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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:23:43 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poil de Carotte + +Author: Jules Renard + +Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4559] +Release Date: October, 2003 +Last Updated: February 7, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + + +Poil de Carotte + +par Jules Renard + + + + +Les Poules + + +--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les +poules. + +C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de +la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré +noir de sa porte ouverte. + +--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois +enfants. + +--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, + indolent et poltron. + +--Et toi, Ernestine? + +--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! + +Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. +Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre +front. + +--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de +Carotte, va fermer les poules! +Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux +roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se +dresse et dit avec timidité: + +--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. + +--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. +Dépêchez-vous, s'il te plaît! + +--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. + +--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère. + +Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être +indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, +sa mère lui promet une gifle. + +--Au moins, éclairez-moi, dit-il. + +Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, +Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor. + +--Je t'attendrai là, dit-elle. + +Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent +fait vaciller la lumière et l'éteint. + +Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler +dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. +Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des +renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa +joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en +avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. +Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur +perchoir. Poil de Carotte leur crie: + +--Taisez-vous donc, c'est moi! + +Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il +rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble +qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement +neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les +félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses +parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues. + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur +lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: + +--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. + + + +Les Perdrix + + +Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle +contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise +pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur +Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est +spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège +à la dureté bien connue de son coeur sec. + +Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? + +Poil de Carotte: +Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour. + +Madame Lepic: +L'ardoise est trop haute pour toi. + +Poil de Carotte: +Alors, j'aimerais autant les plumer. + +Madame Lepic: +Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les +indications d'usage: + +--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume. + +Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence. + +Monsieur Lepic: +Deux à la fois, mâtin! + +Poil de Carotte: +C'est pour aller plus vite. + +Madame Lepic: +Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. + +Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent +leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus +aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, +pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute +afin de ne rien voir, il serre plus fort. + +Elles s'obstinent. + +Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la +tête sur le bout de son soulier. + +--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur +Ernestine. + +--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne +voudrais pas être à leur place, entre ses griffes. + +M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré. + +--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. + +Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang +coule, un peu de cervelle. + +--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné? + +Grand Félix dit: +--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois. + + +C'est le Chien + + +M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le +journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère +Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle +des choses. + +Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd. + +--Chtt! fait M. Lepic. + +Pyrame grogne plus fort. + +--Imbécile! dit madame Lepic. + +Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame +Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, +les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus. + +--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! + +Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe +de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par +peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, +il casse sa voix en éclats. + +La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien +couché qui leur tient tête. + +Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même +jappe. + +Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il +y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre +tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour +voler. + +Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus +vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il +n'ouvre pas la porte. + +Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant +du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi. + +Aujourd'hui il triche. + +Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et +tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé +derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse +lui réussit. + +Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il +lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte, +trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace. + +Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge +trop. Les soupçons s'éveilleraient. + +De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans +les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. +A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! +Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. + +Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic +calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, +Poil de Carotte dit tout de même par habitude + +--C'est le chien qui rêvait. + + + +Le Cauchemar + + +Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui +prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il +possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. +Il ronfle exprès, sans aucun doute. + +La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est +celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de +sa mère, au fond. + +Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. +Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines +afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point +respirer trop fort. + +Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. + +Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus +gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. + +Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande: + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Il a le cauchemar, dit madame Lepic. + +Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble +indien. + +Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les +mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier +appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit +où il repose, à côté de sa mère, au fond. + + + +Sauf votre Respect + + +Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres +communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, +il a trop attendu, n'osant demander. + +Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise. + +Quelle prétention! + +Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à +l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il +s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement! + +Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, +maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de +Carotte déjeune avant de se lever. + +Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, +avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu. + +A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de +Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal. +Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son +enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur +Ernestine: + +--Attention! préparez-vous! + +--Oui, maman. + +Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter +quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés +comme pour leur demander: + +--Y êtes-vous? + +lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge, +dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui +dit, à la fois goguenarde et dégoûtée: + +--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la +tienne encore, de celle d'hier. + +--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure +espérée. + +Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être +plus drôle du tout. + + + +Le Pot + +I + + +Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte +a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. +A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait +volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. + +L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la +nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut +espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, +neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va +durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une +deuxième précaution. + +Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. + +--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? + +D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, +soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand +frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige +pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque +en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; +c'est selon. + +Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles +et les noyers ragent dans les prés. + +--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans +hâte, je n'ai pas envie. + +Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du +corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se +couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un +unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie +et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il +est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il +repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et +compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de +suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir +avec ce rêve. + +A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu. + +--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte. + +Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot +sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie +toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de +Carotte prend ses précautions? + +Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. + +--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, +plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes +draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par +expérience, que maman n'y verra goutte. + +Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un +bon somme. + + + +II + +Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. +--Oh! oh! dit-il, ça se gâte! + +Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché +par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. + +Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef. +La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir. + +Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre. +Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot +qu'il sait absent. + +Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner +que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. + +--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, +car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air +de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, +qu'il appelait. + +Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. +Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au +mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il +se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat +entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. + +Le noir de la chambre s'épaissit. + + + +III + +Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse +matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle +reniflait de travers. + +--Quelle drôle d'odeur! dit-elle. + +--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. + +Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est +pas longue à trouver. + +--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de +Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense. + +--Menteur! menteur! dit madame Lepic. + +Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement +sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie: + +--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? + +Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la +cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle +demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive. + +Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte: + +--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc +comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en +servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu +m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, +folle! + +Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il +n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. +Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir, +il aurait du toupet. + +Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le +facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: + +--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, +moi je ne sais plus. Arrangez vous. + + +Les Lapins + + +--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es +comme moi, tu ne l'aimes pas. + +--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte. + +On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer +seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage: + +--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. + +Et Poil de Carotte pense: + +--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer. + +En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de +satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? +Au dessert, madame Lepic lui dit: + +--Va porter ces tranches de melon à ces lapins. + +Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien +horizontale afin de ne rien renverser. + +A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles +sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils +allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. + +--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons. + +S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la +racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les +graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux. + +Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de +jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux +lapins en rond sur leur derrière. + +La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous +des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche. + + + +La Pioche + + +Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa +pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le +maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout +seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent +d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours +à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup +de pioche en plein front. + +Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le +lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son +petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et +soupire appréhensive: + +--Où sont les sels? + +--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes. + +Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, +entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang +suinte et s'écarte. + +M. Lepic lui a dit: + +--Tu t'es joliment fait moucher! + +Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure: + +--C'est entré comme dans du beurre. + +Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien. + +Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est +quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, +l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs. + +--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais +pas faire attention, petit imbécile! + + + +La Carabine + + +M. Lepic dit à ses fils: + +--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment +mettent tout en commun. + +--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. +Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps. + +Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie. + +M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: + +--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné. + +Grand frère Félix: +Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence! + +Monsieur Lepic: +Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. + +M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte. + +Monsieur Lepic: +Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. + +Poil de Carotte: +Emmène-t-on le chien? + +Monsieur Lepic: +Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des +chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. + +Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple +est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais +M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte +de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche +ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment +bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la +consigne de respecter. + +--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix. + +--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. + +Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller +la crosse de son arme à feu. + +--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl! + +--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte. + +Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand +frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre. +Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les +moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. +Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes. +Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il +redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! +Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. + +Grand frère Félix: +Ne tire pas, tu es trop loin. + +Poil de Carotte: +Crois-tu? + +Grand frère Félix: +Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en +est très loin. + +Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les +moineaux, effrayés, repartent. + +Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il +hoche la queue, remue la tête, offre son ventre. + +Poil de Carotte: +Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr. + +Grand frère Félix: +Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine. + +Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place, +devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe. + +C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait +la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il +la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant +le chien, court ramasser le moineau et dit: + +--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu. + +Poil de Carotte: +Un peu beaucoup. + +Grand frère Félix: +Bon, tu boudes! + +Poil de Carotte: +Dame, veux-tu que je chante? + +Grand frère Félix: +Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que +nous pouvions le manquer. + +Poil de Carotte: +Oh! moi... + +Grand frère Félix: +Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras +demain. + +Poil de Carotte: +Ah! demain. + +Grand frère Félix: +Je te le promets. + +Poil de Carotte: +Je sais? tu me le promets, la veille. + +Grand frère Félix: +Je te le jure; es-tu content? + +Poil de Carotte: +Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; +j'essaierais la carabine. + +Grand frère Félix: +Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. +Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer +le bec. + +Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un +paysan qui les salue et dit: + +--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins? + +Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, +triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne: + +--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc +portée tout le temps? + +--Presque, dit Poil de Carotte. + + + +La Taupe + + +Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un +ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la +lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse +retomber sur une pierre. + +D'abord, tout va bien et rondement. + +Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et +elle semble n'avoir pas la vie dure. + +Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. +Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça +n'avance plus. + +--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il. + +En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre +plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne +l'illusion de la vie. + +--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas +encore morte! + +Il la ramasse, l'injurie et change de méthode. + +Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes +ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe +bouge toujours. + +Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir. + + + +La Luzerne + + +Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent +d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures. + +Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et +Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme +trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il +aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, +ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être +servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de +Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui +donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait +voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent +avec curiosité. + +Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de +vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. +Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée. + +--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. + +Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde +porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, +unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules. + +Poil de Carotte: +Décidément, ils n'y sont pas. + +Grand frère Félix: +Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. + +Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une +faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de +la poitrine, ils en expriment toute la violence. + +Grand frère Félix: +S'ils s'imaginent que je les attendrai! + +Poil de Carotte: +C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire. + +Grand frère Félix: +Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux +manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. + +Poil de Carotte: +De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés. + +Grand frère Félix: +Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par +exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans +l'huile et le vinaigre. + +Poil de Carotte: +On n'a pas besoin de la retourner. + +Grand frère Félix: +Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges +pas, toi? + +Poil de Carotte: +Pourquoi toi et pas moi? + +Grand frère Félix: +Blague à part, veux-tu parier? + +Poil de Carotte: +Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain +avec du lait caillé pour écarter dessus? + +Grand frère Félix: +Je préfère la luzerne. + +Poil de Carotte: +Partons! + +Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur +appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les +souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits +chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire: + +--Quelle bête a passé par ici? + +A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets +peu à peu engourdis. + +Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre. + +--On est bien, dit grand frère Félix. + +Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient +ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre +voisine: + +--Dormirez-vous, sales gars? + +Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en +grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, +refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, +elles ne se referment plus. + +--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix. + +--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. + +Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. + +Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent +les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau +les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt +elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite +méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments +roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes +dressées à la mode indienne. + +--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. +Prends garde de toucher à ma portion. + +Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle. + +--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. + +Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait? + +Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de +luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est +parcouru de frissons. + +Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe +la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau +inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de +dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de +Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les +belles feuilles. + +Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les +mâche posément. + +Pourquoi se presser? +La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont. + +Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, +se régale. + + + +La Timbale + + +Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en +quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. +D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme +d'ordinaire: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +Au repas du soir, il dit encore: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. + +Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la +température est douce et que simplement il n'a pas soif. + +Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: + +--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte? + +--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. + +--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras +la chercher dans le placard. + +Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir +soi-même? + +On s'étonne déjà: + +--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus. + +--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te +trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau. + +Grand frère Félix et soeur Ernestine parient: + +Soeur Ernestine: +Il restera une semaine sans boire. + +Grand frère Félix: +Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau. + +--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus +jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, +leur trouvez-vous du mérite? + +-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix. + +Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame +Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il +accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les +témoignages d'admiration sincère. + +--Il est malade ou fou, disent les uns. + +Les autres disent: + +-Il boit en cachette. + +Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte +tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à +peu. + +Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore +les bras au ciel, quand on les met au courant: + +--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature. + +Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en +somme rien n'est impossible. + +Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec +un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer +une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent +même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre +sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air. + +Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. +Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour +nettoyer les chandeliers. + + + +La Mie de Pain + +M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses +enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il +arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant +ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient +leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque +réunion de famille, les visages se renfrognent. + +On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien +n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand +madame Lepic dit: + +--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote? + +A qui s'adresse-t-elle? +Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. +Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, +par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une +bête. + +--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa +queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, +comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal +que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. + +Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse +à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande +une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord +elle le regarde. + +Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du +bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, +sérieux, noir, il la jette à madame Lepic. + +Farce ou drame? Qui le sait? +Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. +--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui +galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise. + +Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille +pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, +mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce +qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des +dernières. + + + +La Trompette + + +M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux +en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, +dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite +M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte +et lui dit: + +--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? + +En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il +préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais +il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer +sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. +L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. +Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut. + +--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner. + +Il va même au peu loin et ajoute: + +--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! + +--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as +donc bien changé? + +Tout de suite Poil de Carotte se reprend: + +--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les +déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre +comme ça m'amuse de souffler dedans. + +Madame Lepic: +--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce +pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les +pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on +ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni +trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau +à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la +cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts. + +Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans +ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de +Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme +celle du jugement dernier. + + + +La Mèche + + +Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On +les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, +au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, +lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à +Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères. + +C'est une rage qu'elle a. +Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère +Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche: + +--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, +et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. + +Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt. + +--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix. + +Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine +ruse encore, il ne s'aperçoit de rien. + +--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé +sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. +Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est +inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble +à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. + +--Je te remercie, dit grand frère Félix. + +Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en +passant sa main sur ses cheveux. + +Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de +filoselle blanche. + +--Ça y est? dit grand frère Félix. + +--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que +ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. + +Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court +au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa +tête, avec tranquillité. + +--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque +de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. +Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière. + +Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, +il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit +est égal. + +--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint +personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut +laisser croire que je ne déteste pas la pommade. + +Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses +cheveux le vengent à son insu. + +Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; +puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur +léger moule luisant, le fendillent, le crèvent. + +On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse +en l'air, droite, libre. + + + +Le Bain + + +Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, +réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers +du jardin. + +--Partons-nous? dit-il. + +Grand frère Félix: +Allons-y, porte les caleçons? + +Monsieur Lepic: +Il doit faire encore trop chaud. + +Grand frère Félix: +Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. + +Poil de Carotte: +Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras +sur l'herbe. + +Monsieur Lepic: +Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. + +Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des +fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et +sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La +figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après +les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix: + +--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! + +--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé. + +En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup. + +Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres +sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant +est passé de rire. + +De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme +des dents claquent et exhale une odeur fade. + +Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis +que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. +Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait +pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, +attirante de loin, le met en détresse. + +Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins +cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. + +Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il +noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met +son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil +au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend +encore un peu. + +Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage +en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait +écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des +vagues courroucées. + +--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. + +--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied +par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites +ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a +pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines. + +Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a +de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble +qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme +autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de +Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, +suffoqué, aveuglé, étourdi. + +--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic. + +--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau +reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête. + +Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire +faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. + +--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings +fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui +ne font rien. + +--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de +Carotte. + +Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours. + +--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, +j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois +plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie +de te rejoindre en dix brassées. + +--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, +immobile comme une vraie borne. +De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe +sur le dos, pique une tête et dit: + +--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. + +--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte. + +--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. + +-Déjà! dit Poil de Carotte. + +Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son +bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout +à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance +frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, +et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse +de ceux qui se noient. + +--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum. + +Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: + +--Je ne donne ma part à personne. + +Et il boit comme un vieux soldat. + +Monsieur Lepic: +Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles. + +Poil de Carotte: +C'est de la terre, papa. + +Monsieur Lepic: +Non, c'est de la crasse. + +Poil de Carotte: +Veux-tu que je retourne, papa? + +Monsieur Lepic: +Tu ôteras ça demain, nous reviendrons. + +Poil de Carotte: +Veine! Pourvu qu'il fasse beau! + +Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que +grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée, +il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses +orteils boudinés. + + + +Honorine + + +Madame Lepic: +Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine? + +Honorine: +Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic. + +Madame Lepic: +Vous voilà vieille, ma pauvre vieille! + +Honorine: +Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. +Je crois les chevaux moins durs que moi. + +Madame Lepic: +Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un +coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte +plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; +vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, +et vous serez perdue. On vous relèvera morte. + +Honrine: +Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras +vont encore. + +Madame Lepic: +Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on +lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue +baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. + +Honorine: +Oh! j'y vois clair comme à mon mariage. + +Madame Lepic: +Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. +Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée? + +Honorine: +Il y a de l'humidité dans le placard. + +Madame Lepic: +Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les +assiettes? Regardez cette trace. + +Honorine: +Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien. + +Madame Lepic: +C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas +que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au +pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi +aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne +volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de +toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. + +Honorine: +Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si +j'avais la tête dans un seau d'eau. + +Madame Lepic: +Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné +à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous +chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a +rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine +qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière +son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le +courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. + +Honorine: +Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait +qu'à parler et je lui changeais son verre. + +Madame Lepic: +Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler +monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs +la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour +un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une +lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le +surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... + +Honorine: +Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame +Lepic. + +Madame Lepic: +J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? + +Honorine: +Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort. + +Madame Lepic: +Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, +comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? + +Honorine: +Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup +de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous +me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? + +Madame Lepic: +Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous +causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous +dites des bêtises plus grosses que l'église. + +Honorine: +Dame! est-ce que je sais, moi? + +Madame Lepic: +Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. +J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle +de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que +vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par +charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, +il me semble, de faire, avec douceur, une observation. + +Honorine: +Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je +me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai +mes assiettes, je le garantis. + +Madame Lepic: +Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, +Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez +absolument. + +Honorine: +Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois +utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour +où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus +faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, +toute seule, sans qu'on me pousse. + +Madame Lepic: +Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe +à la maison. + +Honorine: +Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère +Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir. + +Madame Lepic: +Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, +Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le +dis. + +Honorine: +Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. + + + +La Marmite + +Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile +à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut +écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, +et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu +de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des +affaires. + +Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. +Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, +et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une +récompense. + +Il s'y décide. + +Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée. +L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide +souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. + +L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle, +et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement +continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, +presque éteintes. + +Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille. + +--Tout s'est évaporé, dit-elle. + +Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et +remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine +tranquillisée va s'occuper ailleurs. + +On lui dirait: + +--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert +plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du +bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive +le froid. Vous êtes pourtant une femme économe. + +Elle secouerait la tête. +Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. +Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il +pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie. + +Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite, +ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de +l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme +elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a +jamais manqué son coup. + +Elle le manque aujourd'hui pour la première fois. + +Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête +dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et +la brûle. + +Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant. + +--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. + +Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans +la nuit de la cheminée. + +--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... +Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore +tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau. + +On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la +fenêtre un plein tablier d'épluchures. + +Mais qui donc? + +Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à +coucher. + +--Quel bruit, Honorine! +--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du +bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes +mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans +mes poches. + +Madame Lepic: +Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va +faire du propre. + +Honorine: +Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être +vous seulement qui l'avez prise? + +Madame Lepic: +Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par +hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions +la permission de nous en servir? + +Honorine: +Je dirai des sottises, tant je me sens colère. + +Madame Lepic: +Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans +être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte +que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans +le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez +aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole! + +Honorine: +Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite? + +Madame Lepic: +Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre +marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai +que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, +sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne +croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous +à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez +et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi. + + + +Réticence + + +--Maman! Honorine! + +..................... + +Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par +bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court. + +Pourquoi dire à Honorine: + +--C'est moi, Honorine! + +Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. +Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne +la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner +Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort. +Et pourquoi dire à madame Lepic: + +--Maman, c'est moi! + +A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? +Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de +le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux, +qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite. + +Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui +montre le plus d'ardeur. + +Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première. + +Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte, +qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine, +comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. + + +Agathe + + +C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. + +Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant +quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. + +--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie +pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval. + +--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner. + +On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se +tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la +table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, +le sang aux joues. + +Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire. + +M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette +vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et +ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux +baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec +indifférence. + +Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. + +Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce +que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, +enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. + +Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une +portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans +boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, +seule de la famille, l'aime beaucoup. + +Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une +seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette +du côté du plat. + +Mais personne ne parle. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. + +Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de +bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre. + +M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé. + +Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, +commande à table par gestes et signes de tête. + +Soeur Ernestine lève les yeux au plafond. + +Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a +plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, +trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, +il se livre à des calculs compliqués. + +Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. + +--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe. + +Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du +mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en +faute, elle redouble d'attention. + +M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas +devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame +Lepic d'un sec + +--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? + +la rappelle à l'ordre. + +--Voilà, madame, répond Agathe. + +Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le +conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler. + +Il est temps. + +Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au +placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle +lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du +maître. + +Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et +va dans le jardin fumer une cigarette. + +Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas. + +Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq +livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. + + + +Le Programme + + +--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent +seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. +Mais où allez-vous avec ces bouteilles? + +--A la cave, monsieur Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre +l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser +le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet +rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits +bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à +maman. +Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans +son service. +Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui +siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. +En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. +J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur +mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. +Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. +J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur +Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter +leurs vessies sous mon talon. +Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis. +J'aide à dévider les écheveaux de fil. +Je mouds le café. +Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans +le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter +les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller +chez le pharmacien ou le médecin. +De votre côté, vous courez le village aux menues provisions. +Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, +laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre +fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis +libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur +la haie. +J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres +fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une +chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, +vous renverrait le laver. +Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les +souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les +brûle. +Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme +que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans +relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur +Lepic m'emmène et que je porte le carnier. + +--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux. + +Et madame Lepic me dit: + +-Gare à tes oreilles si tu te salis. + +C'est une affaire de goût. +En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous +nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère +et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: +ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, +mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement +sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à +moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au +fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je +me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si +vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. +Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout +le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous +prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je +détestais, parce qu'elle me froissait toujours. + + + +L'aveugle + + +Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là? + +Monsieur Lepic: +Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le +entrer. + +Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, +brusquement, à cause du froid. + +--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle. + +Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour +chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend +au poêle ses mains transies. + +M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit: + +--Voilà! + +Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. + +Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots +de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent +déjà. + +Madame Lepic s'en aperçoit. + +--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. + +Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et +les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, +tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin. + +D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de +couler vers lui, indique des crevasses profondes. + +--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être +entendue, que demande-t-il? + +Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. +Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au +tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil +au fond de ses larmes intarissables. + +Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: + +--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr? + +--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! +Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé. + +--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic. + +En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire +et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se +dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres +suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte +elle arrive: + +C'est lui le but. +Bientôt il pourra jouer avec. + +Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle +l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le +fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la +chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses +doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les +glaçons se forment; voici qu'il regèle. + +Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. + +--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. + +Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se +précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre. + +Il croit le tenir, il ne l'a pas. + +Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses +sabots et le guide du côté de la porte. + +Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse +dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, +contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors. + +Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il +était sourd: + +--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait +beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon +vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun +ses peines et Dieu pour tous! + + + +Le Jour de l'An + + +Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige. + +Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà +des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis +hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons, +les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de +leurs pas s'étouffe dans la neige. + +Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans +l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce +premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que +celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on +le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il +n'ôte que le plus gros. + +Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère +Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois +entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y +réunir, sans en avoir l'air. +Soeur Ernestine les embrasse et dit: + +--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une +bonne santé et le paradis à la fin de vos jours. + +Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la +phrase, et embrasse pareillement. + +Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur +l'enveloppe fermée: + +"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce +rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. + +Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs +écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle +en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans +les trous, éclaboussant le mot voisin. + +Monsieur Lepic: +Et moi, je n'ai rien! + +Poil de Carotte: +C'est pour vous deux; maman te la prêtera. + +Monsieur Lepic: +Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si +cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche. + +Poil de Carotte: +Patiente un peu, maman a fini. + +Madame Lepic: +Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire. + +--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant. + +Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic +lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, +fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table. + +Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient +à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand +frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes +d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. +Ensuite ils la lui rendent. + +Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: + +--Qui en veut? + +Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. +Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand +frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre. + +--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah, oui! + +Madame Lepic: +Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te +la montre. + +Poil de Carotte: +Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. + +Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. +Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et, +lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. + +Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui +reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous +les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère +Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts +seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit +la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. + +Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée: + +--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. + + + +Aller et Retour + + +Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de +la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se +demande: + +--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? + +Il hésite: + +--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer. + +Il diffère encore: + +--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là... + +Il se pose des questions: + +--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le +premier? + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent +les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste +plus. + +--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", +à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est +plus viril. + +Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + +Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en +pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. + +Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; +on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle +entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants +et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas +dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les +courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste +qu'il chantonne malgré lui. + +--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne. + +--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en +coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? +C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original! + +Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + + + +Le Porte-Plume + + +L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de +Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font +la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, +si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se +mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre. + +Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, +Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire: + +--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas! + +M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et +on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la +rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche. + +Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur +père. + +--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas +à toi. + +--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic. + +Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne +trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il +s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la +barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, +dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau +recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il +n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet +accueil étrange. + +--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser +grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi +m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette +remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse +envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune +chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me +glacent. + +Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. +Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. + +Poil de Carotte: +Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version +on peut deviner. + +Monsieur Lepic: +Et l'allemand? + +Poil de Carotte: +C'est très difficile à prononcer, papa. + +Monsieur Lepic: +Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans +savoir leur langue vivante? + +Poil de Carotte: +Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je +crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes +études. + +Monsieur Lepic: +Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu +n'es pas à la queue. + +Poil de Carotte: +Il en faut bien un. + +Monsieur Lepic: +Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! +Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail. + +Poil de Carotte: +Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix? + +Grand frère Félix: +Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir. + +Monsieur Lepic: +Tu étudieras mieux ta leçon. + +Grand frère Félix: +Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier. + +Monsieur Lepic: +Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester +jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons. + +Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte +ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer. + +Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude. + +--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il +déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse. + +Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. + +Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit: + +--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. +Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de +remarquer que j'ôte ma cigarette, moi. + +Poil de Carotte: +Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un +malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume +tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que +je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, +je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. + +Monsieur Lepic: +Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner. + +Poil de Carotte: +Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que +je m'étais encore fourrée dans la tête. + + + +Les Joues rouges. + + +Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution +Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, +comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. +Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde +est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le +gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en +chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, +par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se +distingue le sifflement bref d'une consonne. + +C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous +ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à +grignoter du silence. + +Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, +chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un +autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, +l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le +plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, +comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, +que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes +durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras +et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout +de ses doigts. + +Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes +confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour +la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé +en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, +à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les +veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier +à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans +savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. +Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se +retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte +d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin +dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du +nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau +se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, +Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait +bien des envieux. + +Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot +lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire +mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, +quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à +coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de +Marseau. + +Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès +la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de +savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met +en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, +change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, +pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en +peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; +puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du +lit, le souffle ardent: + +--Pistolet! Pistolet! + +On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le +bras de Marseau, et, le secouant avec force. + +--Entends-tu? Pistolet! + +Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend: + +--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu +qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. + +Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les +poings fermés au bord du lit. + +Mais, cette fois, on lui répond: + +--Eh bien! après? + +D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. + +C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement! + + + +II + + +--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car +tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de +Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est +là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime +comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter +partout je ne sais quoi, le petit imbécile! + +A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de +Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre +encore. + +Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en +trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait +la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il +peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine +localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche +insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend +plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles +lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais +aucun son n'y tombe. + +Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en +écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir +d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il +voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore: + +--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne +comprend pas! + +Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front +de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, +puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, +glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un +traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir. + +Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque +de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur +ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont +il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, +et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte +lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus +d'un rêve. + +Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se +rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après +avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées +de sortir du bec, il s'endort. + + + +III + + +Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, +trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes +frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant +d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les +syllabes sifflantes. + +--Pistolet! Pistolet! + +Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et +le regard presque suppliant: + +--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! + +Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, +offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en +les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud, +dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche. +D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à +propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil +de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut, +à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est +un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement. + +Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. + +Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire +qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa +table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la +chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les +Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en +finit plus. + +Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine +puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement +trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle +fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une +manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de +ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches. + +Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, +afin de garder toute sa liberté d'action. + +D'une voix terrible, le Directeur demande: + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les +mains sales, mais c'est pas vrai! + +Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les +retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord +la paume, ensuite le dos. + +--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon +petit! + +--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! +--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! + +Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. +Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses +jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle. + +Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de +temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan! + +L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser, +et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne +recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il +devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien. + +--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître +d'étude et Marseau, ils font des choses! + +Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y +étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de +la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil +de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: + +--Quelles choses? + +Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que +ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par +exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails. + +Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un +bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête. + +Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui +viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude +apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, +l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève +doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des +précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée, +sans dire un mot. + + + +IV + + +Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé! +C'est un touchant départ, presque une cérémonie. + +--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. + +Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son +personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un +va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et +meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît +pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers +d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme +des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de +son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se +promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une +signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation +et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment +le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se +perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher +longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un +seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes +nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. + +Son renvoi les chagrine fort. + +Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première +occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol +des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y +manqueront pas. + +En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent +regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il +paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits +s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher +les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému. +Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement +et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de +chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres, +plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, +en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de +conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur +son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les +joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première +peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il +regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à +l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers +lui, quand on entend un fracas de carreaux. + +Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La +vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême +petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents +blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la +vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant. + +--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content! + +--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second +coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous +ne m'embrassiez pas, moi? + +Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main +coupée: + +--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux! + + + +Les Poux + + +Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution +Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont +besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. +D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas. + +--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit +madame Lepic. + +Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que +ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, +du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand +frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son +propre aveu, ne reconnaît plus les siens. + +Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne +les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère +Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de +crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs. + +M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit +les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le +proviseur lui-même: celle de grand frère Félix: + +"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: + +"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours." + +L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En +ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et +se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous +ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux +effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller +il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du +coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur. + +Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter +ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. + +Or, du premier coup, il en tue un. + +--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué. + +Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, +madame Lepic lève les bras au ciel: + +--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! +Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour +toi. + +Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une +soucoupe, et la chasse commence. + +--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a +donné. + +Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau +pour tout noyer. + +--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te +ferai pas du mal. + +Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une +patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement +le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur +d'attraper des habitants. + +Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et +menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. + +--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept +ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a +que ramassé au hasard dans une fourmilière. + +On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les +mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame +Lepic pousse des exclamations plaintives. + +--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau. + +Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils +tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes +menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et +rapidement le vinaigre les fait mourir. + +Madame Lepic: +Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand +garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois +qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de +tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel +plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang +dans ta tignasse. + +Poil de Carotte: +C'est le peigne qui m'égratigne. + +Madame Lepic: +Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, +Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, +ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. +Soeur Ernestine: +J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je +ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera +d'eau de Cologne. + +Madame Lepic: +Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le +mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion. + +Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il +monte la garde près d'elle. + +C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois +qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits +yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des +choses. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien. +Elle se penche sur la cuvette. + +--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon +Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes. + +Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend +pas. + +--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a +grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je +pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine +qu'ils te rendent la vie dure. + +Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, +et il dit à la vieille Marie Nanette. + +--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires +et laissez-moi tranquille. + + +Comme Brutus + + +Monsieur Lepic: +Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais. +Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, +tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens +d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte, +il faut songer à devenir sérieux. + +Poil de Carotte: +Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller +l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme. +Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout. + +Monsieur Lepic: +Essaie quand même. + +Poil de Carotte: +Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni +en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou +trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les +dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition +française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts +elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai +m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. + +Monsieur Lepic: +Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras. + +Grand frère Félix: +Qu'est-ce qu'il dit, papa? + +Soeur Ernestine: +Moi, je n'ai pas entendu. + +Madame Lepic: +Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Oh! rien maman. + +Madame Lepic: +Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing +menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète +cette phrase, afin que tout le monde en profite. + +Poil de Carotte: +Ce n'est pas la peine, va, maman. + +Madame Lepic: +Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? + +Poil de Carotte: +Tu ne le connais pas, maman. + +Madame Lepic: +Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis. + +Poil de Carotte: +Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils +d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, +de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer +la vertu... + +Madame Lepic: +Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et +sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te +demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère. + +Grand frère Félix: +Veux-tu que je te répète, moi, maman? + +Madame Lepic: +Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de +Carotte, dépêchez. + +Poil de Carotte: +_Il balbutie, d'une voie pleurarde_ +Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. + +Madame Lepic: +Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de +coups, plutôt que d'être agréable à sa mère. + +Grand frère Félix: +Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards +de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle +ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les +bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu +n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit. + +Madame Lepic: +Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant +plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. + +Grand frère Félix: +Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas +Caton? + +Poil de Carotte: +Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de +ses amis et mourut." + +Soeur Ernestine: +Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la +folie avec de l'or dans une canne. + +Poil de Carotte: +Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. + +Soeur Ernestine: +Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte +un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée. + +Madame Lepic: +Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans +sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie! +Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il +parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les +sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il +étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où +s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de +Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va! + + + +Lettres choisies + + + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte + + _De Poil de Carotte à M. Lepic_ + Institution Saint-Marc. + +Mon cher papa, + +Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros +clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos +et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé, +il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme +des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs +que ce ne sera rien. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu +dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. +Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et +pourtant les siens étaient vrais. +Du courage! + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je +n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose +espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours +par ma bonne conduite et mon application. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle +s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une +dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a +rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même, + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de +latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui +présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare +longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines. +Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une +grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes +camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment +où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à +peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte: + +VÉNÉRÉ MAITRE + +que M. Jâques se lève furieux et s'écrie: + +--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça! + +Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent +derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère: + +--Traduisez la version. + +Mon cher papa, qu'en dis-tu? + + + +_Réponse de M. Lepic_ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si +on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il +prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens. + + + +_Poil de Carotte à M. Lepic_ + +Mon cher papa, + +Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire +et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. +Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé, +il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous +causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je +voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année. +Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre +entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le +répète, ne me désigna même pas un siège. +Est-ce oubli ou impolitesse? +Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir, +et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être +encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas +offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite +taille, il te croyait assis. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en +visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec +toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je +profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un +ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. +Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par +François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques +Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je +te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce +qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite. + + +_De M. Lepic à Poil de Carotte._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus +ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni +de ta compétence ni de la mienne. + +D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places +que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque +professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu +dors et si tu manges bien. + +Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de +quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en +hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas +datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de +ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité +de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. +Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais +l'observation. + + + +_Réponse de Poil de Carotte._ + +Mon cher papa, + +Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas +aperçu qu'elle était _en vers._ + + + +Le Toiton + + +Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des +cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte +pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de +porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte +les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière +fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de +Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y +divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. + +Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, +un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, +des bourrelets de poussière et se cale. + +Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, +gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il +oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le +troublerait. + +L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt +a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches. + +Brusquement, une alerte. +Des appels approchent, des pas. + +--Poil de Carotte? Poil de Carotte? + +Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans +la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même +immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre. + +--Poil de Carotte, est-tu là? + +Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse. + +--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il? + +On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de +l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence. + +Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris +dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long +d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un +instant suspendue, inquiète, pelotonnée. + +Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, +et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint +la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa +part. + +Rien de plus. + +L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son +âme de lièvre où il fait noir. + +Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute +de pente, s'arrête, forme flaque et croupit. + + + +Le Chat + + + +I + + +Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour +pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une +boucherie. + +Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là, +pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, +dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors +du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a +posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit: + +--Régale-toi. + +Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups +de langue, puis s'attendrit. + +--Pauvre vieux, jouis de ton reste. + +Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche +plus que ses lèvres sucrées. + +--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. +Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler +que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!... + +A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. + +La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a +sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui +le regarde d'un oeil. + +Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait. + +--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé +juste. + +Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète. + +Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente +aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, +avec le soin que toutes les gouttes y tombent. + +Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des +animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte +d'autrui. + +Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se +dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. +Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient +lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais. + +D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat +par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, +que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce. + +Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, +ou se détend et ne crie pas. + +--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de +Carotte. + +Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat +de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, +les veines orageuses, il l'étouffe. + +Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa +figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. + + + + + +II + +Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. +Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés +sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame. + +--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat +broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. + +Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux +veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve: + +Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable +remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. + +Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau +transparente. + +Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers +fantômes. + +Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont +rien à craindre. + +Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au +ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. +Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, +n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes. + +Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève +doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent +des écrevisses géantes. + +Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de +Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. + +Et les écrevisses l'entournent. +Elles se haussent vers sa gorge. +Elles crépitent. +Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. + + + +Les Moutons + + +Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles +poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous +un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve +quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est +un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent +graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent. + +L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte +deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, +gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une +sculpture grossière. + +Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent +déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de +foin dans la bouche. + +Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de +l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, +tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit +qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par +sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête. + +--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte. + +--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol. + +--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. + +--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon +comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. +D'ailleurs, on les mate. + +Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup +une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau +l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, +se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau +enveloppé d'une gelée tremblante. + +--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil +de Carotte. + +--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches +dures. + +--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier +provisoirement le petit aux soins d'une étrangère? + +--Elle le refuserait, dit Pajol. + +En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, +sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, +sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite +droit aux tétines maternelles. + +--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. + +--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces +ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur +nez. + +Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. + +Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître +les petits noms des agneaux. + +Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques +coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque +dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une +pelle usée. + +--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous +enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille! + +--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! + +Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore +plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. + +--Veux-tu un berdin? dit-il. + +--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. + +Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un +berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille +dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la +main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le +fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur. + +Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des +picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, +ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va +ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il +l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en +aperçoive. + +Il dira qu'il l'a perdu. + +Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui +se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement +sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes. + +Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble +garder les moutons, toute seule. + + + +Parrain + + +Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain +et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui +passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte +que Poil de Carotte. + +--Te voilà, canard! dit-il. + +--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma +ligne? + +--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. + +Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi +son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche +plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. +Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que +de ne pas s'y tromper. + +--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte. + +Et ils restent bons camarades. + +Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour +toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot +de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le +force à boire un verre de vin pur. + +Puis ils vont pêcher. + +Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de +Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes +et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange +comme des enfants. + +--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton +bouchon aura enfoncé trois fois. + +Poil de Carotte: +Pourquoi trois? + +Parrain: +La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est +sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne +tire jamais trop tard. + +Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans +la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau +trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à +chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: + +--Seize, dix-sept, dix-huit!... + +Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il +bourre Poil de Carotte de haricots blancs. + +--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en +bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot +qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de +perdrix. + +Poil de Carotte: +Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. +Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. +Parrain: +Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point +ton content, chez ta mère. + +Poil de Carotte: +Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se +servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini +aussi. + +Parrain: +On en redemande, bêta. + +Poil de Carotte: +C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester +sur sa faim. + +Parrain: +Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce +singe était mon enfant! Arrangez ça. + +Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde +piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de +sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. + + + +La Fontaine + + +Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre +est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux +membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de +sa mère. + +--Elle te fait donc bien peur? dit parrain. + +Poil de Carotte: +Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une +correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant +elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre +par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible +qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la +mienne. + +Parain: +Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon +ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. +Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je +l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle +me dirait merci, avant de taper. + +Parrain: +Dors, canard, dors! + +Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et +cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié. + +Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. + +--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la +fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? + +Poil de Carotte: +Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles +souvent. + +Parrain: +Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je +m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as +glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je +n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais +tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à +te relever? + +Poil de Carotte: +Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! +Parrain: +Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre +canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le +costume des dimanches du petit Bernard. + +Poil de Carotte: +Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin. + +Parrain: +Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je +ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. + +Poil de Carotte: +Je serais loin. + +Parrain: +Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une +bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite. + +Poil de Carotte: +Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir. + +Parrain: +Dors, canard, dors. + +Poil de Carotte: +Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai +après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est +impossible de dormir quand on me touche. + + + +Les Prunes + + +Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit: + +--Canard, dors-tu? + +Poil de Carotte: +Non, parrain. + +Parrain: +Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher +des vers. + +--C'est une idée, dit Poil de Carotte. + +Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le +jardin. + +Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, +à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers +pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en +manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante. + +--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. +Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre +bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne +trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, +pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le +casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, +et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent +leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers +entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson +s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance. + +--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts +barbouillés de leur sale bave. + +Parrain: +Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. +Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la +terre. Pour ma part, j'en mangerais. + +Poil de Carotte: +Pour la mienne, je te la cède. Mange voir. + +Parrain: +Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les +écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des +prunes. + +Poil de Carotte: +Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle +pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car +tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien. + +Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques +prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les +avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris; + +--Ce sont les meilleures. + +Poil de Carotte: +Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains +seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse. + +--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. + +Poil de Carotte: +C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. +Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que +tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. + +Parrain: +Canard! canard! ça conserve. + + + +Mathilde + + +--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de +Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le +pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me +trompe. + +En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous +sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle +semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi +calmer toutes les coliques de la vie. + +La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots +sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande +la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se +lasse pas d'allonger. + +Il recule et dit: + +--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte. + +A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert +de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit +jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de +rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient +à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, +jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce +n'est plus amusant de jouer. + +--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement. + +Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse +sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, +une jambe levée. + +Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les +bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire +et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite +et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un +autre bâton. + +Il les promène de long en large. + +--Halte! dit-il, ça se dérange. +Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet +le cortège en branle. + +--Aie! fait Mathilde qui grimace. + +Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache +le tout. On continue. + +--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous. + +Comme ils hésitent: + +--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous +la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés. + +Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà +prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le +premier, pour sa peine. + +Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le +visage de Mathilde et la baise sur la joue. + +--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. + +Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, +gênés, ils rougissent tous deux. + +Grand frère Félix leur montre les cornes. + +--Soleil! Soleil! + +Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles +aux lèvres. + +--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé! + +--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, +ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si +maman veut. + +Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle +pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. +En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les +feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage. + +--Gare les calottes, dit grand frère Félix. + +Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir. + +Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère +en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave. + +Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. + +Poil de Carotte: +Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai +tout. + +Mathilde: +Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre. + +Poil de Carotte: +Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce +qu'elle te corrige, ta maman? + +Mathilde: +Des fois; ça dépend. + +Poil de Carotte: +Pour moi, c'est toujours sûr. + +Mathilde: +Mais je n'ai rien fait. + +Poil de Carotte: +Ça ne fait rien. Attention! + +Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit +son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en +retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de +Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites +sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, +prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque +raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a +l'orgueil de s'écrier: + +--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole! + + + +Le Coffre-Fort + + +Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit: + +--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne +fessée. Et toi? + +Poil de Carotte: +Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous +ne faisions rien de mal. + +Mathilde: +Non, pour sûr. + +Poil de Carotte: +Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me +marierais bien avec toi. + +Mathilde: +Moi, je me marierais bien avec toi aussi. + +Poil de Carotte: +Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais +n'aie pas peur, je t'estime. + +Mathilde: +Tu es riche à combien, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Mes parents ont au moins un million. + +Mathilde: +Combien que ça fait un million? + +Poil de Carotte: +Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur +argent. + +Mathilde: +Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère. + +Poil de Carotte: +Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour +flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour +du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la +serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa +dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, +personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa +y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit +rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au +fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite +l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, +preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort. + +Mathilde: + +Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot? + +Poil de Carotte: +Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons +mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter. + +Mathilde: +Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le +répéter. + +Poil de Carotte: +Non, c'est notre secret à papa et à moi. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. + +Poil de Carotte: +Pardon, je le sais. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait. + +--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. + +--Parions quoi? dit Mathilde hésitante. + +--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras +le mot. + +Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme +presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités +au lieu d'une. + +--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai. + +Mathilde: +Maman me défend de jurer. + +Poil de Carotte: +Tu ne sauras pas le mot. + +Mathilde: +Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné. + +Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses. + +--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta +parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, +c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux. + +--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître +un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas +de moi! + +Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue, +elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec. + +Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui. + +Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort +la tête et montre les dents. + +--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère. + +Poil de Carotte: +Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est +un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai. + +Pierre: +Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en +parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste. + +Poil de Carotte: +Du reste? + +Pierre: +Oui, du reste. +Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai +pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront +ce soir! + +Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que +la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les +mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant. + + + +Les Têtards + + +Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic +puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut, +quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et +veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière +l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit: + +--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous +l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers. + +--Demande le à maman, dit Poil de Carotte. + +Rémy: +Pourquoi moi? + +Poil de Carotte: +Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. +Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre. + +--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de +Carotte pêcher des têtards? + +Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame +Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent +rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait +clairement signe que non. + +--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de +moi, tout à l'heure. + +Rémy: +Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. + +Poil de Carotte: +Reste. Nous jouerons ici. + +Rémy: +Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. +J'en ramasserai des pleins paniers. + +Poil de Carotte: +Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, +elle se ravise. + +Rémy: +J'attendrai un petit quart, mais pas plus. + +Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement +l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude. + +--Qu'est-ce que je te disais? + +En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier +pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante. + +--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa +que tu musardes et il te grondera. + +Rémy: +Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre. + +Madame Lepic: +--Ah! vraiment, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît +madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. +Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de +Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied +et regarde ailleurs. + +--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me +rétracter. + +Elle n'ajoute rien. + +Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter +Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix +fraîches, exprès. + +Rémy est déjà loin. + +Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle +prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école. + +Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, +toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme +une casserole. + +Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. +Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. + +Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer +d'elle-même. + + + +Coup de Théâtre + + +Scène Première + +Madame Lepic: +Où vas-tu? + +Poil de Carotte: +_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_ + +Je vais me promener avec papa. + +Madame Lepic: +Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule +comme pour prendre son élan._ + +Poil de Carotte, _bas_: +Compris. + + + +Scène II + + +Poil de Carotte: +_En méditation près de l'horloge_. + +Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins +que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui! + + + +Scène III + +Monsieur Lepic: +_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant +la pretentaine pour affaires. + +Allons! partons. + +Poil de Carotte: +Non, mon papa. + +Monsieur Lepic: +Comment, non? Tu ne veux pas venir? + +Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas. + + Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a? + + Poil de Carotte: + Y a rien, mais je reste. + Monsieur Lepic: + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, + et pleurniche à ton aise. + + + + Scène IV + + Madame Lepic: + _Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._ + + Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les + tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en + dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère + qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se + tournent le dos._ + + + + Scène V + + Poil de Carotte: + _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un + seul._ + + Tout le monde ne peut pas être orphelin. + + + + En Chasse + + + M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. + + Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit: + +--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous + le reprendrons ce soir? + + --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder. + + Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix. + + Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec +affection et oublie un moment sa charge. + +Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le +soutenir. + +--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré. + +Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père +piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser +comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les +chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se +couche un peu et halète, toute sa langue dehors. + +--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des +orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les +feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur! + +Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures. + +Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté, +où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de +lièvre. + +--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure +après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et +sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. +Nous rentrerons bredouilles, ce soir. + +Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux. + +_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt, +le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche +le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte +s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer. + +_Il soulève sa casquette_ +Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte +_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic +manque ou tue. + +Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop +souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait +de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et +à cette condition, ça réussit presque toujours. + +--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore +dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. +Pourquoi ris-tu? + +--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte. + +Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode. + +--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic. + +Poil de Carotte: +Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais. + +Monsieur Lepic: +Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si +tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant +des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te +moques de ton père. + +Poil de Carotte: +Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis +qu'un serin. + + + +La Mouche + + +La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, +tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle +ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a +posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. +Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des +prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la +soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- +vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, +que la chasse grise, oublie d'en demander. + +--Une goutte, papa? + +Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte +qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite +de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, +l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic: + +--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille. + +Monsieur Lepic: +Ote-la, mon garçon. + +Poil de Carotte: +Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle +bourdonne. + +Monsieur Lepic: +Laisse-la mourir toute seule. + +Poil de Carotte: +Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? +Monsieur Lepic: +Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir. + +Poil de Carotte: +Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la +permission? + +--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi. + +Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et +il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de +réclamer sa part. + +Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant: + +--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. +Seulement, elle a tout bu. + + + +La première Bécasse + + +--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai +dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu +entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses +passeront sur la tête. + +Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première +fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une +perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic. + +Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il +regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. + +--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près. + +Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, +déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. +Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et +un bec sanglant. +Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer +une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de +Carotte. + +Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes +fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. +Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure. + +Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il +les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit +le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là. + +Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, +se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant. + +Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement +que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se +meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du +fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air. + +Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation +formidable aux quatre coins du bois. + +Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite +glorieusement et respire l'odeur de la poudre. + +Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus +que d'ordinaire. + +--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges. + +Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son +fils encore fumant: + +--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux? + + + +L'Hameçon + +Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des +ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le +ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. +Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché +sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller. + +Madame Lepic vient donner un coup d'oeil. + +--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, +aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux. + +Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, +elle pousse des cris de douleur. + +Elle a un hameçon piqué au bout du doigt. + +Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic +lui-même arrive. + +--Montre voir, disent-ils. + +Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon +s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur +Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, +et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé. + +M. Lepic tente de l'ôter. + +--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë. + +En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté +par sa bouche. + +M. Lepic met son lorgnon. + +--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon! + +Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, +madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? +D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe. + +--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. +Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt +une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie; +il sue. Du sang paraît. + +--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. + +--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine. + +--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère. + +M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame +Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement. + +M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt +n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe. + +Ouf! + +Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère, +il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique +l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son +hameçon lui est resté dans le dos. + +--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il. + +Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les +entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort +qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se +croie plus tôt vengée et le laisse tranquille? + +Des voisins attirés le questionnent: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? + +Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. +Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. + +Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière +d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté +avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux +assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte: + +--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est +pas de ta faute. + +Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le +front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, +propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs +s'emplissent de larmes. + +Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière +son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde. + +Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux. + +--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc +bien méchante? + +Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. + +--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins +attendris par sa bonté. + +Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme +que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et +elle raconte le drame au public, d'une langue volubile. + +--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce +malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel. + +Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un +trou, et de piétiner la terre. + +--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher +avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon! +Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse! + +Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au +châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements +rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques. + + + +La Pièce d'Argent + + +I + + +Madame Lepic: +Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes +poches. + +Poil de Carotte: +_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des +oreilles d'âne._ + +Ah! oui, maman! Rends-le-moi. + +Madame Lepic: +Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au +hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas. + +Madame Lepic: +Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. +Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie? + +Poil de Carotte: +Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman. + +Madame Lepic: +Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine +dernière. + +Poil de Carotte: +Alors, c'est mon couteau. + +Madame Lepic: +Quel couteau? Qui t'a donné un couteau? + +Poil de Carotte: +Personne. + +Madame Lepic: +Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. +Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime +sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je +n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue. + +Poil de Carotte: +Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. +Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. +D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins! + +Madame Lepic: +Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes +pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux? + +Poil de Carotte: +Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il +seulement la surveiller toute ma vie! + +Madame Lepic: +Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller +sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, +arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à +toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le +charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi. + + + +II + + +Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. +Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, +il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le +sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. +Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air. + +Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au +creux d'un vieux nid? + +Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. +On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des +genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle. + +Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue +au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa +mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on +y renoncera. + +Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide: + +--Maman, eh! maman! + +Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le +tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines +blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces +d'argent. + +Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, +poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre. + +Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait +difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et +puis comment faire la preuve? + +Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes +occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se +sauve. + +Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour +périlleux vers la table à ouvrage. + +Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa +place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat +ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, +il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, +autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents +se frappe anxieusement les mollets et s'écrie: + +--Attention! ça brûle, ça brûle! + + + +III + + +Poil de Carotte: + +Maman, maman, je l'ai. + +Madame Lepic: +Mois aussi. + +Poil de Carotte: +Comment? la voilà. + +Madame Lepic: +La voici. + +Poil de Carotte: +Tiens! fais voir. + +Madame Lepic: +Fais voir, toi. + +Poil de Carotte +_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les +manie, les compare et apprête sa phrase._ +C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée +dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, +avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau +de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera +tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. +Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. +Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas. + +Madame Lepic: +Je ne dis pas non. +Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu +oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu +te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. +Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant +tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. +Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas +le bonheur. + +Poil de Carotte: +Alors, je peux aller jouer, maman? + +Madame Lepic: +Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes +deux pièces. + +Poil de Carotte: +Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce +que j'en aie besoin. Tu serais gentille. + +Madame Lepic: +Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux +t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins +que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et +toi, as-tu une idée? + +Poil de Carotte: +Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, +et merci. + +Madame Lepic: +Attends! si c'était le jardinier? + +Poil de Carotte: +Veux-tu que j'aille vite le lui demander? + +Madame Lepic: +Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père +de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton +frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. +Après tout, c'est peut-être moi. + +Poil de Carotte: +Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires. + +Madame Lepic: +Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je +verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse +de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai +un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage. + +_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un +instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe +devant elle et, silencieux, offre une joue. + +Madame Lepic: +_Sa main droite levée, menace ruine._ +Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, +tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on +vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. +_La première gifle tombe_. + + + +Les Idées personnelles. + + +M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent +près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre +chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de +Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées +personnelles. + +--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, +tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je +t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être +mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me +dois pas et que tu m'accordes généreusement. + +--Ah! répond M. Lepic. + +--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine. + +--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon +frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la +faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. +Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie +seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins +efficaces. + +--A ton service, dit grand frère Félix. + +--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine. + +--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière +générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais +en sa présence. + +--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix. + +--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de +dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je +n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et +de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que +je cherchais. + +--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, +dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, +en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu +débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de +pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon. + +--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà +inquiet. + +--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main. + +Et il disparaît. Grand frère Félix le suit. + +--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte. + +Puis soeur Ernestine se dresse et grave: + +--Bonsoir, cher ami! dit-elle. + +Poil de Carotte reste seul, dérouté. + +Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir: + +--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est +personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par +toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour +commencer. + +La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le +feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans +la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de +la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y +conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez +dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules +et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus +qu'il plonge jusqu'au coude. + +D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau +l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après +avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la +planche. + +Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup +d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit +du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la +fenêtre. + +Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En +chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir +le froid du carreau rouge. + +Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de +développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les +garder pour soi. + + + +La Tempête de Feuilles + + +Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille +du grand peuplier. + +Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre, +vivre à part, seule, sans queue, libre. + +Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. + +Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, +et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait +un signe. + +Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles +le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. + +Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte +brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer +les pesantes couches d'air qui le gênent. + +Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres +du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse +en avant sa bordure nette et sombre. + +D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le +merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que +Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements +de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. + +Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi. + +La calotte livide continue son invasion lente. + +Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui +laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. +Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur +le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de +s'y déchirer. + +La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les +clameurs s'élèvent. + +Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles +Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. +Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. +Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, +apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, +soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier +sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le +mur. + +Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de +coups sourds. + +Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des +gouttes d'encre. + +Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons +montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines. + +Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne +pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est +le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui +les affole, qui épouvante Poil de Carotte. + +Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué. + +Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages +mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne +le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et +elle lui bande douloureusement les paupières. + +Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez +lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur +comme un papier de rue. + +Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit. + +Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur. + + + +La Révolte + + +I + +Madame Lepic: +Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller +me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour +se mettre à table. + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons. + +Poil de Carotte: +Non, maman, je n'irai pas au moulin. + +Madame Lepic: +Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce +que tu rêves? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de +suite chercher une livre de beurre au moulin. + +Poil de Carotte: +J'ai entendu. Je n'irai pas. + +Madame Lepic: +C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta +vie, tu refuses de m'obéir. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Tu refuses d'obéir à ta mère. + +Poil de Carotte: +A ma mère, oui, maman. + +Madame Lepic: +Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Veux-tu te taire et filer? + +Poil de Carotte: +Je me tairai sans filer. + +Madame Lepic: +Veux-tu te sauver avec cette assiette? + + + +II + + +Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. + +--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras. + +C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore +elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par +terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour +les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y +comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. + +--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe +aussi. Personne ne sera de trop. + +Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter. + +Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de +s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le +battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à +ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une +pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la +pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement. + +--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un +léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce +qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente. + +Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. +La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille: + +--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime. + +Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. +Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part +des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt. +Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il +l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. + +--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne +m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge +de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. +Qu'ils se débrouillent. + +--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car +il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre +de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y +aller pour ma mère. + +Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça +le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à +propos d'une livre de beurre. + +Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne +le dos et rentre à la maison. + +Provisoirement l'affaire en reste là. + + + +Le Mot de la Fin + + +Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru, +où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. +Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: +--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille +route? + +Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il +se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit +docilement son père. + +D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de +suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui +répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu +dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et +le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure. + +Monsieur Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine +ta mère? + +Poil de Carotte: +Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue: +je n'aime plus maman. + +Monsieur Lepic: +Ah! A cause de quoi? Depuis quand ? + +Poil de Carotte: +A cause de tout. Depuis que je la connais. + +Monsieur Lepic: +Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a +fait. + +Poil de Carotte: +Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien? + +Monsieur Lepic: +Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent. + +Poil de Carotte: +Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte +ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura +fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de +vous occuper de lui. C'est sans importance. + +Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères +et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la +forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout +mon coeur, et je n'oublie plus l'offense. + +Monsieur Lepic: +Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. + +Poil de Carotte: +Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison. + +Monsieur Lepic: +Je suis obligé de voyager. + +Poil de Carotte, _avec suffisance_: +Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis +que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à +fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais +qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te +mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la +mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me +séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple? + +Monsieur Lepic: +Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. + +Poil de Carotte: +Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais. + +Monsieur Lepic: +C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je +t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta +société me manquerait. + +Poil de Carotte: +Tu viendras me voir, papa. + +Monsieur Lepic: +Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour. + +Monsieur Lepic: +Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne +privilégier personne. Je continuerai. + +Poil de Carotte: +Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y +vole ton argent, et je choisirai un métier. + +Monsieur Lepic: +Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par +exemple? + +Poil de Carotte: +Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre. + +Monsieur Lepic: +Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction +de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles? + +Poil de Carotte: +Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer. + +Monsieur Lepic: +Tu charges! Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre. + +Monsieur Lepic: +Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton +suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort +n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute +la couverture. Tu te crois seul dans l'univers. + +Poil de Carotte: +Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve +aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. +Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne +peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux +parmi l'espèce humaine. + +Monsieur Lepic: +Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair +au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses? + +Poil de Carotte: +Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche. + +Monsieur Lepic: +Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu +ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. + +Poil de Carotte: +Ça promet. + +Monsieur Lepic: +Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses +t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et +d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et +observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu +t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes. + +Poil de Carotte: +Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je +réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait +préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne +l'aime pas. + +--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic +impatienté. + +A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde +longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme +honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses +paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche. + +Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie +secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout +ne s'envole. + +Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les +ténèbres et il lui crie avec emphase: + +--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste. + +--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout. + +--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça +parce que c'est ma mère. + + + +L'Album de Poil de Carotte + + +I + +Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque +pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers +aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, +au milieu de riches décors. + +--Et Poil de Carotte? + +--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il +était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule. + +La vérité c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte. + + + +II + +Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de +retrouver son vrai nom de baptême. + +--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes? + +--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic. + + + +III + +Autres signes particuliers: + +La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. +Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. +Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les +oreilles. +Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. +Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. +Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait +un collier. +Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse. + + + +IV + +Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver, +il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant +les aiguilles du bout du doigt. + +Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe +quoi sur le pouce. + + + +V + +Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par +derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur. + +Et si on lui demande: +--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte? + +Il répond: +--Oh! ce n'est pas la peine! + + + +VI + +Madame Lepic: +Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle. + +Poil de Carotte: +Boui, banban. +Madame Lepic: +Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la +bouche pleine. + + + +VII + +Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite +qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. +Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains. + + + +VIII + +--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. +C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait. + +--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps. + + + +IX + +Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études. +Il s'étire et soupire d'aise. + +--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide +de la vie. Que vas-tu faire? + +--Comment! Encore! dit grand frère Félix. + + + +X + +On joue aux jeux innocents. +Mademoiselle Berthe est sur la sellette. + +--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte; + +On se récrie: + +--Très joli! Quel galant poète! + +-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela +comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure +de rhétorique. + + + +XI + +Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à +lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin +parce qu'il met des pierres dans les boules. + +Il vise à la tête: c'est plus court. + +Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, +à part, à côté de la glace, sur l'herbe. + +A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes. + +Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté. + +Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie. + + + +XII + +Les enfants se mesurent leur taille. +A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la +tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une +fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur +Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne +contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien +à la petite idée de différence. + + + +XIII + +Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe: + +--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. +Il y a une limite. +Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de +Carotte. + +Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche +et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude. + +--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle. + + + +XIV + +--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au +petit Pierre que sa maman gâte. + +Et renseigné à peu près, il s'écrie: + +--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans +le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le +noyau. + +Il réfléchit: + +--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez. + + + +XV + +Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent +volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite +part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. + +Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui +redemande. + + + +XVI + +Poil de Carotte: +Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues? + +Mathilde: +Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour +faire des pâtés. + +Poil de Carotte: +Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées. + + + +XVII + + +--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père +que moi? dit, çà et là, madame Lepic. + +--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas +mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure. + + + +XVIII + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas, maman. + +Madame Lepic: +Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours +exprès. + +Poil de Carotte: +Il ne manquerait plus que cela. + + + +XIX + +Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi. + +Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait +subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, +décontenancé, ne sait où disparaître. + + + +XX + +--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic. + +--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. + +Elle dit encore: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une +goutte quand on le gifle. + + + +XXI + +Elle dit encore: + +--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui. + +--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière. + +--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant. + + + +XXII + +En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, +où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte +renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie. + + + +XXIII + +Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte: + +--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb +pour inventer la poudre. + +Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent +pas, il fera, plus tard, un gars huppé. + + +XXIV + +--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, +un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file. + + + +XXV + +Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. +Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est +douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet +d'un sou. + +Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, +elle le lui fait passer. + + + +XXVI + +Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit: + +--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise. + +Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit: + +--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot? + +Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton. + + + +XXVII + +Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu +m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise +sur la paille! + + + +XXVIII + +--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant. + +Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se +trompe, il réarrange. + +Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le +barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais +elle ajoute exprès pour lui: + +--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête. + + + +XXIX + +Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil +de Carotte: + +--Laisse-moi donc tranquille, imbécile! + +Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources +brûlantes dans les yeux. + +Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. +Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe. + + + +XXX + +Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se +promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte. + +--Passe devant, dit-elle, et gambade! + +Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de +chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers +furtifs. + +Il tousse. + +Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village, +il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie: + +--Personne ne m'aimera jamais, moi! +Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le +mur, un sourire aux lèvres, terrible. + +Et Poil de Carotte ajoute, éperdu: + +--Excepté maman. + + + +FIN + + + + +TABLE + +Les Poules +Les Perdrix +C'est le chien +Le Cauchemar +Sauf votre respect +Le Pot +Les Lapins +La Pioche +La Carabine +La Taupe +La Luzerne +Le Timbale +La Mie de pain +Le Trompette +Ma Mèche +Le Bain +Honorine +La Marmite +Réticence +Agathe +Le Programme +L'Aveugle +Le Jour de l'An +Aller et retour +Le Porte-plume +Les Joues rouges +Les Poux +Comme Brutus +Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M. +Lepic à Poil de Carotte +Le Toiton +Le Chat +Les Moutons +Parrain +La Fontaine +Les Prunes +Mathilde +Le Coffre-fort +Les Têtards +Coup de théâtre +En Chasse +La Mouche +La Première Bécasse +L'Hameçon +La Pièce d'argent +Les Idée personnelles +La Tempête de feuilles +La Révolte +Le Mot de la fin +L'Album de Poil de Carotte + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE *** + +***** This file should be named 4559-8.txt or 4559-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/4/5/5/4559/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/4559-8.zip b/4559-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4349793 --- /dev/null +++ b/4559-8.zip diff --git a/4559-h.zip b/4559-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..57c0810 --- /dev/null +++ b/4559-h.zip diff --git a/4559-h/4559-h.htm b/4559-h/4559-h.htm new file mode 100644 index 0000000..108c07f --- /dev/null +++ b/4559-h/4559-h.htm @@ -0,0 +1,5167 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<HTML> +<HEAD> +<TITLE>The Project Gutenberg eBook of Poil De Carotte, by Jules Renard</TITLE> +<META HTTP-EQUIV="content-Type" CONTENT="text/html; charset=ISO-8859-1"> +</HEAD> +<BODY> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poil de Carotte + +Author: Jules Renard + +Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4559] +Release Date: October, 2003 +Last Updated: February 7, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + +</pre> + +<BR><BR><BR> +<h1 align="center">Poil de Carotte</h1> +<h3 align="center">par Jules Renard</h3> +<p></p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Poules</h2> +<h2 align="center"> </h2> +<p> + --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les + poules.</p> +<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout + au fond de + la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré + noir de sa porte ouverte.</p> +<p>--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné + de ses trois + enfants.</p> +<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon + pâle, indolent et poltron. </p> +<p>--Et toi, Ernestine?</p> +<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine + la tête pour répondre. + Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque + front contre + front.</p> +<p>--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil + de + Carotte, va fermer les poules! + Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il + a les cheveux + roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous + la table, se + dresse et dit avec timidité:</p> +<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p> +<p>--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour + rire. + Dépêchez-vous, s'il te plaît!</p> +<p>--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p> +<p>--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.</p> +<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être + indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager + définitivement, + sa mère lui promet une gifle.</p> +<p>--Au moins, éclairez-moi, dit-il.</p> +<p>Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. + Seule pitoyable, + Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du + corridor.</p> +<p>--Je t'attendrai là, dit-elle.</p> +<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de + vent + fait vaciller la lumière et l'éteint.</p> +<p>Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met + à trembler + dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit + aveugle. + Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. + Des + renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur + sa + joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête + en + avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. + Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur + perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p> +<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p> +<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand + il + rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui + semble + qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement + neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les + félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de + ses + parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement + leur + lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p> +<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Perdrix</h2> +<p> + Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. + Elle + contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise + pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur + Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, + il est + spécialement chargé d'achever les pièces blessées. + Il doit ce privilège + à la dureté bien connue de son coeur sec.</p> +<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.</p> +<p>Madame Lepic: + L'ardoise est trop haute pour toi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, j'aimerais autant les plumer.</p> +<p>Madame Lepic: + Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p> +<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les + indications d'usage:</p> +<p>--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.</p> +<p>Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Deux à la fois, mâtin!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pour aller plus vite.</p> +<p>Madame Lepic: + Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p> +<p>Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent + leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus + aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, + pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la + tête haute + afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p> +<p>Elles s'obstinent.</p> +<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la + tête sur le bout de son soulier.</p> +<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix + et soeur + Ernestine.</p> +<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je + ne + voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.</p> +<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.</p> +<p>--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p> +<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés + du sang + coule, un peu de cervelle.</p> +<p>--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?</p> +<p>Grand Félix dit: + --C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.</p> +<p> + C'est le Chien +</p> +<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le + journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère + Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle + des choses.</p> +<p>Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement + sourd.</p> +<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p> +<p>Pyrame grogne plus fort.</p> +<p>--Imbécile! dit madame Lepic.</p> +<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame + Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, + les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt + one s'entend plus.</p> +<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p> +<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe + de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par + peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, + il casse sa voix en éclats.</p> +<p>La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien + couché qui leur tient tête.</p> +<p>Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même + jappe.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il + y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre + tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour + voler.</p> +<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus + vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il + n'ouvre pas la porte.</p> +<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant + du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.</p> +<p>Aujourd'hui il triche.</p> +<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et + tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste + collé + derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa + ruse + lui réussit.</p> +<p>Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il + lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus + de la porte, + trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.</p> +<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge + trop. Les soupçons s'éveilleraient.</p> +<p>De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince + dans + les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la + gorge. + A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! + Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p> +<p>Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les + Lepic + calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande + rien, + Poil de Carotte dit tout de même par habitude</p> +<p>--C'est le chien qui rêvait.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Cauchemar</h2> +<p> Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, + lui prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, + si le jour il possède tous les défauts, la nuit il a principalement + celui de ronfler. Il ronfle exprès, sans aucun doute.</p> +<p>La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un + est + celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté + de + sa mère, au fond.</p> +<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. + Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines + afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à + ne point + respirer trop fort.</p> +<p>Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p> +<p>Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus + gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p> +<p>Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que tu as?</p> +<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p> +<p>Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur + qui semble + indien.</p> +<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains + plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier + appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit où + il repose, à côté de sa mère, au fond.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Sauf votre Respect</h2> +<p> + Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les + autres + communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, + il a trop attendu, n'osant demander.</p> +<p>Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.</p> +<p>Quelle prétention!</p> +<p>Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé + contre une borne, à + l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. + Il + s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!</p> +<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, + maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, + Poil de + Carotte déjeune avant de se lever.</p> +<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame + Lepic, + avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très + peu.</p> +<p>A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent + Poil de + Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier + signal. + Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la + becquée à son + enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix + et à soeur + Ernestine:</p> +<p>--Attention! préparez-vous!</p> +<p>--Oui, maman.</p> +<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter + quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés + comme pour leur demander:</p> +<p>--Y êtes-vous?</p> +<p>lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce + jusqu'à la gorge, + dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui + dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:</p> +<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et + de la + tienne encore, de celle d'hier.</p> +<p>--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la + figure + espérée.</p> +<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être + plus drôle du tout.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Pot</h2> +<h3 align="center">I</h3> +<p> + Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, + Poil de Carotte + a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, + c'est facile. + A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait + volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p> +<p>L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès + que la + nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, + il ne peut + espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, + neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va + durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne + une + deuxième précaution. +</p> +<p></p> +<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p> +<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p> +<p>D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, + il ne puisse reculer, + soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand + frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité + ne l'oblige + pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé + de la rue, presque + en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; + c'est selon.</p> +<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles + et les noyers ragent dans les prés.</p> +<p>--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré + sans + hâte, je n'ai pas envie.