennemi; et n’avoit, -la tendrette, non plus remué ni cligné l’œil que lui. De cela furent -fort loués les deux amants, c’est à savoir, Alessio, pour le danger où -il se mit afin d’avancer l’intreprise de son ami, et son amie, à raison -de ce qu’elle s’étoit si honnêtement contenue, étant couchée auprès -de lui; qui fut occasion de les laisser prendre quelque demi-once de -plaisir au combat amoureux. On dit que cette couple d’amants entretint -son crédit pendant le temps que les maris servoient leur roi pour un -même quartier. - - - - -NOUVELLE CXXIX. - - D’une jeune fille surnommée _Peau-d’Ane_, et comment elle fut mariée, - par le moyen que lui donnèrent les petites fourmis[909]. - - -En une ville d’Italie y avoit un marchand, lequel, après qu’il se vit -passablement riche, délibéra de se reposer, et achever joyeusement -le demourant de sa vie avec sa femme et ses enfants; et pour cette -considération, se retira en une métairie qu’il avoit aux champs. Or, -pource qu’il étoit homme d’assez bonne chère, et qu’il aimoit la -gentillesse d’esprit, plusieurs bons personnages le visitoient, et, -entre autres, un gentilhomme d’ancienne maison et son voisin, lequel, -pour le désir qu’il avoit de joindre quelques pièces de terre du -marchand avec les siennes, lui fit accroire qu’il désiroit grandement -que le mariage se fît de son fils avec la puînée de ses filles, -nommée Pernette, pourvu qu’il l’avançât en quelque chose. Le marchand -entendant assez bien où tendoit le gentilhomme, qui le moquoit, l’en -remercia gracieusement, comme celui qui n’eût jamais pensé tel bien lui -devoir advenir. Toutefois, ces propos parvenus aux oreilles du fils -du gentilhomme et de la fille du marchand, ils osèrent bien, chacun -endroit soi[910], sonder les cœurs et les affections l’un de l’autre. -Ce qui fut conduit si dextrement, que, de propos familier, ils se -promirent mariage, et se résolurent d’en avertir leurs parents. Quelque -temps après, le fils du gentilhomme s’adressa au père de Pernette, -lequel il combattit avec telles raisons emmiellées de promesses de -l’avantager en son propre, qu’il le rangea à sa volonté, et qu’elle -lui demeureroit à femme pourvu que sa mère y consentit. Or, il faut -entendre que les sœurs de Pernette étoient jalouses de son aise et de -ce qu’elle marchoit la première; tellement que, pour divertir leur père -de sa promesse, elles lui mirent à sus[911] choses et autres. D’autre -part, la mère, qui se repentoit de l’avoir jamais portée en son ventre, -ne voulut consentir à ce mariage, si, avant toutes choses, Pernette -ne levoit de terre, et avec sa langue, grain à grain, un boisseau -plein d’orge, qu’à cette fin elle lui feroit épandre. Outre-plus, le -marchand, voyant que ce mariage ne plaisoit à sa femme, et prenant -pied[912] à ce que ses autres filles lui avoient dit, il voulut que, -dès lors en avant, Pernette ne vêtit autre habit qu’une peau d’âne -qu’il lui acheta, pensant par ce moyen la mettre en désespoir et en -dégoûter son ami. Pernette, au contraire, redoubloit son amour par -la rigueur qu’on lui tenoit, et se promenoit souvent vêtue de cette -peau. Ce qu’entendant son ami, il s’en va vers le marchand, lequel, -faisant bonne mine et plus mauvais jeu, lui dit qu’il lui vouloit tenir -promesse; mais que sa femme vouloit telle chose (qu’il lui conta) -être faite. Pernette, oyant ces propos, se présente à son père, et -lui demande quand il vouloit qu’elle se mît en besogne. Son père, ne -pouvant honnêtement rompre sa promesse, lui assigna jour. Elle n’y -faillit pas; et, comme elle étoit environ[913] ces grains d’orge, ses -père et mère faisoient soigneuse garde, si elle en prendroit deux en -une fois, afin de demourer quittes de leurs promesses. Mais comme -la constance rend les personnes assurées, voici arriver un nombre -de fourmis, qui se traînèrent où étoit cette orge, et firent telle -diligence avec Pernette (et sans qu’on les aperçût), que la place fut -vue vide. Par ce moyen, Pernette fut mariée à son ami, duquel elle fut -caressée et aimée, comme elle l’avoit bien mérité. Vrai est que, tant -qu’elle véquit, le sobriquet _Peau d’Ane_ lui demeura. - - - SONNET. - - DE L’AUTEUR AUX LECTEURS. - - Or çà, c’est fait: en avez-vous assez? - Mais, dites-moi, êtes-vous saouls de rire? - Si ne tient-il pour le moins à écrire, - Ces gais devis j’ai pour vous amassés. - - J’ai jeune et vieux pêle-mêle entassés: - Haye[914] au meilleur, et me laissez le pire; - Mais rejetez chagrin, qui vous empire, - Tant plus, songeards, en rêvant, ravassez. - - Assez, assez les siècles malheureux - Apporteront de tristesse entour d’eux: - Donc, au beau temps, prenez éjouissance; - - Puis, quand viendra malheur vous faire effort, - Prenez un cœur. Mais quel? Hardi et fort, - Armé, sans plus, d’invincible constance. - - - - -NOTES: - - -[1] Tous ces contes ne sont pas de Bonaventure Des Periers, quoique -publiés sous son nom, après sa mort; les éditeurs, Jacques Pelletier et -Nicolas Denisot, en ont ajouté plusieurs à la première édition, donnée -par Antoine Dumoulin en 1548. - -[2] Dessinés. - -[3] Interrompu. - -[4] Cet avertissement doit être d’Antoine Dumoulin, éditeur des œuvres -poétiques du même Bonaventure Des Periers. - -[5] Éloge, renommée. - -[6] Pour _abboyer_. - -[7] De plus, en outre. - -[8] Triste, chagrin, morose. - -[9] Diaboliques. Peut-être faut-il lire _calamiteux_. - -[10] Ce prologue paroît avoir été écrit en 1538, peu de temps après -l’entrevue de Charles-Quint et de François I^{er} à Nice, où ils -dévoient traiter de la paix sous les auspices du pape Paul III, et où -ils conclurent seulement une trêve. - -[11] Axiome. - -[12] Le silence. - -[13] Gêné, tourmenté. - -[14] Allons, vite. C’est l’onomatopée dont se servent les charretiers -pour faire avancer leurs chevaux. - -[15] On voit que ces deux noms étaient déjà populaires et passés en -proverbe avant que le comédien Hugues Guéru les eût adoptés au théâtre -dans les premières années du dix-septième siècle. - -[16] Imitation bouffonne de Rabelais, qui, dans la harangue de son -Janotus de Bragmardo (_Gargantua_, chap. 19), place Londres en Cahors -et Bordeaux en Brie. - -[17] Allusion à la naïveté de ce curé qui, voyant ses paroissiens -fondre en larmes à son sermon de la Passion, s’avisa, pour les -consoler, de leur dire: «Ne pleurez pas, mes amis: peut-être que ce que -je vous ai dit n’est pas vrai.» - -[18] Terme de pratique, actes, mémoires. - -[19] Le dernier huitain d’un vieux poème: _l’Amant rendu cordelier à -l’observance d’amour_, commence ainsi: - - Plusieurs gens envoient à Rome, - Qui à leurs huis ont le pardon. - -[20] S’éventent. - -[21] S’altèrent, s’affaiblissent, se gâtent. - -[22] Il faut sous-entendre _à les prendre loin_. - -[23] Argumenté, discuté. - -[24] Essayer, parce que les échansons faisaient l’essai du vin à la -table des princes. - -[25] Quiproquo, qu’on écrivait alors _quid pro quo_. - -[26] Entendront. - -[27] Morosité, mauvaise humeur. - -[28] Antonomase, emploi de l’épithète pour le nom. - -[29] Le Plaisant. Ce personnage se rapporte assez à ce que la tradition -nous apprend des facéties de Rabelais à son lit de mort. Mais -Rabelais vivait encore à l’époque de la publication de ces Contes. -Pour reconnaître Rabelais dans ce passage, il faudrait supposer que -ce prologue, qui rappelle beaucoup son style et sa manière, nous le -représente comme mort sous le nom de _Plaisantin_, afin de pouvoir -citer quelques-unes des boutades hardies que les biographes ont depuis -attribuées à ses derniers moments. - -[30] Aujourd’hui. - -[31] Caillette était un fou en titre d’office sous François I^{er}; -Triboulet avait eu le même emploi à la cour de Louis XII; mais Polite -fut seulement au service d’un seigneur, abbé de Bourgueil. En ce -temps-là, pour se donner des airs de prince, on avait un bouffon -domestique. Voyez la dissertation sur les fous des rois de France, -en tête des _Deux Fous_, dans le volume des Romans historiques du -bibliophile Jacob, faisant partie du _Panthéon littéraire_. - -[32] Idée. - -[33] Allusion aux notes de musique _sol, la, mi, la. La, la, mi, sol_. -C’est la réponse de Caillette. - -[34] Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ. - -[35] En son langage de Caillette. Guillaume Bouchet, dans sa _14^e -Sérée_, attribue à Triboulet cette naïveté. - -[36] Pour: Les voici venir. - -[37] Ce conte est le 277^e des _Facéties_ du Pogge, qui y fait figurer -un autre fou et un archevêque de Cologne. - -[38] Cette plaisanterie est imitée dans le chap. 26 du _Moyen de -parvenir_. - -[39] Cette définition de la folie de Triboulet est de Rabelais, qui -l’introduit dans le III^e livre de _Pantagruel_. - -[40] Imitation de Rabelais, qui commence ainsi le prologue de son IV^e -livre: «Gens de bien, Dieu vous sauve et garde: où êtes-vous? Je ne -vous peux voir.» - -[41] Bénéfices. - -[42] Tout d’une voix. - -[43] C’est-à-dire à leurs enfans propres. Un évêque faisant sa visite -s’arrêta chez un prêtre de son diocèse, dans la maison duquel il vit -deux petits enfants, et lui demanda à qui ils appartenoient, lui -ordonnant de dire la vérité. «Monseigneur, lui répondit-il, ce sont les -neveux de mon frère.» Le bon évêque se contenta de cette réponse, et ce -ne fut que quelques jours après qu’un prêtre de sa suite lui en apprit -le véritable sens. - -[44] _Regraterie_, chez les revendeurs. - -[45] Il vaudroit mieux lire _tour_. - -[46] Jeu de mots sur _dignités_. - -[47] Saupoudrée. - -[48] Navets. - -[49] Préparer. - -[50] Le plus difficile à retenir, maintenir. - -[51] Jeu de mots et allusion à un personnage du nom de Sevin. Il y -avait une ancienne famille d’Orléans, de laquelle étaient Adrien Sevin, -traducteur du _Philocope_ de Boccace, et Charles Sevin, chanoine de -Saint-Étienne d’Agen, ami intime de Jules Scaliger. - -[52] Honteux, confus, penaud. - -[53] Pour _maître-ès-arts_. - -[54] Ouvrage italien de Baltazar Castiglione. Le conte dont il s’agit -est tiré originairement des fables d’Abstemius, fable IV de la 2^e -partie. Bandello (Nouv. LVI de la 3^e partie) rapporte le fait plus au -long, et nomme Gerardo Landriano, évêque de Côme et cardinal. Le même -conte est aussi dans le _Moyen de parvenir_, ch. 69. - -[55] _Blanches_, notes de musique. - -[56] Pour _ergo_, formule de l’argumentation scolastique. - -[57] Étourdi, peu sensé. - -[58] Danser. - -[59] Signes. - -[60] C’est-à-dire qu’elle accouchât. - -[61] Motiver. - -[62] C’étoient des branles de Bretagne. - -[63] C’est-à-dire qu’ils n’étoient pas _Bretons bretonnants_, ou de la -basse Bretagne. - -[64] Jeu de mots par allusion à _brettes_, signifiant des épées et des -femmes galantes ou bonnes lames. - -[65] Jeu de mots imité de Rabelais, l. III, chap. 26, où frère Jean dit -à Panurge, en lui conseillant de se marier: «Deshui au soir fais-en -crier les bancs et le châlit.» - -[66] Profité, hérité. - -[67] Bon mot. - -[68] Il en a été de ce mot comme de _lendit_, _lierre_, _landier_, -_luette_, etc., où l’article s’est incorporé. - -[69] Autrefois _Maroilles_, en latin _Maricolæ_, _Mareoliæ_ et -_Mariliæ_, village de Hainaut, dépendoit d’une abbaye de l’ordre de -saint Benoît, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étoient les -maîtres, leur familiarité avec les filles du village fit qu’elles -eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une contre-vérité qui a -passé en proverbe, on a nommé _pucelles de Marolles_ celles qui ne le -sont pas. - -[70] Les fous, en toute occasion, s’avancent et marchent les premiers. -«C’est le fol qui a commencé la danse,» dit Beroalde de Verville, chap. -45 du _Moyen de parvenir_. - -[71] Formule de philosophie scolastique: On demande. - -[72] Partager. - -[73] Terme de logique qu’il fait semblant de prendre pour un titre -d’ouvrage ou pour un nom d’auteur. - -[74] L. III, chap. 28, frère Jean dit à Panurge: «Si tu es cocu, _ergo_ -ta femme sera belle; _ergo_ tu seras bien traité d’elle; _ergo_ tu -auras des amis beaucoup; _ergo_ tu seras sauvé.» - -[75] C’est sans doute