summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:23:43 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:23:43 -0700
commite14c22c6df51d066e635f98be2d0d46f613480b0 (patch)
tree0c9fdc41bc35a4c3db401d1586b87d9291973d1e
initial commit of ebook 4559HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--4559-8.txt5861
-rw-r--r--4559-8.zipbin0 -> 82939 bytes
-rw-r--r--4559-h.zipbin0 -> 88288 bytes
-rw-r--r--4559-h/4559-h.htm5167
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/7plcr10.txt5853
-rw-r--r--old/7plcr10.zipbin0 -> 80805 bytes
-rw-r--r--old/7plcr11.txt5840
-rw-r--r--old/7plcr11.zipbin0 -> 81099 bytes
-rw-r--r--old/8plcr10.txt5853
-rw-r--r--old/8plcr10.zipbin0 -> 82194 bytes
-rw-r--r--old/8plcr10h.htm5246
-rw-r--r--old/8plcr10h.zipbin0 -> 89017 bytes
-rw-r--r--old/8plcr11.txt5840
-rw-r--r--old/8plcr11.zipbin0 -> 82507 bytes
-rw-r--r--old/8plcr11h.htm5122
-rw-r--r--old/8plcr11h.zipbin0 -> 88120 bytes
19 files changed, 44798 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/4559-8.txt b/4559-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..658649f
--- /dev/null
+++ b/4559-8.txt
@@ -0,0 +1,5861 @@
+The Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4559]
+Release Date: October, 2003
+Last Updated: February 7, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Poil de Carotte
+
+par Jules Renard
+
+
+
+
+Les Poules
+
+
+--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les
+poules.
+
+C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de
+la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré
+noir de sa porte ouverte.
+
+--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois
+enfants.
+
+--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle,
+ indolent et poltron.
+
+--Et toi, Ernestine?
+
+--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre.
+Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre
+front.
+
+--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
+Carotte, va fermer les poules!
+Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux
+roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se
+dresse et dit avec timidité:
+
+--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
+
+--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
+Dépêchez-vous, s'il te plaît!
+
+--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
+
+--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
+
+Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être
+indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement,
+sa mère lui promet une gifle.
+
+--Au moins, éclairez-moi, dit-il.
+
+Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable,
+Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor.
+
+--Je t'attendrai là, dit-elle.
+
+Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent
+fait vaciller la lumière et l'éteint.
+
+Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler
+dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle.
+Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des
+renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
+joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en
+avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte.
+Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur
+perchoir. Poil de Carotte leur crie:
+
+--Taisez-vous donc, c'est moi!
+
+Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il
+rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble
+qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement
+neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
+parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
+lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
+
+--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
+
+
+
+Les Perdrix
+
+
+Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle
+contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise
+pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est
+spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège
+à la dureté bien connue de son coeur sec.
+
+Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
+
+Poil de Carotte:
+Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.
+
+Madame Lepic:
+L'ardoise est trop haute pour toi.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, j'aimerais autant les plumer.
+
+Madame Lepic:
+Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+indications d'usage:
+
+--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.
+
+Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.
+
+Monsieur Lepic:
+Deux à la fois, mâtin!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour aller plus vite.
+
+Madame Lepic:
+Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
+
+Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent
+leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus
+aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute
+afin de ne rien voir, il serre plus fort.
+
+Elles s'obstinent.
+
+Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+tête sur le bout de son soulier.
+
+--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur
+Ernestine.
+
+--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne
+voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.
+
+M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.
+
+--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
+
+Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang
+coule, un peu de cervelle.
+
+--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?
+
+Grand Félix dit:
+--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.
+
+
+C'est le Chien
+
+
+M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le
+journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère
+Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+des choses.
+
+Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.
+
+--Chtt! fait M. Lepic.
+
+Pyrame grogne plus fort.
+
+--Imbécile! dit madame Lepic.
+
+Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus.
+
+--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
+
+Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+il casse sa voix en éclats.
+
+La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+couché qui leur tient tête.
+
+Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même
+jappe.
+
+Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il
+y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre
+tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+voler.
+
+Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+n'ouvre pas la porte.
+
+Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.
+
+Aujourd'hui il triche.
+
+Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé
+derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
+lui réussit.
+
+Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte,
+trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.
+
+Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+trop. Les soupçons s'éveilleraient.
+
+De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans
+les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
+A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
+
+Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
+calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
+Poil de Carotte dit tout de même par habitude
+
+--C'est le chien qui rêvait.
+
+
+
+Le Cauchemar
+
+
+Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui
+prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il
+possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
+Il ronfle exprès, sans aucun doute.
+
+La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est
+celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de
+sa mère, au fond.
+
+Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge.
+Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point
+respirer trop fort.
+
+Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
+
+Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
+
+Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
+
+Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble
+indien.
+
+Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
+mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier
+appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
+où il repose, à côté de sa mère, au fond.
+
+
+
+Sauf votre Respect
+
+
+Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres
+communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit,
+il a trop attendu, n'osant demander.
+
+Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.
+
+Quelle prétention!
+
+Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à
+l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
+s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!
+
+Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de
+Carotte déjeune avant de se lever.
+
+Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic,
+avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu.
+
+A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de
+Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal.
+Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son
+enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur
+Ernestine:
+
+--Attention! préparez-vous!
+
+--Oui, maman.
+
+Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter
+quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés
+comme pour leur demander:
+
+--Y êtes-vous?
+
+lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge,
+dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:
+
+--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la
+tienne encore, de celle d'hier.
+
+--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
+espérée.
+
+Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être
+plus drôle du tout.
+
+
+
+Le Pot
+
+I
+
+
+Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
+a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile.
+A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
+
+L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la
+nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut
+espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille,
+neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une
+deuxième précaution.
+
+Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
+
+--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
+
+D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer,
+soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand
+frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige
+pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque
+en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier;
+c'est selon.
+
+Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles
+et les noyers ragent dans les prés.
+
+--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans
+hâte, je n'ai pas envie.
+
+Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
+corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se
+couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un
+unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il
+est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il
+repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et
+compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de
+suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir
+avec ce rêve.
+
+A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.
+
+--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.
+
+Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de
+Carotte prend ses précautions?
+
+Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
+
+--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste,
+plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par
+expérience, que maman n'y verra goutte.
+
+Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un
+bon somme.
+
+
+
+II
+
+Brusquement il s'éveille et écoute son ventre.
+--Oh! oh! dit-il, ça se gâte!
+
+Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché
+par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
+
+Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef.
+La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.
+
+Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre.
+Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot
+qu'il sait absent.
+
+Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner
+que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
+
+--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu,
+car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air
+de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+qu'il appelait.
+
+Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre.
+Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
+mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il
+se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat
+entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
+
+Le noir de la chambre s'épaissit.
+
+
+
+III
+
+Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+reniflait de travers.
+
+--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.
+
+--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
+
+Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+pas longue à trouver.
+
+--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de
+Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.
+
+--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
+
+Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:
+
+--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
+
+Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle
+demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.
+
+Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
+
+--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc
+comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en
+servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu
+m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle,
+folle!
+
+Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.
+Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir,
+il aurait du toupet.
+
+Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le
+facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
+
+--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+moi je ne sais plus. Arrangez vous.
+
+
+Les Lapins
+
+
+--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+comme moi, tu ne l'aimes pas.
+
+--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
+
+On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer
+seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:
+
+--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
+
+Et Poil de Carotte pense:
+
+--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.
+
+En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+Au dessert, madame Lepic lui dit:
+
+--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.
+
+Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
+horizontale afin de ne rien renverser.
+
+A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles
+sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
+
+--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.
+
+S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la
+racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.
+
+Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de
+jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+lapins en rond sur leur derrière.
+
+La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous
+des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.
+
+
+
+La Pioche
+
+
+Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa
+pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le
+maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours
+à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup
+de pioche en plein front.
+
+Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le
+lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son
+petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et
+soupire appréhensive:
+
+--Où sont les sels?
+
+--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes.
+
+Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules,
+entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang
+suinte et s'écarte.
+
+M. Lepic lui a dit:
+
+--Tu t'es joliment fait moucher!
+
+Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:
+
+--C'est entré comme dans du beurre.
+
+Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.
+
+Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
+quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.
+
+--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais
+pas faire attention, petit imbécile!
+
+
+
+La Carabine
+
+
+M. Lepic dit à ses fils:
+
+--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment
+mettent tout en commun.
+
+--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine.
+Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.
+
+Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
+
+M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
+
+--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.
+
+Grand frère Félix:
+Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!
+
+Monsieur Lepic:
+Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
+
+M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.
+
+Monsieur Lepic:
+Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
+
+Poil de Carotte:
+Emmène-t-on le chien?
+
+Monsieur Lepic:
+Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des
+chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple
+est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte
+de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment
+bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
+consigne de respecter.
+
+--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.
+
+--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
+
+Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller
+la crosse de son arme à feu.
+
+--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!
+
+--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
+
+Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand
+frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre.
+Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
+moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs.
+Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes.
+Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il
+redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
+
+Grand frère Félix:
+Ne tire pas, tu es trop loin.
+
+Poil de Carotte:
+Crois-tu?
+
+Grand frère Félix:
+Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+est très loin.
+
+Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les
+moineaux, effrayés, repartent.
+
+Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.
+
+Poil de Carotte:
+Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.
+
+Grand frère Félix:
+Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.
+
+Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place,
+devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.
+
+C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait
+la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant
+le chien, court ramasser le moineau et dit:
+
+--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Un peu beaucoup.
+
+Grand frère Félix:
+Bon, tu boudes!
+
+Poil de Carotte:
+Dame, veux-tu que je chante?
+
+Grand frère Félix:
+Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+nous pouvions le manquer.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! moi...
+
+Grand frère Félix:
+Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras
+demain.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! demain.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le promets.
+
+Poil de Carotte:
+Je sais? tu me le promets, la veille.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le jure; es-tu content?
+
+Poil de Carotte:
+Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+j'essaierais la carabine.
+
+Grand frère Félix:
+Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer
+le bec.
+
+Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un
+paysan qui les salue et dit:
+
+--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?
+
+Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés,
+triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:
+
+--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+portée tout le temps?
+
+--Presque, dit Poil de Carotte.
+
+
+
+La Taupe
+
+
+Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la
+lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+retomber sur une pierre.
+
+D'abord, tout va bien et rondement.
+
+Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et
+elle semble n'avoir pas la vie dure.
+
+Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir.
+Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça
+n'avance plus.
+
+--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.
+
+En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre
+plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne
+l'illusion de la vie.
+
+--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
+encore morte!
+
+Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.
+
+Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+bouge toujours.
+
+Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.
+
+
+
+La Luzerne
+
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent
+d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.
+
+Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
+Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
+trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
+aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être
+servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait
+voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent
+avec curiosité.
+
+Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de
+vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir.
+Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
+
+--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
+
+Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde
+porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
+
+Poil de Carotte:
+Décidément, ils n'y sont pas.
+
+Grand frère Félix:
+Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
+
+Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de
+la poitrine, ils en expriment toute la violence.
+
+Grand frère Félix:
+S'ils s'imaginent que je les attendrai!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
+
+Grand frère Félix:
+Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
+
+Poil de Carotte:
+De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
+
+Grand frère Félix:
+Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+l'huile et le vinaigre.
+
+Poil de Carotte:
+On n'a pas besoin de la retourner.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
+pas, toi?
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi toi et pas moi?
+
+Grand frère Félix:
+Blague à part, veux-tu parier?
+
+Poil de Carotte:
+Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+avec du lait caillé pour écarter dessus?
+
+Grand frère Félix:
+Je préfère la luzerne.
+
+Poil de Carotte:
+Partons!
+
+Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur
+appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les
+souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits
+chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:
+
+--Quelle bête a passé par ici?
+
+A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets
+peu à peu engourdis.
+
+Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.
+
+--On est bien, dit grand frère Félix.
+
+Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+voisine:
+
+--Dormirez-vous, sales gars?
+
+Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en
+grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main,
+refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes,
+elles ne se referment plus.
+
+--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.
+
+--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
+
+Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
+
+Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent
+les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau
+les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt
+elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite
+méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments
+roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes
+dressées à la mode indienne.
+
+--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence.
+Prends garde de toucher à ma portion.
+
+Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
+
+--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
+
+Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?
+
+Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est
+parcouru de frissons.
+
+Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe
+la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau
+inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de
+Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les
+belles feuilles.
+
+Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les
+mâche posément.
+
+Pourquoi se presser?
+La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.
+
+Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale,
+se régale.
+
+
+
+La Timbale
+
+
+Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en
+quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis.
+D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme
+d'ordinaire:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+Au repas du soir, il dit encore:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
+
+Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la
+température est douce et que simplement il n'a pas soif.
+
+Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
+
+--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?
+
+--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
+
+--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+la chercher dans le placard.
+
+Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+soi-même?
+
+On s'étonne déjà:
+
+--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.
+
+--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:
+
+Soeur Ernestine:
+Il restera une semaine sans boire.
+
+Grand frère Félix:
+Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.
+
+--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+leur trouvez-vous du mérite?
+
+-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.
+
+Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il
+accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les
+témoignages d'admiration sincère.
+
+--Il est malade ou fou, disent les uns.
+
+Les autres disent:
+
+-Il boit en cachette.
+
+Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à
+peu.
+
+Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore
+les bras au ciel, quand on les met au courant:
+
+--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.
+
+Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
+somme rien n'est impossible.
+
+Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec
+un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
+sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.
+
+Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour
+nettoyer les chandeliers.
+
+
+
+La Mie de Pain
+
+M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses
+enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il
+arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
+ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
+leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque
+réunion de famille, les visages se renfrognent.
+
+On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien
+n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand
+madame Lepic dit:
+
+--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?
+
+A qui s'adresse-t-elle?
+Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté,
+par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+bête.
+
+--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa
+queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures,
+comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal
+que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
+
+Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse
+à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande
+une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+elle le regarde.
+
+Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du
+bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.
+
+Farce ou drame? Qui le sait?
+Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac.
+--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui
+galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
+
+Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille
+pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient,
+mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce
+qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des
+dernières.
+
+
+
+La Trompette
+
+
+M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
+dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite
+M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+et lui dit:
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
+
+En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il
+préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais
+il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer
+sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
+
+--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
+
+Il va même au peu loin et ajoute:
+
+--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
+
+--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as
+donc bien changé?
+
+Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
+
+--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les
+déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+comme ça m'amuse de souffler dedans.
+
+Madame Lepic:
+--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce
+pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la
+cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
+
+Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans
+ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de
+Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
+celle du jugement dernier.
+
+
+
+La Mèche
+
+
+Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On
+les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette,
+au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à
+Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.
+
+C'est une rage qu'elle a.
+Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère
+Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:
+
+--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès,
+et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
+
+Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
+
+--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
+
+Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine
+ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.
+
+--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé
+sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite.
+Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble
+à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.
+
+--Je te remercie, dit grand frère Félix.
+
+Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en
+passant sa main sur ses cheveux.
+
+Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
+filoselle blanche.
+
+--Ça y est? dit grand frère Félix.
+
+--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
+
+Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
+au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+tête, avec tranquillité.
+
+--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.
+
+Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé,
+il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit
+est égal.
+
+--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint
+personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+laisser croire que je ne déteste pas la pommade.
+
+Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses
+cheveux le vengent à son insu.
+
+Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur
+léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.
+
+On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse
+en l'air, droite, libre.
+
+
+
+Le Bain
+
+
+Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile,
+réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers
+du jardin.
+
+--Partons-nous? dit-il.
+
+Grand frère Félix:
+Allons-y, porte les caleçons?
+
+Monsieur Lepic:
+Il doit faire encore trop chaud.
+
+Grand frère Félix:
+Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
+
+Poil de Carotte:
+Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+sur l'herbe.
+
+Monsieur Lepic:
+Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
+
+Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des
+fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et
+sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La
+figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après
+les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:
+
+--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
+
+--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.
+
+En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
+
+Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres
+sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+est passé de rire.
+
+De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme
+des dents claquent et exhale une odeur fade.
+
+Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis
+que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires.
+Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+attirante de loin, le met en détresse.
+
+Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins
+cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
+
+Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il
+noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met
+son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
+au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+encore un peu.
+
+Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage
+en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait
+écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+vagues courroucées.
+
+--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
+
+--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied
+par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites
+ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a
+pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
+
+Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
+de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme
+autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de
+Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+suffoqué, aveuglé, étourdi.
+
+--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
+
+--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau
+reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
+
+Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire
+faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
+
+--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ne font rien.
+
+--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+Carotte.
+
+Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
+
+--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+de te rejoindre en dix brassées.
+
+--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau,
+immobile comme une vraie borne.
+De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe
+sur le dos, pique une tête et dit:
+
+--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
+
+--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
+
+--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
+
+-Déjà! dit Poil de Carotte.
+
+Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son
+bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance
+frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
+et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse
+de ceux qui se noient.
+
+--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
+
+Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
+
+--Je ne donne ma part à personne.
+
+Et il boit comme un vieux soldat.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.
+
+Poil de Carotte:
+C'est de la terre, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Non, c'est de la crasse.
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que je retourne, papa?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
+
+Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
+grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée,
+il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses
+orteils boudinés.
+
+
+
+Honorine
+
+
+Madame Lepic:
+Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?
+
+Honorine:
+Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
+
+Madame Lepic:
+Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!
+
+Honorine:
+Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade.
+Je crois les chevaux moins durs que moi.
+
+Madame Lepic:
+Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte
+plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs;
+vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé,
+et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
+
+Honrine:
+Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+vont encore.
+
+Madame Lepic:
+Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
+
+Honorine:
+Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
+
+Madame Lepic:
+Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
+
+Honorine:
+Il y a de l'humidité dans le placard.
+
+Madame Lepic:
+Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les
+assiettes? Regardez cette trace.
+
+Honorine:
+Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
+
+Madame Lepic:
+C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi
+aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de
+toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
+
+Honorine:
+Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+j'avais la tête dans un seau d'eau.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné
+à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine
+qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière
+son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le
+courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
+
+Honorine:
+Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait
+qu'à parler et je lui changeais son verre.
+
+Madame Lepic:
+Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs
+la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour
+un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le
+surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
+
+Honorine:
+Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+Lepic.
+
+Madame Lepic:
+J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
+
+Honorine:
+Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.
+
+Madame Lepic:
+Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
+
+Honorine:
+Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup
+de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
+
+Madame Lepic:
+Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous
+causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous
+dites des bêtises plus grosses que l'église.
+
+Honorine:
+Dame! est-ce que je sais, moi?
+
+Madame Lepic:
+Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle
+de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que
+vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par
+charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
+il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
+
+Honorine:
+Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je
+me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai
+mes assiettes, je le garantis.
+
+Madame Lepic:
+Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation,
+Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+absolument.
+
+Honorine:
+Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus
+faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+toute seule, sans qu'on me pousse.
+
+Madame Lepic:
+Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+à la maison.
+
+Honorine:
+Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère
+Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.
+
+Madame Lepic:
+Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Honorine:
+Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
+
+
+
+La Marmite
+
+Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
+et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu
+de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+affaires.
+
+Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr.
+Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement,
+et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une
+récompense.
+
+Il s'y décide.
+
+Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée.
+L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
+
+L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle,
+et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement
+continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument,
+presque éteintes.
+
+Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.
+
+--Tout s'est évaporé, dit-elle.
+
+Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et
+remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine
+tranquillisée va s'occuper ailleurs.
+
+On lui dirait:
+
+--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du
+bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive
+le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.
+
+Elle secouerait la tête.
+Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère.
+Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il
+pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.
+
+Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite,
+ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de
+l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a
+jamais manqué son coup.
+
+Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.
+
+Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête
+dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et
+la brûle.
+
+Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.
+
+--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
+
+Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans
+la nuit de la cheminée.
+
+--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus...
+Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore
+tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.
+
+On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+fenêtre un plein tablier d'épluchures.
+
+Mais qui donc?
+
+Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à
+coucher.
+
+--Quel bruit, Honorine!
+--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
+bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+mes poches.
+
+Madame Lepic:
+Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va
+faire du propre.