</p> +<p>Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond + du + corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, + se + couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un + unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie + et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il + est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. + Il + repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment + échappé belle, et + compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours + de + suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir + avec ce rêve.</p> +<p>A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.</p> +<p>--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot + sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie + toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil + de + Carotte prend ses précautions?</p> +<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p> +<p>--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, + plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes + draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je + suis sûr, par + expérience, que maman n'y verra goutte.</p> +<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité + et commence un bon somme.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. + --Oh! oh! dit-il, ça se gâte!</p> +<p>Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il + a péché + par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p> +<p>Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte + est fermée à clef. + La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.</p> +<p>Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la + fenêtre. + Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un + pot + qu'il sait absent.</p> +<p>Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner + que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p> +<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, + car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air + de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, + qu'il appelait.</p> +<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. + Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se + cogne au + mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, + il + se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier + et il s'abat + entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p> +<p>Le noir de la chambre s'épaissit.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse + matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle + reniflait de travers.</p> +<p>--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.</p> +<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est + pas longue à trouver.</p> +<p>--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche + de dire Poil de + Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.</p> +<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p> +<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement + sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:</p> +<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p> +<p>Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la + cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie + et elle + demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.</p> +<p>Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p> +<p>--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! + Tu vis donc + comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle + saurait s'en + servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu + m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, + folle, + folle!</p> +<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il + n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. + Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien + voir, + il aurait du toupet.</p> +<p>Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, + le + facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p> +<p>--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, + moi je ne sais plus. Arrangez vous.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Lapins</h2> +<p> + --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es + comme moi, tu ne l'aimes pas.</p> +<p>--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, + il doit aimer + seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:</p> +<p></p> +<p>--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera + pas.</p> +<p>Et Poil de Carotte pense:</p> +<p>--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.</p> +<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de + satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? + Au dessert, madame Lepic lui dit:</p> +<p>--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.</p> +<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien + horizontale afin de ne rien renverser.</p> +<p>A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, + les oreilles + sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils + allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p> +<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.</p> +<p>S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon + rongé jusqu'à la + racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les + graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.</p> +<p>Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches + de + jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux + lapins en rond sur leur derrière.</p> +<p>La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les + trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Pioche</h2> +<p> + Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à + côte. Chacun a sa + pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur + mesure, chez le + maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout + seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent + d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours + à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte + reçoit un coup + de pioche en plein front.</p> +<p>Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, + sur le + lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la + vue du sang de son + petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du + pied, et + soupire appréhensive:</p> +<p>--Où sont les sels?</p> +<p>--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les + tempes.</p> +<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, + entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà + rouge, où le sang + suinte et s'écarte.</p> +<p>M. Lepic lui a dit:</p> +<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p> +<p>Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:</p> +<p>--C'est entré comme dans du beurre.</p> +<p>Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à + rien.</p> +<p>Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. + Il en est + quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, + l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.</p> +<p>--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; + tu ne pouvais pas faire attention, petit imbécile!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Carabine</h2> +<p> + M. Lepic dit à ses fils:</p> +<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment + mettent tout en commun.</p> +<p>--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons + la carabine. + Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.</p> +<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.</p> +<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p> +<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!</p> +<p>Monsieur Lepic: + Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p> +<p>M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Emmène-t-on le chien?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des + chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur + costume simple + est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais + M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. + La culotte + de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche + ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment + bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante + a la + consigne de respecter. +</p> +<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.</p> +<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule + et se refuse d'y coller + la crosse de son arme à feu.</p> +<p>--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton + soûl!</p> +<p>--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand + frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à + l'autre. + Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme + si les + moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. + Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des + insultes. + Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il + redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! + Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ne tire pas, tu es trop loin.</p> +<p>Poil de Carotte: + Crois-tu?</p> +<p>Grand frère Félix: + Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en + est très loin.</p> +<p>Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il + a raison. Les + moineaux, effrayés, repartent.</p> +<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il + hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.</p> +<p>Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, + bâille: à sa place, + devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le + moineau tombe.</p> +<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait + la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il + la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, + faisant + le chien, court ramasser le moineau et dit:</p> +<p>--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.</p> +<p>Poil de Carotte: + Un peu beaucoup.</p> +<p>Grand frère Félix: + Bon, tu boudes!</p> +<p>Poil de Carotte: + Dame, veux-tu que je chante?</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que + nous pouvions le manquer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! moi...</p> +<p>Grand frère Félix: + Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le + tueras + demain.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! demain.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je te le promets.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je sais? tu me le promets, la veille.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je te le jure; es-tu content?</p> +<p>Poil de Carotte: + Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; + j'essaierais la carabine.</p> +<p>Grand frère Félix: + Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. + Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer + le bec.</p> +<p>Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un + paysan qui les salue et dit:</p> +<p>--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?</p> +<p>Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, + triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:</p> +<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc + portée tout le temps?</p> +<p>--Presque, dit Poil de Carotte.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Taupe</h2> +<p> + Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un + ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à + la tuer. Il la + lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse + retomber sur une pierre.</p> +<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p> +<p>Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, + cassé le dos, et + elle semble n'avoir pas la vie dure.</p> +<p>Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête + de mourir. + Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça + n'avance plus.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.</p> +<p>En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son + ventre + plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne + l'illusion de la vie.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est + pas + encore morte!</p> +<p>Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.</p> +<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes + ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe + bouge toujours.</p> +<p>Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Luzerne</h2> +<p> + Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres + et se hâtent + d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.</p> +<p>Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, + et + Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme + trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est + pas gourmand. Il + aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, + ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être + servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de + Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui + donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait + voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent + avec curiosité. +</p> +<p>Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché + de + vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à + nourrir. + Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.</p> +<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p> +<p>Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite + sur la lourde + porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, + unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.</p> +<p>Poil de Carotte: + Décidément, ils n'y sont pas.</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p> +<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une + faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux + de + la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p> +<p>Grand frère Félix: + S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux + manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p> +<p>Poil de Carotte: + De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.</p> +<p>Grand frère Félix: + Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par + exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans + l'huile et le vinaigre.</p> +<p>Poil de Carotte: + On n'a pas besoin de la retourner.</p> +<p>Grand frère Félix: + Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges + pas, toi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Pourquoi toi et pas moi?</p> +<p>Grand frère Félix: + Blague à part, veux-tu parier?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain + avec du lait caillé pour écarter dessus?</p> +<p>Grand frère Félix: + Je préfère la luzerne.</p> +<p>Poil de Carotte: + Partons!</p> +<p>Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur + appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de + traîner les + souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits + chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:</p> +<p>--Quelle bête a passé par ici?</p> +<p>A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux + mollets + peu à peu engourdis.</p> +<p>Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat + ventre.</p> +<p>--On est bien, dit grand frère Félix.</p> +<p>Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient + ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre + voisine:</p> +<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p> +<p>Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en + grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, + refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. + Mortes, + elles ne se referment plus.</p> +<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p> +<p>Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent + les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de + peau + les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt + elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, + parasite + méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de + filaments + roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes + dressées à la mode indienne.</p> +<p>--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. + Je commence. + Prends garde de toucher à ma portion.</p> +<p>Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.</p> +<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?</p> +<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de + luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est + parcouru de frissons.</p> +<p>Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en + enveloppe + la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau + inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de + dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil + de + Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que + les + belles feuilles.</p> +<p>Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les + mâche posément.</p> +<p>Pourquoi se presser? + La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.</p> +<p>Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il + avale, se régale.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Timbale</h2> +<p> + Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en + quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. + D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme + d'ordinaire:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>Au repas du soir, il dit encore:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p> +<p>Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce + que la + température est douce et que simplement il n'a pas soif.</p> +<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p> +<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?</p> +<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p> +<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras + la chercher dans le placard.</p> +<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir + soi-même?</p> +<p>On s'étonne déjà:</p> +<p>--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté + de plus.</p> +<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te + trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:</p> +<p>Soeur Ernestine: + Il restera une semaine sans boire.</p> +<p>Grand frère Félix: + Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.</p> +<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus + jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, + leur trouvez-vous du mérite?</p> +<p>-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.</p> +<p>Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame + Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. + Il + accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments + et les + témoignages d'admiration sincère.</p> +<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p> +<p>Les autres disent:</p> +<p>-Il boit en cachette.</p> +<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte + tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à + peu.</p> +<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent + encore + les bras au ciel, quand on les met au courant:</p> +<p>--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.</p> +<p>Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, + mais qu'en + somme rien n'est impossible.</p> +<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec + un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer + une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent + même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il + vaincre + sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.</p> +<p>Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. + Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour + nettoyer les chandeliers.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mie de Pain</h2> +<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même + ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, + et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent + par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine + vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. + A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent. </p> +<p>On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà + rien + n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était + louée, quand + madame Lepic dit:</p> +<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?</p> +<p>A qui s'adresse-t-elle? + Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. + Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, + par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une + bête.</p> +<p>--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson + de sa + queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, + comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est + bien égal + que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p> +<p>Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle + s'adresse + à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à + lui qu'elle demande + une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord + elle le regarde.</p> +<p>Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, + puis, du + bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, + sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.</p> +<p>Farce ou drame? Qui le sait? + Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. + --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix + qui + galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.</p> +<p>Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, + l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il + se contient, mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant + la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière + des dernières.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Trompette</h2> +<p> + M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux + en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux + cadeaux, + dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé + toute la nuit. Ensuite + M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte + et lui dit:</p> +<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p> +<p>En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. + Il + préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans + les mains; mais + il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer + sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. + L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. + Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.</p> +<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.</p> +<p>Il va même au peu loin et ajoute:</p> +<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p> +<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu + as + donc bien changé?</p> +<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p> +<p>--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les + déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre + comme ça m'amuse de souffler dedans.</p> +<p>Madame Lepic: + --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce + pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les + pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on + ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni + trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau + à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à + la + cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.</p> +<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans + ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de + Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle + du jugement dernier.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mèche</h2> +<p> + Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On + les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur + toilette, + au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, + lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à + Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.</p> +<p>C'est une rage qu'elle a. + Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère + Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi + elle triche:</p> +<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, + et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p> +<p>Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.</p> +<p>--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.</p> +<p>Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur + Ernestine + ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.</p> +<p>--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde + le pot fermé + sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. + Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est + inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble + à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. +</p> +<p>--Je te remercie, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier + comme d'ordinaire, en + passant sa main sur ses cheveux.</p> +<p>Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants + de + filoselle blanche.</p> +<p>--Ça y est? dit grand frère Félix.</p> +<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que + ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p> +<p>Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. + Il court + au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa + tête, avec tranquillité.</p> +<p>--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque + de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. + Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.</p> +<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, + il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça + luit + est égal.</p> +<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint + personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut + laisser croire que je ne déteste pas la pommade.</p> +<p>Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, + ses + cheveux le vengent à son insu.</p> +<p>Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; + puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent + leur + léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.</p> +<p>On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première + mèche se dresse en l'air, droite, libre.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Bain</h2> +<p> + Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, + réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous + les noisetiers + du jardin.</p> +<p>--Partons-nous? dit-il.</p> +<p>Grand frère Félix: + Allons-y, porte les caleçons?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Il doit faire encore trop chaud.</p> +<p>Grand frère Félix: + Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p> +<p>Poil de Carotte: + Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras + sur l'herbe.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p> +<p>Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent + des + fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère + et + sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. + La + figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après + les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:</p> +<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p> +<p>--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux + et fixé.</p> +<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.</p> +<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit + mur de pierres + sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant + est passé de rire.</p> +<p>De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote + comme + des dents claquent et exhale une odeur fade.</p> +<p>Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, + tandis + que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. + Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait + pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, + attirante de loin, le met en détresse.</p> +<p>Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. + Il veut moins + cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p> +<p>Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur + l'herbe. Il + noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met + son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, + pareil + au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend + encore un peu.</p> +<p>Déjà grand frère Félix a pris possession de la + rivière et la saccage + en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait + écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des + vagues courroucées.</p> +<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p> +<p>--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il + s'assied + par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites + ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être + n'a + pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p> +<p>Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il + a + de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble + qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, + comme + autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil + de + Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, + suffoqué, aveuglé, étourdi.</p> +<p>--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.</p> +<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau + reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.</p> +<p>Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire + faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p> +<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings + fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui + ne font rien.</p> +<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de + Carotte.</p> +<p>Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange + toujours.</p> +<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, + j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois + plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie + de te rejoindre en dix brassées.</p> +<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, + immobile comme une vraie borne. + De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix + lui grimpe + sur le dos, pique une tête et dit:</p> +<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p> +<p>--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p> +<p>-Déjà! dit Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son + bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout + à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec + une sorte de vaillance + frénétique, défiant le danger, prêt à risquer + sa vie pour sauver quelqu'un, + et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter + l'angoisse + de ceux qui se noient.</p> +<p>--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère + Félix boira tout le rhum.</p> +<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p> +<p>--Je ne donne ma part à personne.</p> +<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est de la terre, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Non, c'est de la crasse.</p> +<p>Poil de Carotte: + Veux-tu que je retourne, papa?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p> +<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand + frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, + la gorge raclée, il rie aux éclats, tant son frère et M. + Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Honorine</h2> +<p> + Madame Lepic: + Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?</p> +<p>Honorine: + Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.</p> +<p>Madame Lepic: + Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!</p> +<p>Honorine: + Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été + malade. + Je crois les chevaux moins durs que moi.</p> +<p></p> +<p>Madame Lepic: + Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un + coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte + plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres + soirs; + vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, + et vous serez perdue. On vous relèvera morte.</p> +<p>Honrine: + Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras + vont encore.</p> +<p>Madame Lepic: + Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on + lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue + baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p> +<p>Honorine: + Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.</p> +<p>Madame Lepic: + Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. + Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?</p> +<p>Honorine: + Il y a de l'humidité dans le placard.</p> +<p>Madame Lepic: + Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les + assiettes? Regardez cette trace.</p> +<p>Honorine: + Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.</p> +<p>Madame Lepic: + C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas + que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au + pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi + aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne + volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce + de + toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p> +<p>Honorine: + Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si + j'avais la tête dans un seau d'eau.</p> +<p>Madame Lepic: + Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné + à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous + chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a + rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine + qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière + son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu + le + courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p> +<p>Honorine: + Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait + qu'à parler et je lui changeais son verre.</p> +<p>Madame Lepic: + Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler + monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé + moi-même. D'ailleurs + la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque + jour + un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une + lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le + surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous + aider...</p> +<p>Honorine: + Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame + Lepic.</p> +<p>Madame Lepic: + J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p> +<p>Honorine: + Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.</p> +<p>Madame Lepic: + Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, + comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p> +<p>Honorine: + Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un + coup + de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous + me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p> +<p>Madame Lepic: + Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous + causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous + dites des bêtises plus grosses que l'église.</p> +<p>Honorine: + Dame! est-ce que je sais, moi?</p> +<p>Madame Lepic: + Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. + J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. + En attendant, laquelle + de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même + pas que + vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par + charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai + le droit, + il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p> +<p>Honorine: + Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je + me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai + mes assiettes, je le garantis.</p> +<p>Madame Lepic: + Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, + Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez + absolument.</p> +<p>Honorine: + Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois + utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour + où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même + plus + faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, + toute seule, sans qu'on me pousse.</p> +<p>Madame Lepic: + Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe + à la maison.</p> +<p>Honorine: + Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère + Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.</p> +<p>Madame Lepic: + Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, + Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le + dis.</p> +<p>Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Marmite</h2> +<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile + à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut + écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir + de l'ombre, + et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête + au milieu + de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des + affaires.</p> +<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. + Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, + et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer + une + récompense.</p> +<p>Il s'y décide.</p> +<p>Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de + la cheminée. + L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide + souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p> +<p>L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver + la vaisselle, + et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement + continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, + presque éteintes.</p> +<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.</p> +<p>--Tout s'est évaporé, dit-elle.</p> +<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et + remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine + tranquillisée va s'occuper ailleurs.</p> +<p>On lui dirait:</p> +<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert + plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez + du + bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès + qu'arrive + le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.</p> +<p>Elle secouerait la tête. + Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. + Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il + pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.</p> +<p>Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la + marmite, + ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de + l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme + elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a + jamais manqué son coup.</p> +<p>Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.</p> +<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête + dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, + l'étouffe et + la brûle.</p> +<p>Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.</p> +<p>--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p> +<p>Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies + dans + la nuit de la cheminée.</p> +<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... + Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore + tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.</p> +<p>On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la + fenêtre un plein tablier d'épluchures.</p> +<p>Mais qui donc?</p> +<p>Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de + la chambre à + coucher.</p> +<p>--Quel bruit, Honorine! + --Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse + du + bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes + mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans + mes poches.</p> +<p>Madame Lepic: + Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. + Elle va + faire du propre.</p> +<p>Honorine: + Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être + vous seulement qui l'avez prise?</p> +<p>Madame Lepic: + Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par + hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions + la permission de nous en servir?</p> +<p>Honorine: + Je dirai des sottises, tant je me sens colère.</p> +<p>Madame Lepic: + Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans + être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte + que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans + le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez + aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!</p> +<p>Honorine: + Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?</p> +<p>Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez + donc votre marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour + où je m'apercevrai que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, + je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos + yeux malades, mais je ne croyais pas votre état désespéré. + Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous à ma place. Vous êtes au + courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous gênez + point, pleurez. Il y a de quoi.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Réticence</h2> +<p> + --Maman! Honorine!</p> +<p>.....................</p> +<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par + bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.</p> +<p>Pourquoi dire à Honorine:</p> +<p>--C'est moi, Honorine!</p> +<p></p> +<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. + Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui + ne + la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner + Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup + du sort. + Et pourquoi dire à madame Lepic:</p> +<p>--Maman, c'est moi!</p> +<p>A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? + Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de + le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou + mieux, + qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.</p> +<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui + montre le plus d'ardeur.</p> +<p>Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.</p> +<p>Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt + Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme + dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Agathe</h2> +<p> + C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p> +<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant + quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p> +<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie + pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.</p> +<p>--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.</p> +<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se + tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers + la + table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère + haleter, + le sang aux joues.</p> +<p>Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.</p> +<p>M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette + vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et + ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, + les yeux + baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec + indifférence.</p> +<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p> +<p>Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix + parce + que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, + enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p> +<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. + Une + portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans + boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, + seule de la famille, l'aime beaucoup.</p> +<p>Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine + veulent-ils une + seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette + du côté du plat.</p> +<p>Mais personne ne parle.</p> +<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p> +<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher + de + bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.</p> +<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.</p> +<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, + commande à table par gestes et signes de tête.</p> +<p>Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.</p> +<p>Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, + qui n'a + plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, + trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, + il se livre à des calculs compliqués.</p> +<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p> +<p>--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.</p> +<p>Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà + atteinte du + mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en + faute, elle redouble d'attention.</p> +<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas + devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame + Lepic d'un sec</p> +<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p> +<p>la rappelle à l'ordre.</p> +<p>--Voilà, madame, répond Agathe.</p> +<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le + conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.</p> +<p>Il est temps.</p> +<p>Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite + au + placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle + lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs + du + maître.</p> +<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et + va dans le jardin fumer une cigarette.</p> +<p>Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.</p> +<p>Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse + cinq livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de + sauvetage.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Programme</h2> +<p> + --Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis + se trouvent + seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. + Mais où allez-vous avec ces bouteilles?</p> +<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte. +</p> +<p>Poil de Carotte: </p> +<p>Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre + l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou, + je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet + bleu.</p> +<p>Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits bénéfices, + de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à + maman. </p> +<p>Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre + dans son service. </p> +<p>Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle + de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre, + maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les + herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur mon pied pour + reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. </p> +<p>Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. J'achève + le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends + le ventre des poissons, je les vide et fais péter leurs vessies sous + mon talon. Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux + du puis. J'aide à dévider les écheveaux de fil. Je mouds + le café. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les + porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne + le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +</p> +<p>Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez + le pharmacien ou le médecin. De votre côté, vous courez + le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par + jour et par tous les temps, laver à la rivière. Ce sera le plus + dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai + quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez + le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge + sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, + d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous + renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse + sur les souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà + les brûle. Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. + Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre + labourée sans relever le bas de son pantalon. Je préfère + relever le mien, quand monsieur Lepic m'emmène et que je porte le carnier.</p> +<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.</p> +<p>Et madame Lepic me dit:</p> +<p>-Gare à tes oreilles si tu te salis.</p> +<p>C'est une affaire de goût. </p> +<p>En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous + nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère + et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +</p> +<p>D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: + ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, + mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, + le jugement sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est + peut-être à moi que vous trouverez les plus difficile caractère + de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du + reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore + et si vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. + Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le + monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne + pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine + que je détestais, parce qu'elle me froissait toujours.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'aveugle</h2> +<p> + Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.</p> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le + entrer.</p> +<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, + brusquement, à cause du froid.</p> +<p>--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.</p> +<p>Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme + pour + chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend + au poêle ses mains transies.</p> +<p>M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:</p> +<p>--Voilà!</p> +<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p> +<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots + de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent + déjà.</p> +<p>Madame Lepic s'en aperçoit.</p> +<p>--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p> +<p>Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une + mare, et + les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, + tantôt l'un, + tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent + au loin.</p> +<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de + couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p> +<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être + entendue, que demande-t-il?</p> +<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. + Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le + poing au + tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc + d'oeil + au fond de ses larmes intarissables.</p> +<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p> +<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?</p> +<p>--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, + c'est fort! + Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.</p> +<p>--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.</p> +<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire + et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se + dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres + suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte + elle arrive:</p> +<p>C'est lui le but. + Bientôt il pourra jouer avec.</p> +<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle + l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le + fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où + la + chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule + et ses + doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les + glaçons se forment; voici qu'il regèle.</p> +<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p> +<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p> +<p>Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle + se + précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans + le lui rendre.</p> +<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p> +<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses + sabots et le guide du côté de la porte.</p> +<p>Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle + le pousse + dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, + contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.</p> +<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme + s'il + était sourd:</p> +<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il + fait beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, + mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses + peines et Dieu pour tous!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Jour de l'An</h2> +<p> + Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.</p> +<p>Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. + Déjà + des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis + hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent + à reculons, + les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. + Le bruit de + leurs pas s'étouffe dans la neige.</p> +<p>Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans + l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce + premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que + celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on + le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, + il + n'ôte que le plus gros.</p> +<p>Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière + son grand frère Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, + l'aînée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame + Lepic viennent de s'y réunir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les + embrasse et dit:</p> +<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une + bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.</p> +<p>Grand frère Félix dit la même chose, très vite, + courant au bout de la + phrase, et embrasse pareillement.</p> +<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur + l'enveloppe fermée:</p> +<p>"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce + rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p> +<p>Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des + fleurs + écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle + en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans + les trous, éclaboussant le mot voisin.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et moi, je n'ai rien!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pour vous deux; maman te la prêtera.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si + cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.</p> +<p>Poil de Carotte: + Patiente un peu, maman a fini.</p> +<p>Madame Lepic: + Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.</p> +<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.</p> +<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic + lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, + fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.</p> +<p>Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle + appartient + à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand + frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des + fautes + d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. + Ensuite ils la lui rendent.</p> +<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p> +<p>--Qui en veut?</p> +<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. + Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand + frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à + se battre.</p> +<p>--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil + de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah, oui!</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te + la montre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p> +<p>Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre + le buffet. + Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, + et, + lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre + rouge.</p> +<p>Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il + lui + reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, + sous + les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère + Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts + seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. + Il arrondit + la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p> +<p>Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:</p> +<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Aller et Retour</h2> +<p> + Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de + la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se + demande:</p> +<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p> +<p>Il hésite:</p> +<p>--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.</p> +<p>Il diffère encore:</p> +<p>--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...</p> +<p>Il se pose des questions:</p> +<p>--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le + premier?</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé + et se partagent + les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste + plus.</p> +<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", + à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une + poignée de main; c'est + plus viril.</p> +<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en + pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p> +<p>Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, + 2 octobre; + on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle + entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants + et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve + pas + dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue + vers les + courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point + triste + qu'il chantonne malgré lui.</p> +<p>--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.</p> +<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en + coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais + vu? + C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!</p> +<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Porte-Plume</h2> +<p> + L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix + et Poil de + Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves + font + la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, + quand il pleut, + si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne + se + mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.</p> +<p>Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et + moutonniers, + Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:</p> +<p>--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!</p> +<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, + et + on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin + de la + rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent + à leur + père.</p> +<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était + pas + à toi.</p> +<p>--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne + trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, + il + s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche + la + barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, + dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de + nouveau + recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il + n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet + accueil étrange.</p> +<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser + grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi + m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je + fais cette + remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse + envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune + chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me + glacent.</p> +<p>Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal + aux questions de M. + Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que + dans la version + on peut deviner.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et l'allemand?</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est très difficile à prononcer, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu + les Prussiens, sans savoir leur langue vivante? </p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je + crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie + fini mes + études.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère + que tu + n'es pas à la queue.</p> +<p>Poil de Carotte: + Il en faut bien un.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était + dimanche! + Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.</p> +<p>Poil de Carotte: + Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?</p> +<p>Grand frère Félix: + Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu étudieras mieux ta leçon.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai + de rester + jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.</p> +<p>Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté + de Poil de Carotte + ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.</p> +<p>Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.</p> +<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il + déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.</p> +<p>Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p> +<p>Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance + et lui dit:</p> +<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. + Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de + remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un + malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais + mon porte-plume + tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et + que + je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, + je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.</p> +<p>Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée + sotte à moi que je m'étais encore fourrée dans la tête.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Joues rouges.</h2> +<p> + Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution + Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé + dans ses draps, + comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. + Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que + tout le monde + est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le + gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en + chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, + par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se + distingue le sifflement bref d'une consonne.</p> +<p>C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment + que tous + ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à + grignoter du silence.</p> +<p>Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, + chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant + le pompon du bonnet d'un + autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous + le soirs, + l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le + plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par + degrés étouffée, + comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, + et dorment, + que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, + les coudes + durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses + avant-bras + et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au + bout + de ses doigts.</p> +<p>Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé + par d'intimes + confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour + la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé + en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, + à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement + les + veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier + à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante + de rougir sans + savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. + Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et + se + retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte + d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme + du vin + dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du + nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. + Marseau + se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé + Veilleuse, + Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté + lui fait + bien des envieux.</p> +<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot + lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à + se faire + mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, + quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, + à + coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées + de + Marseau.</p> +<p>Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes + ce soir-là, dès + la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux + de + savoir la vérité sur les allures cachottières du maître + d'étude. Il met + en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour + rire, + change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, + pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille + en + peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; + puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, + te torse hors du + lit, le souffle ardent:</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit + le + bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p> +<p>--Entends-tu? Pistolet!</p> +<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:</p> +<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu + qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p> +<p>Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les + poings fermés au bord du lit.</p> +<p>Mais, cette fois, on lui répond:</p> +<p>--Eh bien! après?</p> +<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p> +<p>C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + --Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car + tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de + Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé + pour son âge, que c'est + là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, + et que je t'aime + comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter + partout je ne sais quoi, le petit imbécile! +</p> +<p></p> +<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de + Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre + encore.</p> +<p>Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, + ténu, car tout en + trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait + la révélation de quelque mystère. Violone continue, le + plus bas qu'il + peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à + peine + localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche + insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend + plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles + lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; + mais + aucun son n'y tombe.</p> +<p>Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille + en + écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le + désir + d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il + voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:</p> +<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile + ne + comprend pas!</p> +<p>Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre + sur le front + de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, + puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, + glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle + un + traversin, le dormeur dérangé change de côté avec + un fort soupir.</p> +<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque + de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture + sur + ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure + dont + il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, + et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte + lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé + en plus + d'un rêve.</p> +<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, + se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après + avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes + et pressées de sortir du bec, il s'endort.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p> + Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, + trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement + les pommettes + frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant + d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées + sur les + syllabes sifflantes.</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, + et + le regard presque suppliant:</p> +<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p> +<p>Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, + sur deux rangs, + offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en + les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au + chaud, + dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus + proche. + D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à + propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil + de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. + On peut, + à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que + c'est + un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.</p> +<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p> +<p>Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire + qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis + de sa + table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici + la + chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les + Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en + finit plus.</p> +<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine + puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement + trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle + fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col + d'une + manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur + de + ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.</p> +<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, + afin de garder toute sa liberté d'action.</p> +<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est?</p> +<p>--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que + j'ai les + mains sales, mais c'est pas vrai!</p> +<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les + retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord + la paume, ensuite le dos.</p> +<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon + petit!</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! + --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p> +<p>Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. + Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose + raide, serre ses + jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.</p> +<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de + temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: + vlan!</p> +<p>L'habileté pour l'élève visé consiste à + prévoir le coup et à se baisser, + et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé + de tous. Mais il ne + recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à + son tour. Il + devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître + d'étude et Marseau, ils font des choses!</p> +<p>Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons + s'y + étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés + au bord de + la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait + cogner Poil + de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p> +<p>--Quelles choses?</p> +<p>Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être + que + ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, + par + exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande + des détails.</p> +<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un + bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, + sa tête.</p> +<p>Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui + viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude + apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, + l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève + doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des + précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure + ouatée, sans dire un mot.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IV</h3> +<p> + Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit + son congé! + C'est un touchant départ, presque une cérémonie.</p> +<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p> +<p>Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son + personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient + de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur, + il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît pas d'égal + dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: <i>Cahiers</i> + <i>d'exercices grecs appartenant à..</i>. Les majuscules sont moulées + comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de + son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se + promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il + improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation + et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, + qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, + se perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, + chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un + seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de + lignes nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. +</p> +<p>Son renvoi les chagrine fort.</p> +<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première + occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres + le vol + des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y + manqueront pas.</p> +<p>En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent + regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. + Quand il + paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous + les petits + s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher + les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, + ému. + Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement + et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches + de + chemise retroussées et les doigts écartés à cause + de la colophane. D'autres, + plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, + en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté + afin de + conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur + son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. + Les + joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve + sa première + peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer + qu'il + regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il + se tient à + l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers + lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p> +<p>Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. + La + vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême + petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents + blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris + de la + vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.</p> +<p>--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà + content!</p> +<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second + coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous + ne m'embrassiez pas, moi?</p> +<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main + coupée:</p> +<p>--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Poux</h2> +<p> + Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de + l'institution + Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont + besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. + D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.</p> +<p>--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit + madame Lepic.</p> +<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que + ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte + à côte, + du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois + mois, grand + frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, + de son + propre aveu, ne reconnaît plus les siens.</p> +<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On + ne + les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère + Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, + un couche de + crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p> +<p>M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à + l'autre. Il relit + les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par + M. le + proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:</p> +<p>"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de + Carotte:</p> +<p>"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."</p> +<p>L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la + famille. En + ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper + et + se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi + sous + ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux + effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller + il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse + du + coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.</p> +<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait + crépiter + ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p> +<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p> +<p>--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.</p> +<p>Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure + de Poil de Carotte, + madame Lepic lève les bras au ciel:</p> +<p>--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! + Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne + pour + toi.</p> +<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une + soucoupe, et la chasse commence.</p> +<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr + qu'il m'en a + donné.</p> +<p>Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau + pour tout noyer.</p> +<p>--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, + je ne te + ferai pas du mal.</p> +<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une + patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement + le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur + d'attraper des habitants.</p> +<p>Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne + dans le baquet et + menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p> +<p>--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que + sept + ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a + que ramassé au hasard dans une fourmilière.</p> +<p>On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les + mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. + Madame + Lepic pousse des exclamations plaintives.</p> +<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.</p> +<p>Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit + les poux. Ils + tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes + menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, + et + rapidement le vinaigre les fait mourir.</p> +<p>Madame Lepic: + Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand + garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être + tu ne vois + qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance + de + tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel + plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. + Il y a du sang + dans ta tignasse.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est le peigne qui m'égratigne.</p> +<p>Madame Lepic: + Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, + Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, + ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. + Soeur Ernestine: + J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros + et je + ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera + d'eau de Cologne.</p> +<p>Madame Lepic: + Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur + le + mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.</p> +<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée + au soleil, il + monte la garde près d'elle.</p> +<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois + qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits + yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des + choses.</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond + rien. + Elle se penche sur la cuvette.</p> +<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon + Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.</p> +<p>Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, + elle ne comprend + pas.</p> +<p>--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on + t'a + grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, + mais je + pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine + qu'ils te rendent la vie dure.</p> +<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, + et il dit à la vieille Marie Nanette.</p> +<p>--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc + de vos affaires et laissez-moi tranquille.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Comme Brutus</h2> +<p> + Monsieur Lepic: + Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière + comme j'espérais. + Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, + tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, + tu obtiens + d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil + de Carotte, + il faut songer à devenir sérieux.</p> +<p>Poil de Carotte: + Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller + l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté + de bûcher ferme. + Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.</p> +<p></p> +<p>Monsieur Lepic: + Essaie quand même.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, + ni + en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou + trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les + dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition + française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré + mes efforts + elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je + pourrai + m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.</p> +<p>Grand frère Félix: + Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p> +<p>Soeur Ernestine: + Moi, je n'ai pas entendu.</p> +<p>Madame Lepic: + Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! rien maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing + menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète + cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ce n'est pas la peine, va, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu ne le connais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.</p> +<p>Poil de Carotte: + Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils + d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, + de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer + la vertu...</p> +<p>Madame Lepic: + Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer + un mot, et + sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que + je ne te + demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.</p> +<p>Grand frère Félix: + Veux-tu que je te répète, moi, maman?</p> +<p>Madame Lepic: + Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de + Carotte, dépêchez.</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i> Ve-ertutu-u n'es + qu'un-un nom.</p> +<p>Madame Lepic: + Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait + rouer de + coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.</p> +<p>Grand frère Félix: Tiens, maman, voilà comme il a dit: + <i>Il roule les yeux et lance des regards de défi</i>. Si je ne suis + pas premier en composition française. <i>Il gonfle ses joues et frappe + du pied</i>. Je m'écrierai comme Brutus: <i>Il lève les bras + au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses</i>, tu + n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.</p> +<p>Madame Lepic: + Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore + d'autant + plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce + pas + Caton?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée + que lui tendit un de + ses amis et mourut."</p> +<p>Soeur Ernestine: + Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la + folie avec de l'or dans une canne.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p> +<p>Soeur Ernestine: + Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte + un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.</p> +<p>Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un + Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, + on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. + Il parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe + pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il + étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. + Seigneur, où s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la + touche de Poil de Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Lettres choisies</h2> +<p> + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte</p> +<p> <i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i> Institution Saint-Marc.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De + gros + clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le + dos + et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas + percé, + il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme + des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère + d'ailleurs + que ce ne sera rien.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, + tu + dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. + Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas + et + pourtant les siens étaient vrais. + Du courage!</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je + n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. + J'ose + espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours + par ma bonne conduite et mon application.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic.</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. + Elle + s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si + tu possèdes une + dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi + il n'y a + rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre + professeur de + latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu + pour lui + présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, + je prépare + longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations + latines. + Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une + grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes + camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un + moment + où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. + Mais à + peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:</p> +<p>VÉNÉRÉ MAITRE</p> +<p>que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:</p> +<p>--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!</p> +<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent + derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:</p> +<p>--Traduisez la version.</p> +<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son + rôle. Si + on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il + prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.</p> +<p></p> +<p><i>Poil de Carotte à M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur + d'histoire + et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. + Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie + mouillé, + il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis + nous + causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je + voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin + de l'année. + Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre + entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, + je le + répète, ne me désigna même pas un siège. + Est-ce oubli ou impolitesse? + Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie + t'asseoir, + et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être + encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas + offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite + taille, il te croyait assis.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras + en visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai + de coeur avec toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent + ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais + pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe + lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement + la <i>Henriade</i>, par François-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle + Héloïse</i>,par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les + livres ne coûtent rien à Paris), je te le jure que le maître + d'étude ne me les confisquera jamais.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi + et moi. Ce + qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.</p> +<p> <i>De M. Lepic à Poil de Carotte</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est + plus + ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni + de ta compétence ni de la mienne.</p> +<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les + places + que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à + chaque + professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, + si tu + dors et si tu manges bien.</p> +<p>Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. + A propos de + quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en + hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas + datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme + même de + ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, + la quantité + de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. + Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais + l'observation.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de Poil de Carotte</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu + ne t'es pas aperçu qu'elle était <i>en vers.</i></p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Toiton</h2> +<p> + Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des + lapins, des + cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à + Poil de Carotte + pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus + de + porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte + les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière + fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil + de + Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et + s'y + divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p> +<p></p> +<p>Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, + un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une + truelle, + des bourrelets de poussière et se cale.</p> +<p>Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur + ses genoux, + gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de + place. Il + oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le + troublerait.</p> +<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, + tantôt + a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées + fraîches.</p> +<p>Brusquement, une alerte. + Des appels approchent, des pas.</p> +<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p> +<p>Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant + dans + la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même + immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p> +<p>--Poil de Carotte, est-tu là?</p> +<p>Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p> +<p>--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?</p> +<p>On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend + de + l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.</p> +<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris + dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée + glisse le long + d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un + instant suspendue, inquiète, pelotonnée.</p> +<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, + et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, + étreint + la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il + voulait sa + part.</p> +<p>Rien de plus.</p> +<p>L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en + son + âme de lièvre où il fait noir.</p> +<p>Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, + faute de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Chat</h2> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">I</h3> +<p> + Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour + pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets + d'une + boucherie.</p> +<p>Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, + et çà et là, + pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait + chez lui, + dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors + du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a + posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p> +<p>--Régale-toi.</p> +<p>Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs + coups + de langue, puis s'attendrit.</p> +<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p> +<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche + plus que ses lèvres sucrées.</p> +<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. + Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler + que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...</p> +<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p> +<p>La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton + même a + sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le + chat qui + le regarde d'un oeil.</p> +<p>Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans + la tasse de lait.</p> +<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé + juste.</p> +<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.</p> +<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente + aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la + tasse, + avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p> +<p>Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, + des + animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte + d'autrui.</p> +<p>Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il + faut se + dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps + à corps. + Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient + lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p> +<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat + par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, + que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.</p> +<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, + ou se détend et ne crie pas.</p> +<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil + de + Carotte.</p> +<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat + de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, + les dents jointes, + les veines orageuses, il l'étouffe.</p> +<p>Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par + terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil + du chat.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. + Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, + courbés + sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.</p> +<p>--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher + le chat + broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p> +<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus + tard aux + veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte + dort et rêve:</p> +<p>Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune + inévitable + remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p> +<p>Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau + transparente.</p> +<p>Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être + de légers + fantômes.</p> +<p>Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont + rien à craindre.</p> +<p>Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand + jusqu'au + ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. + Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, + n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de + vieilles femmes.</p> +<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève + doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux + montent + des écrevisses géantes.</p> +<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de + Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p> +<p>Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles + crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Moutons</h2> +<p> + Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles + poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants + qui jouent sous + un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il + en éprouve + quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est + un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent + graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.</p> +<p>L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier + Pajol compte + deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les + mères, + gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une + sculpture grossière.</p> +<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent + déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un + brin de + foin dans la bouche.</p> +<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de + l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, + maigres, + tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit + qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. + Sa mère, gênée par + sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de + tête.</p> +<p>--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.</p> +<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p> +<p>--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon + comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère + s'attendrit. + D'ailleurs, on les mate.</p> +<p>Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au + coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. + L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, + frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, + le museau enveloppé d'une gelée tremblante. </p> +<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit + Poil + de Carotte.</p> +<p>--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des + couches + dures.</p> +<p>--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier + provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?</p> +<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p> +<p>En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères + se croisent, + sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil + de Carotte, + sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite + droit aux tétines maternelles.</p> +<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p> +<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces + ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur + nez.</p> +<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p> +<p>Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître + les petits noms des agneaux.</p> +<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques + coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque + dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, + une + pelle usée.</p> +<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous + enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!</p> +<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p> +<p>Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne + encore + plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p> +<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p> +<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p> +<p>Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses + ongles un + berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille + dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux + de la + main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le + fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.</p> +<p>Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve + des + picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au + poignet, + ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va + ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le + serre; il + l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en + aperçoive.</p> +<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p> +<p>Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements + qui + se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le + bruissement + sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.</p> +<p>Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies + éteintes semble garder les moutons, toute seule.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Parrain</h2> +<p> + Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain + et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui + passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et + ne supporte + que Poil de Carotte.</p> +<p>--Te voilà, canard! dit-il.</p> +<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé + ma + ligne?</p> +<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi + son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche + plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. + Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que + de ne pas s'y tromper.</p> +<p>--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil + de Carotte.</p> +<p>Et ils restent bons camarades.</p> +<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour + toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot + de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, + le + force à boire un verre de vin pur.</p> +<p>Puis ils vont pêcher.</p> +<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son + crin de + Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes + et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange + comme des enfants.</p> +<p>--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque + ton + bouchon aura enfoncé trois fois.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pourquoi trois?</p> +<p>Parrain: + La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est + sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera + plus. On ne + tire jamais trop tard.</p> +<p>Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, + entre dans + la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau + trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à + chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p> +<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p> +<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. + Il + bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p> +<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en + bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot + qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de + perdrix.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop + mal. + Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. + Parrain: + Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point + ton content, chez ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à + sa faim. En se + servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini + aussi.</p> +<p>Parrain: + On en redemande, bêta.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester + sur sa faim.</p> +<p>Parrain: + Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, + si ce + singe était mon enfant! Arrangez ça.</p> +<p>Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, + tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, + couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins + d'osier.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Fontaine</h2> +<p> + Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre + est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux + membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de + sa mère.</p> +<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte: + Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner + une + correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe + devant + elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère + le prendre + par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible + qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à + la + mienne.</p> +<p>Parain: + Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de + bon + ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. + Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je + l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle + me dirait merci, avant de taper.</p> +<p>Parrain: + Dors, canard, dors!</p> +<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe + et + cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.</p> +<p>Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit + le bras.</p> +<p>--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans + la + fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p> +<p>Poil de Carotte: + Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles + souvent.</p> +<p>Parrain: + Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je + m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as + glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, + misérable, je + n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais + tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc + plus à + te relever?</p> +<p></p> +<p>Poil de Carotte: + Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! + Parrain: + Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! + pauvre + canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le + costume des dimanches du petit Bernard.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.</p> +<p>Parrain: + Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. + Je + ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je serais loin.</p> +<p>Parrain: + Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé + une + bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.</p> +<p>Poil de Carotte: + Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.</p> +<p>Parrain: + Dors, canard, dors.</p> +<p>Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma + main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à + cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Prunes</h2> +<p> + Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p> +<p>--Canard, dors-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, parrain.</p> +<p>Parrain: + Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher + des vers.</p> +<p>--C'est une idée, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le + jardin.</p> +<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, + à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une + provision de vers + pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en + manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est + abondante.</p> +<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. + Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre + bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne + trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, + pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: + tu le + casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, + et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs + économisent + leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers + entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson + s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.</p> +<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts + barbouillés de leur sale bave.</p> +<p>Parrain: + Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. + Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la + terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.</p> +<p>Parrain: + Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les + écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux + des + prunes.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès + qu'elle + pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car + tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.</p> +<p>Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques + prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui + dit, les + avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p> +<p>--Ce sont les meilleures.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains + seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p> +<p>--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. + Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que + tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p> +<p>Parrain: Canard! canard! ça conserve.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Mathilde</h2> +<p> + --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, + Poil de + Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans + le + pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, + si je ne me + trompe.</p> +<p>En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide + sous + sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, + elle + semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi + calmer toutes les coliques de la vie.</p> +<p>La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend + par flots + sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande + la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère + Félix ne se + lasse pas d'allonger.</p> +<p>Il recule et dit:</p> +<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p> +<p>A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également + couvert + de clématites où, çà et là, éclatent + des pavots, des cenelles, un pissenlit + jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de + rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient + à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, + dès le début, + jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, + ce + n'est plus amusant de jouer.</p> +<p>--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.</p> +<p>Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, + elle retrousse + sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, + une jambe levée.</p> +<p>Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à + reculons, et les + bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire + et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui + félicite + et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, + un + autre bâton. +</p> +<p>Il les promène de long en large.</p> +<p>--Halte! dit-il, ça se dérange. + Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet + le cortège en branle.</p> +<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p> +<p>Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix + arrache + le tout. On continue.</p> +<p>--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.</p> +<p>Comme ils hésitent:</p> +<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous + la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.</p> +<p>Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, + a déjà + prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le + premier, pour sa peine.</p> +<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le + visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p> +<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, + gauches, + gênés, ils rougissent tous deux.</p> +<p>Grand frère Félix leur montre les cornes.</p> +<p>--Soleil! Soleil!</p> +<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles + aux lèvres.</p> +<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!</p> +<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, + ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si + maman veut.</p> +<p>Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut + pas. Elle + pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. + En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte + les + feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme + l'orage.</p> +<p>--Gare les calottes, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.</p> +<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère + en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p> +<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai + tout.</p> +<p>Mathilde: + Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce + qu'elle te corrige, ta maman?</p> +<p>Mathilde: + Des fois; ça dépend.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pour moi, c'est toujours sûr.</p> +<p>Mathilde: + Mais je n'ai rien fait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça ne fait rien. Attention!</p> +<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit + son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs + en + retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. + Poil de + Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites + sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, + prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, + et la nuque + raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, + il a + l'orgueil de s'écrier:</p> +<p>--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Coffre-Fort</h2> +<p> + Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p> +<p>--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une + bonne + fessée. Et toi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, + nous + ne faisions rien de mal.</p> +<p>Mathilde: + Non, pour sûr.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me + marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde: + Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, + mais + n'aie pas peur, je t'estime.</p> +<p>Mathilde: + Tu es riche à combien, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mes parents ont au moins un million.</p> +<p>Mathilde: + Combien que ça fait un million?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser + tout leur + argent.</p> +<p>Mathilde: + Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour + flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour + du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la + serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa + dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni + ma soeur, + personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa + y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne + dit + rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée + au + fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite + l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, + preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p> +<p>Mathilde:</p> +<p>Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons + mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.</p> +<p>Mathilde: + Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le + répéter.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, c'est notre secret à papa et à moi.</p> +<p>Mathilde: + Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pardon, je le sais.</p> +<p>Mathilde: + Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p> +<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p> +<p>--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.</p> +<p>--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras + le mot.</p> +<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme + presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités + au lieu d'une.</p> +<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.</p> +<p>Mathilde: + Maman me défend de jurer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu ne sauras pas le mot.</p> +<p>Mathilde: + Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.</p> +<p>Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.</p> +<p>--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente + de ta + parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, + c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.</p> +<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître + un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas + de moi!</p> +<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, + la main tendue, + elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.</p> +<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.</p> +<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château + sort + la tête et montre les dents.</p> +<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à + ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est + un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.</p> +<p>Pierre: + Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en + parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.</p> +<p>Poil de Carotte: + Du reste?</p> +<p>Pierre: + Oui, du reste. + Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai + pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront + ce soir!</p> +<p>Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au + point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, + les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Têtards</h2> +<p> + Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic + puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme + il faut, + quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même + âge, qui boite et + veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière + l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p> +<p></p> +<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous + l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.</p> +<p>--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Rémy: + Pourquoi moi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. + Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.</p> +<p>--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène + Poil de + Carotte pêcher des têtards?</p> +<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète + en criant. Madame + Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent + rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et + fait + clairement signe que non.</p> +<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de + moi, tout à l'heure.</p> +<p>Rémy: + Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut + pas.</p> +<p>Poil de Carotte: + Reste. Nous jouerons ici.</p> +<p>Rémy: + Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. + J'en ramasserai des pleins paniers.</p> +<p>Poil de Carotte: + Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, + elle se ravise.</p> +<p>Rémy: + J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p> +<p>Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent + sournoisement + l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.</p> +<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p> +<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier + pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.</p> +<p>--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai + ton papa + que tu musardes et il te grondera.</p> +<p>Rémy: + Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p> +<p>Madame Lepic: + --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît + madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. + Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte + tout, Poil de + Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase + de l'herbe sous son pied + et regarde ailleurs.</p> +<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me + rétracter.</p> +<p>Elle n'ajoute rien.</p> +<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter + Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé + de ses noix + fraîches, exprès.</p> +<p>Rémy est déjà loin.</p> +<p>Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent + d'elle + prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.</p> +<p>Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que + son pied gauche, + toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme + une casserole.</p> +<p>Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. + Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p> +<p>Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer + d'elle-même.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Coup de Théâtre</h2> +<h3 align="center"> Scène Première</h3> +<p>Madame Lepic: + Où vas-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers + à les noyer</i></p> +<p>Je vais me promener avec papa.</p> +<p>Madame Lepic: Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... + <i>Sa main droite recule comme pour prendre son élan</i>.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>: Compris.</p> +<p></p> +<p>Scène II</p> +<p> Poil de Carotte: <i>En méditation près de l'horloge</i>.</p> +<p>Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins + que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">Scène III</h3> +<p>Monsieur Lepic:</p> +<p> <i>Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours + courant la pretentaine pour affaires.</i></p> +<p>Allons! partons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, mon papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas.</p> +<p> Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p> Poil de Carotte: Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic: Ah, oui! encore + une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait par quelle oreille te + prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton + aise.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"> Scène IV</h3> +<p> Madame Lepic: </p> +<p><i>Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour + mieux entendre.</i></p> +<p> Pauvre chéri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux + et les tire</i>. Le voilà tout en larmes, parce que son père... + <i>Elle regarde en dessous M. Lepic... </i>voudrait l'emmener malgré + lui. Ce n'est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté. + <i>Les Lepic père et mère se tournent le dos.</i></p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"> Scène V</h3> +<p> Poil de Carotte: </p> +<p><i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul.</i></p> +<p> Tout le monde ne peut pas être orphelin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center"> En Chasse</h2> +<p> M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du + fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se + plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; + le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p> +<p> Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:</p> +<p>--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une + haie, et nous + le reprendrons ce soir?</p> +<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p> +<p> Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres + et cinq perdrix.</p> +<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec + affection et oublie un moment sa charge.</p> +<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse + de le + soutenir.</p> +<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.</p> +<p>Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde + son père + piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, + l'égaliser + comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les + chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, + se + couche un peu et halète, toute sa langue dehors.</p> +<p>--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des + orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux + d'un fossé, sous les + feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p> +<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p> +<p>Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à + côté, + où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver + quelque gars de + lièvre.</p> +<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure + après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. + Trotte et + sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. + Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p> +<p>Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.</p> +<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voilà Pyrame + en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe + du pied, M. Lepic s'approche le plus près possible, la crosse au défaut + de l'épaule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'émotion + le fait suffoquer.</p> +<p><i>Il soulève sa casquette</i> Des perdrix partent, ou un lièvre + déboule. Et selon que Poil de Carotte <i>laisse retomber la casquette + ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic manque ou tue.</p> +<p>Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste + trop + souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune + se fatiguait + de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, + et + à cette condition, ça réussit presque toujours.</p> +<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud + encore + dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. + Pourquoi ris-tu?</p> +<p>--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.</p> +<p>--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe + jamais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, + si + tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter + ces bourdes devant + des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, + tu ne te + moques de ton père.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis + qu'un serin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mouche</h2> +<p> + La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, + tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une + nouvelle + ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. + Lepic a + posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait + un ogre. + Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des + prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment + la + soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- + vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, + car M. Lepic, + que la chasse grise, oublie d'en demander.</p> +<p>--Une goutte, papa?</p> +<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte + qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la + poursuite + de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de + son oreille, + l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à + M. Lepic:</p> +<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ote-la, mon garçon.</p> +<p>Poil de Carotte: + Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle + bourdonne.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Laisse-la mourir toute seule.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? + Monsieur Lepic: + Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.</p> +<p>Poil de Carotte: + Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la + permission?</p> +<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.</p> +<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et + il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait + de + réclamer sa part.</p> +<p>Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:</p> +<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. + Seulement, elle a tout bu.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La première Bécasse</h2> +<p> --Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai + dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand + tu entendras: <i>pit, pit, </i>dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses + passeront sur la tête.</p> +<p>Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première + fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une + caille, déplumé une + perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.</p> +<p>Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord + il + regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p> +<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, + déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette + grise. + Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes + et + un bec sanglant. + Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de + tuer + une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de + Poil de + Carotte.</p> +<p>Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes + fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. + Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à + l'heure.</p> +<p>Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les + chênes. Il + les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit + le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et + là.</p> +<p>Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, + se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.</p> +<p>Elles font <i>pit, pit, pit,</i> comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement + que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux + se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse + du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p> +<p>Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse + la détonation + formidable aux quatre coins du bois.</p> +<p>Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite + glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p> +<p>Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se + hâte plus + que d'ordinaire.</p> +<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.</p> +<p>Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme + à son + fils encore fumant:</p> +<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'Hameçon</h2> +<p>Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des + ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend + le + ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. + Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, + penché + sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.</p> +<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p> +<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, + aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p> +<p>Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, + elle pousse des cris de douleur.</p> +<p>Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.</p> +<p>Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt + M. Lepic + lui-même arrive.</p> +<p>--Montre voir, disent-ils.</p> +<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon + s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix + et soeur + Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, + et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.</p> +<p>M. Lepic tente de l'ôter.</p> +<p>--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.</p> +<p>En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par + son dard et de l'autre côté + par sa bouche.</p> +<p>M. Lepic met son lorgnon.</p> +<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!</p> +<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, + madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? + D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.</p> +<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. + Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt + une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre + pas. Il appuie; + il sue. Du sang paraît.</p> +<p>--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p> +<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p> +<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix + à sa mère.</p> +<p>M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame + Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve + mal, heureusement.</p> +<p>M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et + le doigt + n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.</p> +<p>Ouf!</p> +<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa + mère, + il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il + s'explique + l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son + hameçon lui est resté dans le dos.</p> +<p>--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.</p> +<p>Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère + chagriné de les + entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins + fort + qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle + se + croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?</p> +<p></p> +<p></p> +<p>Des voisins attirés le questionnent:</p> +<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p> +<p>Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. + Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p> +<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, + et, fière + d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté + avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux + assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:</p> +<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est + pas de ta faute.</p> +<p>Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, + il lève le + front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, + propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. + Ses yeux secs + s'emplissent de larmes.</p> +<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière + son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p> +<p>Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.</p> +<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc + bien méchante?</p> +<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p> +<p>--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux + voisins + attendris par sa bonté.</p> +<p>Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux + affirme + que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité + de parole, et + elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p> +<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce + malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p> +<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un + trou, et de piétiner la terre.</p> +<p>--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux + pêcher + avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est + ça qui sera bon! + Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p> +<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé + au châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les + gémissements rauques et lave à grande eau les taches de sa laide + figure à claques.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Pièce d'Argent</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p> + Madame Lepic: + Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes + poches.</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre + comme des oreilles d'âne.</i></p> +<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p> +<p>Madame Lepic: + Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au + hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je ne sais pas.</p> +<p>Madame Lepic: + Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette + étourdie. + Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p> +<p>Poil de Carotte: + Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine + dernière.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, c'est mon couteau.</p> +<p>Madame Lepic: + Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?</p> +<p>Poil de Carotte: + Personne.</p> +<p>Madame Lepic: + Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. + Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime + sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. + Je + n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée + dimanche. + Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. + D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!</p> +<p>Madame Lepic: + Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. + Ainsi tu comptes + pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?</p> +<p>Poil de Carotte: + Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon + goût. Fallait-il + seulement la surveiller toute ma vie!</p> +<p>Madame Lepic: + Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller + sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, + arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: Et je te défends de dire <i>"oui, maman"</i>, + de faire l'original; et gare à toi, si je t'entends chantonner, siffler + entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais + avec moi.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées + du jardin. Il gémit. + Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, + il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le + sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. + Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p> +<p>Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, + sur l'arbre, au + creux d'un vieux nid?</p> +<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces + d'or. + On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des + genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.</p> +<p>Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue + au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état + de sa + mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste + introuvable, on + y renoncera.</p> +<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p> +<p>--Maman, eh! maman!</p> +<p>Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " + ouvert le + tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines + blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces + d'argent.</p> +<p>Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, + poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.</p> +<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait + difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et + puis comment faire la preuve?</p> +<p>Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes + occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce + et se + sauve.</p> +<p>Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, + un retour + périlleux vers la table à ouvrage.</p> +<p>Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, + choisit sa + place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se + couche à plat + ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, + il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, + autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents + se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:</p> +<p>--Attention! ça brûle, ça brûle!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p> + Poil de Carotte:</p> +<p>Maman, maman, je l'ai.</p> +<p>Madame Lepic: + Mois aussi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Comment? la voilà.</p> +<p>Madame Lepic: + La voici.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tiens! fais voir.</p> +<p>Madame Lepic: + Fais voir, toi.</p> +<p>Poil de Carotte <i>Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. + Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase</i>. C'est + drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée + dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, + avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau + de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée + de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, + maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. + Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.</p> +<p>Madame Lepic: + Je ne dis pas non. + Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, + tu + oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu + te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. + Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant + tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà + cousu d'or. + Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait + pas + le bonheur.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, je peux aller jouer, maman?</p> +<p>Madame Lepic: + Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes + deux pièces.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à + ce + que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p> +<p>Madame Lepic: + Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux + t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à + moins + que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la + tête. Et + toi, as-tu une idée?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, + et merci.</p> +<p>Madame Lepic: + Attends! si c'était le jardinier?</p> +<p>Poil de Carotte: + Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p> +<p>Madame Lepic: + Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner + ton père + de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies + dans sa tirelire. Ton + frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. + Après tout, c'est peut-être moi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p> +<p>Madame Lepic: + Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je + verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse + de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai + un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.</p> +<p><i>Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, + il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, + il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p> +<p>Madame Lepic: </p> +<p><i>Sa main droite levée, menace ruine. </i></p> +<p>Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, + tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole + un boeuf. Et puis on assassine sa mère. <i>La première gifle + tombe.</i></p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Idées personnelles.</h2> +<p> + M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte + veillent + près de la cheminée où brûle une souche avec ses + racines, et les quatre + chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de + Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses + idées + personnelles.</p> +<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, + tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; + je + t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à + être + mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que + tu ne me + dois pas et que tu m'accordes généreusement. +</p> +<p>--Ah! répond M. Lepic.</p> +<p>--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.</p> +<p>--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon + frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la + faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. + Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous + remercie + seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins + efficaces.</p> +<p>--A ton service, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur + Ernestine.</p> +<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière + générale, j'évite les personnalités, et si maman + était là, je le répéterais + en sa présence.</p> +<p>--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous + de + dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus + que je + n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct + et + de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le + terme que + je cherchais.</p> +<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, + dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à + ton âge, + en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu + débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par + un coup de + pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.</p> +<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà + inquiet.</p> +<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.</p> +<p>Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.</p> +<p>--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de + Carotte.</p> +<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p> +<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p> +<p>Poil de Carotte reste seul, dérouté.</p> +<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:</p> +<p>--Qui ça, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout + le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. + Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, + n'en aurais-tu qu'une pour commencer.</p> +<p>La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte + couvre le + feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans + la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre + de + la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. + Le gibier s'y + conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne + du nez + dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules + et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus + qu'il plonge jusqu'au coude.</p> +<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau + l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après + avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, + sur la + planche.</p> +<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup + d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit + du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y + jeter par la + fenêtre.</p> +<p>Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En + chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir + le froid du carreau rouge.</p> +<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de + développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce + qu'il faut les garder pour soi.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Tempête de Feuilles</h2> +<p> + Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille + du grand peuplier.</p> +<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée + de l'arbre, + vivre à part, seule, sans queue, libre.</p> +<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p> +<p>Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache + que feuille, + et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle + fait + un signe.</p> +<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles + le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent + rapidement.</p> +<p>Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet + d'une calotte + brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de + déplacer + les pesantes couches d'air qui le gênent.</p> +<p>Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, + et tous les arbres + du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, + pousse + en avant sa bordure nette et sombre.</p> +<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le + merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle + que + Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements + de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p> +<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p> +<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p> +<p>Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les + trous qui + laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement + de Poil de Carotte. + Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur + le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la + crainte de + s'y déchirer.</p> +<p>La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, + les + clameurs s'élèvent.</p> +<p>Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond + desquelles + Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. + Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. + Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, + apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, + fines, + soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du + marronnier + sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le + mur.</p> +<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de + coups sourds.</p> +<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des + gouttes d'encre.</p> +<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons + montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de + graines.</p> +<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne + pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais + c'est + le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui + les affole, qui épouvante Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.</p> +<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages + mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne + le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et + elle lui bande douloureusement les paupières.</p> +<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez + lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur + comme un papier de rue.</p> +<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.</p> +<p>Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Révolte</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p>Madame Lepic: + Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon + d'aller + me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour + se mettre à table.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p> +<p>Madame Lepic: + Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce + que tu rêves?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de + suite chercher une livre de beurre au moulin.</p> +<p>Poil de Carotte: + J'ai entendu. Je n'irai pas.</p> +<p>Madame Lepic: + C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois + de ta + vie, tu refuses de m'obéir.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Tu refuses d'obéir à ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + A ma mère, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Veux-tu te taire et filer?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je me tairai sans filer.</p> +<p>Madame Lepic: Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p> +<p>--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, + levant les bras.</p> +<p>C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si + encore + elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, + assis par + terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour + les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle + n'y + comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p> +<p>--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père + et Agathe + aussi. Personne ne sera de trop.</p> +<p>Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.</p> +<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de + s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic + oublie de le + battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à + ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une + pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent + à la + pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.</p> +<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un + léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez + ce + qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p> +<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. + La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:</p> +<p>--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur + qui t'aime.</p> +<p>Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait + sa place à personne. + Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe + désormais, une part + des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait + plutôt. + Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui + il + l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. +</p> +<p>--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, + je ne + m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge + de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils + et le père. + Qu'ils se débrouillent.</p> +<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, + car + il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre + de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y + aller pour ma mère.</p> +<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. + Ça + le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y + invite, à + propos d'une livre de beurre.</p> +<p>Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, + tourne + le dos et rentre à la maison.</p> +<p>Provisoirement l'affaire en reste là.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Mot de la Fin</h2> +<p> + Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, + n'a point paru, + où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, + M. + Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: + --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille + route?</p> +<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. + Il + se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit + docilement son père.</p> +<p>D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas + tout de + suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à + lui + répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette + rien. Il a eu + dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus + forte. Et + le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine + ta mère?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je + l'avoue: + je n'aime plus maman.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p> +<p>Poil de Carotte: + A cause de tout. Depuis que je la connais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a + fait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil + de Carotte + ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura + fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez + pas l'air de + vous occuper de lui. C'est sans importance.</p> +<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères + et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, + pour la + forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de + tout + mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Je suis obligé de voyager.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>: Les affaires sont les affaires, + mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire, + n'a pas d'autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m'en prendre + à toi. Certainement je n'aurais qu'à moucharder, tu me protégerais. + Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du passé. + Tu verras si j'exagère et si j'ai de la mémoire. Mais déjà, + mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. + Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le + monde croirait que je + t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, + ta + société me manquerait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu viendras me voir, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le + soin de ne + privilégier personne. Je continuerai.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte + que j'y + vole ton argent, et je choisirai un métier.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par + exemple?</p> +<p>Poil de Carotte: + Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction + de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p> +<p>Poil de Carotte: + Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu charges! Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir + de ton + suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines + que la mort + n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. + Tu tires toute + la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p> +<p>Poil de Carotte: + Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve + aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. + Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. + Elle ne + peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux + parmi l'espèce humaine.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes + pantoufle. Vois-tu clair + au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, + tu + ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça promet.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, + tu puisses + t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et + d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité + et + observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; + tu + t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p> +<p>Poil de Carotte: + Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je + réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait + préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne + m'aime pas et je ne + l'aime pas.</p> +<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic + impatienté.</p> +<p>A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde + longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée + comme + honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie + et ses + paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p> +<p>Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie + secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout + ne s'envole.</p> +<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans + les + ténèbres et il lui crie avec emphase:</p> +<p>--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.</p> +<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.</p> +<p>--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis + pas ça parce que c'est ma mère.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'Album de Poil de Carotte</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p>Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne + manque + pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix + sous divers + aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, + au milieu de riches décors. +</p> +<p>--Et Poil de Carotte?</p> +<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, + mais il + était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p> +<p>La vérité c'est qu'on ne fait jamais <i>tirer</i> Poil de Carotte.</p> +<h2 align="center"></h2> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de + retrouver son vrai nom de baptême.</p> +<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p> +<p>--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p>Autres signes particuliers:</p> +<p>La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. + Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. + Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain + dans les + oreilles. + Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. + Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. + Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait + un collier. + Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IV</h3> +<p>Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins + d'hiver, + il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant + les aiguilles du bout du doigt.</p> +<p>Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de + n'importe + quoi sur le pouce.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">V</h3> +<p>Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend + la main par + derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne + le mur.</p> +<p>Et si on lui demande: + --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p> +<p>Il répond: + --Oh! ce n'est pas la peine!</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VI</h3> +<p>Madame Lepic: + Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.</p> +<p>Poil de Carotte: + Boui, banban. + Madame Lepic: + Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais + parler la + bouche pleine.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VII</h3> +<p>Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite + qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. + Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VIII</h3> +<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. + C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p> +<p>--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IX</h3> +<p>Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement + ses études. + Il s'étire et soupire d'aise.</p> +<p>--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge + qui décide + de la vie. Que vas-tu faire?</p> +<p>--Comment! Encore! dit grand frère Félix.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">X</h3> +<p>On joue aux jeux innocents. + Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p> +<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p> +<p>On se récrie:</p> +<p>--Très joli! Quel galant poète!</p> +<p>-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je + dis cela + comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure + de rhétorique.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XI</h3> +<p>Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme + à + lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend + au loin + parce qu'il met des pierres dans les boules.</p> +<p>Il vise à la tête: c'est plus court.</p> +<p>Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, + à part, à côté de la glace, sur l'herbe.</p> +<p>A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.</p> +<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.</p> +<p>Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XII</h3> +<p>Les enfants se mesurent leur taille. + A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse + les autres de la + tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une + fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis + que soeur + Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux + de ne + contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter + un rien + à la petite idée de différence.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIII</h3> +<p>Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:</p> +<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. + Il y a une limite. + Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil + de + Carotte.</p> +<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche + et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.</p> +<p>--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIV</h3> +<p>--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte + au + petit Pierre que sa maman gâte.</p> +<p>Et renseigné à peu près, il s'écrie:</p> +<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans + le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où + se trouve le + noyau.</p> +<p>Il réfléchit:</p> +<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XV</h3> +<p>Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère + Félix prêtent + volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite + part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p> +<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui + redemande.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVI</h3> +<p>Poil de Carotte: + Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p> +<p>Mathilde: + Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable + pour + faire des pâtés.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVII</h3> +<p> + --Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père + que moi? dit, çà et là, madame Lepic.</p> +<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas + mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVIII</h3> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je ne sais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours + exprès.</p> +<p>Poil de Carotte: + Il ne manquerait plus que cela.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIX</h3> +<p>Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit + aussi.</p> +<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, + fait + subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, + décontenancé, ne sait où disparaître.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XX</h3> +<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p> +<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une + goutte quand on le gifle.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXI</h3> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p> +<p>--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.</p> +<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXII</h3> +<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, + où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand + une calotte + renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à + la vie.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXIII</h3> +<p>Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p> +<p>--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop + cul de plomb + pour inventer la poudre.</p> +<p>Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons + ne le mangent + pas, il fera, plus tard, un gars huppé.</p> +<h3 align="center"> XXIV</h3> +<p>--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand + frère Félix, + un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXV</h3> +<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. + Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est + douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet + d'un sou.</p> +<p>Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, + elle le lui fait passer.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVI</h3> +<p>Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic + dit:</p> +<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.</p> +<p>Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:</p> +<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p> +<p>Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVII</h3> +<p>Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, + il y a longtemps que tu + m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, + et mise + sur la paille!</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVIII</h3> +<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.</p> +<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et + il se + trompe, il réarrange.</p> +<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le + barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. + Mais + elle ajoute exprès pour lui:</p> +<p>--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau + de la tête.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXIX</h3> +<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe + à Poil + de Carotte:</p> +<p>--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!</p> +<p>Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il + a deux sources + brûlantes dans les yeux.</p> +<p>Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. + Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXX</h3> +<p>Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle + se + promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p> +<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p> +<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de + chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des + baisers + furtifs.</p> +<p>Il tousse.</p> +<p>Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix + du village, + il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:</p> +<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi! + Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière + le + mur, un sourire aux lèvres, terrible.</p> +<p>Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:</p> +<p>--Excepté maman.</p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">FIN</h2> +<p> </p> +<p>TABLE</p> +<p>Les Poules<br> + Les Perdrix<br> + C'est le chien<br> + Le Cauchemar<br> + Sauf votre respect<br> + Le Pot<br> + Les Lapins<br> + La Pioche<br> + La Carabine<br> + La Taupe<br> + La Luzerne<br> + Le Timbale<br> + La Mie de pain<br> + Le Trompette<br> + Ma Mèche<br> + Le Bain<br> + Honorine<br> + La Marmite<br> + Réticence<br> + Agathe<br> + Le Programme<br> + L'Aveugle<br> + Le Jour de l'An<br> + Aller et retour<br> + Le Porte-plume<br> + Les Joues rouges<br> + Les Poux<br> + Comme Brutus<br> + Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses + de M.<br> + Lepic à Poil de Carotte<br> + Le Toiton<br> + Le Chat<br> + Les Moutons<br> + Parrain<br> + La Fontaine<br> + Les Prunes<br> + Mathilde<br> + Le Coffre-fort<br> + Les Têtards<br> + Coup de théâtre<br> + En Chasse<br> + La Mouche<br> + La Première Bécasse<br> + L'Hameçon<br> + La Pièce d'argent<br> + Les Idée personnelles<br> + La Tempête de feuilles<br> + La Révolte<br> + Le Mot de la fin<br> + L'Album de Poil de Carotte</p> +<p> </p> +<BR> +<BR> +<BR> +<BR> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE *** + +***** This file should be named 4559-h.htm or 4559-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/4/5/5/4559/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</BODY> +</HTML> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..3d5efd5 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #4559 (https://www.gutenberg.org/ebooks/4559) diff --git a/old/7plcr10.txt b/old/7plcr10.txt new file mode 100644 index 0000000..6440157 --- /dev/null +++ b/old/7plcr10.txt @@ -0,0 +1,5853 @@ +The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before distributing this or any other +Project Gutenberg file. + +We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your +own disk, thereby keeping an electronic path open for future +readers. Please do not remove this. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the etext. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the +information they need to understand what they may and may not +do with the etext. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 + + + +Title: Poil de Carotte + +Author: Jules Renard + +Release Date: October, 2003 [Etext# 4559] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on February 10, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard +*****This file should be named 7plcr10.txt or 7plcr10.zip***** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 7plcr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7plcr10a.txt + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer. + + +Project Gutenberg Etexts are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep etexts in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our etexts one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any Etext before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2001 as we release over 50 new Etext +files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 4000+ +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +should reach over 300 billion Etexts given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext +Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion] +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +At our revised rates of production, we will reach only one-third +of that goal by the end of 2001, or about 4,000 Etexts. We need +funding, as well as continued efforts by volunteers, to maintain +or increase our production and reach our goals. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of January, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, Delaware, +Florida, Georgia, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, +Louisiana, Maine, Michigan, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Oklahoma, Oregon, +Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee, +Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin, +and Wyoming. + +*In Progress + +We have filed in about 45 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +All donations should be made to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fundraising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fundraising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this etext, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this etext if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +etext, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this etext by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this etext on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS +This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-tm etexts, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this etext +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these etexts, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's etexts and any +medium they may be on may contain "Defects". 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Hart +and may be reprinted only when these Etexts are free of all fees.] +[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales +of Project Gutenberg Etexts or other materials be they hardware or +software or any other related product without express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.10/04/01*END* + + + + + + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer. + + + + +Poil de Carotte + +par Jules Renard + + + + +Les Poules + + +--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublie de fermer les +poules. + +C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenetre. La-bas, tout au fond de +la grande cour, le petit toit aux poules decoupe, dans la nuit, le carr +noir de sa porte ouverte. + +--Felix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aine de ses trois +enfants. + +--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Felix, garcon pale, + indolent et poltron. + +--Et toi, Ernestine? + +--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! + +Grand frere Felix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour repondre. +Ils lisent, tres interesses, les coudes sur la table, presque front contre +front. + +--Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de +Carotte, va fermer les poules! + +Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier ne, parce qu'il a les cheveux +roux et la peau tachee. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se +dresse et dit avec timidite: + +--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. + +--Comment? Repond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. +Depechez-vous, s'il te plait! + +--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. + +--Il ne craint rien ni personne, dit Felix, son grand frere. + +Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre +indigne, il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement, +sa mere lui promet une gifle. + +--Au moins, eclairez-moi, dit-il. + +Madame Lepic hausse les epaules, Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable, +Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du coridor. + +--Je t'attendrai la, dit-elle. + +Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiee, parce qu'un fort coup de vent +fait vaciller la lumiere et l'eteint. + +Poil de Carotte, les fesses collees, les talons plantes, se met a trembler +dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle. +Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glace, pour l'emporter. Des +renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa +joue? Le mieux est de se precipiter, au juger, vers les poules, la tete en +avant, afin de trouer l'ombre. Tatonnant, il saisit le crochet de la porte. +Au bruit de ses pas, les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur +perchoir. Poil de Carotte leur crie: + +--Taisez-vous donc, c'est moi! + +Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailes. Quand il +rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble +qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement +neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les +felicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses +parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues. + +Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur +lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: + +--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. + + + +Les Perdrix + + +Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle +contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise +pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur +Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est +specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege +a la durete bien connue de son coeur sec. + +Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? + +Poil de Carotte: +Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour. + +Madame Lepic: +L'ardoise est trop haute pour toi. + +Poil de Carotte: +Alors, j'aimerais autant les plumer. + +Madame Lepic: +Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les +indications d'usage: + +--Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume. + +Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence. + +Monsieur Lepic: +Deux a la fois, matin! + +Poil de Carotte: +C'est pour aller plus vite. + +Madame Lepic: +Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. + +Les perdrix se defendent, convulsives, et, les ailes battantes, eparpillent +leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus +aisement, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, +pour les contenir, et, tantot rouge, tantot blanc, en sueur, la tete haute +afin de ne rien voir, il serre plus fort. + +Elles s'obstinent. + +Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la +tete sur le bout de son soulier. + +--Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur +Ernestine. + +--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre betes! je ne +voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes. + +M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort ecoeure. + +--Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. + +Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cranes brises du sang +coule, un peu de cervelle. + +--Il etait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonne? + +Grand Felix dit: +--C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois. + + + +C'est le Chien + + +M. Lepic et soeur Ernestine, accoudes sous la lampe, lisent, l'un le +journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere +Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle +des choses. + +Tout a coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement sourd. + +--Chtt! fait M. Lepic. + +Pyrame grogne plus fort. + +--Imbecile! dit madame Lepic. + +Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame +Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, +les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus. + +--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! + +Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe +de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par +peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, +il casse sa voix en eclats. + +La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien +couche qui leur tient tete. + +Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme +jappe. + +Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est alle voir ce qu'il +y a. Un cheminau attarde passe dans la rue peut-etre et rentre +tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour +voler. + +Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus +vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il +n'ouvre pas la porte. + +Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant +du pied, il s'efforcait d'effrayer l'ennemi. + +Aujourd'hui il triche. + +Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et +tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste coll +derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse +lui reussit. + +Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il +leve les yeux, il apercoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte, +trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace. + +Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge +trop. Les soupcons s'eveilleraient. + +De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans +les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. +A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! +Chatouille au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. + +Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic +calmes ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, +Poil de Carotte dit tout de meme par habitude + +--C'est le chien qui revait. + + + +Le Cauchemar + + +Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent, lui +prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il +possede tous les defauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. +Il ronfle expres, sans aucun doute. + +La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est +celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a cote de +sa mere, au fond. + +Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour deblayer sa gorge. +Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines +afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point +respirer trop fort. + +Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. + +Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus +gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. + +Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic, qui demande: + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Il a le cauchemar, dit madame Lepic. + +Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble +indien. + +Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les +mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier +appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit +ou il repose, a cote de sa mere, au fond. + + + +Sauf votre Respect + + +Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'age ou les autres +communient, blancs de coeur et de corps, est reste malpropre. Une nuit, +il a trop attendu, n'osant demander. + +Il esperet, au moyen de tortillements gradues, calmer le malaise. + +Quelle pretention! + +Une autre nuit, il s'est reve commodement installe contre une borne, +l'ecart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il +s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement! + +Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, +maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gate, Poil de +Carotte dejeune avant de se lever. + +Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignee, ou madame Lepic, +avec une palette de bois, en a delaye un peu, oh! tres peu. + +A son chevet, grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de +Carotte d'un air sournois, prets a eclater de rire au premier signal. +Madame Lepic, petite cuilleree par petite cuilleree, donne la becquee a son +enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Felix et a soeur +Ernestine: + +--Attention! preparez-vous! + +--Oui, maman. + +Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter +quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aines +comme pour leur demander: + +--Y etes-vous? + +leve lentement, lentement la derniere cuilleree, l'enfonce jusqu'a la gorge, +dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui +dit, a la fois goguenarde et degoutee: + +--Ah! ma petite salissure, tu en as mange, tu en as mange, et de la +tienne encore, de celle d'hier. + +--Je m'en doutais, repond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure +esperee. + +Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre +plus drole du tout. + + + +Le Pot + +I + + +Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte +a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete, c'est facile. +A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait +volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. + +L'hiver, la promenade devient une corvee. Il a beau prendre, des que la +nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere precaution, il ne peut +esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine, on veille, +neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va +durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une +deuxieme precaution. + +Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. + +--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? + +D'ordinaire il se repond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer, +soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand +frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige +pas toujours a s'eloigner de la maison, jusqu'au fosse de la rue, presque +en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier; +c'est selon. + +Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a eteint les etoiles +et les noyers ragent dans les pres. + +--Ca se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir delibere sans +hate, je n'ai pas envie. + +Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du +corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille, se +couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre, d'un +unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie +et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il +est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il +repasse sa journee, se felicite de l'avoir frequemment echappe belle, et +compte, pour demain, sur une chance egale. Il se flatte que, deux jours de +suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir +avec ce reve. + +A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu. + +--C'etait inevitable, se dit Poil de Carotte. + +Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot +sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie +toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de +Carotte prend ses precautions? + +Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. + +--Tot ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je resiste, +plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes +draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par +experience, que maman n'y verra goutte. + +Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute securite et commence un +bon somme. + + + +II + +Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre. + +--Oh! oh! dit-il, ca se gate! + +Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a pech +par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. + +Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef. +La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir. + +Pourtant is se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre. +Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot +qu'il sait absent. + +Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trepigner +que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. + +--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu, +car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gueri net, aurait l'air +de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, +qu'il appelait. + +Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre. +Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au +mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il +se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat +entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. + +Le noir de la chambre s'epaissit. + + + +III + +Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse +matinee, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle +reniflait de travers. + +--Quelle drole d'odeur! dit-elle. + +--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. + +Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est +pas longue a trouver. + +--J'etais malade et il n'y avait pas de pot, se depeche de dire Poil de +Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense. + +--Menteur! menteur! dit madame Lepic. + +Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement +sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'ecrie: + +--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? + +Et tantot elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la +cheminee comme si elle etaignait le feu, elle secoue la literie et elle +demande de l'air! de l'air! affairee et plaintive. + +Et tantot elle gesticule au nez de Poil de Carotte: + +--Miserable! tu perds donc le sens! Te voila donc denature! Tu vis donc +comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en +servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminees. Dieu +m'est t emoin que tu me rends imbecile, et que je mourrai folle, folle, +folle! + +Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il +n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit. +Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir, +il aurait du toupet. + +Et, comme sa famille desolee, les voisins goguenards qui defilent, le +facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: + +--Parole d'honneur! repond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, +moi je ne sais plus. Arrangez vous. + + + +Les Lapins + + +--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es +comme moi, tu ne l'aimes pas. + +--Ca se trouve bien, se dit Poil de Carotte. + +On lui impose ainsi des gouts et des degouts. En principe, il doit aimer +seulement ce qu'aime sa mere. Quand arrive le fromage: + +--Je suis bien sure, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. + +Et Poil de Carotte pense: + +--Puisqu'elle en est sure, ce n'est pas la peine d'essayer. + +En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de +satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? +Au dessert, madame Lepic lui dit: + +--Va porter ces tranches de melon a ces lapins. + +Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien +horizontale afin de ne rien renverser. + +A son entree sous leur toit, les lapins, coiffes en tapageurs, les oreilles +sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils +allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. + +--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plait, partageons. + +S'etant assis d'abord sur un tas de crottes, de senecon ronge jusqu'a la +racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les +graines de melon et boit le jus lui-meme: c'est doux comme du vin doux. + +Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laisse aux tranches de +jaune sucre, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux +lapins en rond sur leur derriere. + +La porte du petit toit est fermee. Le soleil des siestes enfile les trous +des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraiche. + + + +La Pioche + + +Grand frere Felix et Poil de Carotte travaillent cote a cote. Chacun a sa +pioche. Celle du grand frere Felix a ete faite sur mesure, chez le +marechal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout +seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent +d'ardeur. Soudain, au moment ou il s'y attend le moins (c'est toujours +a ce moment precis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte recoit un coup +de pioche en plein front. + +Quelques instants apres, il faut transporter, coucher avec precaution, sur le +lit, grand frere Felix qui vient de se trouver mal a la vue du sang de son +petit frere. Toute la famille est la, debout, sur la pointe du pied, et +soupire apprehensive: + +--Ou sont les sels? + +--Un peu d'eau bien fraiche, s'il vous plait, pour mouiller les tempes. + +Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les epaules, +entre les tetes. Il a le front bande d'un linge deja rouge, ou le sang +suinte et s'ecarte. + +M. Lepic lui a dit: + +--Tu t'es joliment fait moucher! + +Et sa soeur Ernestine qui a panse la blessure: + +--C'est entre comme dans du beurre. + +Il n'a pas crie, car on lui a fait observer que cela ne sert a rien. + +Mais voici que grand frere Felix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est +quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, +l'inquietude, l'effroi se retirent des coeurs. + +--Toujours le meme, donc! dit madame Lepic a Poil de Carotte; tu ne pouvais +pas faire attention, petit imbecile! + + + +La Carabine + + +M. Lepic dit a ses fils: + +--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des freres qui s'aiment +mettent tout en commun. + +--Oui, papa, repond grand frere Felix, nous nous partagerons la carabine. +Et meme il suffira que Poil de Carotte me la prete de temps en temps. + +Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mefie. + +M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: + +--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit etre l'aine. + +Grand frere Felix: +Je cede l'honneur a Poil de Carotte. Qu'il commence! + +Monsieur Lepic: +Felix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. + +M. Lepic installe la carabine sur l'epaule de Poil de Carotte. + +Monsieur Lepic: +Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. + +Poil de Carotte: +Emmene-t-on le chien? + +Monsieur Lepic: +Inutile. Vous ferez le chien chacun a votre tour. D'ailleurs, des +chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. + +Poil de Carotte et grand frere Felix s'eloignent. Leur costume simple +est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais +M. Lepic leur declare souvent que le vrai chasseur les meprise. La culotte +de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche +ainsi dans la patouille, les terres labourees, et des bottes se forment +bientot, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la +consigne de respecter. + +--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frere Felix. + +--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. + +Il eprouve une demangeaison au defaut de l'epaule et se refuse d'y coller +la crosse de son arme a feu. + +--Hein! dit grand frere Felix, je te la laisse porter tout ton soul! + +--Tu es mon frere, dit Poil de Carotte. + +Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrete et fait signe a grand +frere Felix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie a l'autre. +Le dos voute, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les +moineaux dormaient. La bande tient mal, et pepiante, va se poser ailleurs. +Les deux chasseurs se redressent; grand frere Felix jette des insultes. +Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parait moins impatient. Il +redoute l'instant ou il devra prouver son adresse. S'il manquait! +Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. + +Grand frere Felix: +Ne tire pas, tu es trop loin. + +Poil de Carotte: +Crois-tu? + +Grand frere Felix: +Pardine! Ca trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en +est tres loin. + +Et grand frere Felix se demasque afin de montrer qu'il a raison. Les +moineaux, effrayes, repartent. + +Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il +hoche la queue, remue la tete, offre son ventre. + +Poil de Carotte: +Vraiment, je peux le tirer, celui-la, j'en suis sur. + +Grand frere Felix: +Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prete-moi ta carabine. + +Et deja Poil de Carotte, les mains vides, desarme, baille: a sa place, +devant lui, grand frere Felix epaule, vise, tire, et le moineau tombe. + +C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout a l'heure serrait +la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il +la retrouve, car grand frere Felix vient de la lui rendre, puis, faisant +le chien, court ramasser le moineau et dit: + +--Tu n'en finis pas, il faut te depecher un peu. + +Poil de Carotte: +Un peu beaucoup. + +Grand fere Felix: +Bon, tu boudes! + +Poil de Carotte: +Dame, veux-tu que je chante? + +Grand frere Felix: +Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que +nous pouvions le manquer. + +Poil de Carotte: +Oh! moi... + +Grand frere Felix: +Toi ou moi, c'est la meme chose. Je l'ai tue aujourd'hui, tu le tueras +demain. + +Poil de Carotte: +Ah! demain. + +Grand frere Felix: +Je te le promets. + +Poil de Carotte: +Je sais? tu me le promets, la veille. + +Grand frere Felix: +Je te le jure; es-tu content? + +Poil de Carotte: +Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; +j'essaierais la carabine. + +Grand frere Felix: +Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. +Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bete, et laisse passer +le bec. + +Les deux chasseurs retournent a la maison. Parfois il rencontrent un +paysan qui les salue et dit: + +--Garcons, vous n'avez pas tue le pere, au moins? + +Poil de Carotte, flatte, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodes, +triomphants, et M. Lepic, des qu'il les apercoit, s'etonne: + +--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc +portee tout le temps? + +--Presque, dit Poil de Carotte. + + + +La Taupe + + +Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un +ramonat. Quand il a bien joue avec, il se decide a la tuer. Il la +lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse +retomber sur une pierre. + +D'abord, tout va bien et rondement. + +Deja la taupe s'est brise les pattes, fendu la tete, casse le dos, et +elle semble n'avoir pas la vie dure. + +Puis, stupefait, Poil de Carotte s'apercoit qu'elle s'arrete de mourir. +Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ca +n'avance plus. + +--Matin de matin! elle n'est pas morte, dit-il. + +En effet, sur la pierre tachee de sang, la taupe se petrit; son ventre +plein de graisse tremble comme une gelee, et, par ce tremblement, donne +l'illusion de la vie. + +--Matin de matin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas +encore morte! + +Il la ramasse, l'injurie et change de methode. + +Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes +ses forces, a bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe +bouge toujours. + +Et plus Poil de Carotte enrage tape, moins la taupe lui parait mourir. + + + +La Luzerne + + +Poil de Carotte et grand frere Felix reviennent de vepres et se hatent +d'arriver a la maison, car c'est l'heure du gouter de quatre heures. + +Grand frere Felix aura une tartine de beurre ou de confitures, et +Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme +trop tot, et declare, devant temoins, qu'il n'est pas gourmand. Il +aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, +ce soir encore, marche plus vite que grand frere Felix, afin d'etre +servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de +Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui +donne des coups de dents, des coups de tete, le morcelle, et fait +voler des eclats. Ranges autour de lui, ses parents le regardent +avec curiosite. + +Son estomac d'autruche digerait des pierres, un vieux sou tache de +vert-de-gris. En resume, il ne se montre point difficile a nourrir. +Il pese sur le loquet de la porte. Elle est fermee. + +--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. + +Grand frere Felix, jurant le nom de Dieu, se precipite sur la lourde +porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, +unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les epaules. + +Poil de Carotte: +Decidement, ils n'y sont pas. + +Grand frere Felix: +Mais ou sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. + +Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une +faim inaccoutumee. Par des baillements, des chocs de poing au creux de +la poitrine, ils en expriment toute la violence. + +Grand frere Felix: +S'ils s'imaginent que je les attendrai! + +Poil de Carotte: +C'est pourtant ce que nous avons de mieux a faire. + +Grand frere Felix: +Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux +manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. + +Poil de Carotte: +De l'herbe! c'est une idee, et nos parents seront attrapes. + +Grand frere Felix: +Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par +exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans +l'huile et le vinaigre. + +Poil de Carotte: +On n'a pas besoin de la retourner. + +Grand frere Felix: +Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange +pas, toi? + +Poil de Carotte: +Pourquoi toi et pas moi? + +Grand frere Felix: +Blague a part, veux-tu parier? + +Poil de Carotte: +Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain +avec du lait caille pour ecarter dessus? + +Grand frere Felix: +Je prefere la luzerne. + +Poil de Carotte: +Partons! + +Bientot le champ de luzerne deploie sous leurs yeux sa verdeur +appetissante. Des l'entree, ils se rejouissent de trainer les +souliers, d'ecraser les tiges molles, de marquer d'etroits +chemins qui inquieteront longtemps et feront dire: + +--Quelle bete a passe par ici? + +A travers leurs culottes, une fraicheur penetre jusqu'aux mollets +peu a peu engourdis. + +Ils s'arretent au milieu du champ et se laissent tomber a plat ventre. + +--On est bien, dit grand fere Felix. + +Le visage chatouille, ils rient comme autrefois quand ils couchaient +ensemble dans le meme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre +voisine: + +--Dormirez-vous, sales gars? + +Ils oublient leur faim et se mettent a nager en marin, en chien, en +grenouille. Les deux tetes seules emergent. Ils coupent de la main, +refoulent du pied les petites vagues vertes aisement brisees. Mortes, +elles ne se referment plus. + +--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fere Felix. + +--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. + +Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. + +Accoudes, ils suivent du regard les galeries soufflees que creusent +les taupes et qui zigzaguent a fleur de sol, comme a fleur de peau +les veines des vieillards. Tantot ils les perdent de vue, tantot +elles debouchent dans une clairiere, ou la cuscute rongeuse, parasite +mechante, cholera des bonnes luzernes, etend sa barbe de filaments +roux. Les taupinieres y forment un minuscule village de huttes +dressees a la mode indienne. + +--Ce n'est pas tout ca, dit grand frere Felix, mangeons. Je commence. +Prends garde de toucher a ma portion. + +Avec son bras comme rayon, il decrit un arc de cercle. + +--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. + +Les deux tetes disparaissent. Qui les devinerait? + +Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de +luzerne, en montre les dessous pales, et le champ tout entier est +parcouru de frissons. + +Grand frere Felix arraches des brassees de fourrage, s'en enveloppe +la tete, feint de se bourrer, imite le bruid de machoires d'un veau +inexperimente qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de +devorer tout, les racines memes, car il connait la vie, Poil de +Carotte le prend au serieux, et, plus delicat, ne choisit que les +belles feuilles. + +Du bout de son nez il les courbe, les amene a sa bouche et les +mache posement. + +Pourquoi se presser? +La table n'est pas louee. La foire n'est pas sur le pont. + +Et les dents crissantes, la langue amere, le coeur souleve, il avale, +se regale. + + + +La Timbale + + +Poil de Carote ne boira plus a table. Il perd l'habitude de boire, en +quelques jours, avec une facilite qui surprend sa famille et ses amis. +D'abord, il dit un matin a madame Lepic qui lui verse du vin comme +d'ordinaire: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +Au repas du soir, il dit encore: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +--Tu deviens economique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. + +Ainsi il reste toute cette premiere journee sans boire, parce que la +temperature est douce et que simplement il n'a pas soif. + +Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: + +--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN + +--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. + +--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras +la chercher dans le placard. + +Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir +soi-meme? + +On s'etonne deja: + +--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voila une faculte de plus. + +--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te +trouves seul, egare dans un desert, sans chameau. + +Grand frere Felix et soeur Ernestine parient: + +Soeur Ernestine: +Il restera une semaine sans boire. + +Grand frere Felix: +Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'a dimanche, ce sera beau. + +--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus +jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, +leur trouvez-vous du merite? + +-Un cochon d'Inde et toi, ca fait deux, dit grand frere Felix. + +Poil de Carotte, pique, leur montrera ce dont il est capable. Madame +Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se defend de la reclamer. Il +accepte avec une egale indifference les ironiques compliments et les +temoignages d'admiration sincere. + +--Il est malade ou fou, disent les uns. + +Les autres disent: + +-Il boit en cachette. + +Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte +tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point seche, diminue peu +peu. + +Parents et voisins se blasent. Seuls quelques etrangers levent encore +les bras au ciel, quand on les met au courant: + +--Vous exagerez: nul n'echappe aux exigences de la nature. + +Le medecin consulte declare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en +somme rien n'est impossible. + +Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnait qu'avec +un entetement regulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer +une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent +meme pas incommode. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre +sa faim comme sa soif! Il jeunerait, il vivrait d'air. + +Il ne se souvient meme plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. +Puis la servante Honorine a l'idee de l'emplir de tripoli rouge pour +nettoyer les chandeliers. + + + +La Mie de Pain + + +M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dedaigne pas d'amuser lui-meme ses +enfants. Il leur raconte des histoires dans les allees du jardin, et il +arrive que grand frere Felix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant +ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient +leur dire que le dejeuner est servi, et les voila calmes. A chaque +reunion de famille, les visages se renfrognent. + +On dejeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et deja rien +n'empecherait de passer la table a d'autres, si elle etait louee, quand +madame Lepic dit: + +--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plait, pour finir ma compote? + +A qui s'adresse-t-elle? +Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. +Elle le renseigne sur le prix des legumes, et lui explique la difficulte, +par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une +bete. + +--Non, dit-elle a Pyrame qui grogne d'amitie et bat le paillason de sa +queue, tu ne sais pas le mal que j'ai a tenir cette maison. Tu te figures, +comme les hommes, qu'une cuisiniere a tout pour rien. Ca t'est bien egal +que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. + +Or, cette fois, madame Lepic fait evenement. Par exception, elle s'adresse +a M. Lepic d'une maniere directe. C'est a lui, bien a lui qu'elle demande +une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord +elle le regarde. + +Ensuite M. Lepic a le pain pres de lui. Etonne, il hesite, puis, du +bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, +serieux, noir, il la jette a madame Lepic. + +Farce ou drame? Qui le sait? +Soeur Ernestine, humiliee pour sa mere, a vaguement le trac. + +--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frere Felix qui +galope, effrene, sur les batons de sa chaise. + +Quant a Poil de Carotte, hermetique, des bousilles aux levres, l'oreille +pleine de rumeurs et les joues gonflees de pommes cuites, il se contient, +mais il va peter, si madame Lepic ne quitte a l'instant la table, parce +qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derniere des +dernieres. + + + +Le Trompette + + +M. Lepic arrive de Paris ce matin meme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux +en sortent pour grand freres Felix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, +dont precisement (comme c'est drole!) ils ont reve toute la nuit. Ensuite +M. Lepic, les mains derriere son dos, regarde malignement Poil de Carotte +et lui dit: + +--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? + +En verite, Poil de Carotte est plutot prudent que temeraire. Il +prefererait une trompette, parce que ca ne part pas dans les mains; mais +il a toujours entendu dire qu'un garcon de sa taille ne peut jouer +serieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. +L'age lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. +Son pere connait les enfants: il a apporte ce qu'il faut. + +--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sur de deviner. + +Il va meme au peu loin et ajoute: + +--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! + +--Ah! dit monsieur Lepic embarasse, tu aimes mieux un pistolet! tu as +donc bien change? + +Tout de suite Poil de Carotte se reprend: + +--Mais non, va, non, papa, c'etait pour rire. Sois tranquille, je les +deteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre +comme ca m'amuse de souffler dedans. + +Madame Lepic: +--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine a ton pere, n'est-ce +pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les +pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on +ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni +trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau +a franges d'or. Tu l'as assez regardee. Maintenant, va voir a la +cuisine si j'y suis; deguerpis, trotte et flute dans tes doigts. + +Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulee dans +ses trois pompons rouge et son drapeau a franges d'or, la trompette de +Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme +celle du jugement dernier. + + + +La Meche + + +Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent a la messe. On +les fait beaux et soeur Ernestine preside elle-meme a leur toilette, +au risque d'etre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, +lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros +Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses freres. + +C'est une rage qu'elle a. +Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frere +Felix previent sa soeur qu'il finira par se facher aussi elle triche: + +--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliee, je ne l'ai pas fait expres, +et je te jure qu'a partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. + +Et toujours elle reussit a lui en mettre un doigt. + +--Il arrivera malheur, dit grand frere Felix. + +Ce matin, roule dans sa serviette, la tete basse, comme soeur Ernestine +ruse encore, il ne s'apercoit de rien. + +--La, dit-elle, je t'obeis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm +sur la cheminee. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun merite. +Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est +unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tete ressemble +a un chou-fleur et cette raie durera jusqu'a la nuit. + +--Je te remercie, dit grand frere Felix. + +Il se leve sans defiance. Il neglige de verifier comme d'ordinaire, en +passant sa main sur ses cheveux. + +Soeur Ernestine acheve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de +filoselle blanche. + +--Ca y est? dit grand frere Felix. + +--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que +ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. + +Mais grand frere Felix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court +au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa +tete, avec tranquillite. + +--Je t'avais prevenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque +de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. +Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la riviere. + +Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempe, +il attend qu'on le change ou que le soleil le seche, au choix: ca luit +est egal. + +--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain +personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut +laisser croire que je ne deteste pas la pommade. + +Mais tandis que Poil de Carotte se resigne d'un coeur habitue, ses +cheveux le vengent a son insu. + +Couche de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; +puis ils se degourdissent, et par une invisible poussee bossellent leur +leger moule luisant, le fendillent, le crevent. + +On dirait un chaume qui degele. Et bientot la premiere meche se dresse +en l'air, droite, libre. + + + +Le Bain + + +Comme quatre heures vont bientot sonner, Poil de Carotte, febrile, +reveille M. Lepic et grand frere Felix qui dorment sous les noisetiers +du jardin. + +--Partons-nous? dit-il. + +Grand frere Felix: +Allons-y, porte les calecons? + +Monsieur Lepic: +Il doit faire encore trop chaud. + +Grand frere Felix: +Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. + +Poil de Carotte: +Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras +sur l'herbe. + +Monsieur Lepic: +Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. + +Mais Poil de Carotte modere son allure a grand peine et se sent des +fourmis dans les pieds. Il porte sur l'epaule son calecon severe et +sans dessin et le calecon rouge et bleu de grand frere Felix. La +figure animee, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apres +les branches. Il nage dans l'air et il dit a grand frere Felix: + +--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! + +--Un malin! repond grand frere Felix, dedaigneux et fixe. + +En effet, Poil de Carotte se calme tout a coup. + +Il vient d'enjamber, le premier, avec legerete, un petit mur de pierres +seches, et la riviere brusquement apparue coule devant lui. L'instant +est passe de rire. + +De reflets glaces miroitent sur l'eau enchantee. Elle clapote comme +des dents claquent et exhale une odeur fade. + +Il s'agit d'entrer la dedans, d'y sejourner et de s'y occuper, tandis +que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes reglementaires. +Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait +pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, +attirante de loin, le met en detresse. + +Poil de Carotte commence de se deshabiller, a l'ecart. Il veut moins +cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. + +Il ote ses vetements un a un et les plie avec soin sur l'herbe. Il +noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les denouer. Il met +son calecon, enleve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil +au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend +encore un peu. + +Deja grand frere Felix a pris possession de la riviere et la saccage +en maitre. Il la bat a tour de bras, la frappe du talon, la fait +ecumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des +vagues courroucees. + +--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. + +--Je me sechais, dit Poil de Carotte. Enfin il se decide, il s'assied +par terre, et tate l'eau d'un orteil que ses chaussures trop etroites +ont ecrase. En meme temps, il se frotte l'estomac qui peut-etre n'a +pas fini de digerer. Puis il se laisse glisser le long des racines. + +Elles lui egratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a +de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble +qu'une ficelle mouillee s'enroule peu a peu autour de son corps, comme +autour d'une toupie. Mais la motte ou il s'appuie cede, et Poil de +Carotte tombe, disparait, barbote et se redresse, toussant, crachant, +suffoque, aveugle, etourdi. + +--Tu plonges bien, mon garcon, lui dit monsieur Lepic. + +--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ca. L'eau +reste dans mes oreilles, et j'aurai mal a la tete. + +Il cherche un endroit ou il puisse apprendre a nager, c'est-a-dire +faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. + +--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings +fermes, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui +ne font rien. + +--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de +Carotte. + +Mais grand frere Felix l'empeche de s'appliquer et le derange toujours. + +--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, +j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois +plus. A present, mets-toi la vers le saule. Ne bouge pas. Je parie +de te rejoindre en dix brassees. + +--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les epaules hors de l'eau, +immobile comme une vraie borne. + +De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frere Felix lui grimpe +sur le dos, pique une tete et dit: + +--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. + +--Laisse-moi prendre ma lecon tranquille, dit Poil de Carotte. + +--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. + +-Deja! dit Poil de Carotte. + +Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profite de son +bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout +a l'heure, a present de plume, il s'y debat avec une sorte de vaillance +frenetique, defiant le danger, pret a risquer sa vie pour sauver quelqu'un, +et il disparait meme volontairement sous l'eau, afin de gouter l'angoisse +de ceux qui se noient. + +--Depeche-toi, s'ecrie M. Lepic, ou grand frere Felix boira tout le rhum. + +Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: + +--Je ne donne ma part a personne. + +Et il boit comme un vieux soldat. + +Monsieur Lepic: +Tu t'es mal lave, il rest de la crasse a tes chevilles. + +Poil de Carotte: +C'est de la terre, papa. + +Monsieur Lepic: +Non, c'est de la crasse. + +Poil de Carotte: +Veux-tu que je retourne, papa? + +Monsieur Lepic: +Tu oteras ca demain, nous reviendrons. + +Poil de Carotte: +Veine! Pourvu qu'il fasse beau! + +Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que +grand frere Felix n'as pas mouilles, et la tete lourde, la gorge raclee, +il rit aux eclats, tant son frere et M. Lepic plaisantent drolement ses +orteils boudines. + + + +Honrine + + +Madame Lepic: +Auel age avez-vous donc, deja, Honorine? + +Honorine: +Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic. + +Madame Lepic: +Vous voila vieille, ma pauvre vieille! + +Honorine: +Ca ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai ete malade. +Je crois les chevaux moins durs que moi. + +Madame Lepic: +Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un +coup. Quelque soir, en revenant de la riviere, vous sentirez votre hotte +plus ecrasante, votre brouette plus lourde a pousser que les autres soirs; +vous tomberez a genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouille, +et vous serez perdue. On vous relevera morte. + +Honrine: +Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras +vont encore. + +Madame Lepic: +Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on +lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue +baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. + +Honorine: +Oh! j'y vois clair comme a mon mariage. + +Madame Lepic: +Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. +Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buee? + +Honorine: +Il y a de l'humidite dans le placard. + +Madame Lepic: +Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promenent sur les +assiettes? Regardez cette trace. + +Honorine: +Ou donc, s'il vous plait, madame? je ne vois rien. + +Madame Lepic: +C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas +que vous vous relachez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au +pays qui vous vaille par l'energie; seulement vous vieillissez. Moi +aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne +volonte ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espece de +toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. + +Honorine: +Pourtant, je les ecarquille bien et je ne vois pas trouble comme si +j'avais la tete dans un seau d'eau. + +Madame Lepic: +Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn +a monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous +chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a +rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui echappe. On s'imagine +qu'il est indifferent: erreur! Il observe, et tout se grave derriere +son front. Il a simplement repousse du doigt votre verre, et il a eu le +courage de dejeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. + +Honorine: +Diable aussi que monsieur Lepic se gene avec sa domestique! Il n'avait +qu'a parler et je lui changeais son verre. + +Madame Lepic: +Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler +monsieur Lepic decide a ce taire. J'y ai renonce moi-meme. D'ailleurs +la question n'est pas la. Je me resume: votre vue faiblit chaque jour +un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une +lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgre le +surcroit de depense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... + +Honorine: +Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame +Lepic. + +Madame Lepic: +J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? + +Honorine: +Ca marchera bien ainsi jusqu'a ma mort. + +Madame Lepic: +Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, +comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? + +Honorine: +Vous n'avez peut-etre pas l'intention de me renvoyer a cause d'un coup +de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous +me jetez a la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? + +Madame Lepic: +Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voila toute rouge. Nous +causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fachez, vous +dites des betises plus grosses que l'eglise. + +Honorine: +Dame! est-ce que je sais, moi? + +Madame Lepic: +Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. +J'espere que le medecin vous guerira. Ca arrive. En attendant, laquelle +de nous deux est la plus embarassee. Vous ne soupconnez meme pas que +vos yeux prennent la maladie. Le menge en souffre. Je vous avertis par +charite, pour prevenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, +il me semble, de faire, avec douceur, une observation. + +Honorine: +Tant que vous voudrez. Faites a votre aise, madame Lepic. Un moment je +me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon cote, je surveillerai +mes assiettes, je le garantis. + +Madame Lepic: +Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma reputation, +Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez +absolument. + +Honorine: +Dans ce cas-la, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois +utile et je crierais a l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour +ou je m'apercevrai que je deviens a charge et que je ne sais meme plus +faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, +toute seule, sans qu'on me pousse. + +Madame Lepic: +Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe +a la maison. + +Honorine: +Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mere +Maitte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir. + +Madame Lepic: +Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, +Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le +dis. + +Honorine: +Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. + + + +La Marmite + + +Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile +a sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut +ecouter, sans opinion preconcue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, +et, comme une personne reflechie, qui seule garde toute sa tete au milieu +de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des +affaires. + +Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sur. +Certes, elle ne l'avouera pas, trop fiere. L'accord se fera tacitement, +et Poil de Carotte devra agir sans etre encourage, sans esperer une +recompense. + +Il s'y decide. + +Du matin au soir, une marmite pend a la cremaillere de la cheminee. +L'hiver, ou if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide +souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. + +L'ete on use de son eau qu'apres chaque repas, pour laver la vaisselle, +et le reste du temps elle bout sans utilite, avec un petit sifflement +continu, tandis que sous son ventre fendille, deux buches fument, +presque eteintes. + +Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prete l'oreille. + +--Tout s'est evapore, dit-elle. + +Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux buches et +remue la cendre. Bientot le doux chantonnement recommence et Honorine +tranquillisee va s'occuper ailleurs. + +On lui dirait: + +--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert +plus? Enlevez donc votre marmitre; eteignez le feu. Vous brulez du +bois comme s'il ne coutait rien. Tant de pauvres gelent, des qu'arrive +le froid. Vous etes pourtant une femme econome. + +Elle secouerait la tete. +Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cremaillere. +Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite videe, qu'il +pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie. + +Et maintenant, il n'est meme plus necessaire qu'elle touche la marmite, +ni qu'elle la voie; elle la connait par coeur. Il lui suffit de +l'ecouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme +elle enfilerait une perle, tellement habituee que jusqu'ici elle n'a +jamais manque son coup. + +Elle le manque aujourd'hui pour la premiere fois. + +Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bete +derangee qui se fache, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'etouffe et +la brule. + +Elle pousse un cri, eternue et crache en reculant. + +--Chacre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. + +Les yeux colles et cuisants, elle tatonne avec ses mains noircies dans +la nuit de la cheminee. + +--Ah! je m'explique, dit-elle stupefaite. La marmite n'y est plus... +Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y etait encore +tout a l'heure. Surement, puisqu'elle sifflait comme un fluteau. + +On a du l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la +fenetre un plein tablier d'epluchures. + +Mais qui donc? + +Madame Lepic parait severe et calme sur le paillasson de la chambre +coucher. + +--Quel bruit, Honorine! + +--Du bruit, du bruit! s'ecrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du +bruit! un peu plus je me rotissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes +mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans +mes poches. + +Madame Lepic: +Je regarde cette mare qui degouline de la cheminee, Honorine. Elle va +faire du propre. + +Honorine: +Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prevenir. C'est peut-etre +vous seulement qui l'avez prise? + +Madame Lepic: +Cette marmite appartient a tout le monde ici, Honorine. Faut-il par +hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions +la permission de nous en servir? + +Honorine: +Je dirai des sottises, tant je me sens colere. + +Madame Lepic: +Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans +etre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me demontez. Sous pretexte +que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans +le feu, et tetue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez +aux autres, a moi-meme. Je la trouve raide, ma parole! + +Honorine: +Mon petit Poil de Carotte, sais-tu ou est ma marmite? + +Madame Lepic: +Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre +marmite. Rappelez-vous plutot votre mot d'hier: "Le jour ou je m'apercevrai +que je ne peu meme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, +sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne +croyais pas votre etat desespere. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous +a ma place. Vous etes au courant, comme moi, de la situation; jugez +et concluez. Oh! ne vous genez point, pleurez. Il y a de quoi. + + + +Reticence + + +--Maman! Honorine! + +..................... + +Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gater. Par +bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrete court. + +Pourquoi dire a Honorine: + +--C'est moi, Honorine! + +Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. +Tant pis pour elle. Tot ou tard elle devait ceder. Un aveu de lui ne +la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupconner +Poil de Carotte, elle s'imagine frappee par l'inevitable coup du sort. +Et pourquoi dire a madame Lepic: + +--Maman, c'est moi! + +A quoi bon se vanter d'une action meritoire, mendier un sourire d'honneur? +Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de +le desavouer en public, qu'il se mele donc de ses affaires, ou mieux, +qu'il fasse mine d'aider sa mere et Honorine a chercher la marmite. + +Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui +montre le plus d'ardeur. + +Madame Lepic, desinteressee, y renonce la premiere. + +Honrine se resigne et s'eloigne, marmotteuse, et bientot Poil de Carotte, +qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-meme, comme dans une gaine, +comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. + + + +Agathe + + +C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. + +Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant +quelques jours, detournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. + +--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie +pas que vous devez defoncer les portes a coups de poing de cheval. + +--Ca commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au dejeuner. + +On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se +tient prete a courir du fourneau vers le placard, du placard vers la +table, car elle ne sait guere marcher posement; elle prefere haleter, +le sang aux joues. + +Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire. + +M. Lepic s'installe le premier, denoue sa serviette, pousse son assiette +vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et +ramene l'assiette. Il se sert a boire, et le dos courbe, les yeux +baisses, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec +indifference. + +Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. + +Madame Lepic sert elle-meme les enfants, d'abord grand frere Felix parce +que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualite d'ainee, +enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. + +Il n'en redemande jamais, comme si c'etait formellement defendu. Une +portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans +boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, +seule de la famille, l'aime beaucoup. + +Plus independants, grand frere Felix et soeur Ernestine veulent-ils une +seconde portion; ils poussent, selon la methode de M. Lepic, leur assiette +du cote du plat. + +Mais personne ne parle. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. + +Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voila tout. Elle ne peut s'empecher de +bailler, les bras ecartes, devant l'un et devant l'autre. + +M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il machait du verre pile. + +Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, +commande a table par gestes et signes de tete. + +Soeur Ernestine leve les yeux au plafond. + +Grand frere Felix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a +plus de timbale, ne se preoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, +trop tot, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, +il se livre a des calculs compliques. + +Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. + +--J'y serais bien allee, moi, dit Agathe. + +Ou plutot, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Deja atteinte du +mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en +faute, elle redouble d'attention. + +M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas +devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame +Lepic d'un sec + +--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? + +la rapelle a l'ordre. + +--Voila, madame, repond Agathe. + +Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le +conquerir par ses prevenances et tachera de se signaler. + +Il est temps. + +Comme M. Lepic mord sa derniere bouchee de pain, elle se precipite au +placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamee, qu'elle +lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devine les desirs du +maitre. + +Or, M. Lepic noue sa serviette, se leve de table, met son chapeau et +va dans le jardin fumer une cigarette. + +Quand il a fini de dejeuner, il ne recommence pas. + +Clouee, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pese cinq +livres, semble la reclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. + + + +Le Programme + + +--Ca vous la coupe, dit Poil de Carotte, des qu'Agathe et luis se trouvent +seuls dans la cuisine. Ne vous decouragez pas, vous en verrez d'autres. +Mais ou allez-vous avec ces bouteilles? + +--A la cave, monsieur Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Pardon, c'est moi qui vais a la cave. Du jour ou j'ai pu descendre +l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser +le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet +rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits +benefices, de meme que les peaux de lievres, et je remets l'argent +maman. +Entendons-nous, s'il vous plait, afin que l'un ne gene pas l'autre dans +son service. +Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui +siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. +En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. +J'arrache les herbes qu'il faut connaitre, dont je secoue la terre sur +mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux betes. +Comme exercice, j'aide mon pere a scier du bois. +J'acheve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur +Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais peter +leurs vessies sous mon talon. +Par exemple c'est vous qui les ecaillez et qui tirez les seaux du puis. +J'aide a devider les echeveaux de fil. +Je mouds le cafe. +Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans +le corridor, mais soeur Ernestine ne cede a personne le droit de rapporter +les pantoufles qu'elle a brodees elle-meme. +Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller +chez le pharmacien ou le medecin. +De votre cote, vous courez le village aux menues provisions. +Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, +laver a la riviere. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre +fille; je n'y peux rien. Cependant je tacherai quelquefois, si je suis +libre, de vous donner un coup de main, quand vous etendrez le linge sur +la haie. +J'y pense: un conseil. N'etendez jamais votre linge sur les arbres +fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une +chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, +vous renverrait le laver. +Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les +souliers de chasse et tres peu de cirage sur les bottines. Ca les +brule. +Ne vous acharnez pas apres les culottes crottees. Monsieur Lepic affirme +que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labouree sans +relever le bas de son pantalon. Je prefere relever le mien, quand monsieur +Lepic m'emmene et que je porte le carnier. + +--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur serieux. + +Et madame Lepic me dit: + +-Gare a tes oreilles si tu te salis. + +C'est une affaire de gout. +En somme vous ne serez pas trop a plaindre. Pendant mes vacances nous +nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frere +et moi rentres a la pension. Ca revient au meme. +D'ailleurs personne ne vous semblera bien mechant. Interrogez nos amis: +ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angelique, +mon frere Felix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement +sur, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-etre +moi que vous trouverez les plus difficile caractere de la famille. Au +fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je +me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'ameliore et si +vous y mettez un peu du votre, nous vivrons en bonne intelligence. +Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout +le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous +prie de ne pas me tutoyer, a la facon de votre grand'mere Honorine que je +detestais, parce qu'elle me froissait toujours. + + + +L'Aveugle + + +Du bout de son baton, il frappe discretement a la porte. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce qu'il veut encore celui-la? + +Monsieur Lepic: +Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le +entrer. + +Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, +brusquement, a cause du froid. + +--Bonjour, tous ceux qui sont la? dit l'aveugle. + +Il s'avance. Son baton court a petits pas sur les dalles comme pour +chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend +au poele ses mains transies. + +M. Lepic prend une piece de dix sous et dit: + +--Voila! + +Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. + +Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots +de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent +deja. + +Madame Lepic s'en apercoit. + +--Pretez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. + +Elle les porte sous la cheminee, trop tard; ils ont laisse une mare, et +les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidite, se levent, tantot l'un, +tantot l'autre, ecartent la neige boueuse, la repandent au loin. + +D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe a l'eau sale de +couler vers lui, indique des crevasses profondes. + +--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'etre +entendue, que demande-t-il? + +Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. +Quand les mots ne viennent pas, il agite son baton, se brule le poing au +tuyau du poele, le retire vite et, soupconneux, roule son blanc d'oeil +au fond de ses larmes intarissables. + +Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: + +--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en etes-vous sur? + +--Si j'en suis sur! s'ecrie l'aveugle. Ca, par exemple, c'est fort! +Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugle. + +--Il ne demarrera plus, dit madame Lepic. + +En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'etire +et fond tout entier. Il avait dans les veines des glacons qui se +disolvent et circulent. On croirait que ses vetements et ses membres +suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte +elle arrive: + +C'est lui le but. +Bientot il pourra jouer avec. + +Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frole +l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le +fait reculer, le force a se loger entre le buffet et l'armoire ou la +chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, deroute, tatonne, gesticule et ses +doigts grimpent comme des betes. Il ramone sa nuit. De nouveau les +glacons se forment; voici qu'il regele. + +Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. + +--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. + +Son baton lui echappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se +precipite, ramasse le baton et le rend a l'aveugle, -- sans le lui rendre. + +Il croit le tenir, il ne l'a pas. + +Au moyen d'adroites tromperies, elle le deplace encore, lui remet ses +sabots et le guide du cote de la porte. + +Puis elle le pince legerement, afin de se venger un peu; elle le pousse +dans la rue, sous l'edredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, +contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublie dehors. + +Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie a l'aveugle, comme s'il +etait sourd: + +--Au revoir; ne perdez pas votre piece; a dimanche prochain s'il fait +beau et si vous etes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon +vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun +ses peines et Dieu pour tous! + + + +Le Jour de l'An + + +Il neige. Pour que le jour de l'an reusisse, il faut qu'il neige. + +Madame Lepic a prudemment laisse la porte de la cour verrouillee. Dej +des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis +hostiles, a coups de sabots, et, las d'esperer, s'eloignent a reculons, +les yeux encore vers la fenetre d'ou madame Lepic les epie. Le bruit de +leurs ps s'etouffe dans la neige. + +Poil de Carotte saute du lit, va se debarbouiller, sans savon, dans +l'auge du jardin. Elle est gelee. Il doit en casser la glace, et ce +premier exercice repand par tout son corps une chaleur plus saine que +celle des poeles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on +le trouve toujours sale, meme lorsqu'il a fait sa toilette a fond, il +n'ote que le plus gros. + +Dispos et frais pour la ceremonie, il se place derriere son grand frere +Felix, qui se tient derriere soeur Ernestine, l'ainnee. Tous trois +entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y +reunir, sans en avoir l'air. +Soeur Ernestine les embrasse et dit: + +--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne annee, une +bonne sante et le paradis a la fin de vos jours. + +Grand frere Felix dit la meme chose, tres vite, courant au bout de la +phrase, et embrasse pareillement. + +Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur +l'enveloppe fermee: + +"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espece +rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. + +Poil de Carotte la tend a madame Lepic, qui la decachette. Des fleurs +ecloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle +en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombee dans +les trous, eclaboussant le mot voison. + +Monsieur Lepic: +Et moi, je n'ai rien! + +Poil de Carotte: +C'est pour vous deux; maman te la pretera. + +Monsieur Lepic: +Ainsi, tu aimes mieux ta mere que moi. Alors, fouille-toi pour voir si +cette piece de dix sous neuve est dans ta poche. + +Poil de Carotte: +Patiente un peu, maman a fini. + +Madame Lepic: +Tu as du style, mais une si mauvaise ecriture que je ne peux pas lire. + +--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empresse, a toi, maintenant. + +Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la reponse, M. Lepic +lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, +fait "Ah! ah!" et la depose sur la table. + +Elle ne sert plus a rien, son effet entierement produit. Elle appartient +a tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand +frere Felix la prennent a leur tour et y cherchent des fautes +d'orthographe. Ici Poil de Carotte a du changer de plume, on lit mieux. +Ensuite ils la lui rendent. + +Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: + +--Qui en veut? + +Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les etrennes. +Soeur Ernestine a une poupee aussi haute qu'elle, plus haute, et grand +frere Felix une boite de soldats en plomb prets a se battre. + +--Je t'ai reserve une surprise, dit madame Lepic a Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah, oui! + +Madame Lepic: +Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te +la montre. + +Poil de Carotte: +Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. + +Il leve la main en l'air, grave, sur de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. +Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'a l'epaule, et, +lente, mysterieuse, ramene sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. + +Poil de Carotte, sans hesitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui +reste a faire. Bien vite, il veut fumer en presence de ses parents, sous +les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frere +Felix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts +seulement, il se cambre, incline la tete du cote gauche. Il arrondit +la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. + +Puis, quand il a lance jusqu'au ciel une enorme bouffee: + +--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. + + + +Aller et Retour + + +Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de +la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se +demande: + +--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? + +Il hesite: + +--C'est trop tot, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exagerer. + +Il differe encore: + +--Je courrai a partir d'ici..., non, a partir de la... + +Il se pose des questions: + +--Quand faudra-t-il oter ma casquette? Lequel des deux embrasser le +premier? + +Mais grand frere Felix et soeur Ernestine l'ont devance et se partagent +les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste +plus. + +--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", +a ton age? dis-lui: "mon pere" et donne-lui une poignee de main; c'est +plus viril. + +Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + +Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en +pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. + +Le jour de la rentree (la rentree est fixee au lundi matin, 2 octobre; +on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle +entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants +et les etreint d'une seule brassee. Poil de Carotte ne se trouve pas +dedans. Il espere patiemment son tour, la main deja tendue vers les +courroies de l'imperiale, ses adieux tout prets, a ce point triste +qu'il chantonne malgre lui. + +--Au revoir, ma mere, dit-il d'un air digne. + +--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en +couterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? +C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ca veut faire l'original! + +Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + + + +Le Porte-Plume + + +L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frere Felix et Poil de +Carotte, suit les cours du lycee. Quatre fois par jour les eleves font +la meme promenade, tres agreable dans la belle saison, et, quand il pleut, +si courte que les jeunes gens se rafraichissent plutot qu'ils ne se +mouillent, elle leur est hygienique d'un bout a l'autre. + +Comme ils reviennent du lycee ce matin, trainant les pieds et moutonniers, +Poil de Carotte, qui marche la tete basse, entend dire: + +--Poil de Carotte, regarde ton pere la-bas! + +M. Lepic aime surprendre ainsi ses garcons. Il arrive sans ecrire, et +on l'apercoit soudain, plante sur le trottoir d'en face, au coin de la +rue, les mains derriere le dos, une cigarette a la bouche. + +Poil de Carotte et grand frere Felix sortent des rangs et courent a leur +pere. + +--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais a quelqu'un, ce n'etait pas +a toi. + +--Tu penses a moi quand tu me vois, dit M. Lepic. + +Poil de Carotte voudrait repondre quelque chose d'affectueux. Il ne +trouve rien, tant il est occupe. Hausse sur la pointe des pieds, il +s'efforce d'embrasser son pere. Une premiere fois il lui touche la +barbe du bout des levres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, +dresse la tete, comme s'il se derobait. Puis il se penche et de nouveau +recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il +n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tache de s'expliquer cet +accueil etrange. + +--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser +grand frere Felix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi +m'evite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Regulierement je fais cette +remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse +envie de les voir. Je me promets de bondir a leur cou comme un jeune +chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me +glacent. + +Tout a ses pensees tristes, Poil de Carotte repond mal aux questions de M. +Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. + +Poil de Carotte: +Ca depend. La version va mieux que le theme, parce que dans la version +on peut deviner. + +Monsieur Lepic: +Et l'allemand? + +Poil de Carotte: +C'est tres difficile a prononcer, papa. + +Monsieur Lepic: +Bougre! Comment, la guerre declaree, battras-tu les Prussiens, sans +savoir leur langue vivante? + +Poil de Carotte: +Ah! d'ici la, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je +crois decidement qu'elle attendra, pour eclater, que j'aie fini mes +etudes. + +Monsieur Lepic: +Quelle place as-tu obtenu dans la derniere composition? J'espere que tu +n'es pas a la queue. + +Poil de Carotte: +Il en faut bien un. + +Monsieur Lepic: +Bougre! moi qui voulais t'inviter a dejeuner. Si encore c'etait dimanche! +Mais en semaine, je n'aime guere vous deranger de votre travail. + +Poil de Carotte: +Personnellement je n'ai pas grand'chose a faire; et toi, Felix? + +Grand frere Felix: +Juste, ce matin le professeur a oublie de nous donner notre devoir. + +Monsieur Lepic: +Tu etudieras mieux ta lecon. + +Grand frere Felix: +Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la meme qu'hier. + +Monsieur Lepic: +Malgre tout, je prefere que vous rentriez. Je tacherai de rester +jusqu'a dimanche et nous nous rattraperons. + +Ni la moue de grand frere Felix, ni le silence affecte de Poil de Carotte +ne retardent les adieux et le moment est venu de se separer. + +Poil de Carotte l'attendait avec inquietude. + +--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succes; si, oui ou non, il +deplait maintenant a mon pere que je l'embrasse. + +Et resolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. + +Mais M. Lepic, d'une main defensive, le tient encore a distance et lui dit: + +--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. +Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de +remarquer que j'ote ma cigarette, moi. + +Poil de Carotte: +Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un +malheur arrivera par ma faute. On m'a deja prevenu, mais mon porte-plume +tient si a son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que +je l'oublie. Je devrais au moins oter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, +je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. + +Monsieur Lepic: +Bougre! tu ris parce que tu as failli m'eborgner. + +Poil de Carotte: +Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idee sotte a moi que +je m'etais encore fourree dans la tete. + + + +Les Joues rouges. + + +Son inspection habituelle terminee, M. le Directeur de l'Institution +Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque eleve s'est glisse dans ses draps, +comme dans un etui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se deborder. +Le maitre d'etude, Violone, d'un tour de tete, s'assure que tout le monde +est couche, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le +gaz. Aussitot, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en +chevet, les chuchotements se croisent, et des levres en mouvement monte, +par tout le dortoir, un bruissement confus, ou, de temps en temps, se +distingue le sifflement bref d'une consonne. + +C'est sourd, continu, agacant a la fin, et il semble vraiment que tous +ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent +grignoter du silence. + +Violone met des savates, se promene quelque temps entre les lits, +chatouillant ca le pied d'un eleve, la tirant le pompon du bonnet d'un +autre, et s'arrete pres de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, +l'exemple des longues causeries prolongees bien avant dans la nuit. Le +plus souvent, les eleves ont cesse leur conversation, par degres etouffee, +comme s'ils avaient peu a peu tire leur drap sur leur bouche, et dorment, +que le maitre d'etude est encore penche sur le lit de Marseau, les coudes +durement appuyes sur le fer, insensible a la paralysie de ses avant-bras +et au remue-menage des fourmis courant a fleur de peau jusqu'au bout +de ses doigts. + +Il s'amuse de ses recits enfantins, et le tient eveille par d'intimes +confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a cheri pour +la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parait eclair +en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derriere laquelle, +a la moindre variation atmospherique, s'enchevetrent visiblement les +veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier +a decalquer. Marseau a d'ailleurs une maniere seduisante de rougir sans +savoir pourquoi et a l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. +Souvent, un camarade pese du bout du doigt sur l'une de ses joues et se +retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientot recouverte +d'une belle coloration rouge, qui s'etend avec rapidite, comme du vin +dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du +nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut operer soi-meme. Marseau +se prete complaisamment aux experiences. On l'a surnomme Veilleuse, +Lanterne, Joue Rouge. Cette faculte de s'embraser a volonte lui fait +bien des envieux. + +Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot +lymphatique et grele, au visage farineux, il pince vainement, a se faire +mal, son epiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, +quelque point d'un roux douteux. Il zebrerait volontiers, haineusement, +coups d'ongles et ecorcerait comme des oranges les joues vermillonnees de +Marseau. + +Depuis longtemps tres intrigue, il se tient aux ecoutes ce soir-la, des +la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-etre, et desireux de +savoir la verite sur les allures cachottieres du maitre d'etude. Il met +en jeu toute son habilete de petit espion, simule un ronflement pour rire, +change avec affection de cote, en ayant soin de faire le tour complet, +pousse un cri percant comme s'il avait le cauchemar, ce qui reveille en +peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle a tous les draps; +puis, des que Violone s'est eloigne, il dit a Marseau, te torse hors du +lit, le souffle ardent: + +--Pistolet! Pistolet! + +On ne lui repond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le +bras de Marseau, et, le secouant avec force. + +--Entends-tu? Pistolet! + +Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspere reprend: + +--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu +qu'il ne t'a pas embrasse! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. + +Il se dresse, le col tendu, pareil a un jars blanc qu'on agace, les +poings fermes au bord du lit. + +Mais, cette fois, on lui repond: + +--Eh bien! apres? + +D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. + +C'est le maitre d'etude qui revient en scene, apparu soudainement! + + + +II + + +--Oui, dit Violone, je l'ai embrasse, Marseau; tu peux l'avouer, car +tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrasse sur le front, mais Poil de +Carotte ne peut pas comprendre, deja trop deprave pour son age, que c'est +la un baiser pur et chaste, un baiser de pere a enfant, et que je t'aime +comme un fils, ou si tu veux comme un frere, et demain il ira repeter +partout je ne sais quoi, le petit imbecile! + +A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de +Carotte feint de dormir. Toutefois, il souleve sa tete pour entendre +encore. + +Marseau ecoute le maitre d'etude, le souffle tenu, tenu, car tout en +trouvant ses paroles tres naturelles, il tremble comme s'il redoutait +la revelation de quelque mystere. Violone continue, le plus bas qu'il +peut. Ce sont des mots inarticules, lointains, des syllabes a peine +localisees. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche +insensiblement, au moyen de legeres oscillations de hanches, n'entend +plus rien. Son attention est a ce point surexcitee que ses oreilles +lui semblent materiellement se creuser et s'evaser en entonnoir; mais +aucun son n'y tombe. + +Il se rappelle avoir eprouve parfois une sensation d'effort pareille en +ecoutant aux portes, en collant son oeil a la serrure, avec le desir +d'agrandir le trou et d'attirer a lui, comme avec un crampon, ce qu'il +voulait voir. Cependant il le parierait. Violone repete encore: + +--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbecile ne +comprend pas! + +Enfin le maitre d'etude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front +de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, +puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, +glissant entre les rangees de lits. Quand la main de Violone frole un +traversin, le dormeur derange change de cote avec un fort soupir. + +Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque +de Violonne. Deja Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur +ses yeux, bien eveille d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont +il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, +et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte +lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont echauffe en plus +d'un reve. + +Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupieres, comme aimantees, se +rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque eteint; mais, apres +avoir compte trois eclosions de petites bulles crepitantes et pressees +de sortir du bec, il s'endort. + + + +III + + +Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, +trempees dans un peu d'eau froide, frottent legerement les pommettes +frileuses, Poil de Carotte regarde mechamment Marseau, et, s'efforcant +d'etre bien feroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrees sur les +syllabes sifflantes. + +--Pistolet! Pistolet! + +Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il repond sans colere, et +le regard presque suppliant: + +--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! + +Le maitre d'etude passe la visite des mains. Les eleves, sur deux rangs, +offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en +les retournant avec rapidite, et les remettent aussitot bien au chaud, +dans les poches ou sous la tiedeur de l'edredon le plus proche. +D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal +propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil +de Carotte, prie de les repasser sous le robinet, se revolte. On peut, +a vrai dire, y remarquer une tache bleuatre, mais il soutient que c'est +un commencement d'engelure. On lui en veut, surement. + +Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. + +Celui-ci, matinal, prepare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire +qu'il fait aux grands, a ses moments perdus. Ecrasant sur le tapis de sa +table le bout de ses doigts epais, il pose les principaux jalons: ici la +chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les +Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait ou et n'en +finit plus. + +Il a une ample robe de chambre dont les galons brodes cerclent sa poitrine +puissante, pareils a des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement +trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle +fortement, meme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une +maniere lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de +ses yeux et l'epaisseur de ses moustaches. + +Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, +afin de garder toute sa liberte d'action. + +D'une voix terrible, le Directeur demande: + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur, c'est le maitre d'etude qui m'envoie vous dire que j'ai les +mains sales, mais c'est pas vrai! + +Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les +retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord +la paume, ensuite le dos. + +--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de sequestre, mon +petit! + +--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maitre d'etude, il m'en veut! + +--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! + +Poil de Carotte connait son homme. Une telle douceur ne le surprend point. +Il est bien decide a tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses +jambes et s'enhardit, au mepris d'une gifle. + +Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de +temps en temps, un eleve recalcitrant du revers de la main: vlan! + +L'habilete pour l'eleve vise consiste a prevoir le coup et a se baisser, +et le directeur se desequilibre, au rire etouffe de tous. Mais il ne +recommence pas, sa dignite l'empechant d'user de ruse a son tour. Il +devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se meler de rien. + +--Monsieur, dit Poil de Carotte reellement audacieux et fier, le maitre +d'etude et Marseau, ils font des choses! + +Aussitot les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y +etaient precipites soudain. Il appuie ses deux poings fermes au bord de +la table, se leve a demi, la tete en avant, comme s'il allait cogner Poil +de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: + +--Quelles choses? + +Poil de Carotte semble pris au depourvu. Il esperait (peut-etre que +ce n'est que differe) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par +exemple, lance d'une main adroite, et voila qu'on lui demande des details. + +Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un +bourrelet unique, un epais rond de cuir, ou siege, de guingois, sa tete. + +Poil de Carotte hesite, le temps de se convaincre que les mots ne lui +viennent pas, puis, la mine tout a coup confuse, le dos rond, l'attitude +apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, +l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'eleve +doucement, a hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des +precautions pudiques, il enfouit sa tete simiesque dans la doublure ouatee, +sans dire un mot. + + + +IV + + +Le meme jour, a la suite d'une courte enquete, Violone recoit son conge! +C'est un touchant depart, presque une ceremonie. + +--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. + +Mais il n'en fait accroire a personne. L'institution renouvelle son +personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un +va-et-vient de maitres d'etude. Celui-ci part comme les autres, et +meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connait +pas d'egal dans l'art d'ecrire des entetes pour cahiers, tels que: _Cahiers +d'exercices grecs appartenant a..._ Les majuscules sont moulees comme +des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de +son bureau. Sa belle main, ou brille la pierre verte d'une bague, se +promene elegamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une +signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation +et un remous de lignes a la fois regulieres et capricieuses, qui forment +le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'egare, se +perd dans le paraphe lui-meme. Il faut regarder de tres pres, chercher +longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un +seul trait de plume. Une fois, il a reussi un enchevetrement de lignes +nomme cul-de-lampe. Longuement, les petits s'emerveillerent. + +Son renvoi les chagrine fort. + +Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur a la premiere +occasion, c'est-a-dire enfler les joues et imiter avec les levres le vol +des bourdons pour marquer leur mecontentement. Quelque jour, ils n'y +manqueront pas. + +En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent +regrette, a la coquetterie de partir pendant une recreation. Quand il +parait dans la cour, suivi d'un garcon qui porte sa malle, tous les petits +s'elancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher +les pans de sa redingote sans les dechirer, cerne, envahi et souriant, emu. +Les uns, suspendus a la barre fixe, s'arretent au milieu d'un renversement +et sautent a terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de +chemise retroussees et les doigts ecartes a cause de la colophane. D'autres, +plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, +en signe d'adieu. Le garcon, courbe sous la malle, s'est arrete afin de +conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur +son tablier blanc ses cinq doigts trempes dans du sable mouille. Les +joues de Marseau se sont rosees a paraitre peintes. Il eprouve sa premiere +peine de coeur serieuse; mais, trouble et contraint de s'avouer qu'il +regrette le maitre d'etude un peu comme une petite cousine, il se tient +l'ecart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers +lui, quand on entend un fracas de carreaux. + +Tous les regards montent vers la petite fenetre grillee du sequestre. La +vilaine et sauvage tete de Poil de Carotte parait. Il grimace, bleme +petite bete mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents +blanches toutes a l'air. Il passe sa main droite entre les debris de la +vitre qui le mord, comme animee, et il menace Violone de son poing saignant. + +--Petite imbecile! dit le maitre d'etude, te voila content! + +--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second +coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous +ne m'embrassiez pas, moi? + +Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main +coupee: + +--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux! + + + +Les Poux + + +Des que grand Frere Felix et Poil de Carotte arrivent de l'institution +Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont +besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave a la pension. +D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prevoit le cas. + +--Comme les tiens doivent etre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit +madame Lepic. + +Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que +ceux de grand frere Felix? Et pourquoi? Tous deux vivent cote a cote, +du meme regime, dans le meme air. Certes, au bout de trois mois, grand +frere Felix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son +propre aveu, ne reconnait plus les siens. + +Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilete d'un escamoteur. On ne +les voit pas sortir des chaussettes et se meler aux pieds de grand frere +Felix qui occupent deja tout le fond du baquet, et bientot, un couche de +crasse s'etend comme un linge sur ces quatre horreurs. + +M. Lepic se promene, selon sa coutume, d'une fenetre a l'autre. Il relit +les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes ecrites par M. le +proviseur lui-meme: celle de grand frere Felix: + +"Etourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: + +"Se distingue des qu'il veut, mais ne veut pas toujours." + +L'idee que Poil de Carotte est quelquefois distingue amuse la famille. En +ce moment, les bras croises sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et +se gonfler d'aise. Il se sent examine. On le trouve plutot enlaidi sous +ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux +effusions, ne temoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller +il lui detache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du +coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur. + +Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crepiter +ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. + +Or, du premier coup, il en tue un. + +--Ah! bien vise, dit-il, je ne l'ai pas manque. + +Et tandis qu'un peu degoute il s'essuie a la chevelure de Poil de Carotte, +madame Lepic leve les bras au ciel: + +--Je m'en doutais, dit-elle accablee. Mon dieu! nous sommes propres! +Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voila de la besogne pour +toi. + +Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une +soucoupe, et la chasse commence. + +--Peigne-moi d'abord! crie grand frere Felix. Je suis sur qu'il m'en a +donne. + +Il se racle furieusement la tete avec les doigts et demande un seau d'eau +pour tout noyer. + +--Calme-toi, Felix, dit soeur Ernestine qui aime a se devouer, je ne te +ferai pas du mal. + +Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une +patience de maman. Elle ecarte les cheveux d'une main, tient delicatement +le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dedaigneuse, sans peur +d'attraper des habitants. + +Quand elle dit: Un de plus! grand frere Felix trepigne dans le baquet et +menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. + +--C'est fini pour toi, Felix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept +ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a +que ramasse au hasard dans une fourmiliere. + +On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les +mains derriere le dos, suit le travail, comme un etranger curieux. Madame +Lepic pousse des exclamations plaintives. + +--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rateau. + +Grand frere Felix accroupi remue la cuvette et recoit les poux. Ils +tombent enveloppes de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes +menues comme des cils coupes. Ils obeissent au roulis de la cuvette, et +rapidement le vinaigre les fait mourir. + +Madame Lepic: +Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton age et grand +garcon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-etre tu ne vois +qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne reclames ni la surveillance de +tes maitres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel +plaisir tu eprouves a te laisser ainsi devorer tout vif. Il y a du sang +dans ta tignasse. + +Poil de Carotte: +C'est le peigne qui m'egratigne. + +Madame Lepic: +Ah! c'est le peigne. Voila comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, +Ernestine? Monsieur, delicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, +ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire a sa vermine. + +Soeur Ernestine: +J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ote le plus gros et je +ferai demain une seconde tournee. Mais j'en connais une qui se parfumera +d'eau de Cologne. + +Madame Lepic: +Quant a toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le +mur du jardin. Il faut que tout le village defile devant, pour ta confusion. + +Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant deposee au soleil, il +monte la garde pres d'elle. + +C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premiere. Chaque fois +qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrete, l'observe de ses petits +yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des +choses. + +--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-elle. Poil de Carotte ne repond rien. +Elle se penche sur la cuvette. + +--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garcon +Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes. + +Du doigt, elle touche, comme afin de gouter. Decidement, elle ne comprend +pas. + +--Et toi, que fais-tu la, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a +gronde et mis en penitence. Ecoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je +pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine +qu'ils te rendent la vie dure. + +Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mere ne peut l'entendre, +et il dit a la vieille Marie Nanette. + +--Et apres? Est-ce que ca vous regarde? Melez-vous donc de vos affaires +et laissez-moi tranquille. + + + +Comme Brutus + + +Monsieur Lepic: +Poil de Carotte, tu n'as pas travaille l'annee derniere comme j'esperais. +Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu revasses, +tu lis des livres defendus. Doue d'une excellente memoire, tu obtiens +d'assez bonnes notes de lecons, et tu negliges tes devoirs. Poil de Carotte, +il faut songer a devenir serieux. + +Poil de Carotte: +Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laisse aller +l'annee derniere. Cette fois, je me sens la bonne volonte de bucher ferme. +Je ne te promets pas d'etre le premier de ma classe en tout. + +Monsieur Lepic: +Essaie quand meme. + +Poil de Carotte: +Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne reussirai ni en geographie, ni +en allemand, ni en physique et chimie, ou les plus forts sont deux ou +trois types nuls pour le reste et qui ne font que ca. Impossible de les +degoter; mais je veux, --ecoute, mon papa,-- je veux, en composition +francaise, bientot tenir la corde et la garder, et si malgre mes efforts +elle m'echappe, du moins je n'aurai rien a me reprocher et je pourrai +m'ecrier fierement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. + +Monsieur Lepic: +Ah! mon garcon, je crois que tu les manieras. + +Grand frere Felix: +Qu'est-ce qu'il dit, papa? + +Soeur Ernestine: +Moi, je n'ai pas entendu. + +Madame Lepic: +Moi non plus. Repete voir, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Oh! rien maman. + +Madame Lepic: +Comment? Tu ne disais rien, et tu perorais si fort, rouge et le poing +menacant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Repete +cette phrase, afin que tout le monde en profite. + +Poil de Carotte: +Ce n'est pas la peine, va, maman. + +Madame Lepic: +Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? + +Poil de Carotte: +Tu ne le connais pas, maman. + +Madame Lepic: +Raison de plus. D'abord menage ton esprit, s'il te plait, et obeis. + +Poil de Carotte: +Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils +d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idee m'est venue, pour le remercier, +de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer +la vertu... + +Madame Lepic: +Turlututu, tu barbotes. Je te prie de repeter, sans y changer un mot, et +sur le meme ton, ta phrase de tout a l'heure. Il me semble que je ne te +demande pas le Perou et que tu veux bien faire ca pour ta mere. + +Grand frere Felix: +Veux-tu que je te repete, moi, maman? + +Madame Lepic: +Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de +Carotte, depechez. + +Poil de Carotte: +_Il balbutie, d'une voie pleurarde_ +Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. + +Madame Lepic: +Je desepere. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de +coups, plutot que d'etre agreable a sa mere. + +Grand frere Felix: +Tiens, maman, voila comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards +de defi._ Si je ne suis pas premier en composition francaise. _Il gonfle +ses joues et frappe du pied._ Je m'ecrierai comme Brutus: _Il leve les +bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu +n'es qu'un nom! Voila comme il a dit. + +Madame Lepic: +Bravo, superbe! Je te felicite, Poil de Carotte, et je deplore d'autant +plus ton entetement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. + +Grand frere Felix: +Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ca? Ne serait-ce pas +Caton? + +Poil de Carotte: +Je suis sur de Brutus. "Puis il se jeta sur une epee que lui tendit un de +ses amis et mourut." + +Soeur Ernestine: +Poil de Carotte a raison. Je me rappelle meme que Brutus simulait la +folie avec de l'or dans une canne. + +Poil de Carotte: +Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. + +Soeur Ernestine: +Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte +un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycee. + +Madame Lepic: +Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans +sa famille, et nous l'avons. Que grace a Poil de Carotte, on nous envie! +Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il +parle latin comme un eveque et refuse de dire deux fois la messe pour les +sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il +etrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dechire. Seigneur, o +s'est-il encore fourre? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de +Carotte Brutus! Espece de petite brute, va! + + + +Lettres choisies + + + de Poil de Carotte a M. Lepic + ET QUELQUES REPONSES + de M. Lepic a Poil de Carotte + + _De Poil de Carotte a M. Lepic_ + Institution Saint-Marc. + +Mon cher papa, + +Mes parties de peche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros +clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couche sur le dos +et madame l'infirmiere pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perce, +il me fait mal. Apres je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme +des petits poulets. Pour un de gueri, trois reviennent. J'espere d'ailleurs +que ce ne sera rien. + +Ton fils affectionne. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Puisque tu prepares ta premiere communion et que tu vas au catechisme, tu +dois savoir que l'espece humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. +Jesus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et +pourtant les siens etaient vrais. +Du courage! + +Ton pere qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte a M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je +n'aie pas l'age, je crois que c'est une dent de sagesse precoce. J'ose +esperer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours +par ma bonne conduite et mon application. + +Ton fils affectionne. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait a branler. Elle +s'est decidee a tomber hier matin. De telle sorte que si tu possedes une +dent de plus, ton pere en possede une de moins. C'est pourquoi il n'y a +rien de change et le nombre des dents de la famile reste le meme, + +Ton pere qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte a M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Imagine-toi que c'etait hier la fete de M. Jaques, notre professeur de +latin, et que, d'un commun accord, les eleves m'avaient elu pour lui +presenter les voeux de toute la classe. Flatte de cet honneur, je prepare +longuement le discours ou j'intercale a propos quelques citations latines. +Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une +grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excite par mes +camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment +ou M. Jaques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais +peine ai-je deroule ma feuille et articule d'un voix forte: + +VENERE MAITRE + +que M. Jaques se leve furieux et s'ecrie: + +--Voulez-vous filer a votre place plus vite que ca! + +Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent +derriere leurs livres et que M. Jaques m'ordonne avec colere: + +--Traduisez la version. + +Mon cher papa, qu'en dis-tu? + + + +_Reponse de M. Lepic_ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Quand tu seras depute tu en verras bien d'autres. Chacun son role. Si +on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il +prononce des discours et non pour qu'il ecoute les tiens. + + + +_Poil de Carotte a M. Lepic_ + +Mon cher papa, + +Je viens de remettre ton lievre a M. Legris, notre professeur d'histoire +et de geographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. +Il te remercie vivement. Comme j'etais entre avec mon parapluie mouille, +il me l'ota lui-meme des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous +causames de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je +voulais, le premier prix d'histoire et de geographie a la fin de l'annee. +Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre +entretien, et que M. Legris, qui, a part cela, fut tres aimable, je le +repete, ne me designa meme pas un siege. +Est-ce oubli ou impolitesse? +Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Tu reclames toujours. Tu reclames parce que M. Jaques t'envoie t'asseoir, +et tu reclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-etre +encore trop jeune pour exiger des egards. Et si M. Legris ne t'a pas +offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompe par ta petite +taille, il te croyait assis. + + + +_De Poil de Carotte a M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +J'apprends que tu dois aller a Paris. Je partage la joie que tu auras en +visitant la capitale que je voudrais connaitre et ou je serai de coeur avec +toi. Je concois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je +profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un +ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. +Au fond, ils se valent. Toutefois je desire specialement la_Henriade,_ par +Francois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Heloise,_par Jean-Jacques +Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coutent rien a Paris), je +te le jure que le maitre d'etude ne me les confisquera jamais. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Les ecrivains dont tu me parles etaient des hommes comme toi et moi. Ce +qu'ils ont fait, tu peux le faire. Ecris des livres, tu les liras ensuite. + + +_De M. Lepic a Poil de Carotte._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Ta lettre de ce matin m'etonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus +ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni +de ta competence ni de la mienne. + +D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous ecris les places +que tu obtiens, les qualites et les defauts que tu trouves a chaque +professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'etat de ton linge, si tu +dors et si tu manges bien. + +Voila ce qui m'interesse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de +quoi, s'il te plait, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en +hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas +datee et on ne sait si tu l'adresses a moi ou au chien. La forme meme de +ton ecriture me parait modifiee, et la disposition des lignes, la quantit +de majuscules me deconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. +Je suppose que c'est de toi, et je tiens a t'en faire non un crime, mais +l'observation. + + + +_Reponse de Poil de Carotte._ + +Mon cher papa, + +Un mot a la hate pour t'expliquer ma derniere lettre. Tu ne t'es pas +apercu qu'elle etait _en vers._ + + + +Le Toiton + + +Ce petit toit ou, tour a tour, ont vecu des poules, des lapins, des +cochons, vide maintenant, appartient en toute propriete a Poil de Carotte +pendant les vacances. Il y entre commodement, car le toiton n'a plus de +porte. Quelques greles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte +les regarde a plat ventre, elles lui semblent une foret. Une poussiere +fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidite. Poil de +Carotte frole le plafond de ses cheveux. Il est la chez lui et s'y +divertit, dedaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. + +Son principal amusement consiste a creuser quatre nids avec son derriere, +un a chaque coin du toiton. Il ramene de sa main, comme d'une truelle, +des bourrelets de poussiere et se cale. + +Le dos au mur lisse, les jambes pliees, les mains croisees sur ses genoux, +gite, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il +oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le +troublerait. + +L'eau de vaisselle qui coule non loin de la, par le trou de l'evier, tantot +a torrents, tantot goutte a goutte, lui envoie des bouffees fraiches. + +Brusquement, une alerte. +Des appels approchent, des pas. + +--Poil de Carotte? Poil de Carotte? + +Une tete se baisse et Poil de Carotte reduit en boulette, se poussant dans +la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard meme +immobilise, sent que des yeux fouillent l'ombre. + +--Poil de Carotte, est-tu la? + +Les tempes bosselees, il souffre. Il va crier d'angoisse. + +--Il n'y est pas, le petit animal. Ou diable est-il? + +On s'eloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de +l'aise. Sa pensee parcourt encore de longues routes de silence. + +Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris +dans une toile d'araignee, vibre et se debat. Et l'araignee glisse le long +d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un +instant suspendue, inquiete, pelotonnee. + +Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au denouement, +et quand l'araignee tragique fonce, ferme l'etoile de ses pattes, etreint +la proie a manger, il se dresse debout, passionne, comme s'il voulait sa +part. + +Rien de plus. + +L'araignee remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son +ame de lievre ou il fait noir. + +Bientot, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa revasserie, faute +de pente, s'arrete, forme flaque et croupit. + + + +Le Chat + + + +I + + +Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour +pecher les ecrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dechets d'une +boucherie. + +Or il connait un chat, meprise parce qu'il est vieux, malade, et ca et la, +pele. Poil de Carotte l'invite a venir prendre une tasse de lait chez lui, +dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors +du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a +posee dans un coin. Il y pousse le chat et dit: + +--Regale-toi. + +Il lui flatte l'echine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups +de langue, puis s'attendrit. + +--Pauvre vieux, jouis de ton reste. + +Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne leche +plus que ses levres sucrees. + +--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. +Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler +que celle-la. D'ailleurs, un peu plus tot, un peu plus tard!... + +A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. + +La detonation etourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton meme a +saute, et quand le nuage se dissipe, il voit, a ses pieds, le chat qui +le regarde d'un oeil. + +Une moitie de la tete est emportee, et le sang coule dans la tasse de lait. + +--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Matin, j'ai pourtant vis +juste. + +Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune eclat, l'inquiete. + +Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente +aucun effort pour se deplacer. Il semble saigner expres dans la tasse, +avec le soin que toutes les gouttes y tombent. + +Poil de Carotte n'est pas un debutant. Il a tue des oiseaux sauvages, des +animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte +d'autrui. + +Il sait comment on procede, et que si la bete a la vie dure, il faut se +depecher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps a corps. +Sinon, des acces de fausse sensibilite nous surprennent. On devient +lache. On perd du temps; on n'en finit jamais. + +D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat +par la queue et lui assene sur la nuque des coups de carabine si violents, +que chacun d'eux parait le dernier, le coup de grace. + +Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, +ou se detend et ne crie pas. + +--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de +Carotte. + +Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat +de ses bras, et s'exaltant a la penetration des griffes, les dents jointes, +les veines orageuses, il l'etouffe. + +Mais il s'etouffe aussi, chancelle, epuise, et tombe par terre, assis, sa +figure collee contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. + + + + + +II + +Poil de Carotte est maintenant couche sur son lit de fer. +Ses parents et les amis de ses parents, mandes en hate, visitent, courbes +sous le plafond bas du toiton, les lieux ou s'accomplit le drame. + +--Ah! dit sa mere, j'ai du centupler mes forces pour lui arracher le chat +broye sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. + +Et tandis qu'elle explique les traces d'une ferocite qui plus tard aux +veillees de famille, apparaitra legendaire, Poil de Carotte dort et reve: + +Il se promene le long d'un ruisseau, ou les rayons d'une lune inevitable +remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. + +Sur les pechettes, les morcaux du chat flambaient a travers l'eau +transparente. + +Des brumes blanches glissent au ras du pre, cachent peut-etre de legers +fantomes. + +Poil de Carotte, ses mains derriere son dos, leur prouve qu'ils n'ont +rien a craindre. + +Un boeuf approche, s'arrete et souffle, detale ensuite, repand jusqu'au +ciel le bruit de ses quatre sabots et s'evanouit. + +Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, +n'agacait pas autant, a luis seul, qu'une assemblee de vieilles femmes. + +Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, leve +doucement un baton de pechette et voici que du milieu des roseaux montent +des ecrevisses geantes. + +Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de +Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. + +Et les ecrevisses l'entournent. +Elles se haussent vers sa gorge. +Elles crepitent. +Deja elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. + + + +Les Moutons + + +Poil de Carotte n'apercoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles +poussent des cris etourdissants et meles, comme des enfants qui jouent sous +un preau d'ecole. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en eprouve +quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est +un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent +graduellement a l'obscurite, et les details se precisent. + +L'epoque des naissances a commence. Chaque matin, le fermier Pajol compte +deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves egares parmi les meres, +gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une +sculpture grossiere. + +Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils sucotent +deja ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de +foin dans la bouche. + +Les vieux, ceux d'une semaine, se detendent d'un violent effort de +l'arriere-train et executent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, +tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit +qui vient de naitre se traine, visqueux et non leche. Sa mere, genee par +sa bourse gonflee d'eau et ballottante, la repousse a coups de tete. + +--Une mauvaise mere! dit Poil de Carotte. + +--C'est chez les betes comme chez le monde, dit Pajol. + +--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. + +--Presque, dit Pajol. Il faut a plus d'un donner le biberon, un biberon +comme ceux qu'on achete au pharmacien. Ca ne dure pas, la mere s'attendrit. +D'ailleurs, on les mate. + +Il la prend par les epaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup +une cravate de paille pour la reconnaitre, si elle s'echappe. L'agneau +l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rape, et le petit, frissonnant, +se dresse sur ses membres mous, essaie de teter, plaintif, le museau +enveloppe d'une gelee tremblante. + +--Et vous croyez qu'elle reviendra a des sentiments plus humains? dit Poil +de Carotte. + +--Oui, quand son derriere sera gueri, dit Pajol: elle a eu des couches +dures. + +--Je tiens a mon idee, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier +provisoirement le petit aux soins d'une etrangere? + +--Elle le refuserait, dit Pajol. + +En effet, des quatre coins de l'ecurie, les belements des meres se croisent, +sonnent l'heure des tetees et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, +sont nuances pour les agneaux, car, sans confusion chacun se precipite +droit aux tetines maternelles. + +--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. + +--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces +ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-etre par la finesse de leur +nez. + +Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. + +Il compare profondement les hommes avec des moutons, et voudrait connaitre +les petits noms des agneaux. + +Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques +coups de nez, mangent, paisibles, indifferentes. Poil de Carotte remarque +dans l'eau d'une auge des debris de chaine, des cercles de roues, une +pelle usee. + +--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurement, vous +enrichissez le sang des betes au moyen de cette ferraille! + +--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! + +Il offre a Poil de Carotte de gouter l'eau. Afin qu'elle devienne encore +plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. + +--Veux-tu un berdin? dit-il. + +--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. + +Pajol fouille l'epaisse laine d'une mere et attrape avec ses ongles un +berdin jaune rond, dodu, repu, enorme. Selon Pajol, deux de cette taille +devoraient la tete d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la +main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, a le +fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frere et soeur. + +Deja le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte eprouve des +picotements aux doigts, comme s'il tombait du gresil. Bientot au poignet, +ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va +ronger le bras jusqu'a l'epaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il +l'ecrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en +apercoive. + +Il dira qu'il l'a perdu. + +Un instant encore, Poil de Carotte ecoute, recueilli, les belements qui +se calment peu a peu. Tout a l'heure, on n'entendra plus que le bruissement +sourd du foin broye entre les machoires lentes. + +Accrochee a un barreau de ratelier, une limousine aux raies eteintes semble +garder les moutons, toute seule. + + + +Parrain + + +Quelquefois madame Lepic permet a Poil de Carotte d'aller voir son parrain +et meme de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui +passe sa vie a la peche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte +que Poil de Carotte. + +--Te voila, canard! dit-il. + +--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prepare ma +ligne? + +--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. + +Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prete. Ainsi +son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fache +plus et cette manie du vieil homme complique a peine leurs relations. +Quand il dit oui, il veut dire non et reciproquement. Il ne s'agit que +de ne pas s'y tromper. + +--Si ca l'amuse, ca ne me gene guere, pense Poil de Carotte. + +Et ils restent bons camarades. + +Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour +toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot +de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journee, le +force a boire un verre de vin pur. + +Puis il vont pecher. + +Parrain s'assied au bord de l'eau et deroule methodiquement son crin de +Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes +et ne peche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange +comme des enfants. + +--Surtout, dit-il a Poil de Carotte, ne leve ta ligne que lorsque ton +bouchon aura enfonce trois fois. + +Poil de Carotte: +Pourquoi trois? + +Parrain: +La premiere ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est +serieux: il avale. La troisieme, c'est sur: il ne s'echappera plus. On ne +tire jamais trop tard. + +Poil de Carotte prefere la peche aux goujons. Il se dechausse, entre dans +la riviere et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau +trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un +chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: + +--Seize, dix-sept, dix-huit!... + +Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tete, on rentre dejeuner. Il +bourre Poil de Carotte de haricots blancs. + +--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en +bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot +qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de +perdrix. + +Poil de Carotte: +Ceux-la fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. +Pourtant ce n'est plus ca. Elle doit menager la creme. + +Parrain: +Canard, j'ai du plaisir a te voir manger. Je parie que tu ne manges point +ton content, chez ta mere. + +Poil de Carotte: +Tout depend de son appetit. Si elle a faim, je mange a sa faim. En se +servant elle me sert par-dessus le marche. Si elle a fini, j'ai fini +aussi. + +Parrain: +On en redemande, beta. + +Poil de Carotte: +C'est facile a dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester +sur sa faim. + +Parrain: +Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lecherais le derriere d'un singe, si ce +singe etait mon enfant! Arrangez ca. + +Ils terminent leur journee dans la vigne, ou Poil de Carotte, tantot regarde +piocher son parrain et le suit pas a pas, tantot, couche sur des fagots de +sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. + + + +La Fontaine + + +Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre +est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux +membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de +sa mere. + +--Elle te fait donc bien peur? dit parrain. + +Poil de Carotte: +Ou plutot, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une +correction a mon frere, il saute sur un manche de balai, se campe devant +elle, et je te jure qu'elle s'arrete court. Aussi elle prefere le prendre +par les sentiments. Elle dit que la nature de Felix est si susceptible +qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux a la +mienne. + +Parain: +Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Felix et moi, pour de bon +ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me defendrais comme lui. +Mais je me vois arme d'un balai contre maman. Elle croirait que je +l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-etre qu'elle +me dirait merci, avant de taper. + +Parrain: +Dors, canard, dors! + +Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, etouffe et +cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitie. + +Tout a coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. + +--Es-tu la, canard? dit-il. Je revais, je te croyais encore dans la +fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? + +Poil de Carotte: +Comme si j'y etais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles +souvent. + +Parrain: +Mon pauvre canard, des que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je +m'etais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as +glisse, tu es tombe, tu criais, tu te debattais, et moi, miserable, je +n'entendais rien. Il y avait a peine de l'eau pour noyer un chat. Mais +tu ne te relevais pas. C'etait la le malheur, tu ne pensais donc plus +te relever? + +Poil de Carotte: +Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! + +Parrain: +Enfin ton barbotement me reveille. Il etait temps. Pauvre canard! pauvre +canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a change, on t'a mis le +costume des dimanches du petit Bernard. + +Poil de Carotte: +Oui, il me piquait. Je me grattais. C'etait donc un costume de crin. + +Parrain: +Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre a te preter. Je +ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. + +Poil de Carotte: +Je serais loin. + +Parrain: +Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passe une +bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la merite. + +Poil de Carotte: +Moi, parrain, je ne la merite pas et je voudrais bien dormir. + +Parrain: +Dors, canard, dors. + +Poil de Carotte: +Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lache ma main. Je te la rendrai +apres mon somme. Et retire aussi ta jambe, a cause de tes poils. Il m'est +impossible de dormir quand on me touche. + + + +Les Prunes + + +Quelque temps agites, ils remuent dans la plume et le parrain dit: + +--Canard, dors-tu? + +Poil de Carotte: +Non, parrain. + +Parrain: +Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher +des vers. + +--C'est une idee, dit Poil de Carotte. + +Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le +jardin. + +Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boite de fer-blanc, +a moitie pleine de terre mouillee. Il y entretient une provision de vers +pour se peche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en +manque jamais. Quand il a plu toute la journee, la recolte est abondante. + +--Prends garde de marcher dessus, dit-il a Poil de Carotte, va doucement. +Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre +bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'eloigne +trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, +pour qu'il ne glisse pas. S'il est a demi rentre, lache-le: tu le +casserais. Et un ver coupe ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, +et les poissons delicats les dedaignent. Certains pecheurs economisent +leurs vers; ils ont tort. On ne peche de beaux poissons qu'avec des vers +entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson +s'imagine qu'ils se sauvent, court apres et devore tout de confiance. + +--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts +barbouilles de leur sale bave. + +Parrain: +Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. +Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la +terre. Pour ma part, j'en mangerais. + +Poil de Carotte: +Pour la mienne, je te la cede. Mange voir. + +Parrain: +Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les +ecarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des +prunes. + +Poil de Carotte: +Oui, je sais. Aussi tu degoutes ma famille, maman surtout, et des qu'elle +pense a toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car +tu n'es pas difficile et nous nous entendons tres bien. + +Il leve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques +prunes. Il garde les bonnes et donne les vereuses a parrain qui dit, les +avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris; + +--Ce sont les meilleures. + +Poil de Carotte: +Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains +seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse. + +--Ca ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. + +Poil de Carotte: +C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens a plein nez. +Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que +tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. + +Parrain: +Canard! canard! ca conserve. + + + +Mathilde + + +--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflee a madame Lepic, Poil de +Carotte joue encore au mari et a la femme avec la petite Mathilde, dans le +pre. Grand frere Felix les habille. C'est pourtant defendu, si je ne me +trompe. + +En effet, dans le pre, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous +sa toilette de clematite sauvage a fleurs blanches. Toute paree, elle +semble vraiment une fiancee garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi +calmer toutes les coliques de la vie. + +La clematite, d'abord nattee en couronne sur la tete, descend par flots +sous le menton, derriere le dos, le long des bras, volubile, enguirlande +la taille et forme a terre une queue rampante que grand frere Felix ne se +lasse pas d'allonger. + +Il recule et dit: + +--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte. + +A son tour, Poil de Carotte est habille en jeune marie, egalement couvert +de clematites ou, ca et la, eclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit +jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de +rire, et tous trois gardent leur serieux. Ils savent quel ton convient +a chaque ceremonie. On doit rester triste aux enterrements, des le debut, +jusqu'a la fin, et grave aux mariages, jusqu'apres la messe. Sinon, ce +n'est plus amusant de jouer. + +--Prenez-vous la main, dit grand frere Felix. En avant! doucement. + +Ils s'avancent au pas, ecartes. Quand Mathilde s'empetre, elle retrousse +sa traine et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend, +une jambe levee. + +Grand frere Felix les conduit par le pre. Il marche a reculons, et les +bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire +et les salue, puis monsieur le Cure et les benit, puis l'ami qui felicite +et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un baton, un +autre baton. + +Il les promene de long en large. + +--Halte! dit-il, ca se derange. + +Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet +le cortege en branle. + +--Aie! fait Mathilde qui grimace. + +Une vrille de clematite luit tire les cheveux. Grand frere Felix arrache +le tout. On continue. + +--Ca y est, dit-il, maintenant vous etes maries, bichez-vous. + +Comme ils hesitent: + +--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marie on se biche. Faites-vous +la cour, une declaration. Vous avez l'air plombes. + +Superieur, il se moque de leur inhabilete lui qui, peut-etre, a dej +prononce des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le +premier, pour sa peine. + +Poil de Carotte s'enhardit, cherche a travers la plante grimpante le +visage de Mathilde et la baise sur la joue. + +--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. + +Mathilde, comme elle l'a recu, lui rend son baiser. Aussitot, gauches, +genes, ils rougissent tous deux. + +Grand frere Felix leur montre les cornes. + +--Soleil! Soleil! + +Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trepigne, des bousilles +aux levres. + +--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrive! + +--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, +ricane ce n'est pas toi qui m'empecheras de me marier avec Mathilde, si +maman veut. + +Mais voici que maman vient repondre elle-meme qu'elle ne veut pas. Elle +pousse le barriere du pre. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. +En passant pres de la haie, elle casse une rouette dont elle ote les +feuilles et garde les epines. Elle arrive droit, inevitable comme l'orage. + +--Gare les calottes, dit grand frere Felix. + +Il s'enfuit au bout du pre. Il est a l'abri et peut voir. + +Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lache, il prefere +en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave. + +Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. + +Poil de Carotte: +Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai +tout. + +Mathilde: +Oui, mais ta maman va le dire a ma maman, et ma maman va me battre. + +Poil de Carotte: +Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce +qu'elle te corrige, ta maman? + +Mathilde: +Des fois; ca depend. + +Poil de Carotte: +Pour moi, c'est toujours sur. + +Mathilde: +Mais je n'ai rien fait. + +Poil de Carotte: +Ca ne fait rien. Attention! + +Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit +son allure. Elle est si pres que soeur Ernestine, par peur des chocs en +retour, s'arrete au bord du cercle ou l'action se concentrera. Poil de +Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clematites +sauvages melent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se leve, +prete a cingler. Poil de Carotte, pale, croise ses bras, et la nuque +raccourcie, les reins chauds deja, les mollets lui cuisant d'avance, il a +l'orgueuil de s'ecrier: + +--Qu'est-ce que ca fait, pourvu qu'on rigole! + + + +Le Coffre-Fort + + +Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit: + +--Ta maman est venue tout rapporter a ma maman et j'ai recu une bonne +fessee. Et toi? + +Poil de Carotte: +Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne meritais pas d'etre battue, nous +ne faisions rien de mal. + +Mathilde: +Non, pour sur. + +Poil de Carotte: +Je t'affirme que je parlais serieusement quand je te disais que je me +marierais bien avec toi. + +Mathilde: +Moi, je me marierais bien avec toi aussi. + +Poil de Carotte: +Je pourrais te mepriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais +n'aie pas peur, je t'estime. + +Mathilde: +Tu es riche a combien, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Mes parents ont au moins un million. + +Mathilde: +Combien que ca fait un million? + +Poil de Carotte: +Ca fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais depenser tout leur +argent. + +Mathilde: +Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guere. + +Poil de Carotte: +Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour +flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour +du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la +serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa +dit un mot que personne ne connait, ni maman, ni mon frere, ni ma soeur, +personne, excepte lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa +y rend de l'argent et va le deposer sur la table de la cuisine. Il ne dit +rien, il fait seulement sonner les pieces, afin que mamamn, occupee au +fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite +l'argent. Tous les mois ca se passe ainsi, et ca dure depuis longtemps, +preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort. + +Mathilde: +Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot? + +Poil de Carotte: +Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons +maries, a la condition que tu me promettras de ne jamais le repeter. + +Mathilde: +Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le +repeter. + +Poil de Carotte: +Non, c'est notre secret a papa et a moi. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. + +Poil de Carotte: +Pardon, je le sais. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait. + +--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. + +--Parions quoi? dit Mathilde hesitante. + +--Laisse-moi te toucher ou je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras +le mot. + +Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme +presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosites +au lieu d'une. + +--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu me jures qu'apres tu te laisseras toucher ou je voudrai. + +Mathilde: +Maman me defend de jurer. + +Poil de Carotte: +Tu ne sauras pas le mot. + +Mathilde: +Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devine, oui, je l'ai devine. + +Poil de Carotte, impatiente, brusque les choses. + +--Ecoute, Mathilde, tu n'as rien devine du tout. Mais je me contente de ta +parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, +c'est "Lustucru". A present, je peux toucher ou je veux. + +--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaitre +un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas +de moi! + +Puis, comme Poil de Carotte, sans repondre, s'avance, decide, la main tendue, +elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec. + +Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derriere lui. + +Il se retourne. Par la lucarne d'une ecurie, un domestique du chateau sort +la tete et montre les dents. + +--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'ecrie-t-il, je rapporterai tout a ta mere. + +Poil de Carotte: +Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est +un faux nom que j'ai invente. D'abord, je ne connais point le vrai. + +Pierre: +Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en +parlerai pas a ta mere. Je lui parlerai du reste. + +Poil de Carotte: +Du reste? + +Pierre: +Oui, du reste. +Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai +pas vu. Ah! tu vas bien pour ton age. Mais tes plats a barbe s'elargiront +ce soir! + +Poil de Carotte ne trouve rien a repliquer. Rouge de figure au point que +la couleur naturelle de ses cheveux semble s'eteindre, il s'eloigne, les +mains dans ses poches, a la crapaudine, en reniflant. + + + +Les Tetards + + +Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic +puisse le surveiller par la fenetre, et il s'exerce a jouer comme il faut, +quand le camarade Remy parait. C'est un garcon du meme age, qui boite et +veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traine derriere +l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit: + +--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la riviere. Nous +l'aiderons et nous pecherons des tetards avec des paniers. + +--Demande le a maman, dit Poil de Carotte. + +Remy: +Pourquoi moi? + +Poil de Carotte: +Parce qu'a moi elle ne me donnera pas la permission. + +Juste, madame Lepic se montre a la fenetre. + +--Madame, dit Remy, voulez-vous, s'il vous plait, que j'emmene Poil de +Carotte pecher des tetards? + +Madame Lepic colle son oreille au carreau. Remy repete en criant. Madame +Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent +rien et se regardent indecis. Mais madame Lepic agite la tete et fait +clairement signe que non. + +--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de +moi, tout a l'heure. + +Remy: +Tant pis, on se serait rudement amuse. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. + +Poil de Carotte: +Reste. Nous jouerons ici. + +Remy: +Ah non, par exemple. J'aime mieux pecher des tetards. Il fait doux. +J'en ramasserai des pleins paniers. + +Poil de Carotte: +Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, +elle se ravise. + +Remy: +J'attendrai un petit quart, mais pas plus. + +Plantes la tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement +l'escalier, et bientot Poil de Carotte pousse Remy du coude. + +--Qu'est-ce que je te disais? + +En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant a la main un panier +pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrete, defiante. + +--Tiens, te voila encore, Remy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa +que tu musardes et il te grondera. + +Remy: +Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre. + +Madame Lepic: +--Ah! vraiment, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connait +madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinee une fois encore. +Mais puisque cet imbecile de Remy brouille les choses, gate tout, Poil de +Carotte se desinteresse du denouement. Il ecrase de l'herbe sous son pied +et regarde ailleurs. + +--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me +retracter. + +Elle n'ajoute rien. + +Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter +Poil de Carotte pour pecher des tetards et qu'elle avait vide de ses noix +fraiches, expres. + +Remy est deja loin. + +Madame Lepic ne badine guere et les enfants des autres s'approchent d'elle +prudemment et la redoutent presque autant que le maitre d'ecole. + +Remy sauve la-bas vers la riviere. Il galope si vite que son pied gauche, +toujours en retard, raie la poussiere de la route, danse et sonne comme +une casserole. + +Sa journee perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. +Il a manque une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. + +Solitaire, sans defense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer +d'elle-meme. + + + +Coup de Theatre + + +Scene Premiere + +Madame Lepic: +Ou vas-tu? + +Poil de Carotte: +_Il a mis sa cravate neuve et crache sur ses souliers a les noyer_ + +Je vas me promener avec papa. + +Madame Lepic: +Je te defends d'y aller, tu m'entends? Sans ca... _Sa main droite recule +comme pour prendre son elan._ + +Poil de Carotte, _bas_: +Compris. + + + +Scene II + + +Poil de Carotte: +_En meditation pres de l'horloge_. + +Qu'est-ce que je veux, moi? Eviter les calottes. Papa m'en donne moins +que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui! + + + +Scene III + +Monsieur Lepic: +_Il cherit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant +la pretentaine pour affaires. + +Allons! partons. + +Poil de Carotte: +Non, mon papa. + +Monsieur Lepic: +Comment, non? Tu ne veux pas venir? + +Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas. + + Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a? + + Poil de Carotte: + Y a rien, mais je reste. + + Monsieur Lepic: + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, + et pleurniche a ton aise. + + + + Scene IV + + Madame Lepic: + _Elle a toujours le precaution d'ecouter aux portes, pour mieux entendre._ + + Pauvre cheri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les + tire._ Le voila tout en larmes, parce que son pere... _Elle regarde en + dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgre lui. Ce n'est pas ta mere + qui te tourmenterait avec cette cruaute. _Les Lepic pere et mere se + tournent le dos._ + + + + Scene V + + Poil de Carotte: + _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un + seul._ + + Tout le monde ne peut pas etre orphelin. + + + + En Chasse + + + M. Lepic emmene ses fils a la chasse alternativement. Ils marchent + derriere lui, un peu sur sa droite, a cause de la direction du fusil, et + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entetement passionne a le suivre, sans se plaindre. Ses + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. + + Si M. Lepic tue un lievre au debut de la chasse, il dit: + +--Veux-tu le laisser a la premiere ferme ou le cacher dans une haie, et nous + le reprendrons ce soir? + + --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder. + + Il lui arrive de porter une journee entiere deux lievres et cinq perdrix. + + Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son epaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec +affection et oublie un moment sa charge. + +Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanite cesse de le +soutenir. + +--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce laboure. + +Poil de Carotte, irrite, s'arrete debout au soleil. Il regarde son pere +pietiner le champ, sillon par sillon, motte a motte, le fouler, l'egaliser +comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les +chardons, tandis que Pyrame meme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se +couche un peu et halete, toute sa langue dehors. + +--Mais il n'y a rien la, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des +orties, fourrage. Si j'etais lievre gite au creux d'un fosse, sous les +feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur! + +Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures. + +Et M. Lepic saute un autre echalier, pour battre une luzerne d'a cote, +ou, cette fois, ils serait bien etonne de ne pas trouver quelque gars de +lievre. + +--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure +apres lui, maintenant. Une journee qui commence mal finit mal. Trotte et +sue, papa, ereinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. +Nous rentrerons bredouilles, ce soir. + +Car Poil de Carotte est naivement superstitieux. + +_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voila Pyrame en arret, +le poil herisse, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche +le plus pres possible, la crosse au defaut de l'epaule. Poil de Carotte +s'immobilise, et un premier jet d'emotion le fait suffoquer. + +_Il souleve sa casquette_ +Des perdrix partent, ou un lievre deboule. Et selon que Poil de Carotte +_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic +manque ou tue. + +Poil de Carotte l'avoue, ce systeme n'est pas infaillible. Le geste trop +souvent repete ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait +de repondre aux memes signes. Poil de Carotte les espace discretement, et +a cette condition, ca reussit presque toujours. + +--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupese un lievre chaud encore +dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supremes besoins. +Pourquoi ris-tu? + +--Parce que tu l'as tue, grace a moi, dit Poil de Carotte. + +Et fier de ce nouveau succes, il expose avec aplomb sa methode. + +--Tu parles serieusement? dit M. Lepic. + +Poil de Carotte: +Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'a pretendre que je ne me trompe jamais. + +Monsieur Lepic: +Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guere, si +tu tiens a ta reputation de garcon d'esprit, de debiter ces bourdes devant +des etrangers. On t'eclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te +moques de ton pere. + +Poil de Carotte: +Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis +qu'un serin. + + + +La Mouche + + +La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les epaules de remords, +tant il se trouve bete, emboite le pas de son pere avec une nouvelle +ardeur, s'applique a poser exactement le pied gauche la ou M. Lepic a +pose son pied gauche, et il ecarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. +Il ne se repose que pour attraper une mure, une poire sauvage et des +prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les levres et calment la +soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- +vie. Gorgee par gorgee, il boit presque tout a lui seul, car M. Lepic, +que la chasse grise, oublie d'en demander. + +--Une goutte, papa? + +Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte +qu'il offrait, vide le flacon, et la tete tournante, repart a la poursuite +de son pere. Soudain, il s'arrete, enfonce un doigt au creux de son oreille, +l'agite vivement, le retire, puis feint d'ecouter, et il crie a M. Lepic: + +--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille. + +Monsieur Lepic: +Ote-la, mon garcon. + +Poil de Carotte: +Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle +bourdonne. + +Monsieur Lepic: +Laisse-la mourir toute seule. + +Poil de Carotte: +Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? + +Monsieur Lepic: +Tache de la tuer avec une corne de mouchoir. + +Poil de Carotte: +Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la +permission? + +--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais depeche-toi. + +Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et +il la vide une deuxieme fois, pour le cas ou M. Lepic imaginerait de +reclamer sa part. + +Et bientot, Poil de Carotte s'ecrie allegre, en courant: + +--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit etre morte. +Seulement, elle a tout bu. + + + +La premiere Becasse + + +--Mets-toi la, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promenerai +dans le bois avec le chien; nous ferons lever les becasses, et quand tu +entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les becasses +passeront sur la tete. + +Point de Carotte tient le fusil couche entre son bras. C'est la premiere +fois qu'il va tirer une becasse. Il a deja tue une caille, deplume une +perdrix et manque un lievre avec le fusil de M. Lepic. + +Il a tue la caille par terre, sous le nez du chien en arret. D'abord il +regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. + +--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pres. + +Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, epaula, +dechargea son arme a bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. +Il ne put retrouver de sa caille broyee, disparue, que quelques plumes et +un bec sanglant. + +Toutefois, ce qui consacre la renommee d'un jeune chasseur, c'est de tuer +une becasse, et il faut que cette soiree marque dans la vie de Poil de +Carotte. + +Le crepuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes +fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. +Aussi Poil de Carotte, emu, voudrait bien etre a tout a l'heure. + +Les grives, de retour des pres, fusent avec rapidite entre les chenes. Il +les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buee qui ternit +le canon du fusil. Des feuilles seches trottinent ca et la. + +Enfin, deux becasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se levent, +se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fremissant. + +Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement +que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son cote. Ses yeux se +meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tete, et la crosse du +fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air. + +Une des deux becasses tombe, bec en avant, et l'echo disperse la detonation +formidable aux quatre coins du bois. + +Poil de Carotte ramase la becasse dont l'aile est cassee, l'agite +glorieusement et respire l'odeur de la poudre. + +Pyrame accourt, precedant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hate plus +que d'ordinaire. + +--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pret aux eloges. + +Mais M. Lepic ecarte les branches, parait, et dit d'un voix calme a son +fils encore fumant: + +--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuees toutes les deux? + + + +L'Hamecon + + +Poil de Carotte est en train d'ecailler ses poissons, des goujons, des +ablettes et meme des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le +ventre, et fait eclater sous son talon les vessies doubles transparentes. +Il reunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hate, absorbe, pench +sur le seau blanc d'ecume, et prend garde de se mouiller. + +Madame Lepic vient donner un coup d'oeil. + +--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as peche une belle friture, +aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux. + +Elle lui caresse le cou et les epaules, mais, comme elle retire sa main, +elle pousse des cris de douleur. + +Elle a un hamecon pique au bout du doigt. + +Soeur Ernestine accourt. Grand frere Felix la suit, et bientot M. Lepic +lui-meme arrive. + +--Montre voir, disent-ils. + +Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hamecon +s'enfonce plus profondement. Tandis que grand frere Felix et soeur +Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le leve en l'air, +et chacun peut voir le doigt. L'hamecon l'a traverse. + +M. Lepic tente de l'oter. + +--Oh non! pas comme ca! dit madame Lepic d'une voix aigue. + +En effet, l'hamecon est arrete d'un cote par son dard et de l'autre cot +par sa bouche. + +M. Lepic met son lorgnon. + +--Diable, dit-il, il faut casser l'hamecon! + +Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, +madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? +D'ailleurs l'hamecon est d'un acier de bonne trempe. + +--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. + +Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt +une lame mal aiguisee, si faiblement, qu'elle ne penetre pas. Il appuie; +il sue. Du sang parait. + +--Oh! la! oh! la! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. + +--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine. + +--Ne fais donc pas ta lourde comme ca! dit grand frere Felix a sa mere. + +M. Lepic perd patience. Le canif dechire, scie au hasard, et madame +Lepic apres avoir murmure: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement. + +M. Lepic en profite. Blanc, affole, il charcute, fouit la chair, et le doigt +n'est plus qu'une plaie sanglante d'ou l'hamecon tombe. + +Ouf! + +Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi a rien. Au premier cri de sa mere, +il s'est sauve. Assis sur l'escalier, la tete en ses mains, il s'explique +l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lancait sa ligne au loin, son +hamecon lui est reste dans le dos. + +--Je ne m'etonne plus que ca ne mordait pas, dit-il. + +Il ecoute les plaintes de sa mere, et d'abord n'est guere chagrine de les +entendre. Ne criera-t-il pas a son tour, tout a l'heure, non moins fort +qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'a l'enrouement, afin qu'elle se +croie plus tot vengee et le laisse tranquille? + +Des voisins attires le questionnent: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? + +Il ne repond rien; il bouche ses oreilles, et sa tete rousse deisparait. +Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. + +Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pale comme une accouchee, et, fiere +d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot +avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux +assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement a Poil de Carotte: + +--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est +pas de ta faute. + +Jamais elle n'a parle sur ce ton a Poil de Carotte. Surpris, il leve le +front. Il voit le doigt de sa mere enveloppe de linges et de ficelles, +propre, gros et carre, pareil a une poupee d'enfant pauvre. Ses yeux secs +s'emplissent de larmes. + +Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derriere +son coude. Mais, genereuse, elle l'embrasse devant tout le monde. + +Il ne comprend plus. Il pleure a pleine yeux. + +--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc +bien mechante? + +Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. + +--Est-il bete? On jurerait qu'on l'egorge, dit madame Lepic aux voisins +attendris par sa bonte. + +Elle leur passe l'hamecon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme +que c'est du numero 8. Peu a peu elle retrouve sa facilite de parole, et +elle raconte le drame au public, d'une langue volubile. + +--Ah! sur le moment, je l'aurais le tue, si je ne l'aimais tant. Est-ce +malin, ce petit outil d'hamecon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel. + +Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un +trou, et de pietiner la terre. + +--Ah! mais non! dit grand frere Felix, moi je le garde. Je veux pecher +avec. Bigre! un hamecon trempe dans le sang a maman, c'est ca qui sera bon! +Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse! + +Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupefait d'avoir echappe au +chatiment, exagere encore son repentir, rend par la gorge les gemissements +auques et lave a grande eau les taches de sa laide figure a claques. + + + +La Piece d'Argent + + +I + + +Madame Lepic: +Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes +poches. + +Poil de Carotte: +_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des +oreilles d'ane._ + +Ah! oui, maman! Rends-le-moi. + +Madame Lepic: +Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au +hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas. + +Madame Lepic: +Prends garde! tu vas mentir. Deja tu divagues comme une ablette etourdie. +Reponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie? + +Poil de Carotte: +Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman. + +Madame Lepic: +Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquee la semaine +derniere. + +Poil de Carotte: +Alors, c'est moun couteau. + +Madame Lepic: +Quel couteau? Quit t'a donne un couteau? + +Poil de Carotte: +Personne. + +Madame Lepic: +Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle. +Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime +sa mere lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta piece d'argent. Je +n'en sait rien, mais j'en suis sure. Ne niet pas. Ton nez remue. + +Poil de Carotte: +Maman, cette piece m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnee dimanche. +Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. +D'ailleurs je n'y tenais guere. Une piece de plus ou de moins! + +Madame Lepic: +Voyez-vous ca, peroreur! Et je t'ecoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes +pour rien la peine de ton parrain qui te gate tant et qui sera furieux? + +Poil de Carotte: +Imaginons, maman, que j'ai depense ma piece, a mon gout. Fallait-il +seulement la surveiller toute ma vie! + +Madame Lepic: +Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette piece, ni la gaspiller +sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, +arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Et je te defends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare +toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le +charretier sans souci. Ca ne prend jamais avec moi. + + + +II + + +Poil de Carotte se promene a petits pas dans les allees du jardin. Il gemit. +Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mere l'observe, +il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le +sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. +Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air. + +Ou diable peut-elle etre, cette piece d'argent? La-haut, sur l'arbre, au +creux d'un vieux nid? + +Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pieces d'or. +On l'a vu. Mais Poil de Carotte se trainerait par terre, userait des +genoux et ses ongles, sans ramasser une epingle. + +Las d'errer, d'esperer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue +au chat et se decide a rentrer dans la maison, pour prendre l'etat de sa +mere. Peut-etre qu'elle se calme, et que si la piece rest introuvable, on +y renoncera. + +Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide: + +--Maman, eh! maman! + +Elle ne repond point. Elle vient de sortir et elle a laiss" ouvert le +tiroir de sa table a ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines +blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte apercoit quelques pieces +d'argent. + +Elles semblent vieillir la. Elles ont l'air d'y dormir, rarement eveillees, +poussees d'un coin a l'autre, melees et sans nombre. + +Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait +difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et +puis comment faire la preuve? + +Avec cette presence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes +occasions, Poil de Carotte, resolu, allonge le bras, vole une piece et se +sauve. + +Le peur d'etre surpris lui evite des hesitations, des remords, un retour +perilleux vers la table a ouvrage. + +Il va droit, trop lance pour s'arreter, parcourt les allees, choisit sa +place, y "perd" la piece, l'enfonce d'un coup de talon, se couche a plat +ventre et, le nez chatouille par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, +il decrit des cercles irreguliers, comme on tourne, les yeux bandes, +autour de l'objet cache, quand la personne qui dirige les jeux innocents +se frappe anxieusement les mollets et s'ecrie: + +--Attention! ca brule, ca brule! + + + +III + + +Poil de Carotte: + +Maman, maman, je l'ai. + +Madame Lepic: +Mois aussi. + +Poil de Carotte: +Comment? la voila. + +Madame Lepic: +La voici. + +Poil de Carotte: +Tiens! fais voir. + +Madame Lepic: +Fais voir, toi. + +Poil de Carotte +_Il montre sa piece. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les +manie, les compare et apprete sa phrase._ +C'est drole. Ou l'as-tu retrouvee, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvee +dans cette allee, au pied du poirier. J'ai marche vingt fois dessus, +avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'etait un morceau +de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera +tombee de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. +Penche-toi, maman, remarque l'endroit ou la sournoise se cachait, son gite. +Elle peut se vanter de m'avoir cause du tracas. + +Madame Lepic: +Je ne dis pas non. +Moi je l'ai trouvee dans ton autre paletot. Malgre mes observations, tu +oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu +te donner une lecon d'ordre. Je t'ai laisse chercher pour t'apprendre. +Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant +tu possedes deux pieces d'argent au lieu d'une seule. Te voila cousu d'or. +Tout est bien qui finit bien, mais je te previens que l'argent ne fait pas +le bonheur. + +Poil de Carotte: +Alors, je peux aller jouer, maman? + +Madame Lepic: +Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes +deux pieces. + +Poil de Carotte: +Oh! maman, une me suffit, et meme je te prie de me la serrer jusqu'a ce +que j'en aie besoin. Tu serais gentille. + +Madame Lepic: +Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pieces. Les deux +t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, a moins +que le proprietaire ne la reclame. Qui est-ce? Je me creuse la tete. Et +toi, as-tu une idee? + +Poil de Carotte: +Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout a l'heure, maman, +et merci. + +Madame Lepic: +Attends! si c'etait le jardinier? + +Poil de Carotte: +Veux-tu que j'aille vite le lui demander? + +Madame Lepic: +Ici, mignon, aide-moi. Reflechissons. On ne saurait soupconner ton pere +de negligence, a son age. Ta soeur met ses economies dans sa tirelire. Ton +frere n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. +Apres tout, c'est peut-etre moi. + +Poil de Carotte: +Maman, cela m'etonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires. + +Madame Lepic: +Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je +verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse +de t'inquieter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai +un coup d'oeil dans le tiroir de ma table a ouvrage. + +_Poil de Carotte, qui s'elancait deja, se retourne, il suit des yeux un +instant sa mere qui s'eloigne. Enfin, brusquement, il la depasse, se campe +devant elle et, silencieux, offre une joue. + +Madame Lepic: +_Sa main droite levee, menace ruine._ +Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, +tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on +vole un boeuf. Et puis on assassine sa mere. +_La premiere gifle tombe. + + + +Les Idees personnelles. + + +M. Lepic, grand frere Felix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent +pres de la cheminee ou brule une souche avec ses racines, et les quatre +chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de +Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas la, developpe ses idees +personnelles. + +--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, +tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon pere; je +t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun merite a etre +mon pere, mais je regarde ton amitie comme une haute faveur que tu ne me +dois pas et que tu m'accordes genereusement. + +--Ah! repond M. Lepic. + +--Et moi, et moi? demandent grand frere Felix et soeur Ernestine. + +--C'est la meme chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon +frere et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la +faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empecher. +Inutile que je vous sache gre d'une parente involontaire. Je vous remercie +seulement, toi, frere, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins +efficaces. + +--A ton service, dit grand frere Felix. + +--Ou va-t-il chercher ces reflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine. + +--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une maniere +generale, j'evite les personnalites, et si maman etait la, je le repeterais +en sa presence. + +--Tu ne le repeterais pas deux fois, dit grand frere Felix. + +--Quel mal vois-tu a mes propos? repond Poil de Carotte. Gardez-vous de +denaturer ma pensee! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je +n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'etre banale, d'instinct et +de routine, est voulue, raisonnee, logique. Logique, voila le terme que +je cherchais. + +--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, +dit M. Lepic qui se leve pour aller se coucher, et de vouloir, a ton age, +en remontrer aux autres. Si defunt votre grand-pere m'avait entendu +debiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouve par un coup de +pied et une claque que je n'etais toujours que son garcon. + +--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte dej +inquiet. + +--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie a la main. + +Et il disparait. Grand frere Felix le suit. + +--Au plaisir, vieux camarade a la grillade! dit-il a Poil de Carotte. + +Puis soeur Ernestine se dresse et grave: + +--Bonsoir, cher ami! dit-elle. + +Poil de Carotte reste seul, deroute. + +Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre a reflechir: + +--Qui ca, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est +personne. Tu recites trop ce que tu ecoutes. Tache de penser un peu par +toi-meme. Exprime des idees personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour +commencer. + +La premiere qu'il risque etant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le +feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans +la chambre ou donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de +la cave. C'est une chambre fraiche et agreable en ete. Le gibier s'y +conserve facilement une semaine. Le dernier lievre tue saigne du nez +dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules +et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus +qu'il plonge jusqu'au coude. + +D'ordinaire les habits de toute la famille accroches au porte-manteau +l'impressionnent. On dirait des suicides qui viennent de se pendre apres +avoir eu la precaution de poser leurs bottines, en ordre, la-haut, sur la +planche. + +Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup +d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit +du jardin comme creuse la expres pour qui voudrait s'y jeter par la +fenetre. + +Il aurait peur, s'il pensait a avoir peur, mais il n'y pense plus. En +chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir +le froid du carreau rouge. + +Et dans le lit, les yeux aux ampoules du platre humide, il continue de +developper ses idees personnelles, ainsi nommees parce qu'il faut les +garder pour soi. + + + +La Tempete de Feuilles + + +Il y a longtemps que Poil de Carotte, reveur, observe la plus haute feuille +du grand peuplier. + +Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble detachee de l'arbre, +vivre a part, seule, sans queue, libre. + +Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. + +Depuis midi, elle garde une immobilite de morte, plutot tache que feuille, +et Poil de Carotte perd patience, mal a son aise, lorsque enfin, elle fait +un signe. + +Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le meme signe. D'autres feuilles +le repetent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. + +Et c'est un signe d'alarme, car, a l'horizon, parait l'ourlet d'une calotte +brune. Le peuplier deja frissonne! Il tente de se mouvoir, de deplacer +les pesantes couches d'air qui le genent. + +Son inquietude gagne le hetre, un chene, des marronniers, et tous les arbres +du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'elargit, pousse +en avant sa bordure nette et sombre. + +D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le +merle qui lancait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que +Poil de Carotte voyait tout a l'heure verser, par saccades, les roucoulements +de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. + +Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi. + +La calotte livide continue son invasion lente. + +Elle voute peu a peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui +laisseraient penetrer l'air, prepare l'etouffement de Poil de Carotte. +Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur +le village; mais elle s'arrete a la pointe du clocher, dans la crainte de +s'y dechirer. + +La voila si pres que, sans autre provocation, la panique commence, les +clameurs s'elevent. + +Les arbres melent leurs masses confuses et courroucees au fond desquelles +Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. +Les cimes plongent et se redressent comme des tetes brusquement reveillees. +Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitot, peureuses, +apprivoisees, et tachent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, +soupirent; celles du bouleau ecorche des plaignent; celles du marronnier +sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le +mur. + +Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de +coups sourds. + +Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des +gouttes d'encre. + +Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'ane et les oignons +montes se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflees de graines. + +Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne +pas. Il ne grele pas. Ni un eclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est +le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui +les affole, qui epouvante Poil de Carotte. + +Maintenant, la calotte s'est toute deployee sous le soleil masque. + +Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages +mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne +le ciel entier, elle lui serre la tete, au front. Il ferme les yeux et +elle lui bande douloureusement les paupieres. + +Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempete entre chez +lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur +comme un papier de rue. + +Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le reduit. + +Et Poil de Carotte n'a bientot plus qu'une boulette de coeur. + + + +La Revolte + + +I + + +Madame Lepic: +Mon petit Poil de Carotte cheri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller +me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour +se mettre a table. + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi reponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons. + +Poil de Carotte: +Non, maman, je n'irai pas au moulin. + +Madame Lepic: +Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce +que tu reves? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de +suite chercher une livre de beurre au moulin. + +Poil de Carotte: +J'ai entendu. Je n'irai pas. + +Madame Lepic: +C'est donc moi qui reve? Que se passe-t-il? Pour la premiere fois de ta +vie, tu refuses de m'obeir. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Tu refuses d'obeir a ta mere. + +Poil de Carotte: +A ma mere, oui, maman. + +Madame Lepic: +Par exemple, je voudrais voir ca. Fileras-tu? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Veux-tu te taire et filer? + +Poil de Carotte: +Je me tairai sans filer. + +Madame Lepic: +Veux-tu te sauver avec cette assiette? + + + +II + + +Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. + +--Voila une revolution! s'ecrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras. + +C'est, en effetn la premiere fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore +elle le derangeait! S'il avait ete en train de jouer. Mais, assis par +terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour +les tenir au chaud. Et maintenant il la devisage, tete haute. Elle n'y +comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. + +--Ernestine, Felix, il y a du neuf! Venez voir avec votre pere et Agathe +aussi. Personne ne sera de trop. + +Et meme, les rares passants de la rue peuvent s'arreter. + +Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, a distance, surpris de +s'affermir en face du danger, et plus etonne que madame Lepic oublie de le +battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce +ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brulant comme une +pointe rouge. Toutefois, malgre ses efforts, les levres se decollent a la +pression d'une rage interieure qui s'echappe avec un sifflement. + +--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un +leger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce +qu'il m'a repondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente. + +Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de repeter. + +La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas a l'oreille: + +--Prends garde, il t' arrivera malheur. Obeis, ecoute ta soeur qui t'aime. + +Grand frere Felix se croit au spectacle. Il ne cederait sa place a personne. +Il ne reflechit point que si Poil de Carotte se derobe desormais, une part +des commissions reviendra de droit au frere aine; il l'encouragerait plutot. +Hier, il le meprisait, le traitait de poule mouillee. Aujourd'hui il +l'observe en egal et le considere. Il gambade et s'amuse beaucoup. + +--Puisque c'est la fin du monde renverse, dit madame Lepic atterree, je ne +m'en mele plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge +de dompter la bete feroce. Je laisse en presence le fils et le pere. +Qu'ils se debrouillent. + +--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix etranglee, car +il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre +de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y +aller pour ma mere. + +Il semble que M. Lepic soit plus ennuye que flatte de cette preference. Ca +le gene d'exercer ainsi son autorite, parce qu'une galerie l'y invite, +propos d'une livre de beurre. + +Mal a l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les epaules, tourne +le dos et rentre a la maison. + +Provisoirement l'affaire en reste la. + + + +Le Mot de la Fin + + +Le soir, apres le diner ou madame Lepic, malade et couchee, n'a point paru, +ou, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gene, M. +Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: + +--Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille +route? + +Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette maniere de l'inviter. Il +se leve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit +docilement son pere. + +D'abord ils marchent silencieux. La question inevitable ne vient pas tout de +suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce a la deviner et a lui +repondre. Il est pret. Fortement ebranle, il ne regrette rien. Il a eu +dans sa journee une telle emotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et +le son de voix meme de M. Lepic qui se decide, le rassure. + +Monsieur Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derniere conduite qui chagrine +ta mere? + +Poil de Carotte: +Mon cher papa, j'ai longtemps hesite mais il faut en finir. Je l'avoue: +je n'aime plus maman. + +Monsieur Lepic: +Ah! A cause de quoi? Depuis quand ? + +Poil de Carotte: +A cause de tout. Depuis que je la connais. + +Monsieur Lepic: +Ah! c'est malheureux, mon garcon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a +fait. + +Poil de Carotte: +Ce serait long. D'ailleurs, ne t'apercois-tu de rien? + +Monsieur Lepic: +Si. J'ai remarque que tu boudais souvent. + +Poil de Carotte: +Ca m'exaspere qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte +ne peut garder une rancune serieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura +fini, il sortira de son coin, calme, deride. Surtout n'ayez pas l'air de +vous occuper de lui. C'est sans importance. + +Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pere +et mere et les etrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la +forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage energiquement de tout +mon coeur, et je n'oublie plus l'offense. + +Monsieur Lepic: +Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. + +Poil de Carotte: +Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu a la maison. + +Monsieur Lepic: +Je suis oblige de voyager. + +Poil de Carotte, _avec suffisance_: +Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis +que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi +fouetter. Je me garde de m'en prendre a toi. Certainement je n'aurais +qu'a moucharder, tu me protegerais. Peu a peu, puisque tu l'exiges, je te +mettrai au courant du passe. Tu verras si j'exagere et si j'ai de la +memoire. Mais deja, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me +separer de ma mere. Quel serait, a ton avis, le moyen le plus simple? + +Monsieur Lepic: +Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. + +Poil de Carotte: +Tu devrais me permettre de les passer a la pension. J'y progresserais. + +Monsieur Lepic: +C'est une faveur reservee aux eleves pauvres. Le monde croirait que je +t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'a toi. En ce qui me concerne, ta +societe me manquerait. + +Poil de Carotte: +Tu viendras me voir, papa. + +Monsieur Lepic: +Les promenades pour le plaisir coutent cher, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu profiterais de tes voyages forces. Tu ferais un petit detour. + +Monsieur Lepic: +Non. Je t'ai traite jusqu'ici comme ton frere et soeur, avec le soin de ne +privilegier personne. Je continuerai. + +Poil de Carotte: +Alors, laissons mes etudes. Retire-moi de la pension, sous pretexte que j'y +vole ton argent, et je choisirai un metier. + +Monsieur Lepic: +Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par +exemple? + +Poil de Carotte: +La ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre. + +Monsieur Lepic: +Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impose pour ton instruction +de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles? + +Poil de Carotte: +Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essaye de me tuer. + +Monsieur Lepic: +Tu charges! Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre. + +Monsieur Lepic: +Et te voila. Donc tu n'en avais guere l'envie. Mais au souvenir de ton +suicide manque, tu dresses fierement la tete. Tu t'imagines que la mort +n'a tente que toi. Poil de Carotte, l'egoisme te perdra. Tu tires toute +la couverture. Tu te crois seul dans l'univers. + +Poil de Carotte: +Papa, mon frere est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'eprouve +aucun plaisir a me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. +Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, meme ma mere. Elle ne +peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux +parmi l'espece humaine. + +Monsieur Lepic: +Petite espece humaine a tete carree, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair +au fond des coeurs? Comprends-tu deja toutes les choses? + +Poil de Carotte: +Mes choses a moi, oui, papa; du moins je tache. + +Monsieur Lepic: +Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te previens, tu +ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. + +Poil de Carotte: +Ca promet. + +Monsieur Lepic: +Resigne-toi, blinde-toi, jusqu'a ce que majeur et ton maitre, tu puisses +t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractere et +d'humeur. D'ici la, essaie de prendre le dessus, etouffe ta sensibilite et +observe les autres, ceux memes qui vivent le plus pres de toi; tu +t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes. + +Poil de Carotte: +Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je +reclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait +preferable au mien? J'ai une mere. Cette mere ne m'aime pas et je ne +l'aime pas. + +--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic +impatiente. + +A ces mots, Poil de Carotte leve les yeux vers son pere. Il regarde +longuement son visage dur, sa barbe epaisse ou la bouche est rentree comme +honteuse d'avoir trop parle, son front plisse, ses pattes d'oie et ses +paupieres baissees qui lui donnent l'air de dormir en marche. + +Un instant Poil de Carotte s'empeche de parler. Il a peur que sa joie +secrete et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout +ne s'envole. + +Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit la-bas dans les +tenebres et il lui crie avec emphase: + +--Mauvaise femme! te voila complete. Je te deteste. + +--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mere apres tout. + +--Oh! repond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ca +parce que c'est ma mere. + + + +L'Album de Poil de Carotte + + +I + +Si un etranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque +pas de s'etonner. Il voit soeur Ernestine et grand frere Felix sous divers +aspects, debout, assis, bien habilles ou demi-vetus, gais ou renfrognes, +au milieu de riches decors. + +--Et Poil de Carotte? + +--J'avais des photographies de lui tout petit, repond madame Lepic, mais il +etait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule. + +La verite c'est qu'on ne fait jamais_tirer_Poil de Carotte. + + + +II + +Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hesite avant de +retrouver son vrai nom de bapteme. + +--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes? + +--Son ame est encore plus jaune, dit madame Lepic. + + + +III + +Autres signes particuliers: + +La figure de Poil de Carotte ne previent guere en sa faveur. +Poil de Carotte a le nez creuse en taupiniere. +Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ote, des croutes de pain dans les +oreilles. +Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. +Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. +Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait +un collier. +Enfin Poil de Carotte a un drole de gout et ne sent pas le muse. + + + +IV + +Il se leve le premier, en meme temps que la bonne. Et les matins d'hiver, +il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tatant +les aiguilles du bout du doigt. + +Quand le cafe et le chocolat sont prets, il mange un morceau de n'importe +quoi sur le pouce. + + + +V + +Quand on le presente a quelqu'un, il tourne la tete, tend la main par +derriere, se rase, les jambes ployees, et il egratigne le mur. + +Et si on lui demande: +--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte? + +Il repond: +--Oh! ce n'est pas la peine! + + + +VI + +Madame Lepic: +Poil de Carotte reponds donc, quand on te parle. + +Poil de Carotte: +Boui, banban. + +Madame Lepic: +Il me semble t'avoir deja dit que les enfants ne doivent jamais parler la +bouche pleine. + + + +VII + +Il ne peut s'empecher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite +qu'il les retire, a l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. +Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains. + + + +VIII + +--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. +C'est un vilain defaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait. + +--Oui, repond Poil de Carotte, mais on gagne du temps. + + + +IX + +Le paresseux grand frere Felix vient de terminer peniblement ses etudes. +Il s'etire et soupire d'aise. + +--Quels sont tes gouts? lui demande M. Lepic. Tu es a l'age qui decide +de la vie. Que vas-tu faire? + +--Comment! Encore! dit grand frere Felix. + + + +X + +On joue aux jeux innocents. +Mademoiselle Berthe est sur la sellette. + +--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte; + +On se recrie: + +--Tres joli! Quel galant poete! + +-- Oh! repond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardes. Je dis cela +comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure +de rhetorique. + + + +XI + +Dans les batailles a coups de boules de neige, Poil de Carotte forme +lui seul un camp. Il est redoutable, et sa reputation s'etend au loin +parce qu'il met des pierres dans les boules. + +Il vise a la tete: c'est plus court. + +Quand il gele et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire, +a part, a cote de la glace, sur l'herbe. + +A saut de mouton, il prefere rester dessous, une fois pour toutes. + +Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberte. + +Et a cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie. + + + +XII + +Les enfants se mesurent leur taille. +A vue d'oeil, grand frere Felix, hors concours, depasse les autres de la +tete. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une +fille, doivent se mettre l'un a cote de l'autre. Et tandis que soeur +Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, desireux de ne +contrarier personne, triche et se baisse legerement, pour ajouter un rien +a la petite idee de difference. + + + +XIII + +Poil de Carotte donne ce conseil a la servante Agathe: + +--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. + +Il y a une limite. +Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche a Poil de +Carotte. + +Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fache +et delivre son fils qui rayonne deja de gratitude. + +--Et maintennt, a nous deux! lui dit-elle. + + + +XIV + +--Faire calin! Qu'est-ce que ca veut dire? demande Poil de Carotte au +petit Pierre que sa maman gate. + +Et renseigne a peu pres, il s'ecrie: + +--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans +le plat, avec mes doigts, et sucer la moitie de la peche ou se trouve le +noyau. + +Il reflechit: + +--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez. + + + +XV + +Quelquefois, fatigues de jouer, soeur Ernestine et grand frere Felix pretent +volontiers leurs joujoux a Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite +part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. + +Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui +redemande. + + + +XVI + +Poil de Carotte: +Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues? + +Mathilde: +Je les trouve droles. Prete-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour +faire des pates. + +Poil de Carotte: +Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumees. + + + +XVII + + +--Veux-tu t'arreter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton pere +que moi? dit, ca et la, madame Lepic. + +--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas +mieux l'un que l'autre, repond Poil de Carotte de sa voix interieure. + + + +XVIII + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas, maman. + +Madame Lepic: +Cela veut dire que tu fais encore une betise. Tu le fais donc toujours +expres. + +Poil de Carotte: +Il ne manquerait plus que cela. + + + +XIX + +Croyant que sa mere lui sourit, Poil de Carotte, flatte, sourit aussi. + +Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'a elle-meme, dans le vague, fait +subitement sa tete de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, +decontenance, ne sait ou disparaitre. + + + +XX + +--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic. + +--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. + +Elle dit encore: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure meme plus une +goutte quand on le gifle. + + + +XXI + +Elle dit encore: + +--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui. + +--Quand il a une idee dans la tete, il ne l'a pas dans le derriere. + +--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre interessant. + + + +XXII + +En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraiche, +ou il maintient heroiquement son nez et sa bouche, quand une calotte +renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramene Poil de Carotte a la vie. + + + +XXIII + +Tantot madame Lepic dit de Poil de Carotte: + +--Il est comme moi, sans malice, plus bete que mechant et trop cul de plomb +pour inventer la poudre. + +Tantot elle se plait a reconnaitre que, si les petits cochons ne le mangent +pas, il fera, plus tard, un gars huppe. + + + +XXIV + +--Si jamais, reve Poil de Carotte, on me donne, comme a grand frere Felix, +un cheval de bois pour mes etrennes, je saute dessus et je file. + + + +XXV + +Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. +Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est +douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet +d'un sou. + +Toutefois, il faut convenir que des qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, +elle le lui fait passer. + + + +XXVI + +Il sert de trait d'union entre son pere et sa mere. M. Lepic dit: + +--Poil de Carotte, il manque un bouton a cette chemise. + +Poil de Carotte porte la chemise a madame Lepic, qui dit: + +--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot? + +Mais elle prend sa corbeille a ouvrage et coud le bouton. + + + +XXVII + +Si ton pere n'etait plus la, s'ecrie madame Lepic, il y a longtemps que tu +m'aurais donne un mauvais coup, plonge ce couteau dans le coeur, et mise +sur la paille! + + + +XXVIII + +--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic a chaque instant. + +Poil de Carotte se mouche, inlassable, du cote de l'ourlet. Et il se +trompe, il rarrange. + +Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le +barbouille a rendre jaloux soeur Ernestine et grand frere Felix. Mais +elle ajoute expres pour lui: + +--C'est plutot un bien qu'un mal. Ca degage le cerveau de la tete. + + + +XXIX + +Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette enormite echappe a Poil +de Carotte: + +--Laisse-moi donc tranquille, imbecile! + +Il lui semble aussitot que l'air gele autour de lui, et qu'il a deux sources +brulantes dans les yeux. + +Il balbutie, pret a rentrer dans la terre, sur un signe. +Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe. + + + +XXX + +Soeur Ernestine va bientot se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se +promene avec son fiance, sous la surveillance de Poil de Carotte. + +--Passe devant, dit-elle, et gambade! + +Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de +chien, et s'il s'oublie a ralentir, il entend, malgre lui, des baisers +furtifs. + +Il tousse. + +Cela l'enerve, et soudain, comme il se decouvre devant la croix du village, +il jette sa casquette par terre, l'ecrase sous son pied et s'ecrie: + +--Personne ne m'aimera jamais, moi! + +Au meme instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derriere le +mur, un sourire aux levres, terrible. + +Et Poil de Carotte ajoute, eperdu: + +--Excepte maman. + + + +FIN + + + + +TABLE + +Les Poules +Les Perdrix +C'est le chien +Le Cauchemar +Sauf votre respect +Le Pot +Les Lapins +La Pioche +La Carabine +La Taupe +La Luzerne +Le Timbale +La Mie de pain +Le Trompette +Ma Meche +Le Bain +Honorine +La Marmite +Reticence +Agathe +Le Programme +L'Aveugle +Le Jour de l'An +Aller et retour +Le Porte-plume +Les Joues rouges +Les Poux +Comme Brutus +Lettres choisies de Poil de Carotte a M. Lepic et quelques reponses de M. +Lepic a Poil de Carotte +Le Toiton +Le Chat +Les Moutons +Parrain +La Fontaine +Les Prunes +Mathilde +Le Coffre-fort +Les Tetards +Coup de theatre +En Chasse +La Mouche +La Premiere Becasse +L'Hamecon +La Piece d'argent +Les Idee personnelles +La Tempete de feuilles +La Revolte +Le Mot de la fin +L'Album de Poil de Carotte + + + + +End of the Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard + diff --git a/old/7plcr10.zip b/old/7plcr10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d1d604f --- /dev/null +++ b/old/7plcr10.zip diff --git a/old/7plcr11.txt b/old/7plcr11.txt new file mode 100644 index 0000000..0e6941c --- /dev/null +++ b/old/7plcr11.txt @@ -0,0 +1,5840 @@ +The Project Gutenberg EBook of Poil De Carotte, by Jules Renard + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. 