Louis XI. Cependant le serment de _foi de -gentilhomme_ que l’auteur lui met à la bouche sembleroit personnifier -François I^{er}. - -[76] Toupie. - -[77] Tout-à-fait, exclusivement. - -[78] De condition, qualité. - -[79] Molière et Montaigne ont répété plus d’une fois la même chose. - -[80] Pour _de bonne heure_. Peut-être faut-il lire _d’heur_, par -bonheur. - -[81] Dorénavant, depuis lors. - -[82] Proverbe qui signifie qu’un exemple ne vaut rien s’il n’est imité. - -[83] Permission, licence. - -[84] Terme de la formule de l’ordination. - -[85] Pourvu de bénéfices. - -[86] Des morts. - -[87] De la Vierge. - -[88] C’est-à-dire, ordonné prêtre. - -[89] Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où l’on met -les mûres, qu’on ne pourrait cueillir autrement sans se tacher. - -[90] Esprit familier, démon. - -[91] Langage du pays de Caux. - -[92] Interroger. - -[93] Pour Eustache. - -[94] Comment allait le commerce. - -[95] Valet niais. - -[96] Chant VII. - -[97] On appelait _chaland_ un bateau plat qui amenait les marchandises -à Paris. De là le surnom de _chaland_ et _chalande_, appliqué aux -personnes qui apportaient du plaisir dans les lieux où elles se -rendaient. - -[98] Dérobais. - -[99] Frapper sur son drap, sur ses épaules. - -[100] Jeu de mots sur _bâton_ et _bateau_. - -[101] Le nom du consul Olibrius, qui fut empereur d’Occident en 472, -devint synonyme de _bizarre_, _original_, glorieux, etc. - -[102] _Peigné_, frotté. - -[103] Serges. - -[104] Ce passage se retrouve presque mot à mot dans Henri Estienne, ch. -21 de son _Apologie pour Hérodote_. - -[105] C’est-à-dire, en veine de folie. - -[106] Usage, acquisition, _emplette_. - -[107] Attendre, épier. - -[108] On mettait autrefois l’argent sous l’aisselle, dans une poche -secrète qu’on appelait _gousset_. - -[109] C’est-à-dire, qui s’embellissait tous les jours. - -[110] Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules de -procureurs, lesquelles venaient d’elles-mêmes se ranger le long des -_montoirs_ de pierre et présenter l’étrier à leurs maîtres. - -[111] Image licencieuse, tirée du jeu de l’arbalète. - -[112] Imité par La Fontaine (_le Faiseur d’oreilles et le Raccommodeur -de moules_), qui a complété ce conte en s’inspirant de Boccace et des -_Cent Nouvelles nouvelles_, III, _la Pêche de l’anneau_. - -[113] C’est-à-dire, qui faisait un assez bon _trafic_. - -[114] Voisinage. - -[115] Dame, en patois lyonnais. - -[116] De plus. - -[117] Pour: ma foi! - -[118] En pensée. - -[119] Couverture. - -[120] La procédure, le style de palais. - -[121] Sournois, trompeur. - -[122] Malice, niche, _tour_; de _chatterie_. - -[123] Heurtait. - -[124] C’est-à-dire, à pousser l’éteuf, balle de bourre. - -[125] Expression proverbiale pour exprimer les coups qui avaient plu -sur son dos. - -[126] Droit canon. - -[127] Les écoles des Quatre-Nations étaient situées dans la rue du -Fouare, dite alors _du Feurre_. - -[128] Des blancs d’œufs. - -[129] La profession de barbier n’étant point séparée en ce temps-là de -celle de chirurgien. - -[130] Pour _meurtri_. - -[131] Alchimistes. - -[132] Le sujet de ce conte était populaire avant Bonaventure Des -Periers; car dans le _Gargantua_ de Rabelais, ch. 33, un vieux -_routier_ dit à Picrochole, qui projetait la conquête du monde: «Toute -cette entreprise sera semblable à la farce du _Pot au lait_, duquel un -cordouannier se faisait riche par rêverie; puis, le pot cassé, n’eut de -quoi dîner.» La Fontaine a tiré de là _la Laitière et le Pot au lait_, -fable 9 du liv. III. - -[133] Alchimie. - -[134] Pas. - -[135] Allumé leurs fourneaux. - -[136] Bouché des vases avec du _lut_, enduit chimique. - -[137] Sœur d’Aaron et de Moïse. Le livre publié sous son nom est -supposé, comme une infinité d’autres que les alchimistes ont attribués -à divers anciens philosophes, rois, etc. Le _bain-marie_ tire son nom -de cette Marie. - -[138] Ceci est rapporté également par Jacques _de Voragine_, auteur -de _la Légende dorée_, et par Pierre _de Natalibus_, dans la _Vie de -sainte Marguerite_, le vingtième jour de juillet. - -[139] Esprits, farfadets. - -[140] Avec, en outre. - -[141] Creuser. - -[142] Anspessades, enseignes. - -[143] Maudite vermine. - -[144] Dorénavant. - -[145] Bien nourris. - -[146] Vivaces, selon La Monnoye. - -[147] Proprets, coquets. - -[148] Vifs. - -[149] Sans y mettre la main. - -[150] Pour _bétail_. - -[151] Gueux, coquins. - -[152] Travaillaient. - -[153] Pionniers. - -[154] Les diables. On croyait autrefois que la folie ou l’_estre_ des -poètes et des savants résultait de la présence d’un ver dans le cerveau. - -[155] Égratigner. - -[156] Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup de -dégâts. - -[157] Sempiternelles. - -[158] _Pedisequa_, suivante. - -[159] C’est-à-dire, jusqu’à être en danger de tomber à la renverse, -quand même elle aurait eu quatre pieds. - -[160] Perchoir. - -[161] Léchées, petits morceaux. - -[162] Parcimonieusement. - -[163] Avec. - -[164] Garde. - -[165] Pâté de venaison. - -[166] Livré aux valets. - -[167] Raillé, complimenté. - -[168] Fit la mine. On dit encore _renfrogner_. - -[169] Faire la paix. - -[170] Rançonné. - -[171] Apportes. - -[172] Ce passage nous apprend que ces deux mots nouveaux n’étaient pas -encore admis dans la langue. - -[173] Fat. - -[174] Badin. - -[175] Ignorant. - -[176] Livre contenant les éléments de la langue latine; ainsi appelé du -nom de son auteur. On s’en servait dans les collèges. - -[177] Nourrie, servie. - -[178] L’assistance, l’assemblée. - -[179] Testicules. - -[180] Il avait d’abord été évêque d’Arras, ensuite de Boulogne-sur-Mer, -et enfin du Mans. Il mourut âgé de soixante-quatorze ans, en 1519, et -fut béatifié. On a de lui quelques traités de dévotion mystique. - -[181] En patois manceau: Ne vous déplaise, sauf votre grâce. - -[182] Car. - -[183] Par ma foi! comme en italien _a fè_. - -[184] Regardez, voyez ça. - -[185] Se fit une hernie. - -[186] Plainte en justice. - -[187] Voy. Macrob, _Saturn._ II, 4. - -[188] Dans la _Vie de Virgile_, par Tib. Claud. Donatus. - -[189] Imité des _Cent Nouvelles_, nouvelle XXXVII, _le Bénétrier -d’ordures_. - -[190] C’est une ironie. Voy. _Pantagruel_ (liv. II, chap. 15), sur une -_manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris_. - -[191] Cette expression doit signifier un homme _volage, coureur -d’amourettes_, dans le véritable sens du mot _discursus_. - -[192] _Le Décameron_ de Boccace, où l’on voit de bons tours joués par -les femmes à leurs maris, livre qu’Agrippa, dans son traité _de Vanit. -Scient._, au chap. _de Lenonia_, appelle un excellent _maquereau_. - -[193] Fameuse tragi-comédie espagnole, ainsi nommée du nom d’une -entremetteuse qui en est un des principaux personnages. Cette pièce, -en prose, commencée, dit-on, par Jean de Mena, le plus ancien poète -espagnol, au quinzième siècle, ou, selon d’autres, par Rodrigue Cota, -au commencement du seizième, a été achevée peu de temps après par le -bachelier Fernande Rojas. - -[194] Sous cette impression. - -[195] «Celle-là est chaste que personne n’a tentée.» On ne sait pas -l’auteur de cet hémistiche, qu’on attribue à Ovide. - -[196] Ce mot me semble pris dans l’acception de _joutes, tournois, -jeux_, etc. - -[197] La jalousie refroidit, et le froid commence par les pieds, comme -la partie la plus éloignée du cœur. - -[198] C’est-à-dire, qui était adroit. Proverbe tiré du petit bâton avec -lequel les joueurs de gobelets font des tours de passe-passe. - -[199] De commerce. - -[200] Argus, qui gardait Io, métamorphosée en vache. - -[201] C’était le fameux Olivier Maillard, qui mêlait le burlesque -aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis XI, -Charles VII et Louis XII. On ne sait pas positivement si ses sermons -ont été prononcés tels qu’ils furent imprimés, en latin mêlé de phrases -françaises. - -[202] A l’italienne, _ohime lassa!_ - -[203] Salie, souillée. - -[204] C’est-à-dire, de peau d’agneau à poil frisé. - -[205] En se renfrognant. - -[206] C’est-à-dire, du commun. Les Italiens disent de même _da -dozzina_, et _dozzinale_, par mépris. - -[207] Pierre Lizet, né à Saint-Flour, en 1482, devint premier président -du parlement de Paris en 1529. Victime du ressentiment de la duchesse -de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut accusé d’avoir parlé -insolemment du roi, et après s’être démis de sa charge, il se retira -dans l’abbaye de Saint-Victor, où il composa des livres de piété, que -Théodore de Bèze tourna en ridicule dans son _Passavant_. - -[208] Le 7 de juin 1554, plus de dix ans après Des Periers, mort avant -l’an 1544; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu’a dit La Croix du -Maine, que Des Periers n’est pas l’auteur de tous ces contes. - -[209] Allusion au titre de l’épître macaronique de Bèze, sous le nom -de _Passavant_: _Responsio ad commissionem ibi datam a venerabili -domino Petro Lizeto, nuper curiæ Parisiensis præsidente, nunc abbate -Sancti-Victoris prope muros._ - -[210] Bèze, dans son _Passavant_, semble avoir affecté, en parlant -du livre du président Lizet, _Contra Pseudo-Evangelicos_, de dire -_pour la pareille_: _O Domine_, dit-il, _pro pari dicatis mihi si -vidistis librum domini nuper præsidentis_. Et Guillaume Bouchet, _Serée -14_, fait le conte d’un criminel qui, étant sur l’échelle, pria les -assistants de dire pour lui un _Pater noster_ à la pareille. - -[211] En 1521, François I^{er} étant, le jour des Rois, à Romorantin, -comme il se divertissait à combattre à boules de neige contre le comte -de Saint-Pol et sa bande, un tison jeté par une fenêtre blessa le roi à -la tête: il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses et les Italiens -portaient alors les cheveux courts et la barbe longue; François I^{er} -suivit cette mode, qui devint bientôt celle de toute la France. - -[212] C’était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement -en 1553, après avoir plaidé dans la cause des massacres de la Cabrière -et de Mérindol. - -[213] Merlin ou Mellin de Saint-Gelais, abbé du Reclus, contemporain -et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies étaient -estimées à la cour de Henri II. - -[214] Bonne mine. - -[215] La Monnoye voit ici un jeu de mots, et dit que les _allants_ -étaient des chiens anglais; mais ces _allants_ et _venants_ ne sont ici -que des gens de service fort affairés autour de leur maître. - -[216] Malfaisant. - -[217] Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate. - -[218] C’est-à-dire, ne le ménagea pas. - -[219] Éreinté. - -[220] Chaise. - -[221] Ces mots ont tout l’air du commencement d’une vieille chanson. - -[222] La Croix du Tiroir, ou Trahoir, ou Trioir, ainsi nommée d’un -supplice ou d’un marché, était le carrefour de la rue de l’Arbre-Sec. - -[223] Voisinage. - -[224] Alliage dont beaucoup de monnaies blanches étaient composées. - -[225] Vieux deniers. - -[226] Rêvait. - -[227] Echoppe couverte d’une toile. - -[228] Toutes les fois. - -[229] Gros fil. - -[230] Aux aguets, attentif. - -[231] Couper la gorge. - -[232] Nous trois clercs. - -[233] Pour la bourse et pour l’argent. - -[234] Il est digne et juste. - -[235] Meurtre. - -[236] C’est-à-dire, à parler français. - -[237] Il y a un conte à peu près semblable dans les _Nuits_ de -Straparole, fable 4 de la IX^e nuit. - -[238] De là _chatemite_. - -[239] Douce, molle. - -[240] Vais. - -[241] Bon visage. - -[242] Carbonnades. - -[243] Employer. - -[244] Indigne, ignorant. - -[245] Italianisme (_si domanda_), pour _se nomme_. - -[246] Paroissiale. - -[247] Ce proverbe vient de ce qu’un chandelier se porte aisément où -l’on veut. - -[248] C’était alors le prix d’une messe. - -[249] Valeur, capacité. - -[250] Chapelain, prêtre. - -[251] Missel. - -[252] Profit, grand bien. - -[253] «Ce mot, dit La Monnoye, fait allusion à _pet_, _rot_, les deux -choses du monde les plus gaies: un _pet_ et un _rot_ chantant l’un et -l’autre du moment de leur naissance jusqu’à celui de leur mort.» - -[254] Charles de Bourdigné, prêtre