+
+Honorine:
+Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être
+vous seulement qui l'avez prise?
+
+Madame Lepic:
+Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+la permission de nous en servir?
+
+Honorine:
+Je dirai des sottises, tant je me sens colère.
+
+Madame Lepic:
+Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte
+que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!
+
+Honorine:
+Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?
+
+Madame Lepic:
+Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
+marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai
+que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
+sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
+croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
+à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez
+et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.
+
+
+
+Réticence
+
+
+--Maman! Honorine!
+
+.....................
+
+Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par
+bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.
+
+Pourquoi dire à Honorine:
+
+--C'est moi, Honorine!
+
+Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne
+la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner
+Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort.
+Et pourquoi dire à madame Lepic:
+
+--Maman, c'est moi!
+
+A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur?
+Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux,
+qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.
+
+Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+montre le plus d'ardeur.
+
+Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.
+
+Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte,
+qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine,
+comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
+
+
+Agathe
+
+
+C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
+
+Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
+
+--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.
+
+--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.
+
+On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
+table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter,
+le sang aux joues.
+
+Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.
+
+M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette
+vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux
+baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+indifférence.
+
+Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
+
+Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce
+que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée,
+enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
+
+Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une
+portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+seule de la famille, l'aime beaucoup.
+
+Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une
+seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette
+du côté du plat.
+
+Mais personne ne parle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
+
+Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de
+bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.
+
+M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.
+
+Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+commande à table par gestes et signes de tête.
+
+Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
+
+Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
+plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+il se livre à des calculs compliqués.
+
+Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
+
+--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
+
+Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du
+mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+faute, elle redouble d'attention.
+
+M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+Lepic d'un sec
+
+--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
+
+la rappelle à l'ordre.
+
+--Voilà, madame, répond Agathe.
+
+Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
+
+Il est temps.
+
+Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au
+placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle
+lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du
+maître.
+
+Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et
+va dans le jardin fumer une cigarette.
+
+Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
+
+Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq
+livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
+
+
+
+Le Programme
+
+
+--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent
+seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres.
+Mais où allez-vous avec ces bouteilles?
+
+--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre
+l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
+le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
+rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
+bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à
+maman.
+Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans
+son service.
+Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
+siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
+En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
+J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur
+mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.
+Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois.
+J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
+Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter
+leurs vessies sous mon talon.
+Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis.
+J'aide à dévider les écheveaux de fil.
+Je mouds le café.
+Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
+le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter
+les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.
+Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
+chez le pharmacien ou le médecin.
+De votre côté, vous courez le village aux menues provisions.
+Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
+laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
+fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis
+libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur
+la haie.
+J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres
+fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
+chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
+vous renverrait le laver.
+Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
+souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les
+brûle.
+Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme
+que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans
+relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur
+Lepic m'emmène et que je porte le carnier.
+
+--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.
+
+Et madame Lepic me dit:
+
+-Gare à tes oreilles si tu te salis.
+
+C'est une affaire de goût.
+En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous
+nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère
+et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.
+D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis:
+ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique,
+mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
+sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à
+moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au
+fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
+me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si
+vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.
+Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
+le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
+prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je
+détestais, parce qu'elle me froissait toujours.
+
+
+
+L'aveugle
+
+
+Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+entrer.
+
+Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+brusquement, à cause du froid.
+
+--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.
+
+Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour
+chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+au poêle ses mains transies.
+
+M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:
+
+--Voilà!
+
+Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
+
+Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+déjà.
+
+Madame Lepic s'en aperçoit.
+
+--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
+
+Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et
+les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un,
+tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
+
+D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de
+couler vers lui, indique des crevasses profondes.
+
+--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être
+entendue, que demande-t-il?
+
+Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au
+tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil
+au fond de ses larmes intarissables.
+
+Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
+
+--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
+
+--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort!
+Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
+
+--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
+
+En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire
+et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se
+dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres
+suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+elle arrive:
+
+C'est lui le but.
+Bientôt il pourra jouer avec.
+
+Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle
+l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la
+chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses
+doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+glaçons se forment; voici qu'il regèle.
+
+Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
+
+--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
+
+Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
+précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
+
+Il croit le tenir, il ne l'a pas.
+
+Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses
+sabots et le guide du côté de la porte.
+
+Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse
+dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
+
+Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il
+était sourd:
+
+--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait
+beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
+vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
+ses peines et Dieu pour tous!
+
+
+
+Le Jour de l'An
+
+
+Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.
+
+Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà
+des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons,
+les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de
+leurs pas s'étouffe dans la neige.
+
+Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans
+l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce
+premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que
+celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il
+n'ôte que le plus gros.
+
+Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère
+Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois
+entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
+réunir, sans en avoir l'air.
+Soeur Ernestine les embrasse et dit:
+
+--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une
+bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.
+
+Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la
+phrase, et embrasse pareillement.
+
+Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+l'enveloppe fermée:
+
+"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce
+rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
+
+Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs
+écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans
+les trous, éclaboussant le mot voisin.
+
+Monsieur Lepic:
+Et moi, je n'ai rien!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour vous deux; maman te la prêtera.
+
+Monsieur Lepic:
+Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.
+
+Poil de Carotte:
+Patiente un peu, maman a fini.
+
+Madame Lepic:
+Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.
+
+--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.
+
+Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic
+lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.
+
+Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient
+à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes
+d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux.
+Ensuite ils la lui rendent.
+
+Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
+
+--Qui en veut?
+
+Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes.
+Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.
+
+--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah, oui!
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+la montre.
+
+Poil de Carotte:
+Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
+
+Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
+Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et,
+lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
+
+Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
+reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous
+les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère
+Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit
+la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
+
+Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
+
+--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
+
+
+
+Aller et Retour
+
+
+Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+demande:
+
+--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
+
+Il hésite:
+
+--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
+
+Il diffère encore:
+
+--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
+
+Il se pose des questions:
+
+--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+premier?
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent
+les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+plus.
+
+--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
+à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est
+plus viril.
+
+Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
+
+Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre;
+on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas
+dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les
+courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste
+qu'il chantonne malgré lui.
+
+--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
+
+--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
+C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
+
+Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+
+
+Le Porte-Plume
+
+
+L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de
+Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font
+la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut,
+si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se
+mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
+
+Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers,
+Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
+
+--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
+
+M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et
+on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la
+rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur
+père.
+
+--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas
+à toi.
+
+--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il
+s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la
+barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau
+recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet
+accueil étrange.
+
+--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette
+remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune
+chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+glacent.
+
+Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M.
+Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version
+on peut deviner.
+
+Monsieur Lepic:
+Et l'allemand?
+
+Poil de Carotte:
+C'est très difficile à prononcer, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans
+savoir leur langue vivante?
+
+Poil de Carotte:
+Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes
+études.
+
+Monsieur Lepic:
+Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu
+n'es pas à la queue.
+
+Poil de Carotte:
+Il en faut bien un.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche!
+Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
+
+Poil de Carotte:
+Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
+
+Grand frère Félix:
+Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu étudieras mieux ta leçon.
+
+Grand frère Félix:
+Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
+
+Monsieur Lepic:
+Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester
+jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
+
+Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte
+ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
+
+Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
+
+--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il
+déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
+
+Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
+
+Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
+
+--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume
+tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
+je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que
+je m'étais encore fourrée dans la tête.
+
+
+
+Les Joues rouges.
+
+
+Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution
+Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps,
+comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.
+Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde
+est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,
+par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se
+distingue le sifflement bref d'une consonne.
+
+C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous
+ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à
+grignoter du silence.
+
+Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,
+chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un
+autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
+l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le
+plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée,
+comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment,
+que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes
+durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras
+et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout
+de ses doigts.
+
+Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes
+confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour
+la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé
+en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,
+à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les
+veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans
+savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
+retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte
+d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin
+dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau
+se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse,
+Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait
+bien des envieux.
+
+Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire
+mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à
+coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de
+Marseau.
+
+Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès
+la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de
+savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met
+en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire,
+change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,
+pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en
+peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;
+puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du
+lit, le souffle ardent:
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
+bras de Marseau, et, le secouant avec force.
+
+--Entends-tu? Pistolet!
+
+Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
+
+--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
+
+Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les
+poings fermés au bord du lit.
+
+Mais, cette fois, on lui répond:
+
+--Eh bien! après?
+
+D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
+
+C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!
+
+
+
+II
+
+
+--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car
+tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de
+Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est
+là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime
+comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter
+partout je ne sais quoi, le petit imbécile!
+
+A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre
+encore.
+
+Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en
+trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il
+peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine
+localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend
+plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles
+lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais
+aucun son n'y tombe.
+
+Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en
+écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir
+d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:
+
+--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne
+comprend pas!
+
+Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
+de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un
+traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.
+
+Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
+ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
+il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus
+d'un rêve.
+
+Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se
+rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après
+avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées
+de sortir du bec, il s'endort.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes
+frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant
+d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les
+syllabes sifflantes.
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et
+le regard presque suppliant:
+
+--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
+
+Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs,
+offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud,
+dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche.
+D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à
+propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut,
+à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est
+un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.
+
+Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
+
+Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa
+table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la
+chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en
+finit plus.
+
+Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine
+puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
+manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
+ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.
+
+Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+afin de garder toute sa liberté d'action.
+
+D'une voix terrible, le Directeur demande:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les
+mains sales, mais c'est pas vrai!
+
+Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+la paume, ensuite le dos.
+
+--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon
+petit!
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut!
+--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
+
+Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
+jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.
+
+Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!
+
+L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser,
+et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne
+recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il
+devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître
+d'étude et Marseau, ils font des choses!
+
+Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
+étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de
+la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil
+de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
+
+--Quelles choses?
+
+Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que
+ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
+exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails.
+
+Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.
+
+Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude
+apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève
+doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée,
+sans dire un mot.
+
+
+
+IV
+
+
+Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé!
+C'est un touchant départ, presque une cérémonie.
+
+--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
+
+Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son
+personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
+va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et
+meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît
+pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers
+d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme
+des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se
+promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
+signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment
+le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se
+perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher
+longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes
+nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.
+
+Son renvoi les chagrine fort.
+
+Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première
+occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol
+des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y
+manqueront pas.
+
+En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
+regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il
+paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits
+s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.
+Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement
+et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
+chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres,
+plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de
+conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les
+joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première
+peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il
+regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à
+l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+lui, quand on entend un fracas de carreaux.
+
+Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La
+vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême
+petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la
+vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.
+
+--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!
+
+--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ne m'embrassiez pas, moi?
+
+Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+coupée:
+
+--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!
+
+
+
+Les Poux
+
+
+Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
+Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension.
+D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.
+
+--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+madame Lepic.
+
+Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte,
+du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand
+frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
+propre aveu, ne reconnaît plus les siens.
+
+Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne
+les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère
+Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de
+crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
+
+M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit
+les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le
+proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
+
+"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
+
+"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
+
+L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En
+ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
+se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous
+ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
+coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.
+
+Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter
+ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
+
+Or, du premier coup, il en tue un.
+
+--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.
+
+Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte,
+madame Lepic lève les bras au ciel:
+
+--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres!
+Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour
+toi.
+
+Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+soucoupe, et la chasse commence.
+
+--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a
+donné.
+
+Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau
+pour tout noyer.
+
+--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te
+ferai pas du mal.
+
+Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement
+le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur
+d'attraper des habitants.
+
+Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et
+menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
+
+--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
+ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+que ramassé au hasard dans une fourmilière.
+
+On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame
+Lepic pousse des exclamations plaintives.
+
+--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.
+
+Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils
+tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et
+rapidement le vinaigre les fait mourir.
+
+Madame Lepic:
+Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand
+garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois
+qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de
+tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang
+dans ta tignasse.
+
+Poil de Carotte:
+C'est le peigne qui m'égratigne.
+
+Madame Lepic:
+Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine.
+Soeur Ernestine:
+J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je
+ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera
+d'eau de Cologne.
+
+Madame Lepic:
+Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
+mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.
+
+Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il
+monte la garde près d'elle.
+
+C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois
+qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits
+yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+choses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien.
+Elle se penche sur la cuvette.
+
+--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon
+Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.
+
+Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend
+pas.
+
+--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
+grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
+pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+qu'ils te rendent la vie dure.
+
+Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre,
+et il dit à la vieille Marie Nanette.
+
+--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires
+et laissez-moi tranquille.
+
+
+Comme Brutus
+
+
+Monsieur Lepic:
+Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais.
+Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses,
+tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens
+d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte,
+il faut songer à devenir sérieux.
+
+Poil de Carotte:
+Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller
+l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme.
+Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.
+
+Monsieur Lepic:
+Essaie quand même.
+
+Poil de Carotte:
+Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni
+en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou
+trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les
+dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition
+française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts
+elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai
+m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.
+
+Grand frère Félix:
+Qu'est-ce qu'il dit, papa?
+
+Soeur Ernestine:
+Moi, je n'ai pas entendu.
+
+Madame Lepic:
+Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Oh! rien maman.
+
+Madame Lepic:
+Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing
+menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète
+cette phrase, afin que tout le monde en profite.
+
+Poil de Carotte:
+Ce n'est pas la peine, va, maman.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne le connais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.
+
+Poil de Carotte:
+Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier,
+de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+la vertu...
+
+Madame Lepic:
+Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et
+sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te
+demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu que je te répète, moi, maman?
+
+Madame Lepic:
+Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+Carotte, dépêchez.
+
+Poil de Carotte:
+_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
+Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.
+
+Madame Lepic:
+Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
+coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.
+
+Grand frère Félix:
+Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
+de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle
+ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les
+bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
+n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.
+
+Madame Lepic:
+Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant
+plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.
+
+Grand frère Félix:
+Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas
+Caton?
+
+Poil de Carotte:
+Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de
+ses amis et mourut."
+
+Soeur Ernestine:
+Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la
+folie avec de l'or dans une canne.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.
+
+Soeur Ernestine:
+Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.
+
+Madame Lepic:
+Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
+sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie!
+Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
+parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les
+sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où
+s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
+Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!
+
+
+
+Lettres choisies
+
+
+ de Poil de Carotte à M. Lepic
+ ET QUELQUES RÉPONSES
+ de M. Lepic à Poil de Carotte
+
+ _De Poil de Carotte à M. Lepic_
+ Institution Saint-Marc.
+
+Mon cher papa,
+
+Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
+clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos
+et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé,
+il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs
+que ce ne sera rien.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu
+dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
+pourtant les siens étaient vrais.
+Du courage!
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose
+espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+par ma bonne conduite et mon application.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle
+s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une
+dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a
+rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de
+latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui
+présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare
+longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines.
+Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes
+camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
+où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à
+peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:
+
+VÉNÉRÉ MAITRE
+
+que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:
+
+--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!
+
+Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:
+
+--Traduisez la version.
+
+Mon cher papa, qu'en dis-tu?
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic_
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si
+on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.
+
+
+
+_Poil de Carotte à M. Lepic_
+
+Mon cher papa,
+
+Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire
+et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé,
+il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
+causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année.
+Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le
+répète, ne me désigna même pas un siège.
+Est-ce oubli ou impolitesse?
+Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir,
+et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être
+encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas
+offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite
+taille, il te croyait assis.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en
+visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec
+toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
+profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
+ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
+Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par
+François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques
+Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je
+te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce
+qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.
+
+
+_De M. Lepic à Poil de Carotte._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
+ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+de ta compétence ni de la mienne.
+
+D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places
+que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque
+professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu
+dors et si tu manges bien.
+
+Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
+quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de
+ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité
+de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais
+l'observation.
+
+
+
+_Réponse de Poil de Carotte._
+
+Mon cher papa,
+
+Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas
+aperçu qu'elle était _en vers._
+
+
+
+Le Toiton
+
+
+Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des
+cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte
+pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de
+porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière
+fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de
+Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y
+divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
+
+Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière,
+un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle,
+des bourrelets de poussière et se cale.
+
+Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux,
+gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
+oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+troublerait.
+
+L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt
+a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.
+
+Brusquement, une alerte.
+Des appels approchent, des pas.
+
+--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
+
+Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans
+la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même
+immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.
+
+--Poil de Carotte, est-tu là?
+
+Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.
+
+--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?
+
+On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
+l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.
+
+Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long
+d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+instant suspendue, inquiète, pelotonnée.
+
+Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement,
+et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint
+la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa
+part.
+
+Rien de plus.
+
+L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
+âme de lièvre où il fait noir.
+
+Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute
+de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.
+
+
+
+Le Chat
+
+
+
+I
+
+
+Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une
+boucherie.
+
+Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là,
+pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui,
+dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
+
+--Régale-toi.
+
+Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
+de langue, puis s'attendrit.
+
+--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
+
+Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche
+plus que ses lèvres sucrées.
+
+--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...
+
+A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
+
+La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a
+sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui
+le regarde d'un oeil.
+
+Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.
+
+--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé
+juste.
+
+Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.
+
+Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse,
+avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
+
+Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des
+animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+d'autrui.
+
+Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se
+dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps.
+Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient
+lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.
+
+D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents,
+que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.
+
+Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ou se détend et ne crie pas.
+
+--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
+Carotte.
+
+Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes,
+les veines orageuses, il l'étouffe.
+
+Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa
+figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
+
+
+
+
+
+II
+
+Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.
+Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés
+sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.
+
+--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat
+broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
+
+Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux
+veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve:
+
+Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable
+remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
+
+Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau
+transparente.
+
+Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers
+fantômes.
+
+Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+rien à craindre.
+
+Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au
+ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit.
+Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.
+
+Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève
+doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent
+des écrevisses géantes.
+
+Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
+
+Et les écrevisses l'entournent.
+Elles se haussent vers sa gorge.
+Elles crépitent.
+Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
+
+
+
+Les Moutons
+
+
+Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous
+un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve
+quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est
+un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.
+
+L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte
+deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères,
+gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
+sculpture grossière.
+
+Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent
+déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
+foin dans la bouche.
+
+Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de
+l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
+tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par
+sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête.
+
+--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.
+
+--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.
+
+--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
+
+--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon
+comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit.
+D'ailleurs, on les mate.
+
+Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
+une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau
+l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant,
+se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau
+enveloppé d'une gelée tremblante.
+
+--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil
+de Carotte.
+
+--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches
+dures.
+
+--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?
+
+--Elle le refuserait, dit Pajol.
+
+En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent,
+sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
+sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite
+droit aux tétines maternelles.
+
+--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
+
+--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur
+nez.
+
+Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
+
+Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître
+les petits noms des agneaux.
+
+Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque
+dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une
+pelle usée.
+
+--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous
+enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!
+
+--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
+
+Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
+plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
+
+--Veux-tu un berdin? dit-il.
+
+--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
+
+Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un
+berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille
+dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
+main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le
+fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
+
+Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des
+picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet,
+ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
+l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+aperçoive.
+
+Il dira qu'il l'a perdu.
+
+Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui
+se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
+sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.
+
+Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble
+garder les moutons, toute seule.
+
+
+
+Parrain
+
+
+Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
+que Poil de Carotte.
+
+--Te voilà, canard! dit-il.
+
+--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma
+ligne?
+
+--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
+
+Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi
+son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche
+plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations.
+Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que
+de ne pas s'y tromper.
+
+--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.
+
+Et ils restent bons camarades.
+
+Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le
+force à boire un verre de vin pur.
+
+Puis ils vont pêcher.
+
+Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de
+Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+comme des enfants.
+
+--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton
+bouchon aura enfoncé trois fois.
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi trois?
+
+Parrain:
+La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne
+tire jamais trop tard.
+
+Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans
+la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à
+chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit!...
+
+Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il
+bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
+
+--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+perdrix.
+
+Poil de Carotte:
+Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
+Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème.
+Parrain:
+Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ton content, chez ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se
+servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini
+aussi.
+
+Parrain:
+On en redemande, bêta.
+
+Poil de Carotte:
+C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+sur sa faim.
+
+Parrain:
+Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce
+singe était mon enfant! Arrangez ça.
+
+Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde
+piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de
+sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
+
+
+
+La Fontaine
+
+
+Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+sa mère.