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On peut s'en assurer par la fenetre. La-bas, tout au fond de +la grande cour, le petit toit aux poules decoupe, dans la nuit, le carre +noir de sa porte ouverte. + +--Felix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aine de ses trois +enfants. + +--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Felix, garcon pale, + indolent et poltron. + +--Et toi, Ernestine? + +--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! + +Grand frere Felix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour repondre. +Ils lisent, tres interesses, les coudes sur la table, presque front contre +front. + +--Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de +Carotte, va fermer les poules! +Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier ne, parce qu'il a les cheveux +roux et la peau tachee. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se +dresse et dit avec timidite: + +--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. + +--Comment? Repond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. +Depechez-vous, s'il te plait! + +--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. + +--Il ne craint rien ni personne, dit Felix, son grand frere. + +Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre +indigne, il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement, +sa mere lui promet une gifle. + +--Au moins, eclairez-moi, dit-il. + +Madame Lepic hausse les epaules, Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable, +Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du corridor. + +--Je t'attendrai la, dit-elle. + +Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiee, parce qu'un fort coup de vent +fait vaciller la lumiere et l'eteint. + +Poil de Carotte, les fesses collees, les talons plantes, se met a trembler +dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle. +Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glace, pour l'emporter. Des +renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa +joue? Le mieux est de se precipiter, au juger, vers les poules, la tete en +avant, afin de trouer l'ombre. Tatonnant, il saisit le crochet de la porte. +Au bruit de ses pas, les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur +perchoir. Poil de Carotte leur crie: + +--Taisez-vous donc, c'est moi! + +Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailes. Quand il +rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble +qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement +neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les +felicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses +parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues. + +Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur +lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: + +--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. + + + +Les Perdrix + + +Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle +contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise +pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur +Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est +specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege +a la durete bien connue de son coeur sec. + +Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? + +Poil de Carotte: +Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour. + +Madame Lepic: +L'ardoise est trop haute pour toi. + +Poil de Carotte: +Alors, j'aimerais autant les plumer. + +Madame Lepic: +Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les +indications d'usage: + +--Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume. + +Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence. + +Monsieur Lepic: +Deux a la fois, matin! + +Poil de Carotte: +C'est pour aller plus vite. + +Madame Lepic: +Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. + +Les perdrix se defendent, convulsives, et, les ailes battantes, eparpillent +leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus +aisement, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, +pour les contenir, et, tantot rouge, tantot blanc, en sueur, la tete haute +afin de ne rien voir, il serre plus fort. + +Elles s'obstinent. + +Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la +tete sur le bout de son soulier. + +--Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur +Ernestine. + +--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres betes! je ne +voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes. + +M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort ecoeure. + +--Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. + +Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cranes brises du sang +coule, un peu de cervelle. + +--Il etait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonne? + +Grand Felix dit: +--C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois. + + +C'est le Chien + + +M. Lepic et soeur Ernestine, accoudes sous la lampe, lisent, l'un le +journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere +Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle +des choses. + +Tout a coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd. + +--Chtt! fait M. Lepic. + +Pyrame grogne plus fort. + +--Imbecile! dit madame Lepic. + +Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame +Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, +les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus. + +--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! + +Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe +de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par +peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, +il casse sa voix en eclats. + +La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien +couche qui leur tient tete. + +Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme +jappe. + +Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est alle voir ce qu'il +y a. Un cheminot attarde passe dans la rue peut-etre et rentre +tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour +voler. + +Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus +vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il +n'ouvre pas la porte. + +Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant +du pied, il s'efforcait d'effrayer l'ennemi. + +Aujourd'hui il triche. + +Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et +tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste colle +derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse +lui reussit. + +Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il +leve les yeux, il apercoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte, +trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace. + +Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge +trop. Les soupcons s'eveilleraient. + +De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans +les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. +A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! +Chatouille au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. + +Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic +calmes ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, +Poil de Carotte dit tout de meme par habitude + +--C'est le chien qui revait. + + + +Le Cauchemar + + +Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent, lui +prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il +possede tous les defauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. +Il ronfle expres, sans aucun doute. + +La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est +celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a cote de +sa mere, au fond. + +Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour deblayer sa gorge. +Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines +afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point +respirer trop fort. + +Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. + +Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus +gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. + +Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic, qui demande: + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Il a le cauchemar, dit madame Lepic. + +Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble +indien. + +Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les +mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier +appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit +ou il repose, a cote de sa mere, au fond. + + + +Sauf votre Respect + + +Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'age ou les autres +communient, blancs de coeur et de corps, est reste malpropre. Une nuit, +il a trop attendu, n'osant demander. + +Il esperait, au moyen de tortillements gradues, calmer le malaise. + +Quelle pretention! + +Une autre nuit, il s'est reve commodement installe contre une borne, a +l'ecart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il +s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement! + +Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, +maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gate, Poil de +Carotte dejeune avant de se lever. + +Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignee, ou madame Lepic, +avec une palette de bois, en a delaye un peu, oh! tres peu. + +A son chevet, grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de +Carotte d'un air sournois, prets a eclater de rire au premier signal. +Madame Lepic, petite cuilleree par petite cuilleree, donne la becquee a son +enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Felix et a soeur +Ernestine: + +--Attention! preparez-vous! + +--Oui, maman. + +Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter +quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aines +comme pour leur demander: + +--Y etes-vous? + +leve lentement, lentement la derniere cuilleree, l'enfonce jusqu'a la gorge, +dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui +dit, a la fois goguenarde et degoutee: + +--Ah! ma petite salissure, tu en as mange, tu en as mange, et de la +tienne encore, de celle d'hier. + +--Je m'en doutais, repond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure +esperee. + +Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre +plus drole du tout. + + + +Le Pot + +I + + +Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte +a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete, c'est facile. +A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait +volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. + +L'hiver, la promenade devient une corvee. Il a beau prendre, des que la +nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere precaution, il ne peut +esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine, on veille, +neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va +durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une +deuxieme precaution. + +Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. + +--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? + +D'ordinaire il se repond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer, +soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand +frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige +pas toujours a s'eloigner de la maison, jusqu'au fosse de la rue, presque +en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier; +c'est selon. + +Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a eteint les etoiles +et les noyers ragent dans les pres. + +--Ca se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir delibere sans +hate, je n'ai pas envie. + +Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du +corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille, se +couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre, d'un +unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie +et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il +est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il +repasse sa journee, se felicite de l'avoir frequemment echappe belle, et +compte, pour demain, sur une chance egale. Il se flatte que, deux jours de +suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir +avec ce reve. + +A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu. + +--C'etait inevitable, se dit Poil de Carotte. + +Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot +sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie +toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de +Carotte prend ses precautions? + +Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. + +--Tot ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je resiste, +plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes +draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par +experience, que maman n'y verra goutte. + +Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute securite et commence un +bon somme. + + + +II + +Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre. +--Oh! oh! dit-il, ca se gate! + +Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a peche +par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. + +Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef. +La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir. + +Pourtant il se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre. +Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot +qu'il sait absent. + +Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trepigner +que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. + +--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu, +car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gueri net, aurait l'air +de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, +qu'il appelait. + +Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre. +Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au +mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il +se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat +entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. + +Le noir de la chambre s'epaissit. + + + +III + +Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse +matinee, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle +reniflait de travers. + +--Quelle drole d'odeur! dit-elle. + +--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. + +Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est +pas longue a trouver. + +--J'etais malade et il n'y avait pas de pot, se depeche de dire Poil de +Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense. + +--Menteur! menteur! dit madame Lepic. + +Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement +sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'ecrie: + +--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? + +Et tantot elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la +cheminee comme si elle eteignait le feu, elle secoue la literie et elle +demande de l'air! de l'air! affairee et plaintive. + +Et tantot elle gesticule au nez de Poil de Carotte: + +--Miserable! tu perds donc le sens! Te voila donc denature! Tu vis donc +comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en +servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminees. Dieu +m'est temoin que tu me rends imbecile, et que je mourrai folle, folle, +folle! + +Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il +n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit. +Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir, +il aurait du toupet. + +Et, comme sa famille desolee, les voisins goguenards qui defilent, le +facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: + +--Parole d'honneur! repond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, +moi je ne sais plus. Arrangez vous. + + +Les Lapins + + +--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es +comme moi, tu ne l'aimes pas. + +--Ca se trouve bien, se dit Poil de Carotte. + +On lui impose ainsi des gouts et des degouts. En principe, il doit aimer +seulement ce qu'aime sa mere. Quand arrive le fromage: + +--Je suis bien sure, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. + +Et Poil de Carotte pense: + +--Puisqu'elle en est sure, ce n'est pas la peine d'essayer. + +En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de +satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? +Au dessert, madame Lepic lui dit: + +--Va porter ces tranches de melon a ces lapins. + +Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien +horizontale afin de ne rien renverser. + +A son entree sous leur toit, les lapins, coiffes en tapageurs, les oreilles +sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils +allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. + +--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plait, partageons. + +S'etant assis d'abord sur un tas de crottes, de senecon ronge jusqu'a la +racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les +graines de melon et boit le jus lui-meme: c'est doux comme du vin doux. + +Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laisse aux tranches de +jaune sucre, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux +lapins en rond sur leur derriere. + +La porte du petit toit est fermee. Le soleil des siestes enfile les trous +des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraiche. + + + +La Pioche + + +Grand frere Felix et Poil de Carotte travaillent cote a cote. Chacun a sa +pioche. Celle du grand frere Felix a ete faite sur mesure, chez le +marechal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout +seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent +d'ardeur. Soudain, au moment ou il s'y attend le moins (c'est toujours +a ce moment precis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte recoit un coup +de pioche en plein front. + +Quelques instants apres, il faut transporter, coucher avec precaution, sur le +lit, grand frere Felix qui vient de se trouver mal a la vue du sang de son +petit frere. Toute la famille est la, debout, sur la pointe du pied, et +soupire apprehensive: + +--Ou sont les sels? + +--Un peu d'eau bien fraiche, s'il vous plait, pour mouiller les tempes. + +Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les epaules, +entre les tetes. Il a le front bande d'un linge deja rouge, ou le sang +suinte et s'ecarte. + +M. Lepic lui a dit: + +--Tu t'es joliment fait moucher! + +Et sa soeur Ernestine qui a panse la blessure: + +--C'est entre comme dans du beurre. + +Il n'a pas crie, car on lui a fait observer que cela ne sert a rien. + +Mais voici que grand frere Felix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est +quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, +l'inquietude, l'effroi se retirent des coeurs. + +--Toujours le meme, donc! dit madame Lepic a Poil de Carotte; tu ne pouvais +pas faire attention, petit imbecile! + + + +La Carabine + + +M. Lepic dit a ses fils: + +--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des freres qui s'aiment +mettent tout en commun. + +--Oui, papa, repond grand frere Felix, nous nous partagerons la carabine. +Et meme il suffira que Poil de Carotte me la prete de temps en temps. + +Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mefie. + +M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: + +--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit etre l'aine. + +Grand frere Felix: +Je cede l'honneur a Poil de Carotte. Qu'il commence! + +Monsieur Lepic: +Felix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. + +M. Lepic installe la carabine sur l'epaule de Poil de Carotte. + +Monsieur Lepic: +Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. + +Poil de Carotte: +Emmene-t-on le chien? + +Monsieur Lepic: +Inutile. Vous ferez le chien chacun a votre tour. D'ailleurs, des +chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. + +Poil de Carotte et grand frere Felix s'eloignent. Leur costume simple +est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais +M. Lepic leur declare souvent que le vrai chasseur les meprise. La culotte +de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche +ainsi dans la patouille, les terres labourees, et des bottes se forment +bientot, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la +consigne de respecter. + +--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frere Felix. + +--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. + +Il eprouve une demangeaison au defaut de l'epaule et se refuse d'y coller +la crosse de son arme a feu. + +--Hein! dit grand frere Felix, je te la laisse porter tout ton soul! + +--Tu es mon frere, dit Poil de Carotte. + +Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrete et fait signe a grand +frere Felix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie a l'autre. +Le dos voute, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les +moineaux dormaient. La bande tient mal, et pepiante, va se poser ailleurs. +Les deux chasseurs se redressent; grand frere Felix jette des insultes. +Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parait moins impatient. Il +redoute l'instant ou il devra prouver son adresse. S'il manquait! +Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. + +Grand frere Felix: +Ne tire pas, tu es trop loin. + +Poil de Carotte: +Crois-tu? + +Grand frere Felix: +Pardine! Ca trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en +est tres loin. + +Et grand frere Felix se demasque afin de montrer qu'il a raison. Les +moineaux, effrayes, repartent. + +Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il +hoche la queue, remue la tete, offre son ventre. + +Poil de Carotte: +Vraiment, je peux le tirer, celui-la, j'en suis sur. + +Grand frere Felix: +Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prete-moi ta carabine. + +Et deja Poil de Carotte, les mains vides, desarme, baille: a sa place, +devant lui, grand frere Felix epaule, vise, tire, et le moineau tombe. + +C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout a l'heure serrait +la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il +la retrouve, car grand frere Felix vient de la lui rendre, puis, faisant +le chien, court ramasser le moineau et dit: + +--Tu n'en finis pas, il faut te depecher un peu. + +Poil de Carotte: +Un peu beaucoup. + +Grand frere Felix: +Bon, tu boudes! + +Poil de Carotte: +Dame, veux-tu que je chante? + +Grand frere Felix: +Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que +nous pouvions le manquer. + +Poil de Carotte: +Oh! moi... + +Grand frere Felix: +Toi ou moi, c'est la meme chose. Je l'ai tue aujourd'hui, tu le tueras +demain. + +Poil de Carotte: +Ah! demain. + +Grand frere Felix: +Je te le promets. + +Poil de Carotte: +Je sais? tu me le promets, la veille. + +Grand frere Felix: +Je te le jure; es-tu content? + +Poil de Carotte: +Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; +j'essaierais la carabine. + +Grand frere Felix: +Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. +Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bete, et laisse passer +le bec. + +Les deux chasseurs retournent a la maison. Parfois ils rencontrent un +paysan qui les salue et dit: + +--Garcons, vous n'avez pas tue le pere, au moins? + +Poil de Carotte, flatte, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodes, +triomphants, et M. Lepic, des qu'il les apercoit, s'etonne: + +--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc +portee tout le temps? + +--Presque, dit Poil de Carotte. + + + +La Taupe + + +Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un +ramonat (raifort). Quand il a bien joue avec, il se decide a la tuer. Il la +lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse +retomber sur une pierre. + +D'abord, tout va bien et rondement. + +Deja la taupe s'est brise les pattes, fendu la tete, casse le dos, et +elle semble n'avoir pas la vie dure. + +Puis, stupefait, Poil de Carotte s'apercoit qu'elle s'arrete de mourir. +Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ca +n'avance plus. + +--Matin de matin! elle n'est pas morte, dit-il. + +En effet, sur la pierre tachee de sang, la taupe se petrit; son ventre +plein de graisse tremble comme une gelee, et, par ce tremblement, donne +l'illusion de la vie. + +--Matin de matin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas +encore morte! + +Il la ramasse, l'injurie et change de methode. + +Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes +ses forces, a bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe +bouge toujours. + +Et plus Poil de Carotte enrage tape, moins la taupe lui parait mourir. + + + +La Luzerne + + +Poil de Carotte et grand frere Felix reviennent de vepres et se hatent +d'arriver a la maison, car c'est l'heure du gouter de quatre heures. + +Grand frere Felix aura une tartine de beurre ou de confitures, et +Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme +trop tot, et declare, devant temoins, qu'il n'est pas gourmand. Il +aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, +ce soir encore, marche plus vite que grand frere Felix, afin d'etre +servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de +Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui +donne des coups de dents, des coups de tete, le morcelle, et fait +voler des eclats. Ranges autour de lui, ses parents le regardent +avec curiosite. + +Son estomac d'autruche digerait des pierres, un vieux sou tache de +vert-de-gris. En resume, il ne se montre point difficile a nourrir. +Il pese sur le loquet de la porte. Elle est fermee. + +--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. + +Grand frere Felix, jurant le nom de Dieu, se precipite sur la lourde +porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, +unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les epaules. + +Poil de Carotte: +Decidement, ils n'y sont pas. + +Grand frere Felix: +Mais ou sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. + +Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une +faim inaccoutumee. Par des baillements, des chocs de poing au creux de +la poitrine, ils en expriment toute la violence. + +Grand frere Felix: +S'ils s'imaginent que je les attendrai! + +Poil de Carotte: +C'est pourtant ce que nous avons de mieux a faire. + +Grand frere Felix: +Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux +manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. + +Poil de Carotte: +De l'herbe! c'est une idee, et nos parents seront attrapes. + +Grand frere Felix: +Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par +exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans +l'huile et le vinaigre. + +Poil de Carotte: +On n'a pas besoin de la retourner. + +Grand frere Felix: +Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges +pas, toi? + +Poil de Carotte: +Pourquoi toi et pas moi? + +Grand frere Felix: +Blague a part, veux-tu parier? + +Poil de Carotte: +Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain +avec du lait caille pour ecarter dessus? + +Grand frere Felix: +Je prefere la luzerne. + +Poil de Carotte: +Partons! + +Bientot le champ de luzerne deploie sous leurs yeux sa verdeur +appetissante. Des l'entree, ils se rejouissent de trainer les +souliers, d'ecraser les tiges molles, de marquer d'etroits +chemins qui inquieteront longtemps et feront dire: + +--Quelle bete a passe par ici? + +A travers leurs culottes, une fraicheur penetre jusqu'aux mollets +peu a peu engourdis. + +Ils s'arretent au milieu du champ et se laissent tomber a plat ventre. + +--On est bien, dit grand frere Felix. + +Le visage chatouille, ils rient comme autrefois quand ils couchaient +ensemble dans le meme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre +voisine: + +--Dormirez-vous, sales gars? + +Ils oublient leur faim et se mettent a nager en marin, en chien, en +grenouille. Les deux tetes seules emergent. Ils coupent de la main, +refoulent du pied les petites vagues vertes aisement brisees. Mortes, +elles ne se referment plus. + +--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frere Felix. + +--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. + +Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. + +Accoudes, ils suivent du regard les galeries soufflees que creusent +les taupes et qui zigzaguent a fleur de sol, comme a fleur de peau +les veines des vieillards. Tantot ils les perdent de vue, tantot +elles debouchent dans une clairiere, ou la cuscute rongeuse, parasite +mechante, cholera des bonnes luzernes, etend sa barbe de filaments +roux. Les taupinieres y forment un minuscule village de huttes +dressees a la mode indienne. + +--Ce n'est pas tout ca, dit grand frere Felix, mangeons. Je commence. +Prends garde de toucher a ma portion. + +Avec son bras comme rayon, il decrit un arc de cercle. + +--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. + +Les deux tetes disparaissent. Qui les devinerait? + +Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de +luzerne, en montre les dessous pales, et le champ tout entier est +parcouru de frissons. + +Grand frere Felix arraches des brassees de fourrage, s'en enveloppe +la tete, feint de se bourrer, imite le bruit de machoires d'un veau +inexperimente qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de +devorer tout, les racines memes, car il connait la vie, Poil de +Carotte le prend au serieux, et, plus delicat, ne choisit que les +belles feuilles. + +Du bout de son nez il les courbe, les amene a sa bouche et les +mache posement. + +Pourquoi se presser? +La table n'est pas louee. La foire n'est pas sur le pont. + +Et les dents crissantes, la langue amere, le coeur souleve, il avale, +se regale. + + + +La Timbale + + +Poil de Carotte ne boira plus a table. Il perd l'habitude de boire, en +quelques jours, avec une facilite qui surprend sa famille et ses amis. +D'abord, il dit un matin a madame Lepic qui lui verse du vin comme +d'ordinaire: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +Au repas du soir, il dit encore: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +--Tu deviens economique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. + +Ainsi il reste toute cette premiere journee sans boire, parce que la +temperature est douce et que simplement il n'a pas soif. + +Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: + +--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte? + +--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. + +--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras +la chercher dans le placard. + +Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir +soi-meme? + +On s'etonne deja: + +--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voila une faculte de plus. + +--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te +trouves seul, egare dans un desert, sans chameau. + +Grand frere Felix et soeur Ernestine parient: + +Soeur Ernestine: +Il restera une semaine sans boire. + +Grand frere Felix: +Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'a dimanche, ce sera beau. + +--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus +jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, +leur trouvez-vous du merite? + +-Un cochon d'Inde et toi, ca fait deux, dit grand frere Felix. + +Poil de Carotte, pique, leur montrera ce dont il est capable. Madame +Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se defend de la reclamer. Il +accepte avec une egale indifference les ironiques compliments et les +temoignages d'admiration sincere. + +--Il est malade ou fou, disent les uns. + +Les autres disent: + +-Il boit en cachette. + +Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte +tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point seche, diminue peu a +peu. + +Parents et voisins se blasent. Seuls quelques etrangers levent encore +les bras au ciel, quand on les met au courant: + +--Vous exagerez: nul n'echappe aux exigences de la nature. + +Le medecin consulte declare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en +somme rien n'est impossible. + +Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnait qu'avec +un entetement regulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer +une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent +meme pas incommode. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre +sa faim comme sa soif! Il jeunerait, il vivrait d'air. + +Il ne se souvient meme plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. +Puis la servante Honorine a l'idee de l'emplir de tripoli rouge pour +nettoyer les chandeliers. + + + +La Mie de Pain + +M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dedaigne pas d'amuser lui-meme ses +enfants. Il leur raconte des histoires dans les allees du jardin, et il +arrive que grand frere Felix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant +ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient +leur dire que le dejeuner est servi, et les voila calmes. A chaque +reunion de famille, les visages se renfrognent. + +On dejeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et deja rien +n'empecherait de passer la table a d'autres, si elle etait louee, quand +madame Lepic dit: + +--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plait, pour finir ma compote? + +A qui s'adresse-t-elle? +Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. +Elle le renseigne sur le prix des legumes, et lui explique la difficulte, +par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une +bete. + +--Non, dit-elle a Pyrame qui grogne d'amitie et bat le paillasson de sa +queue, tu ne sais pas le mal que j'ai a tenir cette maison. Tu te figures, +comme les hommes, qu'une cuisiniere a tout pour rien. Ca t'est bien egal +que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. + +Or, cette fois, madame Lepic fait evenement. Par exception, elle s'adresse +a M. Lepic d'une maniere directe. C'est a lui, bien a lui qu'elle demande +une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord +elle le regarde. + +Ensuite M. Lepic a le pain pres de lui. Etonne, il hesite, puis, du +bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, +serieux, noir, il la jette a madame Lepic. + +Farce ou drame? Qui le sait? +Soeur Ernestine, humiliee pour sa mere, a vaguement le trac. +--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frere Felix qui +galope, effrene, sur les batons de sa chaise. + +Quant a Poil de Carotte, hermetique, des bousilles aux levres, l'oreille +pleine de rumeurs et les joues gonflees de pommes cuites, il se contient, +mais il va peter, si madame Lepic ne quitte a l'instant la table, parce +qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derniere des +dernieres. + + + +La Trompette + + +M. Lepic arrive de Paris ce matin meme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux +en sortent pour grand freres Felix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, +dont precisement (comme c'est drole!) ils ont reve toute la nuit. Ensuite +M. Lepic, les mains derriere son dos, regarde malignement Poil de Carotte +et lui dit: + +--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? + +En verite, Poil de Carotte est plutot prudent que temeraire. Il +prefererait une trompette, parce que ca ne part pas dans les mains; mais +il a toujours entendu dire qu'un garcon de sa taille ne peut jouer +serieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. +L'age lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. +Son pere connait les enfants: il a apporte ce qu'il faut. + +--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sur de deviner. + +Il va meme au peu loin et ajoute: + +--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! + +--Ah! dit monsieur Lepic embarrasse, tu aimes mieux un pistolet! tu as +donc bien change? + +Tout de suite Poil de Carotte se reprend: + +--Mais non, va, non, papa, c'etait pour rire. Sois tranquille, je les +deteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre +comme ca m'amuse de souffler dedans. + +Madame Lepic: +--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine a ton pere, n'est-ce +pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les +pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on +ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni +trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau +a franges d'or. Tu l'as assez regardee. Maintenant, va voir a la +cuisine si j'y suis; deguerpis, trotte et flute dans tes doigts. + +Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulee dans +ses trois pompons rouge et son drapeau a franges d'or, la trompette de +Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme +celle du jugement dernier. + + + +La Meche + + +Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent a la messe. On +les fait beaux et soeur Ernestine preside elle-meme a leur toilette, +au risque d'etre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, +lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros a +Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses freres. + +C'est une rage qu'elle a. +Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frere +Felix previent sa soeur qu'il finira par se facher aussi elle triche: + +--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliee, je ne l'ai pas fait expres, +et je te jure qu'a partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. + +Et toujours elle reussit a lui en mettre un doigt. + +--Il arrivera malheur, dit grand frere Felix. + +Ce matin, roule dans sa serviette, la tete basse, comme soeur Ernestine +ruse encore, il ne s'apercoit de rien. + +--La, dit-elle, je t'obeis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferme +sur la cheminee. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun merite. +Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est +inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tete ressemble +a un chou-fleur et cette raie durera jusqu'a la nuit. + +--Je te remercie, dit grand frere Felix. + +Il se leve sans defiance. Il neglige de verifier comme d'ordinaire, en +passant sa main sur ses cheveux. + +Soeur Ernestine acheve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de +filoselle blanche. + +--Ca y est? dit grand frere Felix. + +--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que +ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. + +Mais grand frere Felix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court +au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa +tete, avec tranquillite. + +--Je t'avais prevenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque +de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. +Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la riviere. + +Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempe, +il attend qu'on le change ou que le soleil le seche, au choix: ca luit +est egal. + +--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint +personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut +laisser croire que je ne deteste pas la pommade. + +Mais tandis que Poil de Carotte se resigne d'un coeur habitue, ses +cheveux le vengent a son insu. + +Couche de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; +puis ils se degourdissent, et par une invisible poussee bossellent leur +leger moule luisant, le fendillent, le crevent. + +On dirait un chaume qui degele. Et bientot la premiere meche se dresse +en l'air, droite, libre. + + + +Le Bain + + +Comme quatre heures vont bientot sonner, Poil de Carotte, febrile, +reveille M. Lepic et grand frere Felix qui dorment sous les noisetiers +du jardin. + +--Partons-nous? dit-il. + +Grand frere Felix: +Allons-y, porte les calecons? + +Monsieur Lepic: +Il doit faire encore trop chaud. + +Grand frere Felix: +Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. + +Poil de Carotte: +Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras +sur l'herbe. + +Monsieur Lepic: +Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. + +Mais Poil de Carotte modere son allure a grand peine et se sent des +fourmis dans les pieds. Il porte sur l'epaule son calecon severe et +sans dessin et le calecon rouge et bleu de grand frere Felix. La +figure animee, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apres +les branches. Il nage dans l'air et il dit a grand frere Felix: + +--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! + +--Un malin! repond grand frere Felix, dedaigneux et fixe. + +En effet, Poil de Carotte se calme tout a coup. + +Il vient d'enjamber, le premier, avec legerete, un petit mur de pierres +seches, et la riviere brusquement apparue coule devant lui. L'instant +est passe de rire. + +De reflets glaces miroitent sur l'eau enchantee. Elle clapote comme +des dents claquent et exhale une odeur fade. + +Il s'agit d'entrer la dedans, d'y sejourner et de s'y occuper, tandis +que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes reglementaires. +Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait +pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, +attirante de loin, le met en detresse. + +Poil de Carotte commence de se deshabiller, a l'ecart. Il veut moins +cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. + +Il ote ses vetements un a un et les plies avec soin sur l'herbe. Il +noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les denouer. Il met +son calecon, enleve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil +au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend +encore un peu. + +Deja grand frere Felix a pris possession de la riviere et la saccage +en maitre. Il la bat a tour de bras, la frappe du talon, la fait +ecumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des +vagues courroucees. + +--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. + +--Je me sechais, dit Poil de Carotte. Enfin il se decide, il s'assied +par terre, et tate l'eau d'un orteil que ses chaussures trop etroites +ont ecrase. En meme temps, il se frotte l'estomac qui peut-etre n'a +pas fini de digerer. Puis il se laisse glisser le long des racines. + +Elles lui egratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a +de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble +qu'une ficelle mouillee s'enroule peu a peu autour de son corps, comme +autour d'une toupie. Mais la motte ou il s'appuie cede, et Poil de +Carotte tombe, disparait, barbote et se redresse, toussant, crachant, +suffoque, aveugle, etourdi. + +--Tu plonges bien, mon garcon, lui dit monsieur Lepic. + +--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ca. L'eau +reste dans mes oreilles, et j'aurai mal a la tete. + +Il cherche un endroit ou il puisse apprendre a nager, c'est-a-dire +faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. + +--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings +fermes, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui +ne font rien. + +--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de +Carotte. + +Mais grand frere Felix l'empeche de s'appliquer et le derange toujours. + +--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, +j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois +plus. A present, mets-toi la vers le saule. Ne bouge pas. Je parie +de te rejoindre en dix brassees. + +--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les epaules hors de l'eau, +immobile comme une vraie borne. +De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frere Felix lui grimpe +sur le dos, pique une tete et dit: + +--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. + +--Laisse-moi prendre ma lecon tranquille, dit Poil de Carotte. + +--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. + +-Deja! dit Poil de Carotte. + +Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profite de son +bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout +a l'heure, a present de plume, il s'y debat avec une sorte de vaillance +frenetique, defiant le danger, pret a risquer sa vie pour sauver quelqu'un, +et il disparait meme volontairement sous l'eau, afin de gouter l'angoisse +de ceux qui se noient. + +--Depeche-toi, s'ecrie M. Lepic, ou grand frere Felix boira tout le rhum. + +Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: + +--Je ne donne ma part a personne. + +Et il boit comme un vieux soldat. + +Monsieur Lepic: +Tu t'es mal lave, il reste de la crasse a tes chevilles. + +Poil de Carotte: +C'est de la terre, papa. + +Monsieur Lepic: +Non, c'est de la crasse. + +Poil de Carotte: +Veux-tu que je retourne, papa? + +Monsieur Lepic: +Tu oteras ca demain, nous reviendrons. + +Poil de Carotte: +Veine! Pourvu qu'il fasse beau! + +Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que +grand frere Felix n'as pas mouilles, et la tete lourde, la gorge raclee, +il rie aux eclats, tant son frere et M. Lepic plaisantent drolement ses +orteils boudines. + + + +Honorine + + +Madame Lepic: +Auel age avez-vous donc, deja, Honorine? + +Honorine: +Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic. + +Madame Lepic: +Vous voila vieille, ma pauvre vieille! + +Honorine: +Ca ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai ete malade. +Je crois les chevaux moins durs que moi. + +Madame Lepic: +Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un +coup. Quelque soir, en revenant de la riviere, vous sentirez votre hotte +plus ecrasante, votre brouette plus lourde a pousser que les autres soirs; +vous tomberez a genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouille, +et vous serez perdue. On vous relevera morte. + +Honrine: +Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras +vont encore. + +Madame Lepic: +Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on +lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue +baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. + +Honorine: +Oh! j'y vois clair comme a mon mariage. + +Madame Lepic: +Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. +Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buee? + +Honorine: +Il y a de l'humidite dans le placard. + +Madame Lepic: +Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promenent sur les +assiettes? Regardez cette trace. + +Honorine: +Ou donc, s'il vous plait, madame? je ne vois rien. + +Madame Lepic: +C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas +que vous vous relachez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au +pays qui vous vaille par l'energie; seulement vous vieillissez. Moi +aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne +volonte ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espece de +toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. + +Honorine: +Pourtant, je les ecarquille bien et je ne vois pas trouble comme si +j'avais la tete dans un seau d'eau. + +Madame Lepic: +Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donne +a monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous +chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a +rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui echappe. On s'imagine +qu'il est indifferent: erreur! Il observe, et tout se grave derriere +son front. Il a simplement repousse du doigt votre verre, et il a eu le +courage de dejeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. + +Honorine: +Diable aussi que monsieur Lepic se gene avec sa domestique! Il n'avait +qu'a parler et je lui changeais son verre. + +Madame Lepic: +Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler +monsieur Lepic decide a ce taire. J'y ai renonce moi-meme. D'ailleurs +la question n'est pas la. Je me resume: votre vue faiblit chaque jour +un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une +lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgre le +surcroit de depense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... + +Honorine: +Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame +Lepic. + +Madame Lepic: +J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? + +Honorine: +Ca marchera bien ainsi jusqu'a ma mort. + +Madame Lepic: +Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, +comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? + +Honorine: +Vous n'avez peut-etre pas l'intention de me renvoyer a cause d'un coup +de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous +me jetez a la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? + +Madame Lepic: +Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voila toute rouge. Nous +causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fachez, vous +dites des betises plus grosses que l'eglise. + +Honorine: +Dame! est-ce que je sais, moi? + +Madame Lepic: +Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. +J'espere que le medecin vous guerira. Ca arrive. En attendant, laquelle +de nous deux est la plus embarrassee. Vous ne soupconnez meme pas que +vos yeux prennent la maladie. Le menage en souffre. Je vous avertis par +charite, pour prevenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, +il me semble, de faire, avec douceur, une observation. + +Honorine: +Tant que vous voudrez. Faites a votre aise, madame Lepic. Un moment je +me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon cote, je surveillerai +mes assiettes, je le garantis. + +Madame Lepic: +Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma reputation, +Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez +absolument. + +Honorine: +Dans ce cas-la, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois +utile et je crierais a l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour +ou je m'apercevrai que je deviens a charge et que je ne sais meme plus +faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, +toute seule, sans qu'on me pousse. + +Madame Lepic: +Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe +a la maison. + +Honorine: +Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mere +Maitte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir. + +Madame Lepic: +Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, +Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le +dis. + +Honorine: +Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. + + + +La Marmite + +Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile +a sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut +ecouter, sans opinion preconcue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, +et, comme une personne reflechie, qui seule garde toute sa tete au milieu +de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des +affaires. + +Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sur. +Certes, elle ne l'avouera pas, trop fiere. L'accord se fera tacitement, +et Poil de Carotte devra agir sans etre encourage, sans esperer une +recompense. + +Il s'y decide. + +Du matin au soir, une marmite pend a la cremaillere de la cheminee. +L'hiver, ou if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide +souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. + +L'ete on use de son eau qu'apres chaque repas, pour laver la vaisselle, +et le reste du temps elle bout sans utilite, avec un petit sifflement +continu, tandis que sous son ventre fendille, deux buches fument, +presque eteintes. + +Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prete l'oreille. + +--Tout s'est evapore, dit-elle. + +Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux buches et +remue la cendre. Bientot le doux chantonnement recommence et Honorine +tranquillisee va s'occuper ailleurs. + +On lui dirait: + +--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert +plus? Enlevez donc votre marmite; eteignez le feu. Vous brulez du +bois comme s'il ne coutait rien. Tant de pauvres gelent, des qu'arrive +le froid. Vous etes pourtant une femme econome. + +Elle secouerait la tete. +Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cremaillere. +Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite videe, qu'il +pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie. + +Et maintenant, il n'est meme plus necessaire qu'elle touche la marmite, +ni qu'elle la voie; elle la connait par coeur. Il lui suffit de +l'ecouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme +elle enfilerait une perle, tellement habituee que jusqu'ici elle n'a +jamais manque son coup. + +Elle le manque aujourd'hui pour la premiere fois. + +Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bete +derangee qui se fache, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'etouffe et +la brule. + +Elle pousse un cri, eternue et crache en reculant. + +--Chacre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. + +Les yeux colles et cuisants, elle tatonne avec ses mains noircies dans +la nuit de la cheminee. + +--Ah! je m'explique, dit-elle stupefaite. La marmite n'y est plus... +Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y etait encore +tout a l'heure. Surement, puisqu'elle sifflait comme un fluteau. + +On a du l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la +fenetre un plein tablier d'epluchures. + +Mais qui donc? + +Madame Lepic parait severe et calme sur le paillasson de la chambre a +coucher. + +--Quel bruit, Honorine! +--Du bruit, du bruit! s'ecrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du +bruit! un peu plus je me rotissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes +mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans +mes poches. + +Madame Lepic: +Je regarde cette mare qui degouline de la cheminee, Honorine. Elle va +faire du propre. + +Honorine: +Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prevenir. C'est peut-etre +vous seulement qui l'avez prise? + +Madame Lepic: +Cette marmite appartient a tout le monde ici, Honorine. Faut-il par +hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions +la permission de nous en servir? + +Honorine: +Je dirai des sottises, tant je me sens colere. + +Madame Lepic: +Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans +etre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me demontez. Sous pretexte +que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans +le feu, et tetue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez +aux autres, a moi-meme. Je la trouve raide, ma parole! + +Honorine: +Mon petit Poil de Carotte, sais-tu ou est ma marmite? + +Madame Lepic: +Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre +marmite. Rappelez-vous plutot votre mot d'hier: "Le jour ou je m'apercevrai +que je ne peu meme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, +sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne +croyais pas votre etat desespere. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous +a ma place. Vous etes au courant, comme moi, de la situation; jugez +et concluez. Oh! ne vous genez point, pleurez. Il y a de quoi. + + + +Reticence + + +--Maman! Honorine! + +..................... + +Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gater. Par +bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrete court. + +Pourquoi dire a Honorine: + +--C'est moi, Honorine! + +Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. +Tant pis pour elle. Tot ou tard elle devait ceder. Un aveu de lui ne +la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupconner +Poil de Carotte, elle s'imagine frappee par l'inevitable coup du sort. +Et pourquoi dire a madame Lepic: + +--Maman, c'est moi! + +A quoi bon se vanter d'une action meritoire, mendier un sourire d'honneur? +Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de +le desavouer en public, qu'il se mele donc de ses affaires, ou mieux, +qu'il fasse mine d'aider sa mere et Honorine a chercher la marmite. + +Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui +montre le plus d'ardeur. + +Madame Lepic, desinteressee, y renonce la premiere. + +Honorine se resigne et s'eloigne, marmotteuse, et bientot Poil de Carotte, +qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-meme, comme dans une gaine, +comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. + + +Agathe + + +C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. + +Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant +quelques jours, detournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. + +--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie +pas que vous deviez defoncer les portes a coups de poing de cheval. + +--Ca commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au dejeuner. + +On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se +tient prete a courir du fourneau vers le placard, du placard vers la +table, car elle ne sait guere marcher posement; elle prefere haleter, +le sang aux joues. + +Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire. + +M. Lepic s'installe le premier, denoue sa serviette, pousse son assiette +vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et +ramene l'assiette. Il se sert a boire, et le dos courbe, les yeux +baisses, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec +indifference. + +Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. + +Madame Lepic sert elle-meme les enfants, d'abord grand frere Felix parce +que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualite d'ainee, +enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. + +Il n'en redemande jamais, comme si c'etait formellement defendu. Une +portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans +boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, +seule de la famille, l'aime beaucoup. + +Plus independants, grand frere Felix et soeur Ernestine veulent-ils une +seconde portion; ils poussent, selon la methode de M. Lepic, leur assiette +du cote du plat. + +Mais personne ne parle. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. + +Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voila tout. Elle ne peut s'empecher de +bailler, les bras ecartes, devant l'un et devant l'autre. + +M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il machait du verre pile. + +Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, +commande a table par gestes et signes de tete. + +Soeur Ernestine leve les yeux au plafond. + +Grand frere Felix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a +plus de timbale, ne se preoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, +trop tot, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, +il se livre a des calculs compliques. + +Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. + +--J'y serais bien allee, moi, dit Agathe. + +Ou plutot, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Deja atteinte du +mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en +faute, elle redouble d'attention. + +M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas +devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame +Lepic d'un sec + +--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? + +la rappelle a l'ordre. + +--Voila, madame, repond Agathe. + +Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le +conquerir par ses prevenances et tachera de se signaler. + +Il est temps. + +Comme M. Lepic mord sa derniere bouchee de pain, elle se precipite au +placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamee, qu'elle +lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devine les desirs du +maitre. + +Or, M. Lepic noue sa serviette, se leve de table, met son chapeau et +va dans le jardin fumer une cigarette. + +Quand il a fini de dejeuner, il ne recommence pas. + +Clouee, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pese cinq +livres, semble la reclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. + + + +Le Programme + + +--Ca vous la coupe, dit Poil de Carotte, des qu'Agathe et luis se trouvent +seuls dans la cuisine. Ne vous decouragez pas, vous en verrez d'autres. +Mais ou allez-vous avec ces bouteilles? + +--A la cave, monsieur Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Pardon, c'est moi qui vais a la cave. Du jour ou j'ai pu descendre +l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser +le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet +rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits +benefices, de meme que les peaux de lievres, et je remets l'argent a +maman. +Entendons-nous, s'il vous plait, afin que l'un ne gene pas l'autre dans +son service. +Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui +siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. +En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. +J'arrache les herbes qu'il faut connaitre, dont je secoue la terre sur +mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux betes. +Comme exercice, j'aide mon pere a scier du bois. +J'acheve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur +Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais peter +leurs vessies sous mon talon. +Par exemple c'est vous qui les ecaillez et qui tirez les seaux du puis. +J'aide a devider les echeveaux de fil. +Je mouds le cafe. +Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans +le corridor, mais soeur Ernestine ne cede a personne le droit de rapporter +les pantoufles qu'elle a brodees elle-meme. +Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller +chez le pharmacien ou le medecin. +De votre cote, vous courez le village aux menues provisions. +Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, +laver a la riviere. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre +fille; je n'y peux rien. Cependant je tacherai quelquefois, si je suis +libre, de vous donner un coup de main, quand vous etendrez le linge sur +la haie. +J'y pense: un conseil. N'etendez jamais votre linge sur les arbres +fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une +chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, +vous renverrait le laver. +Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les +souliers de chasse et tres peu de cirage sur les bottines. Ca les +brule. +Ne vous acharnez pas apres les culottes crottees. Monsieur Lepic affirme +que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labouree sans +relever le bas de son pantalon. Je prefere relever le mien, quand monsieur +Lepic m'emmene et que je porte le carnier. + +--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur serieux. + +Et madame Lepic me dit: + +-Gare a tes oreilles si tu te salis. + +C'est une affaire de gout. +En somme vous ne serez pas trop a plaindre. Pendant mes vacances nous +nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frere +et moi rentres a la pension. Ca revient au meme. +D'ailleurs personne ne vous semblera bien mechant. Interrogez nos amis: +ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angelique, +mon frere Felix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement +sur, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-etre a +moi que vous trouverez les plus difficile caractere de la famille. Au +fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je +me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'ameliore et si +vous y mettez un peu du votre, nous vivrons en bonne intelligence. +Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout +le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous +prie de ne pas me tutoyer, a la facon de votre grand'mere Honorine que je +detestais, parce qu'elle me froissait toujours. + + + +L'aveugle + + +Du bout de son baton, il frappe discretement a la porte. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce qu'il veut encore celui-la? + +Monsieur Lepic: +Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le +entrer. + +Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, +brusquement, a cause du froid. + +--Bonjour, tous ceux qui sont la? dit l'aveugle. + +Il s'avance. Son baton court a petits pas sur les dalles comme pour +chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend +au poele ses mains transies. + +M. Lepic prend une piece de dix sous et dit: + +--Voila! + +Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. + +Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots +de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent +deja. + +Madame Lepic s'en apercoit. + +--Pretez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. + +Elle les porte sous la cheminee, trop tard; ils ont laisse une mare, et +les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidite, se levent, tantot l'un, +tantot l'autre, ecartent la neige boueuse, la repandent au loin. + +D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe a l'eau sale de +couler vers lui, indique des crevasses profondes. + +--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'etre +entendue, que demande-t-il? + +Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. +Quand les mots ne viennent pas, il agite son baton, se brule le poing au +tuyau du poele, le retire vite et, soupconneux, roule son blanc d'oeil +au fond de ses larmes intarissables. + +Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: + +--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en etes-vous sur? + +--Si j'en suis sur! s'ecrie l'aveugle. Ca, par exemple, c'est fort! +Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugle. + +--Il ne demarrera plus, dit madame Lepic. + +En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'etire +et fond tout entier. Il avait dans les veines des glacons qui se +dissolvent et circulent. On croirait que ses vetements et ses membres +suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte +elle arrive: + +C'est lui le but. +Bientot il pourra jouer avec. + +Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frole +l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le +fait reculer, le force a se loger entre le buffet et l'armoire ou la +chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, deroute, tatonne, gesticule et ses +doigts grimpent comme des betes. Il ramone sa nuit. De nouveau les +glacons se forment; voici qu'il regele. + +Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. + +--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. + +Son baton lui echappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se +precipite, ramasse le baton et le rend a l'aveugle, -- sans le lui rendre. + +Il croit le tenir, il ne l'a pas. + +Au moyen d'adroites tromperies, elle le deplace encore, lui remet ses +sabots et le guide du cote de la porte. + +Puis elle le pince legerement, afin de se venger un peu; elle le pousse +dans la rue, sous l'edredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, +contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublie dehors. + +Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie a l'aveugle, comme s'il +etait sourd: + +--Au revoir; ne perdez pas votre piece; a dimanche prochain s'il fait +beau et si vous etes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon +vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun +ses peines et Dieu pour tous! + + + +Le Jour de l'An + + +Il neige. Pour que le jour de l'an reussisse, il faut qu'il neige. + +Madame Lepic a prudemment laisse la porte de la cour verrouillee. Deja +des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis +hostiles, a coups de sabots, et, las d'esperer, s'eloignent a reculons, +les yeux encore vers la fenetre d'ou madame Lepic les epie. Le bruit de +leurs pas s'etouffe dans la neige. + +Poil de Carotte saute du lit, va se debarbouiller, sans savon, dans +l'auge du jardin. Elle est gelee. Il doit en casser la glace, et ce +premier exercice repand par tout son corps une chaleur plus saine que +celle des poeles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on +le trouve toujours sale, meme lorsqu'il a fait sa toilette a fond, il +n'ote que le plus gros. + +Dispos et frais pour la ceremonie, il se place derriere son grand frere +Felix, qui se tient derriere soeur Ernestine, l'ainee. Tous trois +entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y +reunir, sans en avoir l'air. +Soeur Ernestine les embrasse et dit: + +--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne annee, une +bonne sante et le paradis a la fin de vos jours. + +Grand frere Felix dit la meme chose, tres vite, courant au bout de la +phrase, et embrasse pareillement. + +Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur +l'enveloppe fermee: + +"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espece +rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. + +Poil de Carotte la tend a madame Lepic, qui la decachette. Des fleurs +ecloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle +en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombee dans +les trous, eclaboussant le mot voisin. + +Monsieur Lepic: +Et moi, je n'ai rien! + +Poil de Carotte: +C'est pour vous deux; maman te la pretera. + +Monsieur Lepic: +Ainsi, tu aimes mieux ta mere que moi. Alors, fouille-toi pour voir si +cette piece de dix sous neuve est dans ta poche. + +Poil de Carotte: +Patiente un peu, maman a fini. + +Madame Lepic: +Tu as du style, mais une si mauvaise ecriture que je ne peux pas lire. + +--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empresse, a toi, maintenant. + +Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la reponse, M. Lepic +lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, +fait "Ah! ah!" et la depose sur la table. + +Elle ne sert plus a rien, son effet entierement produit. Elle appartient +a tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand +frere Felix la prennent a leur tour et y cherchent des fautes +d'orthographe. Ici Poil de Carotte a du changer de plume, on lit mieux. +Ensuite ils la lui rendent. + +Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: + +--Qui en veut? + +Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les etrennes. +Soeur Ernestine a une poupee aussi haute qu'elle, plus haute, et grand +frere Felix une boite de soldats en plomb prets a se battre. + +--Je t'ai reserve une surprise, dit madame Lepic a Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah, oui! + +Madame Lepic: +Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te +la montre. + +Poil de Carotte: +Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. + +Il leve la main en l'air, grave, sur de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. +Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'a l'epaule, et, +lente, mysterieuse, ramene sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. + +Poil de Carotte, sans hesitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui +reste a faire. Bien vite, il veut fumer en presence de ses parents, sous +les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frere +Felix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts +seulement, il se cambre, incline la tete du cote gauche. Il arrondit +la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. + +Puis, quand il a lance jusqu'au ciel une enorme bouffee: + +--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. + + + +Aller et Retour + + +Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de +la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se +demande: + +--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? + +Il hesite: + +--C'est trop tot, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagerer. + +Il differe encore: + +--Je courrai a partir d'ici..., non, a partir de la... + +Il se pose des questions: + +--Quand faudra-t-il oter ma casquette? Lequel des deux embrasser le +premier? + +Mais grand frere Felix et soeur Ernestine l'ont devance et se partagent +les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste +plus. + +--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", +a ton age? dis-lui: "mon pere" et donne-lui une poignee de main; c'est +plus viril. + +Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + +Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en +pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. + +Le jour de la rentree (la rentree est fixee au lundi matin, 2 octobre; +on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle +entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants +et les etreint d'une seule brassee. Poil de Carotte ne se trouve pas +dedans. Il espere patiemment son tour, la main deja tendue vers les +courroies de l'imperiale, ses adieux tout prets, a ce point triste +qu'il chantonne malgre lui. + +--Au revoir, ma mere, dit-il d'un air digne. + +--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en +couterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? +C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ca veut faire l'original! + +Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + + + +Le Porte-Plume + + +L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frere Felix et Poil de +Carotte, suit les cours du lycee. Quatre fois par jour les eleves font +la meme promenade, tres agreable dans la belle saison, et, quand il pleut, +si courte que les jeunes gens se rafraichissent plutot qu'ils ne se +mouillent, elle leur est hygienique d'un bout a l'autre. + +Comme ils reviennent du lycee ce matin, trainant les pieds et moutonniers, +Poil de Carotte, qui marche la tete basse, entend dire: + +--Poil de Carotte, regarde ton pere la-bas! + +M. Lepic aime surprendre ainsi ses garcons. Il arrive sans ecrire, et +on l'apercoit soudain, plante sur le trottoir d'en face, au coin de la +rue, les mains derriere le dos, une cigarette a la bouche. + +Poil de Carotte et grand frere Felix sortent des rangs et courent a leur +pere. + +--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais a quelqu'un, ce n'etait pas +a toi. + +--Tu penses a moi quand tu me vois, dit M. Lepic. + +Poil de Carotte voudrait repondre quelque chose d'affectueux. Il ne +trouve rien, tant il est occupe. Hausse sur la pointe des pieds, il +s'efforce d'embrasser son pere. Une premiere fois il lui touche la +barbe du bout des levres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, +dresse la tete, comme s'il se derobait. Puis il se penche et de nouveau +recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il +n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tache de s'expliquer cet +accueil etrange. + +--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser +grand frere Felix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi +m'evite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Regulierement je fais cette +remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse +envie de les voir. Je me promets de bondir a leur cou comme un jeune +chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me +glacent. + +Tout a ses pensees tristes, Poil de Carotte repond mal aux questions de M. +Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. + +Poil de Carotte: +Ca depend. La version va mieux que le theme, parce que dans la version +on peut deviner. + +Monsieur Lepic: +Et l'allemand? + +Poil de Carotte: +C'est tres difficile a prononcer, papa. + +Monsieur Lepic: +Bougre! Comment, la guerre declaree, battras-tu les Prussiens, sans +savoir leur langue vivante? + +Poil de Carotte: +Ah! d'ici la, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je +crois decidement qu'elle attendra, pour eclater, que j'aie fini mes +etudes. + +Monsieur Lepic: +Quelle place as-tu obtenu dans la derniere composition? J'espere que tu +n'es pas a la queue. + +Poil de Carotte: +Il en faut bien un. + +Monsieur Lepic: +Bougre! moi qui voulais t'inviter a dejeuner. Si encore c'etait dimanche! +Mais en semaine, je n'aime guere vous deranger de votre travail. + +Poil de Carotte: +Personnellement je n'ai pas grand'chose a faire; et toi, Felix? + +Grand frere Felix: +Juste, ce matin le professeur a oublie de nous donner notre devoir. + +Monsieur Lepic: +Tu etudieras mieux ta lecon. + +Grand frere Felix: +Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la meme qu'hier. + +Monsieur Lepic: +Malgre tout, je prefere que vous rentriez. Je tacherai de rester +jusqu'a dimanche et nous nous rattraperons. + +Ni la moue de grand frere Felix, ni le silence affecte de Poil de Carotte +ne retardent les adieux et le moment est venu de se separer. + +Poil de Carotte l'attendait avec inquietude. + +--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succes; si, oui ou non, il +deplait maintenant a mon pere que je l'embrasse. + +Et resolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. + +Mais M. Lepic, d'une main defensive, le tient encore a distance et lui dit: + +--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. +Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de +remarquer que j'ote ma cigarette, moi. + +Poil de Carotte: +Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un +malheur arrivera par ma faute. On m'a deja prevenu, mais mon porte-plume +tient si a son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que +je l'oublie. Je devrais au moins oter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, +je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. + +Monsieur Lepic: +Bougre! tu ris parce que tu as failli m'eborgner. + +Poil de Carotte: +Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idee sotte a moi que +je m'etais encore fourree dans la tete. + + + +Les Joues rouges. + + +Son inspection habituelle terminee, M. le Directeur de l'Institution +Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque eleve s'est glisse dans ses draps, +comme dans un etui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se deborder. +Le maitre d'etude, Violone, d'un tour de tete, s'assure que tout le monde +est couche, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le +gaz. Aussitot, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en +chevet, les chuchotements se croisent, et des levres en mouvement monte, +par tout le dortoir, un bruissement confus, ou, de temps en temps, se +distingue le sifflement bref d'une consonne. + +C'est sourd, continu, agacant a la fin, et il semble vraiment que tous +ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent a +grignoter du silence. + +Violone met des savates, se promene quelque temps entre les lits, +chatouillant ca le pied d'un eleve, la tirant le pompon du bonnet d'un +autre, et s'arrete pres de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, +l'exemple des longues causeries prolongees bien avant dans la nuit. Le +plus souvent, les eleves ont cesse leur conversation, par degres etouffee, +comme s'ils avaient peu a peu tire leur drap sur leur bouche, et dorment, +que le maitre d'etude est encore penche sur le lit de Marseau, les coudes +durement appuyes sur le fer, insensible a la paralysie de ses avant-bras +et au remue-menage des fourmis courant a fleur de peau jusqu'au bout +de ses doigts. + +Il s'amuse de ses recits enfantins, et le tient eveille par d'intimes +confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a cheri pour +la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parait eclaire +en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derriere laquelle, +a la moindre variation atmospherique, s'enchevetrent visiblement les +veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier +a decalquer. Marseau a d'ailleurs une maniere seduisante de rougir sans +savoir pourquoi et a l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. +Souvent, un camarade pese du bout du doigt sur l'une de ses joues et se +retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientot recouverte +d'une belle coloration rouge, qui s'etend avec rapidite, comme du vin +dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du +nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut operer soi-meme. Marseau +se prete complaisamment aux experiences. On l'a surnomme Veilleuse, +Lanterne, Joue Rouge. Cette faculte de s'embraser a volonte lui fait +bien des envieux. + +Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot +lymphatique et grele, au visage farineux, il pince vainement, a se faire +mal, son epiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, +quelque point d'un roux douteux. Il zebrerait volontiers, haineusement, a +coups d'ongles et ecorcerait comme des oranges les joues vermillonnees de +Marseau. + +Depuis longtemps tres intrigue, il se tient aux ecoutes ce soir-la, des +la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-etre, et desireux de +savoir la verite sur les allures cachottieres du maitre d'etude. Il met +en jeu toute son habilete de petit espion, simule un ronflement pour rire, +change avec affection de cote, en ayant soin de faire le tour complet, +pousse un cri percant comme s'il avait le cauchemar, ce qui reveille en +peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle a tous les draps; +puis, des que Violone s'est eloigne, il dit a Marseau, te torse hors du +lit, le souffle ardent: + +--Pistolet! Pistolet! + +On ne lui repond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le +bras de Marseau, et, le secouant avec force. + +--Entends-tu? Pistolet! + +Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspere reprend: + +--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu +qu'il ne t'a pas embrasse! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. + +Il se dresse, le col tendu, pareil a un jars blanc qu'on agace, les +poings fermes au bord du lit. + +Mais, cette fois, on lui repond: + +--Eh bien! apres? + +D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. + +C'est le maitre d'etude qui revient en scene, apparu soudainement! + + + +II + + +--Oui, dit Violone, je l'ai embrasse, Marseau; tu peux l'avouer, car +tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrasse sur le front, mais Poil de +Carotte ne peut pas comprendre, deja trop deprave pour son age, que c'est +la un baiser pur et chaste, un baiser de pere a enfant, et que je t'aime +comme un fils, ou si tu veux comme un frere, et demain il ira repeter +partout je ne sais quoi, le petit imbecile! + +A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de +Carotte feint de dormir. Toutefois, il souleve sa tete pour entendre +encore. + +Marseau ecoute le maitre d'etude, le souffle tenu, tenu, car tout en +trouvant ses paroles tres naturelles, il tremble comme s'il redoutait +la revelation de quelque mystere. Violone continue, le plus bas qu'il +peut. Ce sont des mots inarticules, lointains, des syllabes a peine +localisees. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche +insensiblement, au moyen de legeres oscillations de hanches, n'entend +plus rien. Son attention est a ce point surexcitee que ses oreilles +lui semblent materiellement se creuser et s'evaser en entonnoir; mais +aucun son n'y tombe. + +Il se rappelle avoir eprouve parfois une sensation d'effort pareille en +ecoutant aux portes, en collant son oeil a la serrure, avec le desir +d'agrandir le trou et d'attirer a lui, comme avec un crampon, ce qu'il +voulait voir. Cependant il le parierait. Violone repete encore: + +--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbecile ne +comprend pas! + +Enfin le maitre d'etude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front +de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, +puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, +glissant entre les rangees de lits. Quand la main de Violone frole un +traversin, le dormeur derange change de cote avec un fort soupir. + +Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque +de Violone. Deja Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur +ses yeux, bien eveille d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont +il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, +et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte +lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont echauffe en plus +d'un reve. + +Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupieres, comme aimantees, se +rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque eteint; mais, apres +avoir compte trois eclosions de petites bulles crepitantes et pressees +de sortir du bec, il s'endort. + + + +III + + +Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, +trempees dans un peu d'eau froide, frottent legerement les pommettes +frileuses, Poil de Carotte regarde mechamment Marseau, et, s'efforcant +d'etre bien feroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrees sur les +syllabes sifflantes. + +--Pistolet! Pistolet! + +Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il repond sans colere, et +le regard presque suppliant: + +--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! + +Le maitre d'etude passe la visite des mains. Les eleves, sur deux rangs, +offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en +les retournant avec rapidite, et les remettent aussitot bien au chaud, +dans les poches ou sous la tiedeur de l'edredon le plus proche. +D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal a +propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil +de Carotte, prie de les repasser sous le robinet, se revolte. On peut, +a vrai dire, y remarquer une tache bleuatre, mais il soutient que c'est +un commencement d'engelure. On lui en veut, surement. + +Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. + +Celui-ci, matinal, prepare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire +qu'il fait aux grands, a ses moments perdus. Ecrasant sur le tapis de sa +table le bout de ses doigts epais, il pose les principaux jalons: ici la +chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les +Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait ou et n'en +finit plus. + +Il a une ample robe de chambre dont les galons brodes cerclent sa poitrine +puissante, pareils a des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement +trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle +fortement, meme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une +maniere lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de +ses yeux et l'epaisseur de ses moustaches. + +Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, +afin de garder toute sa liberte d'action. + +D'une voix terrible, le Directeur demande: + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur, c'est le maitre d'etude qui m'envoie vous dire que j'ai les +mains sales, mais c'est pas vrai! + +Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les +retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord +la paume, ensuite le dos. + +--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de sequestre, mon +petit! + +--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maitre d'etude, il m'en veut! +--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! + +Poil de Carotte connait son homme. Une telle douceur ne le surprend point. +Il est bien decide a tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses +jambes et s'enhardit, au mepris d'une gifle. + +Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de +temps en temps, un eleve recalcitrant du revers de la main: vlan! + +L'habilete pour l'eleve vise consiste a prevoir le coup et a se baisser, +et le directeur se desequilibre, au rire etouffe de tous. Mais il ne +recommence pas, sa dignite l'empechant d'user de ruse a son tour. Il +devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se meler de rien. + +--Monsieur, dit Poil de Carotte reellement audacieux et fier, le maitre +d'etude et Marseau, ils font des choses! + +Aussitot les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y +etaient precipites soudain. Il appuie ses deux poings fermes au bord de +la table, se leve a demi, la tete en avant, comme s'il allait cogner Poil +de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: + +--Quelles choses? + +Poil de Carotte semble pris au depourvu. Il esperait (peut-etre que +ce n'est que differe) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par +exemple, lance d'une main adroite, et voila qu'on lui demande des details. + +Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un +bourrelet unique, un epais rond de cuir, ou siege, de guingois, sa tete. + +Poil de Carotte hesite, le temps de se convaincre que les mots ne lui +viennent pas, puis, la mine tout a coup confuse, le dos rond, l'attitude +apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, +l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'eleve +doucement, a hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des +precautions pudiques, il enfouit sa tete simiesque dans la doublure ouatee, +sans dire un mot. + + + +IV + + +Le meme jour, a la suite d'une courte enquete, Violone recoit son conge! +C'est un touchant depart, presque une ceremonie. + +--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. + +Mais il n'en fait accroire a personne. L'institution renouvelle son +personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un +va-et-vient de maitres d'etude. Celui-ci part comme les autres, et +meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connait +pas d'egal dans l'art d'ecrire des entetes pour cahiers, tels que: _Cahiers +d'exercices grecs appartenant a..._ Les majuscules sont moulees comme +des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de +son bureau. Sa belle main, ou brille la pierre verte d'une bague, se +promene elegamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une +signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation +et un remous de lignes a la fois regulieres et capricieuses, qui forment +le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'egare, se +perd dans le paraphe lui-meme. Il faut regarder de tres pres, chercher +longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un +seul trait de plume. Une fois, il a reussi un enchevetrement de lignes +nomme cul-de-lampe. Longuement, les petits s'emerveillerent. + +Son renvoi les chagrine fort. + +Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur a la premiere +occasion, c'est-a-dire enfler les joues et imiter avec les levres le vol +des bourdons pour marquer leur mecontentement. Quelque jour, ils n'y +manqueront pas. + +En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent +regrette, a la coquetterie de partir pendant une recreation. Quand il +parait dans la cour, suivi d'un garcon qui porte sa malle, tous les petits +s'elancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher +les pans de sa redingote sans les dechirer, cerne, envahi et souriant, emu. +Les uns, suspendus a la barre fixe, s'arretent au milieu d'un renversement +et sautent a terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de +chemise retroussees et les doigts ecartes a cause de la colophane. D'autres, +plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, +en signe d'adieu. Le garcon, courbe sous la malle, s'est arrete afin de +conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur +son tablier blanc ses cinq doigts trempes dans du sable mouille. Les +joues de Marseau se sont rosees a paraitre peintes. Il eprouve sa premiere +peine de coeur serieuse; mais, trouble et contraint de s'avouer qu'il +regrette le maitre d'etude un peu comme une petite cousine, il se tient a +l'ecart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers +lui, quand on entend un fracas de carreaux. + +Tous les regards montent vers la petite fenetre grillee du sequestre. La +vilaine et sauvage tete de Poil de Carotte parait. Il grimace, bleme +petite bete mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents +blanches toutes a l'air. Il passe sa main droite entre les debris de la +vitre qui le mord, comme animee, et il menace Violone de son poing saignant. + +--Petite imbecile! dit le maitre d'etude, te voila content! + +--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second +coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous +ne m'embrassiez pas, moi? + +Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main +coupee: + +--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux! + + + +Les Poux + + +Des que grand Frere Felix et Poil de Carotte arrivent de l'institution +Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont +besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave a la pension. +D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prevoit le cas. + +--Comme les tiens doivent etre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit +madame Lepic. + +Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que +ceux de grand frere Felix? Et pourquoi? Tous deux vivent cote a cote, +du meme regime, dans le meme air. Certes, au bout de trois mois, grand +frere Felix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son +propre aveu, ne reconnait plus les siens. + +Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilete d'un escamoteur. On ne +les voit pas sortir des chaussettes et se meler aux pieds de grand frere +Felix qui occupent deja tout le fond du baquet, et bientot, un couche de +crasse s'etend comme un linge sur ces quatre horreurs. + +M. Lepic se promene, selon sa coutume, d'une fenetre a l'autre. Il relit +les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes ecrites par M. le +proviseur lui-meme: celle de grand frere Felix: + +"Etourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: + +"Se distingue des qu'il veut, mais ne veut pas toujours." + +L'idee que Poil de Carotte est quelquefois distingue amuse la famille. En +ce moment, les bras croises sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et +se gonfler d'aise. Il se sent examine. On le trouve plutot enlaidi sous +ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux +effusions, ne temoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller +il lui detache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du +coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur. + +Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crepiter +ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. + +Or, du premier coup, il en tue un. + +--Ah! bien vise, dit-il, je ne l'ai pas manque. + +Et tandis qu'un peu degoute il s'essuie a la chevelure de Poil de Carotte, +madame Lepic leve les bras au ciel: + +--Je m'en doutais, dit-elle accablee. Mon dieu! nous sommes propres! +Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voila de la besogne pour +toi. + +Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une +soucoupe, et la chasse commence. + +--Peigne-moi d'abord! crie grand frere Felix. Je suis sur qu'il m'en a +donne. + +Il se racle furieusement la tete avec les doigts et demande un seau d'eau +pour tout noyer. + +--Calme-toi, Felix, dit soeur Ernestine qui aime a se devouer, je ne te +ferai pas du mal. + +Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une +patience de maman. Elle ecarte les cheveux d'une main, tient delicatement +le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dedaigneuse, sans peur +d'attraper des habitants. + +Quand elle dit: Un de plus! grand frere Felix trepigne dans le baquet et +menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. + +--C'est fini pour toi, Felix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept +ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a +que ramasse au hasard dans une fourmiliere. + +On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les +mains derriere le dos, suit le travail, comme un etranger curieux. Madame +Lepic pousse des exclamations plaintives. + +--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rateau. + +Grand frere Felix accroupi remue la cuvette et recoit les poux. Ils +tombent enveloppes de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes +menues comme des cils coupes. Ils obeissent au roulis de la cuvette, et +rapidement le vinaigre les fait mourir. + +Madame Lepic: +Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton age et grand +garcon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-etre tu ne vois +qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne reclames ni la surveillance de +tes maitres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel +plaisir tu eprouves a te laisser ainsi devorer tout vif. Il y a du sang +dans ta tignasse. + +Poil de Carotte: +C'est le peigne qui m'egratigne. + +Madame Lepic: +Ah! c'est le peigne. Voila comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, +Ernestine? Monsieur, delicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, +ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire a sa vermine. +Soeur Ernestine: +J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ote le plus gros et je +ferai demain une seconde tournee. Mais j'en connais une qui se parfumera +d'eau de Cologne. + +Madame Lepic: +Quant a toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le +mur du jardin. Il faut que tout le village defile devant, pour ta confusion. + +Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant deposee au soleil, il +monte la garde pres d'elle. + +C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premiere. Chaque fois +qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrete, l'observe de ses petits +yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des +choses. + +--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-elle. Poil de Carotte ne repond rien. +Elle se penche sur la cuvette. + +--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garcon +Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes. + +Du doigt, elle touche, comme afin de gouter. Decidement, elle ne comprend +pas. + +--Et toi, que fais-tu la, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a +gronde et mis en penitence. Ecoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je +pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine +qu'ils te rendent la vie dure. + +Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mere ne peut l'entendre, +et il dit a la vieille Marie Nanette. + +--Et apres? Est-ce que ca vous regarde? Melez-vous donc de vos affaires +et laissez-moi tranquille. + + +Comme Brutus + + +Monsieur Lepic: +Poil de Carotte, tu n'as pas travaille l'annee derniere comme j'esperais. +Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu revasses, +tu lis des livres defendus. Doue d'une excellente memoire, tu obtiens +d'assez bonnes notes de lecons, et tu negliges tes devoirs. Poil de Carotte, +il faut songer a devenir serieux. + +Poil de Carotte: +Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laisse aller +l'annee derniere. Cette fois, je me sens la bonne volonte de bucher ferme. +Je ne te promets pas d'etre le premier de ma classe en tout. + +Monsieur Lepic: +Essaie quand meme. + +Poil de Carotte: +Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne reussirai ni en geographie, ni +en allemand, ni en physique et chimie, ou les plus forts sont deux ou +trois types nuls pour le reste et qui ne font que ca. Impossible de les +degoter; mais je veux, --ecoute, mon papa,-- je veux, en composition +francaise, bientot tenir la corde et la garder, et si malgre mes efforts +elle m'echappe, du moins je n'aurai rien a me reprocher et je pourrai +m'ecrier fierement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. + +Monsieur Lepic: +Ah! mon garcon, je crois que tu les manieras. + +Grand frere Felix: +Qu'est-ce qu'il dit, papa? + +Soeur Ernestine: +Moi, je n'ai pas entendu. + +Madame Lepic: +Moi non plus. Repete voir, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Oh! rien maman. + +Madame Lepic: +Comment? Tu ne disais rien, et tu perorais si fort, rouge et le poing +menacant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Repete +cette phrase, afin que tout le monde en profite. + +Poil de Carotte: +Ce n'est pas la peine, va, maman. + +Madame Lepic: +Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? + +Poil de Carotte: +Tu ne le connais pas, maman. + +Madame Lepic: +Raison de plus. D'abord menage ton esprit, s'il te plait, et obeis. + +Poil de Carotte: +Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils +d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idee m'est venue, pour le remercier, +de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer +la vertu... + +Madame Lepic: +Turlututu, tu barbotes. Je te prie de repeter, sans y changer un mot, et +sur le meme ton, ta phrase de tout a l'heure. Il me semble que je ne te +demande pas le Perou et que tu veux bien faire ca pour ta mere. + +Grand frere Felix: +Veux-tu que je te repete, moi, maman? + +Madame Lepic: +Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de +Carotte, depechez. + +Poil de Carotte: +_Il balbutie, d'une voie pleurarde_ +Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. + +Madame Lepic: +Je desespere. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de +coups, plutot que d'etre agreable a sa mere. + +Grand frere Felix: +Tiens, maman, voila comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards +de defi._ Si je ne suis pas premier en composition francaise. _Il gonfle +ses joues et frappe du pied._ Je m'ecrierai comme Brutus: _Il leve les +bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu +n'es qu'un nom! Voila comme il a dit. + +Madame Lepic: +Bravo, superbe! Je te felicite, Poil de Carotte, et je deplore d'autant +plus ton entetement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. + +Grand frere Felix: +Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ca? Ne serait-ce pas +Caton? + +Poil de Carotte: +Je suis sur de Brutus. "Puis il se jeta sur une epee que lui tendit un de +ses amis et mourut." + +Soeur Ernestine: +Poil de Carotte a raison. Je me rappelle meme que Brutus simulait la +folie avec de l'or dans une canne. + +Poil de Carotte: +Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. + +Soeur Ernestine: +Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte +un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycee. + +Madame Lepic: +Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans +sa famille, et nous l'avons. Que grace a Poil de Carotte, on nous envie! +Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il +parle latin comme un eveque et refuse de dire deux fois la messe pour les +sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il +etrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dechire. Seigneur, ou +s'est-il encore fourre? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de +Carotte Brutus! Espece de petite brute, va! + + + +Lettres choisies + + + de Poil de Carotte a M. Lepic + ET QUELQUES REPONSES + de M. Lepic a Poil de Carotte + + _De Poil de Carotte a M. Lepic_ + Institution Saint-Marc. + +Mon cher papa, + +Mes parties de peche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros +clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couche sur le dos +et madame l'infirmiere pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perce, +il me fait mal. Apres je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme +des petits poulets. Pour un de gueri, trois reviennent. J'espere d'ailleurs +que ce ne sera rien. + +Ton fils affectionne. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Puisque tu prepares ta premiere communion et que tu vas au catechisme, tu +dois savoir que l'espece humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. +Jesus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et +pourtant les siens etaient vrais. +Du courage! + +Ton pere qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte a M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je +n'aie pas l'age, je crois que c'est une dent de sagesse precoce. J'ose +esperer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours +par ma bonne conduite et mon application. + +Ton fils affectionne. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait a branler. Elle +s'est decidee a tomber hier matin. De telle sorte que si tu possedes une +dent de plus, ton pere en possede une de moins. C'est pourquoi il n'y a +rien de change et le nombre des dents de la famille reste le meme, + +Ton pere qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte a M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Imagine-toi que c'etait hier la fete de M. Jaques, notre professeur de +latin, et que, d'un commun accord, les eleves m'avaient elu pour lui +presenter les voeux de toute la classe. Flatte de cet honneur, je prepare +longuement le discours ou j'intercale a propos quelques citations latines. +Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une +grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excite par mes +camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment +ou M. Jaques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais a +peine ai-je deroule ma feuille et articule d'une voix forte: + +VENERE MAITRE + +que M. Jaques se leve furieux et s'ecrie: + +--Voulez-vous filer a votre place plus vite que ca! + +Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent +derriere leurs livres et que M. Jaques m'ordonne avec colere: + +--Traduisez la version. + +Mon cher papa, qu'en dis-tu? + + + +_Reponse de M. Lepic_ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Quand tu seras depute tu en verras bien d'autres. Chacun son role. Si +on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il +prononce des discours et non pour qu'il ecoute les tiens. + + + +_Poil de Carotte a M. Lepic_ + +Mon cher papa, + +Je viens de remettre ton lievre a M. Legris, notre professeur d'histoire +et de geographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. +Il te remercie vivement. Comme j'etais entre avec mon parapluie mouille, +il me l'ota lui-meme des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous +causames de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je +voulais, le premier prix d'histoire et de geographie a la fin de l'annee. +Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre +entretien, et que M. Legris, qui, a part cela, fut tres aimable, je le +repete, ne me designa meme pas un siege. +Est-ce oubli ou impolitesse? +Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Tu reclames toujours. Tu reclames parce que M. Jaques t'envoie t'asseoir, +et tu reclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-etre +encore trop jeune pour exiger des egards. Et si M. Legris ne t'a pas +offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompe par ta petite +taille, il te croyait assis. + + + +_De Poil de Carotte a M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +J'apprends que tu dois aller a Paris. Je partage la joie que tu auras en +visitant la capitale que je voudrais connaitre et ou je serai de coeur avec +toi. Je concois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je +profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un +ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. +Au fond, ils se valent. Toutefois je desire specialement la_Henriade,_ par +Francois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Heloise,_par Jean-Jacques +Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coutent rien a Paris), je +te le jure que le maitre d'etude ne me les confisquera jamais. + + + +_Reponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Les ecrivains dont tu me parles etaient des hommes comme toi et moi. Ce +qu'ils ont fait, tu peux le faire. Ecris des livres, tu les liras ensuite. + + +_De M. Lepic a Poil de Carotte._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Ta lettre de ce matin m'etonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus +ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni +de ta competence ni de la mienne. + +D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous ecris les places +que tu obtiens, les qualites et les defauts que tu trouves a chaque +professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'etat de ton linge, si tu +dors et si tu manges bien. + +Voila ce qui m'interesse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de +quoi, s'il te plait, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en +hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas +datee et on ne sait si tu l'adresses a moi ou au chien. La forme meme de +ton ecriture me parait modifiee, et la disposition des lignes, la quantite +de majuscules me deconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. +Je suppose que c'est de toi, et je tiens a t'en faire non un crime, mais +l'observation. + + + +_Reponse de Poil de Carotte._ + +Mon cher papa, + +Un mot a la hate pour t'expliquer ma derniere lettre. Tu ne t'es pas +apercu qu'elle etait _en vers._ + + + +Le Toiton + + +Ce petit toit ou, tour a tour, ont vecu des poules, des lapins, des +cochons, vide maintenant, appartient en toute propriete a Poil de Carotte +pendant les vacances. Il y entre commodement, car le toiton n'a plus de +porte. Quelques greles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte +les regarde a plat ventre, elles lui semblent une foret. Une poussiere +fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidite. Poil de +Carotte frole le plafond de ses cheveux. Il est la chez lui et s'y +divertit, dedaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. + +Son principal amusement consiste a creuser quatre nids avec son derriere, +un a chaque coin du toiton. Il ramene de sa main, comme d'une truelle, +des bourrelets de poussiere et se cale. + +Le dos au mur lisse, les jambes pliees, les mains croisees sur ses genoux, +gite, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il +oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le +troublerait. + +L'eau de vaisselle qui coule non loin de la, par le trou de l'evier, tantot +a torrents, tantot goutte a goutte, lui envoie des bouffees fraiches. + +Brusquement, une alerte. +Des appels approchent, des pas. + +--Poil de Carotte? Poil de Carotte? + +Une tete se baisse et Poil de Carotte reduit en boulette, se poussant dans +la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard meme +immobilise, sent que des yeux fouillent l'ombre. + +--Poil de Carotte, est-tu la? + +Les tempes bosselees, il souffre. Il va crier d'angoisse. + +--Il n'y est pas, le petit animal. Ou diable est-il? + +On s'eloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de +l'aise. Sa pensee parcourt encore de longues routes de silence. + +Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris +dans une toile d'araignee, vibre et se debat. Et l'araignee glisse le long +d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un +instant suspendue, inquiete, pelotonnee. + +Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au denouement, +et quand l'araignee tragique fonce, ferme l'etoile de ses pattes, etreint +la proie a manger, il se dresse debout, passionne, comme s'il voulait sa +part. + +Rien de plus. + +L'araignee remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son +ame de lievre ou il fait noir. + +Bientot, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa revasserie, faute +de pente, s'arrete, forme flaque et croupit. + + + +Le Chat + + + +I + + +Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour +pecher les ecrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dechets d'une +boucherie. + +Or il connait un chat, meprise parce qu'il est vieux, malade, et ca et la, +pele. Poil de Carotte l'invite a venir prendre une tasse de lait chez lui, +dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors +du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a +posee dans un coin. Il y pousse le chat et dit: + +--Regale-toi. + +Il lui flatte l'echine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups +de langue, puis s'attendrit. + +--Pauvre vieux, jouis de ton reste. + +Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne leche +plus que ses levres sucrees. + +--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. +Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler +que celle-la. D'ailleurs, un peu plus tot, un peu plus tard!... + +A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. + +La detonation etourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton meme a +saute, et quand le nuage se dissipe, il voit, a ses pieds, le chat qui +le regarde d'un oeil. + +Une moitie de la tete est emportee, et le sang coule dans la tasse de lait. + +--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Matin, j'ai pourtant vise +juste. + +Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune eclat, l'inquiete. + +Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente +aucun effort pour se deplacer. Il semble saigner expres dans la tasse, +avec le soin que toutes les gouttes y tombent. + +Poil de Carotte n'est pas un debutant. Il a tue des oiseaux sauvages, des +animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte +d'autrui. + +Il sait comment on procede, et que si la bete a la vie dure, il faut se +depecher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps a corps. +Sinon, des acces de fausse sensibilite nous surprennent. On devient +lache. On perd du temps; on n'en finit jamais. + +D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat +par la queue et lui assene sur la nuque des coups de carabine si violents, +que chacun d'eux parait le dernier, le coup de grace. + +Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, +ou se detend et ne crie pas. + +--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de +Carotte. + +Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat +de ses bras, et s'exaltant a la penetration des griffes, les dents jointes, +les veines orageuses, il l'etouffe. + +Mais il s'etouffe aussi, chancelle, epuise, et tombe par terre, assis, sa +figure collee contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. + + + + + +II + +Poil de Carotte est maintenant couche sur son lit de fer. +Ses parents et les amis de ses parents, mandes en hate, visitent, courbes +sous le plafond bas du toiton, les lieux ou s'accomplit le drame. + +--Ah! dit sa mere, j'ai du centupler mes forces pour lui arracher le chat +broye sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. + +Et tandis qu'elle explique les traces d'une ferocite qui plus tard aux +veillees de famille, apparaitra legendaire, Poil de Carotte dort et reve: + +Il se promene le long d'un ruisseau, ou les rayons d'une lune inevitable +remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. + +Sur les pechettes, les morceaux du chat flambaient a travers l'eau +transparente. + +Des brumes blanches glissent au ras du pre, cachent peut-etre de legers +fantomes. + +Poil de Carotte, ses mains derriere son dos, leur prouve qu'ils n'ont +rien a craindre. + +Un boeuf approche, s'arrete et souffle, detale ensuite, repand jusqu'au +ciel le bruit de ses quatre sabots et s'evanouit. +Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, +n'agacait pas autant, a luis seul, qu'une assemblee de vieilles femmes. + +Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, leve +doucement un baton de pechette et voici que du milieu des roseaux montent +des ecrevisses geantes. + +Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de +Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. + +Et les ecrevisses l'entournent. +Elles se haussent vers sa gorge. +Elles crepitent. +Deja elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. + + + +Les Moutons + + +Poil de Carotte n'apercoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles +poussent des cris etourdissants et meles, comme des enfants qui jouent sous +un preau d'ecole. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en eprouve +quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est +un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent +graduellement a l'obscurite, et les details se precisent. + +L'epoque des naissances a commence. Chaque matin, le fermier Pajol compte +deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves egares parmi les meres, +gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une +sculpture grossiere. + +Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils sucotent +deja ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de +foin dans la bouche. + +Les vieux, ceux d'une semaine, se detendent d'un violent effort de +l'arriere-train et executent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, +tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit +qui vient de naitre se traine, visqueux et non leche. Sa mere, genee par +sa bourse gonflee d'eau et ballotante, la repousse a coups de tete. + +--Une mauvaise mere! dit Poil de Carotte. + +--C'est chez les betes comme chez le monde, dit Pajol. + +--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. + +--Presque, dit Pajol. Il faut a plus d'un donner le biberon, un biberon +comme ceux qu'on achete au pharmacien. Ca ne dure pas, la mere s'attendrit. +D'ailleurs, on les mate. + +Il la prend par les epaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup +une cravate de paille pour la reconnaitre, si elle s'echappe. L'agneau +l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rape, et le petit, frissonnant, +se dresse sur ses membres mous, essaie de teter, plaintif, le museau +enveloppe d'une gelee tremblante. + +--Et vous croyez qu'elle reviendra a des sentiments plus humains? dit Poil +de Carotte. + +--Oui, quand son derriere sera gueri, dit Pajol: elle a eu des couches +dures. + +--Je tiens a mon idee, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier +provisoirement le petit aux soins d'une etrangere? + +--Elle le refuserait, dit Pajol. + +En effet, des quatre coins de l'ecurie, les belements des meres se croisent, +sonnent l'heure des tetees et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, +sont nuances pour les agneaux, car, sans confusion chacun se precipite +droit aux tetines maternelles. + +--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. + +--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces +ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-etre par la finesse de leur +nez. + +Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. + +Il compare profondement les hommes avec des moutons, et voudrait connaitre +les petits noms des agneaux. + +Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques +coups de nez, mangent, paisibles, indifferentes. Poil de Carotte remarque +dans l'eau d'une auge des debris de chaine, des cercles de roues, une +pelle usee. + +--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurement, vous +enrichissez le sang des betes au moyen de cette ferraille! + +--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! + +Il offre a Poil de Carotte de gouter l'eau. Afin qu'elle devienne encore +plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. + +--Veux-tu un berdin? dit-il. + +--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. + +Pajol fouille l'epaisse laine d'une mere et attrape avec ses ongles un +berdin jaune rond, dodu, repu, enorme. Selon Pajol, deux de cette taille +devoraient la tete d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la +main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, a le +fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frere et soeur. + +Deja le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte eprouve des +picotements aux doigts, comme s'il tombait du gresil. Bientot au poignet, +ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va +ronger le bras jusqu'a l'epaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il +l'ecrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en +apercoive. + +Il dira qu'il l'a perdu. + +Un instant encore, Poil de Carotte ecoute, recueilli, les belements qui +se calment peu a peu. Tout a l'heure, on n'entendra plus que le bruissement +sourd du foin broye entre les machoires lentes. + +Accrochee a un barreau de ratelier, une limousine aux raies eteintes semble +garder les moutons, toute seule. + + + +Parrain + + +Quelquefois madame Lepic permet a Poil de Carotte d'aller voir son parrain +et meme de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui +passe sa vie a la peche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte +que Poil de Carotte. + +--Te voila, canard! dit-il. + +--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prepare ma +ligne? + +--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. + +Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prete. Ainsi +son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fache +plus et cette manie du vieil homme complique a peine leurs relations. +Quand il dit oui, il veut dire non et reciproquement. Il ne s'agit que +de ne pas s'y tromper. + +--Si ca l'amuse, ca ne me gene guere, pense Poil de Carotte. + +Et ils restent bons camarades. + +Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour +toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot +de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journee, le +force a boire un verre de vin pur. + +Puis ils vont pecher. + +Parrain s'assied au bord de l'eau et deroule methodiquement son crin de +Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes +et ne peche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange +comme des enfants. + +--Surtout, dit-il a Poil de Carotte, ne leve ta ligne que lorsque ton +bouchon aura enfonce trois fois. + +Poil de Carotte: +Pourquoi trois? + +Parrain: +La premiere ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est +serieux: il avale. La troisieme, c'est sur: il ne s'echappera plus. On ne +tire jamais trop tard. + +Poil de Carotte prefere la peche aux goujons. Il se dechausse, entre dans +la riviere et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau +trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un a +chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: + +--Seize, dix-sept, dix-huit!... + +Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tete, on rentre dejeuner. Il +bourre Poil de Carotte de haricots blancs. + +--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en +bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot +qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de +perdrix. + +Poil de Carotte: +Ceux-la fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. +Pourtant ce n'est plus ca. Elle doit menager la creme. +Parrain: +Canard, j'ai du plaisir a te voir manger. Je parie que tu ne manges point +ton content, chez ta mere. + +Poil de Carotte: +Tout depend de son appetit. Si elle a faim, je mange a sa faim. En se +servant elle me sert par-dessus le marche. Si elle a fini, j'ai fini +aussi. + +Parrain: +On en redemande, beta. + +Poil de Carotte: +C'est facile a dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester +sur sa faim. + +Parrain: +Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lecherais le derriere d'un singe, si ce +singe etait mon enfant! Arrangez ca. + +Ils terminent leur journee dans la vigne, ou Poil de Carotte, tantot regarde +piocher son parrain et le suit pas a pas, tantot, couche sur des fagots de +sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. + + + +La Fontaine + + +Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre +est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux +membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de +sa mere. + +--Elle te fait donc bien peur? dit parrain. + +Poil de Carotte: +Ou plutot, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une +correction a mon frere, il saute sur un manche de balai, se campe devant +elle, et je te jure qu'elle s'arrete court. Aussi elle prefere le prendre +par les sentiments. Elle dit que la nature de Felix est si susceptible +qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux a la +mienne. + +Parain: +Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Felix et moi, pour de bon +ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me defendrais comme lui. +Mais je me vois arme d'un balai contre maman. Elle croirait que je +l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-etre qu'elle +me dirait merci, avant de taper. + +Parrain: +Dors, canard, dors! + +Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, etouffe et +cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitie. + +Tout a coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. + +--Es-tu la, canard? dit-il. Je revais, je te croyais encore dans la +fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? + +Poil de Carotte: +Comme si j'y etais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles +souvent. + +Parrain: +Mon pauvre canard, des que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je +m'etais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as +glisse, tu es tombe, tu criais, tu te debattais, et moi, miserable, je +n'entendais rien. Il y avait a peine de l'eau pour noyer un chat. Mais +tu ne te relevais pas. C'etait la le malheur, tu ne pensais donc plus a +te relever? + +Poil de Carotte: +Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! +Parrain: +Enfin ton barbotement me reveille. Il etait temps. Pauvre canard! pauvre +canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a change, on t'a mis le +costume des dimanches du petit Bernard. + +Poil de Carotte: +Oui, il me piquait. Je me grattais. C'etait donc un costume de crin. + +Parrain: +Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre a te preter. Je +ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. + +Poil de Carotte: +Je serais loin. + +Parrain: +Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passe une +bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la merite. + +Poil de Carotte: +Moi, parrain, je ne la merite pas et je voudrais bien dormir. + +Parrain: +Dors, canard, dors. + +Poil de Carotte: +Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lache ma main. Je te la rendrai +apres mon somme. Et retire aussi ta jambe, a cause de tes poils. Il m'est +impossible de dormir quand on me touche. + + + +Les Prunes + + +Quelque temps agites, ils remuent dans la plume et le parrain dit: + +--Canard, dors-tu? + +Poil de Carotte: +Non, parrain. + +Parrain: +Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher +des vers. + +--C'est une idee, dit Poil de Carotte. + +Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le +jardin. + +Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boite de fer-blanc, +a moitie pleine de terre mouillee. Il y entretient une provision de vers +pour se peche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en +manque jamais. Quand il a plu toute la journee, la recolte est abondante. + +--Prends garde de marcher dessus, dit-il a Poil de Carotte, va doucement. +Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre +bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'eloigne +trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, +pour qu'il ne glisse pas. S'il est a demi rentre, lache-le: tu le +casserais. Et un ver coupe ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, +et les poissons delicats les dedaignent. Certains pecheurs economisent +leurs vers; ils ont tort. On ne peche de beaux poissons qu'avec des vers +entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson +s'imagine qu'ils se sauvent, court apres et devore tout de confiance. + +--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts +barbouilles de leur sale bave. + +Parrain: +Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. +Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la +terre. Pour ma part, j'en mangerais. + +Poil de Carotte: +Pour la mienne, je te la cede. Mange voir. + +Parrain: +Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les +ecarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des +prunes. + +Poil de Carotte: +Oui, je sais. Aussi tu degoutes ma famille, maman surtout, et des qu'elle +pense a toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car +tu n'es pas difficile et nous nous entendons tres bien. + +Il leve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques +prunes. Il garde les bonnes et donne les vereuses a parrain qui dit, les +avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris; + +--Ce sont les meilleures. + +Poil de Carotte: +Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains +seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse. + +--Ca ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. + +Poil de Carotte: +C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens a plein nez. +Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que +tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. + +Parrain: +Canard! canard! ca conserve. + + + +Mathilde + + +--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflee a madame Lepic, Poil de +Carotte joue encore au mari et a la femme avec la petite Mathilde, dans le +pre. Grand frere Felix les habille. C'est pourtant defendu, si je ne me +trompe. + +En effet, dans le pre, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous +sa toilette de clematite sauvage a fleurs blanches. Toute paree, elle +semble vraiment une fiancee garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi +calmer toutes les coliques de la vie. + +La clematite, d'abord nattee en couronne sur la tete, descend par flots +sous le menton, derriere le dos, le long des bras, volubile, enguirlande +la taille et forme a terre une queue rampante que grand frere Felix ne se +lasse pas d'allonger. + +Il recule et dit: + +--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte. + +A son tour, Poil de Carotte est habille en jeune marie, egalement couvert +de clematites ou, ca et la, eclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit +jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de +rire, et tous trois gardent leur serieux. Ils savent quel ton convient +a chaque ceremonie. On doit rester triste aux enterrements, des le debut, +jusqu'a la fin, et grave aux mariages, jusqu'apres la messe. Sinon, ce +n'est plus amusant de jouer. + +--Prenez-vous la main, dit grand frere Felix. En avant! doucement. + +Ils s'avancent au pas, ecartes. Quand Mathilde s'empetre, elle retrousse +sa traine et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, +une jambe levee. + +Grand frere Felix les conduit par le pre. Il marche a reculons, et les +bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire +et les salue, puis monsieur le Cure et les benit, puis l'ami qui felicite +et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un baton, un +autre baton. + +Il les promene de long en large. + +--Halte! dit-il, ca se derange. +Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet +le cortege en branle. + +--Aie! fait Mathilde qui grimace. + +Une vrille de clematite luit tire les cheveux. Grand frere Felix arrache +le tout. On continue. + +--Ca y est, dit-il, maintenant vous etes maries, bichez-vous. + +Comme ils hesitent: + +--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marie on se biche. Faites-vous +la cour, une declaration. Vous avez l'air plombes. + +Superieur, il se moque de leur inhabilete lui qui, peut-etre, a deja +prononce des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le +premier, pour sa peine. + +Poil de Carotte s'enhardit, cherche a travers la plante grimpante le +visage de Mathilde et la baise sur la joue. + +--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. + +Mathilde, comme elle l'a recu, lui rend son baiser. Aussitot, gauches, +genes, ils rougissent tous deux. + +Grand frere Felix leur montre les cornes. + +--Soleil! Soleil! + +Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trepigne, des bousilles +aux levres. + +--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrive! + +--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, +ricane ce n'est pas toi qui m'empecheras de me marier avec Mathilde, si +maman veut. + +Mais voici que maman vient repondre elle-meme qu'elle ne veut pas. Elle +pousse le barriere du pre. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. +En passant pres de la haie, elle casse une rouette dont elle ote les +feuilles et garde les epines. Elle arrive droit, inevitable comme l'orage. + +--Gare les calottes, dit grand frere Felix. + +Il s'enfuit au bout du pre. Il est a l'abri et peut voir. + +Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lache, il prefere +en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave. + +Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. + +Poil de Carotte: +Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai +tout. + +Mathilde: +Oui, mais ta maman va le dire a ma maman, et ma maman va me battre. + +Poil de Carotte: +Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce +qu'elle te corrige, ta maman? + +Mathilde: +Des fois; ca depend. + +Poil de Carotte: +Pour moi, c'est toujours sur. + +Mathilde: +Mais je n'ai rien fait. + +Poil de Carotte: +Ca ne fait rien. Attention! + +Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit +son allure. Elle est si pres que soeur Ernestine, par peur des chocs en +retour, s'arrete au bord du cercle ou l'action se concentrera. Poil de +Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clematites +sauvages melent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se leve, +prete a cingler. Poil de Carotte, pale, croise ses bras, et la nuque +raccourcie, les reins chauds deja, les mollets lui cuisant d'avance, il a +l'orgueil de s'ecrier: + +--Qu'est-ce que ca fait, pourvu qu'on rigole! + + + +Le Coffre-Fort + + +Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit: + +--Ta maman est venue tout rapporter a ma maman et j'ai recu une bonne +fessee. Et toi? + +Poil de Carotte: +Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne meritais pas d'etre battue, nous +ne faisions rien de mal. + +Mathilde: +Non, pour sur. + +Poil de Carotte: +Je t'affirme que je parlais serieusement quand je te disais que je me +marierais bien avec toi. + +Mathilde: +Moi, je me marierais bien avec toi aussi. + +Poil de Carotte: +Je pourrais te mepriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais +n'aie pas peur, je t'estime. + +Mathilde: +Tu es riche a combien, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Mes parents ont au moins un million. + +Mathilde: +Combien que ca fait un million? + +Poil de Carotte: +Ca fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais depenser tout leur +argent. + +Mathilde: +Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guere. + +Poil de Carotte: +Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour +flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour +du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la +serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa +dit un mot que personne ne connait, ni maman, ni mon frere, ni ma soeur, +personne, excepte lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa +y rend de l'argent et va le deposer sur la table de la cuisine. Il ne dit +rien, il fait seulement sonner les pieces, afin que maman, occupee au +fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite +l'argent. Tous les mois ca se passe ainsi, et ca dure depuis longtemps, +preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort. + +Mathilde: + +Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot? + +Poil de Carotte: +Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons +maries, a la condition que tu me promettras de ne jamais le repeter. + +Mathilde: +Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le +repeter. + +Poil de Carotte: +Non, c'est notre secret a papa et a moi. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. + +Poil de Carotte: +Pardon, je le sais. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait. + +--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. + +--Parions quoi? dit Mathilde hesitante. + +--Laisse-moi te toucher ou je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras +le mot. + +Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme +presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosites +au lieu d'une. + +--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu me jures qu'apres tu te laisseras toucher ou je voudrai. + +Mathilde: +Maman me defend de jurer. + +Poil de Carotte: +Tu ne sauras pas le mot. + +Mathilde: +Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devine, oui, je l'ai devine. + +Poil de Carotte, impatiente, brusque les choses. + +--Ecoute, Mathilde, tu n'as rien devine du tout. Mais je me contente de ta +parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, +c'est "Lustucru". A present, je peux toucher ou je veux. + +--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaitre +un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas +de moi! + +Puis, comme Poil de Carotte, sans repondre, s'avance, decide, la main tendue, +elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec. + +Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derriere lui. + +Il se retourne. Par la lucarne d'une ecurie, un domestique du chateau sort +la tete et montre les dents. + +--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'ecrie-t-il, je rapporterai tout a ta mere. + +Poil de Carotte: +Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est +un faux nom que j'ai invente. D'abord, je ne connais point le vrai. + +Pierre: +Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en +parlerai pas a ta mere. Je lui parlerai du reste. + +Poil de Carotte: +Du reste? + +Pierre: +Oui, du reste. +Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai +pas vu. Ah! tu vas bien pour ton age. Mais tes plats a barbe s'elargiront +ce soir! + +Poil de Carotte ne trouve rien a repliquer. Rouge de figure au point que +la couleur naturelle de ses cheveux semble s'eteindre, il s'eloigne, les +mains dans ses poches, a la crapaudine, en reniflant. + + + +Les Tetards + + +Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic +puisse le surveiller par la fenetre, et il s'exerce a jouer comme il faut, +quand le camarade Remy parait. C'est un garcon du meme age, qui boite et +veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traine derriere +l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit: + +--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la riviere. Nous +l'aiderons et nous pecherons des tetards avec des paniers. + +--Demande le a maman, dit Poil de Carotte. + +Remy: +Pourquoi moi? + +Poil de Carotte: +Parce qu'a moi elle ne me donnera pas la permission. +Juste, madame Lepic se montre a la fenetre. + +--Madame, dit Remy, voulez-vous, s'il vous plait, que j'emmene Poil de +Carotte pecher des tetards? + +Madame Lepic colle son oreille au carreau. Remy repete en criant. Madame +Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent +rien et se regardent indecis. Mais madame Lepic agite la tete et fait +clairement signe que non. + +--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de +moi, tout a l'heure. + +Remy: +Tant pis, on se serait rudement amuse. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. + +Poil de Carotte: +Reste. Nous jouerons ici. + +Remy: +Ah non, par exemple. J'aime mieux pecher des tetards. Il fait doux. +J'en ramasserai des pleins paniers. + +Poil de Carotte: +Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, +elle se ravise. + +Remy: +J'attendrai un petit quart, mais pas plus. + +Plantes la tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement +l'escalier, et bientot Poil de Carotte pousse Remy du coude. + +--Qu'est-ce que je te disais? + +En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant a la main un panier +pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrete, defiante. + +--Tiens, te voila encore, Remy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa +que tu musardes et il te grondera. + +Remy: +Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre. + +Madame Lepic: +--Ah! vraiment, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connait +madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinee une fois encore. +Mais puisque cet imbecile de Remy brouille les choses, gate tout, Poil de +Carotte se desinteresse du denouement. Il ecrase de l'herbe sous son pied +et regarde ailleurs. + +--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me +retracter. + +Elle n'ajoute rien. + +Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter +Poil de Carotte pour pecher des tetards et qu'elle avait vide de ses noix +fraiches, expres. + +Remy est deja loin. + +Madame Lepic ne badine guere et les enfants des autres s'approchent d'elle +prudemment et la redoutent presque autant que le maitre d'ecole. + +Remy sauve la-bas vers la riviere. Il galope si vite que son pied gauche, +toujours en retard, raie la poussiere de la route, danse et sonne comme +une casserole. + +Sa journee perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. +Il a manque une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. + +Solitaire, sans defense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer +d'elle-meme. + + + +Coup de Theatre + + +Scene Premiere + +Madame Lepic: +Ou vas-tu? + +Poil de Carotte: +_Il a mis sa cravate neuve et crache sur ses souliers a les noyer_ + +Je vais me promener avec papa. + +Madame Lepic: +Je te defends d'y aller, tu m'entends? Sans ca... _Sa main droite recule +comme pour prendre son elan._ + +Poil de Carotte, _bas_: +Compris. + + + +Scene II + + +Poil de Carotte: +_En meditation pres de l'horloge_. + +Qu'est-ce que je veux, moi? Eviter les calottes. Papa m'en donne moins +que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui! + + + +Scene III + +Monsieur Lepic: +_Il cherit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant +la pretentaine pour affaires. + +Allons! partons. + +Poil de Carotte: +Non, mon papa. + +Monsieur Lepic: +Comment, non? Tu ne veux pas venir? + +Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas. + + Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a? + + Poil de Carotte: + Y a rien, mais je reste. + Monsieur Lepic: + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, + et pleurniche a ton aise. + + + + Scene IV + + Madame Lepic: + _Elle a toujours la precaution d'ecouter aux portes, pour mieux entendre._ + + Pauvre cheri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les + tire._ Le voila tout en larmes, parce que son pere... _Elle regarde en + dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgre lui. Ce n'est pas ta mere + qui te tourmenterait avec cette cruaute. _Les Lepic pere et mere se + tournent le dos._ + + + + Scene V + + Poil de Carotte: + _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un + seul._ + + Tout le monde ne peut pas etre orphelin. + + + + En Chasse + + + M. Lepic emmene ses fils a la chasse alternativement. Ils marchent + derriere lui, un peu sur sa droite, a cause de la direction du fusil, et + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entetement passionne a le suivre, sans se plaindre. Ses + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. + + Si M. Lepic tue un lievre au debut de la chasse, il dit: + +--Veux-tu le laisser a la premiere ferme ou le cacher dans une haie, et nous + le reprendrons ce soir? + + --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder. + + Il lui arrive de porter une journee entiere deux lievres et cinq perdrix. + + Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son epaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec +affection et oublie un moment sa charge. + +Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanite cesse de le +soutenir. + +--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce laboure. + +Poil de Carotte, irrite, s'arrete debout au soleil. Il regarde son pere +pietiner le champ, sillon par sillon, motte a motte, le fouler, l'egaliser +comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les +chardons, tandis que Pyrame meme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se +couche un peu et halete, toute sa langue dehors. + +--Mais il n'y a rien la, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des +orties, fourrage. Si j'etais lievre gite au creux d'un fosse, sous les +feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur! + +Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures. + +Et M. Lepic saute un autre echalier, pour battre une luzerne d'a cote, +ou, cette fois, ils serait bien etonne de ne pas trouver quelque gars de +lievre. + +--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure +apres lui, maintenant. Une journee qui commence mal finit mal. Trotte et +sue, papa, ereinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. +Nous rentrerons bredouilles, ce soir. + +Car Poil de Carotte est naivement superstitieux. + +_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voila Pyrame en arret, +le poil herisse, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche +le plus pres possible, la crosse au defaut de l'epaule. Poil de Carotte +s'immobilise, et un premier jet d'emotion le fait suffoquer. + +_Il souleve sa casquette_ +Des perdrix partent, ou un lievre deboule. Et selon que Poil de Carotte +_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic +manque ou tue. + +Poil de Carotte l'avoue, ce systeme n'est pas infaillible. Le geste trop +souvent repete ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait +de repondre aux memes signes. Poil de Carotte les espace discretement, et +a cette condition, ca reussit presque toujours. + +--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupese un lievre chaud encore +dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supremes besoins. +Pourquoi ris-tu? + +--Parce que tu l'as tue, grace a moi, dit Poil de Carotte. + +Et fier de ce nouveau succes, il expose avec aplomb sa methode. + +--Tu parles serieusement? dit M. Lepic. + +Poil de Carotte: +Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'a pretendre que je ne me trompe jamais. + +Monsieur Lepic: +Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guere, si +tu tiens a ta reputation de garcon d'esprit, de debiter ces bourdes devant +des etrangers. On t'eclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te +moques de ton pere. + +Poil de Carotte: +Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis +qu'un serin. + + + +La Mouche + + +La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les epaules de remords, +tant il se trouve bete, emboite le pas de son pere avec une nouvelle +ardeur, s'applique a poser exactement le pied gauche la ou M. Lepic a +pose son pied gauche, et il ecarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. +Il ne se repose que pour attraper une mure, une poire sauvage et des +prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les levres et calment la +soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- +vie. Gorgee par gorgee, il boit presque tout a lui seul, car M. Lepic, +que la chasse grise, oublie d'en demander. + +--Une goutte, papa? + +Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte +qu'il offrait, vide le flacon, et la tete tournante, repart a la poursuite +de son pere. Soudain, il s'arrete, enfonce un doigt au creux de son oreille, +l'agite vivement, le retire, puis feint d'ecouter, et il crie a M. Lepic: + +--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille. + +Monsieur Lepic: +Ote-la, mon garcon. + +Poil de Carotte: +Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle +bourdonne. + +Monsieur Lepic: +Laisse-la mourir toute seule. + +Poil de Carotte: +Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? +Monsieur Lepic: +Tache de la tuer avec une corne de mouchoir. + +Poil de Carotte: +Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la +permission? + +--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais depeche-toi. + +Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et +il la vide une deuxieme fois, pour le cas ou M. Lepic imaginerait de +reclamer sa part. + +Et bientot, Poil de Carotte s'ecrie allegre, en courant: + +--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit etre morte. +Seulement, elle a tout bu. + + + +La premiere Becasse + + +--Mets-toi la, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promenerai +dans le bois avec le chien; nous ferons lever les becasses, et quand tu +entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les becasses +passeront sur la tete. + +Point de Carotte tient le fusil couche entre son bras. C'est la premiere +fois qu'il va tirer une becasse. Il a deja tue une caille, deplume une +perdrix et manque un lievre avec le fusil de M. Lepic. + +Il a tue la caille par terre, sous le nez du chien en arret. D'abord il +regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. + +--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pres. + +Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, epaula, +dechargea son arme a bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. +Il ne put retrouver de sa caille broyee, disparue, que quelques plumes et +un bec sanglant. +Toutefois, ce qui consacre la renommee d'un jeune chasseur, c'est de tuer +une becasse, et il faut que cette soiree marque dans la vie de Poil de +Carotte. + +Le crepuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes +fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. +Aussi Poil de Carotte, emu, voudrait bien etre a tout a l'heure. + +Les grives, de retour des pres, fusent avec rapidite entre les chenes. Il +les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buee qui ternit +le canon du fusil. Des feuilles seches trottinent ca et la. + +Enfin, deux becasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se levent, +se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fremissant. + +Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement +que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son cote. Ses yeux se +meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tete, et la crosse du +fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air. + +Une des deux becasses tombe, bec en avant, et l'echo disperse la detonation +formidable aux quatre coins du bois. + +Poil de Carotte ramase la becasse dont l'aile est cassee, l'agite +glorieusement et respire l'odeur de la poudre. + +Pyrame accourt, precedant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hate plus +que d'ordinaire. + +--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pret aux eloges. + +Mais M. Lepic ecarte les branches, parait, et dit d'une voix calme a son +fils encore fumant: + +--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuees toutes les deux? + + + +L'Hamecon + +Poil de Carotte est en train d'ecailler ses poissons, des goujons, des +ablettes et meme des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le +ventre, et fait eclater sous son talon les vessies doubles transparentes. +Il reunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hate, absorbe, penche +sur le seau blanc d'ecume, et prend garde de se mouiller. + +Madame Lepic vient donner un coup d'oeil. + +--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as peche une belle friture, +aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux. + +Elle lui caresse le cou et les epaules, mais, comme elle retire sa main, +elle pousse des cris de douleur. + +Elle a un hamecon pique au bout du doigt. + +Soeur Ernestine accourt. Grand frere Felix la suit, et bientot M. Lepic +lui-meme arrive. + +--Montre voir, disent-ils. + +Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hamecon +s'enfonce plus profondement. Tandis que grand frere Felix et soeur +Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le leve en l'air, +et chacun peut voir le doigt. L'hamecon l'a traverse. + +M. Lepic tente de l'oter. + +--Oh non! pas comme ca! dit madame Lepic d'une voix aigue. + +En effet, l'hamecon est arrete d'un cote par son dard et de l'autre cote +par sa bouche. + +M. Lepic met son lorgnon. + +--Diable, dit-il, il faut casser l'hamecon! + +Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, +madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? +D'ailleurs l'hamecon est d'un acier de bonne trempe. + +--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. +Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt +une lame mal aiguisee, si faiblement, qu'elle ne penetre pas. Il appuie; +il sue. Du sang parait. + +--Oh! la! oh! la! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. + +--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine. + +--Ne fais donc pas ta lourde comme ca! dit grand frere Felix a sa mere. + +M. Lepic perd patience. Le canif dechire, scie au hasard, et madame +Lepic apres avoir murmure: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement. + +M. Lepic en profite. Blanc, affole, il charcute, fouit la chair, et le doigt +n'est plus qu'une plaie sanglante d'ou l'hamecon tombe. + +Ouf! + +Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi a rien. Au premier cri de sa mere, +il s'est sauve. Assis sur l'escalier, la tete en ses mains, il s'explique +l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lancait sa ligne au loin, son +hamecon lui est reste dans le dos. + +--Je ne m'etonne plus que ca ne mordait pas, dit-il. + +Il ecoute les plaintes de sa mere, et d'abord n'est guere chagrine de les +entendre. Ne criera-t-il pas a son tour, tout a l'heure, non moins fort +qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'a l'enrouement, afin qu'elle se +croie plus tot vengee et le laisse tranquille? + +Des voisins attires le questionnent: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? + +Il ne repond rien; il bouche ses oreilles, et sa tete rousse disparait. +Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. + +Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pale comme une accouchee, et, fiere +d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillote +avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux +assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement a Poil de Carotte: + +--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est +pas de ta faute. + +Jamais elle n'a parle sur ce ton a Poil de Carotte. Surpris, il leve le +front. Il voit le doigt de sa mere enveloppe de linges et de ficelles, +propre, gros et carre, pareil a une poupee d'enfant pauvre. Ses yeux secs +s'emplissent de larmes. + +Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derriere +son coude. Mais, genereuse, elle l'embrasse devant tout le monde. + +Il ne comprend plus. Il pleure a pleins yeux. + +--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc +bien mechante? + +Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. + +--Est-il bete? On jurerait qu'on l'egorge, dit madame Lepic aux voisins +attendris par sa bonte. + +Elle leur passe l'hamecon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme +que c'est du numero 8. Peu a peu elle retrouve sa facilite de parole, et +elle raconte le drame au public, d'une langue volubile. + +--Ah! sur le moment, je l'aurais le tue, si je ne l'aimais tant. Est-ce +malin, ce petit outil d'hamecon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel. + +Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un +trou, et de pietiner la terre. + +--Ah! mais non! dit grand frere Felix, moi je le garde. Je veux pecher +avec. Bigre! un hamecon trempe dans le sang a maman, c'est ca qui sera bon! +Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse! + +Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupefait d'avoir echappe au +chatiment, exagere encore son repentir, rend par la gorge les gemissements +rauques et lave a grande eau les taches de sa laide figure a claques. + + + +La Piece d'Argent + + +I + + +Madame Lepic: +Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes +poches. + +Poil de Carotte: +_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des +oreilles d'ane._ + +Ah! oui, maman! Rends-le-moi. + +Madame Lepic: +Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au +hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas. + +Madame Lepic: +Prends garde! tu vas mentir. Deja tu divagues comme une ablette etourdie. +Reponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie? + +Poil de Carotte: +Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman. + +Madame Lepic: +Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquee la semaine +derniere. + +Poil de Carotte: +Alors, c'est mon couteau. + +Madame Lepic: +Quel couteau? Qui t'a donne un couteau? + +Poil de Carotte: +Personne. + +Madame Lepic: +Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. +Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime +sa mere lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta piece d'argent. Je +n'en sais rien, mais j'en suis sure. Ne nie pas. Ton nez remue. + +Poil de Carotte: +Maman, cette piece m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnee dimanche. +Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. +D'ailleurs je n'y tenais guere. Une piece de plus ou de moins! + +Madame Lepic: +Voyez-vous ca, peroreur! Et je t'ecoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes +pour rien la peine de ton parrain qui te gate tant et qui sera furieux? + +Poil de Carotte: +Imaginons, maman, que j'ai depense ma piece, a mon gout. Fallait-il +seulement la surveiller toute ma vie! + +Madame Lepic: +Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette piece, ni la gaspiller +sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, +arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Et je te defends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare a +toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le +charretier sans souci. Ca ne prend jamais avec moi. + + + +II + + +Poil de Carotte se promene a petits pas dans les allees du jardin. Il gemit. +Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mere l'observe, +il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le +sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. +Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air. + +Ou diable peut-elle etre, cette piece d'argent? La-haut, sur l'arbre, au +creux d'un vieux nid? + +Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pieces d'or. +On l'a vu. Mais Poil de Carotte se trainerait par terre, userait des +genoux et ses ongles, sans ramasser une epingle. + +Las d'errer, d'esperer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue +au chat et se decide a rentrer dans la maison, pour prendre l'etat de sa +mere. Peut-etre qu'elle se calme, et que si la piece reste introuvable, on +y renoncera. + +Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide: + +--Maman, eh! maman! + +Elle ne repond point. Elle vient de sortir et elle a laisse " ouvert le +tiroir de sa table a ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines +blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte apercoit quelques pieces +d'argent. + +Elles semblent vieillir la. Elles ont l'air d'y dormir, rarement eveillees, +poussees d'un coin a l'autre, melees et sans nombre. + +Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait +difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et +puis comment faire la preuve? + +Avec cette presence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes +occasions, Poil de Carotte, resolu, allonge le bras, vole une piece et se +sauve. + +Le peur d'etre surpris lui evite des hesitations, des remords, un retour +perilleux vers la table a ouvrage. + +Il va droit, trop lance pour s'arreter, parcourt les allees, choisit sa +place, y "perd" la piece, l'enfonce d'un coup de talon, se couche a plat +ventre et, le nez chatouille par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, +il decrit des cercles irreguliers, comme on tourne, les yeux bandes, +autour de l'objet cache, quand la personne qui dirige les jeux innocents +se frappe anxieusement les mollets et s'ecrie: + +--Attention! ca brule, ca brule! + + + +III + + +Poil de Carotte: + +Maman, maman, je l'ai. + +Madame Lepic: +Mois aussi. + +Poil de Carotte: +Comment? la voila. + +Madame Lepic: +La voici. + +Poil de Carotte: +Tiens! fais voir. + +Madame Lepic: +Fais voir, toi. + +Poil de Carotte +_Il montre sa piece. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les +manie, les compare et apprete sa phrase._ +C'est drole. Ou l'as-tu retrouvee, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvee +dans cette allee, au pied du poirier. J'ai marche vingt fois dessus, +avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'etait un morceau +de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera +tombee de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. +Penche-toi, maman, remarque l'endroit ou la sournoise se cachait, son gite. +Elle peut se vanter de m'avoir cause du tracas. + +Madame Lepic: +Je ne dis pas non. +Moi je l'ai trouvee dans ton autre paletot. Malgre mes observations, tu +oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu +te donner une lecon d'ordre. Je t'ai laisse chercher pour t'apprendre. +Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant +tu possedes deux pieces d'argent au lieu d'une seule. Te voila cousu d'or. +Tout est bien qui finit bien, mais je te previens que l'argent ne fait pas +le bonheur. + +Poil de Carotte: +Alors, je peux aller jouer, maman? + +Madame Lepic: +Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes +deux pieces. + +Poil de Carotte: +Oh! maman, une me suffit, et meme je te prie de me la serrer jusqu'a ce +que j'en aie besoin. Tu serais gentille. + +Madame Lepic: +Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pieces. Les deux +t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, a moins +que le proprietaire ne la reclame. Qui est-ce? Je me creuse la tete. Et +toi, as-tu une idee? + +Poil de Carotte: +Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout a l'heure, maman, +et merci. + +Madame Lepic: +Attends! si c'etait le jardinier? + +Poil de Carotte: +Veux-tu que j'aille vite le lui demander? + +Madame Lepic: +Ici, mignon, aide-moi. Reflechissons. On ne saurait soupconner ton pere +de negligence, a son age. Ta soeur met ses economies dans sa tirelire. Ton +frere n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. +Apres tout, c'est peut-etre moi. + +Poil de Carotte: +Maman, cela m'etonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires. + +Madame Lepic: +Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je +verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse +de t'inquieter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai +un coup d'oeil dans le tiroir de ma table a ouvrage. + +_Poil de Carotte, qui s'elancait deja, se retourne, il suit des yeux un +instant sa mere qui s'eloigne. Enfin, brusquement, il la depasse, se campe +devant elle et, silencieux, offre une joue. + +Madame Lepic: +_Sa main droite levee, menace ruine._ +Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, +tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on +vole un boeuf. Et puis on assassine sa mere. +_La premiere gifle tombe_. + + + +Les Idees personnelles. + + +M. Lepic, grand frere Felix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent +pres de la cheminee ou brule une souche avec ses racines, et les quatre +chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de +Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas la, developpe ses idees +personnelles. + +--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, +tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon pere; je +t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun merite a etre +mon pere, mais je regarde ton amitie comme une haute faveur que tu ne me +dois pas et que tu m'accordes genereusement. + +--Ah! repond M. Lepic. + +--Et moi, et moi? demandent grand frere Felix et soeur Ernestine. + +--C'est la meme chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon +frere et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la +faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empecher. +Inutile que je vous sache gre d'une parente involontaire. Je vous remercie +seulement, toi, frere, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins +efficaces. + +--A ton service, dit grand frere Felix. + +--Ou va-t-il chercher ces reflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine. + +--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une maniere +generale, j'evite les personnalites, et si maman etait la, je le repeterais +en sa presence. + +--Tu ne le repeterais pas deux fois, dit grand frere Felix. + +--Quel mal vois-tu a mes propos? repond Poil de Carotte. Gardez-vous de +denaturer ma pensee! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je +n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'etre banale, d'instinct et +de routine, est voulue, raisonnee, logique. Logique, voila le terme que +je cherchais. + +--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, +dit M. Lepic qui se leve pour aller se coucher, et de vouloir, a ton age, +en remontrer aux autres. Si defunt votre grand-pere m'avait entendu +debiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouve par un coup de +pied et une claque que je n'etais toujours que son garcon. + +--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte deja +inquiet. + +--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie a la main. + +Et il disparait. Grand frere Felix le suit. + +--Au plaisir, vieux camarade a la grillade! dit-il a Poil de Carotte. + +Puis soeur Ernestine se dresse et grave: + +--Bonsoir, cher ami! dit-elle. + +Poil de Carotte reste seul, deroute. + +Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre a reflechir: + +--Qui ca, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est +personne. Tu recites trop ce que tu ecoutes. Tache de penser un peu par +toi-meme. Exprime des idees personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour +commencer. + +La premiere qu'il risque etant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le +feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans +la chambre ou donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de +la cave. C'est une chambre fraiche et agreable en ete. Le gibier s'y +conserve facilement une semaine. Le dernier lievre tue saigne du nez +dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules +et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus +qu'il plonge jusqu'au coude. + +D'ordinaire les habits de toute la famille accroches au porte-manteau +l'impressionnent. On dirait des suicides qui viennent de se pendre apres +avoir eu la precaution de poser leurs bottines, en ordre, la-haut, sur la +planche. + +Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup +d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit +du jardin comme creuse la expres pour qui voudrait s'y jeter par la +fenetre. + +Il aurait peur, s'il pensait a avoir peur, mais il n'y pense plus. En +chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir +le froid du carreau rouge. + +Et dans le lit, les yeux aux ampoules du platre humide, il continue de +developper ses idees personnelles, ainsi nommees parce qu'il faut les +garder pour soi. + + + +La Tempete de Feuilles + + +Il y a longtemps que Poil de Carotte, reveur, observe la plus haute feuille +du grand peuplier. + +Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble detachee de l'arbre, +vivre a part, seule, sans queue, libre. + +Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. + +Depuis midi, elle garde une immobilite de morte, plutot tache que feuille, +et Poil de Carotte perd patience, mal a son aise, lorsque enfin, elle fait +un signe. + +Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le meme signe. D'autres feuilles +le repetent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. + +Et c'est un signe d'alarme, car, a l'horizon, parait l'ourlet d'une calotte +brune. Le peuplier deja frissonne! Il tente de se mouvoir, de deplacer +les pesantes couches d'air qui le genent. + +Son inquietude gagne le hetre, un chene, des marronniers, et tous les arbres +du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'elargit, pousse +en avant sa bordure nette et sombre. + +D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le +merle qui lancait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que +Poil de Carotte voyait tout a l'heure verser, par saccades, les roucoulements +de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. + +Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi. + +La calotte livide continue son invasion lente. + +Elle voute peu a peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui +laisseraient penetrer l'air, prepare l'etouffement de Poil de Carotte. +Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur +le village; mais elle s'arrete a la pointe du clocher, dans la crainte de +s'y dechirer. + +La voila si pres que, sans autre provocation, la panique commence, les +clameurs s'elevent. + +Les arbres melent leurs masses confuses et courroucees au fond desquelles +Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. +Les cimes plongent et se redressent comme des tetes brusquement reveillees. +Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitot, peureuses, +apprivoisees, et tachent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, +soupirent; celles du bouleau ecorche des plaignent; celles du marronnier +sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le +mur. + +Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de +coups sourds. + +Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des +gouttes d'encre. + +Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'ane et les oignons +montes se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflees de graines. + +Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne +pas. Il ne grele pas. Ni un eclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est +le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui +les affole, qui epouvante Poil de Carotte. + +Maintenant, la calotte s'est toute deployee sous le soleil masque. + +Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages +mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne +le ciel entier, elle lui serre la tete, au front. Il ferme les yeux et +elle lui bande douloureusement les paupieres. + +Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempete entre chez +lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur +comme un papier de rue. + +Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le reduit. + +Et Poil de Carotte n'a bientot plus qu'une boulette de coeur. + + + +La Revolte + + +I + +Madame Lepic: +Mon petit Poil de Carotte cheri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller +me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour +se mettre a table. + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi reponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons. + +Poil de Carotte: +Non, maman, je n'irai pas au moulin. + +Madame Lepic: +Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce +que tu reves? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de +suite chercher une livre de beurre au moulin. + +Poil de Carotte: +J'ai entendu. Je n'irai pas. + +Madame Lepic: +C'est donc moi qui reve? Que se passe-t-il? Pour la premiere fois de ta +vie, tu refuses de m'obeir. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Tu refuses d'obeir a ta mere. + +Poil de Carotte: +A ma mere, oui, maman. + +Madame Lepic: +Par exemple, je voudrais voir ca. Fileras-tu? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Veux-tu te taire et filer? + +Poil de Carotte: +Je me tairai sans filer. + +Madame Lepic: +Veux-tu te sauver avec cette assiette? + + + +II + + +Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. + +--Voila une revolution! s'ecrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras. + +C'est, en effet la premiere fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore +elle le derangeait! S'il avait ete en train de jouer. Mais, assis par +terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour +les tenir au chaud. Et maintenant il la devisage, tete haute. Elle n'y +comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. + +--Ernestine, Felix, il y a du neuf! Venez voir avec votre pere et Agathe +aussi. Personne ne sera de trop. + +Et meme, les rares passants de la rue peuvent s'arreter. + +Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, a distance, surpris de +s'affermir en face du danger, et plus etonne que madame Lepic oublie de le +battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce a +ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brulant comme une +pointe rouge. Toutefois, malgre ses efforts, les levres se decollent a la +pression d'une rage interieure qui s'echappe avec un sifflement. + +--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un +leger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce +qu'il m'a repondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente. + +Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de repeter. +La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas a l'oreille: + +--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obeis, ecoute ta soeur qui t'aime. + +Grand frere Felix se croit au spectacle. Il ne cederait sa place a personne. +Il ne reflechit point que si Poil de Carotte se derobe desormais, une part +des commissions reviendra de droit au frere aine; il l'encouragerait plutot. +Hier, il le meprisait, le traitait de poule mouillee. Aujourd'hui il +l'observe en egal et le considere. Il gambade et s'amuse beaucoup. + +--Puisque c'est la fin du monde renverse, dit madame Lepic atterree, je ne +m'en mele plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge +de dompter la bete feroce. Je laisse en presence le fils et le pere. +Qu'ils se debrouillent. + +--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix etranglee, car +il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre +de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y +aller pour ma mere. + +Il semble que M. Lepic soit plus ennuye que flatte de cette preference. Ca +le gene d'exercer ainsi son autorite, parce qu'une galerie l'y invite, a +propos d'une livre de beurre. + +Mal a l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les epaules, tourne +le dos et rentre a la maison. + +Provisoirement l'affaire en reste la. + + + +Le Mot de la Fin + + +Le soir, apres le diner ou madame Lepic, malade et couchee, n'a point paru, +ou, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gene, M. +Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: +--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille +route? + +Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette maniere de l'inviter. Il +se leve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit +docilement son pere. + +D'abord ils marchent silencieux. La question inevitable ne vient pas tout de +suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce a la deviner et a lui +repondre. Il est pret. Fortement ebranle, il ne regrette rien. Il a eu +dans sa journee une telle emotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et +le son de voix meme de M. Lepic qui se decide, le rassure. + +Monsieur Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derniere conduite qui chagrine +ta mere? + +Poil de Carotte: +Mon cher papa, j'ai longtemps hesite mais il faut en finir. Je l'avoue: +je n'aime plus maman. + +Monsieur Lepic: +Ah! A cause de quoi? Depuis quand ? + +Poil de Carotte: +A cause de tout. Depuis que je la connais. + +Monsieur Lepic: +Ah! c'est malheureux, mon garcon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a +fait. + +Poil de Carotte: +Ce serait long. D'ailleurs, ne t'apercois-tu de rien? + +Monsieur Lepic: +Si. J'ai remarque que tu boudais souvent. + +Poil de Carotte: +Ca m'exaspere qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte +ne peut garder une rancune serieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura +fini, il sortira de son coin, calme, deride. Surtout n'ayez pas l'air de +vous occuper de lui. C'est sans importance. + +Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les peres +et mere et les etrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la +forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage energiquement de tout +mon coeur, et je n'oublie plus l'offense. + +Monsieur Lepic: +Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. + +Poil de Carotte: +Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu a la maison. + +Monsieur Lepic: +Je suis oblige de voyager. + +Poil de Carotte, _avec suffisance_: +Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis +que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi a +fouetter. Je me garde de m'en prendre a toi. Certainement je n'aurais +qu'a moucharder, tu me protegerais. Peu a peu, puisque tu l'exiges, je te +mettrai au courant du passe. Tu verras si j'exagere et si j'ai de la +memoire. Mais deja, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me +separer de ma mere. Quel serait, a ton avis, le moyen le plus simple? + +Monsieur Lepic: +Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. + +Poil de Carotte: +Tu devrais me permettre de les passer a la pension. J'y progresserais. + +Monsieur Lepic: +C'est une faveur reservee aux eleves pauvres. Le monde croirait que je +t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'a toi. En ce qui me concerne, ta +societe me manquerait. + +Poil de Carotte: +Tu viendras me voir, papa. + +Monsieur Lepic: +Les promenades pour le plaisir coutent cher, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu profiterais de tes voyages forces. Tu ferais un petit detour. + +Monsieur Lepic: +Non. Je t'ai traite jusqu'ici comme ton frere et soeur, avec le soin de ne +privilegier personne. Je continuerai. + +Poil de Carotte: +Alors, laissons mes etudes. Retire-moi de la pension, sous pretexte que j'y +vole ton argent, et je choisirai un metier. + +Monsieur Lepic: +Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par +exemple? + +Poil de Carotte: +La ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre. + +Monsieur Lepic: +Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impose pour ton instruction +de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles? + +Poil de Carotte: +Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essaye de me tuer. + +Monsieur Lepic: +Tu charges! Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre. + +Monsieur Lepic: +Et te voila. Donc tu n'en avais guere l'envie. Mais au souvenir de ton +suicide manque, tu dresses fierement la tete. Tu t'imagines que la mort +n'a tente que toi. Poil de Carotte, l'egoisme te perdra. Tu tires toute +la couverture. Tu te crois seul dans l'univers. + +Poil de Carotte: +Papa, mon frere est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'eprouve +aucun plaisir a me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. +Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, meme ma mere. Elle ne +peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux +parmi l'espece humaine. + +Monsieur Lepic: +Petite espece humaine a tete carree, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair +au fond des coeurs? Comprends-tu deja toutes les choses? + +Poil de Carotte: +Mes choses a moi, oui, papa; du moins je tache. + +Monsieur Lepic: +Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te previens, tu +ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. + +Poil de Carotte: +Ca promet. + +Monsieur Lepic: +Resigne-toi, blinde-toi, jusqu'a ce que majeur et ton maitre, tu puisses +t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractere et +d'humeur. D'ici la, essaie de prendre le dessus, etouffe ta sensibilite et +observe les autres, ceux memes qui vivent le plus pres de toi; tu +t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes. + +Poil de Carotte: +Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je +reclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait +preferable au mien? J'ai une mere. Cette mere ne m'aime pas et je ne +l'aime pas. + +--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic +impatiente. + +A ces mots, Poil de Carotte leve les yeux vers son pere. Il regarde +longuement son visage dur, sa barbe epaisse ou la bouche est rentree comme +honteuse d'avoir trop parle, son front plisse, ses pattes d'oie et ses +paupieres baissees qui lui donnent l'air de dormir en marche. + +Un instant Poil de Carotte s'empeche de parler. Il a peur que sa joie +secrete et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout +ne s'envole. + +Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit la-bas dans les +tenebres et il lui crie avec emphase: + +--Mauvaise femme! te voila complete. Je te deteste. + +--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mere apres tout. + +--Oh! repond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ca +parce que c'est ma mere. + + + +L'Album de Poil de Carotte + + +I + +Si un etranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque +pas de s'etonner. Il voit soeur Ernestine et grand frere Felix sous divers +aspects, debout, assis, bien habilles ou demi-vetus, gais ou renfrognes, +au milieu de riches decors. + +--Et Poil de Carotte? + +--J'avais des photographies de lui tout petit, repond madame Lepic, mais il +etait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule. + +La verite c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte. + + + +II + +Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hesite avant de +retrouver son vrai nom de bapteme. + +--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes? + +--Son ame est encore plus jaune, dit madame Lepic. + + + +III + +Autres signes particuliers: + +La figure de Poil de Carotte ne previent guere en sa faveur. +Poil de Carotte a le nez creuse en taupiniere. +Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ote, des croutes de pain dans les +oreilles. +Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. +Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. +Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait +un collier. +Enfin Poil de Carotte a un drole de gout et ne sent pas le muse. + + + +IV + +Il se leve le premier, en meme temps que la bonne. Et les matins d'hiver, +il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tatant +les aiguilles du bout du doigt. + +Quand le cafe et le chocolat sont prets, il mange un morceau de n'importe +quoi sur le pouce. + + + +V + +Quand on le presente a quelqu'un, il tourne la tete, tend la main par +derriere, se rase, les jambes ployees, et il egratigne le mur. + +Et si on lui demande: +--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte? + +Il repond: +--Oh! ce n'est pas la peine! + + + +VI + +Madame Lepic: +Poil de Carotte reponds donc, quand on te parle. + +Poil de Carotte: +Boui, banban. +Madame Lepic: +Il me semble t'avoir deja dit que les enfants ne doivent jamais parler la +bouche pleine. + + + +VII + +Il ne peut s'empecher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite +qu'il les retire, a l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. +Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains. + + + +VIII + +--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. +C'est un vilain defaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait. + +--Oui, repond Poil de Carotte, mais on gagne du temps. + + + +IX + +Le paresseux grand frere Felix vient de terminer peniblement ses etudes. +Il s'etire et soupire d'aise. + +--Quels sont tes gouts? lui demande M. Lepic. Tu es a l'age qui decide +de la vie. Que vas-tu faire? + +--Comment! Encore! dit grand frere Felix. + + + +X + +On joue aux jeux innocents. +Mademoiselle Berthe est sur la sellette. + +--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte; + +On se recrie: + +--Tres joli! Quel galant poete! + +-- Oh! repond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardes. Je dis cela +comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure +de rhetorique. + + + +XI + +Dans les batailles a coups de boules de neige, Poil de Carotte forme a +lui seul un camp. Il est redoutable, et sa reputation s'etend au loin +parce qu'il met des pierres dans les boules. + +Il vise a la tete: c'est plus court. + +Quand il gele et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, +a part, a cote de la glace, sur l'herbe. + +A saut de mouton, il prefere rester dessous, une fois pour toutes. + +Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberte. + +Et a cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie. + + + +XII + +Les enfants se mesurent leur taille. +A vue d'oeil, grand frere Felix, hors concours, depasse les autres de la +tete. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une +fille, doivent se mettre l'un a cote de l'autre. Et tandis que soeur +Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, desireux de ne +contrarier personne, triche et se baisse legerement, pour ajouter un rien +a la petite idee de difference. + + + +XIII + +Poil de Carotte donne ce conseil a la servante Agathe: + +--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. +Il y a une limite. +Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche a Poil de +Carotte. + +Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fache +et delivre son fils qui rayonne deja de gratitude. + +--Et maintenant, a nous deux! lui dit-elle. + + + +XIV + +--Faire calin! Qu'est-ce que ca veut dire? demande Poil de Carotte au +petit Pierre que sa maman gate. + +Et renseigne a peu pres, il s'ecrie: + +--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans +le plat, avec mes doigts, et sucer la moitie de la peche ou se trouve le +noyau. + +Il reflechit: + +--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez. + + + +XV + +Quelquefois, fatigues de jouer, soeur Ernestine et grand frere Felix pretent +volontiers leurs joujoux a Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite +part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. + +Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui +redemande. + + + +XVI + +Poil de Carotte: +Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues? + +Mathilde: +Je les trouve droles. Prete-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour +faire des pates. + +Poil de Carotte: +Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumees. + + + +XVII + + +--Veux-tu t'arreter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton pere +que moi? dit, ca et la, madame Lepic. + +--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas +mieux l'un que l'autre, repond Poil de Carotte de sa voix interieure. + + + +XVIII + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas, maman. + +Madame Lepic: +Cela veut dire que tu fais encore une betise. Tu le fais donc toujours +expres. + +Poil de Carotte: +Il ne manquerait plus que cela. + + + +XIX + +Croyant que sa mere lui sourit, Poil de Carotte, flatte, sourit aussi. + +Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'a elle-meme, dans le vague, fait +subitement sa tete de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, +decontenance, ne sait ou disparaitre. + + + +XX + +--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic. + +--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. + +Elle dit encore: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure meme plus une +goutte quand on le gifle. + + + +XXI + +Elle dit encore: + +--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui. + +--Quand il a une idee dans la tete, il ne l'a pas dans le derriere. + +--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre interessant. + + + +XXII + +En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraiche, +ou il maintient heroiquement son nez et sa bouche, quand une calotte +renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramene Poil de Carotte a la vie. + + + +XXIII + +Tantot madame Lepic dit de Poil de Carotte: + +--Il est comme moi, sans malice, plus bete que mechant et trop cul de plomb +pour inventer la poudre. + +Tantot elle se plait a reconnaitre que, si les petits cochons ne le mangent +pas, il fera, plus tard, un gars huppe. + + +XXIV + +--Si jamais, reve Poil de Carotte, on me donne, comme a grand frere Felix, +un cheval de bois pour mes etrennes, je saute dessus et je file. + + + +XXV + +Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. +Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est +douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet +d'un sou. + +Toutefois, il faut convenir que des qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, +elle le lui fait passer. + + + +XXVI + +Il sert de trait d'union entre son pere et sa mere. M. Lepic dit: + +--Poil de Carotte, il manque un bouton a cette chemise. + +Poil de Carotte porte la chemise a madame Lepic, qui dit: + +--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot? + +Mais elle prend sa corbeille a ouvrage et coud le bouton. + + + +XXVII + +Si ton pere n'etait plus la, s'ecrie madame Lepic, il y a longtemps que tu +m'aurais donne un mauvais coup, plonge ce couteau dans le coeur, et mise +sur la paille! + + + +XXVIII + +--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic a chaque instant. + +Poil de Carotte se mouche, inlassable, du cote de l'ourlet. Et il se +trompe, il rearrange. + +Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le +barbouille a rendre jaloux soeur Ernestine et grand frere Felix. Mais +elle ajoute expres pour lui: + +--C'est plutot un bien qu'un mal. Ca degage le cerveau de la tete. + + + +XXIX + +Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette enormite echappe a Poil +de Carotte: + +--Laisse-moi donc tranquille, imbecile! + +Il lui semble aussitot que l'air gele autour de lui, et qu'il a deux sources +brulantes dans les yeux. + +Il balbutie, pret a rentrer dans la terre, sur un signe. +Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe. + + + +XXX + +Soeur Ernestine va bientot se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se +promene avec son fiance, sous la surveillance de Poil de Carotte. + +--Passe devant, dit-elle, et gambade! + +Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de +chien, et s'il s'oublie a ralentir, il entend, malgre lui, des baisers +furtifs. + +Il tousse. + +Cela l'enerve, et soudain, comme il se decouvre devant la croix du village, +il jette sa casquette par terre, l'ecrase sous son pied et s'ecrie: + +--Personne ne m'aimera jamais, moi! +Au meme instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derriere le +mur, un sourire aux levres, terrible. + +Et Poil de Carotte ajoute, eperdu: + +--Excepte maman. + + + +FIN + + + + +TABLE + +Les Poules +Les Perdrix +C'est le chien +Le Cauchemar +Sauf votre respect +Le Pot +Les Lapins +La Pioche +La Carabine +La Taupe +La Luzerne +Le Timbale +La Mie de pain +Le Trompette +Ma Meche +Le Bain +Honorine +La Marmite +Reticence +Agathe +Le Programme +L'Aveugle +Le Jour de l'An +Aller et retour +Le Porte-plume +Les Joues rouges +Les Poux +Comme Brutus +Lettres choisies de Poil de Carotte a M. Lepic et quelques reponses de M. +Lepic a Poil de Carotte +Le Toiton +Le Chat +Les Moutons +Parrain +La Fontaine +Les Prunes +Mathilde +Le Coffre-fort +Les Tetards +Coup de theatre +En Chasse +La Mouche +La Premiere Becasse +L'Hamecon +La Piece d'argent +Les Idee personnelles +La Tempete de feuilles +La Revolte +Le Mot de la fin +L'Album de Poil de Carotte + + + + +End of The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard. + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE *** + +This file should be named 7plcr11.txt or 7plcr11.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7plcr12.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7plcr11a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. 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Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/7plcr11.zip b/old/7plcr11.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59a8e93 --- /dev/null +++ b/old/7plcr11.zip diff --git a/old/8plcr10.txt b/old/8plcr10.txt new file mode 100644 index 0000000..58ddd49 --- /dev/null +++ b/old/8plcr10.txt @@ -0,0 +1,5853 @@ +The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before distributing this or any other +Project Gutenberg file. + +We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your +own disk, thereby keeping an electronic path open for future +readers. Please do not remove this. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the etext. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the +information they need to understand what they may and may not +do with the etext. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 + + + +Title: Poil de Carotte + +Author: Jules Renard + +Release Date: October, 2003 [Etext# 4559] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on February 10, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard +*****This file should be named 8plcr10.txt or 8plcr10.zip***** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8plcr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr10a.txt + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer. + + +Project Gutenberg Etexts are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep etexts in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our etexts one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any Etext before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2001 as we release over 50 new Etext +files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 4000+ +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +should reach over 300 billion Etexts given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext +Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion] +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +At our revised rates of production, we will reach only one-third +of that goal by the end of 2001, or about 4,000 Etexts. We need +funding, as well as continued efforts by volunteers, to maintain +or increase our production and reach our goals. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of January, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, Delaware, +Florida, Georgia, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, +Louisiana, Maine, Michigan, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Oklahoma, Oregon, +Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee, +Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin, +and Wyoming. + +*In Progress + +We have filed in about 45 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +All donations should be made to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fundraising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fundraising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this etext, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this etext if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +etext, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this etext by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this etext on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS +This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-tm etexts, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this etext +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these etexts, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's etexts and any +medium they may be on may contain "Defects". 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NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this etext, +[2] alteration, modification, or addition to the etext, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this etext electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. 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If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this header are copyright (C) 2001 by Michael S. Hart +and may be reprinted only when these Etexts are free of all fees.] +[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales +of Project Gutenberg Etexts or other materials be they hardware or +software or any other related product without express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.10/04/01*END* + + + + + + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer. + + + + +Poil de Carotte + +par Jules Renard + + + + +Les Poules + + +--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les +poules. + +C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de +la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carr +noir de sa porte ouverte. + +--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois +enfants. + +--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, + indolent et poltron. + +--Et toi, Ernestine? + +--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! + +Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. +Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre +front. + +--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de +Carotte, va fermer les poules! + +Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux +roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se +dresse et dit avec timidité: + +--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. + +--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. +Dépêchez-vous, s'il te plaît! + +--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. + +--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère. + +Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être +indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, +sa mère lui promet une gifle. + +--Au moins, éclairez-moi, dit-il. + +Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, +Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du coridor. + +--Je t'attendrai là, dit-elle. + +Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent +fait vaciller la lumière et l'éteint. + +Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler +dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. +Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des +renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa +joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en +avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. +Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur +perchoir. Poil de Carotte leur crie: + +--Taisez-vous donc, c'est moi! + +Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il +rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble +qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement +neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les +félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses +parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues. + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur +lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: + +--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. + + + +Les Perdrix + + +Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle +contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise +pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur +Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est +spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège +à la dureté bien connue de son coeur sec. + +Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? + +Poil de Carotte: +Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour. + +Madame Lepic: +L'ardoise est trop haute pour toi. + +Poil de Carotte: +Alors, j'aimerais autant les plumer. + +Madame Lepic: +Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les +indications d'usage: + +--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume. + +Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence. + +Monsieur Lepic: +Deux à la fois, mâtin! + +Poil de Carotte: +C'est pour aller plus vite. + +Madame Lepic: +Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. + +Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent +leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus +aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, +pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute +afin de ne rien voir, il serre plus fort. + +Elles s'obstinent. + +Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la +tête sur le bout de son soulier. + +--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur +Ernestine. + +--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre bêtes! je ne +voudrais pas être à leur place, entre ses griffes. + +M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré. + +--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. + +Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang +coule, un peu de cervelle. + +--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné? + +Grand Félix dit: +--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois. + + + +C'est le Chien + + +M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le +journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère +Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle +des choses. + +Tout à coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement sourd. + +--Chtt! fait M. Lepic. + +Pyrame grogne plus fort. + +--Imbécile! dit madame Lepic. + +Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame +Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, +les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus. + +--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! + +Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe +de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par +peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, +il casse sa voix en éclats. + +La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien +couché qui leur tient tête. + +Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même +jappe. + +Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il +y a. Un cheminau attardé passe dans la rue peut-être et rentre +tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour +voler. + +Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus +vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il +n'ouvre pas la porte. + +Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant +du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi. + +Aujourd'hui il triche. + +Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et +tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste coll +derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse +lui réussit. + +Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il +lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte, +trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace. + +Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge +trop. Les soupçons s'éveilleraient. + +De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans +les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. +A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! +Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. + +Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic +calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, +Poil de Carotte dit tout de même par habitude + +--C'est le chien qui rêvait. + + + +Le Cauchemar + + +Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui +prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il +possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. +Il ronfle exprès, sans aucun doute. + +La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est +celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de +sa mère, au fond. + +Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. +Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines +afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point +respirer trop fort. + +Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. + +Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus +gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. + +Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande: + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Il a le cauchemar, dit madame Lepic. + +Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble +indien. + +Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les +mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier +appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit +où il repose, à côté de sa mère, au fond. + + + +Sauf votre Respect + + +Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres +communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, +il a trop attendu, n'osant demander. + +Il espéret, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise. + +Quelle prétention! + +Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, +l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il +s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement! + +Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, +maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de +Carotte déjeune avant de se lever. + +Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, +avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu. + +A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de +Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal. +Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son +enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur +Ernestine: + +--Attention! préparez-vous! + +--Oui, maman. + +Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter +quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés +comme pour leur demander: + +--Y êtes-vous? + +lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge, +dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui +dit, à la fois goguenarde et dégoûtée: + +--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la +tienne encore, de celle d'hier. + +--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure +espérée. + +Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être +plus drôle du tout. + + + +Le Pot + +I + + +Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte +a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. +A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait +volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. + +L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la +nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut +espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, +neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va +durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une +deuxième précaution. + +Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. + +--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? + +D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, +soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand +frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige +pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque +en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; +c'est selon. + +Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles +et les noyers ragent dans les prés. + +--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans +hâte, je n'ai pas envie. + +Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du +corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se +couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un +unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie +et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il +est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il +repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et +compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de +suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir +avec ce rêve. + +A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu. + +--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte. + +Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot +sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie +toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de +Carotte prend ses précautions? + +Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. + +--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, +plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes +draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par +expérience, que maman n'y verra goutte. + +Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un +bon somme. + + + +II + +Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. + +--Oh! oh! dit-il, ça se gâte! + +Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péch +par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. + +Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef. +La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir. + +Pourtant is se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre. +Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot +qu'il sait absent. + +Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner +que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. + +--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, +car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air +de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, +qu'il appelait. + +Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. +Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au +mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il +se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat +entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. + +Le noir de la chambre s'épaissit. + + + +III + +Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse +matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle +reniflait de travers. + +--Quelle drôle d'odeur! dit-elle. + +--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. + +Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est +pas longue à trouver. + +--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de +Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense. + +--Menteur! menteur! dit madame Lepic. + +Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement +sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie: + +--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? + +Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la +cheminée comme si elle étaignait le feu, elle secoue la literie et elle +demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive. + +Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte: + +--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc +comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en +servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu +m'est t émoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, +folle! + +Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il +n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. +Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir, +il aurait du toupet. + +Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le +facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: + +--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, +moi je ne sais plus. Arrangez vous. + + + +Les Lapins + + +--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es +comme moi, tu ne l'aimes pas. + +--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte. + +On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer +seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage: + +--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. + +Et Poil de Carotte pense: + +--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer. + +En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de +satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? +Au dessert, madame Lepic lui dit: + +--Va porter ces tranches de melon à ces lapins. + +Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien +horizontale afin de ne rien renverser. + +A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles +sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils +allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. + +--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons. + +S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de seneçon rongé jusqu'à la +racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les +graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux. + +Puis il râcle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de +jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux +lapins en rond sur leur derrière. + +La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous +des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche. + + + +La Pioche + + +Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa +pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le +maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout +seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent +d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours +à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup +de pioche en plein front. + +Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le +lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son +petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et +soupire appréhensive: + +--Où sont les sels? + +--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes. + +Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, +entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang +suinte et s'écarte. + +M. Lepic lui a dit: + +--Tu t'es joliment fait moucher! + +Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure: + +--C'est entré comme dans du beurre. + +Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien. + +Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est +quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, +l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs. + +--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais +pas faire attention, petit imbécile! + + + +La Carabine + + +M. Lepic dit à ses fils: + +--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment +mettent tout en commun. + +--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. +Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps. + +Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie. + +M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: + +--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné. + +Grand frère Félix: +Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence! + +Monsieur Lepic: +Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. + +M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte. + +Monsieur Lepic: +Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. + +Poil de Carotte: +Emmène-t-on le chien? + +Monsieur Lepic: +Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des +chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. + +Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple +est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais +M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte +de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche +ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment +bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la +consigne de respecter. + +--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix. + +--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. + +Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller +la crosse de son arme à feu. + +--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl! + +--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte. + +Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand +frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre. +Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les +moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. +Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes. +Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il +redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! +Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. + +Grand frère Félix: +Ne tire pas, tu es trop loin. + +Poil de Carotte: +Crois-tu? + +Grand frère Félix: +Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en +est très loin. + +Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les +moineaux, effrayés, repartent. + +Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il +hoche la queue, remue la tête, offre son ventre. + +Poil de Carotte: +Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr. + +Grand frère Félix: +Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine. + +Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place, +devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe. + +C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait +la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il +la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant +le chien, court ramasser le moineau et dit: + +--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu. + +Poil de Carotte: +Un peu beaucoup. + +Grand fère Félix: +Bon, tu boudes! + +Poil de Carotte: +Dame, veux-tu que je chante? + +Grand frère Félix: +Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que +nous pouvions le manquer. + +Poil de Carotte: +Oh! moi... + +Grand frère Félix: +Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras +demain. + +Poil de Carotte: +Ah! demain. + +Grand frère Félix: +Je te le promets. + +Poil de Carotte: +Je sais? tu me le promets, la veille. + +Grand frère Félix: +Je te le jure; es-tu content? + +Poil de Carotte: +Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; +j'essaierais la carabine. + +Grand frère Félix: +Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. +Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer +le bec. + +Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois il rencontrent un +paysan qui les salue et dit: + +--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins? + +Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, +triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne: + +--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc +portée tout le temps? + +--Presque, dit Poil de Carotte. + + + +La Taupe + + +Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un +ramonat. Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la +lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse +retomber sur une pierre. + +D'abord, tout va bien et rondement. + +Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et +elle semble n'avoir pas la vie dure. + +Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. +Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça +n'avance plus. + +--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il. + +En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre +plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne +l'illusion de la vie. + +--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas +encore morte! + +Il la ramasse, l'injurie et change de méthode. + +Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes +ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe +bouge toujours. + +Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir. + + + +La Luzerne + + +Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent +d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures. + +Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et +Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme +trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il +aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, +ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être +servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de +Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui +donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait +voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent +avec curiosité. + +Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de +vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. +Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée. + +--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. + +Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde +porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, +unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules. + +Poil de Carotte: +Décidément, ils n'y sont pas. + +Grand frère Félix: +Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. + +Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une +faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de +la poitrine, ils en expriment toute la violence. + +Grand frère Félix: +S'ils s'imaginent que je les attendrai! + +Poil de Carotte: +C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire. + +Grand frère Félix: +Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux +manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. + +Poil de Carotte: +De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés. + +Grand frère Félix: +Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par +exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans +l'huile et le vinaigre. + +Poil de Carotte: +On n'a pas besoin de la retourner. + +Grand frère Félix: +Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange +pas, toi? + +Poil de Carotte: +Pourquoi toi et pas moi? + +Grand frère Félix: +Blague à part, veux-tu parier? + +Poil de Carotte: +Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain +avec du lait caillé pour écarter dessus? + +Grand frère Félix: +Je préfère la luzerne. + +Poil de Carotte: +Partons! + +Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur +appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les +souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits +chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire: + +--Quelle bête a passé par ici? + +A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets +peu à peu engourdis. + +Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre. + +--On est bien, dit grand fère Félix. + +Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient +ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre +voisine: + +--Dormirez-vous, sales gars? + +Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en +grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, +refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, +elles ne se referment plus. + +--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fère Félix. + +--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. + +Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. + +Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent +les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau +les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt +elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite +méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments +roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes +dressées à la mode indienne. + +--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. +Prends garde de toucher à ma portion. + +Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle. + +--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. + +Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait? + +Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de +luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est +parcouru de frissons. + +Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe +la tête, feint de se bourrer, imite le bruid de mâchoires d'un veau +inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de +dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de +Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les +belles feuilles. + +Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les +mâche posément. + +Pourquoi se presser? +La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont. + +Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, +se régale. + + + +La Timbale + + +Poil de Carote ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en +quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. +D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme +d'ordinaire: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +Au repas du soir, il dit encore: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. + +Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la +température est douce et que simplement il n'a pas soif. + +Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: + +--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN + +--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. + +--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras +la chercher dans le placard. + +Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir +soi-même? + +On s'étonne déjà: + +--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus. + +--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te +trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau. + +Grand frère Félix et soeur Ernestine parient: + +Soeur Ernestine: +Il restera une semaine sans boire. + +Grand frère Félix: +Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau. + +--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus +jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, +leur trouvez-vous du mérite? + +-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix. + +Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame +Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il +accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les +témoignages d'admiration sincère. + +--Il est malade ou fou, disent les uns. + +Les autres disent: + +-Il boit en cachette. + +Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte +tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu +peu. + +Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore +les bras au ciel, quand on les met au courant: + +--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature. + +Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en +somme rien n'est impossible. + +Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec +un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer +une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent +même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre +sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air. + +Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. +Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour +nettoyer les chandeliers. + + + +La Mie de Pain + + +M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses +enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il +arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant +ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient +leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque +réunion de famille, les visages se renfrognent. + +On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien +n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand +madame Lepic dit: + +--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote? + +A qui s'adresse-t-elle? +Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. +Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, +par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une +bête. + +--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillason de sa +queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, +comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal +que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. + +Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse +à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande +une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord +elle le regarde. + +Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du +bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, +sérieux, noir, il la jette à madame Lepic. + +Farce ou drame? Qui le sait? +Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. + +--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui +galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise. + +Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille +pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, +mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce +qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des +dernières. + + + +Le Trompette + + +M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux +en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, +dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite +M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte +et lui dit: + +--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? + +En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il +préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais +il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer +sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. +L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. +Son père connait les enfants: il a apporté ce qu'il faut. + +--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner. + +Il va même au peu loin et ajoute: + +--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! + +--Ah! dit monsieur Lepic embarassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as +donc bien changé? + +Tout de suite Poil de Carotte se reprend: + +--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les +déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre +comme ça m'amuse de souffler dedans. + +Madame Lepic: +--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce +pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les +pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on +ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni +trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau +à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la +cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts. + +Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans +ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de +Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme +celle du jugement dernier. + + + +La Mèche + + +Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On +les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, +au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, +lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros +Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses frères. + +C'est une rage qu'elle a. +Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère +Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche: + +--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, +et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. + +Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt. + +--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix. + +Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine +ruse encore, il ne s'aperçoit de rien. + +--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm +sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. +Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est +unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble +à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. + +--Je te remercie, dit grand frère Félix. + +Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en +passant sa main sur ses cheveux. + +Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de +filoselle blanche. + +--Ça y est? dit grand frère Félix. + +--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que +ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. + +Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court +au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa +tête, avec tranquillité. + +--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque +de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. +Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la rivière. + +Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempé, +il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit +est égal. + +--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain +personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut +laisser croire que je ne déteste pas la pommade. + +Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses +cheveux le vengent à son insu. + +Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; +puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur +léger moule luisant, le fendillent, le crèvent. + +On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse +en l'air, droite, libre. + + + +Le Bain + + +Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, +réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers +du jardin. + +--Partons-nous? dit-il. + +Grand frère Félix: +Allons-y, porte les caleçons? + +Monsieur Lepic: +Il doit faire encore trop chaud. + +Grand frère Félix: +Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. + +Poil de Carotte: +Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras +sur l'herbe. + +Monsieur Lepic: +Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. + +Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des +fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et +sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La +figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après +les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix: + +--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! + +--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé. + +En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup. + +Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres +sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant +est passé de rire. + +De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme +des dents claquent et exhale une odeur fade. + +Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis +que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. +Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait +pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, +attirante de loin, le met en détresse. + +Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins +cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. + +Il ôte ses vêtements un à un et les plie avec soin sur l'herbe. Il +noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met +son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil +au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend +encore un peu. + +Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage +en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait +écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des +vagues courroucées. + +--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. + +--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied +par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites +ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a +pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines. + +Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a +de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble +qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme +autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de +Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, +suffoqué, aveuglé, étourdi. + +--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic. + +--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau +reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête. + +Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire +faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. + +--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings +fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui +ne font rien. + +--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de +Carotte. + +Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours. + +--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, +j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois +plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie +de te rejoindre en dix brassées. + +--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, +immobile comme une vraie borne. + +De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe +sur le dos, pique une tête et dit: + +--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. + +--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte. + +--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. + +-Déjà! dit Poil de Carotte. + +Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son +bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout +à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance +frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, +et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse +de ceux qui se noient. + +--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum. + +Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: + +--Je ne donne ma part à personne. + +Et il boit comme un vieux soldat. + +Monsieur Lepic: +Tu t'es mal lavé, il rest de la crasse à tes chevilles. + +Poil de Carotte: +C'est de la terre, papa. + +Monsieur Lepic: +Non, c'est de la crasse. + +Poil de Carotte: +Veux-tu que je retourne, papa? + +Monsieur Lepic: +Tu ôteras ça demain, nous reviendrons. + +Poil de Carotte: +Veine! Pourvu qu'il fasse beau! + +Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que +grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge râclée, +il rit aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses +orteils boudinés. + + + +Honrine + + +Madame Lepic: +Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine? + +Honorine: +Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic. + +Madame Lepic: +Vous voilà vieille, ma pauvre vieille! + +Honorine: +Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. +Je crois les chevaux moins durs que moi. + +Madame Lepic: +Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un +coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte +plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; +vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, +et vous serez perdue. On vous relèvera morte. + +Honrine: +Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras +vont encore. + +Madame Lepic: +Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on +lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue +baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. + +Honorine: +Oh! j'y vois clair comme à mon mariage. + +Madame Lepic: +Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. +Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée? + +Honorine: +Il y a de l'humidité dans le placard. + +Madame Lepic: +Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les +assiettes? Regardez cette trace. + +Honorine: +Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien. + +Madame Lepic: +C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas +que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au +pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi +aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne +volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de +toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. + +Honorine: +Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si +j'avais la tête dans un seau d'eau. + +Madame Lepic: +Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn +à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous +chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a +rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine +qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière +son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le +courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. + +Honorine: +Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait +qu'à parler et je lui changeais son verre. + +Madame Lepic: +Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler +monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs +la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour +un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une +lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le +surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... + +Honorine: +Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame +Lepic. + +Madame Lepic: +J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? + +Honorine: +Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort. + +Madame Lepic: +Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, +comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? + +Honorine: +Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup +de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous +me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? + +Madame Lepic: +Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous +causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous +dites des bêtises plus grosses que l'église. + +Honorine: +Dame! est-ce que je sais, moi? + +Madame Lepic: +Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. +J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle +de nous deux est la plus embarassée. Vous ne soupçonnez même pas que +vos yeux prennent la maladie. Le ménge en souffre. Je vous avertis par +charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, +il me semble, de faire, avec douceur, une observation. + +Honorine: +Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je +me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai +mes assiettes, je le garantis. + +Madame Lepic: +Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, +Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez +absolument. + +Honorine: +Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois +utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour +où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus +faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, +toute seule, sans qu'on me pousse. + +Madame Lepic: +Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe +à la maison. + +Honorine: +Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère +Maïtte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir. + +Madame Lepic: +Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, +Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le +dis. + +Honorine: +Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. + + + +La Marmite + + +Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile +à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut +écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, +et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu +de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des +affaires. + +Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. +Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, +et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une +récompense. + +Il s'y décide. + +Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée. +L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide +souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. + +L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle, +et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement +continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, +presque éteintes. + +Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille. + +--Tout s'est évaporé, dit-elle. + +Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et +remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine +tranquillisée va s'occuper ailleurs. + +On lui dirait: + +--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert +plus? Enlevez donc votre marmitre; éteignez le feu. Vous brûlez du +bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive +le froid. Vous êtes pourtant une femme économe. + +Elle secouerait la tête. +Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. +Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il +pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie. + +Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite, +ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de +l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme +elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a +jamais manqué son coup. + +Elle le manque aujourd'hui pour la première fois. + +Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête +dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et +la brûle. + +Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant. + +--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. + +Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans +la nuit de la cheminée. + +--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... +Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore +tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau. + +On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la +fenêtre un plein tablier d'épluchures. + +Mais qui donc? + +Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre +coucher. + +--Quel bruit, Honorine! + +--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du +bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes +mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans +mes poches. + +Madame Lepic: +Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va +faire du propre. + +Honorine: +Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être +vous seulement qui l'avez prise? + +Madame Lepic: +Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par +hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions +la permission de nous en servir? + +Honorine: +Je dirai des sottises, tant je me sens colère. + +Madame Lepic: +Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans +être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte +que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans +le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez +aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole! + +Honorine: +Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite? + +Madame Lepic: +Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre +marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai +que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, +sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne +croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous +à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez +et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi. + + + +Réticence + + +--Maman! Honorine! + +..................... + +Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par +bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court. + +Pourquoi dire à Honorine: + +--C'est moi, Honorine! + +Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. +Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne +la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner +Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort. +Et pourquoi dire à madame Lepic: + +--Maman, c'est moi! + +A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? +Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de +le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux, +qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite. + +Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui +montre le plus d'ardeur. + +Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première. + +Honrine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte, +qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine, +comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. + + + +Agathe + + +C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. + +Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant +quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. + +--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie +pas que vous devez défoncer les portes à coups de poing de cheval. + +--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner. + +On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se +tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la +table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, +le sang aux joues. + +Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire. + +M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette +vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et +ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux +baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec +indifférence. + +Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. + +Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce +que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, +enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. + +Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une +portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans +boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, +seule de la famille, l'aime beaucoup. + +Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une +seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette +du côté du plat. + +Mais personne ne parle. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. + +Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de +bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre. + +M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé. + +Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, +commande à table par gestes et signes de tête. + +Soeur Ernestine lève les yeux au plafond. + +Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a +plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, +trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, +il se livre à des calculs compliqués. + +Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. + +--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe. + +Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du +mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en +faute, elle redouble d'attention. + +M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas +devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame +Lepic d'un sec + +--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? + +la rapelle à l'ordre. + +--Voilà, madame, répond Agathe. + +Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le +conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler. + +Il est temps. + +Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au +placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle +lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du +maître. + +Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et +va dans le jardin fumer une cigarette. + +Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas. + +Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq +livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. + + + +Le Programme + + +--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent +seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. +Mais où allez-vous avec ces bouteilles? + +--A la cave, monsieur Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre +l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser +le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet +rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits +bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent +maman. +Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans +son service. +Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui +siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. +En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. +J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur +mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. +Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. +J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur +Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter +leurs vessies sous mon talon. +Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis. +J'aide à dévider les écheveaux de fil. +Je mouds le café. +Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans +le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter +les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller +chez le pharmacien ou le médecin. +De votre côté, vous courez le village aux menues provisions. +Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, +laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre +fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis +libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur +la haie. +J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres +fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une +chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, +vous renverrait le laver. +Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les +souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les +brûle. +Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme +que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans +relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur +Lepic m'emmène et que je porte le carnier. + +--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux. + +Et madame Lepic me dit: + +-Gare à tes oreilles si tu te salis. + +C'est une affaire de goût. +En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous +nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère +et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: +ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, +mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement +sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être +moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au +fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je +me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si +vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. +Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout +le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous +prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je +détestais, parce qu'elle me froissait toujours. + + + +L'Aveugle + + +Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là? + +Monsieur Lepic: +Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le +entrer. + +Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, +brusquement, à cause du froid. + +--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle. + +Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour +chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend +au poêle ses mains transies. + +M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit: + +--Voilà! + +Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. + +Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots +de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent +déjà. + +Madame Lepic s'en aperçoit. + +--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. + +Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et +les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, +tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin. + +D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de +couler vers lui, indique des crevasses profondes. + +--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être +entendue, que demande-t-il? + +Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. +Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au +tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil +au fond de ses larmes intarissables. + +Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: + +--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr? + +--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! +Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé. + +--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic. + +En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire +et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se +disolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres +suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte +elle arrive: + +C'est lui le but. +Bientôt il pourra jouer avec. + +Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle +l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le +fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la +chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses +doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les +glaçons se forment; voici qu'il regèle. + +Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. + +--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. + +Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se +précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre. + +Il croit le tenir, il ne l'a pas. + +Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses +sabots et le guide du côté de la porte. + +Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse +dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, +contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors. + +Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il +était sourd: + +--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait +beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon +vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun +ses peines et Dieu pour tous! + + + +Le Jour de l'An + + +Il neige. Pour que le jour de l'an réusisse, il faut qu'il neige. + +Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déj +des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis +hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons, +les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de +leurs ps s'étouffe dans la neige. + +Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans +l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce +premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que +celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on +le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il +n'ôte que le plus gros. + +Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère +Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'ainnée. Tous trois +entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y +réunir, sans en avoir l'air. +Soeur Ernestine les embrasse et dit: + +--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une +bonne santé et le paradis à la fin de vos jours. + +Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la +phrase, et embrasse pareillement. + +Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur +l'enveloppe fermée: + +"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce +rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. + +Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs +écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle +en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans +les trous, éclaboussant le mot voison. + +Monsieur Lepic: +Et moi, je n'ai rien! + +Poil de Carotte: +C'est pour vous deux; maman te la prêtera. + +Monsieur Lepic: +Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si +cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche. + +Poil de Carotte: +Patiente un peu, maman a fini. + +Madame Lepic: +Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire. + +--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant. + +Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic +lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, +fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table. + +Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient +à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand +frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes +d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. +Ensuite ils la lui rendent. + +Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: + +--Qui en veut? + +Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. +Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand +frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre. + +--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah, oui! + +Madame Lepic: +Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te +la montre. + +Poil de Carotte: +Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. + +Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. +Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et, +lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. + +Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui +reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous +les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère +Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts +seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit +la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. + +Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée: + +--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. + + + +Aller et Retour + + +Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de +la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se +demande: + +--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? + +Il hésite: + +--C'est trop tôt, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exagérer. + +Il diffère encore: + +--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là... + +Il se pose des questions: + +--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le +premier? + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent +les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste +plus. + +--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", +à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est +plus viril. + +Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + +Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en +pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. + +Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; +on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle +entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants +et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas +dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les +courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste +qu'il chantonne malgré lui. + +--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne. + +--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en +coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? +C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original! + +Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + + + +Le Porte-Plume + + +L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de +Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font +la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, +si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se +mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre. + +Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, +Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire: + +--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas! + +M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et +on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la +rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche. + +Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur +père. + +--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas +à toi. + +--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic. + +Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne +trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il +s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la +barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, +dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau +recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il +n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet +accueil étrange. + +--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser +grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi +m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette +remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse +envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune +chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me +glacent. + +Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. +Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. + +Poil de Carotte: +Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version +on peut deviner. + +Monsieur Lepic: +Et l'allemand? + +Poil de Carotte: +C'est très difficile à prononcer, papa. + +Monsieur Lepic: +Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans +savoir leur langue vivante? + +Poil de Carotte: +Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je +crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes +études. + +Monsieur Lepic: +Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu +n'es pas à la queue. + +Poil de Carotte: +Il en faut bien un. + +Monsieur Lepic: +Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! +Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail. + +Poil de Carotte: +Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix? + +Grand frère Felix: +Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir. + +Monsieur Lepic: +Tu étudieras mieux ta leçon. + +Grand frère Félix: +Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier. + +Monsieur Lepic: +Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester +jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons. + +Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte +ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer. + +Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude. + +--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il +déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse. + +Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. + +Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit: + +--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. +Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de +remarquer que j'ôte ma cigarette, moi. + +Poil de Carotte: +Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un +malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume +tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que +je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, +je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. + +Monsieur Lepic: +Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner. + +Poil de Carotte: +Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que +je m'étais encore fourrée dans la tête. + + + +Les Joues rouges. + + +Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution +Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, +comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. +Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde +est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le +gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en +chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, +par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se +distingue le sifflement bref d'une consonne. + +C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous +ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent +grignoter du silence. + +Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, +chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un +autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, +l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le +plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, +comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, +que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes +durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras +et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout +de ses doigts. + +Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes +confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour +la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclair +en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, +à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les +veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier +à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans +savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. +Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se +retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte +d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin +dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du +nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau +se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, +Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait +bien des envieux. + +Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot +lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire +mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, +quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, +coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de +Marseau. + +Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès +la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-être, et désireux de +savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met +en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, +change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, +pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en +peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; +puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du +lit, le souffle ardent: + +--Pistolet! Pistolet! + +On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le +bras de Marseau, et, le secouant avec force. + +--Entends-tu? Pistolet! + +Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend: + +--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu +qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. + +Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les +poings fermés au bord du lit. + +Mais, cette fois, on lui répond: + +--Eh bien! après? + +D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. + +C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement! + + + +II + + +--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car +tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de +Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est +là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime +comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter +partout je ne sais quoi, le petit imbécile! + +A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de +Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre +encore. + +Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en +trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait +la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il +peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine +localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche +insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend +plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles +lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais +aucun son n'y tombe. + +Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en +écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir +d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il +voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore: + +--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne +comprend pas! + +Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front +de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, +puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, +glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un +traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir. + +Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque +de Violonne. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur +ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont +il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, +et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte +lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus +d'un rêve. + +Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se +rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après +avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées +de sortir du bec, il s'endort. + + + +III + + +Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, +trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes +frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant +d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les +syllabes sifflantes. + +--Pistolet! Pistolet! + +Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et +le regard presque suppliant: + +--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! + +Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, +offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en +les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud, +dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche. +D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal +propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil +de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut, +à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est +un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement. + +Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. + +Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire +qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa +table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la +chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les +Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en +finit plus. + +Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine +puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement +trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle +fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une +manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de +ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches. + +Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, +afin de garder toute sa liberté d'action. + +D'une voix terrible, le Directeur demande: + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les +mains sales, mais c'est pas vrai! + +Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les +retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord +la paume, ensuite le dos. + +--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon +petit! + +--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! + +--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! + +Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. +Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses +jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle. + +Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de +temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan! + +L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser, +et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne +recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il +devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien. + +--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître +d'étude et Marseau, ils font des choses! + +Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y +étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de +la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil +de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: + +--Quelles choses? + +Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que +ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par +exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails. + +Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un +bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête. + +Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui +viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude +apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, +l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève +doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des +précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée, +sans dire un mot. + + + +IV + + +Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé! +C'est un touchant départ, presque une cérémonie. + +--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. + +Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son +personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un +va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et +meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît +pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers +d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme +des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de +son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se +promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une +signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation +et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment +le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se +perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher +longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un +seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes +nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. + +Son renvoi les chagrine fort. + +Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première +occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol +des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y +manqueront pas. + +En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent +regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il +paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits +s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher +les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému. +Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement +et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de +chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres, +plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, +en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de +conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur +son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les +joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première +peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il +regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient +l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers +lui, quand on entend un fracas de carreaux. + +Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La +vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême +petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents +blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la +vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant. + +--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content! + +--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second +coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous +ne m'embrassiez pas, moi? + +Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main +coupée: + +--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux! + + + +Les Poux + + +Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution +Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont +besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. +D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas. + +--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit +madame Lepic. + +Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que +ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, +du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand +frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son +propre aveu, ne reconnaît plus les siens. + +Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne +les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère +Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de +crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs. + +M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit +les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le +proviseur lui-même: celle de grand frère Félix: + +"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: + +"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours." + +L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En +ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et +se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous +ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux +effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller +il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du +coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur. + +Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter +ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. + +Or, du premier coup, il en tue un. + +--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué. + +Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, +madame Lepic lève les bras au ciel: + +--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! +Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour +toi. + +Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une +soucoupe, et la chasse commence. + +--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a +donné. + +Il se râcle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau +pour tout noyer. + +--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te +ferai pas du mal. + +Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une +patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement +le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur +d'attraper des habitants. + +Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et +menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. + +--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept +ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a +que ramassé au hasard dans une fourmilière. + +On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les +mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame +Lepic pousse des exclamations plaintives. + +--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau. + +Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils +tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes +menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et +rapidement le vinaigre les fait mourir. + +Madame Lepic: +Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand +garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois +qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de +tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel +plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang +dans ta tignasse. + +Poil de Carotte: +C'est le peigne qui m'égratigne. + +Madame Lepic: +Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, +Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, +ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. + +Soeur Ernestine: +J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je +ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera +d'eau de Cologne. + +Madame Lepic: +Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le +mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion. + +Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il +monte la garde près d'elle. + +C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois +qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits +yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des +choses. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien. +Elle se penche sur la cuvette. + +--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon +Pierre devraît bien m'acheter une paire de lunettes. + +Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend +pas. + +--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a +grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je +pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine +qu'ils te rendent la vie dure. + +Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, +et il dit à la vieille Marie Nanette. + +--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires +et laissez-moi tranquille. + + + +Comme Brutus + + +Monsieur Lepic: +Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais. +Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, +tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens +d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte, +il faut songer à devenir sérieux. + +Poil de Carotte: +Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller +l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme. +Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout. + +Monsieur Lepic: +Essaie quand même. + +Poil de Carotte: +Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni +en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou +trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les +dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition +française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts +elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai +m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. + +Monsieur Lepic: +Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras. + +Grand frère Félix: +Qu'est-ce qu'il dit, papa? + +Soeur Ernestine: +Moi, je n'ai pas entendu. + +Madame Lepic: +Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Oh! rien maman. + +Madame Lepic: +Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing +menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète +cette phrase, afin que tout le monde en profite. + +Poil de Carotte: +Ce n'est pas la peine, va, maman. + +Madame Lepic: +Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? + +Poil de Carotte: +Tu ne le connais pas, maman. + +Madame Lepic: +Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis. + +Poil de Carotte: +Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils +d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, +de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer +la vertu... + +Madame Lepic: +Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et +sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te +demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère. + +Grand frère Félix: +Veux-tu que je te répète, moi, maman? + +Madame Lepic: +Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de +Carotte, dépêchez. + +Poil de Carotte: +_Il balbutie, d'une voie pleurarde_ +Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. + +Madame Lepic: +Je désepère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de +coups, plutôt que d'être agréable à sa mère. + +Grand frère Félix: +Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards +de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle +ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les +bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu +n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit. + +Madame Lepic: +Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant +plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. + +Grand frère Félix: +Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas +Caton? + +Poil de Carotte: +Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de +ses amis et mourut." + +Soeur Ernestine: +Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la +folie avec de l'or dans une canne. + +Poil de Carotte: +Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. + +Soeur Ernestine: +Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte +un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée. + +Madame Lepic: +Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans +sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie! +Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il +parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les +sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il +étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, o +s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de +Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va! + + + +Lettres choisies + + + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte + + _De Poil de Carotte à M. Lepic_ + Institution Saint-Marc. + +Mon cher papa, + +Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros +clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos +et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé, +il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme +des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs +que ce ne sera rien. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu +dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. +Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et +pourtant les siens étaient vrais. +Du courage! + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je +n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose +espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours +par ma bonne conduite et mon application. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle +s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une +dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a +rien de changé et le nombre des dents de la famile reste le même, + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de +latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui +présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare +longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines. +Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une +grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes +camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment +où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais +peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'un voix forte: + +VÉNÉRÉ MAITRE + +que M. Jâques se lève furieux et s'écrie: + +--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça! + +Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent +derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère: + +--Traduisez la version. + +Mon cher papa, qu'en dis-tu? + + + +_Réponse de M. Lepic_ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si +on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il +prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens. + + + +_Poil de Carotte à M. Lepic_ + +Mon cher papa, + +Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire +et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. +Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé, +il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous +causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je +voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année. +Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre +entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le +répète, ne me désigna même pas un siège. +Est-ce oubli ou impolitesse? +Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir, +et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être +encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas +offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite +taille, il te croyait assis. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en +visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec +toi. Je conçois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je +profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un +ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. +Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par +François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques +Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je +te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce +qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite. + + +_De M. Lepic à Poil de Carotte._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus +ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni +de ta compétence ni de la mienne. + +D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places +que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque +professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu +dors et si tu manges bien. + +Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de +quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en +hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas +datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de +ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantit +de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. +Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais +l'observation. + + + +_Réponse de Poil de Carotte._ + +Mon cher papa, + +Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas +aperçu qu'elle était _en vers._ + + + +Le Toiton + + +Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des +cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte +pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de +porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte +les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière +fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de +Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y +divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. + +Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, +un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, +des bourrelets de poussière et se cale. + +Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, +gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il +oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le +troublerait. + +L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt +a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches. + +Brusquement, une alerte. +Des appels approchent, des pas. + +--Poil de Carotte? Poil de Carotte? + +Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans +la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même +immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre. + +--Poil de Carotte, est-tu là? + +Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse. + +--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il? + +On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de +l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence. + +Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris +dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long +d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un +instant suspendue, inquiète, pelotonnée. + +Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, +et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint +la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa +part. + +Rien de plus. + +L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son +âme de lièvre où il fait noir. + +Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute +de pente, s'arrête, forme flaque et croupit. + + + +Le Chat + + + +I + + +Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour +pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une +boucherie. + +Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là, +pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, +dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors +du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a +posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit: + +--Régale-toi. + +Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups +de langue, puis s'attendrit. + +--Pauvre vieux, jouis de ton reste. + +Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche +plus que ses lèvres sucrées. + +--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. +Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler +que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!... + +A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. + +La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a +sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui +le regarde d'un oeil. + +Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait. + +--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant vis +juste. + +Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète. + +Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente +aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, +avec le soin que toutes les gouttes y tombent. + +Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des +animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte +d'autrui. + +Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se +dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. +Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient +lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais. + +D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat +par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, +que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce. + +Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, +ou se détend et ne crie pas. + +--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de +Carotte. + +Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat +de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, +les veines orageuses, il l'étouffe. + +Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa +figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. + + + + + +II + +Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. +Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés +sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame. + +--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat +broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. + +Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux +veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rève: + +Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable +remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. + +Sur les pêchettes, les morcaux du chat flambaient à travers l'eau +transparente. + +Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers +fantômes. + +Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont +rien à craindre. + +Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au +ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. + +Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, +n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes. + +Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève +doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent +des écrevisses géantes. + +Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de +Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. + +Et les écrevisses l'entournent. +Elles se haussent vers sa gorge. +Elles crépitent. +Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. + + + +Les Moutons + + +Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles +poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous +un préau d'école. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en éprouve +quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est +un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent +graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent. + +L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte +deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, +gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une +sculpture grossière. + +Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent +déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de +foin dans la bouche. + +Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de +l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, +tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit +qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par +sa bourse gonflée d'eau et ballottante, la repousse à coups de tête. + +--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte. + +--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol. + +--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. + +--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon +comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. +D'ailleurs, on les mate. + +Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup +une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau +l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, +se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau +enveloppé d'une gelée tremblante. + +--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil +de Carotte. + +--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches +dures. + +--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier +provisoirement le petit aux soins d'une étrangère? + +--Elle le refuserait, dit Pajol. + +En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, +sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, +sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite +droit aux tétines maternelles. + +--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. + +--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces +ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur +nez. + +Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. + +Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître +les petits noms des agneaux. + +Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques +coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque +dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une +pelle usée. + +--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous +enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille! + +--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! + +Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore +plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. + +--Veux-tu un berdin? dit-il. + +--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. + +Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un +berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille +dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la +main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le +fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur. + +Déjà le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte éprouve des +picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, +ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va +ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il +l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brébis, sans que Pajol s'en +aperçoive. + +Il dira qu'il l'a perdu. + +Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui +se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement +sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes. + +Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble +garder les moutons, toute seule. + + + +Parrain + + +Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain +et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui +passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte +que Poil de Carotte. + +--Te voilà, canard! dit-il. + +--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma +ligne? + +--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. + +Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi +son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche +plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. +Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que +de ne pas s'y tromper. + +--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte. + +Et ils restent bons camarades. + +Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour +toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot +de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le +force à boire un verre de vin pur. + +Puis il vont pêcher. + +Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de +Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes +et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange +comme des enfants. + +--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton +bouchon aura enfoncé trois fois. + +Poil de Carotte: +Pourquoi trois? + +Parrain: +La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est +sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne +tire jamais trop tard. + +Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans +la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau +trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un +chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: + +--Seize, dix-sept, dix-huit!... + +Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il +bourre Poil de Carotte de haricots blancs. + +--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en +bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot +qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de +perdrix. + +Poil de Carotte: +Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. +Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. + +Parrain: +Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point +ton content, chez ta mère. + +Poil de Carotte: +Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se +servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini +aussi. + +Parrain: +On en redemande, bêta. + +Poil de Carotte: +C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester +sur sa faim. + +Parrain: +Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce +singe était mon enfant! Arrangez ça. + +Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde +piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de +sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. + + + +La Fontaine + + +Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre +est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux +membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de +sa mère. + +--Elle te fait donc bien peur? dit parrain. + +Poil de Carotte: +Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une +correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant +elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre +par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible +qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux à la +mienne. + +Parain: +Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon +ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. +Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je +l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle +me dirait merci, avant de taper. + +Parrain: +Dors, canard, dors! + +Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et +cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié. + +Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. + +--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la +fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? + +Poil de Carotte: +Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles +souvent. + +Parrain: +Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je +m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as +glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je +n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais +tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus +te relever? + +Poil de Carotte: +Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! + +Parrain: +Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre +canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le +costume des dimanches du petit Bernard. + +Poil de Carotte: +Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin. + +Parrain: +Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je +ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. + +Poil de Carotte: +Je serais loin. + +Parrain: +Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une +bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite. + +Poil de Carotte: +Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir. + +Parrain: +Dors, canard, dors. + +Poil de Carotte: +Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai +après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est +impossible de dormir quand on me touche. + + + +Les Prunes + + +Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit: + +--Canard, dors-tu? + +Poil de Carotte: +Non, parrain. + +Parrain: +Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher +des vers. + +--C'est une idée, dit Poil de Carotte. + +Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le +jardin. + +Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, +à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers +pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en +manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante. + +--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. +Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre +bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne +trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, +pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le +casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, +et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent +leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers +entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson +s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance. + +--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts +barbouillés de leur sale bave. + +Parrain: +Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. +Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la +terre. Pour ma part, j'en mangerais. + +Poil de Carotte: +Pour la mienne, je te la cède. Mange voir. + +Parrain: +Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les +écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des +prunes. + +Poil de Carotte: +Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle +pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car +tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien. + +Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques +prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les +avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris; + +--Ce sont les meilleures. + +Poil de Carotte: +Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains +seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse. + +--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. + +Poil de Carotte: +C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. +Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que +tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. + +Parrain: +Canard! canard! ça conserve. + + + +Mathilde + + +--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de +Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le +pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me +trompe. + +En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous +sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle +semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi +calmer toutes les coliques de la vie. + +La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots +sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande +la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se +lasse pas d'allonger. + +Il recule et dit: + +--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte. + +A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert +de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit +jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de +rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient +à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, +jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce +n'est plus amusant de jouer. + +--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement. + +Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse +sa traîne et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend, +une jambe levée. + +Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les +bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire +et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite +et il les complimente, puis le violoniste et il râcle, avec un bâton, un +autre bâton. + +Il les promène de long en large. + +--Halte! dit-il, ça se dérange. + +Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet +le cortège en branle. + +--Aie! fait Mathilde qui grimace. + +Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache +le tout. On continue. + +--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous. + +Comme ils hésitent: + +--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous +la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés. + +Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déj +prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le +premier, pour sa peine. + +Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le +visage de Mathilde et la baise sur la joue. + +--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. + +Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, +gênés, ils rougissent tous deux. + +Grand frère Félix leur montre les cornes. + +--Soleil! Soleil! + +Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles +aux lèvres. + +--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé! + +--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, +ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si +maman veut. + +Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle +pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. +En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les +feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage. + +--Gare les calottes, dit grand frère Félix. + +Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir. + +Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère +en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave. + +Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. + +Poil de Carotte: +Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai +tout. + +Mathilde: +Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre. + +Poil de Carotte: +Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce +qu'elle te corrige, ta maman? + +Mathilde: +Des fois; ça dépend. + +Poil de Carotte: +Pour moi, c'est toujours sûr. + +Mathilde: +Mais je n'ai rien fait. + +Poil de Carotte: +Ça ne fait rien. Attention! + +Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit +son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en +retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de +Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites +sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, +prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque +raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a +l'orgueuil de s'écrier: + +--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole! + + + +Le Coffre-Fort + + +Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit: + +--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne +fessée. Et toi? + +Poil de Carotte: +Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous +ne faisions rien de mal. + +Mathilde: +Non, pour sûr. + +Poil de Carotte: +Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me +marierais bien avec toi. + +Mathilde: +Moi, je me marierais bien avec toi aussi. + +Poil de Carotte: +Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais +n'aie pas peur, je t'estime. + +Mathilde: +Tu es riche à combien, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Mes parents ont au moins un million. + +Mathilde: +Combien que ça fait un million? + +Poil de Carotte: +Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur +argent. + +Mathilde: +Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère. + +Poil de Carotte: +Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour +flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour +du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la +serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa +dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, +personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa +y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit +rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que mamamn, occupée au +fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite +l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, +preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort. + +Mathilde: +Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot? + +Poil de Carotte: +Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons +mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter. + +Mathilde: +Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le +répéter. + +Poil de Carotte: +Non, c'est notre secret à papa et à moi. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. + +Poil de Carotte: +Pardon, je le sais. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait. + +--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. + +--Parions quoi? dit Mathilde hésitante. + +--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras +le mot. + +Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme +presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités +au lieu d'une. + +--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai. + +Mathilde: +Maman me défend de jurer. + +Poil de Carotte: +Tu ne sauras pas le mot. + +Mathilde: +Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné. + +Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses. + +--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta +parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, +c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux. + +--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître +un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas +de moi! + +Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue, +elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec. + +Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui. + +Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort +la tête et montre les dents. + +--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère. + +Poil de Carotte: +Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est +un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai. + +Pierre: +Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en +parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste. + +Poil de Carotte: +Du reste? + +Pierre: +Oui, du reste. +Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai +pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront +ce soir! + +Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que +la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les +mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant. + + + +Les Têtards + + +Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic +puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut, +quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et +veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière +l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit: + +--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous +l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers. + +--Demande le à maman, dit Poil de Carotte. + +Rémy: +Pourquoi moi? + +Poil de Carotte: +Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. + +Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre. + +--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de +Carotte pêcher des têtards? + +Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame +Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent +rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait +clairement signe que non. + +--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de +moi, tout à l'heure. + +Rémy: +Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. + +Poil de Carotte: +Reste. Nous jouerons ici. + +Rémy: +Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. +J'en ramasserai des pleins paniers. + +Poil de Carotte: +Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, +elle se ravise. + +Rémy: +J'attendrai un petit quart, mais pas plus. + +Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement +l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude. + +--Qu'est-ce que je te disais? + +En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier +pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante. + +--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa +que tu musardes et il te grondera. + +Rémy: +Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre. + +Madame Lepic: +--Ah! vraiment, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît +madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. +Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de +Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied +et regarde ailleurs. + +--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me +rétracter. + +Elle n'ajoute rien. + +Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter +Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix +fraîches, exprès. + +Rémy est déjà loin. + +Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle +prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école. + +Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, +toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme +une casserole. + +Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. +Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. + +Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer +d'elle-même. + + + +Coup de Théâtre + + +Scène Première + +Madame Lepic: +Où vas-tu? + +Poil de Carotte: +_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_ + +Je vas me promener avec papa. + +Madame Lepic: +Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule +comme pour prendre son élan._ + +Poil de Carotte, _bas_: +Compris. + + + +Scène II + + +Poil de Carotte: +_En méditation près de l'horloge_. + +Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins +que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui! + + + +Scène III + +Monsieur Lepic: +_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant +la pretentaine pour affaires. + +Allons! partons. + +Poil de Carotte: +Non, mon papa. + +Monsieur Lepic: +Comment, non? Tu ne veux pas venir? + +Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas. + + Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a? + + Poil de Carotte: + Y a rien, mais je reste. + + Monsieur Lepic: + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, + et pleurniche à ton aise. + + + + Scène IV + + Madame Lepic: + _Elle a toujours le précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._ + + Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les + tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en + dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère + qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se + tournent le dos._ + + + + Scène V + + Poil de Carotte: + _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un + seul._ + + Tout le monde ne peut pas être orphelin. + + + + En Chasse + + + M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. + + Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit: + +--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous + le reprendrons ce soir? + + --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder. + + Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix. + + Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec +affection et oublie un moment sa charge. + +Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le +soutenir. + +--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré. + +Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père +piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser +comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les +chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se +couche un peu et halète, toute sa langue dehors. + +--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des +orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les +feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur! + +Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures. + +Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté, +où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de +lièvre. + +--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure +après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et +sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. +Nous rentrerons bredouilles, ce soir. + +Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux. + +_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt, +le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche +le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte +s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer. + +_Il soulève sa casquette_ +Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte +_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic +manque ou tue. + +Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop +souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait +de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et +à cette condition, ça réussit presque toujours. + +--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore +dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. +Pourquoi ris-tu? + +--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte. + +Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode. + +--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic. + +Poil de Carotte: +Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais. + +Monsieur Lepic: +Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si +tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant +des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te +moques de ton père. + +Poil de Carotte: +Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis +qu'un serin. + + + +La Mouche + + +La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, +tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle +ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a +posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. +Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des +prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la +soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- +vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, +que la chasse grise, oublie d'en demander. + +--Une goutte, papa? + +Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte +qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite +de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, +l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic: + +--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille. + +Monsieur Lepic: +Ote-la, mon garçon. + +Poil de Carotte: +Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle +bourdonne. + +Monsieur Lepic: +Laisse-la mourir toute seule. + +Poil de Carotte: +Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? + +Monsieur Lepic: +Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir. + +Poil de Carotte: +Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la +permission? + +--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi. + +Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et +il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de +réclamer sa part. + +Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant: + +--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. +Seulement, elle a tout bu. + + + +La première Bécasse + + +--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai +dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu +entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses +passeront sur la tête. + +Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première +fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une +perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic. + +Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il +regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. + +--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près. + +Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, +déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. +Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et +un bec sanglant. + +Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer +une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de +Carotte. + +Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes +fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. +Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure. + +Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il +les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit +le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là. + +Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, +se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant. + +Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement +que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se +meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du +fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air. + +Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation +formidable aux quatre coins du bois. + +Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite +glorieusement et respire l'odeur de la poudre. + +Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus +que d'ordinaire. + +--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges. + +Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'un voix calme à son +fils encore fumant: + +--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux? + + + +L'Hameçon + + +Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des +ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le +ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. +Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, pench +sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller. + +Madame Lepic vient donner un coup d'oeil. + +--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, +aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux. + +Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, +elle pousse des cris de douleur. + +Elle a un hameçon piqué au bout du doigt. + +Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic +lui-même arrive. + +--Montre voir, disent-ils. + +Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon +s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur +Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, +et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé. + +M. Lepic tente de l'ôter. + +--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë. + +En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côt +par sa bouche. + +M. Lepic met son lorgnon. + +--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon! + +Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, +madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? +D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe. + +--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. + +Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt +une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie; +il sue. Du sang paraît. + +--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. + +--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine. + +--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère. + +M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame +Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement. + +M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt +n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe. + +Ouf! + +Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère, +il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique +l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son +hameçon lui est resté dans le dos. + +--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il. + +Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les +entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort +qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se +croie plus tôt vengée et le laisse tranquille? + +Des voisins attirés le questionnent: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? + +Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse deisparaît. +Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. + +Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière +d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot +avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux +assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte: + +--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est +pas de ta faute. + +Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le +front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, +propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs +s'emplissent de larmes. + +Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière +son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde. + +Il ne comprend plus. Il pleure à pleine yeux. + +--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc +bien méchante? + +Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. + +--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins +attendris par sa bonté. + +Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme +que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et +elle raconte le drame au public, d'une langue volubile. + +--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce +malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel. + +Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un +trou, et de piétiner la terre. + +--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher +avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon! +Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse! + +Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au +châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements +auques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques. + + + +La Pièce d'Argent + + +I + + +Madame Lepic: +Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes +poches. + +Poil de Carotte: +_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des +oreilles d'âne._ + +Ah! oui, maman! Rends-le-moi. + +Madame Lepic: +Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au +hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas. + +Madame Lepic: +Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. +Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie? + +Poil de Carotte: +Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman. + +Madame Lepic: +Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine +dernière. + +Poil de Carotte: +Alors, c'est moun couteau. + +Madame Lepic: +Quel couteau? Quit t'a donné un couteau? + +Poil de Carotte: +Personne. + +Madame Lepic: +Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle. +Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime +sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je +n'en sait rien, mais j'en suis sûre. Ne niet pas. Ton nez remue. + +Poil de Carotte: +Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. +Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. +D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins! + +Madame Lepic: +Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes +pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux? + +Poil de Carotte: +Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il +seulement la surveiller toute ma vie! + +Madame Lepic: +Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller +sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, +arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare +toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le +charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi. + + + +II + + +Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. +Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, +il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le +sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. +Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air. + +Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au +creux d'un vieux nid? + +Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. +On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des +genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle. + +Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue +au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa +mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce rest introuvable, on +y renoncera. + +Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide: + +--Maman, eh! maman! + +Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laiss" ouvert le +tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines +blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces +d'argent. + +Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, +poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre. + +Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait +difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et +puis comment faire la preuve? + +Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes +occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se +sauve. + +Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour +périlleux vers la table à ouvrage. + +Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa +place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat +ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, +il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, +autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents +se frappe anxieusement les mollets et s'écrie: + +--Attention! ça brûle, ça brûle! + + + +III + + +Poil de Carotte: + +Maman, maman, je l'ai. + +Madame Lepic: +Mois aussi. + +Poil de Carotte: +Comment? la voilà. + +Madame Lepic: +La voici. + +Poil de Carotte: +Tiens! fais voir. + +Madame Lepic: +Fais voir, toi. + +Poil de Carotte +_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les +manie, les compare et apprête sa phrase._ +C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée +dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, +avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau +de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera +tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. +Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. +Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas. + +Madame Lepic: +Je ne dis pas non. +Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu +oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu +te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. +Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant +tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. +Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas +le bonheur. + +Poil de Carotte: +Alors, je peux aller jouer, maman? + +Madame Lepic: +Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes +deux pièces. + +Poil de Carotte: +Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce +que j'en aie besoin. Tu serais gentille. + +Madame Lepic: +Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux +t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins +que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et +toi, as-tu une idée? + +Poil de Carotte: +Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, +et merci. + +Madame Lepic: +Attends! si c'était le jardinier? + +Poil de Carotte: +Veux-tu que j'aille vite le lui demander? + +Madame Lepic: +Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père +de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton +frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. +Après tout, c'est peut-être moi. + +Poil de Carotte: +Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires. + +Madame Lepic: +Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je +verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse +de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai +un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage. + +_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un +instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe +devant elle et, silencieux, offre une joue. + +Madame Lepic: +_Sa main droite levée, menace ruine._ +Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, +tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on +vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. +_La première gifle tombe. + + + +Les Idées personnelles. + + +M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent +près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre +chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de +Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées +personnelles. + +--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, +tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je +t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être +mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me +dois pas et que tu m'accordes généreusement. + +--Ah! répond M. Lepic. + +--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine. + +--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon +frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la +faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. +Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie +seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins +efficaces. + +--A ton service, dit grand frère Félix. + +--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine. + +--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière +générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais +en sa présence. + +--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix. + +--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de +dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je +n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et +de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que +je cherchais. + +--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, +dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, +en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu +débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de +pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon. + +--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déj +inquiet. + +--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main. + +Et il disparait. Grand frère Félix le suit. + +--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte. + +Puis soeur Ernestine se dresse et grave: + +--Bonsoir, cher ami! dit-elle. + +Poil de Carotte reste seul, dérouté. + +Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir: + +--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est +personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par +toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour +commencer. + +La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le +feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans +la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de +la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y +conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez +dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules +et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus +qu'il plonge jusqu'au coude. + +D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau +l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après +avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la +planche. + +Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup +d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit +du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la +fenêtre. + +Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En +chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir +le froid du carreau rouge. + +Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de +développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les +garder pour soi. + + + +La Tempête de Feuilles + + +Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille +du grand peuplier. + +Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre, +vivre à part, seule, sans queue, libre. + +Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. + +Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, +et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait +un signe. + +Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles +le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. + +Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte +brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer +les pesantes couches d'air qui le gênent. + +Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres +du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse +en avant sa bordure nette et sombre. + +D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le +merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que +Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements +de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. + +Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi. + +La calotte livide continue son invasion lente. + +Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui +laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. +Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur +le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de +s'y déchirer. + +La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les +clameurs s'élèvent. + +Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles +Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. +Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. +Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, +apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, +soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier +sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le +mur. + +Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de +coups sourds. + +Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des +gouttes d'encre. + +Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons +montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines. + +Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne +pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est +le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui +les affole, qui épouvante Poil de Carotte. + +Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué. + +Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages +mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne +le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et +elle lui bande douloureusement les paupières. + +Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez +lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur +comme un papier de rue. + +Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit. + +Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur. + + + +La Révolte + + +I + + +Madame Lepic: +Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller +me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour +se mettre à table. + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons. + +Poil de Carotte: +Non, maman, je n'irai pas au moulin. + +Madame Lepic: +Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce +que tu rêves? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de +suite chercher une livre de beurre au moulin. + +Poil de Carotte: +J'ai entendu. Je n'irai pas. + +Madame Lepic: +C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta +vie, tu refuses de m'obéir. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Tu refuses d'obéir à ta mère. + +Poil de Carotte: +A ma mère, oui, maman. + +Madame Lepic: +Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Veux-tu te taire et filer? + +Poil de Carotte: +Je me tairai sans filer. + +Madame Lepic: +Veux-tu te sauver avec cette assiette? + + + +II + + +Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. + +--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras. + +C'est, en effetn la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore +elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par +terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour +les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y +comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. + +--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe +aussi. Personne ne sera de trop. + +Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter. + +Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de +s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le +battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce +ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une +pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la +pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement. + +--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un +léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce +qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente. + +Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. + +La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille: + +--Prends garde, il t' arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime. + +Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. +Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part +des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt. +Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il +l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. + +--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne +m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge +de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. +Qu'ils se débrouillent. + +--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car +il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre +de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y +aller pour ma mère. + +Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça +le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, +propos d'une livre de beurre. + +Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne +le dos et rentre à la maison. + +Provisoirement l'affaire en reste là. + + + +Le Mot de la Fin + + +Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru, +où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. +Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: + +--Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille +route? + +Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette manière de l'inviter. Il +se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit +docilement son père. + +D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de +suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui +répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu +dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et +le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure. + +Monsieur Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine +ta mère? + +Poil de Carotte: +Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue: +je n'aime plus maman. + +Monsieur Lepic: +Ah! A cause de quoi? Depuis quand ? + +Poil de Carotte: +A cause de tout. Depuis que je la connais. + +Monsieur Lepic: +Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a +fait. + +Poil de Carotte: +Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien? + +Monsieur Lepic: +Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent. + +Poil de Carotte: +Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte +ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura +fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de +vous occuper de lui. C'est sans importance. + +Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les père +et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la +forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout +mon coeur, et je n'oublie plus l'offense. + +Monsieur Lepic: +Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. + +Poil de Carotte: +Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison. + +Monsieur Lepic: +Je suis obligé de voyager. + +Poil de Carotte, _avec suffisance_: +Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis +que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi +fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais +qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te +mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la +mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me +séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple? + +Monsieur Lepic: +Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. + +Poil de Carotte: +Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais. + +Monsieur Lepic: +C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je +t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta +société me manquerait. + +Poil de Carotte: +Tu viendras me voir, papa. + +Monsieur Lepic: +Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour. + +Monsieur Lepic: +Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne +privilégier personne. Je continuerai. + +Poil de Carotte: +Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y +vole ton argent, et je choisirai un métier. + +Monsieur Lepic: +Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par +exemple? + +Poil de Carotte: +Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre. + +Monsieur Lepic: +Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction +de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles? + +Poil de Carotte: +Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer. + +Monsieur Lepic: +Tu charges! Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre. + +Monsieur Lepic: +Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton +suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort +n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute +la couverture. Tu te crois seul dans l'univers. + +Poil de Carotte: +Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve +aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. +Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne +peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux +parmi l'espèce humaine. + +Monsieur Lepic: +Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair +au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses? + +Poil de Carotte: +Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche. + +Monsieur Lepic: +Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu +ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. + +Poil de Carotte: +Ça promet. + +Monsieur Lepic: +Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses +t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et +d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et +observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu +t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes. + +Poil de Carotte: +Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je +réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait +préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne +l'aime pas. + +--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic +impatienté. + +A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde +longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme +honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses +paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche. + +Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie +secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout +ne s'envole. + +Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les +ténèbres et il lui crie avec emphase: + +--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste. + +--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout. + +--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça +parce que c'est ma mère. + + + +L'Album de Poil de Carotte + + +I + +Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque +pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers +aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, +au milieu de riches décors. + +--Et Poil de Carotte? + +--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il +était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule. + +La vérité c'est qu'on ne fait jamais_tirer_Poil de Carotte. + + + +II + +Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de +retrouver son vrai nom de baptème. + +--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes? + +--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic. + + + +III + +Autres signes particuliers: + +La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. +Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. +Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les +oreilles. +Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. +Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. +Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait +un collier. +Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse. + + + +IV + +Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver, +il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant +les aiguilles du bout du doigt. + +Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe +quoi sur le pouce. + + + +V + +Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par +derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur. + +Et si on lui demande: +--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte? + +Il répond: +--Oh! ce n'est pas la peine! + + + +VI + +Madame Lepic: +Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle. + +Poil de Carotte: +Boui, banban. + +Madame Lepic: +Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la +bouche pleine. + + + +VII + +Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite +qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. +Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains. + + + +VIII + +--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. +C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait. + +--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps. + + + +IX + +Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études. +Il s'étire et soupire d'aise. + +--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide +de la vie. Que vas-tu faire? + +--Comment! Encore! dit grand frère Félix. + + + +X + +On joue aux jeux innocents. +Mademoiselle Berthe est sur la sellette. + +--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte; + +On se récrie: + +--Très joli! Quel galant poète! + +-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela +comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure +de rhétorique. + + + +XI + +Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme +lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin +parce qu'il met des pierres dans les boules. + +Il vise à la tête: c'est plus court. + +Quand il gèle et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire, +à part, à côté de la glace, sur l'herbe. + +A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes. + +Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté. + +Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie. + + + +XII + +Les enfants se mesurent leur taille. +A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la +tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une +fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur +Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne +contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien +à la petite idée de différence. + + + +XIII + +Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe: + +--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. + +Il y a une limite. +Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de +Carotte. + +Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche +et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude. + +--Et maintennt, à nous deux! lui dit-elle. + + + +XIV + +--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au +petit Pierre que sa maman gâte. + +Et renseigné à peu près, il s'écrie: + +--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans +le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le +noyau. + +Il réfléchit: + +--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez. + + + +XV + +Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent +volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite +part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. + +Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui +redemande. + + + +XVI + +Poil de Carotte: +Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues? + +Mathilde: +Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour +faire des pâtés. + +Poil de Carotte: +Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées. + + + +XVII + + +--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père +que moi? dit, çà et là, madame Lepic. + +--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas +mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure. + + + +XVIII + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas, maman. + +Madame Lepic: +Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours +exprès. + +Poil de Carotte: +Il ne manquerait plus que cela. + + + +XIX + +Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi. + +Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait +subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, +décontenancé, ne sait où disparaître. + + + +XX + +--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic. + +--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. + +Elle dit encore: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une +goutte quand on le gifle. + + + +XXI + +Elle dit encore: + +--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui. + +--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière. + +--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant. + + + +XXII + +En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, +où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte +renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie. + + + +XXIII + +Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte: + +--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb +pour inventer la poudre. + +Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent +pas, il fera, plus tard, un gars huppé. + + + +XXIV + +--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, +un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file. + + + +XXV + +Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. +Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est +douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet +d'un sou. + +Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, +elle le lui fait passer. + + + +XXVI + +Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit: + +--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise. + +Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit: + +--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot? + +Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton. + + + +XXVII + +Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu +m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise +sur la paille! + + + +XXVIII + +--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant. + +Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se +trompe, il rarrange. + +Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le +barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais +elle ajoute exprès pour lui: + +--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête. + + + +XXIX + +Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil +de Carotte: + +--Laisse-moi donc tranquille, imbécile! + +Il lui semble aussitôt que l'air gêle autour de lui, et qu'il a deux sources +brûlantes dans les yeux. + +Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. +Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe. + + + +XXX + +Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se +promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte. + +--Passe devant, dit-elle, et gambade! + +Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de +chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers +furtifs. + +Il tousse. + +Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village, +il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie: + +--Personne ne m'aimera jamais, moi! + +Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le +mur, un sourire aux lèvres, terrible. + +Et Poil de Carotte ajoute, éperdu: + +--Excepté maman. + + + +FIN + + + + +TABLE + +Les Poules +Les Perdrix +C'est le chien +Le Cauchemar +Sauf votre respect +Le Pot +Les Lapins +La Pioche +La Carabine +La Taupe +La Luzerne +Le Timbale +La Mie de pain +Le Trompette +Ma Mèche +Le Bain +Honorine +La Marmite +Réticence +Agathe +Le Programme +L'Aveugle +Le Jour de l'An +Aller et retour +Le Porte-plume +Les Joues rouges +Les Poux +Comme Brutus +Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M. +Lepic à Poil de Carotte +Le Toiton +Le Chat +Les Moutons +Parrain +La Fontaine +Les Prunes +Mathilde +Le Coffre-fort +Les Têtards +Coup de théâtre +En Chasse +La Mouche +La Première Bécasse +L'Hameçon +La Pièce d'argent +Les Idée personnelles +La Tempête de feuilles +La Révolte +Le Mot de la fin +L'Album de Poil de Carotte + + + + +End of the Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard + diff --git a/old/8plcr10.zip b/old/8plcr10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b3634e8 --- /dev/null +++ b/old/8plcr10.zip diff --git a/old/8plcr10h.htm b/old/8plcr10h.htm new file mode 100644 index 0000000..dfc0aa2 --- /dev/null +++ b/old/8plcr10h.htm @@ -0,0 +1,5246 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> + +<html> +<head> +<title>Poil de Carotte</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +</head> + +<body bgcolor="#FFFFFF" text="#000000"> + +<h1>The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard</h1> +<pre>Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before distributing this or any other +Project Gutenberg file. + +We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your +own disk, thereby keeping an electronic path open for future +readers. Please do not remove this. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the etext. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the +information they need to understand what they may and may not +do with the etext. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 + + + +Title: Poil de Carotte + +Author: Jules Renard + +Release Date: October, 2003 [Etext# 4559] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on May 31, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +</pre> +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer. + +<h2></h2> +<h2></h2> +<h2>Poil de Carotte</h2> +<h4>par Jules Renard</h4> +<p></p> +<h3><br> + Les Poules</h3> +<p><br> + --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les<br> + poules.</p> +<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout + au fond de<br> + la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré<br> + noir de sa porte ouverte.</p> +<p>--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné + de ses trois <br> + enfants.</p> +<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon + pâle,<br> + indolent et poltron.</p> +<p>--Et toi, Ernestine?</p> +<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine + la tête pour répondre. <br> + Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque + front contre<br> + front.<br> +</p> +<p>--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil + de<br> + Carotte, va fermer les poules!<br> + Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il + a les cheveux <br> + roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous + la table, se<br> + dresse et dit avec timidité:</p> +<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p> +<p>--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour + rire.<br> + Dépêchez-vous, s'il te plaît!</p> +<p>--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p> +<p>--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.</p> +<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être<br> + indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager + définitivement,<br> + sa mère lui promet une gifle.</p> +<p>--Au moins, éclairez-moi, dit-il.</p> +<p>Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. + Seule pitoyable,<br> + Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du + coridor.</p> +<p>--Je t'attendrai là, dit-elle.</p> +<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de + vent<br> + fait vaciller la lumière et l'éteint.</p> +<p>Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met + à trembler<br> + dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit + aveugle.<br> + Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. + Des<br> + renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur + sa<br> + joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête + en<br> + avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte.<br> + Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur<br> + perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p> +<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p> +<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand + il<br> + rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui + semble<br> + qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement<br> + neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les<br> + félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de + ses<br> + parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement + leur<br> + lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p> +<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p> +<p></p> +<p> </p> +<h3>Les Perdrix</h3> +<p><br> + Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. + Elle<br> + contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise<br> + pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur<br> + Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, + il est<br> + spécialement chargé d'achever les pièces blessées. + Il doit ce privilège<br> + à la dureté bien connue de son coeur sec.</p> +<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + L'ardoise est trop haute pour toi.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Alors, j'aimerais autant les plumer.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p> +<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les<br> + indications d'usage:</p> +<p>--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.</p> +<p>Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Deux à la fois, mâtin!</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est pour aller plus vite.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p> +<p>Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent<br> + leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus<br> + aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,<br> + pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la + tête haute<br> + afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p> +<p>Elles s'obstinent.</p> +<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la<br> + tête sur le bout de son soulier.</p> +<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix + et soeur<br> + Ernestine.</p> +<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre bêtes! je ne<br> + voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.</p> +<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.</p> +<p>--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p> +<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés + du sang<br> + coule, un peu de cervelle.</p> +<p>--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?</p> +<p>Grand Félix dit:<br> + --C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.</p> +<p> </p> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3></h3> +<h3>C'est le Chien<br> +</h3> +<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le<br> + journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère<br> + Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle<br> + des choses.</p> +<p>Tout à coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement + sourd.</p> +<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p> +<p>Pyrame grogne plus fort.</p> +<p>--Imbécile! dit madame Lepic.</p> +<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame<br> + Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,<br> + les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt + one s'entend plus.</p> +<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p> +<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe<br> + de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par<br> + peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,<br> + il casse sa voix en éclats.</p> +<p>La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien<br> + couché qui leur tient tête.</p> +<p>Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même<br> + jappe.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il<br> + y a. Un cheminau attardé passe dans la rue peut-être et rentre<br> + tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour<br> + voler.</p> +<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus<br> + vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il<br> + n'ouvre pas la porte.</p> +<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant<br> + du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.</p> +<p>Aujourd'hui il triche.</p> +<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et<br> + tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste + collé<br> + derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa + ruse<br> + lui réussit.</p> +<p>Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il<br> + lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus + de la porte,<br> + trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.</p> +<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge<br> + trop. Les soupçons s'éveilleraient.</p> +<p>De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince + dans<br> + les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la + gorge.<br> + A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!<br> + Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p> +<p>Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les + Lepic<br> + calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande + rien,<br> + Poil de Carotte dit tout de même par habitude</p> +<p>--C'est le chien qui rêvait.<br> +</p> +<h4> </h4> +<h3>Le Cauchemar</h3> +<p><br> + Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui<br> + prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si + le jour il<br> + possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de + ronfler.<br> + Il ronfle exprès, sans aucun doute.</p> +<p>La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un + est<br> + celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté + de<br> + sa mère, au fond.</p> +<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge.<br> + Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines<br> + afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à + ne point<br> + respirer trop fort.</p> +<p>Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p> +<p>Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus<br> + gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p> +<p>Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que tu as?</p> +<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p> +<p>Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur + qui semble<br> + indien.</p> +<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les<br> + mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir + au premier<br> + appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit<br> + où il repose, à côté de sa mère, au fond.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Sauf votre Respect</h3> +<p><br> + Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les + autres<br> + communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit,<br> + il a trop attendu, n'osant demander.</p> +<p>Il espéret, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.</p> +<p>Quelle prétention!</p> +<p>Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé + contre une borne, à<br> + l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. + Il<br> + s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!</p> +<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,<br> + maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, + Poil de<br> + Carotte déjeune avant de se lever.</p> +<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame + Lepic,<br> + avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très + peu.</p> +<p>A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent + Poil de<br> + Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier + signal.<br> + Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la + becquée à son<br> + enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix + et à soeur<br> + Ernestine:</p> +<p>--Attention! préparez-vous!</p> +<p>--Oui, maman.</p> +<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter<br> + quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés<br> + comme pour leur demander:</p> +<p>--Y êtes-vous?</p> +<p>lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce + jusqu'à la gorge,<br> + dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui<br> + dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:</p> +<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et + de la<br> + tienne encore, de celle d'hier.</p> +<p>--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la + figure<br> + espérée.</p> +<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être<br> + plus drôle du tout.</p> +<p></p> +<p> </p> +<h3>Le Pot</h3> +<h4>I</h4> +<p><br> + Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, + Poil de Carotte<br> + a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, + c'est facile.<br> + A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait<br> + volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p> +<p>L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès + que la<br> + nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, + il ne peut<br> + espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille,<br> + neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va<br> + durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne + une<br> + deuxième précaution.</p> +<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p> +<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p> +<p>D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, + il ne puisse reculer,<br> + soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand<br> + frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité + ne l'oblige<br> + pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé + de la rue, presque<br> + en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier;<br> + c'est selon.</p> +<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles<br> + et les noyers ragent dans les prés.</p> +<p>--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré + sans<br> + hâte, je n'ai pas envie.</p> +<p>Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond + du<br> + corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, + se<br> + couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un<br> + unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie<br> + et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il<br> + est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. + Il<br> + repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment + échappé belle, et<br> + compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours + de<br> + suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir<br> + avec ce rêve.</p> +<p>A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.</p> +<p>--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot<br> + sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie<br> + toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil + de<br> + Carotte prend ses précautions?</p> +<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p> +<p>--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste,<br> + plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes<br> + draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je + suis sûr, par<br> + expérience, que maman n'y verra goutte.</p> +<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité + et commence un<br> + bon somme.</p> +<h4></h4> +<h4>II</h4> +<p>Brusquement il s'éveille et écoute son ventre.<br> + --Oh! oh! dit-il, ça se gâte!</p> +<p>Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il + a péché<br> + par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p> +<p>Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte + est fermée à clef.<br> + La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.</p> +<p>Pourtant is se lève et va tâter la porte et les barreaux de la + fenêtre.<br> + Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un + pot<br> + qu'il sait absent.</p> +<p>Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner<br> + que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p> +<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu,<br> + car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air<br> + de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,<br> + qu'il appelait.</p> +<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre.<br> + Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se + cogne au<br> + mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, + il<br> + se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier + et il s'abat<br> + entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p> +<p>Le noir de la chambre s'épaissit.</p> +<h4></h4> +<h4>III</h4> +<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse<br> + matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle<br> + reniflait de travers.</p> +<p>--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.</p> +<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est<br> + pas longue à trouver.</p> +<p>--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche + de dire Poil de<br> + Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.</p> +<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p> +<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement<br> + sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:</p> +<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p> +<p>Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la<br> + cheminée comme si elle étaignait le feu, elle secoue la literie + et elle<br> + demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.</p> +<p>Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p> +<p>--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! + Tu vis donc<br> + comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle + saurait s'en<br> + servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu<br> + m'est t émoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, + folle,<br> + folle!</p> +<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il<br> + n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.<br> + Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien + voir,<br> + il aurait du toupet.</p> +<p>Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, + le<br> + facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p> +<p>--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,<br> + moi je ne sais plus. Arrangez vous.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Les Lapins</h3> +<p><br> + --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es<br> + comme moi, tu ne l'aimes pas.</p> +<p>--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, + il doit aimer<br> + seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:</p> +<p>--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera + pas.</p> +<p>Et Poil de Carotte pense:</p> +<p>--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.</p> +<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de<br> + satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?<br> + Au dessert, madame Lepic lui dit:</p> +<p>--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.</p> +<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien<br> + horizontale afin de ne rien renverser.</p> +<p>A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, + les oreilles<br> + sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils<br> + allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p> +<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.</p> +<p>S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de seneçon rongé + jusqu'à la<br> + racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les<br> + graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.</p> +<p>Puis il râcle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches + de<br> + jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux<br> + lapins en rond sur leur derrière.</p> +<p>La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les + trous<br> + des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.<br> +</p> +<h3>La Pioche</h3> +<p><br> + Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à + côte. Chacun a sa<br> + pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur + mesure, chez le<br> + maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout<br> + seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent<br> + d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours<br> + à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte + reçoit un coup<br> + de pioche en plein front.</p> +<p>Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, + sur le<br> + lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la + vue du sang de son<br> + petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du + pied, et<br> + soupire appréhensive:</p> +<p>--Où sont les sels?</p> +<p>--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les + tempes.</p> +<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules,<br> + entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà + rouge, où le sang<br> + suinte et s'écarte.</p> +<p>M. Lepic lui a dit:</p> +<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p> +<p>Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:</p> +<p>--C'est entré comme dans du beurre.</p> +<p>Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à + rien.</p> +<p>Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. + Il en est<br> + quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,<br> + l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.</p> +<p>--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; + tu ne pouvais<br> + pas faire attention, petit imbécile!</p> +<h3></h3> +<h3>La Carabine</h3> +<p><br> + M. Lepic dit à ses fils:</p> +<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment<br> + mettent tout en commun.</p> +<p>--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons + la carabine.<br> + Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.</p> +<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.</p> +<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p> +<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p> +<p>M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Emmène-t-on le chien?</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des<br> + chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur + costume simple<br> + est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais<br> + M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. + La culotte<br> + de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche<br> + ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment<br> + bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante + a la<br> + consigne de respecter.</p> +<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.</p> +<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule + et se refuse d'y coller<br> + la crosse de son arme à feu.</p> +<p>--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton + soûl!</p> +<p>--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand<br> + frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à + l'autre.<br> + Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme + si les<br> + moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs.<br> + Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des + insultes.<br> + Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il<br> + redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait!<br> + Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Ne tire pas, tu es trop loin.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Crois-tu?</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en<br> + est très loin.</p> +<p>Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il + a raison. Les<br> + moineaux, effrayés, repartent.</p> +<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il<br> + hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.</p> +<p>Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, + bâille: à sa place,<br> + devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le + moineau tombe.</p> +<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait<br> + la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il<br> + la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, + faisant<br> + le chien, court ramasser le moineau et dit:</p> +<p>--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Un peu beaucoup.</p> +<p>Grand fère Félix:<br> + Bon, tu boudes!</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Dame, veux-tu que je chante?</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que<br> + nous pouvions le manquer.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh! moi...</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le + tueras<br> + demain.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ah! demain.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Je te le promets.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je sais? tu me le promets, la veille.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Je te le jure; es-tu content?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;<br> + j'essaierais la carabine.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.<br> + Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer<br> + le bec.</p> +<p>Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois il rencontrent un<br> + paysan qui les salue et dit:</p> +<p>--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?</p> +<p>Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés,<br> + triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:</p> +<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc<br> + portée tout le temps?</p> +<p>--Presque, dit Poil de Carotte.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Taupe</h3> +<p><br> + Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un<br> + ramonat. Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. + Il la<br> + lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse<br> + retomber sur une pierre.</p> +<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p> +<p>Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, + cassé le dos, et<br> + elle semble n'avoir pas la vie dure.</p> +<p>Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête + de mourir.<br> + Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça<br> + n'avance plus.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.</p> +<p>En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son + ventre<br> + plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne<br> + l'illusion de la vie.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est + pas<br> + encore morte!</p> +<p>Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.</p> +<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes<br> + ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe<br> + bouge toujours.</p> +<p>Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.</p> +<p> </p> +<h3></h3> +<h3>La Luzerne</h3> +<p><br> + Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres + et se hâtent<br> + d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.</p> +<p>Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, + et<br> + Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme<br> + trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est + pas gourmand. Il<br> + aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,<br> + ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être<br> + servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de<br> + Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui<br> + donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait<br> + voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent<br> + avec curiosité.</p> +<p>Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché + de<br> + vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à + nourrir.<br> + Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.</p> +<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p> +<p>Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite + sur la lourde<br> + porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,<br> + unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Décidément, ils n'y sont pas.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p> +<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une<br> + faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux + de<br> + la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux<br> + manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par<br> + exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans<br> + l'huile et le vinaigre.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + On n'a pas besoin de la retourner.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange<br> + pas, toi?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pourquoi toi et pas moi?</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Blague à part, veux-tu parier?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain<br> + avec du lait caillé pour écarter dessus?</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Je préfère la luzerne.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Partons!</p> +<p>Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur<br> + appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de + traîner les<br> + souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits<br> + chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:</p> +<p>--Quelle bête a passé par ici?</p> +<p>A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux + mollets<br> + peu à peu engourdis.</p> +<p>Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat + ventre.</p> +<p>--On est bien, dit grand fère Félix.</p> +<p>Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient<br> + ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre<br> + voisine:</p> +<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p> +<p>Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en<br> + grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main,<br> + refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. + Mortes,<br> + elles ne se referment plus.</p> +<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fère Félix.</p> +<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p> +<p>Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent<br> + les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de + peau<br> + les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt<br> + elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, + parasite<br> + méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de + filaments<br> + roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes<br> + dressées à la mode indienne.</p> +<p>--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. + Je commence.<br> + Prends garde de toucher à ma portion.</p> +<p>Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.</p> +<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?</p> +<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de<br> + luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est<br> + parcouru de frissons.</p> +<p>Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en + enveloppe<br> + la tête, feint de se bourrer, imite le bruid de mâchoires d'un veau<br> + inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de<br> + dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil + de<br> + Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que + les<br> + belles feuilles.</p> +<p>Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les<br> + mâche posément.</p> +<p>Pourquoi se presser?<br> + La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.</p> +<p>Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il + avale,<br> + se régale.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Timbale</h3> +<p><br> + Poil de Carote ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en<br> + quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis.<br> + D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme<br> + d'ordinaire:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>Au repas du soir, il dit encore:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p> +<p>Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce + que la<br> + température est douce et que simplement il n'a pas soif.</p> +<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p> +<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN</p> +<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p> +<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras<br> + la chercher dans le placard.</p> +<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir<br> + soi-même?</p> +<p>On s'étonne déjà:</p> +<p>--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voilà une faculté + de plus.</p> +<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te<br> + trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:</p> +<p>Soeur Ernestine:<br> + Il restera une semaine sans boire.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.</p> +<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus<br> + jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,<br> + leur trouvez-vous du mérite?</p> +<p>-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.</p> +<p>Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame<br> + Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. + Il<br> + accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments + et les<br> + témoignages d'admiration sincère.</p> +<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p> +<p>Les autres disent:</p> +<p>-Il boit en cachette.</p> +<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte<br> + tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à<br> + peu.</p> +<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent + encore<br> + les bras au ciel, quand on les met au courant:</p> +<p>--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.</p> +<p>Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, + mais qu'en<br> + somme rien n'est impossible.</p> +<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec<br> + un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer<br> + une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent<br> + même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il + vaincre<br> + sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.</p> +<p>Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.<br> + Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour<br> + nettoyer les chandeliers.</p> +<p> </p> +<h3></h3> +<h3>La Mie de Pain</h3> +<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même + ses<br> + enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et + il<br> + arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par + terre, tant<br> + ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient<br> + leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. + A chaque<br> + réunion de famille, les visages se renfrognent.</p> +<p>On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà + rien<br> + n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était + louée, quand<br> + madame Lepic dit:</p> +<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?</p> +<p>A qui s'adresse-t-elle?<br> + Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.<br> + Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté,<br> + par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une<br> + bête.</p> +<p>--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillason + de sa<br> + queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures,<br> + comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est + bien égal<br> + que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p> +<p>Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle + s'adresse<br> + à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à + lui qu'elle demande<br> + une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord<br> + elle le regarde.</p> +<p>Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, + puis, du<br> + bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,<br> + sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.</p> +<p>Farce ou drame? Qui le sait?<br> + Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac.<br> + --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix + qui<br> + galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.</p> +<p>Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, + l'oreille<br> + pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient,<br> + mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, + parce<br> + qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des<br> + dernières.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Le Trompette</h3> +<p><br> + M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux<br> + en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux + cadeaux,<br> + dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé + toute la nuit. Ensuite<br> + M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte<br> + et lui dit:</p> +<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p> +<p>En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. + Il<br> + préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans + les mains; mais<br> + il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer<br> + sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.<br> + L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.<br> + Son père connait les enfants: il a apporté ce qu'il faut.</p> +<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.</p> +<p>Il va même au peu loin et ajoute:</p> +<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p> +<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as<br> + donc bien changé?</p> +<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p> +<p>--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les<br> + déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre<br> + comme ça m'amuse de souffler dedans.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce<br> + pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les<br> + pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on<br> + ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni<br> + trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau<br> + à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à + la<br> + cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.</p> +<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans<br> + ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de<br> + Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme<br> + celle du jugement dernier.</p> +<h3></h3> +<h3>La Mèche</h3> +<p><br> + Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On<br> + les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur + toilette,<br> + au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,<br> + lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros à<br> + Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses frères.</p> +<p>C'est une rage qu'elle a.<br> + Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère<br> + Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi + elle triche:</p> +<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès,<br> + et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p> +<p>Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.</p> +<p>--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.</p> +<p>Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur + Ernestine<br> + ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.</p> +<p>--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde + le pot fermé<br> + sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite.<br> + Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est<br> + unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble<br> + à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.</p> +<p>--Je te remercie, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier + comme d'ordinaire, en<br> + passant sa main sur ses cheveux.</p> +<p>Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants + de<br> + filoselle blanche.</p> +<p>--Ça y est? dit grand frère Félix.</p> +<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que<br> + ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p> +<p>Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. + Il court<br> + au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa<br> + tête, avec tranquillité.</p> +<p>--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque<br> + de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.<br> + Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.</p> +<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempé,<br> + il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça + luit<br> + est égal.</p> +<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain<br> + personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut<br> + laisser croire que je ne déteste pas la pommade.</p> +<p>Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, + ses<br> + cheveux le vengent à son insu.</p> +<p>Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;<br> + puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent + leur<br> + léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.</p> +<p>On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première + mèche se dresse<br> + en l'air, droite, libre.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Le Bain</h3> +<p><br> + Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile,<br> + réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous + les noisetiers<br> + du jardin.</p> +<p>--Partons-nous? dit-il.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Allons-y, porte les caleçons?</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Il doit faire encore trop chaud.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras<br> + sur l'herbe.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p> +<p>Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent + des<br> + fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère + et<br> + sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. + La<br> + figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après<br> + les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:</p> +<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p> +<p>--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux + et fixé.</p> +<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.</p> +<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit + mur de pierres<br> + sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant<br> + est passé de rire.</p> +<p>De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote + comme<br> + des dents claquent et exhale une odeur fade.</p> +<p>Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, + tandis<br> + que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires.<br> + Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait<br> + pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,<br> + attirante de loin, le met en détresse.</p> +<p>Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. + Il veut moins<br> + cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p> +<p>Il ôte ses vêtements un à un et les plie avec soin sur l'herbe. + Il<br> + noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met<br> + son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, + pareil<br> + au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend<br> + encore un peu.</p> +<p>Déjà grand frère Félix a pris possession de la + rivière et la saccage<br> + en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait<br> + écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des<br> + vagues courroucées.</p> +<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p> +<p>--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il + s'assied<br> + par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites<br> + ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être + n'a<br> + pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p> +<p>Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il + a<br> + de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble<br> + qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, + comme<br> + autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil + de<br> + Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant,<br> + suffoqué, aveuglé, étourdi.</p> +<p>--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.</p> +<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau<br> + reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.</p> +<p>Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire<br> + faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p> +<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings<br> + fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui<br> + ne font rien.</p> +<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de<br> + Carotte.</p> +<p>Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange + toujours.</p> +<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,<br> + j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois<br> + plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie<br> + de te rejoindre en dix brassées.</p> +<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau,<br> + immobile comme une vraie borne.<br> + De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix + lui grimpe<br> + sur le dos, pique une tête et dit:</p> +<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p> +<p>--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p> +<p>-Déjà! dit Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son<br> + bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout<br> + à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec + une sorte de vaillance<br> + frénétique, défiant le danger, prêt à risquer + sa vie pour sauver quelqu'un,<br> + et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter + l'angoisse<br> + de ceux qui se noient.</p> +<p>--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère + Félix boira tout le rhum.</p> +<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p> +<p>--Je ne donne ma part à personne.</p> +<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Tu t'es mal lavé, il rest de la crasse à tes chevilles.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est de la terre, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Non, c'est de la crasse.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Veux-tu que je retourne, papa?</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p> +<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que<br> + grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, + la gorge râclée,<br> + il rit aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement + ses<br> + orteils boudinés.</p> +<h3></h3> +<h3>Honorine</h3> +<p><br> + Madame Lepic:<br> + Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?</p> +<p>Honorine:<br> + Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!</p> +<p>Honorine:<br> + Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été + malade.<br> + Je crois les chevaux moins durs que moi.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un<br> + coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte<br> + plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres + soirs;<br> + vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé,<br> + et vous serez perdue. On vous relèvera morte.</p> +<p>Honrine:<br> + Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras<br> + vont encore.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on<br> + lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue<br> + baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p> +<p>Honorine:<br> + Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.<br> + Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?</p> +<p>Honorine:<br> + Il y a de l'humidité dans le placard.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les<br> + assiettes? Regardez cette trace.</p> +<p>Honorine:<br> + Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas<br> + que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au<br> + pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi<br> + aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne<br> + volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce + de<br> + toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p> +<p>Honorine:<br> + Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si<br> + j'avais la tête dans un seau d'eau.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné<br> + à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous<br> + chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a<br> + rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine<br> + qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière<br> + son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu + le<br> + courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p> +<p>Honorine:<br> + Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait<br> + qu'à parler et je lui changeais son verre.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler<br> + monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé + moi-même. D'ailleurs<br> + la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque + jour<br> + un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une<br> + lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le<br> + surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous + aider...</p> +<p>Honorine:<br> + Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame<br> + Lepic.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p> +<p>Honorine:<br> + Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,<br> + comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p> +<p>Honorine:<br> + Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un + coup<br> + de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous<br> + me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous<br> + causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous<br> + dites des bêtises plus grosses que l'église.</p> +<p>Honorine:<br> + Dame! est-ce que je sais, moi?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.<br> + J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. + En attendant, laquelle<br> + de nous deux est la plus embarassée. Vous ne soupçonnez même + pas que<br> + vos yeux prennent la maladie. Le ménge en souffre. Je vous avertis par<br> + charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai + le droit,<br> + il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p> +<p>Honorine:<br> + Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je<br> + me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai<br> + mes assiettes, je le garantis.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation,<br> + Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez<br> + absolument.</p> +<p>Honorine:<br> + Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois<br> + utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour<br> + où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même + plus<br> + faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,<br> + toute seule, sans qu'on me pousse.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe<br> + à la maison.</p> +<p>Honorine:<br> + Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère<br> + Maïtte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,<br> + Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le<br> + dis.</p> +<p>Honorine:<br> + Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Marmite</h3> +<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile<br> + à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut<br> + écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir + de l'ombre,<br> + et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête + au milieu<br> + de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des<br> + affaires.</p> +<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr.<br> + Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement,<br> + et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer + une<br> + récompense.</p> +<p>Il s'y décide.</p> +<p>Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de + la cheminée.<br> + L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide<br> + souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p> +<p>L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver + la vaisselle,<br> + et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement<br> + continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument,<br> + presque éteintes.</p> +<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.</p> +<p>--Tout s'est évaporé, dit-elle.</p> +<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et<br> + remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine<br> + tranquillisée va s'occuper ailleurs.</p> +<p>On lui dirait:</p> +<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert<br> + plus? Enlevez donc votre marmitre; éteignez le feu. Vous brûlez + du<br> + bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès + qu'arrive<br> + le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.</p> +<p>Elle secouerait la tête.<br> + Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère.<br> + Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il<br> + pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie.</p> +<p>Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la + marmite,<br> + ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de<br> + l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme<br> + elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a<br> + jamais manqué son coup.</p> +<p>Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.</p> +<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête<br> + dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, + l'étouffe et<br> + la brûle.</p> +<p>Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.</p> +<p>--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p> +<p>Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies + dans<br> + la nuit de la cheminée.</p> +<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus...<br> + Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore<br> + tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.</p> +<p>On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la<br> + fenêtre un plein tablier d'épluchures.</p> +<p>Mais qui donc?</p> +<p>Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de + la chambre à<br> + coucher.</p> +<p>--Quel bruit, Honorine!<br> + --Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse + du<br> + bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes<br> + mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans<br> + mes poches.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. + Elle va<br> + faire du propre.</p> +<p>Honorine:<br> + Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être<br> + vous seulement qui l'avez prise?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par<br> + hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions<br> + la permission de nous en servir?</p> +<p>Honorine:<br> + Je dirai des sottises, tant je me sens colère.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans<br> + être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte<br> + que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans<br> + le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez<br> + aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!</p> +<p>Honorine:<br> + Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre<br> + marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où + je m'apercevrai<br> + que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,<br> + sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne<br> + croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, + Honorine; mettez-vous<br> + à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez<br> + et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.</p> +<p> </p> +<h3></h3> +<h3>Réticence</h3> +<p><br> + --Maman! Honorine!</p> +<p>.....................</p> +<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par<br> + bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.</p> +<p>Pourquoi dire à Honorine:</p> +<p>--C'est moi, Honorine!</p> +<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.<br> + Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui + ne<br> + la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner<br> + Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup + du sort.<br> + Et pourquoi dire à madame Lepic:</p> +<p>--Maman, c'est moi!</p> +<p>A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur?<br> + Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de<br> + le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou + mieux,<br> + qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.</p> +<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui<br> + montre le plus d'ardeur.</p> +<p>Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.</p> +<p>Honrine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt + Poil de Carotte,<br> + qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine,<br> + comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Agathe</h3> +<p><br> + C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p> +<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant<br> + quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p> +<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie<br> + pas que vous devez défoncer les portes à coups de poing de cheval.</p> +<p>--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.</p> +<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se<br> + tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers + la<br> + table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère + haleter,<br> + le sang aux joues.</p> +<p>Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.</p> +<p>M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette<br> + vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et<br> + ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, + les yeux<br> + baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec<br> + indifférence.</p> +<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p> +<p>Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix + parce<br> + que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée,<br> + enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p> +<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. + Une<br> + portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans<br> + boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,<br> + seule de la famille, l'aime beaucoup.</p> +<p>Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine + veulent-ils une<br> + seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette<br> + du côté du plat.</p> +<p>Mais personne ne parle.</p> +<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p> +<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher + de<br> + bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.</p> +<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.</p> +<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,<br> + commande à table par gestes et signes de tête.</p> +<p>Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.</p> +<p>Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, + qui n'a<br> + plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,<br> + trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,<br> + il se livre à des calculs compliqués.</p> +<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p> +<p>--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.</p> +<p>Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà + atteinte du<br> + mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en<br> + faute, elle redouble d'attention.</p> +<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas<br> + devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame<br> + Lepic d'un sec</p> +<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p> +<p>la rapelle à l'ordre.</p> +<p>--Voilà, madame, répond Agathe.</p> +<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le<br> + conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.</p> +<p>Il est temps.</p> +<p>Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite + au<br> + placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle<br> + lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs + du<br> + maître.</p> +<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et<br> + va dans le jardin fumer une cigarette.</p> +<p>Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.</p> +<p>Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse + cinq<br> + livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Le Programme</h3> +<p><br> + --Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis + se trouvent<br> + seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres.<br> + Mais où allez-vous avec ces bouteilles?</p> +<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre<br> + l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser<br> + le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet<br> + rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits<br> + bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je + remets l'argent à<br> + maman.<br> + Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre + dans<br> + son service.<br> + Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui<br> + siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.<br> + En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.<br> + J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur<br> + mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.<br> + Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois.<br> + J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur<br> + Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter<br> + leurs vessies sous mon talon.<br> + Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis.<br> + J'aide à dévider les écheveaux de fil.<br> + Je mouds le café.<br> + Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans<br> + le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit + de rapporter<br> + les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.<br> + Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller<br> + chez le pharmacien ou le médecin.<br> + De votre côté, vous courez le village aux menues provisions.<br> + Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,<br> + laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre<br> + fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis<br> + libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur<br> + la haie.<br> + J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres<br> + fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une<br> + chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,<br> + vous renverrait le laver.<br> + Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les<br> + souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà + les<br> + brûle.<br> + Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic + affirme<br> + que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans<br> + relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand + monsieur<br> + Lepic m'emmène et que je porte le carnier.</p> +<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.</p> +<p>Et madame Lepic me dit:</p> +<p>-Gare à tes oreilles si tu te salis.</p> +<p>C'est une affaire de goût.<br> + En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous<br> + nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère<br> + et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.<br> + D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis:<br> + ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique,<br> + mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, + le jugement<br> + sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être + à<br> + moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au<br> + fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je<br> + me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si<br> + vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.<br> + Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout<br> + le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous<br> + prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère + Honorine que je<br> + détestais, parce qu'elle me froissait toujours.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>L'Aveugle</h3> +<p><br> + Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le<br> + entrer.</p> +<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,<br> + brusquement, à cause du froid.</p> +<p>--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.</p> +<p>Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme + pour<br> + chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend<br> + au poêle ses mains transies.</p> +<p>M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:</p> +<p>--Voilà!</p> +<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p> +<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots<br> + de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent<br> + déjà.</p> +<p>Madame Lepic s'en aperçoit.</p> +<p>--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p> +<p>Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une + mare, et<br> + les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, + tantôt l'un,<br> + tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent + au loin.</p> +<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de<br> + couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p> +<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être<br> + entendue, que demande-t-il?</p> +<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.<br> + Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le + poing au<br> + tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc + d'oeil<br> + au fond de ses larmes intarissables.</p> +<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p> +<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?</p> +<p>--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, + c'est fort!<br> + Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.</p> +<p>--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.</p> +<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire<br> + et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se<br> + disolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres<br> + suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte<br> + elle arrive:</p> +<p>C'est lui le but.<br> + Bientôt il pourra jouer avec.</p> +<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle<br> + l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le<br> + fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où + la<br> + chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule + et ses<br> + doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les<br> + glaçons se forment; voici qu'il regèle.</p> +<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p> +<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p> +<p>Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle + se<br> + précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans + le lui rendre.</p> +<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p> +<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses<br> + sabots et le guide du côté de la porte.</p> +<p>Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle + le pousse<br> + dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,<br> + contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.</p> +<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme + s'il<br> + était sourd:</p> +<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il + fait<br> + beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon<br> + vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun<br> + ses peines et Dieu pour tous!</p> +<h3></h3> +<h3>Le Jour de l'An</h3> +<p><br> + Il neige. Pour que le jour de l'an réusisse, il faut qu'il neige.</p> +<p>Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. + Déjà<br> + des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis<br> + hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent + à reculons,<br> + les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. + Le bruit de<br> + leurs ps s'étouffe dans la neige.</p> +<p>Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans<br> + l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce<br> + premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que<br> + celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on<br> + le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, + il<br> + n'ôte que le plus gros.</p> +<p>Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière + son grand frère<br> + Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'ainnée. + Tous trois<br> + entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y<br> + réunir, sans en avoir l'air.<br> + Soeur Ernestine les embrasse et dit:</p> +<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une<br> + bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.</p> +<p>Grand frère Félix dit la même chose, très vite, + courant au bout de la<br> + phrase, et embrasse pareillement.</p> +<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur<br> + l'enveloppe fermée:</p> +<p>"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce<br> + rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p> +<p>Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des + fleurs<br> + écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle<br> + en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans<br> + les trous, éclaboussant le mot voison.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Et moi, je n'ai rien!</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est pour vous deux; maman te la prêtera.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si<br> + cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Patiente un peu, maman a fini.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.</p> +<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.</p> +<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic<br> + lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,<br> + fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.</p> +<p>Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle + appartient<br> + à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand<br> + frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des + fautes<br> + d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux.<br> + Ensuite ils la lui rendent.</p> +<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p> +<p>--Qui en veut?</p> +<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes.<br> + Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand<br> + frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à + se battre.</p> +<p>--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil + de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ah, oui!</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te<br> + la montre.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p> +<p>Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre + le buffet.<br> + Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, + et,<br> + lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre + rouge.</p> +<p>Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il + lui<br> + reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, + sous<br> + les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère<br> + Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts<br> + seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. + Il arrondit<br> + la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p> +<p>Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:</p> +<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Aller et Retour</h3> +<p><br> + Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de<br> + la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se<br> + demande:</p> +<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p> +<p>Il hésite:</p> +<p>--C'est trop tôt, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exagérer.</p> +<p>Il diffère encore:</p> +<p>--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...</p> +<p>Il se pose des questions:</p> +<p>--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le<br> + premier?</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé + et se partagent<br> + les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste<br> + plus.</p> +<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",<br> + à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une + poignée de main; c'est<br> + plus viril.</p> +<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en<br> + pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p> +<p>Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, + 2 octobre;<br> + on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle<br> + entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants<br> + et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve + pas<br> + dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue + vers les<br> + courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point + triste<br> + qu'il chantonne malgré lui.</p> +<p>--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.</p> +<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en<br> + coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais + vu?<br> + C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!</p> +<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<h3></h3> +<h3>Le Porte-Plume</h3> +<p><br> + L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix + et Poil de<br> + Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves + font<br> + la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, + quand il pleut,<br> + si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne + se<br> + mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.</p> +<p>Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et + moutonniers,<br> + Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:</p> +<p>--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!</p> +<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, + et<br> + on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin + de la<br> + rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent + à leur<br> + père.</p> +<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était + pas<br> + à toi.</p> +<p>--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne<br> + trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, + il<br> + s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche + la<br> + barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,<br> + dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de + nouveau<br> + recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il<br> + n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet<br> + accueil étrange.</p> +<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser<br> + grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi<br> + m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je + fais cette<br> + remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse<br> + envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune<br> + chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me<br> + glacent.</p> +<p>Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal + aux questions de M.<br> + Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que + dans la version<br> + on peut deviner.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Et l'allemand?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est très difficile à prononcer, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, + sans<br> + savoir leur langue vivante?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je<br> + crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie + fini mes<br> + études.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère + que tu<br> + n'es pas à la queue.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Il en faut bien un.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était + dimanche!<br> + Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?</p> +<p>Grand frère Felix:<br> + Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Tu étudieras mieux ta leçon.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai + de rester<br> + jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.</p> +<p>Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté + de Poil de Carotte<br> + ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.</p> +<p>Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.</p> +<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il<br> + déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.</p> +<p>Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p> +<p>Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance + et lui dit:</p> +<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.<br> + Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de<br> + remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un<br> + malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais + mon porte-plume<br> + tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et + que<br> + je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,<br> + je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à + moi que<br> + je m'étais encore fourrée dans la tête.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Les Joues rouges.</h3> +<p><br> + Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution<br> + Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé + dans ses draps,<br> + comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.<br> + Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que + tout le monde<br> + est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le<br> + gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en<br> + chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,<br> + par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se<br> + distingue le sifflement bref d'une consonne.</p> +<p>C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment + que tous<br> + ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à<br> + grignoter du silence.</p> +<p>Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,<br> + chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant + le pompon du bonnet d'un<br> + autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous + le soirs,<br> + l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le<br> + plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par + degrés étouffée,<br> + comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, + et dorment,<br> + que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, + les coudes<br> + durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses + avant-bras<br> + et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au + bout<br> + de ses doigts.</p> +<p>Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé + par d'intimes<br> + confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour<br> + la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé<br> + en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,<br> + à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement + les<br> + veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier<br> + à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante + de rougir sans<br> + savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.<br> + Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et + se<br> + retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte<br> + d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme + du vin<br> + dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du<br> + nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. + Marseau<br> + se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé + Veilleuse,<br> + Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté + lui fait<br> + bien des envieux.</p> +<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot<br> + lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à + se faire<br> + mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,<br> + quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, + à<br> + coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées + de<br> + Marseau.</p> +<p>Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes + ce soir-là, dès<br> + la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-être, et désireux + de<br> + savoir la vérité sur les allures cachottières du maître + d'étude. Il met<br> + en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour + rire,<br> + change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,<br> + pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille + en<br> + peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;<br> + puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, + te torse hors du<br> + lit, le souffle ardent:</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit + le<br> + bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p> +<p>--Entends-tu? Pistolet!</p> +<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:</p> +<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu<br> + qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p> +<p>Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les<br> + poings fermés au bord du lit.</p> +<p>Mais, cette fois, on lui répond:</p> +<p>--Eh bien! après?</p> +<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p> +<p>C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!</p> +<h4></h4> +<h4>II</h4> +<p><br> + --Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car<br> + tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de<br> + Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé + pour son âge, que c'est<br> + là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, + et que je t'aime<br> + comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter<br> + partout je ne sais quoi, le petit imbécile!</p> +<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de<br> + Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre<br> + encore.</p> +<p>Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, + ténu, car tout en<br> + trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait<br> + la révélation de quelque mystère. Violone continue, le + plus bas qu'il<br> + peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à + peine<br> + localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche<br> + insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend<br> + plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles<br> + lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; + mais<br> + aucun son n'y tombe.</p> +<p>Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille + en<br> + écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le + désir<br> + d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il<br> + voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:</p> +<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile + ne<br> + comprend pas!</p> +<p>Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre + sur le front<br> + de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,<br> + puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,<br> + glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle + un<br> + traversin, le dormeur dérangé change de côté avec + un fort soupir.</p> +<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque<br> + de Violonne. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture + sur<br> + ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure + dont<br> + il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,<br> + et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte<br> + lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé + en plus<br> + d'un rêve.</p> +<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, + se<br> + rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après<br> + avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes + et pressées<br> + de sortir du bec, il s'endort.</p> +<h4></h4> +<h4>III</h4> +<p><br> + Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,<br> + trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement + les pommettes<br> + frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant<br> + d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées + sur les<br> + syllabes sifflantes.</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, + et<br> + le regard presque suppliant:</p> +<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p> +<p>Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, + sur deux rangs,<br> + offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en<br> + les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au + chaud,<br> + dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus + proche.<br> + D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à<br> + propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil<br> + de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. + On peut,<br> + à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que + c'est<br> + un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.</p> +<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p> +<p>Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire<br> + qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis + de sa<br> + table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici + la<br> + chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les<br> + Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en<br> + finit plus.</p> +<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine<br> + puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement<br> + trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle<br> + fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col + d'une<br> + manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur + de<br> + ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.</p> +<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,<br> + afin de garder toute sa liberté d'action.</p> +<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est?</p> +<p>--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que + j'ai les<br> + mains sales, mais c'est pas vrai!</p> +<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les<br> + retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord<br> + la paume, ensuite le dos.</p> +<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon<br> + petit!</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut!<br> + --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p> +<p>Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point.<br> + Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose + raide, serre ses<br> + jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.</p> +<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de<br> + temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: + vlan!</p> +<p>L'habileté pour l'élève visé consiste à + prévoir le coup et à se baisser,<br> + et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé + de tous. Mais il ne<br> + recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à + son tour. Il<br> + devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître<br> + d'étude et Marseau, ils font des choses!</p> +<p>Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons + s'y<br> + étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés + au bord de<br> + la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait + cogner Poil<br> + de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p> +<p>--Quelles choses?</p> +<p>Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être + que<br> + ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, + par<br> + exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande + des détails.</p> +<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un<br> + bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, + sa tête.</p> +<p>Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui<br> + viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude<br> + apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,<br> + l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève<br> + doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des<br> + précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure + ouatée,<br> + sans dire un mot.</p> +<h4></h4> +<h4>IV</h4> +<p><br> + Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit + son congé!<br> + C'est un touchant départ, presque une cérémonie.</p> +<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p> +<p>Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son<br> + personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un<br> + va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, + et<br> + meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît<br> + pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, + tels que: <i>Cahiers<br> + d'exercices grecs appartenant à...</i> Les majuscules sont moulées + comme<br> + des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de<br> + son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se<br> + promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il + improvise une<br> + signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation<br> + et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, + qui forment<br> + le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se<br> + perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, + chercher<br> + longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un<br> + seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de + lignes<br> + nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.</p> +<p>Son renvoi les chagrine fort.</p> +<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première<br> + occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres + le vol<br> + des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y<br> + manqueront pas.</p> +<p>En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent<br> + regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. + Quand il<br> + paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous + les petits<br> + s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher<br> + les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, + ému.<br> + Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement<br> + et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches + de<br> + chemise retroussées et les doigts écartés à cause + de la colophane. D'autres,<br> + plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,<br> + en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté + afin de<br> + conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur<br> + son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. + Les<br> + joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve + sa première<br> + peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer + qu'il<br> + regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il + se tient à<br> + l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers<br> + lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p> +<p>Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. + La<br> + vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême<br> + petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents<br> + blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris + de la<br> + vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.</p> +<p>--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà + content!</p> +<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second<br> + coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous<br> + ne m'embrassiez pas, moi?</p> +<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main<br> + coupée:</p> +<p>--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux!<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Les Poux</h3> +<p><br> + Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de + l'institution<br> + Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont<br> + besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension.<br> + D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.</p> +<p>--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit<br> + madame Lepic.</p> +<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que<br> + ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte + à côte,<br> + du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois + mois, grand<br> + frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, + de son<br> + propre aveu, ne reconnaît plus les siens.</p> +<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On + ne<br> + les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère<br> + Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, + un couche de<br> + crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p> +<p>M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à + l'autre. Il relit<br> + les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par + M. le<br> + proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:</p> +<p>"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de + Carotte:</p> +<p>"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."</p> +<p>L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la + famille. En<br> + ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper + et<br> + se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi + sous<br> + ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux<br> + effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller<br> + il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse + du<br> + coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.</p> +<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait + crépiter<br> + ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p> +<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p> +<p>--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.</p> +<p>Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure + de Poil de Carotte,<br> + madame Lepic lève les bras au ciel:</p> +<p>--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres!<br> + Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne + pour<br> + toi.</p> +<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une<br> + soucoupe, et la chasse commence.</p> +<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr + qu'il m'en a<br> + donné.</p> +<p>Il se râcle furieusement la tête avec les doigts et demande un + seau d'eau<br> + pour tout noyer.</p> +<p>--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, + je ne te<br> + ferai pas du mal.</p> +<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une<br> + patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement<br> + le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur<br> + d'attraper des habitants.</p> +<p>Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne + dans le baquet et<br> + menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p> +<p>--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que + sept<br> + ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a<br> + que ramassé au hasard dans une fourmilière.</p> +<p>On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les<br> + mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. + Madame<br> + Lepic pousse des exclamations plaintives.</p> +<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.</p> +<p>Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit + les poux. Ils<br> + tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes<br> + menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, + et<br> + rapidement le vinaigre les fait mourir.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand<br> + garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être + tu ne vois<br> + qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance + de<br> + tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel<br> + plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. + Il y a du sang<br> + dans ta tignasse.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est le peigne qui m'égratigne.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,<br> + Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,<br> + ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine.<br> + Soeur Ernestine:<br> + J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros + et je<br> + ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera<br> + d'eau de Cologne.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur + le<br> + mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.</p> +<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée + au soleil, il<br> + monte la garde près d'elle.</p> +<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois<br> + qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits<br> + yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des<br> + choses.</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond + rien.<br> + Elle se penche sur la cuvette.</p> +<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon<br> + Pierre devraît bien m'acheter une paire de lunettes.</p> +<p>Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, + elle ne comprend<br> + pas.</p> +<p>--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on + t'a<br> + grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, + mais je<br> + pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine<br> + qu'ils te rendent la vie dure.</p> +<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre,<br> + et il dit à la vieille Marie Nanette.</p> +<p>--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc + de vos affaires<br> + et laissez-moi tranquille.</p> +<h3><br> + Comme Brutus</h3> +<p><br> + Monsieur Lepic:<br> + Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière + comme j'espérais.<br> + Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses,<br> + tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, + tu obtiens<br> + d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil + de Carotte,<br> + il faut songer à devenir sérieux.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller<br> + l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté + de bûcher ferme.<br> + Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Essaie quand même.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, + ni<br> + en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou<br> + trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les<br> + dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition<br> + française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré + mes efforts<br> + elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je + pourrai<br> + m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p> +<p>Soeur Ernestine:<br> + Moi, je n'ai pas entendu.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh! rien maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing<br> + menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète<br> + cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ce n'est pas la peine, va, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tu ne le connais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils<br> + d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier,<br> + de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer<br> + la vertu...</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer + un mot, et<br> + sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que + je ne te<br> + demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Veux-tu que je te répète, moi, maman?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de<br> + Carotte, dépêchez.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i><br> + Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Je désepère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait + rouer de<br> + coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Tiens, maman, voilà comme il a dit: <i>Il roule les yeux et lance des + regards<br> + de défi.</i> Si je ne suis pas premier en composition française. + <i>Il gonfle<br> + ses joues et frappe du pied</i>. Je m'écrierai comme Brutus: <i>Il + lève les<br> + bras au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses,</i> + tu<br> + n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore + d'autant<br> + plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p> +<p>Grand frère Félix:<br> + Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce + pas<br> + Caton?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée + que lui tendit un de<br> + ses amis et mourut."</p> +<p>Soeur Ernestine:<br> + Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la<br> + folie avec de l'or dans une canne.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p> +<p>Soeur Ernestine:<br> + Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte<br> + un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans<br> + sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous + envie!<br> + Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il<br> + parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe + pour les<br> + sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il<br> + étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. + Seigneur, où<br> + s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de<br> + Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Lettres choisies</h3> +<p><br> + de Poil de Carotte à M. Lepic<br> + ET QUELQUES RÉPONSES<br> + de M. Lepic à Poil de Carotte</p> +<p> <i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i><br> + Institution Saint-Marc.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De + gros<br> + clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le + dos<br> + et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas + percé,<br> + il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme<br> + des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère + d'ailleurs<br> + que ce ne sera rien.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, + tu<br> + dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.<br> + Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas + et<br> + pourtant les siens étaient vrais.<br> + Du courage!</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je<br> + n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. + J'ose<br> + espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours<br> + par ma bonne conduite et mon application.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. + Elle<br> + s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si + tu possèdes une<br> + dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi + il n'y a<br> + rien de changé et le nombre des dents de la famile reste le même,</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre + professeur de<br> + latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu + pour lui<br> + présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, + je prépare<br> + longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations + latines.<br> + Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une<br> + grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes<br> + camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un + moment<br> + où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. + Mais à<br> + peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'un voix forte:</p> +<p>VÉNÉRÉ MAITRE</p> +<p>que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:</p> +<p>--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!</p> +<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent<br> + derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:</p> +<p>--Traduisez la version.</p> +<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son + rôle. Si<br> + on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il<br> + prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.</p> +<p></p> +<p><i>Poil de Carotte à M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur + d'histoire<br> + et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.<br> + Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie + mouillé,<br> + il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis + nous<br> + causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je<br> + voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin + de l'année.<br> + Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre<br> + entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, + je le<br> + répète, ne me désigna même pas un siège.<br> + Est-ce oubli ou impolitesse?<br> + Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie + t'asseoir,<br> + et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être<br> + encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas<br> + offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite<br> + taille, il te croyait assis.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras + en<br> + visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de + coeur avec<br> + toi. Je conçois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais + je<br> + profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un<br> + ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.<br> + Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la<i>Henriade</i>, + par<br> + François-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle Héloïse,</i>par + Jean-Jacques<br> + Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à + Paris), je<br> + te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi + et moi. Ce<br> + qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.</p> +<p><br> + <i>De M. Lepic à Poil de Carotte.</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est + plus<br> + ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni<br> + de ta compétence ni de la mienne.</p> +<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les + places<br> + que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à + chaque<br> + professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, + si tu<br> + dors et si tu manges bien.</p> +<p>Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. + A propos de<br> + quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en<br> + hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas<br> + datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme + même de<br> + ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, + la quantité<br> + de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.<br> + Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais<br> + l'observation.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de Poil de Carotte.</i></p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu + ne t'es pas<br> + aperçu qu'elle était <i>en vers.</i><br> +</p> +<p> </p> +<h3>Le Toiton</h3> +<p><br> + Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des + lapins, des<br> + cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à + Poil de Carotte<br> + pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus + de<br> + porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte<br> + les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière<br> + fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil + de<br> + Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et + s'y<br> + divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p> +<p>Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière,<br> + un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une + truelle,<br> + des bourrelets de poussière et se cale.</p> +<p>Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur + ses genoux,<br> + gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de + place. Il<br> + oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le<br> + troublerait.</p> +<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, + tantôt<br> + a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées + fraîches.</p> +<p>Brusquement, une alerte.<br> + Des appels approchent, des pas.</p> +<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p> +<p>Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant + dans<br> + la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même<br> + immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p> +<p>--Poil de Carotte, est-tu là?</p> +<p>Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p> +<p>--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?</p> +<p>On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend + de<br> + l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.</p> +<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris<br> + dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée + glisse le long<br> + d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un<br> + instant suspendue, inquiète, pelotonnée.</p> +<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement,<br> + et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, + étreint<br> + la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il + voulait sa<br> + part.</p> +<p>Rien de plus.</p> +<p>L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en + son<br> + âme de lièvre où il fait noir.</p> +<p>Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, + faute<br> + de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.</p> +<h3></h3> +<h3>Le Chat</h3> +<h4></h4> +<h4>I</h4> +<p><br> + Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour<br> + pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets + d'une<br> + boucherie.</p> +<p>Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, + et çà et là,<br> + pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait + chez lui,<br> + dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors<br> + du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a<br> + posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p> +<p>--Régale-toi.</p> +<p>Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs + coups<br> + de langue, puis s'attendrit.</p> +<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p> +<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche<br> + plus que ses lèvres sucrées.</p> +<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.<br> + Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler<br> + que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...</p> +<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p> +<p>La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton + même a<br> + sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le + chat qui<br> + le regarde d'un oeil.</p> +<p>Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans + la tasse de lait.</p> +<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé<br> + juste.</p> +<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.</p> +<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente<br> + aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la + tasse,<br> + avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p> +<p>Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, + des<br> + animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte<br> + d'autrui.</p> +<p>Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il + faut se<br> + dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps + à corps.<br> + Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient<br> + lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p> +<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat<br> + par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents,<br> + que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.</p> +<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,<br> + ou se détend et ne crie pas.</p> +<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil + de<br> + Carotte.</p> +<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat<br> + de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, + les dents jointes,<br> + les veines orageuses, il l'étouffe.</p> +<p>Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par + terre, assis, sa<br> + figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.</p> +<h4></h4> +<h4></h4> +<h4>II</h4> +<p>Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.<br> + Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, + courbés<br> + sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.</p> +<p>--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher + le chat<br> + broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p> +<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus + tard aux<br> + veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte + dort et rève:</p> +<p>Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune + inévitable<br> + remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p> +<p>Sur les pêchettes, les morcaux du chat flambaient à travers l'eau<br> + transparente.</p> +<p>Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être + de légers<br> + fantômes.</p> +<p>Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont<br> + rien à craindre.</p> +<p>Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand + jusqu'au<br> + ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit.<br> + Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,<br> + n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de + vieilles femmes.</p> +<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève<br> + doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux + montent<br> + des écrevisses géantes.</p> +<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de<br> + Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p> +<p>Et les écrevisses l'entournent.<br> + Elles se haussent vers sa gorge.<br> + Elles crépitent.<br> + Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Les Moutons</h3> +<p><br> + Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles<br> + poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants + qui jouent sous<br> + un préau d'école. L'une delle se jette dans ses jambes, et il + en éprouve<br> + quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est<br> + un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent<br> + graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.</p> +<p>L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier + Pajol compte<br> + deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les + mères,<br> + gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une<br> + sculpture grossière.</p> +<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent<br> + déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un + brin de<br> + foin dans la bouche.</p> +<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de<br> + l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, + maigres,<br> + tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit<br> + qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. + Sa mère, gênée par<br> + sa bourse gonflée d'eau et ballottante, la repousse à coups de + tête.</p> +<p>--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.</p> +<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p> +<p>--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon<br> + comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère + s'attendrit.<br> + D'ailleurs, on les mate.</p> +<p>Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au + coup<br> + une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau<br> + l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant,<br> + se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau<br> + enveloppé d'une gelée tremblante.</p> +<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit + Poil<br> + de Carotte.</p> +<p>--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des + couches<br> + dures.</p> +<p>--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier<br> + provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?</p> +<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p> +<p>En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères + se croisent,<br> + sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil + de Carotte,<br> + sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite<br> + droit aux tétines maternelles.</p> +<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p> +<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces<br> + ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur<br> + nez.</p> +<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p> +<p>Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître<br> + les petits noms des agneaux.</p> +<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques<br> + coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque<br> + dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, + une<br> + pelle usée.</p> +<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous<br> + enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!</p> +<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p> +<p>Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne + encore<br> + plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p> +<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p> +<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p> +<p>Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses + ongles un<br> + berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille<br> + dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux + de la<br> + main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le<br> + fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.</p> +<p>Déjà le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte éprouve + des<br> + picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au + poignet,<br> + ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va<br> + ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le + serre; il<br> + l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brébis, sans que Pajol + s'en<br> + aperçoive.</p> +<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p> +<p>Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements + qui<br> + se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le + bruissement<br> + sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.</p> +<p>Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies + éteintes semble<br> + garder les moutons, toute seule.</p> +<h3></h3> +<h3>Parrain</h3> +<p><br> + Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain<br> + et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui<br> + passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et + ne supporte<br> + que Poil de Carotte.</p> +<p>--Te voilà, canard! dit-il.</p> +<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé + ma<br> + ligne?</p> +<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi<br> + son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche<br> + plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations.<br> + Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que<br> + de ne pas s'y tromper.</p> +<p>--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil + de Carotte.</p> +<p>Et ils restent bons camarades.</p> +<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour<br> + toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot<br> + de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, + le<br> + force à boire un verre de vin pur.</p> +<p>Puis il vont pêcher.</p> +<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son + crin de<br> + Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes<br> + et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange<br> + comme des enfants.</p> +<p>--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque + ton<br> + bouchon aura enfoncé trois fois.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pourquoi trois?</p> +<p>Parrain:<br> + La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est<br> + sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera + plus. On ne<br> + tire jamais trop tard.</p> +<p>Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, + entre dans<br> + la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau<br> + trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à<br> + chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p> +<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p> +<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. + Il<br> + bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p> +<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en<br> + bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot<br> + qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de<br> + perdrix.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop + mal.<br> + Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème.<br> + Parrain:<br> + Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point<br> + ton content, chez ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à + sa faim. En se<br> + servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini<br> + aussi.</p> +<p>Parrain:<br> + On en redemande, bêta.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester<br> + sur sa faim.</p> +<p>Parrain:<br> + Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, + si ce<br> + singe était mon enfant! Arrangez ça.</p> +<p>Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, + tantôt regarde<br> + piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché + sur des fagots de<br> + sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Fontaine</h3> +<p><br> + Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre<br> + est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux<br> + membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de<br> + sa mère.</p> +<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une<br> + correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe + devant<br> + elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère + le prendre<br> + par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible<br> + qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux à + la<br> + mienne.</p> +<p>Parain:<br> + Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de + bon<br> + ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui.<br> + Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je<br> + l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle<br> + me dirait merci, avant de taper.</p> +<p>Parrain:<br> + Dors, canard, dors!</p> +<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe + et<br> + cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.</p> +<p>Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit + le bras.</p> +<p>--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans + la<br> + fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles<br> + souvent.</p> +<p>Parrain:<br> + Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je<br> + m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as<br> + glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, + misérable, je<br> + n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais<br> + tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc + plus à<br> + te relever?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!<br> + Parrain:<br> + Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! + pauvre<br> + canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le<br> + costume des dimanches du petit Bernard.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.</p> +<p>Parrain:<br> + Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. + Je<br> + ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je serais loin.</p> +<p>Parrain:<br> + Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé + une<br> + bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.</p> +<p>Parrain:<br> + Dors, canard, dors.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai<br> + après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. + Il m'est<br> + impossible de dormir quand on me touche.</p> +<h3></h3> +<h3>Les Prunes</h3> +<p><br> + Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p> +<p>--Canard, dors-tu?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, parrain.</p> +<p>Parrain:<br> + Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher<br> + des vers.</p> +<p>--C'est une idée, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le<br> + jardin.</p> +<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc,<br> + à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une + provision de vers<br> + pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en<br> + manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est + abondante.</p> +<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement.<br> + Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre<br> + bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne<br> + trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,<br> + pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: + tu le<br> + casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,<br> + et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs + économisent<br> + leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers<br> + entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson<br> + s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.</p> +<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts<br> + barbouillés de leur sale bave.</p> +<p>Parrain:<br> + Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.<br> + Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la<br> + terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.</p> +<p>Parrain:<br> + Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les<br> + écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux + des<br> + prunes.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès + qu'elle<br> + pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car<br> + tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.</p> +<p>Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques<br> + prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui + dit, les<br> + avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p> +<p>--Ce sont les meilleures.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains<br> + seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p> +<p>--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez.<br> + Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que<br> + tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p> +<p>Parrain:<br> + Canard! canard! ça conserve.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Mathilde</h3> +<p><br> + --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, + Poil de<br> + Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans + le<br> + pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, + si je ne me<br> + trompe.</p> +<p>En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide + sous<br> + sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, + elle<br> + semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi<br> + calmer toutes les coliques de la vie.</p> +<p>La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend + par flots<br> + sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande<br> + la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère + Félix ne se<br> + lasse pas d'allonger.</p> +<p>Il recule et dit:</p> +<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p> +<p>A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également + couvert<br> + de clématites où, çà et là, éclatent + des pavots, des cenelles, un pissenlit<br> + jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de<br> + rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient<br> + à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, + dès le début,<br> + jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, + ce<br> + n'est plus amusant de jouer.</p> +<p>--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.</p> +<p>Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, + elle retrousse<br> + sa traîne et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend,<br> + une jambe levée.</p> +<p>Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à + reculons, et les<br> + bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire<br> + et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui + félicite<br> + et il les complimente, puis le violoniste et il râcle, avec un bâton, + un<br> + autre bâton.</p> +<p>Il les promène de long en large.</p> +<p>--Halte! dit-il, ça se dérange.<br> + Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet<br> + le cortège en branle.</p> +<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p> +<p>Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix + arrache<br> + le tout. On continue.</p> +<p>--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.</p> +<p>Comme ils hésitent:</p> +<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous<br> + la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.</p> +<p>Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, + a déjà<br> + prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le<br> + premier, pour sa peine.</p> +<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le<br> + visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p> +<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, + gauches,<br> + gênés, ils rougissent tous deux.</p> +<p>Grand frère Félix leur montre les cornes.</p> +<p>--Soleil! Soleil!</p> +<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles<br> + aux lèvres.</p> +<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!</p> +<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,<br> + ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si<br> + maman veut.</p> +<p>Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut + pas. Elle<br> + pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.<br> + En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte + les<br> + feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme + l'orage.</p> +<p>--Gare les calottes, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.</p> +<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère<br> + en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p> +<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai<br> + tout.</p> +<p>Mathilde:<br> + Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce<br> + qu'elle te corrige, ta maman?</p> +<p>Mathilde:<br> + Des fois; ça dépend.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pour moi, c'est toujours sûr.</p> +<p>Mathilde:<br> + Mais je n'ai rien fait.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ça ne fait rien. Attention!</p> +<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit<br> + son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs + en<br> + retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. + Poil de<br> + Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites<br> + sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève,<br> + prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, + et la nuque<br> + raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, + il a<br> + l'orgueuil de s'écrier:</p> +<p>--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Le Coffre-Fort</h3> +<p><br> + Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p> +<p>--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une + bonne<br> + fessée. Et toi?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, + nous<br> + ne faisions rien de mal.</p> +<p>Mathilde:<br> + Non, pour sûr.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me<br> + marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde:<br> + Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, + mais<br> + n'aie pas peur, je t'estime.</p> +<p>Mathilde:<br> + Tu es riche à combien, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mes parents ont au moins un million.</p> +<p>Mathilde:<br> + Combien que ça fait un million?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser + tout leur<br> + argent.</p> +<p>Mathilde:<br> + Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour<br> + flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour<br> + du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la<br> + serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa<br> + dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni + ma soeur,<br> + personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa<br> + y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne + dit<br> + rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que mamamn, occupée + au<br> + fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite<br> + l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps,<br> + preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p> +<p>Mathilde:<br> + Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons<br> + mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.</p> +<p>Mathilde:<br> + Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le<br> + répéter.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, c'est notre secret à papa et à moi.</p> +<p>Mathilde:<br> + Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Pardon, je le sais.</p> +<p>Mathilde:<br> + Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p> +<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p> +<p>--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.</p> +<p>--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras<br> + le mot.</p> +<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme<br> + presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités<br> + au lieu d'une.</p> +<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.</p> +<p>Mathilde:<br> + Maman me défend de jurer.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tu ne sauras pas le mot.</p> +<p>Mathilde:<br> + Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.</p> +<p>Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.</p> +<p>--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente + de ta<br> + parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,<br> + c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.</p> +<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître<br> + un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas<br> + de moi!</p> +<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, + la main tendue,<br> + elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec.</p> +<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.</p> +<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château + sort<br> + la tête et montre les dents.</p> +<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à + ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est<br> + un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.</p> +<p>Pierre:<br> + Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en<br> + parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Du reste?</p> +<p>Pierre:<br> + Oui, du reste.<br> + Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai<br> + pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront<br> + ce soir!</p> +<p>Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au + point que<br> + la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, + les<br> + mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Les Têtards</h3> +<p><br> + Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic<br> + puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme + il faut,<br> + quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même + âge, qui boite et<br> + veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière<br> + l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p> +<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous<br> + l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.</p> +<p>--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Rémy:<br> + Pourquoi moi?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission.<br> + Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.</p> +<p>--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène + Poil de<br> + Carotte pêcher des têtards?</p> +<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète + en criant. Madame<br> + Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent<br> + rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et + fait<br> + clairement signe que non.</p> +<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de<br> + moi, tout à l'heure.</p> +<p>Rémy:<br> + Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut + pas.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Reste. Nous jouerons ici.</p> +<p>Rémy:<br> + Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux.<br> + J'en ramasserai des pleins paniers.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,<br> + elle se ravise.</p> +<p>Rémy:<br> + J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p> +<p>Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent + sournoisement<br> + l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.</p> +<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p> +<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier<br> + pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.</p> +<p>--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai + ton papa<br> + que tu musardes et il te grondera.</p> +<p>Rémy:<br> + Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît<br> + madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore.<br> + Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte + tout, Poil de<br> + Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase + de l'herbe sous son pied<br> + et regarde ailleurs.</p> +<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me<br> + rétracter.</p> +<p>Elle n'ajoute rien.</p> +<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter<br> + Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé + de ses noix<br> + fraîches, exprès.</p> +<p>Rémy est déjà loin.</p> +<p>Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent + d'elle<br> + prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.</p> +<p>Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que + son pied gauche,<br> + toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme<br> + une casserole.</p> +<p>Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.<br> + Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p> +<p>Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer<br> + d'elle-même.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Coup de Théâtre</h3> +<h4><br> + Scène Première</h4> +<p>Madame Lepic:<br> + Où vas-tu?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + <i>Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les + noyer</i></p> +<p>Je vas me promener avec papa.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... <i>Sa main + droite recule<br> + comme pour prendre son élan.</i></p> +<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>:<br> + Compris.</p> +<h4></h4> +<h4>Scène II</h4> +<p><br> + Poil de Carotte:<br> + <i>En méditation près de l'horloge</i>.</p> +<p>Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins<br> + que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p> +<h4></h4> +<h4>Scène III</h4> +<p>Monsieur Lepic:<br> + <i>Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant<br> + la pretentaine pour affaires.</i></p> +<p>Allons! partons.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, mon papa.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh si! mais je ne peux pas.</p> +<p> Monsieur Lepic:<br> + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p> Poil de Carotte:<br> + Y a rien, mais je reste.<br> + Monsieur Lepic:<br> + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait<br> + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,<br> + et pleurniche à ton aise.</p> +<h4></h4> +<h4> Scène IV</h4> +<p> Madame Lepic:<br> + <i>Elle a toujours le précaution d'écouter aux portes, pour mieux + entendre</i>.</p> +<p> Pauvre chéri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux + et les<br> + tire.</i> Le voilà tout en larmes, parce que son père... <i>Elle + regarde en<br> + dessous M. Lepic...</i> voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas + ta mère<br> + qui te tourmenterait avec cette cruauté. <i>Les Lepic père et + mère se<br> + tournent le dos.</i></p> +<h4></h4> +<h4> Scène V</h4> +<p> Poil de Carotte:<br> + <i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un<br> + seul.</i></p> +<p> Tout le monde ne peut pas être orphelin.<br> +</p> +<p> </p> +<h3> En Chasse</h3> +<p><br> + M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent<br> + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du + fusil, et<br> + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de<br> + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se + plaindre. Ses<br> + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le<br> + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p> +<p> Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:</p> +<p>--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une + haie, et nous<br> + le reprendrons ce soir?</p> +<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p> +<p> Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres + et cinq perdrix.</p> +<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer<br> + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec<br> + affection et oublie un moment sa charge.</p> +<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse + de le<br> + soutenir.</p> +<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.</p> +<p>Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde + son père<br> + piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, + l'égaliser<br> + comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les<br> + chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, + se<br> + couche un peu et halète, toute sa langue dehors.</p> +<p>--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des<br> + orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux + d'un fossé, sous les<br> + feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p> +<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p> +<p>Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à + côté,<br> + où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver + quelque gars de<br> + lièvre.</p> +<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure<br> + après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. + Trotte et<br> + sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.<br> + Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p> +<p>Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.</p> +<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voilà Pyrame + en arrêt,<br> + le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic + s'approche<br> + le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. + Poil de Carotte<br> + s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.</p> +<p><i>Il soulève sa casquette</i><br> + Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de + Carotte<br> + <i>laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic<br> + manque ou tue.</p> +<p>Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste + trop<br> + souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune + se fatiguait<br> + de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, + et<br> + à cette condition, ça réussit presque toujours.</p> +<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud + encore<br> + dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins.<br> + Pourquoi ris-tu?</p> +<p>--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.</p> +<p>--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe + jamais.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, + si<br> + tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter + ces bourdes devant<br> + des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, + tu ne te<br> + moques de ton père.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis<br> + qu'un serin.</p> +<h4></h4> +<h4>La Mouche</h4> +<p><br> + La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords,<br> + tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une + nouvelle<br> + ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. + Lepic a<br> + posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait + un ogre.<br> + Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des<br> + prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment + la<br> + soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-<br> + vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, + car M. Lepic,<br> + que la chasse grise, oublie d'en demander.</p> +<p>--Une goutte, papa?</p> +<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte<br> + qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la + poursuite<br> + de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de + son oreille,<br> + l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à + M. Lepic:</p> +<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Ote-la, mon garçon.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle<br> + bourdonne.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Laisse-la mourir toute seule.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?<br> + Monsieur Lepic:<br> + Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la<br> + permission?</p> +<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.</p> +<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et<br> + il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait + de<br> + réclamer sa part.</p> +<p>Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:</p> +<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte.<br> + Seulement, elle a tout bu.<br> +</p> +<p> </p> +<h4>La première Bécasse</h4> +<p><br> + --Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai<br> + dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand + tu<br> + entendras: <i>pit, pit,</i> dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses<br> + passeront sur la tête.</p> +<p>Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première<br> + fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une + caille, déplumé une<br> + perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.</p> +<p>Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord + il<br> + regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p> +<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula,<br> + déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette + grise.<br> + Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes + et<br> + un bec sanglant.<br> + Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de + tuer<br> + une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de + Poil de<br> + Carotte.</p> +<p>Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes<br> + fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.<br> + Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à + l'heure.</p> +<p>Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les + chênes. Il<br> + les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit<br> + le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et + là.</p> +<p>Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent,<br> + se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.</p> +<p>Elles font <i>pit, pit, pit</i>, comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement<br> + que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux + se<br> + meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse + du<br> + fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p> +<p>Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse + la détonation<br> + formidable aux quatre coins du bois.</p> +<p>Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite<br> + glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p> +<p>Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se + hâte plus<br> + que d'ordinaire.</p> +<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.</p> +<p>Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'un voix calme + à son<br> + fils encore fumant:</p> +<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?<br> +</p> +<p> </p> +<h3>L'Hameçon</h3> +<p>Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des<br> + ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend + le<br> + ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes.<br> + Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, + penché<br> + sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.</p> +<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p> +<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture,<br> + aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p> +<p>Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main,<br> + elle pousse des cris de douleur.</p> +<p>Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.</p> +<p>Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt + M. Lepic<br> + lui-même arrive.</p> +<p>--Montre voir, disent-ils.</p> +<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon<br> + s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix + et soeur<br> + Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air,<br> + et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.</p> +<p>M. Lepic tente de l'ôter.</p> +<p>--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.</p> +<p>En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par + son dard et de l'autre côté<br> + par sa bouche.</p> +<p>M. Lepic met son lorgnon.</p> +<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!</p> +<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,<br> + madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?<br> + D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.</p> +<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.<br> + Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt<br> + une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre + pas. Il appuie;<br> + il sue. Du sang paraît.</p> +<p>--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p> +<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p> +<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix + à sa mère.</p> +<p>M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame<br> + Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve + mal, heureusement.</p> +<p>M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et + le doigt<br> + n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.</p> +<p>Ouf!</p> +<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa + mère,<br> + il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il + s'explique<br> + l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son<br> + hameçon lui est resté dans le dos.</p> +<p>--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.</p> +<p>Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère + chagriné de les<br> + entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins + fort<br> + qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle + se<br> + croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?</p> +<p>Des voisins attirés le questionnent:</p> +<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p> +<p>Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse deisparaît.<br> + Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p> +<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, + et, fière<br> + d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté<br> + avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux<br> + assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:</p> +<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est<br> + pas de ta faute.</p> +<p>Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, + il lève le<br> + front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles,<br> + propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. + Ses yeux secs<br> + s'emplissent de larmes.</p> +<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière<br> + son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p> +<p>Il ne comprend plus. Il pleure à pleine yeux.</p> +<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc<br> + bien méchante?</p> +<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p> +<p>--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux + voisins<br> + attendris par sa bonté.</p> +<p>Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux + affirme<br> + que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité + de parole, et<br> + elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p> +<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce<br> + malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p> +<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un<br> + trou, et de piétiner la terre.</p> +<p>--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux + pêcher<br> + avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est + ça qui sera bon!<br> + Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p> +<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé + au<br> + châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements<br> + auques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Pièce d'Argent</h3> +<h4><br> + I</h4> +<p><br> + Madame Lepic:<br> + Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes<br> + poches.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des<br> + oreilles d'âne.</i></p> +<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au<br> + hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je ne sais pas.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette + étourdie.<br> + Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine<br> + dernière.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Alors, c'est moun couteau.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Quel couteau? Quit t'a donné un couteau?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Personne.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle.<br> + Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime<br> + sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. + Je<br> + n'en sait rien, mais j'en suis sûre. Ne niet pas. Ton nez remue.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée + dimanche.<br> + Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.<br> + D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. + Ainsi tu comptes<br> + pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon + goût. Fallait-il<br> + seulement la surveiller toute ma vie!</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller<br> + sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,<br> + arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Et je te défends de dire <i>"oui, maman"</i>, de faire l'original; + et gare à<br> + toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le<br> + charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.</p> +<h4></h4> +<h4>II</h4> +<p><br> + Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées + du jardin. Il gémit.<br> + Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe,<br> + il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le<br> + sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.<br> + Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p> +<p>Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, + sur l'arbre, au<br> + creux d'un vieux nid?</p> +<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces + d'or.<br> + On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des<br> + genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.</p> +<p>Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue<br> + au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état + de sa<br> + mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce rest + introuvable, on<br> + y renoncera.</p> +<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p> +<p>--Maman, eh! maman!</p> +<p>Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laiss" ouvert + le<br> + tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines<br> + blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces<br> + d'argent.</p> +<p>Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées,<br> + poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.</p> +<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait<br> + difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et<br> + puis comment faire la preuve?</p> +<p>Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes<br> + occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce + et se<br> + sauve.</p> +<p>Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, + un retour<br> + périlleux vers la table à ouvrage.</p> +<p>Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, + choisit sa<br> + place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se + couche à plat<br> + ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,<br> + il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés,<br> + autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents<br> + se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:</p> +<p>--Attention! ça brûle, ça brûle!</p> +<h4></h4> +<h4>III</h4> +<p><br> + Poil de Carotte:</p> +<p>Maman, maman, je l'ai.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Mois aussi.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Comment? la voilà.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + La voici.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tiens! fais voir.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Fais voir, toi.</p> +<p>Poil de Carotte<br> + <i>Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte + les<br> + manie, les compare et apprête sa phrase.</i><br> + C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai + retrouvée<br> + dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus,<br> + avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau<br> + de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera<br> + tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le + fou.<br> + Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son + gîte.<br> + Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Je ne dis pas non.<br> + Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, + tu<br> + oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu<br> + te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre.<br> + Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant<br> + tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà + cousu d'or.<br> + Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait + pas<br> + le bonheur.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Alors, je peux aller jouer, maman?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes<br> + deux pièces.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à + ce<br> + que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux<br> + t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à + moins<br> + que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la + tête. Et<br> + toi, as-tu une idée?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman,<br> + et merci.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Attends! si c'était le jardinier?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner + ton père<br> + de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies + dans sa tirelire. Ton<br> + frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.<br> + Après tout, c'est peut-être moi.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je<br> + verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse<br> + de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai<br> + un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.</p> +<p><i>Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, + il suit des yeux un<br> + instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, + se campe<br> + devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p> +<p>Madame Lepic:<br> + <i>Sa main droite levée, menace ruine</i>.<br> + Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,<br> + tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on<br> + vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.<br> + <i>La première gifle tombe</i>.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Les Idées personnelles.</h3> +<p><br> + M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte + veillent<br> + près de la cheminée où brûle une souche avec ses + racines, et les quatre<br> + chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de<br> + Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses + idées<br> + personnelles.</p> +<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,<br> + tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; + je<br> + t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à + être<br> + mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que + tu ne me<br> + dois pas et que tu m'accordes généreusement.</p> +<p>--Ah! répond M. Lepic.</p> +<p>--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.</p> +<p>--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon<br> + frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la<br> + faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher.<br> + Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous + remercie<br> + seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins<br> + efficaces.</p> +<p>--A ton service, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur + Ernestine.</p> +<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière<br> + générale, j'évite les personnalités, et si maman + était là, je le répéterais<br> + en sa présence.</p> +<p>--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous + de<br> + dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus + que je<br> + n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct + et<br> + de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le + terme que<br> + je cherchais.</p> +<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,<br> + dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à + ton âge,<br> + en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu<br> + débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par + un coup de<br> + pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.</p> +<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà<br> + inquiet.</p> +<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.</p> +<p>Et il disparait. Grand frère Félix le suit.</p> +<p>--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de + Carotte.</p> +<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p> +<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p> +<p>Poil de Carotte reste seul, dérouté.</p> +<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:</p> +<p>--Qui ça, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout + le monde, ce n'est<br> + personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser + un peu par<br> + toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une + pour<br> + commencer.</p> +<p>La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte + couvre le<br> + feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans<br> + la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre + de<br> + la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. + Le gibier s'y<br> + conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne + du nez<br> + dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules<br> + et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus<br> + qu'il plonge jusqu'au coude.</p> +<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau<br> + l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après<br> + avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, + sur la<br> + planche.</p> +<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup<br> + d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit<br> + du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y + jeter par la<br> + fenêtre.</p> +<p>Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En<br> + chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir<br> + le froid du carreau rouge.</p> +<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de<br> + développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce + qu'il faut les<br> + garder pour soi.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Tempête de Feuilles</h3> +<p><br> + Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille<br> + du grand peuplier.</p> +<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée + de l'arbre,<br> + vivre à part, seule, sans queue, libre.</p> +<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p> +<p>Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache + que feuille,<br> + et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle + fait<br> + un signe.</p> +<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles<br> + le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent + rapidement.</p> +<p>Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet + d'une calotte<br> + brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de + déplacer<br> + les pesantes couches d'air qui le gênent.</p> +<p>Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, + et tous les arbres<br> + du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, + pousse<br> + en avant sa bordure nette et sombre.</p> +<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le<br> + merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle + que<br> + Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements<br> + de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p> +<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p> +<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p> +<p>Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les + trous qui<br> + laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement + de Poil de Carotte.<br> + Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur<br> + le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la + crainte de<br> + s'y déchirer.</p> +<p>La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, + les<br> + clameurs s'élèvent.</p> +<p>Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond + desquelles<br> + Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.<br> + Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées.<br> + Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,<br> + apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, + fines,<br> + soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du + marronnier<br> + sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le<br> + mur.</p> +<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de<br> + coups sourds.</p> +<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des<br> + gouttes d'encre.</p> +<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons<br> + montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de + graines.</p> +<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne<br> + pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais + c'est<br> + le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui<br> + les affole, qui épouvante Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.</p> +<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages<br> + mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne<br> + le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et<br> + elle lui bande douloureusement les paupières.</p> +<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez<br> + lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur<br> + comme un papier de rue.</p> +<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.</p> +<p>Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>La Révolte</h3> +<h4><br> + I</h4> +<p>Madame Lepic:<br> + Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon + d'aller<br> + me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour<br> + se mettre à table.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce<br> + que tu rêves?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de<br> + suite chercher une livre de beurre au moulin.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + J'ai entendu. Je n'irai pas.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois + de ta<br> + vie, tu refuses de m'obéir.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Tu refuses d'obéir à ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + A ma mère, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Veux-tu te taire et filer?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je me tairai sans filer.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p> +<h4></h4> +<h4>II</h4> +<p><br> + Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p> +<p>--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, + levant les bras.</p> +<p>C'est, en effetn la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si + encore<br> + elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, + assis par<br> + terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour<br> + les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle + n'y<br> + comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p> +<p>--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père + et Agathe<br> + aussi. Personne ne sera de trop.</p> +<p>Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.</p> +<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de<br> + s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic + oublie de le<br> + battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à<br> + ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une<br> + pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent + à la<br> + pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.</p> +<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un<br> + léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez + ce<br> + qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p> +<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter.<br> + La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:</p> +<p>--Prends garde, il t' arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur + qui t'aime.</p> +<p>Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait + sa place à personne.<br> + Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe + désormais, une part<br> + des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait + plutôt.<br> + Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui + il<br> + l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.</p> +<p>--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, + je ne<br> + m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge<br> + de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils + et le père.<br> + Qu'ils se débrouillent.</p> +<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, + car<br> + il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre<br> + de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y<br> + aller pour ma mère.</p> +<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. + Ça<br> + le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y + invite, à<br> + propos d'une livre de beurre.</p> +<p>Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, + tourne<br> + le dos et rentre à la maison.</p> +<p>Provisoirement l'affaire en reste là.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>Le Mot de la Fin</h3> +<p><br> + Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, + n'a point paru,<br> + où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, + M.<br> + Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:<br> + --Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille<br> + route?</p> +<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette manière de l'inviter. + Il<br> + se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit<br> + docilement son père.</p> +<p>D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas + tout de<br> + suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à + lui<br> + répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette + rien. Il a eu<br> + dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus + forte. Et<br> + le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine<br> + ta mère?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je + l'avoue:<br> + je n'aime plus maman.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + A cause de tout. Depuis que je la connais.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a<br> + fait.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil + de Carotte<br> + ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura<br> + fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez + pas l'air de<br> + vous occuper de lui. C'est sans importance.</p> +<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les père<br> + et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, + pour la<br> + forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de + tout<br> + mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Je suis obligé de voyager.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>:<br> + Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis<br> + que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à<br> + fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais<br> + qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque + tu l'exiges, je te<br> + mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai + de la<br> + mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. + Je voudrais me<br> + séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le + plus simple?</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le + monde croirait que je<br> + t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, + ta<br> + société me manquerait.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tu viendras me voir, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le + soin de ne<br> + privilégier personne. Je continuerai.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte + que j'y<br> + vole ton argent, et je choisirai un métier.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par<br> + exemple?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction<br> + de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Tu charges! Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir + de ton<br> + suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines + que la mort<br> + n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. + Tu tires toute<br> + la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve<br> + aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.<br> + Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. + Elle ne<br> + peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux<br> + parmi l'espèce humaine.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes + pantoufle. Vois-tu clair<br> + au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, + tu<br> + ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ça promet.</p> +<p>Monsieur Lepic:<br> + Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, + tu puisses<br> + t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et<br> + d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité + et<br> + observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; + tu<br> + t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je<br> + réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait<br> + préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne + m'aime pas et je ne<br> + l'aime pas.</p> +<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic<br> + impatienté.</p> +<p>A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde<br> + longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée + comme<br> + honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie + et ses<br> + paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p> +<p>Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie<br> + secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout<br> + ne s'envole.</p> +<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans + les<br> + ténèbres et il lui crie avec emphase:</p> +<p>--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.</p> +<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.</p> +<p>--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis + pas ça<br> + parce que c'est ma mère.<br> +</p> +<p> </p> +<h3>L'Album de Poil de Carotte</h3> +<h4><br> + I</h4> +<p>Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne + manque<br> + pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix + sous divers<br> + aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés,<br> + au milieu de riches décors.</p> +<p>--Et Poil de Carotte?</p> +<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, + mais il<br> + était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p> +<p>La vérité c'est qu'on ne fait jamais<i> tirer </i>Poil de Carotte.</p> +<h4></h4> +<h4>II</h4> +<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de<br> + retrouver son vrai nom de baptème.</p> +<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p> +<p>--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p> +<h4></h4> +<h4>III</h4> +<p>Autres signes particuliers:</p> +<p>La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur.<br> + Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière.<br> + Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain + dans les<br> + oreilles.<br> + Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.<br> + Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.<br> + Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait<br> + un collier.<br> + Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.</p> +<h4></h4> +<h4>IV</h4> +<p>Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins + d'hiver,<br> + il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant<br> + les aiguilles du bout du doigt.</p> +<p>Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de + n'importe<br> + quoi sur le pouce.</p> +<h4></h4> +<h4>V</h4> +<p>Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend + la main par<br> + derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne + le mur.</p> +<p>Et si on lui demande:<br> + --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p> +<p>Il répond:<br> + --Oh! ce n'est pas la peine!