angevin, a écrit _la Légende dorée, -ou Vie plaisante de maître Pierre Fai-feu_, imprimée à Angers l’an -1532. Ce conte fait le vingt-et-unième chapitre de cette Légende, en -soixante-deux vers, dont les moins mauvais sont les deux derniers: - - Car d’eux il eut, sans faire grand’bataille, - Houseaux de cuir pour ses bottes de paille. - - -[255] _Affieux_ signifiant _graine_, _plant_, et le chiendent étant une -mauvaise herbe qui étouffe les bonnes, cette expression figurée est -plus facile à expliquer qu’à traduire. La Monnoye dit que c’est _un -matois qui donne de l’exercice à ceux qui se frottent à lui_. - -[256] Tours de matois, friponneries plaisantes telles qu’en faisait -le poète François Corbeuil, surnommé _Villon_, parce que de son temps -_ville_ signifiait tromperie. Voyez dans Rabelais une terrible facétie -de Villon contre le sacristain de Saint-Maxent. _Pantagruel_, livre IV, -ch. 13. - -[257] Imitation de quatre vers de la fameuse ballade sur _frère Lubin_, -par Clément Marot. - -[258] C’est-à-dire, pour augmenter la mauvaise chance. - -[259] Ainsi nommé du verbe _copier_, dans le sens d’_imiter malignement -les manières de quelqu’un_ pour le rendre ridicule. Ménage, dans ses -_Origines de la langue française_, écrit: _les copieurs de la Flèche_. -C’était un proverbe dans ce temps-là, où les habitants de chaque -ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial. Voyez les -_Proverbes et dictons populaires_ publiés par M. Crapelet. - -[260] Quolibet consistant dans une allusion du mot _attrempé_, qui -signifie _posé_, _rassis_, _modéré_, au mot _trempé_, qui signifie -_mouillé_. - -[261] Parce qu’on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut mieux -entendre que la foule le pressait de toutes parts et le soulevait de -terre. - -[262] C’est-à-dire, tout ce que tu demanderas. - -[263] Transposition de mots burlesque, pour de _bon cuir de vache_. - -[264] Après. On dit encore dans le peuple: _travailler après quelque -chose_. - -[265] Italianisme: _Va via_, va son chemin. - -[266] Confus. - -[267] Jeu de cartes à trois personnes, espèce de lansquenet. - -[268] De grand cœur, à souhait. - -[269] Maquignon, matois. - -[270] Le moment opportun. - -[271] Messires; italianisme. - -[272] Le comtat d’Avignon était gouverné par un cardinal, depuis que -les papes étaient rentrés à Rome. - -[273] Il y avait un vieux manuel de droit intitulé: _Brocardia juris_. - -[274] C’est le pont d’Avignon, désigné ici par une vieille chanson dont -le commencement est: - - Sur le pont d’Avignon j’ouïs chanter la belle, - Qui en son chant disoit une chanson nouvelle. - -[275] Pour _en avant!_ - -[276] C’est-à-dire, neuf mois. - -[277] Par hasard. - -[278] Ce titre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les -plus qualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enfin entièrement aboli. - -[279] Perdu de vue, terme de palais. - -[280] C’est un de ces italianismes qui étaient entrés en France avec -les Médicis, et qui devenaient chaque jour plus à la mode. - -[281] Pendant ce temps. - -[282] Fantasque. - -[283] Toute semblable. - -[284] Voyez la Nouvelle XXV. - -[285] Bèze, dans son Passavant: _Et postquam veni, et me debotavi -audacter, quia nemo unquam mihi dixit pejus quam meum nomen_. Furetière -donne à ce proverbe deux explications opposées, l’une au mot _nom_, -où il dit _qu’on ne saurait dire pis que son nom à un homme quand il -est connu pour un scélérat_; l’autre au mot _pis_, où il dit tout -au contraire que ce mot s’entend d’un homme à qui on ne peut rien -reprocher. - -[286] Langage de vieille. - -[287] Petite ville à trois lieues de la Flèche. - -[288] Les ouïes. - -[289] On nommait ainsi des présents qu’on faisait aux enfants ou aux -valets à la fête de Pâques, parce qu’autrefois c’étaient des œufs durs -peints de diverses couleurs. - -[290] Voir. - -[291] Tarder. - -[292] D’embonpoint. - -[293] En 1556, plus de douze ans après la mort de Des Periers, qui -par conséquent n’a pas écrit ce conte, René du Bellay avait succédé, -comme évêque du Mans, à son oncle, le célèbre Jean du Bellay, poète, -ambassadeur de François I^{er}, et protecteur de Rabelais. - -[294] Par corruption, pour _sainte Sesaut_, vierge du Maine au septième -siècle, en latin _sancta Sicildis_. On ne dit aujourd’hui ni sainte -Sesaut ni saint Chelaut, mais sainte Serote, qui est le nom d’une -commune du Mans. - -[295] Pour _sobriquet_. - -[296] A l’improviste. - -[297] Dans la première édition et dans quelques autres qui -l’ont suivie, on lisait: _Comme si le diammour l’eût porté_; en -quelques-unes: _Comme si le dieu Amour_. - -[298] C’est un bourbier, tel qu’il s’en trouve en divers endroits des -chemins du Bourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni, ressemblant -à une grande tarte, invite ceux qui ne connaissent pas le terrain à -passer par-dessus, et ils enfoncent dans une boue liquide et infecte. - -[299] Dépêchait, adressait. - -[300] Coups de barrette ou chapeau. - -[301] Fantaisie, vertigo. - -[302] Pour _attendait que le chaud fût passé_. - -[303] Mandataire, agent comptable. - -[304] C’est-à-dire une petite chambre nattée. On prononçait autrefois -_jacopin_, à la manière des Toscans, qui disent encore _jacopo_ ou -_giacopo_. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions, telles -que _soupe à la jacobine_ et _tartes jacobines_. - -[305] La ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux -cartes. Peut-être avait-on donné le nom de _ronfle_ à ce jeu parce que -le joueur qui avait le plus haut point l’entonnait avec une espèce de -ronflement pompeux. Ici, _jouer à la ronfle_ n’est autre chose, par -allusion à cet ancien jeu, que dormir en ronflant. - -[306] Ou _farfelu_, épais, dodu. - -[307] Intervertirent. - -[308] On dirait maintenant _à la fraîche_. - -[309] La clôture d’un champ, dite _échalier_ parce qu’elle est faite -d’échalas. - -[310] En avant. - -[311] Ce sont trois vers de Clément Marot, dans sa fameuse épître au -roi _pour avoir été dérobé_. Scaron, qui apparemment n’avait pas manqué -de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en vue dans une scène -de son _Jodelet maître-valet_, où Lucrèce, qui parle à D. Fernand, -ayant fait entrer dans son discours quelques vers de Mairet, D. Fernand -lui dit tout aussitôt: - -Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur; -Ils sont très à propos et d’un fort bon auteur. - -[312] Les prévôts des maréchaux étaient des juges d’épée qui jugeaient -souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens de guerre. Il -y avait en France cent quatre-vingts maréchaussées ressortissant de -la connétablie, qui avait son siége à la table de marbre du Palais de -Paris. - -[313] Gilles Maillard, lieutenant criminel, contre qui Marot a fait -la sanglante épigramme intitulée _du Lieutenant criminel et de -Semblançay_. Il avait procédé avec tant de rigueur contre les nouveaux -hérétiques calvinistes, que son nom fut voué à l’exécration et au -mépris. Clément Marot faillit être une de ses victimes. - -[314] Le 24 février 1525. - -[315] Jacques de Lorge, capitaine de la garde écossaise de François -I^{er}, et père de Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, qui eut le -malheur de causer la mort de Henri II dans un tournoi. - -[316] Odet de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines -de son siècle, commanda dans toutes les guerres d’Italie jusqu’à sa -mort, arrivée devant Naples le 16 août 1528. - -[317] Il fallait dire _dans le Milanais_, que Lautrec avait presque -tout reconquis, à Milan près, en 1528. - -[318] C’est la seconde des _Questions tabariniques_, part. I. - -[319] On lit un fait analogue dans les _Mémoires du comte de -Bussi-Rabutin_. Son oncle, Hugues de Bussi, grand-prieur de France, -malade à la mort, venait de se confesser à un augustin, qui se retirait -avec son compagnon au moment où le comte de Bussi entra. Celui-ci -demanda à son oncle comment il se trouvait de ces bons pères. «Fort -bien, mon neveu, lui répondit-il; ils disent que j’ai l’attrition.» - -[320] Cette ville a été ainsi appelée de _Juhel_, premier du nom, qui, -vers le milieu du douzième siècle, fit bâtir le château de Mayenne. - -[321] Presque toutes les éditions, au lieu de _Cydnus_, mettent _Nus_; -quelques autres, _de Nus_. L’auteur avait probablement écrit _Cydnus_, -car la tradition fabuleuse introduite par Annius de Viterbe veut qu’un -certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom aux anciens peuples du -Maine, appelés premièrement par cette raison _Cydnomans_, et depuis -_Céomans_. - -Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l’auteur, par _ce -bon pays Nus_, aurait entendu le pays du Maine, où il y avait plusieurs -fiefs tenus _en nuesse_, _à nu_, _nuement_, _de nu à nu_, _à pur_; -c’est-à-dire, immédiatement du prince? La Croix du Maine, dans sa -_Bibliothèque_, parle d’un Samson Bedouin, moine bénédictin de l’abbaye -de la Couture, auteur de plusieurs chansons, et, entre autres, de la -_Réplique aux chansons des Nuciens_ ou _Nutois_, autrement appelés -_ceux de Nuz_ au bas pays du Maine. - -[322] Animal sans queue. - -[323] Langage de renard. - -[324] Occupés, affairés. - -[325] Trait, dard. - -[326] Machines qui repoussent rudement pour peu qu’on les touche. - -[327] Juchoir, poulailler. - -[328] Langage des chiens. - -[329] Sociable. - -[330] Délivrer. - -[331] Pour _garnement_. - -[332] Ce personnage s’est rendu célèbre à Paris, du temps de François -I^{er}, par la représentation des moralités, mystères et farces, qu’il -faisait jouer aux Halles, non loin d’un égout appelé _le Pont-Alais_, -dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et acteur, comme son -contemporain Pierre Gringoire. - -[333] Fat, orgueilleux. - -[334] C’est-à-dire sans habit. - -[335] Le théâtre était un échafaud à plusieurs étages. - -[336] Au septième livre de la comédie des _Actes des Apôtres_, jouée -à Paris l’an 1541, composée par Louis Choquet, et imprimée cette même -année à Paris par les Angeliers, il y a un personnage de _Migdeus, roi -d’Inde la Majour_. - -[337] La représentation. Pendant les _jeux_, tous les acteurs, en -costume, étaient rangés sur des gradins, en attendant le moment de -descendre sur la scène. - -[338] Le prologue, compliment aux spectateurs. - -[339] Pour _étuviste_. - -[340] Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie pour Hérodote_, fait -connaître que c’était le curé de Saint-Eustache; ce qui est confirmé -par d’Aubigné, chap. 13 du liv. II de son _Baron de Fæneste_. - -[341] Promenade des acteurs en costume pour annoncer le spectacle du -jour. - -[342] Chapeau en forme de pain de sucre que portaient les soldats -albanais. - -[343] Son nom et son surnom étaient, comme on l’a appris d’une vieille -épigramme, Marguerite Noiron. - -[344] C’est-à-dire un maquereau, parce que c’est au mois d’avril que -l’on pêche le poisson de ce nom-là. - -[345] Terme de trictrac, pour dire _trois_. - -[346] Autre terme de trictrac, pour dire _six_, lorsque les dés amènent -deux trois. - -[347] On a fait là-dessus un huitain, dont le titre est _De la réponse -de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec elle_. - -[348] C’est-à-dire monter sur la poule. Quelques éditions ont -_chaucher_; d’autres, _chevaucher_. - -[349] Allusion à une petite chanson de Clément Marot: - - En entrant dans un jardin, - Je trouvai Guillot Martin - Avec sa mie Hélène, - Qui vouloit pour son butin - Son beau petit picotin... - Non pas d’aveine. - -[350] Equivoque sur _force_, violence, et _forces_, grands ciseaux. - -[351] Petite ville du Perche-Gouet, dans le diocèse de Chartres, sur la -rivière d’Ozane, à quatre lieues de Châteaudun et à vingt-cinq de Paris. - -[352] En Normandie, sur la Rille, à neuf lieues de Rouen, entre Evreux -et Pont-Audemer. - -[353] Lancelot du Lac et Tristan de Leonnois sont les deux plus fameux -chevaliers de la Table-Ronde. Le roman de Lancelot fut imprimé pour la -première fois à Paris, chez Antoine Verard, l’an 1494, en trois