+
+--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
+
+Poil de Carotte:
+Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
+correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant
+elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre
+par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible
+qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la
+mienne.
+
+Parain:
+Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon
+ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui.
+Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle
+me dirait merci, avant de taper.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors!
+
+Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et
+cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.
+
+Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
+
+--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la
+fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
+
+Poil de Carotte:
+Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+souvent.
+
+Parrain:
+Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je
+n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à
+te relever?
+
+Poil de Carotte:
+Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+Parrain:
+Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre
+canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le
+costume des dimanches du petit Bernard.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.
+
+Parrain:
+Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je
+ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
+
+Poil de Carotte:
+Je serais loin.
+
+Parrain:
+Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une
+bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.
+
+Poil de Carotte:
+Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors.
+
+Poil de Carotte:
+Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai
+après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est
+impossible de dormir quand on me touche.
+
+
+
+Les Prunes
+
+
+Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
+
+--Canard, dors-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, parrain.
+
+Parrain:
+Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+des vers.
+
+--C'est une idée, dit Poil de Carotte.
+
+Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+jardin.
+
+Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc,
+à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers
+pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.
+
+--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement.
+Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne
+trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le
+casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent
+leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers
+entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.
+
+--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+barbouillés de leur sale bave.
+
+Parrain:
+Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+terre. Pour ma part, j'en mangerais.
+
+Poil de Carotte:
+Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.
+
+Parrain:
+Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
+prunes.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle
+pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.
+
+Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les
+avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
+
+--Ce sont les meilleures.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
+
+--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
+
+Poil de Carotte:
+C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez.
+Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
+
+Parrain:
+Canard! canard! ça conserve.
+
+
+
+Mathilde
+
+
+--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de
+Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le
+pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me
+trompe.
+
+En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
+sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle
+semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+calmer toutes les coliques de la vie.
+
+La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots
+sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se
+lasse pas d'allonger.
+
+Il recule et dit:
+
+--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
+
+A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert
+de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
+jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient
+à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début,
+jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce
+n'est plus amusant de jouer.
+
+--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.
+
+Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse
+sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend,
+une jambe levée.
+
+Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les
+bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite
+et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un
+autre bâton.
+
+Il les promène de long en large.
+
+--Halte! dit-il, ça se dérange.
+Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+le cortège en branle.
+
+--Aie! fait Mathilde qui grimace.
+
+Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache
+le tout. On continue.
+
+--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.
+
+Comme ils hésitent:
+
+--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous
+la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.
+
+Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà
+prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+premier, pour sa peine.
+
+Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le
+visage de Mathilde et la baise sur la joue.
+
+--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
+
+Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches,
+gênés, ils rougissent tous deux.
+
+Grand frère Félix leur montre les cornes.
+
+--Soleil! Soleil!
+
+Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles
+aux lèvres.
+
+--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!
+
+--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si
+maman veut.
+
+Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle
+pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les
+feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage.
+
+--Gare les calottes, dit grand frère Félix.
+
+Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.
+
+Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère
+en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
+
+Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
+
+Poil de Carotte:
+Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+tout.
+
+Mathilde:
+Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.
+
+Poil de Carotte:
+Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+qu'elle te corrige, ta maman?
+
+Mathilde:
+Des fois; ça dépend.
+
+Poil de Carotte:
+Pour moi, c'est toujours sûr.
+
+Mathilde:
+Mais je n'ai rien fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ça ne fait rien. Attention!
+
+Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en
+retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de
+Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites
+sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève,
+prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque
+raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a
+l'orgueil de s'écrier:
+
+--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!
+
+
+
+Le Coffre-Fort
+
+
+Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
+
+--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne
+fessée. Et toi?
+
+Poil de Carotte:
+Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous
+ne faisions rien de mal.
+
+Mathilde:
+Non, pour sûr.
+
+Poil de Carotte:
+Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me
+marierais bien avec toi.
+
+Mathilde:
+Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
+n'aie pas peur, je t'estime.
+
+Mathilde:
+Tu es riche à combien, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Mes parents ont au moins un million.
+
+Mathilde:
+Combien que ça fait un million?
+
+Poil de Carotte:
+Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur
+argent.
+
+Mathilde:
+Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur,
+personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
+rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au
+fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps,
+preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
+
+Mathilde:
+
+Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
+
+Poil de Carotte:
+Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.
+
+Mathilde:
+Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+répéter.
+
+Poil de Carotte:
+Non, c'est notre secret à papa et à moi.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, je le sais.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
+
+--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
+
+--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.
+
+--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+le mot.
+
+Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités
+au lieu d'une.
+
+--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.
+
+Mathilde:
+Maman me défend de jurer.
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne sauras pas le mot.
+
+Mathilde:
+Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.
+
+Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.
+
+--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta
+parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.
+
+--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître
+un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+de moi!
+
+Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue,
+elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.
+
+Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.
+
+Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort
+la tête et montre les dents.
+
+--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.
+
+Pierre:
+Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.
+
+Poil de Carotte:
+Du reste?
+
+Pierre:
+Oui, du reste.
+Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront
+ce soir!
+
+Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que
+la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les
+mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.
+
+
+
+Les Têtards
+
+
+Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
+puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut,
+quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et
+veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière
+l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
+
+--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous
+l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.
+
+--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.
+
+Rémy:
+Pourquoi moi?
+
+Poil de Carotte:
+Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission.
+Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.
+
+--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de
+Carotte pêcher des têtards?
+
+Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame
+Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait
+clairement signe que non.
+
+--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de
+moi, tout à l'heure.
+
+Rémy:
+Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
+
+Poil de Carotte:
+Reste. Nous jouerons ici.
+
+Rémy:
+Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux.
+J'en ramasserai des pleins paniers.
+
+Poil de Carotte:
+Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+elle se ravise.
+
+Rémy:
+J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
+
+Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
+l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.
+
+--Qu'est-ce que je te disais?
+
+En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier
+pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.
+
+--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
+que tu musardes et il te grondera.
+
+Rémy:
+Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
+
+Madame Lepic:
+--Ah! vraiment, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît
+madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore.
+Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de
+Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied
+et regarde ailleurs.
+
+--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+rétracter.
+
+Elle n'ajoute rien.
+
+Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix
+fraîches, exprès.
+
+Rémy est déjà loin.
+
+Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle
+prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.
+
+Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche,
+toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme
+une casserole.
+
+Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
+
+Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+d'elle-même.
+
+
+
+Coup de Théâtre
+
+
+Scène Première
+
+Madame Lepic:
+Où vas-tu?
+
+Poil de Carotte:
+_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_
+
+Je vais me promener avec papa.
+
+Madame Lepic:
+Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule
+comme pour prendre son élan._
+
+Poil de Carotte, _bas_:
+Compris.
+
+
+
+Scène II
+
+
+Poil de Carotte:
+_En méditation près de l'horloge_.
+
+Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins
+que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
+
+
+
+Scène III
+
+Monsieur Lepic:
+_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
+la pretentaine pour affaires.
+
+Allons! partons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Comment, non? Tu ne veux pas venir?
+
+Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+ Poil de Carotte:
+ Y a rien, mais je reste.
+ Monsieur Lepic:
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
+ et pleurniche à ton aise.
+
+
+
+ Scène IV
+
+ Madame Lepic:
+ _Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._
+
+ Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
+ tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en
+ dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère
+ qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se
+ tournent le dos._
+
+
+
+ Scène V
+
+ Poil de Carotte:
+ _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
+ seul._
+
+ Tout le monde ne peut pas être orphelin.
+
+
+
+ En Chasse
+
+
+ M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent
+ derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
+
+ Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:
+
+--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?
+
+ --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
+
+ Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.
+
+ Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+affection et oublie un moment sa charge.
+
+Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le
+soutenir.
+
+--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.
+
+Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père
+piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser
+comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
+couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
+
+--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les
+feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
+
+Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
+
+Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté,
+où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de
+lièvre.
+
+--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et
+sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
+
+Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
+
+_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt,
+le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
+le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte
+s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.
+
+_Il soulève sa casquette_
+Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte
+_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
+manque ou tue.
+
+Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop
+souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
+de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et
+à cette condition, ça réussit presque toujours.
+
+--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore
+dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins.
+Pourquoi ris-tu?
+
+--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.
+
+Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.
+
+--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte:
+Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais.
+
+Monsieur Lepic:
+Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si
+tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant
+des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
+moques de ton père.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+qu'un serin.
+
+
+
+La Mouche
+
+
+La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords,
+tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle
+ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a
+posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
+Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des
+prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la
+soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic,
+que la chasse grise, oublie d'en demander.
+
+--Une goutte, papa?
+
+Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite
+de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille,
+l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
+
+--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
+
+Monsieur Lepic:
+Ote-la, mon garçon.
+
+Poil de Carotte:
+Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+bourdonne.
+
+Monsieur Lepic:
+Laisse-la mourir toute seule.
+
+Poil de Carotte:
+Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+Monsieur Lepic:
+Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
+
+Poil de Carotte:
+Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+permission?
+
+--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
+
+Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de
+réclamer sa part.
+
+Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
+
+--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte.
+Seulement, elle a tout bu.
+
+
+
+La première Bécasse
+
+
+--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai
+dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu
+entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses
+passeront sur la tête.
+
+Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première
+fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une
+perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
+
+Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il
+regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
+
+--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
+
+Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula,
+déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
+Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et
+un bec sanglant.
+Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer
+une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de
+Carotte.
+
+Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure.
+
+Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il
+les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit
+le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
+
+Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent,
+se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
+
+Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se
+meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du
+fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
+
+Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation
+formidable aux quatre coins du bois.
+
+Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite
+glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
+
+Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus
+que d'ordinaire.
+
+--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
+
+Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son
+fils encore fumant:
+
+--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?
+
+
+
+L'Hameçon
+
+Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des
+ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
+ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché
+sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.
+
+Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
+
+--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture,
+aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
+
+Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main,
+elle pousse des cris de douleur.
+
+Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
+
+Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic
+lui-même arrive.
+
+--Montre voir, disent-ils.
+
+Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon
+s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur
+Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air,
+et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.
+
+M. Lepic tente de l'ôter.
+
+--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.
+
+En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté
+par sa bouche.
+
+M. Lepic met son lorgnon.
+
+--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!
+
+Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.
+
+--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie;
+il sue. Du sang paraît.
+
+--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
+
+--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
+
+--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère.
+
+M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame
+Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
+
+M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt
+n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.
+
+Ouf!
+
+Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère,
+il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique
+l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son
+hameçon lui est resté dans le dos.
+
+--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
+
+Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les
+entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort
+qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se
+croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?
+
+Des voisins attirés le questionnent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
+
+Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît.
+Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
+
+Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière
+d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté
+avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:
+
+--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+pas de ta faute.
+
+Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le
+front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles,
+propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs
+s'emplissent de larmes.
+
+Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière
+son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
+
+Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.
+
+--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+bien méchante?
+
+Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
+
+--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins
+attendris par sa bonté.
+
+Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
+que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et
+elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
+
+--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
+
+Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+trou, et de piétiner la terre.
+
+--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher
+avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon!
+Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
+
+Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au
+châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements
+rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.
+
+
+
+La Pièce d'Argent
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+poches.
+
+Poil de Carotte:
+_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
+oreilles d'âne._
+
+Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
+
+Madame Lepic:
+Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas.
+
+Madame Lepic:
+Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie.
+Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
+
+Poil de Carotte:
+Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine
+dernière.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, c'est mon couteau.
+
+Madame Lepic:
+Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?
+
+Poil de Carotte:
+Personne.
+
+Madame Lepic:
+Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole.
+Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je
+n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche.
+Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!
+
+Madame Lepic:
+Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
+pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?
+
+Poil de Carotte:
+Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il
+seulement la surveiller toute ma vie!
+
+Madame Lepic:
+Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller
+sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à
+toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
+charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit.
+Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe,
+il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
+
+Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au
+creux d'un vieux nid?
+
+Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or.
+On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des
+genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
+
+Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa
+mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on
+y renoncera.
+
+Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
+
+--Maman, eh! maman!
+
+Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le
+tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces
+d'argent.
+
+Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées,
+poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.
+
+Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+puis comment faire la preuve?
+
+Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se
+sauve.
+
+Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour
+périlleux vers la table à ouvrage.
+
+Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa
+place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat
+ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés,
+autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:
+
+--Attention! ça brûle, ça brûle!
+
+
+
+III
+
+
+Poil de Carotte:
+
+Maman, maman, je l'ai.
+
+Madame Lepic:
+Mois aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Comment? la voilà.
+
+Madame Lepic:
+La voici.
+
+Poil de Carotte:
+Tiens! fais voir.
+
+Madame Lepic:
+Fais voir, toi.
+
+Poil de Carotte
+_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
+manie, les compare et apprête sa phrase._
+C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée
+dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus,
+avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau
+de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
+tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
+Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte.
+Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
+
+Madame Lepic:
+Je ne dis pas non.
+Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu
+oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre.
+Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or.
+Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas
+le bonheur.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, je peux aller jouer, maman?
+
+Madame Lepic:
+Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+deux pièces.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce
+que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
+
+Madame Lepic:
+Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux
+t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins
+que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et
+toi, as-tu une idée?
+
+Poil de Carotte:
+Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman,
+et merci.
+
+Madame Lepic:
+Attends! si c'était le jardinier?
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
+
+Madame Lepic:
+Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père
+de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton
+frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+Après tout, c'est peut-être moi.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
+
+Madame Lepic:
+Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
+
+_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un
+instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe
+devant elle et, silencieux, offre une joue.
+
+Madame Lepic:
+_Sa main droite levée, menace ruine._
+Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
+vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
+_La première gifle tombe_.
+
+
+
+Les Idées personnelles.
+
+
+M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
+près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre
+chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées
+personnelles.
+
+--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je
+t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être
+mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me
+dois pas et que tu m'accordes généreusement.
+
+--Ah! répond M. Lepic.
+
+--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
+
+--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher.
+Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie
+seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+efficaces.
+
+--A ton service, dit grand frère Félix.
+
+--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
+
+--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière
+générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais
+en sa présence.
+
+--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
+
+--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de
+dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
+n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et
+de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que
+je cherchais.
+
+--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge,
+en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu
+débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de
+pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
+
+--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà
+inquiet.
+
+--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
+
+Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
+
+--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
+
+Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
+
+--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
+
+Poil de Carotte reste seul, dérouté.
+
+Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
+
+--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
+personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par
+toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
+commencer.
+
+La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
+feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
+la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y
+conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez
+dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+qu'il plonge jusqu'au coude.
+
+D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau
+l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après
+avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la
+planche.
+
+Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la
+fenêtre.
+
+Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+le froid du carreau rouge.
+
+Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de
+développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les
+garder pour soi.
+
+
+
+La Tempête de Feuilles
+
+
+Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille
+du grand peuplier.
+
+Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre,
+vivre à part, seule, sans queue, libre.
+
+Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
+
+Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille,
+et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait
+un signe.
+
+Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles
+le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
+
+Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte
+brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer
+les pesantes couches d'air qui le gênent.
+
+Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres
+du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse
+en avant sa bordure nette et sombre.
+
+D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
+Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
+
+Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
+
+La calotte livide continue son invasion lente.
+
+Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
+laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte.
+Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de
+s'y déchirer.
+
+La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les
+clameurs s'élèvent.
+
+Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles
+Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées.
+Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,
+apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
+soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier
+sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+mur.
+
+Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+coups sourds.
+
+Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+gouttes d'encre.
+
+Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons
+montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.
+
+Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
+le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+les affole, qui épouvante Poil de Carotte.
+
+Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.
+
+Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et
+elle lui bande douloureusement les paupières.
+
+Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez
+lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+comme un papier de rue.
+
+Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.
+
+Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.
+
+
+
+La Révolte
+
+
+I
+
+Madame Lepic:
+Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
+me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+se mettre à table.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman, je n'irai pas au moulin.
+
+Madame Lepic:
+Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce
+que tu rêves?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+suite chercher une livre de beurre au moulin.
+
+Poil de Carotte:
+J'ai entendu. Je n'irai pas.
+
+Madame Lepic:
+C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta
+vie, tu refuses de m'obéir.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Tu refuses d'obéir à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+A ma mère, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te taire et filer?
+
+Poil de Carotte:
+Je me tairai sans filer.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te sauver avec cette assiette?
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
+
+--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
+
+C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
+elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par
+terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y
+comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
+
+--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe
+aussi. Personne ne sera de trop.
+
+Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.
+
+Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de
+s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le
+battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à
+ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une
+pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la
+pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.
+
+--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
+qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
+
+Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter.
+La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:
+
+--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime.
+
+Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne.
+Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part
+des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt.
+Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il
+l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+
+--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne
+m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père.
+Qu'ils se débrouillent.
+
+--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car
+il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+aller pour ma mère.
+
+Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça
+le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à
+propos d'une livre de beurre.
+
+Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne
+le dos et rentre à la maison.
+
+Provisoirement l'affaire en reste là.
+
+
+
+Le Mot de la Fin
+
+
+Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru,
+où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M.
+Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+route?
+
+Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il
+se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+docilement son père.
+
+D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de
+suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui
+répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu
+dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et
+le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.
+
+Monsieur Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine
+ta mère?
+
+Poil de Carotte:
+Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue:
+je n'aime plus maman.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
+
+Poil de Carotte:
+A cause de tout. Depuis que je la connais.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?
+
+Monsieur Lepic:
+Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.
+
+Poil de Carotte:
+Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte
+ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de
+vous occuper de lui. C'est sans importance.
+
+Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères
+et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
+forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout
+mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
+
+Monsieur Lepic:
+Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
+
+Poil de Carotte:
+Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.
+
+Monsieur Lepic:
+Je suis obligé de voyager.
+
+Poil de Carotte, _avec suffisance_:
+Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis
+que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à
+fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais
+qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te
+mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la
+mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me
+séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
+
+Poil de Carotte:
+Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.
+
+Monsieur Lepic:
+C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je
+t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta
+société me manquerait.
+
+Poil de Carotte:
+Tu viendras me voir, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.
+
+Monsieur Lepic:
+Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne
+privilégier personne. Je continuerai.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y
+vole ton argent, et je choisirai un métier.
+
+Monsieur Lepic:
+Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+exemple?
+
+Poil de Carotte:
+Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
+
+Monsieur Lepic:
+Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction
+de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
+
+Poil de Carotte:
+Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu charges! Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
+
+Monsieur Lepic:
+Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton
+suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort
+n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute
+la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
+
+Poil de Carotte:
+Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve
+aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne
+peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+parmi l'espèce humaine.
+
+Monsieur Lepic:
+Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair
+au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?
+
+Poil de Carotte:
+Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.
+
+Monsieur Lepic:
+Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu
+ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
+
+Poil de Carotte:
+Ça promet.
+
+Monsieur Lepic:
+Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses
+t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et
+d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et
+observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu
+t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
+
+Poil de Carotte:
+Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne
+l'aime pas.
+
+--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+impatienté.
+
+A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde
+longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme
+honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses
+paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.
+
+Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie
+secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ne s'envole.
+
+Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les
+ténèbres et il lui crie avec emphase:
+
+--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.
+
+--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.
+
+--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça
+parce que c'est ma mère.
+
+
+
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+I
+
+Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
+pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers
+aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés,
+au milieu de riches décors.
+
+--Et Poil de Carotte?
+
+--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il
+était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
+
+La vérité c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte.
+
+
+
+II
+
+Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de
+retrouver son vrai nom de baptême.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
+
+--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
+
+
+
+III
+
+Autres signes particuliers:
+
+La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur.
+Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière.
+Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les
+oreilles.
+Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+un collier.
+Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.
+
+
+
+IV
+
+Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver,
+il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant
+les aiguilles du bout du doigt.
+
+Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe
+quoi sur le pouce.
+
+
+
+V
+
+Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par
+derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur.
+
+Et si on lui demande:
+--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
+
+Il répond:
+--Oh! ce n'est pas la peine!
+
+
+
+VI
+
+Madame Lepic:
+Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.
+
+Poil de Carotte:
+Boui, banban.
+Madame Lepic:
+Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la
+bouche pleine.