</p> +<h4></h4> +<h4>VI</h4> +<p>Madame Lepic:<br> + Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Boui, banban.<br> + Madame Lepic:<br> + Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais + parler la<br> + bouche pleine.</p> +<h4></h4> +<h4>VII</h4> +<p>Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite<br> + qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.<br> + Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p> +<h4></h4> +<h4>VIII</h4> +<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.<br> + C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p> +<p>--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p> +<h4></h4> +<h4>IX</h4> +<p>Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement + ses études.<br> + Il s'étire et soupire d'aise.</p> +<p>--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge + qui décide<br> + de la vie. Que vas-tu faire?</p> +<p>--Comment! Encore! dit grand frère Félix.</p> +<h4></h4> +<h4>X</h4> +<p>On joue aux jeux innocents.<br> + Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p> +<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p> +<p>On se récrie:</p> +<p>--Très joli! Quel galant poète!</p> +<p>-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je + dis cela<br> + comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure<br> + de rhétorique.</p> +<h4></h4> +<h4>XI</h4> +<p>Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme + à<br> + lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend + au loin<br> + parce qu'il met des pierres dans les boules.</p> +<p>Il vise à la tête: c'est plus court.</p> +<p>Quand il gèle et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire,<br> + à part, à côté de la glace, sur l'herbe.</p> +<p>A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.</p> +<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.</p> +<p>Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p> +<h4></h4> +<h4>XII</h4> +<p>Les enfants se mesurent leur taille.<br> + A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse + les autres de la<br> + tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une<br> + fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis + que soeur<br> + Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux + de ne<br> + contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter + un rien<br> + à la petite idée de différence.</p> +<h4></h4> +<h4>XIII</h4> +<p>Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:</p> +<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.<br> + Il y a une limite.<br> + Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil + de<br> + Carotte.</p> +<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche<br> + et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.</p> +<p>--Et maintennt, à nous deux! lui dit-elle.</p> +<h4></h4> +<h4>XIV</h4> +<p>--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte + au<br> + petit Pierre que sa maman gâte.</p> +<p>Et renseigné à peu près, il s'écrie:</p> +<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans<br> + le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où + se trouve le<br> + noyau.</p> +<p>Il réfléchit:</p> +<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p> +<h4></h4> +<h4>XV</h4> +<p>Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère + Félix prêtent<br> + volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite<br> + part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p> +<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui<br> + redemande.</p> +<h4></h4> +<h4>XVI</h4> +<p>Poil de Carotte:<br> + Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p> +<p>Mathilde:<br> + Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable + pour<br> + faire des pâtés.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.</p> +<h4></h4> +<h4>XVII</h4> +<p><br> + --Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père<br> + que moi? dit, çà et là, madame Lepic.</p> +<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas<br> + mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.</p> +<h4></h4> +<h4>XVIII</h4> +<p>Madame Lepic:<br> + Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Je ne sais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic:<br> + Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours<br> + exprès.</p> +<p>Poil de Carotte:<br> + Il ne manquerait plus que cela.</p> +<h4></h4> +<h4>XIX</h4> +<p>Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit + aussi.</p> +<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, + fait<br> + subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,<br> + décontenancé, ne sait où disparaître.</p> +<h4></h4> +<h4>XX</h4> +<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p> +<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une<br> + goutte quand on le gifle.</p> +<h4></h4> +<h4>XXI</h4> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p> +<p>--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.</p> +<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.</p> +<h4></h4> +<h4>XXII</h4> +<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche,<br> + où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand + une calotte<br> + renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à + la vie.</p> +<h4></h4> +<h4>XXIII</h4> +<p>Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p> +<p>--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop + cul de plomb<br> + pour inventer la poudre.</p> +<p>Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons + ne le mangent<br> + pas, il fera, plus tard, un gars huppé.</p> +<h4><br> + XXIV</h4> +<p>--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand + frère Félix,<br> + un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.</p> +<h4></h4> +<h4>XXV</h4> +<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.<br> + Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est<br> + douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet<br> + d'un sou.</p> +<p>Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,<br> + elle le lui fait passer.</p> +<h4></h4> +<h4>XXVI</h4> +<p>Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic + dit:</p> +<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.</p> +<p>Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:</p> +<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p> +<p>Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.</p> +<h4></h4> +<h4>XXVII</h4> +<p>Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, + il y a longtemps que tu<br> + m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, + et mise<br> + sur la paille!</p> +<h4></h4> +<h4>XXVIII</h4> +<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.</p> +<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et + il se<br> + trompe, il rarrange.</p> +<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le<br> + barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. + Mais<br> + elle ajoute exprès pour lui:</p> +<p>--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau + de la tête.</p> +<h4></h4> +<h4>XXIX</h4> +<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe + à Poil<br> + de Carotte:</p> +<p>--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!</p> +<p>Il lui semble aussitôt que l'air gêle autour de lui, et qu'il a + deux sources<br> + brûlantes dans les yeux.</p> +<p>Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe.<br> + Mais M. Lepic le regarde longuement, longue</p> +<p>ment, et ne fait pas le signe.</p> +<h4></h4> +<h4>XXX</h4> +<p>Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle + se<br> + promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p> +<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p> +<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de<br> + chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des + baisers<br> + furtifs.</p> +<p>Il tousse.</p> +<p>Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix + du village,<br> + il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:</p> +<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi!<br> + Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière + le<br> + mur, un sourire aux lèvres, terrible.</p> +<p>Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:</p> +<p>--Excepté maman.<br> +</p> +<p> </p> +<blockquote> + <blockquote> + <blockquote> + <blockquote> + <blockquote> + <blockquote> + <p> FIN</p> + </blockquote> + </blockquote> + </blockquote> + </blockquote> + </blockquote> +</blockquote> +<p></p> +<h3><br> + TABLE</h3> +<p>Les Poules<br> + Les Perdrix<br> + C'est le chien<br> + Le Cauchemar<br> + Sauf votre respect<br> + Le Pot<br> + Les Lapins<br> + La Pioche<br> + La Carabine<br> + La Taupe<br> + La Luzerne<br> + Le Timbale<br> + La Mie de pain<br> + Le Trompette<br> + Ma Mèche<br> + Le Bain<br> + Honorine<br> + La Marmite<br> + Réticence<br> + Agathe<br> + Le Programme<br> + L'Aveugle<br> + Le Jour de l'An<br> + Aller et retour<br> + Le Porte-plume<br> + Les Joues rouges<br> + Les Poux<br> + Comme Brutus<br> + Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses + de M.<br> + Lepic à Poil de Carotte<br> + Le Toiton<br> + Le Chat<br> + Les Moutons<br> + Parrain<br> + La Fontaine<br> + Les Prunes<br> + Mathilde<br> + Le Coffre-fort<br> + Les Têtards<br> + Coup de théâtre<br> + En Chasse<br> + La Mouche<br> + La Première Bécasse<br> + L'Hameçon<br> + La Pièce d'argent<br> + Les Idée personnelles<br> + La Tempête de feuilles<br> + La Révolte<br> + Le Mot de la fin<br> + L'Album de Poil de Carotte</p> +<p></p> +<p> </p> +<p> </p> +<p> </p> +<p><br> + End of this Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard.<br> + <br> +</p> +<pre> +END OF The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard +*****This file should be named 8plcr10h.htm or 8plcr10h.zip***** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8plcr11h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr10ah.htm + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +<a href="http://gutenberg.net">http://gutenberg.net</a> or +<a href="http://promo.net/pg">http://promo.net/pg</a> + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +<a href="http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04</a> or +<a href="ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03">ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03</a> + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Poil De Carotte + +Author: Jules Renard + +Release Date: October, 2003 [EBook #4559] +[This file was first posted on February 17, 2003] +[Most recently updated: February 17, 2003] + +Edition: 11 + +Language: French + +Character set encoding: Latin1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE *** + + + + +Walter Debeuf, Belgium : w.debeuf@belgacom.net + +Remarks : for italics I used : _......_ + + + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer. + + + + + +Poil de Carotte + +par Jules Renard + + + + +Les Poules + + +--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les +poules. + +C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de +la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré +noir de sa porte ouverte. + +--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois +enfants. + +--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, + indolent et poltron. + +--Et toi, Ernestine? + +--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! + +Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. +Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre +front. + +--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de +Carotte, va fermer les poules! +Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux +roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se +dresse et dit avec timidité: + +--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. + +--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. +Dépêchez-vous, s'il te plaît! + +--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. + +--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère. + +Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être +indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, +sa mère lui promet une gifle. + +--Au moins, éclairez-moi, dit-il. + +Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, +Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor. + +--Je t'attendrai là, dit-elle. + +Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent +fait vaciller la lumière et l'éteint. + +Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler +dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. +Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des +renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa +joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en +avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. +Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur +perchoir. Poil de Carotte leur crie: + +--Taisez-vous donc, c'est moi! + +Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il +rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble +qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement +neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les +félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses +parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues. + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur +lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: + +--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. + + + +Les Perdrix + + +Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle +contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise +pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur +Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est +spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège +à la dureté bien connue de son coeur sec. + +Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? + +Poil de Carotte: +Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour. + +Madame Lepic: +L'ardoise est trop haute pour toi. + +Poil de Carotte: +Alors, j'aimerais autant les plumer. + +Madame Lepic: +Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les +indications d'usage: + +--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume. + +Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence. + +Monsieur Lepic: +Deux à la fois, mâtin! + +Poil de Carotte: +C'est pour aller plus vite. + +Madame Lepic: +Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. + +Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent +leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus +aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, +pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute +afin de ne rien voir, il serre plus fort. + +Elles s'obstinent. + +Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la +tête sur le bout de son soulier. + +--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur +Ernestine. + +--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne +voudrais pas être à leur place, entre ses griffes. + +M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré. + +--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. + +Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang +coule, un peu de cervelle. + +--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné? + +Grand Félix dit: +--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois. + + +C'est le Chien + + +M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le +journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère +Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle +des choses. + +Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd. + +--Chtt! fait M. Lepic. + +Pyrame grogne plus fort. + +--Imbécile! dit madame Lepic. + +Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame +Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, +les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus. + +--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! + +Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe +de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par +peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, +il casse sa voix en éclats. + +La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien +couché qui leur tient tête. + +Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même +jappe. + +Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il +y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre +tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour +voler. + +Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus +vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il +n'ouvre pas la porte. + +Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant +du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi. + +Aujourd'hui il triche. + +Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et +tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé +derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse +lui réussit. + +Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il +lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte, +trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace. + +Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge +trop. Les soupçons s'éveilleraient. + +De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans +les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. +A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! +Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. + +Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic +calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, +Poil de Carotte dit tout de même par habitude + +--C'est le chien qui rêvait. + + + +Le Cauchemar + + +Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui +prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il +possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. +Il ronfle exprès, sans aucun doute. + +La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est +celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de +sa mère, au fond. + +Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. +Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines +afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point +respirer trop fort. + +Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. + +Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus +gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. + +Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande: + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Il a le cauchemar, dit madame Lepic. + +Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble +indien. + +Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les +mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier +appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit +où il repose, à côté de sa mère, au fond. + + + +Sauf votre Respect + + +Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres +communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, +il a trop attendu, n'osant demander. + +Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise. + +Quelle prétention! + +Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à +l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il +s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement! + +Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, +maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de +Carotte déjeune avant de se lever. + +Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, +avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu. + +A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de +Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal. +Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son +enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur +Ernestine: + +--Attention! préparez-vous! + +--Oui, maman. + +Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter +quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés +comme pour leur demander: + +--Y êtes-vous? + +lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge, +dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui +dit, à la fois goguenarde et dégoûtée: + +--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la +tienne encore, de celle d'hier. + +--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure +espérée. + +Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être +plus drôle du tout. + + + +Le Pot + +I + + +Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte +a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. +A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait +volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. + +L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la +nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut +espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, +neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va +durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une +deuxième précaution. + +Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. + +--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? + +D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, +soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand +frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige +pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque +en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; +c'est selon. + +Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles +et les noyers ragent dans les prés. + +--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans +hâte, je n'ai pas envie. + +Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du +corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se +couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un +unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie +et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il +est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il +repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et +compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de +suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir +avec ce rêve. + +A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu. + +--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte. + +Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot +sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie +toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de +Carotte prend ses précautions? + +Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. + +--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, +plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes +draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par +expérience, que maman n'y verra goutte. + +Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un +bon somme. + + + +II + +Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. +--Oh! oh! dit-il, ça se gâte! + +Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché +par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. + +Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef. +La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir. + +Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre. +Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot +qu'il sait absent. + +Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner +que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. + +--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, +car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air +de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, +qu'il appelait. + +Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. +Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au +mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il +se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat +entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. + +Le noir de la chambre s'épaissit. + + + +III + +Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse +matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle +reniflait de travers. + +--Quelle drôle d'odeur! dit-elle. + +--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. + +Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est +pas longue à trouver. + +--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de +Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense. + +--Menteur! menteur! dit madame Lepic. + +Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement +sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie: + +--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? + +Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la +cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle +demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive. + +Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte: + +--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc +comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en +servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu +m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, +folle! + +Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il +n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. +Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir, +il aurait du toupet. + +Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le +facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: + +--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, +moi je ne sais plus. Arrangez vous. + + +Les Lapins + + +--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es +comme moi, tu ne l'aimes pas. + +--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte. + +On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer +seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage: + +--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. + +Et Poil de Carotte pense: + +--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer. + +En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de +satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? +Au dessert, madame Lepic lui dit: + +--Va porter ces tranches de melon à ces lapins. + +Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien +horizontale afin de ne rien renverser. + +A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles +sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils +allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. + +--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons. + +S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la +racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les +graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux. + +Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de +jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux +lapins en rond sur leur derrière. + +La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous +des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche. + + + +La Pioche + + +Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa +pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le +maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout +seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent +d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours +à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup +de pioche en plein front. + +Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le +lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son +petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et +soupire appréhensive: + +--Où sont les sels? + +--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes. + +Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, +entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang +suinte et s'écarte. + +M. Lepic lui a dit: + +--Tu t'es joliment fait moucher! + +Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure: + +--C'est entré comme dans du beurre. + +Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien. + +Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est +quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, +l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs. + +--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais +pas faire attention, petit imbécile! + + + +La Carabine + + +M. Lepic dit à ses fils: + +--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment +mettent tout en commun. + +--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. +Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps. + +Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie. + +M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: + +--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné. + +Grand frère Félix: +Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence! + +Monsieur Lepic: +Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. + +M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte. + +Monsieur Lepic: +Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. + +Poil de Carotte: +Emmène-t-on le chien? + +Monsieur Lepic: +Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des +chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. + +Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple +est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais +M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte +de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche +ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment +bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la +consigne de respecter. + +--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix. + +--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. + +Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller +la crosse de son arme à feu. + +--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl! + +--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte. + +Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand +frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre. +Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les +moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. +Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes. +Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il +redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! +Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. + +Grand frère Félix: +Ne tire pas, tu es trop loin. + +Poil de Carotte: +Crois-tu? + +Grand frère Félix: +Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en +est très loin. + +Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les +moineaux, effrayés, repartent. + +Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il +hoche la queue, remue la tête, offre son ventre. + +Poil de Carotte: +Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr. + +Grand frère Félix: +Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine. + +Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place, +devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe. + +C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait +la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il +la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant +le chien, court ramasser le moineau et dit: + +--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu. + +Poil de Carotte: +Un peu beaucoup. + +Grand frère Félix: +Bon, tu boudes! + +Poil de Carotte: +Dame, veux-tu que je chante? + +Grand frère Félix: +Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que +nous pouvions le manquer. + +Poil de Carotte: +Oh! moi... + +Grand frère Félix: +Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras +demain. + +Poil de Carotte: +Ah! demain. + +Grand frère Félix: +Je te le promets. + +Poil de Carotte: +Je sais? tu me le promets, la veille. + +Grand frère Félix: +Je te le jure; es-tu content? + +Poil de Carotte: +Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; +j'essaierais la carabine. + +Grand frère Félix: +Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. +Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer +le bec. + +Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un +paysan qui les salue et dit: + +--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins? + +Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, +triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne: + +--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc +portée tout le temps? + +--Presque, dit Poil de Carotte. + + + +La Taupe + + +Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un +ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la +lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse +retomber sur une pierre. + +D'abord, tout va bien et rondement. + +Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et +elle semble n'avoir pas la vie dure. + +Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. +Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça +n'avance plus. + +--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il. + +En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre +plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne +l'illusion de la vie. + +--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas +encore morte! + +Il la ramasse, l'injurie et change de méthode. + +Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes +ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe +bouge toujours. + +Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir. + + + +La Luzerne + + +Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent +d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures. + +Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et +Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme +trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il +aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, +ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être +servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de +Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui +donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait +voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent +avec curiosité. + +Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de +vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. +Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée. + +--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. + +Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde +porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, +unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules. + +Poil de Carotte: +Décidément, ils n'y sont pas. + +Grand frère Félix: +Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. + +Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une +faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de +la poitrine, ils en expriment toute la violence. + +Grand frère Félix: +S'ils s'imaginent que je les attendrai! + +Poil de Carotte: +C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire. + +Grand frère Félix: +Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux +manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. + +Poil de Carotte: +De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés. + +Grand frère Félix: +Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par +exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans +l'huile et le vinaigre. + +Poil de Carotte: +On n'a pas besoin de la retourner. + +Grand frère Félix: +Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges +pas, toi? + +Poil de Carotte: +Pourquoi toi et pas moi? + +Grand frère Félix: +Blague à part, veux-tu parier? + +Poil de Carotte: +Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain +avec du lait caillé pour écarter dessus? + +Grand frère Félix: +Je préfère la luzerne. + +Poil de Carotte: +Partons! + +Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur +appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les +souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits +chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire: + +--Quelle bête a passé par ici? + +A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets +peu à peu engourdis. + +Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre. + +--On est bien, dit grand frère Félix. + +Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient +ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre +voisine: + +--Dormirez-vous, sales gars? + +Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en +grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, +refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, +elles ne se referment plus. + +--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix. + +--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. + +Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. + +Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent +les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau +les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt +elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite +méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments +roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes +dressées à la mode indienne. + +--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. +Prends garde de toucher à ma portion. + +Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle. + +--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. + +Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait? + +Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de +luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est +parcouru de frissons. + +Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe +la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau +inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de +dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de +Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les +belles feuilles. + +Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les +mâche posément. + +Pourquoi se presser? +La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont. + +Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, +se régale. + + + +La Timbale + + +Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en +quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. +D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme +d'ordinaire: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +Au repas du soir, il dit encore: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. + +Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la +température est douce et que simplement il n'a pas soif. + +Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: + +--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte? + +--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. + +--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras +la chercher dans le placard. + +Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir +soi-même? + +On s'étonne déjà: + +--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus. + +--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te +trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau. + +Grand frère Félix et soeur Ernestine parient: + +Soeur Ernestine: +Il restera une semaine sans boire. + +Grand frère Félix: +Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau. + +--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus +jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, +leur trouvez-vous du mérite? + +-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix. + +Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame +Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il +accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les +témoignages d'admiration sincère. + +--Il est malade ou fou, disent les uns. + +Les autres disent: + +-Il boit en cachette. + +Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte +tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à +peu. + +Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore +les bras au ciel, quand on les met au courant: + +--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature. + +Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en +somme rien n'est impossible. + +Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec +un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer +une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent +même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre +sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air. + +Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. +Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour +nettoyer les chandeliers. + + + +La Mie de Pain + +M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses +enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il +arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant +ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient +leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque +réunion de famille, les visages se renfrognent. + +On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien +n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand +madame Lepic dit: + +--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote? + +A qui s'adresse-t-elle? +Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. +Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, +par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une +bête. + +--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa +queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, +comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal +que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. + +Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse +à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande +une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord +elle le regarde. + +Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du +bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, +sérieux, noir, il la jette à madame Lepic. + +Farce ou drame? Qui le sait? +Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. +--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui +galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise. + +Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille +pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, +mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce +qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des +dernières. + + + +La Trompette + + +M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux +en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, +dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite +M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte +et lui dit: + +--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? + +En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il +préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais +il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer +sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. +L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. +Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut. + +--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner. + +Il va même au peu loin et ajoute: + +--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! + +--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as +donc bien changé? + +Tout de suite Poil de Carotte se reprend: + +--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les +déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre +comme ça m'amuse de souffler dedans. + +Madame Lepic: +--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce +pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les +pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on +ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni +trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau +à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la +cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts. + +Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans +ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de +Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme +celle du jugement dernier. + + + +La Mèche + + +Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On +les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, +au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, +lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à +Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères. + +C'est une rage qu'elle a. +Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère +Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche: + +--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, +et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. + +Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt. + +--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix. + +Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine +ruse encore, il ne s'aperçoit de rien. + +--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé +sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. +Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est +inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble +à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. + +--Je te remercie, dit grand frère Félix. + +Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en +passant sa main sur ses cheveux. + +Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de +filoselle blanche. + +--Ça y est? dit grand frère Félix. + +--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que +ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. + +Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court +au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa +tête, avec tranquillité. + +--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque +de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. +Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière. + +Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, +il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit +est égal. + +--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint +personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut +laisser croire que je ne déteste pas la pommade. + +Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses +cheveux le vengent à son insu. + +Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; +puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur +léger moule luisant, le fendillent, le crèvent. + +On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse +en l'air, droite, libre. + + + +Le Bain + + +Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, +réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers +du jardin. + +--Partons-nous? dit-il. + +Grand frère Félix: +Allons-y, porte les caleçons? + +Monsieur Lepic: +Il doit faire encore trop chaud. + +Grand frère Félix: +Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. + +Poil de Carotte: +Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras +sur l'herbe. + +Monsieur Lepic: +Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. + +Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des +fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et +sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La +figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après +les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix: + +--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! + +--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé. + +En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup. + +Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres +sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant +est passé de rire. + +De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme +des dents claquent et exhale une odeur fade. + +Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis +que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. +Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait +pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, +attirante de loin, le met en détresse. + +Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins +cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. + +Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il +noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met +son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil +au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend +encore un peu. + +Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage +en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait +écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des +vagues courroucées. + +--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. + +--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied +par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites +ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a +pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines. + +Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a +de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble +qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme +autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de +Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, +suffoqué, aveuglé, étourdi. + +--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic. + +--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau +reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête. + +Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire +faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. + +--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings +fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui +ne font rien. + +--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de +Carotte. + +Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours. + +--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, +j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois +plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie +de te rejoindre en dix brassées. + +--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, +immobile comme une vraie borne. +De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe +sur le dos, pique une tête et dit: + +--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. + +--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte. + +--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. + +-Déjà! dit Poil de Carotte. + +Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son +bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout +à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance +frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, +et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse +de ceux qui se noient. + +--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum. + +Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: + +--Je ne donne ma part à personne. + +Et il boit comme un vieux soldat. + +Monsieur Lepic: +Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles. + +Poil de Carotte: +C'est de la terre, papa. + +Monsieur Lepic: +Non, c'est de la crasse. + +Poil de Carotte: +Veux-tu que je retourne, papa? + +Monsieur Lepic: +Tu ôteras ça demain, nous reviendrons. + +Poil de Carotte: +Veine! Pourvu qu'il fasse beau! + +Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que +grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée, +il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses +orteils boudinés. + + + +Honorine + + +Madame Lepic: +Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine? + +Honorine: +Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic. + +Madame Lepic: +Vous voilà vieille, ma pauvre vieille! + +Honorine: +Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. +Je crois les chevaux moins durs que moi. + +Madame Lepic: +Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un +coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte +plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; +vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, +et vous serez perdue. On vous relèvera morte. + +Honrine: +Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras +vont encore. + +Madame Lepic: +Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on +lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue +baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. + +Honorine: +Oh! j'y vois clair comme à mon mariage. + +Madame Lepic: +Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. +Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée? + +Honorine: +Il y a de l'humidité dans le placard. + +Madame Lepic: +Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les +assiettes? Regardez cette trace. + +Honorine: +Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien. + +Madame Lepic: +C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas +que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au +pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi +aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne +volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de +toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. + +Honorine: +Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si +j'avais la tête dans un seau d'eau. + +Madame Lepic: +Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné +à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous +chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a +rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine +qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière +son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le +courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. + +Honorine: +Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait +qu'à parler et je lui changeais son verre. + +Madame Lepic: +Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler +monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs +la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour +un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une +lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le +surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... + +Honorine: +Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame +Lepic. + +Madame Lepic: +J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? + +Honorine: +Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort. + +Madame Lepic: +Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, +comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? + +Honorine: +Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup +de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous +me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? + +Madame Lepic: +Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous +causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous +dites des bêtises plus grosses que l'église. + +Honorine: +Dame! est-ce que je sais, moi? + +Madame Lepic: +Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. +J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle +de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que +vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par +charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, +il me semble, de faire, avec douceur, une observation. + +Honorine: +Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je +me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai +mes assiettes, je le garantis. + +Madame Lepic: +Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, +Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez +absolument. + +Honorine: +Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois +utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour +où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus +faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, +toute seule, sans qu'on me pousse. + +Madame Lepic: +Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe +à la maison. + +Honorine: +Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère +Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir. + +Madame Lepic: +Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, +Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le +dis. + +Honorine: +Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. + + + +La Marmite + +Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile +à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut +écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, +et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu +de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des +affaires. + +Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. +Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, +et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une +récompense. + +Il s'y décide. + +Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée. +L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide +souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. + +L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle, +et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement +continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, +presque éteintes. + +Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille. + +--Tout s'est évaporé, dit-elle. + +Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et +remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine +tranquillisée va s'occuper ailleurs. + +On lui dirait: + +--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert +plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du +bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive +le froid. Vous êtes pourtant une femme économe. + +Elle secouerait la tête. +Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. +Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il +pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie. + +Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite, +ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de +l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme +elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a +jamais manqué son coup. + +Elle le manque aujourd'hui pour la première fois. + +Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête +dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et +la brûle. + +Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant. + +--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. + +Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans +la nuit de la cheminée. + +--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... +Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore +tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau. + +On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la +fenêtre un plein tablier d'épluchures. + +Mais qui donc? + +Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à +coucher. + +--Quel bruit, Honorine! +--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du +bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes +mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans +mes poches. + +Madame Lepic: +Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va +faire du propre. + +Honorine: +Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être +vous seulement qui l'avez prise? + +Madame Lepic: +Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par +hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions +la permission de nous en servir? + +Honorine: +Je dirai des sottises, tant je me sens colère. + +Madame Lepic: +Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans +être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte +que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans +le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez +aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole! + +Honorine: +Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite? + +Madame Lepic: +Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre +marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai +que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, +sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne +croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous +à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez +et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi. + + + +Réticence + + +--Maman! Honorine! + +..................... + +Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par +bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court. + +Pourquoi dire à Honorine: + +--C'est moi, Honorine! + +Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. +Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne +la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner +Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort. +Et pourquoi dire à madame Lepic: + +--Maman, c'est moi! + +A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? +Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de +le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux, +qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite. + +Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui +montre le plus d'ardeur. + +Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première. + +Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte, +qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine, +comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. + + +Agathe + + +C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. + +Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant +quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. + +--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie +pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval. + +--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner. + +On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se +tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la +table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, +le sang aux joues. + +Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire. + +M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette +vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et +ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux +baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec +indifférence. + +Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. + +Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce +que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, +enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. + +Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une +portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans +boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, +seule de la famille, l'aime beaucoup. + +Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une +seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette +du côté du plat. + +Mais personne ne parle. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. + +Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de +bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre. + +M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé. + +Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, +commande à table par gestes et signes de tête. + +Soeur Ernestine lève les yeux au plafond. + +Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a +plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, +trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, +il se livre à des calculs compliqués. + +Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. + +--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe. + +Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du +mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en +faute, elle redouble d'attention. + +M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas +devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame +Lepic d'un sec + +--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? + +la rappelle à l'ordre. + +--Voilà, madame, répond Agathe. + +Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le +conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler. + +Il est temps. + +Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au +placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle +lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du +maître. + +Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et +va dans le jardin fumer une cigarette. + +Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas. + +Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq +livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. + + + +Le Programme + + +--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent +seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. +Mais où allez-vous avec ces bouteilles? + +--A la cave, monsieur Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre +l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser +le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet +rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits +bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à +maman. +Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans +son service. +Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui +siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. +En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. +J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur +mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. +Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. +J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur +Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter +leurs vessies sous mon talon. +Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis. +J'aide à dévider les écheveaux de fil. +Je mouds le café. +Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans +le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter +les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller +chez le pharmacien ou le médecin. +De votre côté, vous courez le village aux menues provisions. +Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, +laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre +fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis +libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur +la haie. +J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres +fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une +chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, +vous renverrait le laver. +Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les +souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les +brûle. +Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme +que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans +relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur +Lepic m'emmène et que je porte le carnier. + +--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux. + +Et madame Lepic me dit: + +-Gare à tes oreilles si tu te salis. + +C'est une affaire de goût. +En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous +nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère +et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: +ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, +mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement +sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à +moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au +fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je +me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si +vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. +Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout +le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous +prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je +détestais, parce qu'elle me froissait toujours. + + + +L'aveugle + + +Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là? + +Monsieur Lepic: +Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le +entrer. + +Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, +brusquement, à cause du froid. + +--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle. + +Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour +chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend +au poêle ses mains transies. + +M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit: + +--Voilà! + +Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. + +Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots +de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent +déjà. + +Madame Lepic s'en aperçoit. + +--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. + +Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et +les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, +tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin. + +D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de +couler vers lui, indique des crevasses profondes. + +--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être +entendue, que demande-t-il? + +Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. +Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au +tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil +au fond de ses larmes intarissables. + +Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: + +--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr? + +--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! +Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé. + +--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic. + +En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire +et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se +dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres +suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte +elle arrive: + +C'est lui le but. +Bientôt il pourra jouer avec. + +Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle +l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le +fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la +chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses +doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les +glaçons se forment; voici qu'il regèle. + +Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. + +--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. + +Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se +précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre. + +Il croit le tenir, il ne l'a pas. + +Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses +sabots et le guide du côté de la porte. + +Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse +dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, +contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors. + +Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il +était sourd: + +--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait +beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon +vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun +ses peines et Dieu pour tous! + + + +Le Jour de l'An + + +Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige. + +Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà +des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis +hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons, +les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de +leurs pas s'étouffe dans la neige. + +Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans +l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce +premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que +celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on +le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il +n'ôte que le plus gros. + +Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère +Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois +entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y +réunir, sans en avoir l'air. +Soeur Ernestine les embrasse et dit: + +--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une +bonne santé et le paradis à la fin de vos jours. + +Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la +phrase, et embrasse pareillement. + +Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur +l'enveloppe fermée: + +"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce +rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. + +Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs +écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle +en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans +les trous, éclaboussant le mot voisin. + +Monsieur Lepic: +Et moi, je n'ai rien! + +Poil de Carotte: +C'est pour vous deux; maman te la prêtera. + +Monsieur Lepic: +Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si +cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche. + +Poil de Carotte: +Patiente un peu, maman a fini. + +Madame Lepic: +Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire. + +--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant. + +Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic +lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, +fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table. + +Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient +à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand +frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes +d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. +Ensuite ils la lui rendent. + +Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: + +--Qui en veut? + +Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. +Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand +frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre. + +--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah, oui! + +Madame Lepic: +Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te +la montre. + +Poil de Carotte: +Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. + +Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. +Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et, +lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. + +Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui +reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous +les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère +Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts +seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit +la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. + +Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée: + +--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. + + + +Aller et Retour + + +Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de +la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se +demande: + +--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? + +Il hésite: + +--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer. + +Il diffère encore: + +--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là... + +Il se pose des questions: + +--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le +premier? + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent +les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste +plus. + +--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", +à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est +plus viril. + +Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + +Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en +pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. + +Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; +on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle +entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants +et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas +dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les +courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste +qu'il chantonne malgré lui. + +--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne. + +--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en +coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? +C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original! + +Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + + + +Le Porte-Plume + + +L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de +Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font +la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, +si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se +mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre. + +Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, +Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire: + +--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas! + +M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et +on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la +rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche. + +Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur +père. + +--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas +à toi. + +--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic. + +Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne +trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il +s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la +barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, +dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau +recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il +n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet +accueil étrange. + +--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser +grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi +m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette +remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse +envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune +chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me +glacent. + +Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. +Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. + +Poil de Carotte: +Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version +on peut deviner. + +Monsieur Lepic: +Et l'allemand? + +Poil de Carotte: +C'est très difficile à prononcer, papa. + +Monsieur Lepic: +Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans +savoir leur langue vivante? + +Poil de Carotte: +Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je +crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes +études. + +Monsieur Lepic: +Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu +n'es pas à la queue. + +Poil de Carotte: +Il en faut bien un. + +Monsieur Lepic: +Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! +Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail. + +Poil de Carotte: +Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix? + +Grand frère Félix: +Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir. + +Monsieur Lepic: +Tu étudieras mieux ta leçon. + +Grand frère Félix: +Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier. + +Monsieur Lepic: +Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester +jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons. + +Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte +ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer. + +Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude. + +--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il +déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse. + +Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. + +Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit: + +--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. +Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de +remarquer que j'ôte ma cigarette, moi. + +Poil de Carotte: +Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un +malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume +tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que +je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, +je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. + +Monsieur Lepic: +Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner. + +Poil de Carotte: +Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que +je m'étais encore fourrée dans la tête. + + + +Les Joues rouges. + + +Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution +Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, +comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. +Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde +est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le +gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en +chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, +par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se +distingue le sifflement bref d'une consonne. + +C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous +ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à +grignoter du silence. + +Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, +chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un +autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, +l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le +plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, +comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, +que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes +durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras +et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout +de ses doigts. + +Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes +confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour +la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé +en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, +à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les +veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier +à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans +savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. +Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se +retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte +d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin +dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du +nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau +se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, +Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait +bien des envieux. + +Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot +lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire +mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, +quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à +coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de +Marseau. + +Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès +la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de +savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met +en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, +change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, +pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en +peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; +puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du +lit, le souffle ardent: + +--Pistolet! Pistolet! + +On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le +bras de Marseau, et, le secouant avec force. + +--Entends-tu? Pistolet! + +Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend: + +--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu +qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. + +Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les +poings fermés au bord du lit. + +Mais, cette fois, on lui répond: + +--Eh bien! après? + +D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. + +C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement! + + + +II + + +--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car +tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de +Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est +là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime +comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter +partout je ne sais quoi, le petit imbécile! + +A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de +Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre +encore. + +Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en +trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait +la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il +peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine +localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche +insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend +plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles +lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais +aucun son n'y tombe. + +Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en +écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir +d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il +voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore: + +--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne +comprend pas! + +Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front +de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, +puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, +glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un +traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir. + +Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque +de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur +ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont +il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, +et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte +lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus +d'un rêve. + +Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se +rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après +avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées +de sortir du bec, il s'endort. + + + +III + + +Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, +trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes +frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant +d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les +syllabes sifflantes. + +--Pistolet! Pistolet! + +Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et +le regard presque suppliant: + +--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! + +Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, +offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en +les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud, +dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche. +D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à +propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil +de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut, +à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est +un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement. + +Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. + +Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire +qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa +table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la +chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les +Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en +finit plus. + +Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine +puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement +trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle +fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une +manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de +ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches. + +Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, +afin de garder toute sa liberté d'action. + +D'une voix terrible, le Directeur demande: + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les +mains sales, mais c'est pas vrai! + +Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les +retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord +la paume, ensuite le dos. + +--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon +petit! + +--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! +--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! + +Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. +Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses +jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle. + +Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de +temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan! + +L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser, +et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne +recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il +devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien. + +--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître +d'étude et Marseau, ils font des choses! + +Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y +étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de +la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil +de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: + +--Quelles choses? + +Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que +ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par +exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails. + +Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un +bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête. + +Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui +viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude +apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, +l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève +doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des +précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée, +sans dire un mot. + + + +IV + + +Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé! +C'est un touchant départ, presque une cérémonie. + +--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. + +Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son +personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un +va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et +meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît +pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers +d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme +des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de +son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se +promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une +signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation +et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment +le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se +perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher +longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un +seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes +nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. + +Son renvoi les chagrine fort. + +Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première +occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol +des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y +manqueront pas. + +En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent +regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il +paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits +s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher +les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému. +Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement +et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de +chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres, +plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, +en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de +conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur +son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les +joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première +peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il +regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à +l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers +lui, quand on entend un fracas de carreaux. + +Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La +vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême +petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents +blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la +vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant. + +--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content! + +--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second +coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous +ne m'embrassiez pas, moi? + +Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main +coupée: + +--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux! + + + +Les Poux + + +Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution +Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont +besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. +D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas. + +--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit +madame Lepic. + +Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que +ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, +du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand +frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son +propre aveu, ne reconnaît plus les siens. + +Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne +les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère +Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de +crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs. + +M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit +les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le +proviseur lui-même: celle de grand frère Félix: + +"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: + +"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours." + +L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En +ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et +se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous +ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux +effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller +il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du +coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur. + +Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter +ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. + +Or, du premier coup, il en tue un. + +--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué. + +Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, +madame Lepic lève les bras au ciel: + +--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! +Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour +toi. + +Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une +soucoupe, et la chasse commence. + +--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a +donné. + +Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau +pour tout noyer. + +--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te +ferai pas du mal. + +Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une +patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement +le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur +d'attraper des habitants. + +Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et +menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. + +--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept +ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a +que ramassé au hasard dans une fourmilière. + +On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les +mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame +Lepic pousse des exclamations plaintives. + +--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau. + +Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils +tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes +menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et +rapidement le vinaigre les fait mourir. + +Madame Lepic: +Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand +garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois +qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de +tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel +plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang +dans ta tignasse. + +Poil de Carotte: +C'est le peigne qui m'égratigne. + +Madame Lepic: +Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, +Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, +ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. +Soeur Ernestine: +J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je +ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera +d'eau de Cologne. + +Madame Lepic: +Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le +mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion. + +Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il +monte la garde près d'elle. + +C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois +qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits +yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des +choses. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien. +Elle se penche sur la cuvette. + +--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon +Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes. + +Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend +pas. + +--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a +grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je +pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine +qu'ils te rendent la vie dure. + +Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, +et il dit à la vieille Marie Nanette. + +--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires +et laissez-moi tranquille. + + +Comme Brutus + + +Monsieur Lepic: +Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais. +Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, +tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens +d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte, +il faut songer à devenir sérieux. + +Poil de Carotte: +Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller +l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme. +Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout. + +Monsieur Lepic: +Essaie quand même. + +Poil de Carotte: +Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni +en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou +trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les +dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition +française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts +elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai +m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. + +Monsieur Lepic: +Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras. + +Grand frère Félix: +Qu'est-ce qu'il dit, papa? + +Soeur Ernestine: +Moi, je n'ai pas entendu. + +Madame Lepic: +Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Oh! rien maman. + +Madame Lepic: +Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing +menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète +cette phrase, afin que tout le monde en profite. + +Poil de Carotte: +Ce n'est pas la peine, va, maman. + +Madame Lepic: +Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? + +Poil de Carotte: +Tu ne le connais pas, maman. + +Madame Lepic: +Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis. + +Poil de Carotte: +Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils +d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, +de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer +la vertu... + +Madame Lepic: +Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et +sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te +demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère. + +Grand frère Félix: +Veux-tu que je te répète, moi, maman? + +Madame Lepic: +Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de +Carotte, dépêchez. + +Poil de Carotte: +_Il balbutie, d'une voie pleurarde_ +Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. + +Madame Lepic: +Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de +coups, plutôt que d'être agréable à sa mère. + +Grand frère Félix: +Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards +de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle +ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les +bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu +n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit. + +Madame Lepic: +Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant +plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. + +Grand frère Félix: +Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas +Caton? + +Poil de Carotte: +Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de +ses amis et mourut." + +Soeur Ernestine: +Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la +folie avec de l'or dans une canne. + +Poil de Carotte: +Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. + +Soeur Ernestine: +Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte +un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée. + +Madame Lepic: +Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans +sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie! +Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il +parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les +sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il +étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où +s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de +Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va! + + + +Lettres choisies + + + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte + + _De Poil de Carotte à M. Lepic_ + Institution Saint-Marc. + +Mon cher papa, + +Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros +clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos +et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé, +il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme +des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs +que ce ne sera rien. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu +dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. +Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et +pourtant les siens étaient vrais. +Du courage! + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je +n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose +espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours +par ma bonne conduite et mon application. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle +s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une +dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a +rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même, + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de +latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui +présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare +longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines. +Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une +grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes +camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment +où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à +peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte: + +VÉNÉRÉ MAITRE + +que M. Jâques se lève furieux et s'écrie: + +--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça! + +Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent +derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère: + +--Traduisez la version. + +Mon cher papa, qu'en dis-tu? + + + +_Réponse de M. Lepic_ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si +on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il +prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens. + + + +_Poil de Carotte à M. Lepic_ + +Mon cher papa, + +Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire +et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. +Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé, +il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous +causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je +voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année. +Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre +entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le +répète, ne me désigna même pas un siège. +Est-ce oubli ou impolitesse? +Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir, +et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être +encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas +offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite +taille, il te croyait assis. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en +visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec +toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je +profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un +ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. +Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par +François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques +Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je +te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce +qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite. + + +_De M. Lepic à Poil de Carotte._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus +ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni +de ta compétence ni de la mienne. + +D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places +que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque +professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu +dors et si tu manges bien. + +Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de +quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en +hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas +datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de +ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité +de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. +Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais +l'observation. + + + +_Réponse de Poil de Carotte._ + +Mon cher papa, + +Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas +aperçu qu'elle était _en vers._ + + + +Le Toiton + + +Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des +cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte +pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de +porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte +les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière +fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de +Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y +divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. + +Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, +un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, +des bourrelets de poussière et se cale. + +Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, +gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il +oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le +troublerait. + +L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt +a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches. + +Brusquement, une alerte. +Des appels approchent, des pas. + +--Poil de Carotte? Poil de Carotte? + +Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans +la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même +immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre. + +--Poil de Carotte, est-tu là? + +Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse. + +--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il? + +On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de +l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence. + +Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris +dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long +d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un +instant suspendue, inquiète, pelotonnée. + +Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, +et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint +la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa +part. + +Rien de plus. + +L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son +âme de lièvre où il fait noir. + +Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute +de pente, s'arrête, forme flaque et croupit. + + + +Le Chat + + + +I + + +Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour +pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une +boucherie. + +Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là, +pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, +dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors +du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a +posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit: + +--Régale-toi. + +Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups +de langue, puis s'attendrit. + +--Pauvre vieux, jouis de ton reste. + +Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche +plus que ses lèvres sucrées. + +--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. +Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler +que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!... + +A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. + +La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a +sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui +le regarde d'un oeil. + +Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait. + +--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé +juste. + +Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète. + +Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente +aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, +avec le soin que toutes les gouttes y tombent. + +Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des +animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte +d'autrui. + +Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se +dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. +Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient +lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais. + +D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat +par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, +que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce. + +Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, +ou se détend et ne crie pas. + +--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de +Carotte. + +Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat +de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, +les veines orageuses, il l'étouffe. + +Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa +figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. + + + + + +II + +Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. +Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés +sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame. + +--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat +broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. + +Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux +veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve: + +Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable +remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. + +Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau +transparente. + +Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers +fantômes. + +Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont +rien à craindre. + +Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au +ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. +Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, +n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes. + +Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève +doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent +des écrevisses géantes. + +Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de +Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. + +Et les écrevisses l'entournent. +Elles se haussent vers sa gorge. +Elles crépitent. +Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. + + + +Les Moutons + + +Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles +poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous +un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve +quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est +un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent +graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent. + +L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte +deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, +gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une +sculpture grossière. + +Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent +déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de +foin dans la bouche. + +Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de +l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, +tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit +qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par +sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête. + +--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte. + +--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol. + +--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. + +--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon +comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. +D'ailleurs, on les mate. + +Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup +une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau +l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, +se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau +enveloppé d'une gelée tremblante. + +--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil +de Carotte. + +--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches +dures. + +--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier +provisoirement le petit aux soins d'une étrangère? + +--Elle le refuserait, dit Pajol. + +En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, +sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, +sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite +droit aux tétines maternelles. + +--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. + +--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces +ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur +nez. + +Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. + +Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître +les petits noms des agneaux. + +Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques +coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque +dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une +pelle usée. + +--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous +enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille! + +--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! + +Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore +plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. + +--Veux-tu un berdin? dit-il. + +--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. + +Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un +berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille +dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la +main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le +fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur. + +Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des +picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, +ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va +ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il +l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en +aperçoive. + +Il dira qu'il l'a perdu. + +Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui +se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement +sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes. + +Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble +garder les moutons, toute seule. + + + +Parrain + + +Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain +et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui +passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte +que Poil de Carotte. + +--Te voilà, canard! dit-il. + +--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma +ligne? + +--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. + +Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi +son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche +plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. +Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que +de ne pas s'y tromper. + +--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte. + +Et ils restent bons camarades. + +Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour +toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot +de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le +force à boire un verre de vin pur. + +Puis ils vont pêcher. + +Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de +Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes +et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange +comme des enfants. + +--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton +bouchon aura enfoncé trois fois. + +Poil de Carotte: +Pourquoi trois? + +Parrain: +La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est +sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne +tire jamais trop tard. + +Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans +la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau +trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à +chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: + +--Seize, dix-sept, dix-huit!... + +Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il +bourre Poil de Carotte de haricots blancs. + +--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en +bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot +qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de +perdrix. + +Poil de Carotte: +Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. +Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. +Parrain: +Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point +ton content, chez ta mère. + +Poil de Carotte: +Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se +servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini +aussi. + +Parrain: +On en redemande, bêta. + +Poil de Carotte: +C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester +sur sa faim. + +Parrain: +Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce +singe était mon enfant! Arrangez ça. + +Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde +piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de +sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. + + + +La Fontaine + + +Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre +est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux +membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de +sa mère. + +--Elle te fait donc bien peur? dit parrain. + +Poil de Carotte: +Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une +correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant +elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre +par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible +qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la +mienne. + +Parain: +Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon +ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. +Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je +l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle +me dirait merci, avant de taper. + +Parrain: +Dors, canard, dors! + +Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et +cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié. + +Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. + +--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la +fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? + +Poil de Carotte: +Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles +souvent. + +Parrain: +Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je +m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as +glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je +n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais +tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à +te relever? + +Poil de Carotte: +Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! +Parrain: +Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre +canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le +costume des dimanches du petit Bernard. + +Poil de Carotte: +Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin. + +Parrain: +Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je +ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. + +Poil de Carotte: +Je serais loin. + +Parrain: +Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une +bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite. + +Poil de Carotte: +Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir. + +Parrain: +Dors, canard, dors. + +Poil de Carotte: +Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai +après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est +impossible de dormir quand on me touche. + + + +Les Prunes + + +Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit: + +--Canard, dors-tu? + +Poil de Carotte: +Non, parrain. + +Parrain: +Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher +des vers. + +--C'est une idée, dit Poil de Carotte. + +Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le +jardin. + +Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, +à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers +pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en +manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante. + +--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. +Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre +bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne +trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, +pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le +casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, +et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent +leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers +entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson +s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance. + +--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts +barbouillés de leur sale bave. + +Parrain: +Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. +Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la +terre. Pour ma part, j'en mangerais. + +Poil de Carotte: +Pour la mienne, je te la cède. Mange voir. + +Parrain: +Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les +écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des +prunes. + +Poil de Carotte: +Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle +pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car +tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien. + +Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques +prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les +avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris; + +--Ce sont les meilleures. + +Poil de Carotte: +Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains +seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse. + +--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. + +Poil de Carotte: +C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. +Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que +tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. + +Parrain: +Canard! canard! ça conserve. + + + +Mathilde + + +--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de +Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le +pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me +trompe. + +En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous +sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle +semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi +calmer toutes les coliques de la vie. + +La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots +sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande +la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se +lasse pas d'allonger. + +Il recule et dit: + +--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte. + +A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert +de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit +jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de +rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient +à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, +jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce +n'est plus amusant de jouer. + +--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement. + +Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse +sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, +une jambe levée. + +Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les +bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire +et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite +et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un +autre bâton. + +Il les promène de long en large. + +--Halte! dit-il, ça se dérange. +Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet +le cortège en branle. + +--Aie! fait Mathilde qui grimace. + +Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache +le tout. On continue. + +--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous. + +Comme ils hésitent: + +--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous +la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés. + +Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà +prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le +premier, pour sa peine. + +Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le +visage de Mathilde et la baise sur la joue. + +--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. + +Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, +gênés, ils rougissent tous deux. + +Grand frère Félix leur montre les cornes. + +--Soleil! Soleil! + +Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles +aux lèvres. + +--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé! + +--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, +ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si +maman veut. + +Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle +pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. +En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les +feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage. + +--Gare les calottes, dit grand frère Félix. + +Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir. + +Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère +en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave. + +Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. + +Poil de Carotte: +Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai +tout. + +Mathilde: +Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre. + +Poil de Carotte: +Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce +qu'elle te corrige, ta maman? + +Mathilde: +Des fois; ça dépend. + +Poil de Carotte: +Pour moi, c'est toujours sûr. + +Mathilde: +Mais je n'ai rien fait. + +Poil de Carotte: +Ça ne fait rien. Attention! + +Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit +son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en +retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de +Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites +sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, +prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque +raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a +l'orgueil de s'écrier: + +--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole! + + + +Le Coffre-Fort + + +Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit: + +--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne +fessée. Et toi? + +Poil de Carotte: +Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous +ne faisions rien de mal. + +Mathilde: +Non, pour sûr. + +Poil de Carotte: +Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me +marierais bien avec toi. + +Mathilde: +Moi, je me marierais bien avec toi aussi. + +Poil de Carotte: +Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais +n'aie pas peur, je t'estime. + +Mathilde: +Tu es riche à combien, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Mes parents ont au moins un million. + +Mathilde: +Combien que ça fait un million? + +Poil de Carotte: +Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur +argent. + +Mathilde: +Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère. + +Poil de Carotte: +Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour +flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour +du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la +serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa +dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, +personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa +y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit +rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au +fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite +l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, +preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort. + +Mathilde: + +Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot? + +Poil de Carotte: +Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons +mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter. + +Mathilde: +Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le +répéter. + +Poil de Carotte: +Non, c'est notre secret à papa et à moi. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. + +Poil de Carotte: +Pardon, je le sais. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait. + +--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. + +--Parions quoi? dit Mathilde hésitante. + +--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras +le mot. + +Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme +presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités +au lieu d'une. + +--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai. + +Mathilde: +Maman me défend de jurer. + +Poil de Carotte: +Tu ne sauras pas le mot. + +Mathilde: +Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné. + +Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses. + +--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta +parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, +c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux. + +--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître +un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas +de moi! + +Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue, +elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec. + +Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui. + +Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort +la tête et montre les dents. + +--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère. + +Poil de Carotte: +Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est +un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai. + +Pierre: +Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en +parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste. + +Poil de Carotte: +Du reste? + +Pierre: +Oui, du reste. +Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai +pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront +ce soir! + +Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que +la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les +mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant. + + + +Les Têtards + + +Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic +puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut, +quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et +veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière +l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit: + +--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous +l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers. + +--Demande le à maman, dit Poil de Carotte. + +Rémy: +Pourquoi moi? + +Poil de Carotte: +Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. +Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre. + +--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de +Carotte pêcher des têtards? + +Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame +Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent +rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait +clairement signe que non. + +--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de +moi, tout à l'heure. + +Rémy: +Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. + +Poil de Carotte: +Reste. Nous jouerons ici. + +Rémy: +Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. +J'en ramasserai des pleins paniers. + +Poil de Carotte: +Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, +elle se ravise. + +Rémy: +J'attendrai un petit quart, mais pas plus. + +Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement +l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude. + +--Qu'est-ce que je te disais? + +En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier +pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante. + +--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa +que tu musardes et il te grondera. + +Rémy: +Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre. + +Madame Lepic: +--Ah! vraiment, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît +madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. +Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de +Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied +et regarde ailleurs. + +--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me +rétracter. + +Elle n'ajoute rien. + +Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter +Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix +fraîches, exprès. + +Rémy est déjà loin. + +Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle +prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école. + +Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, +toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme +une casserole. + +Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. +Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. + +Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer +d'elle-même. + + + +Coup de Théâtre + + +Scène Première + +Madame Lepic: +Où vas-tu? + +Poil de Carotte: +_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_ + +Je vais me promener avec papa. + +Madame Lepic: +Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule +comme pour prendre son élan._ + +Poil de Carotte, _bas_: +Compris. + + + +Scène II + + +Poil de Carotte: +_En méditation près de l'horloge_. + +Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins +que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui! + + + +Scène III + +Monsieur Lepic: +_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant +la pretentaine pour affaires. + +Allons! partons. + +Poil de Carotte: +Non, mon papa. + +Monsieur Lepic: +Comment, non? Tu ne veux pas venir? + +Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas. + + Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a? + + Poil de Carotte: + Y a rien, mais je reste. + Monsieur Lepic: + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, + et pleurniche à ton aise. + + + + Scène IV + + Madame Lepic: + _Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._ + + Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les + tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en + dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère + qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se + tournent le dos._ + + + + Scène V + + Poil de Carotte: + _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un + seul._ + + Tout le monde ne peut pas être orphelin. + + + + En Chasse + + + M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. + + Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit: + +--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous + le reprendrons ce soir? + + --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder. + + Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix. + + Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec +affection et oublie un moment sa charge. + +Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le +soutenir. + +--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré. + +Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père +piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser +comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les +chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se +couche un peu et halète, toute sa langue dehors. + +--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des +orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les +feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur! + +Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures. + +Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté, +où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de +lièvre. + +--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure +après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et +sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. +Nous rentrerons bredouilles, ce soir. + +Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux. + +_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt, +le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche +le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte +s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer. + +_Il soulève sa casquette_ +Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte +_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic +manque ou tue. + +Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop +souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait +de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et +à cette condition, ça réussit presque toujours. + +--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore +dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. +Pourquoi ris-tu? + +--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte. + +Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode. + +--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic. + +Poil de Carotte: +Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais. + +Monsieur Lepic: +Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si +tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant +des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te +moques de ton père. + +Poil de Carotte: +Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis +qu'un serin. + + + +La Mouche + + +La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, +tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle +ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a +posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. +Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des +prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la +soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- +vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, +que la chasse grise, oublie d'en demander. + +--Une goutte, papa? + +Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte +qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite +de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, +l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic: + +--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille. + +Monsieur Lepic: +Ote-la, mon garçon. + +Poil de Carotte: +Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle +bourdonne. + +Monsieur Lepic: +Laisse-la mourir toute seule. + +Poil de Carotte: +Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? +Monsieur Lepic: +Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir. + +Poil de Carotte: +Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la +permission? + +--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi. + +Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et +il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de +réclamer sa part. + +Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant: + +--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. +Seulement, elle a tout bu. + + + +La première Bécasse + + +--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai +dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu +entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses +passeront sur la tête. + +Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première +fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une +perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic. + +Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il +regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. + +--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près. + +Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, +déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. +Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et +un bec sanglant. +Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer +une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de +Carotte. + +Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes +fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. +Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure. + +Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il +les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit +le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là. + +Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, +se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant. + +Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement +que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se +meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du +fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air. + +Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation +formidable aux quatre coins du bois. + +Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite +glorieusement et respire l'odeur de la poudre. + +Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus +que d'ordinaire. + +--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges. + +Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son +fils encore fumant: + +--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux? + + + +L'Hameçon + +Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des +ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le +ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. +Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché +sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller. + +Madame Lepic vient donner un coup d'oeil. + +--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, +aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux. + +Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, +elle pousse des cris de douleur. + +Elle a un hameçon piqué au bout du doigt. + +Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic +lui-même arrive. + +--Montre voir, disent-ils. + +Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon +s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur +Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, +et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé. + +M. Lepic tente de l'ôter. + +--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë. + +En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté +par sa bouche. + +M. Lepic met son lorgnon. + +--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon! + +Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, +madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? +D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe. + +--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. +Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt +une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie; +il sue. Du sang paraît. + +--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. + +--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine. + +--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère. + +M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame +Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement. + +M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt +n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe. + +Ouf! + +Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère, +il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique +l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son +hameçon lui est resté dans le dos. + +--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il. + +Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les +entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort +qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se +croie plus tôt vengée et le laisse tranquille? + +Des voisins attirés le questionnent: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? + +Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. +Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. + +Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière +d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté +avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux +assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte: + +--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est +pas de ta faute. + +Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le +front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, +propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs +s'emplissent de larmes. + +Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière +son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde. + +Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux. + +--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc +bien méchante? + +Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. + +--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins +attendris par sa bonté. + +Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme +que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et +elle raconte le drame au public, d'une langue volubile. + +--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce +malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel. + +Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un +trou, et de piétiner la terre. + +--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher +avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon! +Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse! + +Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au +châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements +rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques. + + + +La Pièce d'Argent + + +I + + +Madame Lepic: +Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes +poches. + +Poil de Carotte: +_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des +oreilles d'âne._ + +Ah! oui, maman! Rends-le-moi. + +Madame Lepic: +Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au +hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas. + +Madame Lepic: +Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. +Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie? + +Poil de Carotte: +Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman. + +Madame Lepic: +Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine +dernière. + +Poil de Carotte: +Alors, c'est mon couteau. + +Madame Lepic: +Quel couteau? Qui t'a donné un couteau? + +Poil de Carotte: +Personne. + +Madame Lepic: +Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. +Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime +sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je +n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue. + +Poil de Carotte: +Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. +Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. +D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins! + +Madame Lepic: +Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes +pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux? + +Poil de Carotte: +Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il +seulement la surveiller toute ma vie! + +Madame Lepic: +Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller +sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, +arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à +toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le +charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi. + + + +II + + +Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. +Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, +il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le +sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. +Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air. + +Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au +creux d'un vieux nid? + +Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. +On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des +genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle. + +Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue +au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa +mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on +y renoncera. + +Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide: + +--Maman, eh! maman! + +Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le +tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines +blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces +d'argent. + +Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, +poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre. + +Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait +difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et +puis comment faire la preuve? + +Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes +occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se +sauve. + +Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour +périlleux vers la table à ouvrage. + +Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa +place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat +ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, +il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, +autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents +se frappe anxieusement les mollets et s'écrie: + +--Attention! ça brûle, ça brûle! + + + +III + + +Poil de Carotte: + +Maman, maman, je l'ai. + +Madame Lepic: +Mois aussi. + +Poil de Carotte: +Comment? la voilà. + +Madame Lepic: +La voici. + +Poil de Carotte: +Tiens! fais voir. + +Madame Lepic: +Fais voir, toi. + +Poil de Carotte +_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les +manie, les compare et apprête sa phrase._ +C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée +dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, +avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau +de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera +tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. +Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. +Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas. + +Madame Lepic: +Je ne dis pas non. +Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu +oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu +te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. +Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant +tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. +Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas +le bonheur. + +Poil de Carotte: +Alors, je peux aller jouer, maman? + +Madame Lepic: +Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes +deux pièces. + +Poil de Carotte: +Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce +que j'en aie besoin. Tu serais gentille. + +Madame Lepic: +Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux +t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins +que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et +toi, as-tu une idée? + +Poil de Carotte: +Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, +et merci. + +Madame Lepic: +Attends! si c'était le jardinier? + +Poil de Carotte: +Veux-tu que j'aille vite le lui demander? + +Madame Lepic: +Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père +de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton +frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. +Après tout, c'est peut-être moi. + +Poil de Carotte: +Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires. + +Madame Lepic: +Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je +verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse +de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai +un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage. + +_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un +instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe +devant elle et, silencieux, offre une joue. + +Madame Lepic: +_Sa main droite levée, menace ruine._ +Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, +tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on +vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. +_La première gifle tombe_. + + + +Les Idées personnelles. + + +M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent +près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre +chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de +Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées +personnelles. + +--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, +tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je +t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être +mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me +dois pas et que tu m'accordes généreusement. + +--Ah! répond M. Lepic. + +--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine. + +--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon +frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la +faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. +Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie +seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins +efficaces. + +--A ton service, dit grand frère Félix. + +--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine. + +--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière +générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais +en sa présence. + +--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix. + +--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de +dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je +n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et +de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que +je cherchais. + +--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, +dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, +en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu +débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de +pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon. + +--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà +inquiet. + +--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main. + +Et il disparaît. Grand frère Félix le suit. + +--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte. + +Puis soeur Ernestine se dresse et grave: + +--Bonsoir, cher ami! dit-elle. + +Poil de Carotte reste seul, dérouté. + +Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir: + +--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est +personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par +toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour +commencer. + +La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le +feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans +la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de +la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y +conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez +dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules +et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus +qu'il plonge jusqu'au coude. + +D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau +l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après +avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la +planche. + +Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup +d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit +du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la +fenêtre. + +Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En +chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir +le froid du carreau rouge. + +Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de +développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les +garder pour soi. + + + +La Tempête de Feuilles + + +Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille +du grand peuplier. + +Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre, +vivre à part, seule, sans queue, libre. + +Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. + +Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, +et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait +un signe. + +Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles +le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. + +Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte +brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer +les pesantes couches d'air qui le gênent. + +Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres +du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse +en avant sa bordure nette et sombre. + +D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le +merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que +Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements +de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. + +Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi. + +La calotte livide continue son invasion lente. + +Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui +laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. +Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur +le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de +s'y déchirer. + +La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les +clameurs s'élèvent. + +Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles +Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. +Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. +Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, +apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, +soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier +sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le +mur. + +Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de +coups sourds. + +Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des +gouttes d'encre. + +Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons +montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines. + +Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne +pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est +le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui +les affole, qui épouvante Poil de Carotte. + +Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué. + +Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages +mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne +le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et +elle lui bande douloureusement les paupières. + +Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez +lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur +comme un papier de rue. + +Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit. + +Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur. + + + +La Révolte + + +I + +Madame Lepic: +Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller +me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour +se mettre à table. + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons. + +Poil de Carotte: +Non, maman, je n'irai pas au moulin. + +Madame Lepic: +Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce +que tu rêves? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de +suite chercher une livre de beurre au moulin. + +Poil de Carotte: +J'ai entendu. Je n'irai pas. + +Madame Lepic: +C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta +vie, tu refuses de m'obéir. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Tu refuses d'obéir à ta mère. + +Poil de Carotte: +A ma mère, oui, maman. + +Madame Lepic: +Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Veux-tu te taire et filer? + +Poil de Carotte: +Je me tairai sans filer. + +Madame Lepic: +Veux-tu te sauver avec cette assiette? + + + +II + + +Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. + +--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras. + +C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore +elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par +terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour +les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y +comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. + +--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe +aussi. Personne ne sera de trop. + +Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter. + +Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de +s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le +battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à +ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une +pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la +pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement. + +--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un +léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce +qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente. + +Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. +La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille: + +--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime. + +Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. +Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part +des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt. +Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il +l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. + +--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne +m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge +de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. +Qu'ils se débrouillent. + +--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car +il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre +de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y +aller pour ma mère. + +Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça +le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à +propos d'une livre de beurre. + +Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne +le dos et rentre à la maison. + +Provisoirement l'affaire en reste là. + + + +Le Mot de la Fin + + +Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru, +où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. +Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: +--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille +route? + +Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il +se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit +docilement son père. + +D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de +suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui +répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu +dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et +le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure. + +Monsieur Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine +ta mère? + +Poil de Carotte: +Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue: +je n'aime plus maman. + +Monsieur Lepic: +Ah! A cause de quoi? Depuis quand ? + +Poil de Carotte: +A cause de tout. Depuis que je la connais. + +Monsieur Lepic: +Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a +fait. + +Poil de Carotte: +Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien? + +Monsieur Lepic: +Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent. + +Poil de Carotte: +Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte +ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura +fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de +vous occuper de lui. C'est sans importance. + +Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères +et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la +forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout +mon coeur, et je n'oublie plus l'offense. + +Monsieur Lepic: +Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. + +Poil de Carotte: +Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison. + +Monsieur Lepic: +Je suis obligé de voyager. + +Poil de Carotte, _avec suffisance_: +Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis +que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à +fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais +qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te +mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la +mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me +séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple? + +Monsieur Lepic: +Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. + +Poil de Carotte: +Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais. + +Monsieur Lepic: +C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je +t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta +société me manquerait. + +Poil de Carotte: +Tu viendras me voir, papa. + +Monsieur Lepic: +Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour. + +Monsieur Lepic: +Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne +privilégier personne. Je continuerai. + +Poil de Carotte: +Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y +vole ton argent, et je choisirai un métier. + +Monsieur Lepic: +Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par +exemple? + +Poil de Carotte: +Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre. + +Monsieur Lepic: +Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction +de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles? + +Poil de Carotte: +Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer. + +Monsieur Lepic: +Tu charges! Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre. + +Monsieur Lepic: +Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton +suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort +n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute +la couverture. Tu te crois seul dans l'univers. + +Poil de Carotte: +Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve +aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. +Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne +peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux +parmi l'espèce humaine. + +Monsieur Lepic: +Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair +au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses? + +Poil de Carotte: +Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche. + +Monsieur Lepic: +Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu +ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. + +Poil de Carotte: +Ça promet. + +Monsieur Lepic: +Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses +t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et +d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et +observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu +t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes. + +Poil de Carotte: +Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je +réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait +préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne +l'aime pas. + +--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic +impatienté. + +A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde +longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme +honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses +paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche. + +Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie +secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout +ne s'envole. + +Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les +ténèbres et il lui crie avec emphase: + +--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste. + +--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout. + +--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça +parce que c'est ma mère. + + + +L'Album de Poil de Carotte + + +I + +Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque +pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers +aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, +au milieu de riches décors. + +--Et Poil de Carotte? + +--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il +était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule. + +La vérité c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte. + + + +II + +Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de +retrouver son vrai nom de baptême. + +--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes? + +--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic. + + + +III + +Autres signes particuliers: + +La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. +Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. +Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les +oreilles. +Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. +Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. +Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait +un collier. +Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse. + + + +IV + +Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver, +il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant +les aiguilles du bout du doigt. + +Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe +quoi sur le pouce. + + + +V + +Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par +derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur. + +Et si on lui demande: +--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte? + +Il répond: +--Oh! ce n'est pas la peine! + + + +VI + +Madame Lepic: +Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle. + +Poil de Carotte: +Boui, banban. +Madame Lepic: +Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la +bouche pleine. + + + +VII + +Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite +qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. +Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains. + + + +VIII + +--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. +C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait. + +--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps. + + + +IX + +Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études. +Il s'étire et soupire d'aise. + +--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide +de la vie. Que vas-tu faire? + +--Comment! Encore! dit grand frère Félix. + + + +X + +On joue aux jeux innocents. +Mademoiselle Berthe est sur la sellette. + +--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte; + +On se récrie: + +--Très joli! Quel galant poète! + +-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela +comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure +de rhétorique. + + + +XI + +Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à +lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin +parce qu'il met des pierres dans les boules. + +Il vise à la tête: c'est plus court. + +Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, +à part, à côté de la glace, sur l'herbe. + +A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes. + +Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté. + +Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie. + + + +XII + +Les enfants se mesurent leur taille. +A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la +tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une +fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur +Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne +contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien +à la petite idée de différence. + + + +XIII + +Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe: + +--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. +Il y a une limite. +Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de +Carotte. + +Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche +et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude. + +--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle. + + + +XIV + +--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au +petit Pierre que sa maman gâte. + +Et renseigné à peu près, il s'écrie: + +--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans +le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le +noyau. + +Il réfléchit: + +--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez. + + + +XV + +Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent +volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite +part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. + +Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui +redemande. + + + +XVI + +Poil de Carotte: +Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues? + +Mathilde: +Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour +faire des pâtés. + +Poil de Carotte: +Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées. + + + +XVII + + +--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père +que moi? dit, çà et là, madame Lepic. + +--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas +mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure. + + + +XVIII + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas, maman. + +Madame Lepic: +Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours +exprès. + +Poil de Carotte: +Il ne manquerait plus que cela. + + + +XIX + +Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi. + +Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait +subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, +décontenancé, ne sait où disparaître. + + + +XX + +--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic. + +--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. + +Elle dit encore: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une +goutte quand on le gifle. + + + +XXI + +Elle dit encore: + +--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui. + +--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière. + +--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant. + + + +XXII + +En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, +où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte +renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie. + + + +XXIII + +Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte: + +--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb +pour inventer la poudre. + +Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent +pas, il fera, plus tard, un gars huppé. + + +XXIV + +--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, +un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file. + + + +XXV + +Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. +Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est +douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet +d'un sou. + +Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, +elle le lui fait passer. + + + +XXVI + +Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit: + +--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise. + +Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit: + +--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot? + +Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton. + + + +XXVII + +Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu +m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise +sur la paille! + + + +XXVIII + +--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant. + +Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se +trompe, il réarrange. + +Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le +barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais +elle ajoute exprès pour lui: + +--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête. + + + +XXIX + +Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil +de Carotte: + +--Laisse-moi donc tranquille, imbécile! + +Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources +brûlantes dans les yeux. + +Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. +Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe. + + + +XXX + +Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se +promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte. + +--Passe devant, dit-elle, et gambade! + +Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de +chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers +furtifs. + +Il tousse. + +Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village, +il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie: + +--Personne ne m'aimera jamais, moi! +Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le +mur, un sourire aux lèvres, terrible. + +Et Poil de Carotte ajoute, éperdu: + +--Excepté maman. + + + +FIN + + + + +TABLE + +Les Poules +Les Perdrix +C'est le chien +Le Cauchemar +Sauf votre respect +Le Pot +Les Lapins +La Pioche +La Carabine +La Taupe +La Luzerne +Le Timbale +La Mie de pain +Le Trompette +Ma Mèche +Le Bain +Honorine +La Marmite +Réticence +Agathe +Le Programme +L'Aveugle +Le Jour de l'An +Aller et retour +Le Porte-plume +Les Joues rouges +Les Poux +Comme Brutus +Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M. +Lepic à Poil de Carotte +Le Toiton +Le Chat +Les Moutons +Parrain +La Fontaine +Les Prunes +Mathilde +Le Coffre-fort +Les Têtards +Coup de théâtre +En Chasse +La Mouche +La Première Bécasse +L'Hameçon +La Pièce d'argent +Les Idée personnelles +La Tempête de feuilles +La Révolte +Le Mot de la fin +L'Album de Poil de Carotte + + + + +End of The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard. + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE *** + +This file should be named 8plcr11.txt or 8plcr11.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8plcr12.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr11a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout + au fond de + la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré + noir de sa porte ouverte.</p> +<p>--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné + de ses trois + enfants.</p> +<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon + pâle, indolent et poltron. </p> +<p>--Et toi, Ernestine?</p> +<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine + la tête pour répondre. + Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque + front contre + front.</p> +<p>--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil + de + Carotte, va fermer les poules! + Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il + a les cheveux + roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous + la table, se + dresse et dit avec timidité:</p> +<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p> +<p>--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour + rire. + Dépêchez-vous, s'il te plaît!</p> +<p>--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p> +<p>--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.</p> +<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être + indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager + définitivement, + sa mère lui promet une gifle.</p> +<p>--Au moins, éclairez-moi, dit-il.</p> +<p>Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. + Seule pitoyable, + Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du + corridor.</p> +<p>--Je t'attendrai là, dit-elle.</p> +<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de + vent + fait vaciller la lumière et l'éteint.</p> +<p>Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met + à trembler + dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit + aveugle. + Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. + Des + renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur + sa + joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête + en + avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. + Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur + perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p> +<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p> +<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand + il + rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui + semble + qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement + neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les + félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de + ses + parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement + leur + lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p> +<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Perdrix</h2> +<p> + Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. + Elle + contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise + pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur + Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, + il est + spécialement chargé d'achever les pièces blessées. + Il doit ce privilège + à la dureté bien connue de son coeur sec.