vol. -in-folio. Le roman de Tristan contient deux parties, qui font un assez -gros volume in-folio gothique. - -[354] Touchant ce curé, voyez Henri Estienne, chap. 36 de son _Apologie -pour Hérodote_. - -[355] La plus ancienne édition écrit _la reste_. - -[356] Bourrues, fantastiques. La plupart des éditions ont _bigarrées_. - -[357] A la justice de l’official. - -[358] Ou _galloise_, gaie, joyeuse. - -[359] Pour _corées_, comme les Parisiens prononçaient alors: c’est le -cœur, le foie, la rate, le poumon, soit du mouton, soit du veau. Le -tout s’appelle aussi _fressure_. - -[360] Proprement, pot de terre, de fer ou de fonte. C’est un mot gascon. - -[361] Draps, linges. - -[362] Quelques éditions ont _douit_, qui signifie de même ruisseau, -canal, courant d’eau. - -[363] On dit plutôt _de cu et de tête_. - -[364] C’est un jeu de cartes à quatre. On donne quatre cartes à chacun. -Celui des quatre qui a le plus de cartes d’une même couleur a _le flux_ -et gagne l’enjeu. - -[365] On appelait _vin de coucher_ celui qu’on buvait avant de -s’endormir. - -[366] Autour, auprès de. - -[367] Milon, Miles d’Illiers, évêque de Chartres, mort à Paris l’an -1493. - -[368] Jardins: de là le nom de _la Courtille_. - -[369] C’est-à-dire jour maigre. - -[370] Pourpoint à basques, attaché aux chausses avec des aiguillettes. -«Il n’y a guère qu’un siècle, disait La Monnoye en 1735, que les bonnes -gens aiguilletoient ainsi leur haut-de-chausses.» - -[371] Pour _offertoire_. - -[372] Patène. - -[373] Bouchet, dans sa sixième _serée_, a rapporté ce conte, qu’il -applique à un cordelier, en y changeant diverses circonstances. Il -dit que le moine s’étant aperçu de ce qui faisait rire ces femmes, se -troussa jusqu’à la ceinture et leur dit: _Tenez, regardez, friandes: -vous croyez que c’est de la chair, et c’est du poisson_. - -[374] Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes du -menu peuple, qui disent qu’elles se _récorsent_, quand, après avoir -troussé leur robe, elles la rattachent par derrière. - -[375] Bouchet, _serée_ 15, fait le même conte; mais l’original est -dans le livre intitulé _Mensa philosophica_, par Thibault Auguilbert, -Irlandais; traité 4. - -[376] Ecclésiastique servant le curé pour les affaires de la cure. - -[377] Terme de cour d’Eglise; requêtes ou plaintes présentées au juge -d’Eglise pour obtenir la permission de publier monitoire. - -[378] Soufflé, fait des efforts, comme un bûcheron qui fend du bois et -fait _han_ à chaque coup de cognée. - -[379] Ce curé de Saint-Eustache de Paris dont il a été question dans la -Nouvelle XXXII. On ajoute même qu’après avoir dit qu’il excommuniait -tous ceux qui étaient dans le trou, il fit réflexion que, parmi les -personnes nommées dans les _quérimoines_, se trouvaient l’évêque de -Paris et son official: il déclara donc qu’il exceptait ces deux-là. H. -Estienne, chap. 6 de l’_Apologie pour Hérodote_. - -[380] Cicéron, au livre III _De la nature des Dieux_, compte trois -Jupiter et six Hercules. - -[381] C’est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu’un -par un autre nom que son nom propre. _Antonomase_ est le mot d’usage. - -[382] Chapelains. - -[383] Infirme. - -[384] C’est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des -anciens romans, qui appellent souvent _bois_ les lances des chevaliers. - -[385] Petite ville sur l’Hérault, diocèse d’Agde, ainsi nommée de saint -Tibère, martyr, appelé ailleurs _saint Tiberge_. - -[386] C’est-à-dire, que la chaleur diminuât. - -[387] Cette prébende, appelée plutôt _théologale_, était établie dans -chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile de -Latran, sous Innocent III, et affectée à un docteur en théologie, qui -prêchait tous les dimanches. - -[388] Sillé-le-Guillaume, petite ville du Maine, entre Mayenne et le -Mans. - -[389] C’est-à-dire, qui fît moins valoir son homme, qui fût moins digne -d’un homme raisonnable. - -[390] Aller l’amble, comme les haquenées que montaient les dames. - -[391] D’autres éditions portent _seille_, seau, ce qui exprime mieux un -tambourin. - -[392] En outre, de plus. - -[393] On les appelait _archers_, quoiqu’ils portassent la hallebarde, -parce qu’auparavant c’était un arc qu’ils portaient. La garde écossaise -a été en honneur auprès des rois de France depuis les services que les -Écossais rendirent à Charles VII contre les Anglais. - -[394] Ou _tourdion_, diminutif de _tour_, petit mouvement léger. On -appelait ainsi les basses danses. - -[395] _Fongner_ ou _foigner_, selon La Monnoye, signifiait gronder, se -dépiter, et vient de _foin!_ interjection d’impatience et de dépit, -dont alors on se servait en guise de juron. - -[396] Il voulait dire: «_Ah! vous culetez._» - -[397] Ce doit être quelque princesse ou la reine elle-même, au service -de qui la femme de l’Ecossais était attachée sans doute. - -[398] Contraction de _sauf votre grâce_. - -[399] Pour _fantasque_. - -[400] Il entend ce que l’on nomme vulgairement les _Distiques de -Caton_, soit par allusion au livre que Caton le Censeur intitula -_Carmen de Moribus_, quoiqu’il l’eût écrit en prose, soit parce que la -doctrine morale contenue dans ces distiques a été jugée digne de Caton -lui-même. - -[401] La Syntaxe de Despautère, publiée en 1513. - -[402] C’est ainsi que commence la première églogue de Baptiste Mantuan. -Au seizième siècle, on lisait publiquement dans les écoles de Paris les -poésies latines de ce moine, aussi célèbres alors que celles de Virgile -et d’Horace. - -[403] Colérique. On voit dans un passage de Rabelais que les pédants -seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés du latin, -_iraconds_, _admirabonds_. - -[404] Expérimenté, dressé, façonné. - -[405] Cette réponse naïve a été imitée dans le _Moyen de parvenir_. -Sire George était malade: «Çà, mon ami, lui disait une dame, courage; -il faut prendre quelque chose. N’avez-vous rien pris aujourd’hui?—Sauf -votre grâce, madame, répondit-il, j’ai pris une puce à la raie de mon -cu.» - -[406] Parce que les pots dont on se sert pour mettre la plume sont -toujours vieux et ébréchés. - -[407] Pour _au sol_, _au rez-de-chaussée_. - -[408] Cri des fauconniers provençaux en lâchant l’oiseau. - -[409] A l’endroit. - -[410] _Dia_, pour faire avancer les chevaux; _hau_, pour les arrêter. - -[411] C’est-à-dire dans le plus petit espace; le _double_ était une -monnaie de cuivre valant deux deniers. - -[412] Les coups de fouet lui faisaient aux jambes des espèces de -franges. - -[413] L’épilepsie est appelée le _mal de saint Jean_, parce que saint -Jean guérit ce mal; mais on ne dit pas si c’est le précurseur ou -l’évangéliste. - -[414] C’est-à-dire le diable. - -[415] Ce doit être le commencement de quelque chanson de ce temps-là. - -[416] Prononciation, débit. - -[417] Dépensé. - -[418] Ce mot a été masculin jusqu’au milieu du dix-septième siècle. - -[419] Mine, figure. - -[420] La soixante-quinzième des _Cent Nouvelles nouvelles_ a quelque -analogie, quant aux détails, avec celle-ci. - -[421] Origine, naissance. - -[422] En piteux équipage. - -[423] Pour _ressemblait_. - -[424] Atteint de ce vice. - -[425] Enfance. - -[426] Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël. - -[427] C’est-à-dire à déjeuner. - -[428] Manquait. - -[429] C’est-à-dire à propos, à son désir. - -[430] C’est-à-dire tant bien que mal. - -[431] Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui: _Vinum -non habent_, changea l’eau en vin. - -[432] Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à Dieu. -Rien n’est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles que ces -espèces d’hébraïsmes: _Il m’en coûte un bel écu de Dieu_; _il ne me -reste que ce pauvre enfant de Dieu_; _donnez-moi une bénite aumône de -Dieu_. Quelquefois aussi, dans un sens tout ironique, on dira: _Je n’ai -gagné à son service qu’une belle sciatique de Dieu_. - -[433] Le sens demande ici un verbe, car l’ellipse serait trop forte -autrement pour dire que cet homme tâtonne _environ_ autour de ce -fausset. - -[434] Perdre. - -[435] C’est-à-dire, en patois poitevin, il frappait bien du pied. - -[436] Homme riche, mais de mauvaise foi. Il avait le secret d’une encre -chimique qui en moins de quinze jours s’effaçait d’elle-même et tombait -en poudre. On dit qu’ayant donné, pendant le cours d’une année, des -quittances écrites avec cette encre pour des sommes considérables, -il se fit payer une seconde fois par ses débiteurs, qui, ne pouvant -justifier du premier paiement, eurent tout loisir de donner au diable -Colin Brenot et ses quittances. - -[437] C’est-à-dire tantôt en jurant, tantôt en bégayant. - -[438] Habillements. - -[439] Le contraire de _Benedicamus_, commencement d’un psaume; -c’est-à-dire sa piteuse aventure. - -[440] Synonyme de _fausset_. - -[441] En colère. - -[442] Equivoque sur _à dos_, coups dans le dos. _Ados_ ou _à dots_ est -un mot poitevin. - -[443] C’est-à-dire qu’elle n’y pût rien. - -[444] On appelle _bannière_ la pièce d’étoffe qu’on accuse les -tailleurs de dérober en coupant un habit, parce qu’il y a dans cette -pièce de quoi faire une banderolle. On dit aussi par manière de -proverbe que _les tailleurs marchent les premiers à la procession_, -parce qu’ils portent la bannière. On lit dans le _Piovano Arlotto_ le -conte plaisant d’un tailleur qui vit en songe une vaste bannière que le -diable produisait contre lui au jour du Jugement, bannière composée de -tous les morceaux d’étoffe qu’il avait volés autrefois. - -[445] Pour _layette_, boîte, coiffe. - -[446] Jovien Pontan et d’autres ont écrit que le cardinal Angelo avait -coutume d’aller la nuit par une porte secrète dans son écurie pour y -dérober l’avoine de ses chevaux. - -[447] Italianisme qui signifie: Voyez comment. - -[448] Plusieurs éditions portent _allouoit_. - -[449] Ou _fautelette_, comme on lit dans d’autres éditions. - -[450] On parlait ainsi en Saintonge, en Bourgogne et dans quelques -autres provinces. - -[451] Ortensio Lando raconte l’origine de ce proverbe dans son -_Cemmentario d’Italia_. Une femme qui voulait régaler sa commère fit -un pâté à l’insu de son mari; une pie babillarde, nourrie en cage dans -la chambre où le pâté venait d’être fait, ne manqua pas, lorsque le -maître rentra, de répéter plusieurs fois: «Madame a fait un pâté.—Oh! -oh! dit-il, et où est donc ce pâté? n’y a-t-il pas moyen de le -voir?