+
+
+
+VII
+
+Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
+
+
+
+VIII
+
+--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
+
+--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
+
+
+
+IX
+
+Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études.
+Il s'étire et soupire d'aise.
+
+--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide
+de la vie. Que vas-tu faire?
+
+--Comment! Encore! dit grand frère Félix.
+
+
+
+X
+
+On joue aux jeux innocents.
+Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
+
+--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
+
+On se récrie:
+
+--Très joli! Quel galant poète!
+
+-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela
+comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+de rhétorique.
+
+
+
+XI
+
+Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à
+lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin
+parce qu'il met des pierres dans les boules.
+
+Il vise à la tête: c'est plus court.
+
+Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
+à part, à côté de la glace, sur l'herbe.
+
+A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.
+
+Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.
+
+Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
+
+
+
+XII
+
+Les enfants se mesurent leur taille.
+A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la
+tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur
+Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne
+contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien
+à la petite idée de différence.
+
+
+
+XIII
+
+Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:
+
+--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+Il y a une limite.
+Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de
+Carotte.
+
+Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche
+et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.
+
+--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.
+
+
+
+XIV
+
+--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au
+petit Pierre que sa maman gâte.
+
+Et renseigné à peu près, il s'écrie:
+
+--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le
+noyau.
+
+Il réfléchit:
+
+--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
+
+
+
+XV
+
+Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent
+volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
+
+Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+redemande.
+
+
+
+XVI
+
+Poil de Carotte:
+Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
+
+Mathilde:
+Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour
+faire des pâtés.
+
+Poil de Carotte:
+Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.
+
+
+
+XVII
+
+
+--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père
+que moi? dit, çà et là, madame Lepic.
+
+--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.
+
+
+
+XVIII
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours
+exprès.
+
+Poil de Carotte:
+Il ne manquerait plus que cela.
+
+
+
+XIX
+
+Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi.
+
+Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait
+subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+décontenancé, ne sait où disparaître.
+
+
+
+XX
+
+--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
+
+--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
+
+Elle dit encore:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une
+goutte quand on le gifle.
+
+
+
+XXI
+
+Elle dit encore:
+
+--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
+
+--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.
+
+--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.
+
+
+
+XXII
+
+En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche,
+où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte
+renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
+
+
+
+XXIII
+
+Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:
+
+--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb
+pour inventer la poudre.
+
+Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent
+pas, il fera, plus tard, un gars huppé.
+
+
+XXIV
+
+--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix,
+un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.
+
+
+
+XXV
+
+Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+d'un sou.
+
+Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+elle le lui fait passer.
+
+
+
+XXVI
+
+Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit:
+
+--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.
+
+Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:
+
+--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
+
+Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.
+
+
+
+XXVII
+
+Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu
+m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise
+sur la paille!
+
+
+
+XXVIII
+
+--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.
+
+Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se
+trompe, il réarrange.
+
+Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais
+elle ajoute exprès pour lui:
+
+--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête.
+
+
+
+XXIX
+
+Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil
+de Carotte:
+
+--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!
+
+Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources
+brûlantes dans les yeux.
+
+Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe.
+Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
+
+
+
+XXX
+
+Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se
+promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.
+
+--Passe devant, dit-elle, et gambade!
+
+Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers
+furtifs.
+
+Il tousse.
+
+Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village,
+il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:
+
+--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le
+mur, un sourire aux lèvres, terrible.
+
+Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:
+
+--Excepté maman.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les Poules
+Les Perdrix
+C'est le chien
+Le Cauchemar
+Sauf votre respect
+Le Pot
+Les Lapins
+La Pioche
+La Carabine
+La Taupe
+La Luzerne
+Le Timbale
+La Mie de pain
+Le Trompette
+Ma Mèche
+Le Bain
+Honorine
+La Marmite
+Réticence
+Agathe
+Le Programme
+L'Aveugle
+Le Jour de l'An
+Aller et retour
+Le Porte-plume
+Les Joues rouges
+Les Poux
+Comme Brutus
+Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M.
+Lepic à Poil de Carotte
+Le Toiton
+Le Chat
+Les Moutons
+Parrain
+La Fontaine
+Les Prunes
+Mathilde
+Le Coffre-fort
+Les Têtards
+Coup de théâtre
+En Chasse
+La Mouche
+La Première Bécasse
+L'Hameçon
+La Pièce d'argent
+Les Idée personnelles
+La Tempête de feuilles
+La Révolte
+Le Mot de la fin
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
+
+***** This file should be named 4559-8.txt or 4559-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/4/5/5/4559/
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/4559-8.zip b/4559-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..4349793
--- /dev/null
+++ b/4559-8.zip
Binary files differ
diff --git a/4559-h.zip b/4559-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..57c0810
--- /dev/null
+++ b/4559-h.zip
Binary files differ
diff --git a/4559-h/4559-h.htm b/4559-h/4559-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..108c07f
--- /dev/null
+++ b/4559-h/4559-h.htm
@@ -0,0 +1,5167 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<HTML>
+<HEAD>
+<TITLE>The Project Gutenberg eBook of Poil De Carotte, by Jules Renard</TITLE>
+<META HTTP-EQUIV="content-Type" CONTENT="text/html; charset=ISO-8859-1">
+</HEAD>
+<BODY>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4559]
+Release Date: October, 2003
+Last Updated: February 7, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<BR><BR><BR>
+<h1 align="center">Poil de Carotte</h1>
+<h3 align="center">par Jules Renard</h3>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Les Poules</h2>
+<h2 align="center">&nbsp;</h2>
+<p>
+ --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oubli&eacute; de fermer les
+ poules.</p>
+<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fen&ecirc;tre. L&agrave;-bas, tout
+ au fond de
+ la grande cour, le petit toit aux poules d&eacute;coupe, dans la nuit, le carr&eacute;
+ noir de sa porte ouverte.</p>
+<p>--F&eacute;lix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic &agrave; l'a&icirc;n&eacute;
+ de ses trois
+ enfants.</p>
+<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit F&eacute;lix, gar&ccedil;on
+ p&acirc;le, indolent et poltron. </p>
+<p>--Et toi, Ernestine?</p>
+<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l&egrave;vent &agrave; peine
+ la t&ecirc;te pour r&eacute;pondre.
+ Ils lisent, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;s, les coudes sur la table, presque
+ front contre
+ front.</p>
+<p>--Dieu, que je suis b&ecirc;te! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil
+ de
+ Carotte, va fermer les poules!
+ Elle donne ce petit nom d'amour &agrave; son dernier n&eacute;, parce qu'il
+ a les cheveux
+ roux et la peau tach&eacute;e. Poil de Carotte, qui joue &agrave; rien sous
+ la table, se
+ dresse et dit avec timidit&eacute;:</p>
+<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p>
+<p>--Comment? R&eacute;pond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour
+ rire.
+ D&eacute;p&ecirc;chez-vous, s'il te pla&icirc;t!</p>
+<p>--On le conna&icirc;t; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p>
+<p>--Il ne craint rien ni personne, dit F&eacute;lix, son grand fr&egrave;re.</p>
+<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en &ecirc;tre
+ indigne, il lutte d&eacute;j&agrave; contre sa couardise. Pour l'encourager
+ d&eacute;finitivement,
+ sa m&egrave;re lui promet une gifle.</p>
+<p>--Au moins, &eacute;clairez-moi, dit-il.</p>
+<p>Madame Lepic hausse les &eacute;paules, F&eacute;lix sourit avec m&eacute;pris.
+ Seule pitoyable,
+ Ernestine prend une bougie et accompagne petit fr&egrave;re jusqu'au bout du
+ corridor.</p>
+<p>--Je t'attendrai l&agrave;, dit-elle.</p>
+<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifi&eacute;e, parce qu'un fort coup de
+ vent
+ fait vaciller la lumi&egrave;re et l'&eacute;teint.</p>
+<p>Poil de Carotte, les fesses coll&eacute;es, les talons plant&eacute;s, se met
+ &agrave; trembler
+ dans les t&eacute;n&egrave;bres. Elles sont si &eacute;paisses qu'il se croit
+ aveugle.
+ Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glac&eacute;, pour l'emporter.
+ Des
+ renards, des loups m&ecirc;me, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur
+ sa
+ joue? Le mieux est de se pr&eacute;cipiter, au juger, vers les poules, la t&ecirc;te
+ en
+ avant, afin de trouer l'ombre. T&acirc;tonnant, il saisit le crochet de la porte.
+ Au bruit de ses pas, les poules effar&eacute;es s'agitent en gloussant sur leur
+ perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p>
+<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p>
+<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ail&eacute;s. Quand
+ il
+ rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumi&egrave;re, il lui
+ semble
+ qu'il &eacute;change des loques pesantes de boue et de pluie contre un v&ecirc;tement
+ neuf et l&eacute;ger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+ f&eacute;licitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de
+ ses
+ parents la trace des inqui&eacute;tudes qu'ils ont eues.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine continuent tranquillement
+ leur
+ lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p>
+<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Les Perdrix</h2>
+<p>
+ Comme &agrave; l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassi&egrave;re.
+ Elle
+ contient deux perdrix. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les inscrit sur une ardoise
+ pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+ Ernestine d&eacute;pouille et plume le gibier. Quant &agrave; Poil de Carotte,
+ il est
+ sp&eacute;cialement charg&eacute; d'achever les pi&egrave;ces bless&eacute;es.
+ Il doit ce privil&egrave;ge
+ &agrave; la duret&eacute; bien connue de son coeur sec.</p>
+<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, &agrave; mon tour.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ L'ardoise est trop haute pour toi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, j'aimerais autant les plumer.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p>
+<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+ indications d'usage:</p>
+<p>--Serre-les l&agrave;, tu sais bien, au cou, &agrave; rebrousse-plume.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce dans chaque main derri&egrave;re son dos, il commence.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Deux &agrave; la fois, m&acirc;tin!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est pour aller plus vite.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p>
+<p>Les perdrix se d&eacute;fendent, convulsives, et, les ailes battantes, &eacute;parpillent
+ leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il &eacute;tranglerait plus
+ ais&eacute;ment, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+ pour les contenir, et, tant&ocirc;t rouge, tant&ocirc;t blanc, en sueur, la
+ t&ecirc;te haute
+ afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p>
+<p>Elles s'obstinent.</p>
+<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+ t&ecirc;te sur le bout de son soulier.</p>
+<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'&eacute;crient grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur
+ Ernestine.</p>
+<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres b&ecirc;tes! je
+ ne
+ voudrais pas &ecirc;tre &agrave; leur place, entre ses griffes.</p>
+<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort &eacute;coeur&eacute;.</p>
+<p>--Voil&agrave;! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p>
+<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cr&acirc;nes bris&eacute;s
+ du sang
+ coule, un peu de cervelle.</p>
+<p>--Il &eacute;tait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonn&eacute;?</p>
+<p>Grand F&eacute;lix dit:
+ --C'est positif qu'il ne les a pas r&eacute;ussies comme les autres fois.</p>
+<p>
+ C'est le Chien
+</p>
+<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoud&eacute;s sous la lampe, lisent, l'un le
+ journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+ des choses.</p>
+<p>Tout &agrave; coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement
+ sourd.</p>
+<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p>
+<p>Pyrame grogne plus fort.</p>
+<p>--Imb&eacute;cile! dit madame Lepic.</p>
+<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+ Lepic porte la main &agrave; son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+ les dents serr&eacute;es. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix jure et bient&ocirc;t
+ one s'entend plus.</p>
+<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p>
+<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+ de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+ peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+ il casse sa voix en &eacute;clats.</p>
+<p>La col&egrave;re suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+ couch&eacute; qui leur tient t&ecirc;te.</p>
+<p>Les vitres crissent, le tuyau du po&ecirc;le chevrote et soeur Ernestine m&ecirc;me
+ jappe.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est all&eacute; voir ce qu'il
+ y a. Un cheminot attard&eacute; passe dans la rue peut-&ecirc;tre et rentre
+ tranquillement chez lui, &agrave; moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+ voler.</p>
+<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+ vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+ n'ouvre pas la porte.</p>
+<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+ du pied, il s'effor&ccedil;ait d'effrayer l'ennemi.</p>
+<p>Aujourd'hui il triche.</p>
+<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+ tourne autour de la maison en gardien fid&egrave;le, il les trompe et reste
+ coll&eacute;
+ derri&egrave;re la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa
+ ruse
+ lui r&eacute;ussit.</p>
+<p>Il na peur que d'&eacute;ternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+ l&egrave;ve les yeux, il aper&ccedil;oit par une petite fen&ecirc;tre, au-dessus
+ de la porte,
+ trois ou quatre &eacute;toiles dont l'&eacute;tincelante puret&eacute; le glace.</p>
+<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+ trop. Les soup&ccedil;ons s'&eacute;veilleraient.</p>
+<p>De nouveau, il secoue avec ses mains fr&ecirc;les le lourd verrou qui grince
+ dans
+ les crampons rouill&eacute;s et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la
+ gorge.
+ A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+ Chatouill&eacute; au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p>
+<p>Or, comme la derni&egrave;re fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les
+ Lepic
+ calm&eacute;s ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande
+ rien,
+ Poil de Carotte dit tout de m&ecirc;me par habitude</p>
+<p>--C'est le chien qui r&ecirc;vait.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Cauchemar</h2>
+<p> Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le d&eacute;rangent,
+ lui prennent son lit et l'obligent &agrave; coucher avec sa m&egrave;re. Or,
+ si le jour il poss&egrave;de tous les d&eacute;fauts, la nuit il a principalement
+ celui de ronfler. Il ronfle expr&egrave;s, sans aucun doute.</p>
+<p>La grande chambre, glaciale m&ecirc;me en ao&ucirc;t, contient deux lits. L'un
+ est
+ celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de
+ sa m&egrave;re, au fond.</p>
+<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour d&eacute;blayer sa gorge.
+ Mais peut-&ecirc;tre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+ afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouch&eacute;es. Il s'exerce &agrave;
+ ne point
+ respirer trop fort.</p>
+<p>Mais d&egrave;s qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+ gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p>
+<p>Le cri de Poil de Carotte r&eacute;veille brusquement M. Lepic, qui demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que tu as?</p>
+<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p>
+<p>Et elle chantonne, &agrave; la mani&egrave;re des nourrices, un air berceur
+ qui semble
+ indien.</p>
+<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains
+ plaqu&eacute;es sur les fesses pour parer le pin&ccedil;on qui va venir au premier
+ appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit o&ugrave;
+ il repose, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, au fond.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Sauf votre Respect</h2>
+<p>
+ Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les
+ autres
+ communient, blancs de coeur et de corps, est rest&eacute; malpropre. Une nuit,
+ il a trop attendu, n'osant demander.</p>
+<p>Il esp&eacute;rait, au moyen de tortillements gradu&eacute;s, calmer le malaise.</p>
+<p>Quelle pr&eacute;tention!</p>
+<p>Une autre nuit, il s'est r&ecirc;v&eacute; commod&eacute;ment install&eacute;
+ contre une borne, &agrave;
+ l'&eacute;cart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi.
+ Il
+ s'&eacute;veille. Pas plus de borne pr&egrave;s de lui qu'&agrave; son &eacute;tonnement!</p>
+<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+ maternelle. Et m&ecirc;me, le lendemain matin, comme un enfant g&acirc;t&eacute;,
+ Poil de
+ Carotte d&eacute;jeune avant de se lever.</p>
+<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soign&eacute;e, o&ugrave; madame
+ Lepic,
+ avec une palette de bois, en a d&eacute;lay&eacute; un peu, oh! tr&egrave;s
+ peu.</p>
+<p>A son chevet, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine observent
+ Poil de
+ Carotte d'un air sournois, pr&ecirc;ts &agrave; &eacute;clater de rire au premier
+ signal.
+ Madame Lepic, petite cuiller&eacute;e par petite cuiller&eacute;e, donne la
+ becqu&eacute;e &agrave; son
+ enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et &agrave; soeur
+ Ernestine:</p>
+<p>--Attention! pr&eacute;parez-vous!</p>
+<p>--Oui, maman.</p>
+<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait d&ucirc; inviter
+ quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux a&icirc;n&eacute;s
+ comme pour leur demander:</p>
+<p>--Y &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>l&egrave;ve lentement, lentement la derni&egrave;re cuiller&eacute;e, l'enfonce
+ jusqu'&agrave; la gorge,
+ dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+ dit, &agrave; la fois goguenarde et d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e:</p>
+<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mang&eacute;, tu en as mang&eacute;, et
+ de la
+ tienne encore, de celle d'hier.</p>
+<p>--Je m'en doutais, r&eacute;pond simplement Poil de Carotte, sans faire la
+ figure
+ esp&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue &agrave; une chose, elle finit par n'&ecirc;tre
+ plus dr&ocirc;le du tout.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Pot</h2>
+<h3 align="center">I</h3>
+<p>
+ Comme il lui est arriv&eacute; d&eacute;j&agrave; plus d'un malheur au lit,
+ Poil de Carotte
+ a bien soin de prendre ses pr&eacute;cautions chaque soir. En &eacute;t&eacute;,
+ c'est facile.
+ A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+ volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p>
+<p>L'hiver, la promenade devient une corv&eacute;e. Il a beau prendre, d&egrave;s
+ que la
+ nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premi&egrave;re pr&eacute;caution,
+ il ne peut
+ esp&eacute;rer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On d&icirc;ne, on veille,
+ neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+ durer encore une &eacute;ternit&eacute;. Il faut que Poil de Carotte prenne
+ une
+ deuxi&egrave;me pr&eacute;caution.
+</p>
+<p></p>
+<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p>
+<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p>
+<p>D'ordinaire il se r&eacute;pond &quot;oui&quot;, soit que, sinc&egrave;rement,
+ il ne puisse reculer,
+ soit que la lune l'encourage par son &eacute;clat. Quelquefois M. Lepic et grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la n&eacute;cessit&eacute;
+ ne l'oblige
+ pas toujours &agrave; s'&eacute;loigner de la maison, jusqu'au foss&eacute;
+ de la rue, presque
+ en pleine campagne. Le plus souvent il s'arr&ecirc;te au bas de l'escalier;
+ c'est selon.</p>
+<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a &eacute;teint les &eacute;toiles
+ et les noyers ragent dans les pr&eacute;s.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apr&egrave;s avoir d&eacute;lib&eacute;r&eacute;
+ sans
+ h&acirc;te, je n'ai pas envie.</p>
+<p>Il dit bonsoir &agrave; tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond
+ du
+ corridor, &agrave; droite, sa chambre nue et solitaire. Il se d&eacute;shabille,
+ se
+ couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serr&eacute;, d'un
+ unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+ et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme &agrave; clef parce qu'il
+ est peureux. Poil de Carotte go&ucirc;te d'abord le plaisir d'&ecirc;tre seul.
+ Il
+ repasse sa journ&eacute;e, se f&eacute;licite de l'avoir fr&eacute;quemment
+ &eacute;chapp&eacute; belle, et
+ compte, pour demain, sur une chance &eacute;gale. Il se flatte que, deux jours
+ de
+ suite, madame Lepic ne fera pas attention &agrave; lui, et il essaie de s'endormir
+ avec ce r&ecirc;ve.</p>
+<p>A peine a-t-il ferm&eacute; les yeux qu'il &eacute;prouve un malaise connu.</p>
+<p>--&Ccedil;'&eacute;tait in&eacute;vitable, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Un autre se l&egrave;verait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+ sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+ toujours d'en mettre un. D'ailleurs, &agrave; quoi bon ce pot, puisque Poil
+ de
+ Carotte prend ses pr&eacute;cautions?</p>
+<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p>
+<p>--T&ocirc;t ou tard, il faudra que je c&egrave;de, se dit-il. Or, plus je r&eacute;siste,
+ plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+ draps auront le temps de s&eacute;cher &agrave; la chaleur de mon corps. Je
+ suis s&ucirc;r, par
+ exp&eacute;rience, que maman n'y verra goutte.</p>
+<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute s&eacute;curit&eacute;
+ et commence un bon somme.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>Brusquement il s'&eacute;veille et &eacute;coute son ventre.