</p> +<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.</p> +<p>Madame Lepic: + L'ardoise est trop haute pour toi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, j'aimerais autant les plumer.</p> +<p>Madame Lepic: + Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p> +<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les + indications d'usage:</p> +<p>--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.</p> +<p>Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Deux à la fois, mâtin!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pour aller plus vite.</p> +<p>Madame Lepic: + Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p> +<p>Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent + leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus + aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, + pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la + tête haute + afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p> +<p>Elles s'obstinent.</p> +<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la + tête sur le bout de son soulier.</p> +<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix + et soeur + Ernestine.</p> +<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je + ne + voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.</p> +<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.</p> +<p>--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p> +<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés + du sang + coule, un peu de cervelle.</p> +<p>--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?</p> +<p>Grand Félix dit: + --C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.</p> +<p> + C'est le Chien +</p> +<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le + journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère + Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle + des choses.</p> +<p>Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement + sourd.</p> +<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p> +<p>Pyrame grogne plus fort.</p> +<p>--Imbécile! dit madame Lepic.</p> +<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame + Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, + les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt + one s'entend plus.</p> +<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p> +<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe + de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par + peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, + il casse sa voix en éclats.</p> +<p>La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien + couché qui leur tient tête.</p> +<p>Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même + jappe.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il + y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre + tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour + voler.</p> +<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus + vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il + n'ouvre pas la porte.</p> +<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant + du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.</p> +<p>Aujourd'hui il triche.</p> +<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et + tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste + collé + derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa + ruse + lui réussit.</p> +<p>Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il + lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus + de la porte, + trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.</p> +<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge + trop. Les soupçons s'éveilleraient.</p> +<p>De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince + dans + les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la + gorge. + A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! + Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p> +<p>Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les + Lepic + calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande + rien, + Poil de Carotte dit tout de même par habitude</p> +<p>--C'est le chien qui rêvait.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Cauchemar</h2> +<p> Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, + lui prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, + si le jour il possède tous les défauts, la nuit il a principalement + celui de ronfler. Il ronfle exprès, sans aucun doute.</p> +<p>La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un + est + celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté + de + sa mère, au fond.</p> +<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. + Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines + afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à + ne point + respirer trop fort.</p> +<p>Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p> +<p>Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus + gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p> +<p>Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que tu as?</p> +<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p> +<p>Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur + qui semble + indien.</p> +<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains + plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier + appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit où + il repose, à côté de sa mère, au fond.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Sauf votre Respect</h2> +<p> + Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les + autres + communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, + il a trop attendu, n'osant demander.</p> +<p>Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.</p> +<p>Quelle prétention!</p> +<p>Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé + contre une borne, à + l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. + Il + s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!</p> +<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, + maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, + Poil de + Carotte déjeune avant de se lever.</p> +<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame + Lepic, + avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très + peu.</p> +<p>A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent + Poil de + Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier + signal. + Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la + becquée à son + enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix + et à soeur + Ernestine:</p> +<p>--Attention! préparez-vous!</p> +<p>--Oui, maman.</p> +<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter + quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés + comme pour leur demander:</p> +<p>--Y êtes-vous?</p> +<p>lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce + jusqu'à la gorge, + dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui + dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:</p> +<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et + de la + tienne encore, de celle d'hier.</p> +<p>--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la + figure + espérée.</p> +<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être + plus drôle du tout.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Pot</h2> +<h3 align="center">I</h3> +<p> + Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, + Poil de Carotte + a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, + c'est facile. + A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait + volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p> +<p>L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès + que la + nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, + il ne peut + espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, + neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va + durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne + une + deuxième précaution. +</p> +<p></p> +<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p> +<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p> +<p>D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, + il ne puisse reculer, + soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand + frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité + ne l'oblige + pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé + de la rue, presque + en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; + c'est selon.</p> +<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles + et les noyers ragent dans les prés.</p> +<p>--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré + sans + hâte, je n'ai pas envie.</p> +<p>Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond + du + corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, + se + couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un + unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie + et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il + est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. + Il + repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment + échappé belle, et + compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours + de + suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir + avec ce rêve.</p> +<p>A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.</p> +<p>--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot + sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie + toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil + de + Carotte prend ses précautions?</p> +<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p> +<p>--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, + plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes + draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je + suis sûr, par + expérience, que maman n'y verra goutte.</p> +<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité + et commence un bon somme.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. + --Oh! oh! dit-il, ça se gâte!</p> +<p>Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il + a péché + par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p> +<p>Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte + est fermée à clef. + La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.</p> +<p>Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la + fenêtre. + Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un + pot + qu'il sait absent.</p> +<p>Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner + que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p> +<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, + car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air + de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, + qu'il appelait.</p> +<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. + Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se + cogne au + mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, + il + se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier + et il s'abat + entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p> +<p>Le noir de la chambre s'épaissit.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse + matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle + reniflait de travers.</p> +<p>--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.</p> +<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est + pas longue à trouver.</p> +<p>--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche + de dire Poil de + Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.</p> +<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p> +<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement + sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:</p> +<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p> +<p>Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la + cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie + et elle + demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.</p> +<p>Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p> +<p>--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! + Tu vis donc + comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle + saurait s'en + servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu + m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, + folle, + folle!</p> +<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il + n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. + Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien + voir, + il aurait du toupet.</p> +<p>Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, + le + facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p> +<p>--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, + moi je ne sais plus. Arrangez vous.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Les Lapins</h2> +<p> + --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es + comme moi, tu ne l'aimes pas.</p> +<p>--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p> +<p>On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, + il doit aimer + seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:</p> +<p></p> +<p>--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera + pas.</p> +<p>Et Poil de Carotte pense:</p> +<p>--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.</p> +<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de + satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? + Au dessert, madame Lepic lui dit:</p> +<p>--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.</p> +<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien + horizontale afin de ne rien renverser.</p> +<p>A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, + les oreilles + sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils + allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p> +<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.</p> +<p>S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon + rongé jusqu'à la + racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les + graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.</p> +<p>Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches + de + jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux + lapins en rond sur leur derrière.</p> +<p>La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les + trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Pioche</h2> +<p> + Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à + côte. Chacun a sa + pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur + mesure, chez le + maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout + seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent + d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours + à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte + reçoit un coup + de pioche en plein front.</p> +<p>Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, + sur le + lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la + vue du sang de son + petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du + pied, et + soupire appréhensive:</p> +<p>--Où sont les sels?</p> +<p>--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les + tempes.</p> +<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, + entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà + rouge, où le sang + suinte et s'écarte.</p> +<p>M. Lepic lui a dit:</p> +<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p> +<p>Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:</p> +<p>--C'est entré comme dans du beurre.</p> +<p>Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à + rien.</p> +<p>Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. + Il en est + quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, + l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.</p> +<p>--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; + tu ne pouvais pas faire attention, petit imbécile!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Carabine</h2> +<p> + M. Lepic dit à ses fils:</p> +<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment + mettent tout en commun.</p> +<p>--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons + la carabine. + Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.</p> +<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.</p> +<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p> +<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!</p> +<p>Monsieur Lepic: + Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p> +<p>M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Emmène-t-on le chien?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des + chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur + costume simple + est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais + M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. + La culotte + de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche + ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment + bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante + a la + consigne de respecter. +</p> +<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.</p> +<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule + et se refuse d'y coller + la crosse de son arme à feu.</p> +<p>--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton + soûl!</p> +<p>--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand + frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à + l'autre. + Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme + si les + moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. + Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des + insultes. + Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il + redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! + Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ne tire pas, tu es trop loin.</p> +<p>Poil de Carotte: + Crois-tu?</p> +<p>Grand frère Félix: + Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en + est très loin.</p> +<p>Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il + a raison. Les + moineaux, effrayés, repartent.</p> +<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il + hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.</p> +<p>Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, + bâille: à sa place, + devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le + moineau tombe.</p> +<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait + la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il + la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, + faisant + le chien, court ramasser le moineau et dit:</p> +<p>--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.</p> +<p>Poil de Carotte: + Un peu beaucoup.</p> +<p>Grand frère Félix: + Bon, tu boudes!</p> +<p>Poil de Carotte: + Dame, veux-tu que je chante?</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que + nous pouvions le manquer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! moi...</p> +<p>Grand frère Félix: + Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le + tueras + demain.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! demain.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je te le promets.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je sais? tu me le promets, la veille.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je te le jure; es-tu content?</p> +<p>Poil de Carotte: + Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; + j'essaierais la carabine.</p> +<p>Grand frère Félix: + Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. + Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer + le bec.</p> +<p>Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un + paysan qui les salue et dit:</p> +<p>--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?</p> +<p>Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, + triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:</p> +<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc + portée tout le temps?</p> +<p>--Presque, dit Poil de Carotte.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Taupe</h2> +<p> + Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un + ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à + la tuer. Il la + lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse + retomber sur une pierre.</p> +<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p> +<p>Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, + cassé le dos, et + elle semble n'avoir pas la vie dure.</p> +<p>Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête + de mourir. + Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça + n'avance plus.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.</p> +<p>En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son + ventre + plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne + l'illusion de la vie.</p> +<p>--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est + pas + encore morte!</p> +<p>Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.</p> +<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes + ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe + bouge toujours.</p> +<p>Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Luzerne</h2> +<p> + Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres + et se hâtent + d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.</p> +<p>Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, + et + Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme + trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est + pas gourmand. Il + aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, + ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être + servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de + Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui + donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait + voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent + avec curiosité. +</p> +<p>Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché + de + vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à + nourrir. + Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.</p> +<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p> +<p>Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite + sur la lourde + porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, + unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.</p> +<p>Poil de Carotte: + Décidément, ils n'y sont pas.</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p> +<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une + faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux + de + la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p> +<p>Grand frère Félix: + S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.</p> +<p>Grand frère Félix: + Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux + manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p> +<p>Poil de Carotte: + De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.</p> +<p>Grand frère Félix: + Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par + exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans + l'huile et le vinaigre.</p> +<p>Poil de Carotte: + On n'a pas besoin de la retourner.</p> +<p>Grand frère Félix: + Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges + pas, toi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Pourquoi toi et pas moi?</p> +<p>Grand frère Félix: + Blague à part, veux-tu parier?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain + avec du lait caillé pour écarter dessus?</p> +<p>Grand frère Félix: + Je préfère la luzerne.</p> +<p>Poil de Carotte: + Partons!</p> +<p>Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur + appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de + traîner les + souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits + chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:</p> +<p>--Quelle bête a passé par ici?</p> +<p>A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux + mollets + peu à peu engourdis.</p> +<p>Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat + ventre.</p> +<p>--On est bien, dit grand frère Félix.</p> +<p>Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient + ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre + voisine:</p> +<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p> +<p>Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en + grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, + refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. + Mortes, + elles ne se referment plus.</p> +<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p> +<p>Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent + les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de + peau + les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt + elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, + parasite + méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de + filaments + roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes + dressées à la mode indienne.</p> +<p>--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. + Je commence. + Prends garde de toucher à ma portion.</p> +<p>Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.</p> +<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?</p> +<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de + luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est + parcouru de frissons.</p> +<p>Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en + enveloppe + la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau + inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de + dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil + de + Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que + les + belles feuilles.</p> +<p>Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les + mâche posément.</p> +<p>Pourquoi se presser? + La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.</p> +<p>Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il + avale, se régale.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Timbale</h2> +<p> + Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en + quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. + D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme + d'ordinaire:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>Au repas du soir, il dit encore:</p> +<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p> +<p>--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p> +<p>Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce + que la + température est douce et que simplement il n'a pas soif.</p> +<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p> +<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?</p> +<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p> +<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras + la chercher dans le placard.</p> +<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir + soi-même?</p> +<p>On s'étonne déjà:</p> +<p>--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté + de plus.</p> +<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te + trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.</p> +<p>Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:</p> +<p>Soeur Ernestine: + Il restera une semaine sans boire.</p> +<p>Grand frère Félix: + Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.</p> +<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus + jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, + leur trouvez-vous du mérite?</p> +<p>-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.</p> +<p>Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame + Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. + Il + accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments + et les + témoignages d'admiration sincère.</p> +<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p> +<p>Les autres disent:</p> +<p>-Il boit en cachette.</p> +<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte + tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à + peu.</p> +<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent + encore + les bras au ciel, quand on les met au courant:</p> +<p>--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.</p> +<p>Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, + mais qu'en + somme rien n'est impossible.</p> +<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec + un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer + une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent + même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il + vaincre + sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.</p> +<p>Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. + Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour + nettoyer les chandeliers.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mie de Pain</h2> +<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même + ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, + et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent + par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine + vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. + A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent. </p> +<p>On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà + rien + n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était + louée, quand + madame Lepic dit:</p> +<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?</p> +<p>A qui s'adresse-t-elle? + Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. + Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, + par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une + bête.</p> +<p>--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson + de sa + queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, + comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est + bien égal + que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p> +<p>Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle + s'adresse + à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à + lui qu'elle demande + une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord + elle le regarde.</p> +<p>Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, + puis, du + bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, + sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.</p> +<p>Farce ou drame? Qui le sait? + Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. + --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix + qui + galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.</p> +<p>Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, + l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il + se contient, mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant + la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière + des dernières.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Trompette</h2> +<p> + M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux + en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux + cadeaux, + dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé + toute la nuit. Ensuite + M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte + et lui dit:</p> +<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p> +<p>En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. + Il + préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans + les mains; mais + il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer + sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. + L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. + Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.</p> +<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.</p> +<p>Il va même au peu loin et ajoute:</p> +<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p> +<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu + as + donc bien changé?</p> +<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p> +<p>--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les + déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre + comme ça m'amuse de souffler dedans.</p> +<p>Madame Lepic: + --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce + pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les + pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on + ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni + trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau + à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à + la + cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.</p> +<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans + ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de + Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle + du jugement dernier.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mèche</h2> +<p> + Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On + les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur + toilette, + au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, + lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à + Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.</p> +<p>C'est une rage qu'elle a. + Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère + Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi + elle triche:</p> +<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, + et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p> +<p>Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.</p> +<p>--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.</p> +<p>Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur + Ernestine + ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.</p> +<p>--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde + le pot fermé + sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. + Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est + inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble + à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. +</p> +<p>--Je te remercie, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier + comme d'ordinaire, en + passant sa main sur ses cheveux.</p> +<p>Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants + de + filoselle blanche.</p> +<p>--Ça y est? dit grand frère Félix.</p> +<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que + ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p> +<p>Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. + Il court + au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa + tête, avec tranquillité.</p> +<p>--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque + de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. + Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.</p> +<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, + il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça + luit + est égal.</p> +<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint + personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut + laisser croire que je ne déteste pas la pommade.</p> +<p>Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, + ses + cheveux le vengent à son insu.</p> +<p>Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; + puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent + leur + léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.</p> +<p>On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première + mèche se dresse en l'air, droite, libre.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Bain</h2> +<p> + Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, + réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous + les noisetiers + du jardin.</p> +<p>--Partons-nous? dit-il.</p> +<p>Grand frère Félix: + Allons-y, porte les caleçons?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Il doit faire encore trop chaud.</p> +<p>Grand frère Félix: + Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p> +<p>Poil de Carotte: + Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras + sur l'herbe.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p> +<p>Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent + des + fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère + et + sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. + La + figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après + les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:</p> +<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p> +<p>--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux + et fixé.</p> +<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.</p> +<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit + mur de pierres + sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant + est passé de rire.</p> +<p>De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote + comme + des dents claquent et exhale une odeur fade.</p> +<p>Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, + tandis + que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. + Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait + pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, + attirante de loin, le met en détresse.</p> +<p>Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. + Il veut moins + cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p> +<p>Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur + l'herbe. Il + noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met + son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, + pareil + au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend + encore un peu.</p> +<p>Déjà grand frère Félix a pris possession de la + rivière et la saccage + en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait + écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des + vagues courroucées.</p> +<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p> +<p>--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il + s'assied + par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites + ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être + n'a + pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p> +<p>Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il + a + de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble + qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, + comme + autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil + de + Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, + suffoqué, aveuglé, étourdi.</p> +<p>--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.</p> +<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau + reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.</p> +<p>Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire + faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p> +<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings + fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui + ne font rien.</p> +<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de + Carotte.</p> +<p>Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange + toujours.</p> +<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, + j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois + plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie + de te rejoindre en dix brassées.</p> +<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, + immobile comme une vraie borne. + De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix + lui grimpe + sur le dos, pique une tête et dit:</p> +<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p> +<p>--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p> +<p>-Déjà! dit Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son + bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout + à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec + une sorte de vaillance + frénétique, défiant le danger, prêt à risquer + sa vie pour sauver quelqu'un, + et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter + l'angoisse + de ceux qui se noient.</p> +<p>--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère + Félix boira tout le rhum.</p> +<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p> +<p>--Je ne donne ma part à personne.</p> +<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est de la terre, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Non, c'est de la crasse.</p> +<p>Poil de Carotte: + Veux-tu que je retourne, papa?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p> +<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand + frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, + la gorge raclée, il rie aux éclats, tant son frère et M. + Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Honorine</h2> +<p> + Madame Lepic: + Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?</p> +<p>Honorine: + Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.</p> +<p>Madame Lepic: + Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!</p> +<p>Honorine: + Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été + malade. + Je crois les chevaux moins durs que moi.</p> +<p></p> +<p>Madame Lepic: + Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un + coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte + plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres + soirs; + vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, + et vous serez perdue. On vous relèvera morte.</p> +<p>Honrine: + Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras + vont encore.</p> +<p>Madame Lepic: + Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on + lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue + baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p> +<p>Honorine: + Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.</p> +<p>Madame Lepic: + Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. + Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?</p> +<p>Honorine: + Il y a de l'humidité dans le placard.</p> +<p>Madame Lepic: + Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les + assiettes? Regardez cette trace.</p> +<p>Honorine: + Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.</p> +<p>Madame Lepic: + C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas + que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au + pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi + aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne + volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce + de + toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p> +<p>Honorine: + Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si + j'avais la tête dans un seau d'eau.</p> +<p>Madame Lepic: + Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné + à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous + chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a + rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine + qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière + son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu + le + courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p> +<p>Honorine: + Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait + qu'à parler et je lui changeais son verre.</p> +<p>Madame Lepic: + Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler + monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé + moi-même. D'ailleurs + la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque + jour + un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une + lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le + surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous + aider...</p> +<p>Honorine: + Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame + Lepic.</p> +<p>Madame Lepic: + J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p> +<p>Honorine: + Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.</p> +<p>Madame Lepic: + Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, + comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p> +<p>Honorine: + Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un + coup + de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous + me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p> +<p>Madame Lepic: + Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous + causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous + dites des bêtises plus grosses que l'église.</p> +<p>Honorine: + Dame! est-ce que je sais, moi?</p> +<p>Madame Lepic: + Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. + J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. + En attendant, laquelle + de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même + pas que + vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par + charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai + le droit, + il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p> +<p>Honorine: + Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je + me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai + mes assiettes, je le garantis.</p> +<p>Madame Lepic: + Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, + Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez + absolument.</p> +<p>Honorine: + Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois + utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour + où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même + plus + faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, + toute seule, sans qu'on me pousse.</p> +<p>Madame Lepic: + Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe + à la maison.</p> +<p>Honorine: + Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère + Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.</p> +<p>Madame Lepic: + Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, + Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le + dis.</p> +<p>Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Marmite</h2> +<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile + à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut + écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir + de l'ombre, + et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête + au milieu + de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des + affaires.</p> +<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. + Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, + et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer + une + récompense.</p> +<p>Il s'y décide.</p> +<p>Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de + la cheminée. + L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide + souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p> +<p>L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver + la vaisselle, + et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement + continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, + presque éteintes.</p> +<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.</p> +<p>--Tout s'est évaporé, dit-elle.</p> +<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et + remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine + tranquillisée va s'occuper ailleurs.</p> +<p>On lui dirait:</p> +<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert + plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez + du + bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès + qu'arrive + le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.</p> +<p>Elle secouerait la tête. + Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. + Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il + pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.</p> +<p>Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la + marmite, + ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de + l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme + elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a + jamais manqué son coup.</p> +<p>Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.</p> +<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête + dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, + l'étouffe et + la brûle.</p> +<p>Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.</p> +<p>--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p> +<p>Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies + dans + la nuit de la cheminée.</p> +<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... + Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore + tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.</p> +<p>On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la + fenêtre un plein tablier d'épluchures.</p> +<p>Mais qui donc?</p> +<p>Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de + la chambre à + coucher.</p> +<p>--Quel bruit, Honorine! + --Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse + du + bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes + mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans + mes poches.</p> +<p>Madame Lepic: + Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. + Elle va + faire du propre.</p> +<p>Honorine: + Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être + vous seulement qui l'avez prise?</p> +<p>Madame Lepic: + Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par + hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions + la permission de nous en servir?</p> +<p>Honorine: + Je dirai des sottises, tant je me sens colère.</p> +<p>Madame Lepic: + Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans + être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte + que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans + le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez + aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!</p> +<p>Honorine: + Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?</p> +<p>Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez + donc votre marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour + où je m'apercevrai que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, + je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos + yeux malades, mais je ne croyais pas votre état désespéré. + Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous à ma place. Vous êtes au + courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous gênez + point, pleurez. Il y a de quoi.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Réticence</h2> +<p> + --Maman! Honorine!</p> +<p>.....................</p> +<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par + bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.</p> +<p>Pourquoi dire à Honorine:</p> +<p>--C'est moi, Honorine!</p> +<p></p> +<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. + Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui + ne + la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner + Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup + du sort. + Et pourquoi dire à madame Lepic:</p> +<p>--Maman, c'est moi!</p> +<p>A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? + Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de + le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou + mieux, + qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.</p> +<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui + montre le plus d'ardeur.</p> +<p>Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.</p> +<p>Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt + Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme + dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Agathe</h2> +<p> + C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p> +<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant + quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p> +<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie + pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.</p> +<p>--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.</p> +<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se + tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers + la + table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère + haleter, + le sang aux joues.</p> +<p>Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.</p> +<p>M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette + vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et + ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, + les yeux + baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec + indifférence.</p> +<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p> +<p>Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix + parce + que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, + enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p> +<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. + Une + portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans + boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, + seule de la famille, l'aime beaucoup.</p> +<p>Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine + veulent-ils une + seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette + du côté du plat.</p> +<p>Mais personne ne parle.</p> +<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p> +<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher + de + bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.</p> +<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.</p> +<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, + commande à table par gestes et signes de tête.</p> +<p>Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.</p> +<p>Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, + qui n'a + plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, + trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, + il se livre à des calculs compliqués.</p> +<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p> +<p>--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.</p> +<p>Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà + atteinte du + mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en + faute, elle redouble d'attention.</p> +<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas + devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame + Lepic d'un sec</p> +<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p> +<p>la rappelle à l'ordre.</p> +<p>--Voilà, madame, répond Agathe.</p> +<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le + conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.</p> +<p>Il est temps.</p> +<p>Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite + au + placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle + lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs + du + maître.</p> +<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et + va dans le jardin fumer une cigarette.</p> +<p>Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.</p> +<p>Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse + cinq livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de + sauvetage.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Programme</h2> +<p> + --Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis + se trouvent + seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. + Mais où allez-vous avec ces bouteilles?</p> +<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte. +</p> +<p>Poil de Carotte: </p> +<p>Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre + l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou, + je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet + bleu.</p> +<p>Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits bénéfices, + de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à + maman. </p> +<p>Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre + dans son service. </p> +<p>Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle + de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre, + maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les + herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur mon pied pour + reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. </p> +<p>Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. J'achève + le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends + le ventre des poissons, je les vide et fais péter leurs vessies sous + mon talon. Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux + du puis. J'aide à dévider les écheveaux de fil. Je mouds + le café. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les + porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne + le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +</p> +<p>Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez + le pharmacien ou le médecin. De votre côté, vous courez + le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par + jour et par tous les temps, laver à la rivière. Ce sera le plus + dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai + quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez + le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge + sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, + d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous + renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse + sur les souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà + les brûle. Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. + Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre + labourée sans relever le bas de son pantalon. Je préfère + relever le mien, quand monsieur Lepic m'emmène et que je porte le carnier.</p> +<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.</p> +<p>Et madame Lepic me dit:</p> +<p>-Gare à tes oreilles si tu te salis.</p> +<p>C'est une affaire de goût. </p> +<p>En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous + nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère + et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +</p> +<p>D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: + ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, + mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, + le jugement sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est + peut-être à moi que vous trouverez les plus difficile caractère + de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du + reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore + et si vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. + Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le + monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne + pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine + que je détestais, parce qu'elle me froissait toujours.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'aveugle</h2> +<p> + Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.</p> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le + entrer.</p> +<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, + brusquement, à cause du froid.</p> +<p>--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.</p> +<p>Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme + pour + chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend + au poêle ses mains transies.</p> +<p>M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:</p> +<p>--Voilà!</p> +<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p> +<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots + de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent + déjà.</p> +<p>Madame Lepic s'en aperçoit.</p> +<p>--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p> +<p>Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une + mare, et + les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, + tantôt l'un, + tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent + au loin.</p> +<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de + couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p> +<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être + entendue, que demande-t-il?</p> +<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. + Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le + poing au + tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc + d'oeil + au fond de ses larmes intarissables.</p> +<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p> +<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?</p> +<p>--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, + c'est fort! + Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.</p> +<p>--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.</p> +<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire + et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se + dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres + suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte + elle arrive:</p> +<p>C'est lui le but. + Bientôt il pourra jouer avec.</p> +<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle + l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le + fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où + la + chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule + et ses + doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les + glaçons se forment; voici qu'il regèle.</p> +<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p> +<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p> +<p>Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle + se + précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans + le lui rendre.</p> +<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p> +<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses + sabots et le guide du côté de la porte.</p> +<p>Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle + le pousse + dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, + contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.</p> +<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme + s'il + était sourd:</p> +<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il + fait beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, + mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses + peines et Dieu pour tous!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Jour de l'An</h2> +<p> + Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.</p> +<p>Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. + Déjà + des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis + hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent + à reculons, + les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. + Le bruit de + leurs pas s'étouffe dans la neige.</p> +<p>Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans + l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce + premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que + celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on + le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, + il + n'ôte que le plus gros.</p> +<p>Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière + son grand frère Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, + l'aînée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame + Lepic viennent de s'y réunir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les + embrasse et dit:</p> +<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une + bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.</p> +<p>Grand frère Félix dit la même chose, très vite, + courant au bout de la + phrase, et embrasse pareillement.</p> +<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur + l'enveloppe fermée:</p> +<p>"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce + rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p> +<p>Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des + fleurs + écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle + en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans + les trous, éclaboussant le mot voisin.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et moi, je n'ai rien!</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est pour vous deux; maman te la prêtera.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si + cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.</p> +<p>Poil de Carotte: + Patiente un peu, maman a fini.</p> +<p>Madame Lepic: + Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.</p> +<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.</p> +<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic + lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, + fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.</p> +<p>Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle + appartient + à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand + frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des + fautes + d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. + Ensuite ils la lui rendent.</p> +<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p> +<p>--Qui en veut?</p> +<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. + Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand + frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à + se battre.</p> +<p>--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil + de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah, oui!</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te + la montre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p> +<p>Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre + le buffet. + Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, + et, + lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre + rouge.</p> +<p>Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il + lui + reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, + sous + les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère + Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts + seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. + Il arrondit + la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p> +<p>Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:</p> +<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Aller et Retour</h2> +<p> + Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de + la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se + demande:</p> +<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p> +<p>Il hésite:</p> +<p>--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.</p> +<p>Il diffère encore:</p> +<p>--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...</p> +<p>Il se pose des questions:</p> +<p>--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le + premier?</p> +<p>Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé + et se partagent + les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste + plus.</p> +<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", + à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une + poignée de main; c'est + plus viril.</p> +<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en + pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p> +<p>Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, + 2 octobre; + on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle + entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants + et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve + pas + dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue + vers les + courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point + triste + qu'il chantonne malgré lui.</p> +<p>--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.</p> +<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en + coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais + vu? + C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!</p> +<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Porte-Plume</h2> +<p> + L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix + et Poil de + Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves + font + la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, + quand il pleut, + si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne + se + mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.</p> +<p>Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et + moutonniers, + Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:</p> +<p>--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!</p> +<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, + et + on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin + de la + rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.</p> +<p>Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent + à leur + père.</p> +<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était + pas + à toi.</p> +<p>--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne + trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, + il + s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche + la + barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, + dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de + nouveau + recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il + n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet + accueil étrange.</p> +<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser + grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi + m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je + fais cette + remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse + envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune + chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me + glacent.</p> +<p>Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal + aux questions de M. + Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que + dans la version + on peut deviner.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et l'allemand?</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est très difficile à prononcer, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu + les Prussiens, sans savoir leur langue vivante? </p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je + crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie + fini mes + études.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère + que tu + n'es pas à la queue.</p> +<p>Poil de Carotte: + Il en faut bien un.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était + dimanche! + Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.</p> +<p>Poil de Carotte: + Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?</p> +<p>Grand frère Félix: + Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu étudieras mieux ta leçon.</p> +<p>Grand frère Félix: + Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai + de rester + jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.</p> +<p>Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté + de Poil de Carotte + ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.</p> +<p>Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.</p> +<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il + déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.</p> +<p>Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p> +<p>Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance + et lui dit:</p> +<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. + Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de + remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un + malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais + mon porte-plume + tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et + que + je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, + je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.</p> +<p>Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée + sotte à moi que je m'étais encore fourrée dans la tête.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Joues rouges.</h2> +<p> + Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution + Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé + dans ses draps, + comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. + Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que + tout le monde + est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le + gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en + chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, + par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se + distingue le sifflement bref d'une consonne.</p> +<p>C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment + que tous + ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à + grignoter du silence.</p> +<p>Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, + chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant + le pompon du bonnet d'un + autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous + le soirs, + l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le + plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par + degrés étouffée, + comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, + et dorment, + que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, + les coudes + durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses + avant-bras + et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au + bout + de ses doigts.</p> +<p>Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé + par d'intimes + confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour + la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé + en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, + à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement + les + veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier + à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante + de rougir sans + savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. + Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et + se + retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte + d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme + du vin + dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du + nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. + Marseau + se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé + Veilleuse, + Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté + lui fait + bien des envieux.</p> +<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot + lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à + se faire + mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, + quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, + à + coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées + de + Marseau.</p> +<p>Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes + ce soir-là, dès + la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux + de + savoir la vérité sur les allures cachottières du maître + d'étude. Il met + en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour + rire, + change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, + pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille + en + peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; + puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, + te torse hors du + lit, le souffle ardent:</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit + le + bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p> +<p>--Entends-tu? Pistolet!</p> +<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:</p> +<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu + qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p> +<p>Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les + poings fermés au bord du lit.</p> +<p>Mais, cette fois, on lui répond:</p> +<p>--Eh bien! après?</p> +<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p> +<p>C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + --Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car + tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de + Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé + pour son âge, que c'est + là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, + et que je t'aime + comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter + partout je ne sais quoi, le petit imbécile! +</p> +<p></p> +<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de + Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre + encore.</p> +<p>Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, + ténu, car tout en + trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait + la révélation de quelque mystère. Violone continue, le + plus bas qu'il + peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à + peine + localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche + insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend + plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles + lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; + mais + aucun son n'y tombe.</p> +<p>Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille + en + écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le + désir + d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il + voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:</p> +<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile + ne + comprend pas!</p> +<p>Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre + sur le front + de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, + puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, + glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle + un + traversin, le dormeur dérangé change de côté avec + un fort soupir.</p> +<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque + de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture + sur + ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure + dont + il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, + et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte + lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé + en plus + d'un rêve.</p> +<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, + se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après + avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes + et pressées de sortir du bec, il s'endort.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p> + Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, + trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement + les pommettes + frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant + d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées + sur les + syllabes sifflantes.</p> +<p>--Pistolet! Pistolet!</p> +<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, + et + le regard presque suppliant:</p> +<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p> +<p>Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, + sur deux rangs, + offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en + les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au + chaud, + dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus + proche. + D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à + propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil + de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. + On peut, + à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que + c'est + un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.</p> +<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p> +<p>Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire + qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis + de sa + table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici + la + chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les + Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en + finit plus.</p> +<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine + puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement + trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle + fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col + d'une + manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur + de + ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.</p> +<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, + afin de garder toute sa liberté d'action.</p> +<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est?</p> +<p>--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que + j'ai les + mains sales, mais c'est pas vrai!</p> +<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les + retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord + la paume, ensuite le dos.</p> +<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon + petit!</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! + --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p> +<p>Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. + Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose + raide, serre ses + jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.</p> +<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de + temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: + vlan!</p> +<p>L'habileté pour l'élève visé consiste à + prévoir le coup et à se baisser, + et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé + de tous. Mais il ne + recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à + son tour. Il + devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.</p> +<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître + d'étude et Marseau, ils font des choses!</p> +<p>Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons + s'y + étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés + au bord de + la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait + cogner Poil + de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p> +<p>--Quelles choses?</p> +<p>Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être + que + ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, + par + exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande + des détails.</p> +<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un + bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, + sa tête.</p> +<p>Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui + viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude + apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, + l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève + doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des + précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure + ouatée, sans dire un mot.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IV</h3> +<p> + Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit + son congé! + C'est un touchant départ, presque une cérémonie.</p> +<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p> +<p>Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son + personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient + de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur, + il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît pas d'égal + dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: <i>Cahiers</i> + <i>d'exercices grecs appartenant à..</i>. Les majuscules sont moulées + comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de + son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se + promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il + improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation + et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, + qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, + se perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, + chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un + seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de + lignes nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. +</p> +<p>Son renvoi les chagrine fort.</p> +<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première + occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres + le vol + des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y + manqueront pas.</p> +<p>En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent + regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. + Quand il + paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous + les petits + s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher + les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, + ému. + Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement + et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches + de + chemise retroussées et les doigts écartés à cause + de la colophane. D'autres, + plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, + en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté + afin de + conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur + son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. + Les + joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve + sa première + peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer + qu'il + regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il + se tient à + l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers + lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p> +<p>Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. + La + vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême + petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents + blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris + de la + vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.</p> +<p>--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà + content!</p> +<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second + coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous + ne m'embrassiez pas, moi?</p> +<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main + coupée:</p> +<p>--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Poux</h2> +<p> + Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de + l'institution + Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont + besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. + D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.</p> +<p>--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit + madame Lepic.</p> +<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que + ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte + à côte, + du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois + mois, grand + frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, + de son + propre aveu, ne reconnaît plus les siens.</p> +<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On + ne + les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère + Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, + un couche de + crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p> +<p>M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à + l'autre. Il relit + les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par + M. le + proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:</p> +<p>"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de + Carotte:</p> +<p>"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."</p> +<p>L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la + famille. En + ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper + et + se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi + sous + ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux + effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller + il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse + du + coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.</p> +<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait + crépiter + ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p> +<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p> +<p>--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.</p> +<p>Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure + de Poil de Carotte, + madame Lepic lève les bras au ciel:</p> +<p>--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! + Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne + pour + toi.</p> +<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une + soucoupe, et la chasse commence.</p> +<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr + qu'il m'en a + donné.</p> +<p>Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau + pour tout noyer.</p> +<p>--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, + je ne te + ferai pas du mal.</p> +<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une + patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement + le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur + d'attraper des habitants.</p> +<p>Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne + dans le baquet et + menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p> +<p>--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que + sept + ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a + que ramassé au hasard dans une fourmilière.</p> +<p>On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les + mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. + Madame + Lepic pousse des exclamations plaintives.</p> +<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.</p> +<p>Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit + les poux. Ils + tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes + menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, + et + rapidement le vinaigre les fait mourir.</p> +<p>Madame Lepic: + Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand + garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être + tu ne vois + qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance + de + tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel + plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. + Il y a du sang + dans ta tignasse.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est le peigne qui m'égratigne.</p> +<p>Madame Lepic: + Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, + Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, + ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. + Soeur Ernestine: + J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros + et je + ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera + d'eau de Cologne.</p> +<p>Madame Lepic: + Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur + le + mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.</p> +<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée + au soleil, il + monte la garde près d'elle.</p> +<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois + qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits + yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des + choses.</p> +<p>--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond + rien. + Elle se penche sur la cuvette.</p> +<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon + Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.</p> +<p>Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, + elle ne comprend + pas.</p> +<p>--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on + t'a + grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, + mais je + pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine + qu'ils te rendent la vie dure.</p> +<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, + et il dit à la vieille Marie Nanette.</p> +<p>--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc + de vos affaires et laissez-moi tranquille.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"> Comme Brutus</h2> +<p> + Monsieur Lepic: + Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière + comme j'espérais. + Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, + tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, + tu obtiens + d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil + de Carotte, + il faut songer à devenir sérieux.</p> +<p>Poil de Carotte: + Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller + l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté + de bûcher ferme. + Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.</p> +<p></p> +<p>Monsieur Lepic: + Essaie quand même.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, + ni + en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou + trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les + dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition + française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré + mes efforts + elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je + pourrai + m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.</p> +<p>Grand frère Félix: + Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p> +<p>Soeur Ernestine: + Moi, je n'ai pas entendu.</p> +<p>Madame Lepic: + Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! rien maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing + menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète + cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ce n'est pas la peine, va, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu ne le connais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.</p> +<p>Poil de Carotte: + Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils + d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, + de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer + la vertu...</p> +<p>Madame Lepic: + Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer + un mot, et + sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que + je ne te + demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.</p> +<p>Grand frère Félix: + Veux-tu que je te répète, moi, maman?</p> +<p>Madame Lepic: + Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de + Carotte, dépêchez.</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i> Ve-ertutu-u n'es + qu'un-un nom.</p> +<p>Madame Lepic: + Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait + rouer de + coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.</p> +<p>Grand frère Félix: Tiens, maman, voilà comme il a dit: + <i>Il roule les yeux et lance des regards de défi</i>. Si je ne suis + pas premier en composition française. <i>Il gonfle ses joues et frappe + du pied</i>. Je m'écrierai comme Brutus: <i>Il lève les bras + au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses</i>, tu + n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.</p> +<p>Madame Lepic: + Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore + d'autant + plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p> +<p>Grand frère Félix: + Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce + pas + Caton?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée + que lui tendit un de + ses amis et mourut."</p> +<p>Soeur Ernestine: + Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la + folie avec de l'or dans une canne.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p> +<p>Soeur Ernestine: + Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte + un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.</p> +<p>Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un + Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, + on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. + Il parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe + pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il + étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. + Seigneur, où s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la + touche de Poil de Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Lettres choisies</h2> +<p> + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte</p> +<p> <i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i> Institution Saint-Marc.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De + gros + clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le + dos + et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas + percé, + il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme + des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère + d'ailleurs + que ce ne sera rien.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, + tu + dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. + Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas + et + pourtant les siens étaient vrais. + Du courage!</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je + n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. + J'ose + espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours + par ma bonne conduite et mon application.</p> +<p>Ton fils affectionné.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic.</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. + Elle + s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si + tu possèdes une + dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi + il n'y a + rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,</p> +<p>Ton père qui t'aime.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre + professeur de + latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu + pour lui + présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, + je prépare + longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations + latines. + Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une + grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes + camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un + moment + où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. + Mais à + peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:</p> +<p>VÉNÉRÉ MAITRE</p> +<p>que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:</p> +<p>--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!</p> +<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent + derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:</p> +<p>--Traduisez la version.</p> +<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son + rôle. Si + on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il + prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.</p> +<p></p> +<p><i>Poil de Carotte à M. Lepic</i></p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur + d'histoire + et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. + Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie + mouillé, + il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis + nous + causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je + voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin + de l'année. + Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre + entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, + je le + répète, ne me désigna même pas un siège. + Est-ce oubli ou impolitesse? + Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie + t'asseoir, + et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être + encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas + offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite + taille, il te croyait assis.</p> +<p></p> +<p><i>De Poil de Carotte à M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras + en visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai + de coeur avec toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent + ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais + pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe + lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement + la <i>Henriade</i>, par François-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle + Héloïse</i>,par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les + livres ne coûtent rien à Paris), je te le jure que le maître + d'étude ne me les confisquera jamais.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de M. Lepic</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi + et moi. Ce + qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.</p> +<p> <i>De M. Lepic à Poil de Carotte</i>.</p> +<p>Mon cher Poil de Carotte,</p> +<p>Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est + plus + ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni + de ta compétence ni de la mienne.</p> +<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les + places + que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à + chaque + professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, + si tu + dors et si tu manges bien.</p> +<p>Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. + A propos de + quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en + hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas + datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme + même de + ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, + la quantité + de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. + Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais + l'observation.</p> +<p></p> +<p><i>Réponse de Poil de Carotte</i>.</p> +<p>Mon cher papa,</p> +<p>Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu + ne t'es pas aperçu qu'elle était <i>en vers.</i></p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Toiton</h2> +<p> + Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des + lapins, des + cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à + Poil de Carotte + pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus + de + porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte + les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière + fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil + de + Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et + s'y + divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p> +<p></p> +<p>Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, + un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une + truelle, + des bourrelets de poussière et se cale.</p> +<p>Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur + ses genoux, + gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de + place. Il + oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le + troublerait.</p> +<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, + tantôt + a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées + fraîches.</p> +<p>Brusquement, une alerte. + Des appels approchent, des pas.</p> +<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p> +<p>Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant + dans + la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même + immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p> +<p>--Poil de Carotte, est-tu là?</p> +<p>Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p> +<p>--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?</p> +<p>On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend + de + l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.</p> +<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris + dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée + glisse le long + d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un + instant suspendue, inquiète, pelotonnée.</p> +<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, + et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, + étreint + la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il + voulait sa + part.</p> +<p>Rien de plus.</p> +<p>L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en + son + âme de lièvre où il fait noir.</p> +<p>Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, + faute de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Chat</h2> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">I</h3> +<p> + Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour + pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets + d'une + boucherie.</p> +<p>Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, + et çà et là, + pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait + chez lui, + dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors + du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a + posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p> +<p>--Régale-toi.</p> +<p>Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs + coups + de langue, puis s'attendrit.</p> +<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p> +<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche + plus que ses lèvres sucrées.</p> +<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. + Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler + que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...</p> +<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p> +<p>La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton + même a + sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le + chat qui + le regarde d'un oeil.</p> +<p>Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans + la tasse de lait.</p> +<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé + juste.</p> +<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.</p> +<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente + aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la + tasse, + avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p> +<p>Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, + des + animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte + d'autrui.</p> +<p>Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il + faut se + dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps + à corps. + Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient + lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p> +<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat + par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, + que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.</p> +<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, + ou se détend et ne crie pas.</p> +<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil + de + Carotte.</p> +<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat + de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, + les dents jointes, + les veines orageuses, il l'étouffe.</p> +<p>Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par + terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil + du chat.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. + Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, + courbés + sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.</p> +<p>--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher + le chat + broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p> +<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus + tard aux + veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte + dort et rêve:</p> +<p>Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune + inévitable + remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p> +<p>Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau + transparente.</p> +<p>Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être + de légers + fantômes.</p> +<p>Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont + rien à craindre.</p> +<p>Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand + jusqu'au + ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. + Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, + n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de + vieilles femmes.</p> +<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève + doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux + montent + des écrevisses géantes.</p> +<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de + Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p> +<p>Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles + crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Moutons</h2> +<p> + Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles + poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants + qui jouent sous + un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il + en éprouve + quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est + un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent + graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.</p> +<p>L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier + Pajol compte + deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les + mères, + gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une + sculpture grossière.</p> +<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent + déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un + brin de + foin dans la bouche.</p> +<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de + l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, + maigres, + tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit + qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. + Sa mère, gênée par + sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de + tête.</p> +<p>--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.</p> +<p>--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.</p> +<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p> +<p>--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon + comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère + s'attendrit. + D'ailleurs, on les mate.</p> +<p>Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au + coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. + L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, + frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, + le museau enveloppé d'une gelée tremblante. </p> +<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit + Poil + de Carotte.</p> +<p>--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des + couches + dures.</p> +<p>--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier + provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?</p> +<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p> +<p>En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères + se croisent, + sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil + de Carotte, + sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite + droit aux tétines maternelles.</p> +<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p> +<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces + ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur + nez.</p> +<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p> +<p>Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître + les petits noms des agneaux.</p> +<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques + coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque + dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, + une + pelle usée.</p> +<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous + enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!</p> +<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p> +<p>Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne + encore + plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p> +<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p> +<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p> +<p>Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses + ongles un + berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille + dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux + de la + main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le + fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.</p> +<p>Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve + des + picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au + poignet, + ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va + ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le + serre; il + l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en + aperçoive.</p> +<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p> +<p>Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements + qui + se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le + bruissement + sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.</p> +<p>Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies + éteintes semble garder les moutons, toute seule.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Parrain</h2> +<p> + Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain + et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui + passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et + ne supporte + que Poil de Carotte.</p> +<p>--Te voilà, canard! dit-il.</p> +<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé + ma + ligne?</p> +<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi + son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche + plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. + Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que + de ne pas s'y tromper.</p> +<p>--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil + de Carotte.</p> +<p>Et ils restent bons camarades.</p> +<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour + toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot + de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, + le + force à boire un verre de vin pur.</p> +<p>Puis ils vont pêcher.</p> +<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son + crin de + Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes + et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange + comme des enfants.</p> +<p>--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque + ton + bouchon aura enfoncé trois fois.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pourquoi trois?</p> +<p>Parrain: + La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est + sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera + plus. On ne + tire jamais trop tard.</p> +<p>Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, + entre dans + la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau + trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à + chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p> +<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p> +<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. + Il + bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p> +<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en + bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot + qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de + perdrix.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop + mal. + Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. + Parrain: + Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point + ton content, chez ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à + sa faim. En se + servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini + aussi.</p> +<p>Parrain: + On en redemande, bêta.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester + sur sa faim.</p> +<p>Parrain: + Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, + si ce + singe était mon enfant! Arrangez ça.</p> +<p>Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, + tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, + couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins + d'osier.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Fontaine</h2> +<p> + Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre + est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux + membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de + sa mère.</p> +<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p> +<p>Poil de Carotte: + Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner + une + correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe + devant + elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère + le prendre + par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible + qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à + la + mienne.</p> +<p>Parain: + Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de + bon + ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. + Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je + l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle + me dirait merci, avant de taper.</p> +<p>Parrain: + Dors, canard, dors!</p> +<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe + et + cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.</p> +<p>Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit + le bras.</p> +<p>--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans + la + fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p> +<p>Poil de Carotte: + Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles + souvent.</p> +<p>Parrain: + Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je + m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as + glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, + misérable, je + n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais + tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc + plus à + te relever?</p> +<p></p> +<p>Poil de Carotte: + Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! + Parrain: + Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! + pauvre + canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le + costume des dimanches du petit Bernard.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.</p> +<p>Parrain: + Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. + Je + ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je serais loin.</p> +<p>Parrain: + Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé + une + bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.</p> +<p>Poil de Carotte: + Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.</p> +<p>Parrain: + Dors, canard, dors.</p> +<p>Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma + main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à + cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Prunes</h2> +<p> + Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p> +<p>--Canard, dors-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, parrain.</p> +<p>Parrain: + Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher + des vers.</p> +<p>--C'est une idée, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le + jardin.</p> +<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, + à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une + provision de vers + pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en + manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est + abondante.</p> +<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. + Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre + bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne + trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, + pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: + tu le + casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, + et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs + économisent + leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers + entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson + s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.</p> +<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts + barbouillés de leur sale bave.</p> +<p>Parrain: + Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. + Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la + terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.</p> +<p>Parrain: + Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les + écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux + des + prunes.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès + qu'elle + pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car + tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.</p> +<p>Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques + prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui + dit, les + avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p> +<p>--Ce sont les meilleures.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains + seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p> +<p>--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p> +<p>Poil de Carotte: + C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. + Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que + tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p> +<p>Parrain: Canard! canard! ça conserve.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Mathilde</h2> +<p> + --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, + Poil de + Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans + le + pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, + si je ne me + trompe.</p> +<p>En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide + sous + sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, + elle + semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi + calmer toutes les coliques de la vie.</p> +<p>La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend + par flots + sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande + la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère + Félix ne se + lasse pas d'allonger.</p> +<p>Il recule et dit:</p> +<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p> +<p>A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également + couvert + de clématites où, çà et là, éclatent + des pavots, des cenelles, un pissenlit + jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de + rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient + à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, + dès le début, + jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, + ce + n'est plus amusant de jouer.</p> +<p>--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.</p> +<p>Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, + elle retrousse + sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, + une jambe levée.</p> +<p>Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à + reculons, et les + bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire + et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui + félicite + et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, + un + autre bâton. +</p> +<p>Il les promène de long en large.</p> +<p>--Halte! dit-il, ça se dérange. + Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet + le cortège en branle.</p> +<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p> +<p>Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix + arrache + le tout. On continue.</p> +<p>--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.</p> +<p>Comme ils hésitent:</p> +<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous + la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.</p> +<p>Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, + a déjà + prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le + premier, pour sa peine.</p> +<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le + visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p> +<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, + gauches, + gênés, ils rougissent tous deux.</p> +<p>Grand frère Félix leur montre les cornes.</p> +<p>--Soleil! Soleil!</p> +<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles + aux lèvres.</p> +<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!</p> +<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, + ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si + maman veut.</p> +<p>Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut + pas. Elle + pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. + En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte + les + feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme + l'orage.</p> +<p>--Gare les calottes, dit grand frère Félix.</p> +<p>Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.</p> +<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère + en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p> +<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai + tout.</p> +<p>Mathilde: + Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.</p> +<p>Poil de Carotte: + Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce + qu'elle te corrige, ta maman?</p> +<p>Mathilde: + Des fois; ça dépend.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pour moi, c'est toujours sûr.</p> +<p>Mathilde: + Mais je n'ai rien fait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça ne fait rien. Attention!</p> +<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit + son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs + en + retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. + Poil de + Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites + sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, + prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, + et la nuque + raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, + il a + l'orgueil de s'écrier:</p> +<p>--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Coffre-Fort</h2> +<p> + Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p> +<p>--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une + bonne + fessée. Et toi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, + nous + ne faisions rien de mal.</p> +<p>Mathilde: + Non, pour sûr.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me + marierais bien avec toi.</p> +<p>Mathilde: + Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, + mais + n'aie pas peur, je t'estime.</p> +<p>Mathilde: + Tu es riche à combien, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mes parents ont au moins un million.</p> +<p>Mathilde: + Combien que ça fait un million?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser + tout leur + argent.</p> +<p>Mathilde: + Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour + flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour + du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la + serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa + dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni + ma soeur, + personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa + y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne + dit + rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée + au + fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite + l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, + preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p> +<p>Mathilde:</p> +<p>Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons + mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.</p> +<p>Mathilde: + Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le + répéter.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, c'est notre secret à papa et à moi.</p> +<p>Mathilde: + Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Pardon, je le sais.</p> +<p>Mathilde: + Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p> +<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p> +<p>--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.</p> +<p>--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras + le mot.</p> +<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme + presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités + au lieu d'une.</p> +<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.</p> +<p>Mathilde: + Maman me défend de jurer.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu ne sauras pas le mot.</p> +<p>Mathilde: + Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.</p> +<p>Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.</p> +<p>--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente + de ta + parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, + c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.</p> +<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître + un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas + de moi!</p> +<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, + la main tendue, + elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.</p> +<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.</p> +<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château + sort + la tête et montre les dents.</p> +<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à + ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est + un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.</p> +<p>Pierre: + Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en + parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.</p> +<p>Poil de Carotte: + Du reste?</p> +<p>Pierre: + Oui, du reste. + Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai + pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront + ce soir!</p> +<p>Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au + point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, + les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Têtards</h2> +<p> + Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic + puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme + il faut, + quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même + âge, qui boite et + veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière + l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p> +<p></p> +<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous + l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.</p> +<p>--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Rémy: + Pourquoi moi?</p> +<p>Poil de Carotte: + Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. + Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.</p> +<p>--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène + Poil de + Carotte pêcher des têtards?</p> +<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète + en criant. Madame + Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent + rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et + fait + clairement signe que non.</p> +<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de + moi, tout à l'heure.</p> +<p>Rémy: + Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut + pas.</p> +<p>Poil de Carotte: + Reste. Nous jouerons ici.</p> +<p>Rémy: + Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. + J'en ramasserai des pleins paniers.</p> +<p>Poil de Carotte: + Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, + elle se ravise.</p> +<p>Rémy: + J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p> +<p>Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent + sournoisement + l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.</p> +<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p> +<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier + pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.</p> +<p>--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai + ton papa + que tu musardes et il te grondera.</p> +<p>Rémy: + Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p> +<p>Madame Lepic: + --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît + madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. + Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte + tout, Poil de + Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase + de l'herbe sous son pied + et regarde ailleurs.</p> +<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me + rétracter.</p> +<p>Elle n'ajoute rien.</p> +<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter + Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé + de ses noix + fraîches, exprès.</p> +<p>Rémy est déjà loin.</p> +<p>Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent + d'elle + prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.</p> +<p>Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que + son pied gauche, + toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme + une casserole.</p> +<p>Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. + Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p> +<p>Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer + d'elle-même.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Coup de Théâtre</h2> +<h3 align="center"> Scène Première</h3> +<p>Madame Lepic: + Où vas-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers + à les noyer</i></p> +<p>Je vais me promener avec papa.</p> +<p>Madame Lepic: Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... + <i>Sa main droite recule comme pour prendre son élan</i>.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>: Compris.</p> +<p></p> +<p>Scène II</p> +<p> Poil de Carotte: <i>En méditation près de l'horloge</i>.</p> +<p>Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins + que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">Scène III</h3> +<p>Monsieur Lepic:</p> +<p> <i>Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours + courant la pretentaine pour affaires.</i></p> +<p>Allons! partons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, mon papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas.</p> +<p> Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p> Poil de Carotte: Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic: Ah, oui! encore + une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait par quelle oreille te + prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton + aise.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"> Scène IV</h3> +<p> Madame Lepic: </p> +<p><i>Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour + mieux entendre.</i></p> +<p> Pauvre chéri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux + et les tire</i>. Le voilà tout en larmes, parce que son père... + <i>Elle regarde en dessous M. Lepic... </i>voudrait l'emmener malgré + lui. Ce n'est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté. + <i>Les Lepic père et mère se tournent le dos.</i></p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center"> Scène V</h3> +<p> Poil de Carotte: </p> +<p><i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul.</i></p> +<p> Tout le monde ne peut pas être orphelin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center"> En Chasse</h2> +<p> M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du + fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se + plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; + le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p> +<p> Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:</p> +<p>--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une + haie, et nous + le reprendrons ce soir?</p> +<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p> +<p> Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres + et cinq perdrix.</p> +<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec + affection et oublie un moment sa charge.</p> +<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse + de le + soutenir.</p> +<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.</p> +<p>Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde + son père + piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, + l'égaliser + comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les + chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, + se + couche un peu et halète, toute sa langue dehors.</p> +<p>--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des + orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux + d'un fossé, sous les + feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p> +<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p> +<p>Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à + côté, + où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver + quelque gars de + lièvre.</p> +<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure + après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. + Trotte et + sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. + Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p> +<p>Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.</p> +<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voilà Pyrame + en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe + du pied, M. Lepic s'approche le plus près possible, la crosse au défaut + de l'épaule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'émotion + le fait suffoquer.</p> +<p><i>Il soulève sa casquette</i> Des perdrix partent, ou un lièvre + déboule. Et selon que Poil de Carotte <i>laisse retomber la casquette + ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic manque ou tue.</p> +<p>Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste + trop + souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune + se fatiguait + de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, + et + à cette condition, ça réussit presque toujours.</p> +<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud + encore + dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. + Pourquoi ris-tu?</p> +<p>--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.</p> +<p>Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.</p> +<p>--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe + jamais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, + si + tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter + ces bourdes devant + des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, + tu ne te + moques de ton père.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis + qu'un serin.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Mouche</h2> +<p> + La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, + tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une + nouvelle + ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. + Lepic a + posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait + un ogre. + Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des + prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment + la + soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- + vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, + car M. Lepic, + que la chasse grise, oublie d'en demander.</p> +<p>--Une goutte, papa?</p> +<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte + qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la + poursuite + de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de + son oreille, + l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à + M. Lepic:</p> +<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ote-la, mon garçon.</p> +<p>Poil de Carotte: + Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle + bourdonne.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Laisse-la mourir toute seule.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? + Monsieur Lepic: + Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.</p> +<p>Poil de Carotte: + Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la + permission?</p> +<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.</p> +<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et + il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait + de + réclamer sa part.</p> +<p>Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:</p> +<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. + Seulement, elle a tout bu.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La première Bécasse</h2> +<p> --Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai + dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand + tu entendras: <i>pit, pit, </i>dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses + passeront sur la tête.</p> +<p>Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première + fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une + caille, déplumé une + perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.</p> +<p>Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord + il + regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p> +<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.</p> +<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, + déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette + grise. + Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes + et + un bec sanglant. + Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de + tuer + une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de + Poil de + Carotte.</p> +<p>Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes + fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. + Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à + l'heure.</p> +<p>Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les + chênes. Il + les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit + le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et + là.</p> +<p>Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, + se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.</p> +<p>Elles font <i>pit, pit, pit,</i> comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement + que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux + se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse + du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p> +<p>Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse + la détonation + formidable aux quatre coins du bois.</p> +<p>Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite + glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p> +<p>Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se + hâte plus + que d'ordinaire.</p> +<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.</p> +<p>Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme + à son + fils encore fumant:</p> +<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'Hameçon</h2> +<p>Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des + ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend + le + ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. + Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, + penché + sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.</p> +<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p> +<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, + aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p> +<p>Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, + elle pousse des cris de douleur.</p> +<p>Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.</p> +<p>Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt + M. Lepic + lui-même arrive.</p> +<p>--Montre voir, disent-ils.</p> +<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon + s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix + et soeur + Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, + et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.</p> +<p>M. Lepic tente de l'ôter.</p> +<p>--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.</p> +<p>En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par + son dard et de l'autre côté + par sa bouche.</p> +<p>M. Lepic met son lorgnon.</p> +<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!</p> +<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, + madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? + D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.</p> +<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. + Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt + une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre + pas. Il appuie; + il sue. Du sang paraît.</p> +<p>--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p> +<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p> +<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix + à sa mère.</p> +<p>M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame + Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve + mal, heureusement.</p> +<p>M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et + le doigt + n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.</p> +<p>Ouf!</p> +<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa + mère, + il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il + s'explique + l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son + hameçon lui est resté dans le dos.</p> +<p>--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.</p> +<p>Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère + chagriné de les + entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins + fort + qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle + se + croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?</p> +<p></p> +<p></p> +<p>Des voisins attirés le questionnent:</p> +<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p> +<p>Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. + Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p> +<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, + et, fière + d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté + avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux + assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:</p> +<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est + pas de ta faute.</p> +<p>Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, + il lève le + front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, + propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. + Ses yeux secs + s'emplissent de larmes.</p> +<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière + son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p> +<p>Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.</p> +<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc + bien méchante?</p> +<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p> +<p>--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux + voisins + attendris par sa bonté.</p> +<p>Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux + affirme + que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité + de parole, et + elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p> +<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce + malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p> +<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un + trou, et de piétiner la terre.</p> +<p>--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux + pêcher + avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est + ça qui sera bon! + Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p> +<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé + au châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les + gémissements rauques et lave à grande eau les taches de sa laide + figure à claques.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Pièce d'Argent</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p> + Madame Lepic: + Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes + poches.</p> +<p>Poil de Carotte: <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre + comme des oreilles d'âne.</i></p> +<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p> +<p>Madame Lepic: + Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au + hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je ne sais pas.</p> +<p>Madame Lepic: + Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette + étourdie. + Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p> +<p>Poil de Carotte: + Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine + dernière.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, c'est mon couteau.</p> +<p>Madame Lepic: + Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?</p> +<p>Poil de Carotte: + Personne.</p> +<p>Madame Lepic: + Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. + Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime + sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. + Je + n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée + dimanche. + Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. + D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!</p> +<p>Madame Lepic: + Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. + Ainsi tu comptes + pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?</p> +<p>Poil de Carotte: + Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon + goût. Fallait-il + seulement la surveiller toute ma vie!</p> +<p>Madame Lepic: + Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller + sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, + arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: Et je te défends de dire <i>"oui, maman"</i>, + de faire l'original; et gare à toi, si je t'entends chantonner, siffler + entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais + avec moi.</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées + du jardin. Il gémit. + Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, + il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le + sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. + Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p> +<p>Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, + sur l'arbre, au + creux d'un vieux nid?</p> +<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces + d'or. + On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des + genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.</p> +<p>Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue + au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état + de sa + mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste + introuvable, on + y renoncera.</p> +<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p> +<p>--Maman, eh! maman!</p> +<p>Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " + ouvert le + tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines + blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces + d'argent.</p> +<p>Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, + poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.</p> +<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait + difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et + puis comment faire la preuve?</p> +<p>Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes + occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce + et se + sauve.</p> +<p>Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, + un retour + périlleux vers la table à ouvrage.</p> +<p>Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, + choisit sa + place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se + couche à plat + ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, + il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, + autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents + se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:</p> +<p>--Attention! ça brûle, ça brûle!</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p> + Poil de Carotte:</p> +<p>Maman, maman, je l'ai.</p> +<p>Madame Lepic: + Mois aussi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Comment? la voilà.</p> +<p>Madame Lepic: + La voici.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tiens! fais voir.</p> +<p>Madame Lepic: + Fais voir, toi.</p> +<p>Poil de Carotte <i>Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. + Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase</i>. C'est + drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée + dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, + avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau + de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée + de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, + maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. + Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.</p> +<p>Madame Lepic: + Je ne dis pas non. + Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, + tu + oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu + te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. + Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant + tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà + cousu d'or. + Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait + pas + le bonheur.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, je peux aller jouer, maman?</p> +<p>Madame Lepic: + Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes + deux pièces.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à + ce + que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p> +<p>Madame Lepic: + Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux + t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à + moins + que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la + tête. Et + toi, as-tu une idée?</p> +<p>Poil de Carotte: + Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, + et merci.</p> +<p>Madame Lepic: + Attends! si c'était le jardinier?</p> +<p>Poil de Carotte: + Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p> +<p>Madame Lepic: + Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner + ton père + de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies + dans sa tirelire. Ton + frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. + Après tout, c'est peut-être moi.</p> +<p>Poil de Carotte: + Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p> +<p>Madame Lepic: + Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je + verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse + de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai + un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.</p> +<p><i>Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, + il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, + il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p> +<p>Madame Lepic: </p> +<p><i>Sa main droite levée, menace ruine. </i></p> +<p>Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, + tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole + un boeuf. Et puis on assassine sa mère. <i>La première gifle + tombe.</i></p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Les Idées personnelles.</h2> +<p> + M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte + veillent + près de la cheminée où brûle une souche avec ses + racines, et les quatre + chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de + Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses + idées + personnelles.</p> +<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, + tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; + je + t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à + être + mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que + tu ne me + dois pas et que tu m'accordes généreusement. +</p> +<p>--Ah! répond M. Lepic.</p> +<p>--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.</p> +<p>--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon + frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la + faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. + Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous + remercie + seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins + efficaces.</p> +<p>--A ton service, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur + Ernestine.</p> +<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière + générale, j'évite les personnalités, et si maman + était là, je le répéterais + en sa présence.</p> +<p>--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.</p> +<p>--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous + de + dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus + que je + n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct + et + de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le + terme que + je cherchais.</p> +<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, + dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à + ton âge, + en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu + débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par + un coup de + pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.</p> +<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà + inquiet.</p> +<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.</p> +<p>Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.</p> +<p>--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de + Carotte.</p> +<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p> +<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p> +<p>Poil de Carotte reste seul, dérouté.</p> +<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:</p> +<p>--Qui ça, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout + le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. + Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, + n'en aurais-tu qu'une pour commencer.</p> +<p>La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte + couvre le + feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans + la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre + de + la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. + Le gibier s'y + conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne + du nez + dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules + et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus + qu'il plonge jusqu'au coude.</p> +<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau + l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après + avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, + sur la + planche.</p> +<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup + d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit + du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y + jeter par la + fenêtre.</p> +<p>Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En + chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir + le froid du carreau rouge.</p> +<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de + développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce + qu'il faut les garder pour soi.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Tempête de Feuilles</h2> +<p> + Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille + du grand peuplier.</p> +<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée + de l'arbre, + vivre à part, seule, sans queue, libre.</p> +<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p> +<p>Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache + que feuille, + et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle + fait + un signe.</p> +<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles + le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent + rapidement.</p> +<p>Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet + d'une calotte + brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de + déplacer + les pesantes couches d'air qui le gênent.</p> +<p>Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, + et tous les arbres + du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, + pousse + en avant sa bordure nette et sombre.</p> +<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le + merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle + que + Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements + de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p> +<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p> +<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p> +<p>Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les + trous qui + laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement + de Poil de Carotte. + Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur + le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la + crainte de + s'y déchirer.</p> +<p>La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, + les + clameurs s'élèvent.</p> +<p>Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond + desquelles + Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. + Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. + Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, + apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, + fines, + soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du + marronnier + sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le + mur.</p> +<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de + coups sourds.</p> +<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des + gouttes d'encre.</p> +<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons + montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de + graines.</p> +<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne + pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais + c'est + le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui + les affole, qui épouvante Poil de Carotte.</p> +<p>Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.</p> +<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages + mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne + le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et + elle lui bande douloureusement les paupières.</p> +<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez + lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur + comme un papier de rue.</p> +<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.</p> +<p>Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">La Révolte</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p>Madame Lepic: + Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon + d'aller + me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour + se mettre à table.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p> +<p>Madame Lepic: + Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce + que tu rêves?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de + suite chercher une livre de beurre au moulin.</p> +<p>Poil de Carotte: + J'ai entendu. Je n'irai pas.</p> +<p>Madame Lepic: + C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois + de ta + vie, tu refuses de m'obéir.</p> +<p>Poil de Carotte: + Oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Tu refuses d'obéir à ta mère.</p> +<p>Poil de Carotte: + A ma mère, oui, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?</p> +<p>Poil de Carotte: + Non, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Veux-tu te taire et filer?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je me tairai sans filer.</p> +<p>Madame Lepic: Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p> +<p> </p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">II</h3> +<p> + Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p> +<p>--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, + levant les bras.</p> +<p>C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si + encore + elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, + assis par + terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour + les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle + n'y + comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p> +<p>--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père + et Agathe + aussi. Personne ne sera de trop.</p> +<p>Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.</p> +<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de + s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic + oublie de le + battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à + ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une + pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent + à la + pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.</p> +<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un + léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez + ce + qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p> +<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. + La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:</p> +<p>--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur + qui t'aime.</p> +<p>Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait + sa place à personne. + Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe + désormais, une part + des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait + plutôt. + Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui + il + l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. +</p> +<p>--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, + je ne + m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge + de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils + et le père. + Qu'ils se débrouillent.</p> +<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, + car + il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre + de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y + aller pour ma mère.</p> +<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. + Ça + le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y + invite, à + propos d'une livre de beurre.</p> +<p>Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, + tourne + le dos et rentre à la maison.</p> +<p>Provisoirement l'affaire en reste là.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">Le Mot de la Fin</h2> +<p> + Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, + n'a point paru, + où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, + M. + Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: + --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille + route?</p> +<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. + Il + se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit + docilement son père.</p> +<p>D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas + tout de + suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à + lui + répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette + rien. Il a eu + dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus + forte. Et + le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine + ta mère?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je + l'avoue: + je n'aime plus maman.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p> +<p>Poil de Carotte: + A cause de tout. Depuis que je la connais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a + fait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil + de Carotte + ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura + fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez + pas l'air de + vous occuper de lui. C'est sans importance.</p> +<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères + et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, + pour la + forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de + tout + mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p> +<p>Poil de Carotte: + Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Je suis obligé de voyager.</p> +<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>: Les affaires sont les affaires, + mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire, + n'a pas d'autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m'en prendre + à toi. Certainement je n'aurais qu'à moucharder, tu me protégerais. + Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du passé. + Tu verras si j'exagère et si j'ai de la mémoire. Mais déjà, + mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. + Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.</p> +<p>Monsieur Lepic: + C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le + monde croirait que je + t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, + ta + société me manquerait.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu viendras me voir, papa.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le + soin de ne + privilégier personne. Je continuerai.</p> +<p>Poil de Carotte: + Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte + que j'y + vole ton argent, et je choisirai un métier.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par + exemple?</p> +<p>Poil de Carotte: + Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction + de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p> +<p>Poil de Carotte: + Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Tu charges! Poil de Carotte.</p> +<p>Poil de Carotte: + Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir + de ton + suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines + que la mort + n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. + Tu tires toute + la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p> +<p>Poil de Carotte: + Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve + aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. + Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. + Elle ne + peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux + parmi l'espèce humaine.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes + pantoufle. Vois-tu clair + au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?</p> +<p>Poil de Carotte: + Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, + tu + ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ça promet.</p> +<p>Monsieur Lepic: + Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, + tu puisses + t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et + d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité + et + observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; + tu + t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p> +<p>Poil de Carotte: + Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je + réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait + préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne + m'aime pas et je ne + l'aime pas.</p> +<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic + impatienté.</p> +<p>A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde + longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée + comme + honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie + et ses + paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p> +<p>Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie + secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout + ne s'envole.</p> +<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans + les + ténèbres et il lui crie avec emphase:</p> +<p>--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.</p> +<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.</p> +<p>--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis + pas ça parce que c'est ma mère.</p> +<p> </p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">L'Album de Poil de Carotte</h2> +<h3 align="center"> I</h3> +<p>Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne + manque + pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix + sous divers + aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, + au milieu de riches décors. +</p> +<p>--Et Poil de Carotte?</p> +<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, + mais il + était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p> +<p>La vérité c'est qu'on ne fait jamais <i>tirer</i> Poil de Carotte.</p> +<h2 align="center"></h2> +<h3 align="center">II</h3> +<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de + retrouver son vrai nom de baptême.</p> +<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p> +<p>--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">III</h3> +<p>Autres signes particuliers:</p> +<p>La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. + Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. + Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain + dans les + oreilles. + Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. + Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. + Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait + un collier. + Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IV</h3> +<p>Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins + d'hiver, + il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant + les aiguilles du bout du doigt.</p> +<p>Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de + n'importe + quoi sur le pouce.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">V</h3> +<p>Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend + la main par + derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne + le mur.</p> +<p>Et si on lui demande: + --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p> +<p>Il répond: + --Oh! ce n'est pas la peine!</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VI</h3> +<p>Madame Lepic: + Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.</p> +<p>Poil de Carotte: + Boui, banban. + Madame Lepic: + Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais + parler la + bouche pleine.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VII</h3> +<p>Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite + qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. + Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">VIII</h3> +<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. + C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p> +<p>--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">IX</h3> +<p>Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement + ses études. + Il s'étire et soupire d'aise.</p> +<p>--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge + qui décide + de la vie. Que vas-tu faire?</p> +<p>--Comment! Encore! dit grand frère Félix.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">X</h3> +<p>On joue aux jeux innocents. + Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p> +<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p> +<p>On se récrie:</p> +<p>--Très joli! Quel galant poète!</p> +<p>-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je + dis cela + comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure + de rhétorique.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XI</h3> +<p>Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme + à + lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend + au loin + parce qu'il met des pierres dans les boules.</p> +<p>Il vise à la tête: c'est plus court.</p> +<p>Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, + à part, à côté de la glace, sur l'herbe.</p> +<p>A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.</p> +<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.</p> +<p>Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XII</h3> +<p>Les enfants se mesurent leur taille. + A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse + les autres de la + tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une + fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis + que soeur + Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux + de ne + contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter + un rien + à la petite idée de différence.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIII</h3> +<p>Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:</p> +<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. + Il y a une limite. + Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil + de + Carotte.</p> +<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche + et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.</p> +<p>--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIV</h3> +<p>--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte + au + petit Pierre que sa maman gâte.</p> +<p>Et renseigné à peu près, il s'écrie:</p> +<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans + le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où + se trouve le + noyau.</p> +<p>Il réfléchit:</p> +<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XV</h3> +<p>Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère + Félix prêtent + volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite + part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p> +<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui + redemande.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVI</h3> +<p>Poil de Carotte: + Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p> +<p>Mathilde: + Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable + pour + faire des pâtés.</p> +<p>Poil de Carotte: + Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVII</h3> +<p> + --Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père + que moi? dit, çà et là, madame Lepic.</p> +<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas + mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XVIII</h3> +<p>Madame Lepic: + Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p> +<p>Poil de Carotte: + Je ne sais pas, maman.</p> +<p>Madame Lepic: + Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours + exprès.</p> +<p>Poil de Carotte: + Il ne manquerait plus que cela.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XIX</h3> +<p>Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit + aussi.</p> +<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, + fait + subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, + décontenancé, ne sait où disparaître.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XX</h3> +<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p> +<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une + goutte quand on le gifle.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXI</h3> +<p>Elle dit encore:</p> +<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p> +<p>--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.</p> +<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXII</h3> +<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, + où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand + une calotte + renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à + la vie.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXIII</h3> +<p>Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p> +<p>--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop + cul de plomb + pour inventer la poudre.</p> +<p>Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons + ne le mangent + pas, il fera, plus tard, un gars huppé.</p> +<h3 align="center"> XXIV</h3> +<p>--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand + frère Félix, + un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXV</h3> +<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. + Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est + douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet + d'un sou.</p> +<p>Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, + elle le lui fait passer.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVI</h3> +<p>Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic + dit:</p> +<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.</p> +<p>Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:</p> +<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p> +<p>Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVII</h3> +<p>Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, + il y a longtemps que tu + m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, + et mise + sur la paille!</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXVIII</h3> +<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.</p> +<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et + il se + trompe, il réarrange.</p> +<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le + barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. + Mais + elle ajoute exprès pour lui:</p> +<p>--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau + de la tête.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXIX</h3> +<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe + à Poil + de Carotte:</p> +<p>--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!</p> +<p>Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il + a deux sources + brûlantes dans les yeux.</p> +<p>Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. + Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.</p> +<h3 align="center"></h3> +<h3 align="center">XXX</h3> +<p>Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle + se + promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p> +<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p> +<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de + chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des + baisers + furtifs.</p> +<p>Il tousse.</p> +<p>Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix + du village, + il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:</p> +<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi! + Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière + le + mur, un sourire aux lèvres, terrible.</p> +<p>Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:</p> +<p>--Excepté maman.</p> +<h2 align="center"></h2> +<h2 align="center">FIN</h2> +<p> </p> +<p>TABLE</p> +<p>Les Poules<br> + Les Perdrix<br> + C'est le chien<br> + Le Cauchemar<br> + Sauf votre respect<br> + Le Pot<br> + Les Lapins<br> + La Pioche<br> + La Carabine<br> + La Taupe<br> + La Luzerne<br> + Le Timbale<br> + La Mie de pain<br> + Le Trompette<br> + Ma Mèche<br> + Le Bain<br> + Honorine<br> + La Marmite<br> + Réticence<br> + Agathe<br> + Le Programme<br> + L'Aveugle<br> + Le Jour de l'An<br> + Aller et retour<br> + Le Porte-plume<br> + Les Joues rouges<br> + Les Poux<br> + Comme Brutus<br> + Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses + de M.<br> + Lepic à Poil de Carotte<br> + Le Toiton<br> + Le Chat<br> + Les Moutons<br> + Parrain<br> + La Fontaine<br> + Les Prunes<br> + Mathilde<br> + Le Coffre-fort<br> + Les Têtards<br> + Coup de théâtre<br> + En Chasse<br> + La Mouche<br> + La Première Bécasse<br> + L'Hameçon<br> + La Pièce d'argent<br> + Les Idée personnelles<br> + La Tempête de feuilles<br> + La Révolte<br> + Le Mot de la fin<br> + L'Album de Poil de Carotte</p> +<p> </p> +<BR> +<BR> +<BR> +<BR> +<PRE> +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE *** + +This file should be named 8plcr11h.htm or 8plcr11h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8plcr12h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr11ah.htm + + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart [hart@pobox.com] + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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