—Prenez-vous garde, répondit la femme, à ce que dit une bête? Il -n’y a point ici de pâté; vous devez m’en croire plutôt qu’une pie.» Le -mari, prenant cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas -plus tôt sorti, que la femme court à la cage, prend la pie, et, par -vengeance, lui pelle la tête. Le lendemain, un frère quêteur étant venu -à la porte demander l’aumône, capuchon bas, la pauvre pie, qui lui vit -la tête rase, crut qu’on la lui avait ainsi pelée pour avoir parlé de -pâté: «Ah! ah! lui cria-t-elle, tu as donc parlé de pâté!» - -[452] Bons mots, boutades, reparties. - -[453] Jacques Colin, d’Auxerre, a passé pour l’homme de son temps qui -savait le mieux sa langue. L’honneur qu’il eut d’être secrétaire de -François I^{er} lui donna beaucoup de crédit auprès de ce prince, et le -mit en état, comme il affectionnait les lettres, de favoriser ceux qui -en faisaient profession. Cependant il se vit disgracié en 1527, et sa -mort arriva peu de temps après. Il fut le protecteur d’Amyot, de Melin -de Saint-Gelais, de Clément Marot, etc. - -[454] Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de saint -Augustin. - -[455] Tabourot, dans ses _Bigarrures_, au chapitre _des Entend-trois_, -dit qu’un avocat ayant allégué ce précepte, qu’il attribuoit à saint -Ambroise: «Il faut se garder du devant d’une femme, du derrière d’une -mule, et d’un moine de tous côtés,» à l’issue de l’audience, la partie -adverse, qui était un abbé, lui soutint que saint Ambroise n’avait -rapporté ce passage nulle part. L’avocat maintint vraie sa citation; -l’abbé gagea qu’elle était fausse, et perdit, l’avocat lui ayant -fait voir dans les contes de Des Perier le proverbe, qui n’est pas, -il est vrai, de saint Ambroise, docteur de l’Église, mais bien de -l’abbé de Saint-Ambroise, Jacques Colin, que François I^{er} appelait -familièrement _Saint-Ambroise_. - -[456] Se revengeait, prenait revanche. - -[457] Ps. 58. - -[458] Depuis le mois d’octobre 1539, date de l’ordonnance de François -I^{er}. - -[459] Pourpoint. - -[460] Jérôme Fondulo, ou Fonduli, était de Crémone. Il a demeuré -long-temps en France, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, où il vivait en -1537. Sa maigreur était proverbiale. - -[461] Cette plaisanterie est prise de Rabelais, liv. I, chap. 40. - -[462] Rebrousse, retrousse. - -[463] Pour _émoussé_, _écrasé_. - -[464] Ou _trapu_, carré. - -[465] C’est-à-dire savait bien se servir de son épée. Cette locution -est employée ici dans un sens obscène. - -[466] Façon de parler ridicule, employée peut-être ici pour se moquer -de ceux qui en usaient. - -[467] C’est-à-dire du temps qu’il faisait la vie, courait le guilledou. - -[468] La Monnoye pense qu’on doit lire _représentation_. - -[469] Pour: la lui tint. - -[470] Allusion à _de façon suis royal_, anagramme de _François de -Valois_, faite par Marot. - -[471] Le nez de François I^{er} laissa de tels souvenirs dans le -peuple, qu’on disait encore au dix-septième siècle: _le roi François -grand nez_, ou _le roi grand nez_. - -[472] Suivant La Monnoye, _se passait aisément_ signifierait _se -suffisait aisément_, de l’italien _passarsi_; quant à _n’avoir autre -enfant_, il faudrait sous-entendre _pour_, c’est-à-dire _parce qu’il -n’avait point d’autre enfant_. Mais il est plus naturel d’interpréter -cette phrase: «Il se consolait aisément de n’avoir pas d’autre enfant.» - -[473] Pour le voici. - -[474] Plaisanterie. - -[475] C’est-à-dire les abattis de la bête. - -[476] En ce temps-là, on avait coutume de donner des aubades ou -sérénades aux personnes de l’un ou l’autre sexe pour lesquelles on -voulait manifester de la considération. - -[477] Accident. - -[478] Le sens voudrait que ce _même_ fût remplacé par tout autre mot; -il faut lire sans doute: _mettre à néant_. - -[479] Équivoque sur _commentatores juris_. - -[480] Terme populaire, par lequel on entendait un homme non seulement -allègre et dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu’à en être -incommodé. - -[481] A la gasconne, pour: le chancre. - -[482] Ensuite. - -[483] Ou galimard, étui d’écritoire. - -[484] Génois. On disait anciennement _Genevois_, par une composition -bizarre du français _Gênes_ et de l’italien _Genovesi_. - -[485] Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus, -et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du vers 715 du -onzième livre de l’Enéide. - -[486] Accaparer, se ménager. - -[487] Tabourot, chap. 7 de ses _Bigarrures_; Bouchet, _serée 3_, -et plusieurs autres, ont fait mention de cette équivoque, mais -postérieurement à Des Periers. - -[488] Rendre sage. - -[489] Pour _colporter_. - -[490] Médisante. _Guépin_ était le sobriquet ordinaire des habitants -d’Orléans. - -[491] Chassenée, sans son _Catalogus gloriæ mundi_, partie 10, -considér. 32, dit que, de son temps (c’est-à-dire au commencement du -seizième siècle), on donnait aux universités de France et d’Italie les -épithètes suivantes: les _flûteux et joueux de paume de Poitiers_, les -_danseurs d’Orléans_, les _braguars d’Angiers_, les _crottés de Paris_, -les _brigueurs de Pavie_, les _amoureux de Turin_, les _bons étudiants -de Toulouse_. - -[492] Assuré. - -[493] Pour _aboyer_. - -[494] Les êtres. - -[495] Chiens de chasse criards. - -[496] Lapins. Il y a ici une équivoque obscène. - -[497] Les Vaudrey, d’une ancienne et illustre famille de la -Franche-Comté, ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin (_Gilbertus -Cognatus_) les traite de héros; et leur histoire effectivement, de -même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables; témoin -le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans cette nouvelle; témoins -encore les amours romanesques de Charles de Vaudrey et de la dame de -Vergy, dans le quatrième volume des _Nouvelles_ du Bandel. - -[498] pour bizarrerie. - -[499] Corcelet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le -diminutif _jaquette_ signifie en général une robe, un habillement. - -[500] C’est-à-dire, l’esprit à l’envers. - -[501] On ne dit plus que le pont de Sé, au singulier. - -[502] Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de pierre, -long de mille pas. - -[503] Parapets. - -[504] Interjection populaire: regarde, vois, tiens. - -[505] Borderie, petite métairie trop peu importante pour une paire de -bœufs, et qui est desservie par des ânes. - -[506] Un peu. - -[507] Espèce de grosses poires d’hiver, à chair ferme et parfumée. Il y -avait aussi des _pommes de râteau_. - -[508] Ou _ardi_, liard, en langage toulousain. - -[509] Ancienne exclamation, qui peut venir du latin _sic_. Rabelais -dit: _Sec, au nom des diables!_ - -[510] Pigeons sauvages, bizets. - -[511] Ramiers. - -[512] Mot toulousain qui paraît corrompu. Ce sont peut-être des perdrix. - -[513] Pour _maître d’hôtel_, majordome. - -[514] C’est-à-dire de quel vin. - -[515] Clément Marot, dans son _Dialogue des deux amoureux_, avait le -premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes. Rabelais -a imité cette nouvelle de Bon. Des Periers, dans le cinquième livre -du _Pantagruel_, où frère Fredon épuise, pour ainsi dire, tous les -monosyllabes de la langue. Ce cinquième livre ne fut publié qu’en 1562, -après la mort de Rabelais; le recueil de Bon. Des Periers avait paru en -1549. - -[516] C’est-à-dire avait ôté sa robe de moine. - -[517] Pour _estomac_. - -[518] On disait aussi: il se pensa. - -[519] La Monnoye croit devoir lire _égarément_, c’est-à-dire à la -volée, inconsidérément. - -[520] Pour _afin que_. - -[521] On dit aujourd’hui: pays perdu. - -[522] Une poignée, une pincée. - -[523] Le surlendemain. - -[524] C’est-à-dire: Oh! par ma foi, seigneur, vous dites bien la vérité. - -[525] On dit aujourd’hui: tirer les vers du nez. Ce proverbe vient des -charlatans, qui, en voyant quelqu’un atteint de folie, disaient qu’il -avait un ver dans la tête, et offraient de l’en tirer. C’est là ce -qu’anciennement on appelait le _vercoquin_. - -[526] C’est-à-dire: oui, certes bien, c’est un homme. - -[527] C’est-à-dire, très-grossier; le bureau, ou bure, étant une étoffe -de grosse laine qui paraît moins fine encore lorsqu’elle est teinte. - -[528] L’ordonnance commençait par _recipé_, c’est-à-dire _prenez_. - -[529] C’est-à-dire des mouchoirs et des chemises. - -[530] On dit maintenant: _coq en pâte_. Cette expression vient de ce -qu’on met sous un panier à claire-voie la volaille qu’on veut empâter, -engraisser. - -[531] Affaires. - -[532] La poche du juste-au-corps. - -[533] A la loterie. - -[534] C’est le Pogge qui fait le conte de ce médecin. - -[535] Le même conte se trouve dans le premier livre des _Faceti e -motti_ de Louis Domenichi. - -[536] C’est-à-dire qu’il se mit d’accord, d’intelligence. - -[537] C’est-à-dire sans l’avoir battue de la bonne manière. _Donner -dronos et le chaperon de même_ signifiait, selon La Monnoye, _fouetter -et mitrer_ un coupable. Cette expression est prise ici au figuré. - -[538] C’est-à-dire le diable vous aura rendu un mauvais service. - -[539] Forger sur l’enclume. - -[540] C’est-à-dire, en termes couverts, pris le déduit; par allusion à -la pâte que l’on jette dans le moule à faire les gauffres. - -[541] C’est-à-dire qu’il jurait le nom de Dieu. - -[542] Débarrasser, délivrer. - -[543] Fatigue. - -[544] Testicules. - -[545] C’est le sujet de la 85^e des _Cent Nouvelles nouvelles_, -intitulée _le Curé cloué_. - -[546] Expéditions. - -[547] Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de -France ressortissant au tribunal des maréchaux, qui avait son siége à -la table de marbre du palais de Paris. - -[548] Arrêt. - -[549] Pour _dérobé_. - -[550] Pour _bien_, suivant la prononciation de ce prévôt des maréchaux. - -[551] Imité par La Fontaine: _Les Lunettes_, IV, 12. - -[552] C’est-à-dire dont il n’y avait pas une... - -[553] Imagination. - -[554] En même temps. - -[555] Travailler. - -[556] Pour _fil_. - -[557] Il faut lire certainement _elle_. - -[558] C’est-à-dire _en bon point_, en bon état. - -[559] Le Petit-Pont à Paris n’a pas changé de nom depuis la démolition -du petit Châtelet, qui le séparait de la rue Saint-Jacques. - -[560] On appelait ainsi autrefois dans l’université de Paris les -écoliers qui changeaient souvent de collége, à cause de leur -ressemblance avec ces oiseaux nommés _martinets_, qui changent tous -les ans de demeure, venant au mois de mars et s’en retournant à la -Saint-Martin. - -[561] Pour _morue_. - -[562] C’est-à-dire lui chanta pouille, lui dit des injures. - -[563] C’est le nom qu’on donnait aux valets des régents de collége. Le -nom de _Jean_ était ridicule ou méprisable, à force de devenir commun. - -[564] Dans le sens de _badin_, _facétieux_. - -[565] Au lieu de _per Deum_, jurement déguisé. On dit encore -_pardienne_, qui vient de _per diem_. Un bon curé disait que c’était -le jurement de David, et le prouvait par le verset 6 du psaume 120: -_Per diem sol non uret te_. On avait inventé dans notre langue une -infinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les uns que -les autres: _Pardi_, _pardienne_, _pargué_, _parguienne_, _parguieu_, -_parbieu_, _parbleu_, _pardigues_, _pardille_, _pardine_, _pargoi_. - -[566] Méchante. - -[567] L’écolier n’avait juré que _per diem_; le régent, croyant, comme -Laroche-Thomas, que le pluriel avait plus de force, jure _per dies_. - -[568] C’est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard ou -Michel Menot: _Ponere aliquem ad metam non loqui_, mettre quelqu’un en -termes de ne pouvoir parler. - -[569] Pour _rôles_, rouleaux de papier, catalogues. - -[570] Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans la collége, -nommés alors _galochers_ et depuis _galoches_, parce qu’ils portaient -des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collége. - -[571] C’était sans doute l’enseigne d’un cabaret renommé dans le -quartier de l’université. - -[572] C’est le latin _infanda_, dont on ne peut parler sans horreur. Il -paraît que les mots _détestable_, _exécrable_ et _abominable_ n’étaient -pas encore admis dans la langue usuelle. - -[573] La Monnoye croit devoir mettre ici _là-dessus_, au lieu de _la -déesse_. - -[574] Le grand dictionnaire polyglotte de Calepin avait fait donner le -nom de _calepin_ à toute espèce de vocabulaires. - -[575] C’est-à-dire en sûreté, comme un criminel poursuivi se retirant -dans certains lieux d’asile. - -[576] Ancien collége de Paris, fameux par la pédanterie de ses régents -et par sa malpropreté. Il fut supprimé à la révolution, et ses -bâtiments servent aujourd’hui de prison militaire, au coin de la rue -des Sept-Voies. - -[577] Amorces. - -[578] Ce verbe doit être employé ici dans le sens de _faisoit des -présents_. - -[579] En particulier. - -[580] Lui donna courage et espérance. - -[581] Considération, égard. - -[582] Cette expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens -attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille de -la Saint-Jean. - -[583] Pour _fromage_. - -[584] Il faisait une petite pause. - -[585] Exclamation, serment de femme, qui semble une ellipse de: _Par -mon âme, dea!