+ --Oh! oh! dit-il, &ccedil;a se g&acirc;te!</p>
+<p>Tout &agrave; l'heure il se croyait quitte. C'&eacute;tait trop de veine. Il
+ a p&eacute;ch&eacute;
+ par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p>
+<p>Il s'assied sur son lit et t&acirc;che de r&eacute;fl&eacute;chir. La porte
+ est ferm&eacute;e &agrave; clef.
+ La fen&ecirc;tre a des barreaux. Impossible de sortir.</p>
+<p>Pourtant il se l&egrave;ve et va t&acirc;ter la porte et les barreaux de la
+ fen&ecirc;tre.
+ Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit &agrave; la recherche d'un
+ pot
+ qu'il sait absent.</p>
+<p>Il se couche et se l&egrave;ve encore. Il aime mieux remuer, marcher, tr&eacute;pigner
+ que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p>
+<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'&ecirc;tre entendu,
+ car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gu&eacute;ri net, aurait l'air
+ de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+ qu'il appelait.</p>
+<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent &agrave; retarder le d&eacute;sastre.
+ Bient&ocirc;t une douleur supr&ecirc;me met Poil de Carotte en danse. Il se
+ cogne au
+ mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne &agrave; la chaise,
+ il
+ se cogne &agrave; la chemin&eacute;e dont il l&egrave;ve violemment le tablier
+ et il s'abat
+ entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p>
+<p>Le noir de la chambre s'&eacute;paissit.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+ matin&eacute;e, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+ reniflait de travers.</p>
+<p>--Quelle dr&ocirc;le d'odeur! dit-elle.</p>
+<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+ pas longue &agrave; trouver.</p>
+<p>--J'&eacute;tais malade et il n'y avait pas de pot, se d&eacute;p&ecirc;che
+ de dire Poil de
+ Carotte, qui juge que c'est l&agrave; son meilleur moyen de d&eacute;fense.</p>
+<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p>
+<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+ sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+ chemin&eacute;e comme si elle &eacute;teignait le feu, elle secoue la literie
+ et elle
+ demande de l'air! de l'air! affair&eacute;e et plaintive.</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Mis&eacute;rable! tu perds donc le sens! Te voil&agrave; donc d&eacute;natur&eacute;!
+ Tu vis donc
+ comme les b&ecirc;tes! On donnerait un pot &agrave; une b&ecirc;te, qu'elle
+ saurait s'en
+ servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les chemin&eacute;es. Dieu
+ m'est t&eacute;moin que tu me rends imb&eacute;cile, et que je mourrai folle,
+ folle,
+ folle!</p>
+<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+ n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, l&agrave;, au pied du lit.
+ Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore &agrave; ne rien
+ voir,
+ il aurait du toupet.</p>
+<p>Et, comme sa famille d&eacute;sol&eacute;e, les voisins goguenards qui d&eacute;filent,
+ le
+ facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p>
+<p>--Parole d'honneur! r&eacute;pond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+ moi je ne sais plus. Arrangez vous.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Les Lapins</h2>
+<p>
+ --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+ comme moi, tu ne l'aimes pas.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>On lui impose ainsi des go&ucirc;ts et des d&eacute;go&ucirc;ts. En principe,
+ il doit aimer
+ seulement ce qu'aime sa m&egrave;re. Quand arrive le fromage:</p>
+<p></p>
+<p>--Je suis bien s&ucirc;re, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera
+ pas.</p>
+<p>Et Poil de Carotte pense:</p>
+<p>--Puisqu'elle en est s&ucirc;re, ce n'est pas la peine d'essayer.</p>
+<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+ satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+ Au dessert, madame Lepic lui dit:</p>
+<p>--Va porter ces tranches de melon &agrave; ces lapins.</p>
+<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
+ horizontale afin de ne rien renverser.</p>
+<p>A son entr&eacute;e sous leur toit, les lapins, coiff&eacute;s en tapageurs,
+ les oreilles
+ sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+ allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p>
+<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous pla&icirc;t, partageons.</p>
+<p>S'&eacute;tant assis d'abord sur un tas de crottes, de s&eacute;ne&ccedil;on
+ rong&eacute; jusqu'&agrave; la
+ racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+ graines de melon et boit le jus lui-m&ecirc;me: c'est doux comme du vin doux.</p>
+<p>Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laiss&eacute; aux tranches
+ de
+ jaune sucr&eacute;, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+ lapins en rond sur leur derri&egrave;re.</p>
+<p>La porte du petit toit est ferm&eacute;e. Le soleil des siestes enfile les
+ trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fra&icirc;che.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Pioche</h2>
+<p>
+ Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte travaillent c&ocirc;te &agrave;
+ c&ocirc;te. Chacun a sa
+ pioche. Celle du grand fr&egrave;re F&eacute;lix a &eacute;t&eacute; faite sur
+ mesure, chez le
+ mar&eacute;chal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+ seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+ d'ardeur. Soudain, au moment o&ugrave; il s'y attend le moins (c'est toujours
+ &agrave; ce moment pr&eacute;cis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte
+ re&ccedil;oit un coup
+ de pioche en plein front.</p>
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, il faut transporter, coucher avec pr&eacute;caution,
+ sur le
+ lit, grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui vient de se trouver mal &agrave; la
+ vue du sang de son
+ petit fr&egrave;re. Toute la famille est l&agrave;, debout, sur la pointe du
+ pied, et
+ soupire appr&eacute;hensive:</p>
+<p>--O&ugrave; sont les sels?</p>
+<p>--Un peu d'eau bien fra&icirc;che, s'il vous pla&icirc;t, pour mouiller les
+ tempes.</p>
+<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les &eacute;paules,
+ entre les t&ecirc;tes. Il a le front band&eacute; d'un linge d&eacute;j&agrave;
+ rouge, o&ugrave; le sang
+ suinte et s'&eacute;carte.</p>
+<p>M. Lepic lui a dit:</p>
+<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p>
+<p>Et sa soeur Ernestine qui a pans&eacute; la blessure:</p>
+<p>--C'est entr&eacute; comme dans du beurre.</p>
+<p>Il n'a pas cri&eacute;, car on lui a fait observer que cela ne sert &agrave;
+ rien.</p>
+<p>Mais voici que grand fr&egrave;re F&eacute;lix ouvre un oeil, puis l'autre.
+ Il en est
+ quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+ l'inqui&eacute;tude, l'effroi se retirent des coeurs.</p>
+<p>--Toujours le m&ecirc;me, donc! dit madame Lepic &agrave; Poil de Carotte;
+ tu ne pouvais pas faire attention, petit imb&eacute;cile!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Carabine</h2>
+<p>
+ M. Lepic dit &agrave; ses fils:</p>
+<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des fr&egrave;res qui s'aiment
+ mettent tout en commun.</p>
+<p>--Oui, papa, r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, nous nous partagerons
+ la carabine.
+ Et m&ecirc;me il suffira que Poil de Carotte me la pr&ecirc;te de temps en temps.</p>
+<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se m&eacute;fie.</p>
+<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p>
+<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit &ecirc;tre l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je c&egrave;de l'honneur &agrave; Poil de Carotte. Qu'il commence!</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ F&eacute;lix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p>
+<p>M. Lepic installe la carabine sur l'&eacute;paule de Poil de Carotte.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Emm&egrave;ne-t-on le chien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Inutile. Vous ferez le chien chacun &agrave; votre tour. D'ailleurs, des
+ chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix s'&eacute;loignent. Leur
+ costume simple
+ est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+ M. Lepic leur d&eacute;clare souvent que le vrai chasseur les m&eacute;prise.
+ La culotte
+ de vrai chasseur tra&icirc;ne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ ainsi dans la patouille, les terres labour&eacute;es, et des bottes se forment
+ bient&ocirc;t, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante
+ a la
+ consigne de respecter.
+</p>
+<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Il &eacute;prouve une d&eacute;mangeaison au d&eacute;faut de l'&eacute;paule
+ et se refuse d'y coller
+ la crosse de son arme &agrave; feu.</p>
+<p>--Hein! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, je te la laisse porter tout ton
+ so&ucirc;l!</p>
+<p>--Tu es mon fr&egrave;re, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arr&ecirc;te et fait signe a grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie &agrave;
+ l'autre.
+ Le dos vo&ucirc;t&eacute;, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme
+ si les
+ moineaux dormaient. La bande tient mal, et p&eacute;piante, va se poser ailleurs.
+ Les deux chasseurs se redressent; grand fr&egrave;re F&eacute;lix jette des
+ insultes.
+ Poil de Carotte, bien que son coeur batte, para&icirc;t moins impatient. Il
+ redoute l'instant o&ugrave; il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+ Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Ne tire pas, tu es trop loin.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Crois-tu?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Pardine! &Ccedil;a trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+ est tr&egrave;s loin.</p>
+<p>Et grand fr&egrave;re F&eacute;lix se d&eacute;masque afin de montrer qu'il
+ a raison. Les
+ moineaux, effray&eacute;s, repartent.</p>
+<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+ hoche la queue, remue la t&ecirc;te, offre son ventre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Vraiment, je peux le tirer, celui-l&agrave;, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, pr&ecirc;te-moi ta carabine.</p>
+<p>Et d&eacute;j&agrave; Poil de Carotte, les mains vides, d&eacute;sarm&eacute;,
+ b&acirc;ille: &agrave; sa place,
+ devant lui, grand fr&egrave;re F&eacute;lix &eacute;paule, vise, tire, et le
+ moineau tombe.</p>
+<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout &agrave; l'heure serrait
+ la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+ la retrouve, car grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de la lui rendre, puis,
+ faisant
+ le chien, court ramasser le moineau et dit:</p>
+<p>--Tu n'en finis pas, il faut te d&eacute;p&ecirc;cher un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Un peu beaucoup.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Bon, tu boudes!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Dame, veux-tu que je chante?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+ nous pouvions le manquer.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! moi...</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Toi ou moi, c'est la m&ecirc;me chose. Je l'ai tu&eacute; aujourd'hui, tu le
+ tueras
+ demain.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah! demain.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je te le promets.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je sais? tu me le promets, la veille.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je te le jure; es-tu content?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+ j'essaierais la carabine.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+ Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros b&ecirc;te, et laisse passer
+ le bec.</p>
+<p>Les deux chasseurs retournent &agrave; la maison. Parfois ils rencontrent un
+ paysan qui les salue et dit:</p>
+<p>--Gar&ccedil;ons, vous n'avez pas tu&eacute; le p&egrave;re, au moins?</p>
+<p>Poil de Carotte, flatt&eacute;, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommod&eacute;s,
+ triomphants, et M. Lepic, d&egrave;s qu'il les aper&ccedil;oit, s'&eacute;tonne:</p>
+<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+ port&eacute;e tout le temps?</p>
+<p>--Presque, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Taupe</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ ramonat (raifort). Quand il a bien jou&eacute; avec, il se d&eacute;cide &agrave;
+ la tuer. Il la
+ lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+ retomber sur une pierre.</p>
+<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; la taupe s'est bris&eacute; les pattes, fendu la t&ecirc;te,
+ cass&eacute; le dos, et
+ elle semble n'avoir pas la vie dure.</p>
+<p>Puis, stup&eacute;fait, Poil de Carotte s'aper&ccedil;oit qu'elle s'arr&ecirc;te
+ de mourir.
+ Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, &ccedil;a
+ n'avance plus.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! elle n'est pas morte, dit-il.</p>
+<p>En effet, sur la pierre tach&eacute;e de sang, la taupe se p&eacute;trit; son
+ ventre
+ plein de graisse tremble comme une gel&eacute;e, et, par ce tremblement, donne
+ l'illusion de la vie.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est
+ pas
+ encore morte!</p>
+<p>Il la ramasse, l'injurie et change de m&eacute;thode.</p>
+<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ ses forces, &agrave; bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+ bouge toujours.</p>
+<p>Et plus Poil de Carotte enrag&eacute; tape, moins la taupe lui parait mourir.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Luzerne</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix reviennent de v&ecirc;pres
+ et se h&acirc;tent
+ d'arriver &agrave; la maison, car c'est l'heure du go&ucirc;ter de quatre heures.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix aura une tartine de beurre ou de confitures,
+ et
+ Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
+ trop t&ocirc;t, et d&eacute;clar&eacute;, devant t&eacute;moins, qu'il n'est
+ pas gourmand. Il
+ aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ ce soir encore, marche plus vite que grand fr&egrave;re F&eacute;lix, afin d'&ecirc;tre
+ servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+ Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+ donne des coups de dents, des coups de t&ecirc;te, le morcelle, et fait
+ voler des &eacute;clats. Rang&eacute;s autour de lui, ses parents le regardent
+ avec curiosit&eacute;.
+</p>
+<p>Son estomac d'autruche dig&eacute;rait des pierres, un vieux sou tach&eacute;
+ de
+ vert-de-gris. En r&eacute;sum&eacute;, il ne se montre point difficile &agrave;
+ nourrir.
+ Il p&egrave;se sur le loquet de la porte. Elle est ferm&eacute;e.</p>
+<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix, jurant le nom de Dieu, se pr&eacute;cipite
+ sur la lourde
+ porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+ unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les &eacute;paules.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ D&eacute;cid&eacute;ment, ils n'y sont pas.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Mais o&ugrave; sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p>
+<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+ faim inaccoutum&eacute;e. Par des b&acirc;illements, des chocs de poing au creux
+ de
+ la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est pourtant ce que nous avons de mieux &agrave; faire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+ manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ De l'herbe! c'est une id&eacute;e, et nos parents seront attrap&eacute;s.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+ exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+ l'huile et le vinaigre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ On n'a pas besoin de la retourner.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
+ pas, toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pourquoi toi et pas moi?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Blague &agrave; part, veux-tu parier?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+ avec du lait caill&eacute; pour &eacute;carter dessus?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je pr&eacute;f&egrave;re la luzerne.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Partons!</p>
+<p>Bient&ocirc;t le champ de luzerne d&eacute;ploie sous leurs yeux sa verdeur
+ app&eacute;tissante. D&egrave;s l'entr&eacute;e, ils se r&eacute;jouissent de
+ tra&icirc;ner les
+ souliers, d'&eacute;craser les tiges molles, de marquer d'&eacute;troits
+ chemins qui inqui&eacute;teront longtemps et feront dire:</p>
+<p>--Quelle b&ecirc;te a pass&eacute; par ici?</p>
+<p>A travers leurs culottes, une fra&icirc;cheur p&eacute;n&egrave;tre jusqu'aux
+ mollets
+ peu &agrave; peu engourdis.</p>
+<p>Ils s'arr&ecirc;tent au milieu du champ et se laissent tomber &agrave; plat
+ ventre.</p>
+<p>--On est bien, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Le visage chatouill&eacute;, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ ensemble dans le m&ecirc;me lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+ voisine:</p>
+<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p>
+<p>Ils oublient leur faim et se mettent &agrave; nager en marin, en chien, en
+ grenouille. Les deux t&ecirc;tes seules &eacute;mergent. Ils coupent de la main,
+ refoulent du pied les petites vagues vertes ais&eacute;ment bris&eacute;es.
+ Mortes,
+ elles ne se referment plus.</p>
+<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p>
+<p>Accoud&eacute;s, ils suivent du regard les galeries souffl&eacute;es que creusent
+ les taupes et qui zigzaguent &agrave; fleur de sol, comme &agrave; fleur de
+ peau
+ les veines des vieillards. Tant&ocirc;t ils les perdent de vue, tant&ocirc;t
+ elles d&eacute;bouchent dans une clairi&egrave;re, o&ugrave; la cuscute rongeuse,
+ parasite
+ m&eacute;chante, chol&eacute;ra des bonnes luzernes, &eacute;tend sa barbe de
+ filaments
+ roux. Les taupini&egrave;res y forment un minuscule village de huttes
+ dress&eacute;es &agrave; la mode indienne.</p>
+<p>--Ce n'est pas tout &ccedil;a, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, mangeons.
+ Je commence.
+ Prends garde de toucher &agrave; ma portion.</p>
+<p>Avec son bras comme rayon, il d&eacute;crit un arc de cercle.</p>
+<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Les deux t&ecirc;tes disparaissent. Qui les devinerait?</p>
+<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+ luzerne, en montre les dessous p&acirc;les, et le champ tout entier est
+ parcouru de frissons.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix arraches des brass&eacute;es de fourrage, s'en
+ enveloppe
+ la t&ecirc;te, feint de se bourrer, imite le bruit de m&acirc;choires d'un veau
+ inexp&eacute;riment&eacute; qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+ d&eacute;vorer tout, les racines m&ecirc;mes, car il conna&icirc;t la vie, Poil
+ de
+ Carotte le prend au s&eacute;rieux, et, plus d&eacute;licat, ne choisit que
+ les
+ belles feuilles.</p>
+<p>Du bout de son nez il les courbe, les am&egrave;ne &agrave; sa bouche et les
+ m&acirc;che pos&eacute;ment.</p>
+<p>Pourquoi se presser?
+ La table n'est pas lou&eacute;e. La foire n'est pas sur le pont.</p>
+<p>Et les dents crissantes, la langue am&egrave;re, le coeur soulev&eacute;, il
+ avale, se r&eacute;gale.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Timbale</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte ne boira plus &agrave; table. Il perd l'habitude de boire, en
+ quelques jours, avec une facilit&eacute; qui surprend sa famille et ses amis.
+ D'abord, il dit un matin &agrave; madame Lepic qui lui verse du vin comme
+ d'ordinaire:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>Au repas du soir, il dit encore:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>--Tu deviens &eacute;conomique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p>
+<p>Ainsi il reste toute cette premi&egrave;re journ&eacute;e sans boire, parce
+ que la
+ temp&eacute;rature est douce et que simplement il n'a pas soif.</p>
+<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p>
+<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?</p>
+<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p>
+<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+ la chercher dans le placard.</p>
+<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+ soi-m&ecirc;me?</p>
+<p>On s'&eacute;tonne d&eacute;j&agrave;:</p>
+<p>--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voil&agrave; une facult&eacute;
+ de plus.</p>
+<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+ trouves seul, &eacute;gar&eacute; dans un d&eacute;sert, sans chameau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine parient:</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Il restera une semaine sans boire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'&agrave; dimanche, ce sera beau.</p>
+<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+ jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+ leur trouvez-vous du m&eacute;rite?</p>
+<p>-Un cochon d'Inde et toi, &ccedil;a fait deux, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Poil de Carotte, piqu&eacute;, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+ Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se d&eacute;fend de la r&eacute;clamer.
+ Il
+ accepte avec une &eacute;gale indiff&eacute;rence les ironiques compliments
+ et les
+ t&eacute;moignages d'admiration sinc&egrave;re.</p>
+<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p>
+<p>Les autres disent:</p>
+<p>-Il boit en cachette.</p>
+<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+ tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point s&egrave;che, diminue peu &agrave;
+ peu.</p>
+<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques &eacute;trangers l&egrave;vent
+ encore
+ les bras au ciel, quand on les met au courant:</p>
+<p>--Vous exag&eacute;rez: nul n'&eacute;chappe aux exigences de la nature.</p>
+<p>Le m&eacute;decin consult&eacute; d&eacute;clare que le cas lui semble bizarre,
+ mais qu'en
+ somme rien n'est impossible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconna&icirc;t qu'avec
+ un ent&ecirc;tement r&eacute;gulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+ une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+ m&ecirc;me pas incommod&eacute;. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il
+ vaincre
+ sa faim comme sa soif! Il je&ucirc;nerait, il vivrait d'air.</p>
+<p>Il ne se souvient m&ecirc;me plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+ Puis la servante Honorine a l'id&eacute;e de l'emplir de tripoli rouge pour
+ nettoyer les chandeliers.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Mie de Pain</h2>
+<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne d&eacute;daigne pas d'amuser lui-m&ecirc;me
+ ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les all&eacute;es du jardin,
+ et il arrive que grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte se roulent
+ par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine
+ vient leur dire que le d&eacute;jeuner est servi, et les voil&agrave; calm&eacute;s.