_ - -[586] C’est-à-dire, en les _guignant_ de l’œil. La vieille tour -d’Étampes se nomme _tour de Guignette_, parce que, placée sur un -monticule, elle _guignait_, pour ainsi dire, les environs. - -[587] La Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute mal -lue: «_Sit modo_, comme si l’on écrivait _soit mon_, prononçant _soit_ -par _sait_.» Dans le vieux langage, _mon_ se prenait quelquefois pour -_donc_; ainsi, _à savoir mon_ signifie _à savoir donc_. _C’est mon_ -équivaut à _or donc_, _oui-dà_, _vraiment_, etc. - -[588] Voyez, sur cet italianisme, une note de la Nouvelle XXV. - -[589] Se moquerait. - -[590] Quand ce fut au tour de la veuve de parler. - -[591] «Le blason, dit Thomas Sibilet, chap. X de son _Art poétique_, -est une perpétuelle louange du continu vitupère de ce qu’on s’est -proposé blasonner.» Épigramme, portrait satirique. - -[592] Pour _maudissons_, malédictions. - -[593] Ce sont les premiers mots de l’épître qui sert de préface aux -_Distiques_ de Caton. - -[594] Patois d’Avignon. - -[595] «Aimez vos parents.» C’est le deuxième précepte de Caton. - -[596] L’esquinancie. - -[597] «Portez honneur à vos proches.» C’est le troisième précepte de -Caton. - -[598] «Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de Caton. - -[599] Imprécation mitigée par la négation _n’aie_. C’est comme si elle -eût dit: _Maugré bieu de toi_. - -[600] Sixième précepte de Caton: «Accommodez-vous au temps.» - -[601] Des Periers entend par là un mauvais petit poème, _De moribus -in mensâ servandis_, qui était alors à l’usage des basses classes, -commençant ainsi: - - Quos decet in mensâ mores servare docemus - Virtuti ut studeas litterulisque simul. - -Jean Sulpice de Veroli, qui en est l’auteur, vivait sur la fin du -quinzième siècle. - -[602] Ou _pasquil_, épigramme ou satire qu’on attachait à la vieille -statue de Pasquin, à Rome, et qui bravait alors la puissance des papes. - -[603] En français, _de Haut-Manoir_. C’est celui dont on fait le -conte suivant. Un jour, vantant sa noblesse: «Il suffit qu’on sache, -disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir.—Vous! lui répondit un -rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela pourrait-il être? -votre mère était une Anglaise, de la maison de Bacon.» - -[604] Faible, sans consistance, malléable. - -[605] Arrêts. - -[606] Dire des sottises, comme font les bateleurs. - -[607] C’est le nom latin qu’avait pris Jean de Bolton, religieux de -Saint-Antoine de Vienne. Son traité _de Arca Noe_ a été imprimé pour la -première fois, à Lyon, in-4^o, en 1554, plus de dix ans après la mort -de Des Periers, qui, par conséquent, n’a pu le citer ni avoir écrit ce -conte. Voici les paroles de Joannes Buteo, page 19: _Quamquam sunt qui -putent mures in Arca non fuisse, et id genus similia, propterea quod ex -corruptione nascantur._ - -[608] C’est-à-dire l’un disait d’une manière, et l’autre de l’autre. - -[609] Griffon. C’était alors le synonyme vulgaire de greffier. -_Griffant_ est mis pour _griffonnant_. - -[610] Pour _ressemblait_. - -[611] Toutes les éditions portent _que_; nous nous sommes permis ce -changement pour la clarté de la phrase. - -[612] On dit aujourd’hui dans le même sens: Défiler son chapelet. -_Râtelée_ s’entend de ce que l’on a sur le cœur. - -[613] Ce n’est pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit La -Monnoye, mais sans doute une faute de copiste. Nous proposons de la -corriger ainsi: _du prix_ ou _du poids de 80 ou 100 écus_. - -[614] Il entend le cinquième concile de Latran, commencé en 1512 sous -Jules II, et fini en 1517 sous Léon X, dans la onzième session duquel -on approuva le concordat fait entre Léon X et François I^{er}, en 1516, -et la bulle du 19 décembre suivant, par laquelle, du consentement de -François I^{er}, le pape révoquait et abrogeait la Pragmatique ou les -libertés de l’église gallicane. - -[615] Cette naïveté est empruntée à Rabelais, livre III, chap. 39; -lequel troisième livre de Rabelais n’a été imprimé pour la première -fois qu’en 1546, deux ans après la mort de Des Periers. - -[616] On nommait ainsi le peuple, depuis la révolte des -_Jacques-Bonhomme_ sous Charles V. - -[617] _Piètre_ ou mauvais visage. - -[618] C’est-à-dire grommelant, en remuant les babines, comme les singes. - -[619] Mécontente. - -[620] Les gens de guerre, et surtout les lansquenets, portaient des -habits avec des crevés et des chausses _déchiquetées_. - -[621] Pour _ailes_; c’est-à-dire _décrétales_. - -[622] Homenas, dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits -ces quatre vers, dit que _ce sont petits quolibets des hérétiques -nouveaux_. Nul auteur plus ancien que Pierre Grosnet, qui écrivait vers -l’an 1536 ou 1537, n’a rapporté ce dicton. - -[623] _Cueilleur de prunes_, ou plus communément _cueilleur de pommes_, -se dit d’un homme sans habit, qui a un tablier sale retroussé autour de -lui. - -[624] Il vaut mieux lire _rat_. - -[625] Marchands, maîtres dans les corps de métier. - -[626] Quand on dit qu’un homme est _fou par bémol et par bécarre_, on -entend qu’il l’est par nature, parce que, dans les termes de l’ancienne -gamme, _chanter par nature_, c’est passer de _B mol_ en _B carre_ par -nature. - -[627] On sait la réponse de Caton en pareille rencontre. Un homme qui -portait un coffre le heurta, et tout en le heurtant lui dit: _Gare_. -«Est-ce, lui demanda Caton, que tu portes autre chose que ce coffre?» -Cicéron, livre 2, _de Oratore_. - -[628] Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochets tiennent lieu -d’ailes. - -[629] Quelques éditions écrivent _philofole_. - -[630] D’Ouville, ou plutôt Bois-Robert, sous le nom de son frère -d’Ouville, page 54 de la III^e partie de ses Contes, dit que c’étaient -deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux à un laboureur -poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre et ne parlait qu’à ses -bœufs. Enfin, après avoir long-temps exercé la patience de ces pères, -quand il sut qu’ils étaient jésuites, il leur dit qu’ils le prenaient -pour un autre, et qu’il n’était pas si sot que de se mêler d’apprendre -la moindre chose à des gens qui savaient tout. - -[631] Rien n’était plus commun parmi les Grecs et les Latins que ces -sortes de souhaits. - -[632] Le laboureur. Cette expression vient de ce que, dans certaines -provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une espèce de -longue pique. - -[633] Ce sont des noms que les paysans du Poitou donnent à leurs bœufs, -par rapport à la couleur du poil de ces animaux: _garea_, de _varius_, -bigarré; _frementin_, pour _fromentin_, de couleur de froment; -_brichet_, pour _bourrichet_, d’un gris tirant sut le roux. - -[634] Viens après moi; tu vas bien clopin clopant. - -[635] Pour _siffle_, en patois. - -[636] A vous échauffer jusqu’à en suer comme dans une étuve. - -[637] C’est-à-dire: Michel, cet homme demande le chemin de Parthenay; -n’est-ce pas de ce côté-ci, en descendant? - -[638] Il m’est avis que c’est par deçà. - -[639] C’est-à-dire: Quand vous serez à cette grande croix, tournez à -droite, et puis allez tout droit; vous ne pouvez manquer. - -[640] Voici la traduction du patois poitevin: Ce chevreau, monsieur?... -le voulez-vous avec la mère? Da, il est bon, ce chevreau!... Pesez, -monsieur, comme il est gras... La mère n’en a encore porté que deux... -Ne voulez-vous qu’une parole? Je vois bien qu’il ne faut pas vous -surfaire... Ma foi! il ne vous coûtera pas moins de cinq sous et demi. - -[641] Patois, idiome. - -[642] Village à trois lieues de Châtelleraut et autant de Poitiers. - -[643] Chasse au courre et au vol. - -[644] La merdé! j’ai vu le roi d’aussi près qu’aucun: il a le visage -comme un homme; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit avant-hier -ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La merdé! il n’a pas la -main plus grande que moi. - -[645] C’est une des principales églises de Poitiers, qui compte saint -Hilaire au nombre de ses premiers évêques. - -[646] A l’Université, avec ou comme les _grimauds_. - -[647] Compatriotes, en patois poitevin. _Caméristes_, c’est-à-dire en -chambre, à l’enseigne du _Bœuf couronné_. - -[648] Rapetassés. - -[649] C’est-à-dire: A mon fils Michel... au _Roi des bœufs_ ou -auprès... Michel, mande-moi lequel c’est qui est mort, de ton frère -Guillaume ou de toi; car j’en suis en une grande peine. Du reste, je -veux bien t’avertir qu’on dit que notre évêque est à Dissai: vas-y pour -prendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends bonne et grande, -afin qu’il n’y faille pas retourner à deux fois. - -[650] Château en Poitou, sur le Clain. - -[651] En poitevin, c’est Poitiers. - -[652] Mon père, je vous avertis que ce n’est pas moi qui suis mort; -mais c’est mon frère Guillaume: il est bien vrai que j’étais plus -malade que lui, car la peau me tombait comme à un cochon. - -[653] Contredire, disputer. - -[654] Les proverbes n’étaient pas favorables aux gentilshommes de cette -province. On disait: _Gentilhomme de la Beauce, qui garde le lit quand -on refait ses chausses, et qui vend ses chiens pour avoir du pain_. - -[655] En patois beauceron, chaudeau. - -[656] Ou _gobets_, morceaux. - -[657] Péter. - -[658] Pour _en voilà_. - -[659] Messire Jean Melaine ressemble assez au carme de la 83^e des -_Cent Nouvelles nouvelles_. - -[660] Gorger, rassasier. - -[661] Aujourd’hui _cellerier_. - -[662] A l’office. - -[663] C’est-à-dire avec l’impatience d’un chasseur qui entend le son du -cor et le cri des chiens. - -[664] _Atteindre_ se prend ici pour _aveindre_. - -[665] Un pain, non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux qu’on -coupe par morceaux pour la soupe des lévriers. - -[666] Mesure à vin, ainsi appelée parce qu’elle tient quatre chopines. - -[667] La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de Bourbon, -deuxième du nom, gagea de manger une éclanche pendant que midi -sonnerait, pourvu qu’auparavant elle fût coupée en morceaux, et gagna -la gageure. Il est fait mention de ce La Guiche dans une gazette -bouffonne imprimée à Dijon en 1633: _L’art admirable de La Guiche pour -manger méthodiquement un membre de mouton pendant que douze heures -sonnent_. - -[668] On a dit depuis: _Comme fit le roi François I^{er} devant Pavie_. -Ce proverbe: _comme fit le roi devant Arras_, vient de ce qu’en 1477 -Louis XI, indigné contre les habitants d’Arras, fit tirer jusqu’à la -dernière pièce de son artillerie sur leur ville, pour se venger de -leurs insolences. - -[669] Il vaut peut-être mieux lire _pierre_, comme portent plusieurs -éditions. On appelait _pierre_ toute espèce de boulet, parce que les -premiers boulets de canon furent en effet des pierres de grès arrondies. - -[670] C’étaient des pois cuits seulement avec de l’eau, du sel et de -l’huile. - -[671] Pour _morue_. - -[672] C’est-à-dire qu’il ne lui fit point de grâce, parce que, en -termes de chancellerie romaine, quand on dit qu’une provision est -expédiée _en forme commune_, on entend qu’elle est expédiée sans grâce, -sans privilège. - -[673] Allusion à _patenôtre_, _Pater noster_. - -[674] Cuirasse de brigand. - -[675] Casques. On les appelait _morions_ à cause de leur couleur noire. - -[676] Arquebuses. - -[677] La caque était un quart de muid. - -[678] La Monnoye aurait dû nous apprendre quel est ce roi _Cambles_ -ou _Cambletes_. Je crois plutôt que ce nom est altéré, ainsi que la -phrase qui termine cette Nouvelle: il s’agit peut-être de Candaule, -roi de Lydie, de la famille des Héraclides, qui, une nuit, fit cacher -son favori Gigès dans la chambre de la reine et la lui montra nue; ce -qui amena sa perte, par vengeance de cette princesse outragée et non -_mangée_. - -[679] Commencement d’une ancienne chanson. - -[680] Le vrai nom de cette famille était Gédoin. Voyez les -_Bigarrures_, du seigneur des Accords (Tabourot), au chapitre des -_Anagrammes_. Jean Gédoin était fils de Robert Gédoin, seigneur du fief -nommé _le Tour_, et secrétaire de Louis XI, Charles VIII, Louis XII et -François I^{er}. - -[681] Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun -dictionnaire, équivaut peut-être à la locution usitée aujourd’hui: _de -ce pas_. On pourrait lire aussi _empêche_, empêchement; _emprise_, -entreprise, et _empenne_, plumes qui garnissent une flèche. - -[682] C’est-à-dire prendre au dépourvu. Allusion à un vieil usage selon -lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une feuille verte -le premier jour de mai, sous peine de payer l’amende aux plaisants et -de recevoir des avanies. Il y a une comédie de La Fontaine intitulée: -_Je vous prends sans vert_. - -[683] _Godé_, en patois de Dijon, pour _guedé_, rouge de vin; ou -_godet_. - -[684] Ou _à sa manière_, ou bien une fois dans sa vie. - -[685] Expression figurée, obscène, empruntée à Rabelais. - -[686] Doit-on lire _face_, comme dans d’autres éditions? - -[687] C’est-à-dire qu’on l’allonge ou raccourcit tant qu’on veut. - -[688] La salle de l’École de droit à Poitiers, où se lisaient les -Institutes, s’appelait _la Ministrerie_. Florimond de Rémond, livre -VII, chap. 11 de son _Histoire de l’hérésie de ce siècle_, en parlant -d’Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin, dit qu’il avait -été lecteur des Institutes en cette Ministrerie de Poitiers, et Calvin -et d’autres le nommèrent _M. le ministre_; d’où ensuite le même Calvin -prit occasion de donner le nom de _ministres_ aux pasteurs de son -Eglise. - -[689] Retiré. - -[690] Pour _viendras-tu_. - -[691] Pour _boiras_. - -[692] Pour _voudras_. - -[693] Ne buvait pas tant. - -[694] Boutique, étal. - -[695] Bosse. - -[696] Ceinture de métal, d’argent ordinairement. - -[697] C’est-à-dire la bouche. - -[698] Ce proverbe érotique est ancien dans la langue italienne, d’où il -est tiré. Il se trouve dans Boccace, Journée VII de son _Décameron_, -Nouv. 8, où Antoine Le Maçon a rendu _la dansa trivigiana_ par _la -danse de l’ours_, proverbe français équivalant, au lieu duquel on a -dit depuis plus communément, et peut-être par corruption, _la danse du -loup_. - -[699] Pour _verre_. - -[700] Petits flans. - -[701] Ce sont les idées mêmes de l’ancienne chanson bachique qui -commence ainsi: _Aussitôt que la lumière_. - -[702] Danse où les danseurs s’embrassaient. - -[703] Caresse, baiser à la manière des pigeons. - -[704] Poursuivre, actionner, demander raison à. - -[705] Intermédiaires, entremetteurs. - -[706] La règle de saint François défendait aux cordeliers de porter de -l’argent sur eux. - -[707] C’est-à-dire quand il y a matière, quand il le faut. - -[708] Pour _accusa_. - -[709] Bourses, escarcelles qu’on portait pendues à la ceinture. - -[710] A Toulouse, la place où se tient le marché s’appelle _la Pierre_, -et en langage du pays, _la Peyre_. - -[711] Gueux, mendiant, chargé d’une _poche_ ou besace. - -[712] Il faut lire _tournement_ ou _tournoiement_, quoique toutes les -éditions aient _tourment_. - -[713] Les Toulousains prononcent ainsi et appellent _escloupet_, petit -sabot. On pourrait croire que le bruit qu’on fait en marchant avec ces -esclops ou _éclots_ leur a formé ce nom par onomatopée. - -[714] Élégance, recherche de parure. - -[715] Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour _fillot_, -garçon, d’où l’on a fait _filou_. - -[716] François Dupatault, sieur de la Voulte, prévôt de l’hôtel du -roi en 1545. Il est parlé de lui dans les _Annales d’Aquitaine_ de J. -Bouchet et dans l’_Apologie pour Hérodote_, ch. 17. - -[717] Ou _bien en point_, habillés comme il faut. - -[718] C’est-à-dire gens dévots, qui servent volontiers des messes, -plient les chasubles, les corporaux, parent les autels, etc. - -[719] Cette expression s’entend de ces gens qui ont la mine trompeuse -et qui cherchent à tromper le monde comme de vrais marchands. - -[720] C’est-à-dire la peur. On disait proverbialement _la fièvre de -Saint-Vallier_, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule -nuit les cheveux du seigneur de Saint-Vallier, un des complices du -connétable de Bourbon, sous François I^{er}. - -[721] Le bourreau. - -[722] C’est un jurement affirmatif. On a dit: _Par saint Jean!_ _saint -Jean!_ _Jean!_ _ah Jean!_ et _à Jean!_ - -[723] En ce temps-là on portait la bourse pendue à un cordon en forme -de baudrier sous l’aisselle gauche, d’où on la tirait quand on en avait -besoin. «On la mettait, dit-il dans le conte suivant, par une fente qui -était en la manche du sayon ou du pourpoint.» - -[724] Pour _attentif_. - -[725] Tout-à-coup, à l’improviste. - -[726] Allusion au jeu du _métier deviné_, où, quand on n’a pas -deviné juste, on retourne se cacher, en attendant qu’on prépare la -représentation d’un autre métier. - -[727] Coupeurs de bourses, parce que la plupart des bourses étaient de -cuir et attachées à des courroies. - -[728] Pour _dessiner_ ou _désigner_. - -[729] On dit maintenant _emmieller_. - -[730] Préparé, mis en avant, prétexte. - -[731] C’est-à-dire il tranche court, il finit la conversation. _Couper -la queue_ se disait autrefois du joueur qui ne voulait point donner de -revanche après avoir gagné la partie. - -[732] Devant l’officialité, tribunal de l’évêque. - -[733] Parce que le prévôt riait aux dépens du criminel, de même que -l’hôtelier rit aux dépens de son hôte. - -[734] C’est le nom qu’on a originairement donné aux voleurs qui -habitaient les monts Pyrénées, vraisemblablement parce qu’ils allaient -par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute sorte de voleurs. - -[735] Guillaume Bouchet, qui rapporte le même fait, _Serée 14_, l’a -tiré de ce conte. - -[736] Au propre, visage d’âne; mais le peuple donnait un sens obscène -à ce terme injurieux, parce que le vieux mot _vis_, en gascon _viet_, -n’était plus usité dans le sens de _visage_. - -[737] Ou quincailles, quincailleries. - -[738] Tombant, descendue. - -[739] Ayant l’épaule disloquée. - -[740] Pour _égratigner_. - -[741] Le diable. - -[742] En langage de vilain. - -[743] Ce gasconisme s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle, -puisque Ménage le reproche aux gens de la chambre des comptes de son -temps. - -[744] Voyez une note sur ce mot dans la Nouvelle XII. - -[745] Enlèvement de meubles, d’objets nécessaires. - -[746] Beroalde de Verville, au ch. 31 de son _Moyen de parvenir_, -prétend qu’il faut dire: _Il souvient toujours à Martin de sa flûte_, -et fait là-dessus un conte. D’autres rapportent l’origine du proverbe -à un biberon nommé Robin, accoutumé à ces verres appelés _flûtes_, qui -tiennent chopine. «Le compagnon, disent-ils, étant devenu goutteux, -n’osait plus, de peur d’augmenter ses douleurs, boire son vin que -trempé; ce qui était cause que toutes les fois qu’il buvait _il se -souvenait de ses flûtes_ et les regrettait.» Mais l’origine la plus -vraisemblable de ce proverbe se trouve dans la 76^e des _Cent Nouvelles -nouvelles_, intitulée _la Musette_. - -[747] Équivoque sur le mot _saint_. - -[748] Petits coqs. - -[749] Poules. - -[750] Pour _accueil_. - -[751] Il faut lire sans doute _par_. - -[752] La Monnoye croit que ce mot est pris pour _affoulées_, _foulées_, -c’est-à-dire éreintées, estropiées. - -[753] Cette nomenclature érotique est imitée presque mot à mot d’une -épigramme de Clément Marot. - -[754] _Besiat_, ou _beziat_, est un mot languedocien qui signifie -_douillet_, _mignard_. - -[755] Pour la lancer. - -[756] Air, façon de page. - -[757] C’est un conte qui se trouve au livre 2 du _Cortegiano_ de -Baltazar de Castiglione. Un gentilhomme, à qui ce singe appartenait, -jouant un jour contre lui aux échecs, en présence du roi de Portugal, -perdit la partie; ce qui le mit si fort en colère, qu’ayant pris une -pièce des échecs, il en donna un grand coup sur la tête du singe. -L’animal, se sentant frappé, fit un cri; et se retirant dans un coin, -semblait, en remuant les babines, demander au roi justice de l’injure -qui lui avait été faite. A quelque temps de là, son maître, pour faire -la paix, lui demanda revanche: le singe se fit beaucoup prier pour y -consentir; enfin il se remit au jeu, où il ne manqua pas, de même que -la première fois, d’avoir bientôt l’avantage. Mais, jugeant à propos -de prendre ses sûretés, il saisit de la main droite un coussin et s’en -couvrit la tête pour parer le coup qu’il appréhendait de recevoir, -tandis que de la main gauche il donnait _échec et mat_ au gentilhomme; -après quoi, il alla gaillardement faire un saut devant le roi en signe -de victoire. - -[758] Exalter. - -[759] Oppien, livre II _de la Chasse_, attribue aux éléphans un langage -articulé semblable à la voix humaine; et Christophe Acosta dit à peu -près la même chose des éléphans du Malabar. Il cite même l’exemple -d’un de ces animaux, qui fut requis par le gouverneur de la ville de -Cochin de prêter son concours à la mise à flot d’une galiote du roi de -Portugal, et qui répondit très à propos et très-intelligiblement: _Hoo, -hoo_; ce qui, dans la langue du pays, signifiait qu’il le voulait bien. - -[760] Hygin, dans son poème astronomique, livre II, chap. 23, raconte -que l’âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thesprotie reçut, -en récompense de ce service, le don de la parole. - -[761] Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur -d’une mnémonique à l’aide de laquelle il se faisoit fort, dans l’espace -de trois mois, de rendre un homme capable de traiter en latin quelque -matière que ce fût, avec toute l’éloquence de Cicéron. François I^{er}, -auprès de qui, en 1533, il trouva moyen d’avoir accès, lui fit donner -six cents écus et le chargea de rédiger son invention par écrit; ce -que Jules, mort en 1544, n’a exécuté que fort imparfaitement dans deux -petits traités assez confus qu’il a laissés, l’un intitulé _Idea del -theatro_, l’autre _Discorso in materia di esso theatro_. Étienne Dolet, -dans ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d’un -escroc qui avait pris le roi pour dupe. - -[762] Jeu de mots sur _mine_, figure, air d’une personne, et _mine_, -mesure de grains contenant six boisseaux de Paris. - -[763] Occupé autour du singe. - -[764] Ce fut vers la fin du règne de François I^{er} et après le -mariage de Catherine de Médicis avec le dauphin, depuis roi de France -sous le nom de Henri II. - -[765] Instruction de singe. Mot fait à l’imitation de _cyropédie_, -instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que le mot de -_cyropédie_ ayant été créé par Jacques des comtes de Vintimille, -traducteur de l’_Institution de Cyrus_ par Xénophon, et cette -traduction n’ayant été imprimée pour la première fois qu’en 1547, on -peut juger que Bonaventure Des Periers, mort avant 1544, n’a pu prendre -_cyropédie_ pour le modèle de _singéopédie_. - -[766] C’est la morale de la fable de La Fontaine. - -[767] _Tandis_ pour _cependant_ se disait encore du temps de Malherbe. - -[768] Joubert, dans son traité _du Ris_, fait un conte à peu près -semblable d’un médecin qui avait un singe. Il dit que ce médecin étant -dangereusement malade, ses domestiques crurent qu’il n’en reviendrait -pas. Dans cette pensée, craignant peut-être qu’ils ne fussent mal payés -de leurs gages, ils délibérèrent de se payer eux-mêmes par leurs mains. -L’un s’empara d’une courtepointe, l’autre d’un tapis, l’autre d’un -paquet de linge; chacun se munit de quelque pièce. Le singe, attentif -à leurs mouvements, prit de son côté la robe rouge et le bonnet de son -maître; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva la -chose si plaisante, qu’il ne put s’empêcher d’en rire aux éclats. Par -l’effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à se répandre dans -tout son corps, la nature reprit des forces, et peu de temps après il -guérit entièrement. - -[769] On trouve très-souvent l’expression de _lieutenant du mari_ dans -les _Cent Nouvelles nouvelles_. - -[770] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, XLVII. - -[771] Invitation, avance. - -[772] Quant à moi. - -[773] Couplet de quelque chanson de ce temps-là. - -[774] Qui lui est propre. - -[775] Mis en avant. - -[776] Les vacances des cours souveraines. Ce mari était donc un -magistrat ou un avocat. - -[777] Naudé, dans ses _Considérations sur les coups d’Etat_, trouve, -par rapport à la matière de son livre, l’invention de ce médecin -parfaitement bien imaginée. - -[778] C’est ici que finissent les Contes attribués à Bonaventure Des -Periers. Les suivants sont de ses éditeurs, qui les ont empruntés la -plupart, presque textuellement, à d’autres conteurs, tels que Henri -Estienne, Noël du Fail, etc. - -[779] Imité de l’_Apologie pour Hérodote_, par Henri Estienne, chap. 15. - -[780] Pour _pelaudez_, battez, écorchez, prenez au