+ A chaque r&eacute;union de famille, les visages se renfrognent. </p>
+<p>On d&eacute;jeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et d&eacute;j&agrave;
+ rien
+ n'emp&ecirc;cherait de passer la table &agrave; d'autres, si elle &eacute;tait
+ lou&eacute;e, quand
+ madame Lepic dit:</p>
+<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te pla&icirc;t, pour finir ma compote?</p>
+<p>A qui s'adresse-t-elle?
+ Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+ Elle le renseigne sur le prix des l&eacute;gumes, et lui explique la difficult&eacute;,
+ par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+ b&ecirc;te.</p>
+<p>--Non, dit-elle &agrave; Pyrame qui grogne d'amiti&eacute; et bat le paillasson
+ de sa
+ queue, tu ne sais pas le mal que j'ai &agrave; tenir cette maison. Tu te figures,
+ comme les hommes, qu'une cuisini&egrave;re a tout pour rien. &Ccedil;a t'est
+ bien &eacute;gal
+ que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p>
+<p>Or, cette fois, madame Lepic fait &eacute;v&eacute;nement. Par exception, elle
+ s'adresse
+ &agrave; M. Lepic d'une mani&egrave;re directe. C'est &agrave; lui, bien &agrave;
+ lui qu'elle demande
+ une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+ elle le regarde.</p>
+<p>Ensuite M. Lepic a le pain pr&egrave;s de lui. &Eacute;tonn&eacute;, il h&eacute;site,
+ puis, du
+ bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+ s&eacute;rieux, noir, il la jette &agrave; madame Lepic.</p>
+<p>Farce ou drame? Qui le sait?
+ Soeur Ernestine, humili&eacute;e pour sa m&egrave;re, a vaguement le trac.
+ --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ qui
+ galope, effr&eacute;n&eacute;, sur les b&acirc;tons de sa chaise.</p>
+<p>Quant &agrave; Poil de Carotte, herm&eacute;tique, des bousilles aux l&egrave;vres,
+ l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonfl&eacute;es de pommes cuites, il
+ se contient, mais il va p&eacute;ter, si madame Lepic ne quitte &agrave; l'instant
+ la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derni&egrave;re
+ des derni&egrave;res.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Trompette</h2>
+<p>
+ M. Lepic arrive de Paris ce matin m&ecirc;me. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+ en sortent pour grand fr&egrave;res F&eacute;lix et soeur Ernestine, de beaux
+ cadeaux,
+ dont pr&eacute;cis&eacute;ment (comme c'est dr&ocirc;le!) ils ont r&ecirc;v&eacute;
+ toute la nuit. Ensuite
+ M. Lepic, les mains derri&egrave;re son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+ et lui dit:</p>
+<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p>
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, Poil de Carotte est plut&ocirc;t prudent que t&eacute;m&eacute;raire.
+ Il
+ pr&eacute;f&eacute;rerait une trompette, parce que &ccedil;a ne part pas dans
+ les mains; mais
+ il a toujours entendu dire qu'un gar&ccedil;on de sa taille ne peut jouer
+ s&eacute;rieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+ L'&acirc;ge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+ Son p&egrave;re conna&icirc;t les enfants: il a apport&eacute; ce qu'il faut.</p>
+<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, s&ucirc;r de deviner.</p>
+<p>Il va m&ecirc;me au peu loin et ajoute:</p>
+<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p>
+<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarrass&eacute;, tu aimes mieux un pistolet! tu
+ as
+ donc bien chang&eacute;?</p>
+<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p>
+<p>--Mais non, va, non, papa, c'&eacute;tait pour rire. Sois tranquille, je les
+ d&eacute;teste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+ comme &ccedil;a m'amuse de souffler dedans.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine &agrave; ton p&egrave;re, n'est-ce
+ pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+ pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+ trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+ &agrave; franges d'or. Tu l'as assez regard&eacute;e. Maintenant, va voir &agrave;
+ la
+ cuisine si j'y suis; d&eacute;guerpis, trotte et fl&ucirc;te dans tes doigts.</p>
+<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roul&eacute;e dans
+ ses trois pompons rouge et son drapeau &agrave; franges d'or, la trompette de
+ Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle
+ du jugement dernier.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La M&egrave;che</h2>
+<p>
+ Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent &agrave; la messe. On
+ les fait beaux et soeur Ernestine pr&eacute;side elle-m&ecirc;me &agrave; leur
+ toilette,
+ au risque d'&ecirc;tre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+ lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros &agrave;
+ Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses fr&egrave;res.</p>
+<p>C'est une rage qu'elle a.
+ Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix pr&eacute;vient sa soeur qu'il finira par se f&acirc;cher aussi
+ elle triche:</p>
+<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubli&eacute;e, je ne l'ai pas fait expr&egrave;s,
+ et je te jure qu'&agrave; partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p>
+<p>Et toujours elle r&eacute;ussit &agrave; lui en mettre un doigt.</p>
+<p>--Il arrivera malheur, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Ce matin, roul&eacute; dans sa serviette, la t&ecirc;te basse, comme soeur
+ Ernestine
+ ruse encore, il ne s'aper&ccedil;oit de rien.</p>
+<p>--L&agrave;, dit-elle, je t'ob&eacute;is, tu ne bougonneras point, regarde
+ le pot ferm&eacute;
+ sur la chemin&eacute;e. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun m&eacute;rite.
+ Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+ inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta t&ecirc;te ressemble
+ &agrave; un chou-fleur et cette raie durera jusqu'&agrave; la nuit.
+</p>
+<p>--Je te remercie, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il se l&egrave;ve sans d&eacute;fiance. Il n&eacute;glige de v&eacute;rifier
+ comme d'ordinaire, en
+ passant sa main sur ses cheveux.</p>
+<p>Soeur Ernestine ach&egrave;ve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants
+ de
+ filoselle blanche.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est? dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix se trompe. Il passe devant l'armoire.
+ Il court
+ au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+ t&ecirc;te, avec tranquillit&eacute;.</p>
+<p>--Je t'avais pr&eacute;venue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+ de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+ Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivi&egrave;re.</p>
+<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout tremp&eacute;,
+ il attend qu'on le change ou que le soleil le s&egrave;che, au choix: &ccedil;a
+ luit
+ est &eacute;gal.</p>
+<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint
+ personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+ laisser croire que je ne d&eacute;teste pas la pommade.</p>
+<p>Mais tandis que Poil de Carotte se r&eacute;signe d'un coeur habitu&eacute;,
+ ses
+ cheveux le vengent &agrave; son insu.</p>
+<p>Couch&eacute; de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+ puis ils se d&eacute;gourdissent, et par une invisible pouss&eacute;e bossellent
+ leur
+ l&eacute;ger moule luisant, le fendillent, le cr&egrave;vent.</p>
+<p>On dirait un chaume qui d&eacute;g&egrave;le. Et bient&ocirc;t la premi&egrave;re
+ m&egrave;che se dresse en l'air, droite, libre.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Bain</h2>
+<p>
+ Comme quatre heures vont bient&ocirc;t sonner, Poil de Carotte, f&eacute;brile,
+ r&eacute;veille M. Lepic et grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui dorment sous
+ les noisetiers
+ du jardin.</p>
+<p>--Partons-nous? dit-il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Allons-y, porte les cale&ccedil;ons?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Il doit faire encore trop chaud.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+ sur l'herbe.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte mod&egrave;re son allure &agrave; grand peine et se sent
+ des
+ fourmis dans les pieds. Il porte sur l'&eacute;paule son cale&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re
+ et
+ sans dessin et le cale&ccedil;on rouge et bleu de grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ La
+ figure anim&eacute;e, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apr&egrave;s
+ les branches. Il nage dans l'air et il dit &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p>
+<p>--Un malin! r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, d&eacute;daigneux
+ et fix&eacute;.</p>
+<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout &agrave; coup.</p>
+<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, un petit
+ mur de pierres
+ s&egrave;ches, et la rivi&egrave;re brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+ est pass&eacute; de rire.</p>
+<p>De reflets glac&eacute;s miroitent sur l'eau enchant&eacute;e. Elle clapote
+ comme
+ des dents claquent et exhale une odeur fade.</p>
+<p>Il s'agit d'entrer l&agrave; dedans, d'y s&eacute;journer et de s'y occuper,
+ tandis
+ que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes r&eacute;glementaires.
+ Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+ pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+ attirante de loin, le met en d&eacute;tresse.</p>
+<p>Poil de Carotte commence de se d&eacute;shabiller, &agrave; l'&eacute;cart.
+ Il veut moins
+ cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p>
+<p>Il &ocirc;te ses v&ecirc;tements un &agrave; un et les plies avec soin sur
+ l'herbe. Il
+ noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les d&eacute;nouer. Il met
+ son cale&ccedil;on, enl&egrave;ve sa chemise courte et, comme il transpire,
+ pareil
+ au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+ encore un peu.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix a pris possession de la
+ rivi&egrave;re et la saccage
+ en ma&icirc;tre. Il la bat &agrave; tour de bras, la frappe du talon, la fait
+ &eacute;cumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+ vagues courrouc&eacute;es.</p>
+<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p>
+<p>--Je me s&eacute;chais, dit Poil de Carotte. Enfin il se d&eacute;cide, il
+ s'assied
+ par terre, et t&acirc;te l'eau d'un orteil que ses chaussures trop &eacute;troites
+ ont &eacute;cras&eacute;. En m&ecirc;me temps, il se frotte l'estomac qui peut-&ecirc;tre
+ n'a
+ pas fini de dig&eacute;rer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p>
+<p>Elles lui &eacute;gratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il
+ a
+ de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+ qu'une ficelle mouill&eacute;e s'enroule peu &agrave; peu autour de son corps,
+ comme
+ autour d'une toupie. Mais la motte o&ugrave; il s'appuie c&egrave;de, et Poil
+ de
+ Carotte tombe, dispara&icirc;t, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+ suffoqu&eacute;, aveugl&eacute;, &eacute;tourdi.</p>
+<p>--Tu plonges bien, mon gar&ccedil;on, lui dit monsieur Lepic.</p>
+<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup &ccedil;a. L'eau
+ reste dans mes oreilles, et j'aurai mal &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+<p>Il cherche un endroit o&ugrave; il puisse apprendre &agrave; nager, c'est-&agrave;-dire
+ faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p>
+<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+ ferm&eacute;s, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ ne font rien.</p>
+<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix l'emp&ecirc;che de s'appliquer et le d&eacute;range
+ toujours.</p>
+<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+ j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+ plus. A pr&eacute;sent, mets-toi l&agrave; vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+ de te rejoindre en dix brass&eacute;es.</p>
+<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les &eacute;paules hors de l'eau,
+ immobile comme une vraie borne.
+ De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ lui grimpe
+ sur le dos, pique une t&ecirc;te et dit:</p>
+<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p>
+<p>--Laisse-moi prendre ma le&ccedil;on tranquille, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p>
+<p>-D&eacute;j&agrave;! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profit&eacute; de son
+ bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+ &agrave; l'heure, &agrave; pr&eacute;sent de plume, il s'y d&eacute;bat avec
+ une sorte de vaillance
+ fr&eacute;n&eacute;tique, d&eacute;fiant le danger, pr&ecirc;t &agrave; risquer
+ sa vie pour sauver quelqu'un,
+ et il dispara&icirc;t m&ecirc;me volontairement sous l'eau, afin de go&ucirc;ter
+ l'angoisse
+ de ceux qui se noient.</p>
+<p>--D&eacute;p&ecirc;che-toi, s'&eacute;crie M. Lepic, ou grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix boira tout le rhum.</p>
+<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p>
+<p>--Je ne donne ma part &agrave; personne.</p>
+<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu t'es mal lav&eacute;, il reste de la crasse &agrave; tes chevilles.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est de la terre, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Non, c'est de la crasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Veux-tu que je retourne, papa?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu &ocirc;teras &ccedil;a demain, nous reviendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p>
+<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix n'as pas mouill&eacute;s, et la t&ecirc;te lourde,
+ la gorge racl&eacute;e, il rie aux &eacute;clats, tant son fr&egrave;re et M.
+ Lepic plaisantent dr&ocirc;lement ses orteils boudin&eacute;s.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Honorine</h2>
+<p>
+ Madame Lepic:
+ Auel &acirc;ge avez-vous donc, d&eacute;j&agrave;, Honorine?</p>
+<p>Honorine:
+ Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Vous voil&agrave; vieille, ma pauvre vieille!</p>
+<p>Honorine:
+ &Ccedil;a ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai &eacute;t&eacute;
+ malade.
+ Je crois les chevaux moins durs que moi.</p>
+<p></p>
+<p>Madame Lepic:
+ Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+ coup. Quelque soir, en revenant de la rivi&egrave;re, vous sentirez votre hotte
+ plus &eacute;crasante, votre brouette plus lourde &agrave; pousser que les autres
+ soirs;
+ vous tomberez &agrave; genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouill&eacute;,
+ et vous serez perdue. On vous rel&egrave;vera morte.</p>
+<p>Honrine:
+ Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+ vont encore.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+ lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+ baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p>
+<p>Honorine:
+ Oh! j'y vois clair comme &agrave; mon mariage.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+ Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette bu&eacute;e?</p>
+<p>Honorine:
+ Il y a de l'humidit&eacute; dans le placard.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se prom&egrave;nent sur les
+ assiettes? Regardez cette trace.</p>
+<p>Honorine:
+ O&ugrave; donc, s'il vous pla&icirc;t, madame? je ne vois rien.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+ que vous vous rel&acirc;chez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+ pays qui vous vaille par l'&eacute;nergie; seulement vous vieillissez. Moi
+ aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+ volont&eacute; ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une esp&egrave;ce
+ de
+ toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p>
+<p>Honorine:
+ Pourtant, je les &eacute;carquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+ j'avais la t&ecirc;te dans un seau d'eau.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn&eacute;
+ &agrave; monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+ chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+ rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui &eacute;chappe. On s'imagine
+ qu'il est indiff&eacute;rent: erreur! Il observe, et tout se grave derri&egrave;re
+ son front. Il a simplement repouss&eacute; du doigt votre verre, et il a eu
+ le
+ courage de d&eacute;jeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p>
+<p>Honorine:
+ Diable aussi que monsieur Lepic se g&ecirc;ne avec sa domestique! Il n'avait
+ qu'&agrave; parler et je lui changeais son verre.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+ monsieur Lepic d&eacute;cid&eacute; &agrave; ce taire. J'y ai renonc&eacute;
+ moi-m&ecirc;me. D'ailleurs
+ la question n'est pas l&agrave;. Je me r&eacute;sume: votre vue faiblit chaque
+ jour
+ un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+ lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgr&eacute; le
+ surcro&icirc;t de d&eacute;pense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous
+ aider...</p>
+<p>Honorine:
+ Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+ Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p>
+<p>Honorine:
+ &Ccedil;a marchera bien ainsi jusqu'&agrave; ma mort.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+ comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p>
+<p>Honorine:
+ Vous n'avez peut-&ecirc;tre pas l'intention de me renvoyer &agrave; cause d'un
+ coup
+ de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+ me jetez &agrave; la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voil&agrave; toute rouge. Nous
+ causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous f&acirc;chez, vous
+ dites des b&ecirc;tises plus grosses que l'&eacute;glise.</p>
+<p>Honorine:
+ Dame! est-ce que je sais, moi?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+ J'esp&egrave;re que le m&eacute;decin vous gu&eacute;rira. &Ccedil;a arrive.
+ En attendant, laquelle
+ de nous deux est la plus embarrass&eacute;e. Vous ne soup&ccedil;onnez m&ecirc;me
+ pas que
+ vos yeux prennent la maladie. Le m&eacute;nage en souffre. Je vous avertis par
+ charit&eacute;, pour pr&eacute;venir des accidents, et aussi parce que j'ai
+ le droit,
+ il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p>
+<p>Honorine:
+ Tant que vous voudrez. Faites &agrave; votre aise, madame Lepic. Un moment je
+ me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon c&ocirc;t&eacute;, je surveillerai
+ mes assiettes, je le garantis.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma r&eacute;putation,
+ Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+ absolument.</p>
+<p>Honorine:
+ Dans ce cas-l&agrave;, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+ utile et je crierais &agrave; l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+ o&ugrave; je m'apercevrai que je deviens &agrave; charge et que je ne sais m&ecirc;me
+ plus
+ faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+ toute seule, sans qu'on me pousse.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+ &agrave; la maison.</p>
+<p>Honorine:
+ Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la m&egrave;re
+ Ma&iuml;tte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+ Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+ dis.</p>
+<p>Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Marmite</h2>
+<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+ &agrave; sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+ &eacute;couter, sans opinion pr&eacute;con&ccedil;ue, et, le moment venu, sortir
+ de l'ombre,
+ et, comme une personne r&eacute;fl&eacute;chie, qui seule garde toute sa t&ecirc;te
+ au milieu
+ de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+ affaires.</p>
+<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et s&ucirc;r.
+ Certes, elle ne l'avouera pas, trop fi&egrave;re. L'accord se fera tacitement,
+ et Poil de Carotte devra agir sans &ecirc;tre encourag&eacute;, sans esp&eacute;rer
+ une
+ r&eacute;compense.</p>
+<p>Il s'y d&eacute;cide.</p>
+<p>Du matin au soir, une marmite pend &agrave; la cr&eacute;maill&egrave;re de
+ la chemin&eacute;e.
+ L'hiver, o&ugrave; if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+ souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p>
+<p>L'&eacute;t&eacute; on use de son eau qu'apr&egrave;s chaque repas, pour laver
+ la vaisselle,
+ et le reste du temps elle bout sans utilit&eacute;, avec un petit sifflement
+ continu, tandis que sous son ventre fendill&eacute;, deux b&ucirc;ches fument,
+ presque &eacute;teintes.</p>
+<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et pr&ecirc;te l'oreille.</p>
+<p>--Tout s'est &eacute;vapor&eacute;, dit-elle.</p>
+<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux b&ucirc;ches et
+ remue la cendre. Bient&ocirc;t le doux chantonnement recommence et Honorine
+ tranquillis&eacute;e va s'occuper ailleurs.</p>
+<p>On lui dirait:</p>
+<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+ plus? Enlevez donc votre marmite; &eacute;teignez le feu. Vous br&ucirc;lez
+ du
+ bois comme s'il ne co&ucirc;tait rien. Tant de pauvres g&egrave;lent, d&egrave;s
+ qu'arrive
+ le froid. Vous &ecirc;tes pourtant une femme &eacute;conome.</p>
+<p>Elle secouerait la t&ecirc;te.
+ Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cr&eacute;maill&egrave;re.
+ Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vid&eacute;e, qu'il
+ pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.</p>
+<p>Et maintenant, il n'est m&ecirc;me plus n&eacute;cessaire qu'elle touche la
+ marmite,
+ ni qu'elle la voie; elle la conna&icirc;t par coeur. Il lui suffit de
+ l'&eacute;couter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+ elle enfilerait une perle, tellement habitu&eacute;e que jusqu'ici elle n'a
+ jamais manqu&eacute; son coup.</p>
+<p>Elle le manque aujourd'hui pour la premi&egrave;re fois.</p>
+<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une b&ecirc;te
+ d&eacute;rang&eacute;e qui se f&acirc;che, saute sur Honorine, l'enveloppe,
+ l'&eacute;touffe et
+ la br&ucirc;le.</p>
+<p>Elle pousse un cri, &eacute;ternue et crache en reculant.</p>
+<p>--Ch&acirc;cre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p>
+<p>Les yeux coll&eacute;s et cuisants, elle t&acirc;tonne avec ses mains noircies
+ dans
+ la nuit de la chemin&eacute;e.</p>
+<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stup&eacute;faite. La marmite n'y est plus...
+ Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y &eacute;tait encore
+ tout &agrave; l'heure. S&ucirc;rement, puisqu'elle sifflait comme un fl&ucirc;teau.</p>
+<p>On a d&ucirc; l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+ fen&ecirc;tre un plein tablier d'&eacute;pluchures.</p>
+<p>Mais qui donc?</p>
+<p>Madame Lepic para&icirc;t s&eacute;v&egrave;re et calme sur le paillasson de
+ la chambre &agrave;
+ coucher.</p>
+<p>--Quel bruit, Honorine!
+ --Du bruit, du bruit! s'&eacute;crie Honorine. Le beau malheur que je fasse
+ du
+ bruit! un peu plus je me r&ocirc;tissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+ mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+ mes poches.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Je regarde cette mare qui d&eacute;gouline de la chemin&eacute;e, Honorine.
+ Elle va
+ faire du propre.</p>
+<p>Honorine:
+ Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me pr&eacute;venir. C'est peut-&ecirc;tre
+ vous seulement qui l'avez prise?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Cette marmite appartient &agrave; tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+ hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+ la permission de nous en servir?</p>
+<p>Honorine:
+ Je dirai des sottises, tant je me sens col&egrave;re.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+ &ecirc;tre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me d&eacute;montez. Sous pr&eacute;texte
+ que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+ le feu, et t&ecirc;tue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+ aux autres, &agrave; moi-m&ecirc;me. Je la trouve raide, ma parole!</p>
+<p>Honorine:
+ Mon petit Poil de Carotte, sais-tu o&ugrave; est ma marmite?</p>
+<p>Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez
+ donc votre marmite. Rappelez-vous plut&ocirc;t votre mot d'hier: &quot;Le jour
+ o&ugrave; je m'apercevrai que je ne peu m&ecirc;me plus faire chauffer de l'eau,
+ je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse.&quot; Certes, je trouvais vos
+ yeux malades, mais je ne croyais pas votre &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.
+ Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous &agrave; ma place. Vous &ecirc;tes au
+ courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous g&ecirc;nez
+ point, pleurez. Il y a de quoi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">R&eacute;ticence</h2>
+<p>
+ --Maman! Honorine!</p>
+<p>.....................</p>
+<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout g&acirc;ter. Par
+ bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arr&ecirc;te court.</p>
+<p>Pourquoi dire &agrave; Honorine:</p>
+<p>--C'est moi, Honorine!</p>
+<p></p>
+<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+ Tant pis pour elle. T&ocirc;t ou tard elle devait c&eacute;der. Un aveu de lui
+ ne
+ la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soup&ccedil;onner
+ Poil de Carotte, elle s'imagine frapp&eacute;e par l'in&eacute;vitable coup
+ du sort.
+ Et pourquoi dire &agrave; madame Lepic:</p>
+<p>--Maman, c'est moi!</p>
+<p>A quoi bon se vanter d'une action m&eacute;ritoire, mendier un sourire d'honneur?
+ Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+ le d&eacute;savouer en public, qu'il se m&ecirc;le donc de ses affaires, ou
+ mieux,
+ qu'il fasse mine d'aider sa m&egrave;re et Honorine &agrave; chercher la marmite.</p>
+<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+ montre le plus d'ardeur.</p>
+<p>Madame Lepic, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, y renonce la premi&egrave;re.</p>
+<p>Honorine se r&eacute;signe et s'&eacute;loigne, marmotteuse, et bient&ocirc;t
+ Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-m&ecirc;me, comme
+ dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Agathe</h2>
+<p>
+ C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p>
+<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+ quelques jours, d&eacute;tournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p>
+<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+ pas que vous deviez d&eacute;foncer les portes &agrave; coups de poing de cheval.</p>
+<p>--&Ccedil;a commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+ tient pr&ecirc;te &agrave; courir du fourneau vers le placard, du placard vers
+ la
+ table, car elle ne sait gu&egrave;re marcher pos&eacute;ment; elle pr&eacute;f&egrave;re
+ haleter,
+ le sang aux joues.</p>
+<p>Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.</p>
+<p>M. Lepic s'installe le premier, d&eacute;noue sa serviette, pousse son assiette
+ vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ ram&egrave;ne l'assiette. Il se sert &agrave; boire, et le dos courb&eacute;,
+ les yeux
+ baiss&eacute;s, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+ indiff&eacute;rence.</p>
+<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p>
+<p>Madame Lepic sert elle-m&ecirc;me les enfants, d'abord grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ parce
+ que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualit&eacute; d'a&icirc;n&eacute;e,
+ enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p>
+<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'&eacute;tait formellement d&eacute;fendu.
+ Une
+ portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+ boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+ seule de la famille, l'aime beaucoup.</p>
+<p>Plus ind&eacute;pendants, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine
+ veulent-ils une
+ seconde portion; ils poussent, selon la m&eacute;thode de M. Lepic, leur assiette
+ du c&ocirc;t&eacute; du plat.</p>
+<p>Mais personne ne parle.</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p>
+<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voil&agrave; tout. Elle ne peut s'emp&ecirc;cher
+ de
+ b&acirc;iller, les bras &eacute;cart&eacute;s, devant l'un et devant l'autre.</p>
+<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il m&acirc;chait du verre pil&eacute;.</p>
+<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+ commande &agrave; table par gestes et signes de t&ecirc;te.</p>
+<p>Soeur Ernestine l&egrave;ve les yeux au plafond.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte,
+ qui n'a
+ plus de timbale, ne se pr&eacute;occupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+ trop t&ocirc;t, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+ il se livre &agrave; des calculs compliqu&eacute;s.</p>
+<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p>
+<p>--J'y serais bien all&eacute;e, moi, dit Agathe.</p>
+<p>Ou plut&ocirc;t, elle ne dit pas, elle le pense seulement. D&eacute;j&agrave;
+ atteinte du
+ mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+ faute, elle redouble d'attention.</p>
+<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+ devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+ Lepic d'un sec</p>
+<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p>
+<p>la rappelle &agrave; l'ordre.</p>
+<p>--Voil&agrave;, madame, r&eacute;pond Agathe.</p>
+<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+ conqu&eacute;rir par ses pr&eacute;venances et t&acirc;chera de se signaler.</p>
+<p>Il est temps.</p>
+<p>Comme M. Lepic mord sa derni&egrave;re bouch&eacute;e de pain, elle se pr&eacute;cipite
+ au
+ placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entam&eacute;e, qu'elle
+ lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devin&eacute; les d&eacute;sirs
+ du
+ ma&icirc;tre.</p>
+<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se l&egrave;ve de table, met son chapeau et
+ va dans le jardin fumer une cigarette.</p>
+<p>Quand il a fini de d&eacute;jeuner, il ne recommence pas.</p>
+<p>Clou&eacute;e, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui p&egrave;se
+ cinq livres, semble la r&eacute;clame en cire d'une fabrique d'appareils de
+ sauvetage.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Programme</h2>
+<p>
+ --&Ccedil;a vous la coupe, dit Poil de Carotte, d&egrave;s qu'Agathe et luis
+ se trouvent
+ seuls dans la cuisine. Ne vous d&eacute;couragez pas, vous en verrez d'autres.
+ Mais o&ugrave; allez-vous avec ces bouteilles?</p>
+<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+</p>
+<p>Poil de Carotte: </p>
+<p>Pardon, c'est moi qui vais &agrave; la cave. Du jour o&ugrave; j'ai pu descendre
+ l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou,
+ je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet
+ bleu.</p>
+<p>Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits b&eacute;n&eacute;fices,
+ de m&ecirc;me que les peaux de li&egrave;vres, et je remets l'argent &agrave;
+ maman. </p>
+<p>Entendons-nous, s'il vous pla&icirc;t, afin que l'un ne g&ecirc;ne pas l'autre
+ dans son service. </p>
+<p>Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle
+ de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre,
+ maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les
+ herbes qu'il faut conna&icirc;tre, dont je secoue la terre sur mon pied pour
+ reboucher leur trou, et que je distribue aux b&ecirc;tes. </p>
+<p>Comme exercice, j'aide mon p&egrave;re &agrave; scier du bois. J'ach&egrave;ve
+ le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends
+ le ventre des poissons, je les vide et fais p&eacute;ter leurs vessies sous
+ mon talon. Par exemple c'est vous qui les &eacute;caillez et qui tirez les seaux
+ du puis. J'aide &agrave; d&eacute;vider les &eacute;cheveaux de fil. Je mouds
+ le caf&eacute;. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les
+ porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne c&egrave;de &agrave; personne
+ le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brod&eacute;es elle-m&ecirc;me.
+</p>
+<p>Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez
+ le pharmacien ou le m&eacute;decin. De votre c&ocirc;t&eacute;, vous courez
+ le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par
+ jour et par tous les temps, laver &agrave; la rivi&egrave;re. Ce sera le plus
+ dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je t&acirc;cherai
+ quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous &eacute;tendrez
+ le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'&eacute;tendez jamais votre linge
+ sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation,
+ d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous
+ renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse
+ sur les souliers de chasse et tr&egrave;s peu de cirage sur les bottines. &Ccedil;&agrave;
+ les br&ucirc;le. Ne vous acharnez pas apr&egrave;s les culottes crott&eacute;es.
+ Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre
+ labour&eacute;e sans relever le bas de son pantalon. Je pr&eacute;f&egrave;re
+ relever le mien, quand monsieur Lepic m'emm&egrave;ne et que je porte le carnier.</p>
+<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur s&eacute;rieux.</p>
+<p>Et madame Lepic me dit:</p>
+<p>-Gare &agrave; tes oreilles si tu te salis.</p>
+<p>C'est une affaire de go&ucirc;t. </p>
+<p>En somme vous ne serez pas trop &agrave; plaindre. Pendant mes vacances nous
+ nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon fr&egrave;re
+ et moi rentr&eacute;s &agrave; la pension. &Ccedil;a revient au m&ecirc;me.
+</p>
+<p>D'ailleurs personne ne vous semblera bien m&eacute;chant. Interrogez nos amis:
+ ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur ang&eacute;lique,
+ mon fr&egrave;re F&eacute;lix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit,
+ le jugement s&ucirc;r, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est
+ peut-&ecirc;tre &agrave; moi que vous trouverez les plus difficile caract&egrave;re
+ de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du
+ reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'am&eacute;liore
+ et si vous y mettez un peu du v&ocirc;tre, nous vivrons en bonne intelligence.
+ Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le
+ monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne
+ pas me tutoyer, &agrave; la fa&ccedil;on de votre grand'm&egrave;re Honorine
+ que je d&eacute;testais, parce qu'elle me froissait toujours.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">L'aveugle</h2>
+<p>
+ Du bout de son b&acirc;ton, il frappe discr&egrave;tement &agrave; la porte.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Qu'est-ce qu'il veut encore celui-l&agrave;?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+ entrer.</p>
+<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+ brusquement, &agrave; cause du froid.</p>
+<p>--Bonjour, tous ceux qui sont l&agrave;? dit l'aveugle.</p>
+<p>Il s'avance. Son b&acirc;ton court &agrave; petits pas sur les dalles comme
+ pour
+ chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+ au po&ecirc;le ses mains transies.</p>
+<p>M. Lepic prend une pi&egrave;ce de dix sous et dit:</p>
+<p>--Voil&agrave;!</p>
+<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p>
+<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+ de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+ d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic s'en aper&ccedil;oit.</p>
+<p>--Pr&ecirc;tez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p>
+<p>Elle les porte sous la chemin&eacute;e, trop tard; ils ont laiss&eacute; une
+ mare, et
+ les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidit&eacute;, se l&egrave;vent,
+ tant&ocirc;t l'un,
+ tant&ocirc;t l'autre, &eacute;cartent la neige boueuse, la r&eacute;pandent
+ au loin.</p>
+<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe &agrave; l'eau sale de
+ couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p>
+<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'&ecirc;tre
+ entendue, que demande-t-il?</p>
+<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+ Quand les mots ne viennent pas, il agite son b&acirc;ton, se br&ucirc;le le
+ poing au
+ tuyau du po&ecirc;le, le retire vite et, soup&ccedil;onneux, roule son blanc
+ d'oeil
+ au fond de ses larmes intarissables.</p>
+<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p>
+<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en &ecirc;tes-vous s&ucirc;r?</p>
+<p>--Si j'en suis s&ucirc;r! s'&eacute;crie l'aveugle. &Ccedil;a, par exemple,
+ c'est fort!
+ Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugl&eacute;.</p>
+<p>--Il ne d&eacute;marrera plus, dit madame Lepic.</p>
+<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'&eacute;tire
+ et fond tout entier. Il avait dans les veines des gla&ccedil;ons qui se
+ dissolvent et circulent. On croirait que ses v&ecirc;tements et ses membres
+ suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+ elle arrive:</p>
+<p>C'est lui le but.
+ Bient&ocirc;t il pourra jouer avec.</p>
+<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle fr&ocirc;le
+ l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+ fait reculer, le force &agrave; se loger entre le buffet et l'armoire o&ugrave;
+ la
+ chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, d&eacute;rout&eacute;, t&acirc;tonne, gesticule
+ et ses
+ doigts grimpent comme des b&ecirc;tes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+ gla&ccedil;ons se forment; voici qu'il reg&egrave;le.</p>
+<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p>
+<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p>
+<p>Son b&acirc;ton lui &eacute;chappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle
+ se
+ pr&eacute;cipite, ramasse le b&acirc;ton et le rend &agrave; l'aveugle, -- sans
+ le lui rendre.</p>
+<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p>
+<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le d&eacute;place encore, lui remet ses
+ sabots et le guide du c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+<p>Puis elle le pince l&eacute;g&egrave;rement, afin de se venger un peu; elle
+ le pousse
+ dans la rue, sous l'&eacute;dredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+ contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oubli&eacute; dehors.</p>
+<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie &agrave; l'aveugle, comme
+ s'il
+ &eacute;tait sourd:</p>
+<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pi&egrave;ce; &agrave; dimanche prochain s'il
+ fait beau et si vous &ecirc;tes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison,
+ mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses
+ peines et Dieu pour tous!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Jour de l'An</h2>
+<p>
+ Il neige. Pour que le jour de l'an r&eacute;ussisse, il faut qu'il neige.</p>
+<p>Madame Lepic a prudemment laiss&eacute; la porte de la cour verrouill&eacute;e.
+ D&eacute;j&agrave;
+ des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+ hostiles, &agrave; coups de sabots, et, las d'esp&eacute;rer, s'&eacute;loignent
+ &agrave; reculons,
+ les yeux encore vers la fen&ecirc;tre d'o&ugrave; madame Lepic les &eacute;pie.
+ Le bruit de
+ leurs pas s'&eacute;touffe dans la neige.</p>
+<p>Poil de Carotte saute du lit, va se d&eacute;barbouiller, sans savon, dans
+ l'auge du jardin. Elle est gel&eacute;e. Il doit en casser la glace, et ce
+ premier exercice r&eacute;pand par tout son corps une chaleur plus saine que
+ celle des po&ecirc;les. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+ le trouve toujours sale, m&ecirc;me lorsqu'il a fait sa toilette &agrave; fond,
+ il
+ n'&ocirc;te que le plus gros.</p>
+<p>Dispos et frais pour la c&eacute;r&eacute;monie, il se place derri&egrave;re
+ son grand fr&egrave;re F&eacute;lix, qui se tient derri&egrave;re soeur Ernestine,
+ l'a&icirc;n&eacute;e. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame
+ Lepic viennent de s'y r&eacute;unir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les
+ embrasse et dit:</p>
+<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne ann&eacute;e, une
+ bonne sant&eacute; et le paradis &agrave; la fin de vos jours.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix dit la m&ecirc;me chose, tr&egrave;s vite,
+ courant au bout de la
+ phrase, et embrasse pareillement.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+ l'enveloppe ferm&eacute;e:</p>
+<p>&quot;A mes Chers Parents.&quot; Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'esp&egrave;ce
+ rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p>
+<p>Poil de Carotte la tend &agrave; madame Lepic, qui la d&eacute;cachette. Des
+ fleurs
+ &eacute;closes ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+ en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tomb&eacute;e dans
+ les trous, &eacute;claboussant le mot voisin.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Et moi, je n'ai rien!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est pour vous deux; maman te la pr&ecirc;tera.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ainsi, tu aimes mieux ta m&egrave;re que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+ cette pi&egrave;ce de dix sous neuve est dans ta poche.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Patiente un peu, maman a fini.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Tu as du style, mais une si mauvaise &eacute;criture que je ne peux pas lire.</p>
+<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empress&eacute;, &agrave; toi, maintenant.</p>
+<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la r&eacute;ponse, M. Lepic
+ lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+ fait &quot;Ah! ah!&quot; et la d&eacute;pose sur la table.</p>
+<p>Elle ne sert plus &agrave; rien, son effet enti&egrave;rement produit. Elle
+ appartient
+ &agrave; tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix la prennent &agrave; leur tour et y cherchent des
+ fautes
+ d'orthographe. Ici Poil de Carotte a d&ucirc; changer de plume, on lit mieux.
+ Ensuite ils la lui rendent.</p>
+<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p>
+<p>--Qui en veut?</p>
+<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les &eacute;trennes.
+ Soeur Ernestine a une poup&eacute;e aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix une bo&icirc;te de soldats en plomb pr&ecirc;ts &agrave;
+ se battre.</p>
+<p>--Je t'ai r&eacute;serv&eacute; une surprise, dit madame Lepic &agrave; Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah, oui!</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+ la montre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p>
+<p>Il l&egrave;ve la main en l'air, grave, s&ucirc;r de lui. Madame Lepic ouvre
+ le buffet.
+ Poil de Carotte h&acirc;lette. Elle enfonce son bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule,
+ et,
+ lente, myst&eacute;rieuse, ram&egrave;ne sur un papier jaune une pipe en sucre
+ rouge.</p>
+<p>Poil de Carotte, sans h&eacute;sitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il
+ lui
+ reste &agrave; faire. Bien vite, il veut fumer en pr&eacute;sence de ses parents,
+ sous
+ les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+ seulement, il se cambre, incline la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; gauche.
+ Il arrondit
+ la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p>
+<p>Puis, quand il a lanc&eacute; jusqu'au ciel une &eacute;norme bouff&eacute;e:</p>
+<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Aller et Retour</h2>
+<p>
+ Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+ la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+ demande:</p>
+<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p>
+<p>Il h&eacute;site:</p>
+<p>--C'est trop t&ocirc;t, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exag&eacute;rer.</p>
+<p>Il diff&egrave;re encore:</p>
+<p>--Je courrai &agrave; partir d'ici..., non, &agrave; partir de l&agrave;...</p>
+<p>Il se pose des questions:</p>
+<p>--Quand faudra-t-il &ocirc;ter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+ premier?</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l'ont devanc&eacute;
+ et se partagent
+ les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+ plus.</p>
+<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic &quot;papa&quot;,
+ &agrave; ton &acirc;ge? dis-lui: &quot;mon p&egrave;re&quot; et donne-lui une
+ poign&eacute;e de main; c'est
+ plus viril.</p>
+<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+ pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p>
+<p>Le jour de la rentr&eacute;e (la rentr&eacute;e est fix&eacute;e au lundi matin,
+ 2 octobre;
+ on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+ entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+ et les &eacute;treint d'une seule brass&eacute;e. Poil de Carotte ne se trouve
+ pas
+ dedans. Il esp&egrave;re patiemment son tour, la main d&eacute;j&agrave; tendue
+ vers les
+ courroies de l'imp&eacute;riale, ses adieux tout pr&ecirc;ts, &agrave; ce point
+ triste
+ qu'il chantonne malgr&eacute; lui.</p>
+<p>--Au revoir, ma m&egrave;re, dit-il d'un air digne.</p>
+<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+ co&ucirc;terait de m'appeler &quot;maman&quot; comme tout le monde? A-t-on jamais
+ vu?