poil et à la peau. - -[781] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXIX, _l’Ane retrouvé_, et -reproduit dans les _Serées_ de J. Bouchet, serée 10, et dans le recueil -des _Plaisantes Nouvelles_, nouvelle 58. - -[782] Rabelais dit dans son _Pantagruel_, livre II, chap. 1: «Autres -croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient, que de -l’une faisoient pourpoint,» etc. - -[783] Défilés, vallons. - -[784] Jeu de mots sur _âne_ et _hennir_, qu’on écrivait _hannir_. - -[785] Recouvré, retrouvé. - -[786] Ce conte se trouve aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_, -nouvelle 14. - -[787] Jusqu’à la philosophie occulte. - -[788] Femme de médecin. - -[789] Près de. - -[790] Imité d’Érasme _in Convisio fabuloso_, et répété par Henri -Estienne dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15. - -[791] Ce passage nous apprend qu’au seizième siècle on donnait d’abord -le nom de _bottines_ à des espèces de guêtres en cuir, et que, par -extension, ce nom avait été appliqué à des demi-bottes. - -[792] On lit un conte à peu près semblable dans le _Recueil de divers -Discours_, imprimé à Poitiers, in-4^o, en 1556. - -[793] Il vaut mieux lire _guère_. - -[794] Ce sont les titres des dictionnaires latins en usage à cette -époque dans les classes. - -[795] Pour _balayer_. - -[796] Dans la fameuse _Épître au roi pour avoir été dérobé_. - -[797] Recueilli aussi dans les _Plaisantes Nouvelles_, 68. Voyez sur -Triboulet la 3^e Nouvelle de Bonaventure Des Periers. - -[798] C’est-à-dire, sans doute, quelque folie dont il assommait les -auditeurs. - -[799] Marotte, sceptre de fou. - -[800] Le Domenichi, dans son recueil imprimé à Florence l’an 1548, -rapporte un fait analogue sans nommer Triboulet. - -[801] Elle eut lieu vers l’année 1537, puisque son épitaphe se trouve -dans les poésies latines de Jean Voulté, publiées en 1538. - -[802] Ce conte, tiré du vingtième sermon de l’Avent par Olivier -Maillard, a été traduit textuellement par Henri Estienne, au chap. 6 de -l’_Apologie pour Hérodote_. - -[803] Imité du _Recueil de divers Discours_, imprimés à Poitiers, -in-4^o, en 1556. - -[804] C’est-à-dire préparant sa pendaison. - -[805] Ce conte se trouve aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. -39; Henri Estienne nomme ce conseiller _Godon_. - -[806] Qui copie, imite, contrefait plaisamment, comme les _copieux_ de -La Flèche, qui font plus haut le sujet de deux Nouvelles. - -[807] Ce conte est tiré presque mot à mot du sixième et quatorzième -chapitre des _Propos rustiques_ de Noël du Fail. - -[808] Cette mode date du règne de Charles VI, vers 1390. - -[809] Il faut rétablir ce passage d’après le texte même des _Propos -rustiques_: «La foi des femmes vers les hommes étoit inviolable; et -n’étoit aussi loisible aux hommes, fors de jour ou de nuit, vers leurs -prudes femmes l’enfreindre. Ainsi, etc.» - -[810] Oies mâles. - -[811] Se sèche comme du foin. - -[812] Raconté aussi par Henri Estienne, dans son _Apologie pour -Hérodote_, chap. 36. - -[813] Il se nommait _Le Coq_ et était curé de Saint-Eustache et -chanoine de Notre-Dame. Il passait pour un savant théologien. - -[814] C’est-à-dire en haine. - -[815] Plaisant. - -[816] Fripon. Le nom du poète _Villon_ était un sobriquet que François -Corbeuil devait à ses vols. - -[817] Recueilli dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 15. - -[818] Des demi-pistoles. - -[819] Batelier, gondolier. - -[820] Boutades, bons mots. - -[821] Irlandais. - -[822] Avoir de l’entregent. - -[823] Habitants de l’île de Micone. C’est Érasme qui fait le portrait -de ces parasites. - -[824] Faméliques. - -[825] Assemblées, festins. - -[826] Se rassasier. - -[827] Mangeait. On dit encore familièrement: casser des croûtes. - -[828] Voyez ce conte dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 16. - -[829] C’est-à-dire monts et merveilles. - -[830] Il semble que l’on a dû dire _perot_ pour _perroquet_, qui se -nommait autrefois _papegai_; mais _perot_ doit plutôt s’entendre d’un -de ces moines gaillards qu’on appelait _pères_ ou _beaux pères_. - -[831] Recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[832] Rapporté par Henri Estienne, chap. 17 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[833] On disait plutôt _mettre sus_. - -[834] Voyez encore l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 36. - -[835] Étudié, médité, travaillé. - -[836] Henri Estienne ajoute: _au pont d’Antoni_. - -[837] Gros cheval pour porter une malle ou valise. - -[838] Imité de Jean-Jovien Pontan, et de Chassaneus, partie XI^e du -_Catalogus gloriæ mundi_, considér. 48. - -[839] C’est Nicolas III, marquis d’Est et de Ferrare, qui vivait au -quinzième siècle, et qui fut un des princes les plus estimés de son -temps. - -[840] Nous avons, pour le sens, changé ainsi le texte original, qui -porte _à fois_. - -[841] Tours de passe-passe. On appelait ainsi les danses vives et -pétulantes, accompagnées de beaucoup de _passes_ ou figures. - -[842] Rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[843] Henri Estienne nous apprend que ce fut _M. de Nevers_; sans doute -François de Clèves, premier du nom, duc de Nevers, né en 1516, mort en -1566. - -[844] Henri Estienne a supprimé ce mot, qu’il n’entendait peut-être -pas, et qui doit signifier _fatigué_, _usé_, _défiguré_, dans le sens -de l’expression populaire: _Il a rôti le balai_. - -[845] L’île de Terre-Neuve fut découverte en 1504 par des pêcheurs -normands, et François I^{er} y envoya, en 1524, Jean Vérazzan pour en -prendre possession. - -[846] Fiel, cœur. - -[847] Il faut lire sans doute _par fourrière_, remise préventive sous -la garde de la justice. - -[848] Mordu. - -[849] Locution proverbiale, signifiant qu’il lui arriva malheur. - -[850] Recueilli aussi dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. 18, où ce -gentilhomme est nommé d’Avenchi. - -[851] L’édition de La Monnoye porte _ayant_, ce qui fait une phrase mal -agencée. - -[852] Henri Estienne écrit _particulière_. - -[853] Partager. - -[854] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXIV, _le Curé rasé_, et -rapporté aussi par Henri Estienne, chap. 15. - -[855] C’est-à-dire, il était convenu en secret avec lui. - -[856] Semblant. - -[857] C’est-à-dire dans ses lacs. - -[858] Imité du _Décamerone_ de Boccace, Nov. 5, Giorn. III; des _Cent -Nouvelles nouvelles_, et recueilli aussi par Henri Estienne, chap. 15. -Le conte du _Magnifique_, parmi ceux de La Fontaine, a quelque analogie -avec celui-ci. - -[859] Maladie d’esprit, vertigo, ver-coquin. - -[860] Voyez une nouvelle à peu près semblable dans Bebelius, _Facet._ -II, 136; et dans Le Domenichi, _Facetie e Motti_, l. 3. - -[861] Voyez la même anecdote dans l’_Apologie pour Hérodote_, chap. -16, où le chancelier cardinal Duprat est désigné comme l’auteur de ce -_coq-à-l’âne_, ainsi qu’on disait alors. - -[862] Pour _provision_. - -[863] Rapporté aussi par Henri Estienne, dans l’_Apologie pour -Hérodote_, chap. 36. Ce curé est celui de Brou, que Bonaventure Des -Periers nous a déjà fait connaître dans plusieurs contes. - -[864] Arrangerais. - -[865] Cette dernière phrase est imitée des bateleurs et des charlatans, -qui, après avoir annoncé leur marchandise ou leurs tours, disent à -leurs musiciens de sonner une fanfare. - -[866] Recueilli par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie pour -Hérodote_. - -[867] C’est-à-dire les écus. - -[868] Créancier, prêteur. - -[869] Éloigner, écarter. - -[870] Cette nouvelle se trouve aussi dans le _Recueil de plaisantes -Nouvelles_, page 249. - -[871] Pour _dépensaient_. - -[872] Charles de Lorraine, archevêque et duc de Reims, cardinal, fils -de Claude de Lorraine, premier duc de Guise. Il naquit en 1524 et -mourut en 1574. - -[873] Recueilli également par Henri Estienne, chap. 15 de l’_Apologie -pour Hérodote_. - -[874] Contenance, maintien, mine. - -[875] Complice. - -[876] Cette anecdote est aussi racontée par Henri Estienne, ch. 18 de -l’_Apologie pour Hérodote_. - -[877] Imité du Pogge, conte 259. - -[878] Pour _dépensé_. - -[879] Imité des _Cent Nouvelles nouvelles_, LXXXVI, _la Terreur_ -_panique, ou l’official juge_, et raconté aussi dans les _Nouvelles -plaisantes_, p. 198. - -[880] Dans le sens de _être agréable_. - -[881] Le tribunal de l’officialité. - -[882] Il vaut mieux lire _pour_. - -[883] C’est-à-dire eut peur. - -[884] François I^{er}, qui aimait les lettres et surtout la poésie, -parce qu’il y réussissait aussi bien que ses poètes pensionnaires. - -[885] Si délibérée, dégagée. - -[886] La plupart des maladies étaient placées chacune sous la -protection spéciale d’un saint. Saint Eutrope passait pour guérir -l’hydropisie. - -[887] Pierre Arétin, natif d’Arezzo, fameux satirique, qui força -tous les princes de son temps à acheter son silence, composa dans sa -jeunesse les ouvrages les plus licencieux et les plus impies, et, dans -sa vieillesse, les plus dévots et les plus mystiques. - -[888] Bernard Accolti, d’Arezzo, fils de l’historien Benoit Accolti, -fut surnommé l’_Unico Aretino_, à cause de son merveilleux talent pour -improviser en vers; et pourtant on ignore l’époque de sa naissance et -de sa mort. Il était en grand honneur à la cour du pape Léon X; mais -ses poésies imprimées ne justifient guère sa réputation. - -[889] Il avait fait graver une médaille à son effigie avec cette -légende: _Il divino Aretino_. Il se vantait d’ailleurs d’être aussi -puissant que Dieu, auquel il ne croyait pas. - -[890] Cette expression proverbiale est empruntée au jeu des échecs, où -la _tour_ se nommait autrefois _roc_. - -[891] Ce n’est point dans la préface d’une comédie que l’Arétin -parle de cette chaîne, mais dans la scène 7 du troisième acte de sa -_Corrigiano_. En outre, il ne dit ni comment cette chaîne était faite -ni pour quel motif elle lui avait été donnée; mais seulement que, si -le roi ne l’eût arrêté avec cette chaîne, il allait prendre le parti -de se retirer à Constantinople auprès de Louis Gritti. Cette comédie, -d’ailleurs, ayant été imprimée dès 1530, la chaîne dont il s’agit, -quoique promise, n’avait pas encore été envoyée, et ne le fut que trois -ans après. - -[892] En 1556. - -[893] Maniaque, bizarre, poète enfin. - -[894] Doucement. - -[895] Les charges étaient vénales en France. - -[896] Bonne renommée. - -[897] Ces vers sont extraits de la version de Théodore de Bèze. - -[898] Au figuré, les fantaisies, désirs d’amour, convoitises. - -[899] Ce conte est tiré du roman italien d’Erasto intitulé en latin -_Historia septem sapientum Romæ_. - -[900] Chapelain, prêtre. - -[901] Affligé, tourmenté, crucifié. - -[902] En outre, de plus. - -[903] Alors que. - -[904] C’est-à-dire pour seconder, favoriser. - -[905] Ce conte est tiré in _Parabosco_, journée 1, nouv. 2. Il fait un -des plus plaisants épisodes de la nouvelle de Scarron intitulée _la -Précaution inutile_. La Fontaine l’a mis en vers sous ce titre: _le -Gascon puni_, II, 13. - -[906] Sérénades. - -[907] A contre-cœur, malgré eux. - -[908] Récompense, prix. - -[909] Cette nouvelle est tout-à-fait différente du conte de Perrault, -qui a lui-même une source très-ancienne. - -[910] Vis-à-vis de soi. - -[911] Pour _mirent en avant_. - -[912] S’arrêtant. - -[913] Auprès de. - -[914] Cri des charretiers pour faire avancer leurs chevaux; -c’est-à-dire _va_. - - -FIN. - - -Paris.—Imprimerie de M^{e} V^{e} Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au -Marais. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Contes, by Bonaventure Des Périers - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTES *** - -***** This file should be named 54819-0.txt or 54819-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/8/1/54819/ - -Produced by Hélène de Mink, Laurent Vogel, Turgut Dincer -and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned -images of public domain material from the Google Books -project.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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