+ C'est encoure blanc de bec et sale de nez et &ccedil;a veut faire l'original!</p>
+<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Porte-Plume</h2>
+<p>
+ L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et Poil de
+ Carotte, suit les cours du lyc&eacute;e. Quatre fois par jour les &eacute;l&egrave;ves
+ font
+ la m&ecirc;me promenade, tr&egrave;s agr&eacute;able dans la belle saison, et,
+ quand il pleut,
+ si courte que les jeunes gens se rafra&icirc;chissent plut&ocirc;t qu'ils ne
+ se
+ mouillent, elle leur est hygi&eacute;nique d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+<p>Comme ils reviennent du lyc&eacute;e ce matin, tra&icirc;nant les pieds et
+ moutonniers,
+ Poil de Carotte, qui marche la t&ecirc;te basse, entend dire:</p>
+<p>--Poil de Carotte, regarde ton p&egrave;re l&agrave;-bas!</p>
+<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses gar&ccedil;ons. Il arrive sans &eacute;crire,
+ et
+ on l'aper&ccedil;oit soudain, plant&eacute; sur le trottoir d'en face, au coin
+ de la
+ rue, les mains derri&egrave;re le dos, une cigarette &agrave; la bouche.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix sortent des rangs et courent
+ &agrave; leur
+ p&egrave;re.</p>
+<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais &agrave; quelqu'un, ce n'&eacute;tait
+ pas
+ &agrave; toi.</p>
+<p>--Tu penses &agrave; moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte voudrait r&eacute;pondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+ trouve rien, tant il est occup&eacute;. Hauss&eacute; sur la pointe des pieds,
+ il
+ s'efforce d'embrasser son p&egrave;re. Une premi&egrave;re fois il lui touche
+ la
+ barbe du bout des l&egrave;vres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+ dresse la t&ecirc;te, comme s'il se d&eacute;robait. Puis il se penche et de
+ nouveau
+ recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+ n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il t&acirc;che de s'expliquer cet
+ accueil &eacute;trange.</p>
+<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+ grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+ m'&eacute;vite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? R&eacute;guli&egrave;rement je
+ fais cette
+ remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+ envie de les voir. Je me promets de bondir &agrave; leur cou comme un jeune
+ chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+ glacent.</p>
+<p>Tout &agrave; ses pens&eacute;es tristes, Poil de Carotte r&eacute;pond mal
+ aux questions de M.
+ Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a d&eacute;pend. La version va mieux que le th&egrave;me, parce que
+ dans la version
+ on peut deviner.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Et l'allemand?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est tr&egrave;s difficile &agrave; prononcer, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre d&eacute;clar&eacute;e, battras-tu
+ les Prussiens, sans savoir leur langue vivante? </p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah! d'ici l&agrave;, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+ crois d&eacute;cid&eacute;ment qu'elle attendra, pour &eacute;clater, que j'aie
+ fini mes
+ &eacute;tudes.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Quelle place as-tu obtenu dans la derni&egrave;re composition? J'esp&egrave;re
+ que tu
+ n'es pas &agrave; la queue.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Il en faut bien un.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Bougre! moi qui voulais t'inviter &agrave; d&eacute;jeuner. Si encore c'&eacute;tait
+ dimanche!
+ Mais en semaine, je n'aime gu&egrave;re vous d&eacute;ranger de votre travail.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Personnellement je n'ai pas grand'chose &agrave; faire; et toi, F&eacute;lix?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Juste, ce matin le professeur a oubli&eacute; de nous donner notre devoir.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu &eacute;tudieras mieux ta le&ccedil;on.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la m&ecirc;me qu'hier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Malgr&eacute; tout, je pr&eacute;f&egrave;re que vous rentriez. Je t&acirc;cherai
+ de rester
+ jusqu'&agrave; dimanche et nous nous rattraperons.</p>
+<p>Ni la moue de grand fr&egrave;re F&eacute;lix, ni le silence affect&eacute;
+ de Poil de Carotte
+ ne retardent les adieux et le moment est venu de se s&eacute;parer.</p>
+<p>Poil de Carotte l'attendait avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succ&egrave;s; si, oui ou non, il
+ d&eacute;pla&icirc;t maintenant &agrave; mon p&egrave;re que je l'embrasse.</p>
+<p>Et r&eacute;solu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p>
+<p>Mais M. Lepic, d'une main d&eacute;fensive, le tient encore &agrave; distance
+ et lui dit:</p>
+<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+ Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+ remarquer que j'&ocirc;te ma cigarette, moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+ malheur arrivera par ma faute. On m'a d&eacute;j&agrave; pr&eacute;venu, mais
+ mon porte-plume
+ tient si &agrave; son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et
+ que
+ je l'oublie. Je devrais au moins &ocirc;ter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+ je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Bougre! tu ris parce que tu as failli m'&eacute;borgner.</p>
+<p>Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une id&eacute;e
+ sotte &agrave; moi que je m'&eacute;tais encore fourr&eacute;e dans la t&ecirc;te.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Joues rouges.</h2>
+<p>
+ Son inspection habituelle termin&eacute;e, M. le Directeur de l'Institution
+ Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque &eacute;l&egrave;ve s'est gliss&eacute;
+ dans ses draps,
+ comme dans un &eacute;tui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se d&eacute;border.
+ Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, Violone, d'un tour de t&ecirc;te, s'assure que
+ tout le monde
+ est couch&eacute;, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+ gaz. Aussit&ocirc;t, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+ chevet, les chuchotements se croisent, et des l&egrave;vres en mouvement monte,
+ par tout le dortoir, un bruissement confus, o&ugrave;, de temps en temps, se
+ distingue le sifflement bref d'une consonne.</p>
+<p>C'est sourd, continu, aga&ccedil;ant &agrave; la fin, et il semble vraiment
+ que tous
+ ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent &agrave;
+ grignoter du silence.</p>
+<p>Violone met des savates, se prom&egrave;ne quelque temps entre les lits,
+ chatouillant &ccedil;&agrave; le pied d'un &eacute;l&egrave;ve, l&agrave; tirant
+ le pompon du bonnet d'un
+ autre, et s'arr&ecirc;te pr&egrave;s de Marseau, avec lequel il donne, tous
+ le soirs,
+ l'exemple des longues causeries prolong&eacute;es bien avant dans la nuit. Le
+ plus souvent, les &eacute;l&egrave;ves ont cess&eacute; leur conversation, par
+ degr&eacute;s &eacute;touff&eacute;e,
+ comme s'ils avaient peu &agrave; peu tir&eacute; leur drap sur leur bouche,
+ et dorment,
+ que le ma&icirc;tre d'&eacute;tude est encore pench&eacute; sur le lit de Marseau,
+ les coudes
+ durement appuy&eacute;s sur le fer, insensible &agrave; la paralysie de ses
+ avant-bras
+ et au remue-m&eacute;nage des fourmis courant &agrave; fleur de peau jusqu'au
+ bout
+ de ses doigts.</p>
+<p>Il s'amuse de ses r&eacute;cits enfantins, et le tient &eacute;veill&eacute;
+ par d'intimes
+ confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a ch&eacute;ri pour
+ la tendre et transparente enluminure de son visage, qui para&icirc;t &eacute;clair&eacute;
+ en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derri&egrave;re laquelle,
+ &agrave; la moindre variation atmosph&eacute;rique, s'enchev&ecirc;trent visiblement
+ les
+ veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+ &agrave; d&eacute;calquer. Marseau a d'ailleurs une mani&egrave;re s&eacute;duisante
+ de rougir sans
+ savoir pourquoi et &agrave; l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+ Souvent, un camarade p&egrave;se du bout du doigt sur l'une de ses joues et
+ se
+ retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bient&ocirc;t recouverte
+ d'une belle coloration rouge, qui s'&eacute;tend avec rapidit&eacute;, comme
+ du vin
+ dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+ nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut op&eacute;rer soi-m&ecirc;me.
+ Marseau
+ se pr&ecirc;te complaisamment aux exp&eacute;riences. On l'a surnomm&eacute;
+ Veilleuse,
+ Lanterne, Joue Rouge. Cette facult&eacute; de s'embraser &agrave; volont&eacute;
+ lui fait
+ bien des envieux.</p>
+<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+ lymphatique et gr&ecirc;le, au visage farineux, il pince vainement, &agrave;
+ se faire
+ mal, son &eacute;piderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+ quelque point d'un roux douteux. Il z&eacute;brerait volontiers, haineusement,
+ &agrave;
+ coups d'ongles et &eacute;corcerait comme des oranges les joues vermillonn&eacute;es
+ de
+ Marseau.</p>
+<p>Depuis longtemps tr&egrave;s intrigu&eacute;, il se tient aux &eacute;coutes
+ ce soir-l&agrave;, d&egrave;s
+ la venue de Violone, soup&ccedil;onneux avec raison peut-&ecirc;tre, et d&eacute;sireux
+ de
+ savoir la v&eacute;rit&eacute; sur les allures cachotti&egrave;res du ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude. Il met
+ en jeu toute son habilet&eacute; de petit espion, simule un ronflement pour
+ rire,
+ change avec affection de c&ocirc;t&eacute;, en ayant soin de faire le tour complet,
+ pousse un cri per&ccedil;ant comme s'il avait le cauchemar, ce qui r&eacute;veille
+ en
+ peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle &agrave; tous les draps;
+ puis, d&egrave;s que Violone s'est &eacute;loign&eacute;, il dit &agrave; Marseau,
+ te torse hors du
+ lit, le souffle ardent:</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>On ne lui r&eacute;pond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit
+ le
+ bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p>
+<p>--Entends-tu? Pistolet!</p>
+<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exasp&eacute;r&eacute; reprend:</p>
+<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+ qu'il ne t'a pas embrass&eacute;! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p>
+<p>Il se dresse, le col tendu, pareil &agrave; un jars blanc qu'on agace, les
+ poings ferm&eacute;s au bord du lit.</p>
+<p>Mais, cette fois, on lui r&eacute;pond:</p>
+<p>--Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p>
+<p>C'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui revient en sc&egrave;ne, apparu soudainement!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>
+ --Oui, dit Violone, je l'ai embrass&eacute;, Marseau; tu peux l'avouer, car
+ tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrass&eacute; sur le front, mais Poil de
+ Carotte ne peut pas comprendre, d&eacute;j&agrave; trop d&eacute;prav&eacute;
+ pour son &acirc;ge, que c'est
+ l&agrave; un baiser pur et chaste, un baiser de p&egrave;re &agrave; enfant,
+ et que je t'aime
+ comme un fils, ou si tu veux comme un fr&egrave;re, et demain il ira r&eacute;p&eacute;ter
+ partout je ne sais quoi, le petit imb&eacute;cile!
+</p>
+<p></p>
+<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+ Carotte feint de dormir. Toutefois, il soul&egrave;ve sa t&ecirc;te pour entendre
+ encore.</p>
+<p>Marseau &eacute;coute le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, le souffle t&eacute;nu,
+ t&eacute;nu, car tout en
+ trouvant ses paroles tr&egrave;s naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+ la r&eacute;v&eacute;lation de quelque myst&egrave;re. Violone continue, le
+ plus bas qu'il
+ peut. Ce sont des mots inarticul&eacute;s, lointains, des syllabes &agrave;
+ peine
+ localis&eacute;es. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+ insensiblement, au moyen de l&eacute;g&egrave;res oscillations de hanches, n'entend
+ plus rien. Son attention est &agrave; ce point surexcit&eacute;e que ses oreilles
+ lui semblent mat&eacute;riellement se creuser et s'&eacute;vaser en entonnoir;
+ mais
+ aucun son n'y tombe.</p>
+<p>Il se rappelle avoir &eacute;prouv&eacute; parfois une sensation d'effort pareille
+ en
+ &eacute;coutant aux portes, en collant son oeil &agrave; la serrure, avec le
+ d&eacute;sir
+ d'agrandir le trou et d'attirer &agrave; lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+ voulait voir. Cependant il le parierait. Violone r&eacute;p&egrave;te encore:</p>
+<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imb&eacute;cile
+ ne
+ comprend pas!</p>
+<p>Enfin le ma&icirc;tre d'&eacute;tude se penche avec la douceur d'une ombre
+ sur le front
+ de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+ puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+ glissant entre les rang&eacute;es de lits. Quand la main de Violone fr&ocirc;le
+ un
+ traversin, le dormeur d&eacute;rang&eacute; change de c&ocirc;t&eacute; avec
+ un fort soupir.</p>
+<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+ de Violone. D&eacute;j&agrave; Marseau fait la boule dans son lit, la couverture
+ sur
+ ses yeux, bien &eacute;veill&eacute; d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure
+ dont
+ il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+ et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+ lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont &eacute;chauff&eacute;
+ en plus
+ d'un r&ecirc;ve.</p>
+<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupi&egrave;res, comme aimant&eacute;es,
+ se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque &eacute;teint; mais, apr&egrave;s
+ avoir compt&eacute; trois &eacute;closions de petites bulles cr&eacute;pitantes
+ et press&eacute;es de sortir du bec, il s'endort.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>
+ Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+ tremp&eacute;es dans un peu d'eau froide, frottent l&eacute;g&egrave;rement
+ les pommettes
+ frileuses, Poil de Carotte regarde m&eacute;chamment Marseau, et, s'effor&ccedil;ant
+ d'&ecirc;tre bien f&eacute;roce, il l'insulte de nouveau, les dents serr&eacute;es
+ sur les
+ syllabes sifflantes.</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il r&eacute;pond sans col&egrave;re,
+ et
+ le regard presque suppliant:</p>
+<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude passe la visite des mains. Les &eacute;l&egrave;ves,
+ sur deux rangs,
+ offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+ les retournant avec rapidit&eacute;, et les remettent aussit&ocirc;t bien au
+ chaud,
+ dans les poches o&ugrave; sous la ti&eacute;deur de l'&eacute;dredon le plus
+ proche.
+ D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal &agrave;
+ propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+ de Carotte, pri&eacute; de les repasser sous le robinet, se r&eacute;volte.
+ On peut,
+ &agrave; vrai dire, y remarquer une tache bleu&acirc;tre, mais il soutient que
+ c'est
+ un commencement d'engelure. On lui en veut, s&ucirc;rement.</p>
+<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p>
+<p>Celui-ci, matinal, pr&eacute;pare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+ qu'il fait aux grands, &agrave; ses moments perdus. &Eacute;crasant sur le tapis
+ de sa
+ table le bout de ses doigts &eacute;pais, il pose les principaux jalons: ici
+ la
+ chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+ Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait o&ugrave; et n'en
+ finit plus.</p>
+<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brod&eacute;s cerclent sa poitrine
+ puissante, pareils &agrave; des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+ trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+ fortement, m&ecirc;me aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col
+ d'une
+ mani&egrave;re lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur
+ de
+ ses yeux et l'&eacute;paisseur de ses moustaches.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+ afin de garder toute sa libert&eacute; d'action.</p>
+<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est?</p>
+<p>--Monsieur, c'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui m'envoie vous dire que
+ j'ai les
+ mains sales, mais c'est pas vrai!</p>
+<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+ retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+ la paume, ensuite le dos.</p>
+<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de s&eacute;questre, mon
+ petit!</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, il m'en veut!
+ --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p>
+<p>Poil de Carotte conna&icirc;t son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+ Il est bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout affronter. Il prend une pose
+ raide, serre ses
+ jambes et s'enhardit, au m&eacute;pris d'une gifle.</p>
+<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+ temps en temps, un &eacute;l&egrave;ve r&eacute;calcitrant du revers de la main:
+ vlan!</p>
+<p>L'habilet&eacute; pour l'&eacute;l&egrave;ve vis&eacute; consiste &agrave;
+ pr&eacute;voir le coup et &agrave; se baisser,
+ et le directeur se d&eacute;s&eacute;quilibre, au rire &eacute;touff&eacute;
+ de tous. Mais il ne
+ recommence pas, sa dignit&eacute; l'emp&ecirc;chant d'user de ruse &agrave;
+ son tour. Il
+ devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se m&ecirc;ler de rien.</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte r&eacute;ellement audacieux et fier, le ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude et Marseau, ils font des choses!</p>
+<p>Aussit&ocirc;t les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons
+ s'y
+ &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s soudain. Il appuie ses deux poings ferm&eacute;s
+ au bord de
+ la table, se l&egrave;ve &agrave; demi, la t&ecirc;te en avant, comme s'il allait
+ cogner Poil
+ de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p>
+<p>--Quelles choses?</p>
+<p>Poil de Carotte semble pris au d&eacute;pourvu. Il esp&eacute;rait (peut-&ecirc;tre
+ que
+ ce n'est que diff&eacute;r&eacute;) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin,
+ par
+ exemple, lanc&eacute; d'une main adroite, et voil&agrave; qu'on lui demande
+ des d&eacute;tails.</p>
+<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+ bourrelet unique, un &eacute;pais rond de cuir, o&ugrave; si&egrave;ge, de guingois,
+ sa t&ecirc;te.</p>
+<p>Poil de Carotte h&eacute;site, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+ viennent pas, puis, la mine tout &agrave; coup confuse, le dos rond, l'attitude
+ apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+ l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'&eacute;l&egrave;ve
+ doucement, &agrave; hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+ pr&eacute;cautions pudiques, il enfouit sa t&ecirc;te simiesque dans la doublure
+ ouat&eacute;e, sans dire un mot.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">IV</h3>
+<p>
+ Le m&ecirc;me jour, &agrave; la suite d'une courte enqu&ecirc;te, Violone re&ccedil;oit
+ son cong&eacute;!
+ C'est un touchant d&eacute;part, presque une c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p>
+<p>Mais il n'en fait accroire &agrave; personne. L'institution renouvelle son
+ personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient
+ de ma&icirc;tres d'&eacute;tude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur,
+ il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui conna&icirc;t pas d'&eacute;gal
+ dans l'art d'&eacute;crire des ent&ecirc;tes pour cahiers, tels que: <i>Cahiers</i>
+ <i>d'exercices grecs appartenant &agrave;..</i>. Les majuscules sont moul&eacute;es
+ comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+ son bureau. Sa belle main, o&ugrave; brille la pierre verte d'une bague, se
+ prom&egrave;ne &eacute;l&eacute;gamment sur le papier. Au bas de la page, il
+ improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+ et un remous de lignes &agrave; la fois r&eacute;guli&egrave;res et capricieuses,
+ qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'&eacute;gare,
+ se perd dans le paraphe lui-m&ecirc;me. Il faut regarder de tr&egrave;s pr&egrave;s,
+ chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+ seul trait de plume. Une fois, il a r&eacute;ussi un enchev&ecirc;trement de
+ lignes nomm&eacute; cul-de-lampe. Longuement, les petits s'&eacute;merveill&egrave;rent.
+</p>
+<p>Son renvoi les chagrine fort.</p>
+<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur &agrave; la premi&egrave;re
+ occasion, c'est-&agrave;-dire enfler les joues et imiter avec les l&egrave;vres
+ le vol
+ des bourdons pour marquer leur m&eacute;contentement. Quelque jour, ils n'y
+ manqueront pas.</p>
+<p>En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
+ regrett&eacute;, a la coquetterie de partir pendant une r&eacute;cr&eacute;ation.
+ Quand il
+ para&icirc;t dans la cour, suivi d'un gar&ccedil;on qui porte sa malle, tous
+ les petits
+ s'&eacute;lancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+ les pans de sa redingote sans les d&eacute;chirer, cern&eacute;, envahi et souriant,
+ &eacute;mu.
+ Les uns, suspendus &agrave; la barre fixe, s'arr&ecirc;tent au milieu d'un renversement
+ et sautent &agrave; terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches
+ de
+ chemise retrouss&eacute;es et les doigts &eacute;cart&eacute;s &agrave; cause
+ de la colophane. D'autres,
+ plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+ en signe d'adieu. Le gar&ccedil;on, courb&eacute; sous la malle, s'est arr&ecirc;t&eacute;
+ afin de
+ conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+ son tablier blanc ses cinq doigts tremp&eacute;s dans du sable mouill&eacute;.
+ Les
+ joues de Marseau se sont ros&eacute;es &agrave; para&icirc;tre peintes. Il &eacute;prouve
+ sa premi&egrave;re
+ peine de coeur s&eacute;rieuse; mais, troubl&eacute; et contraint de s'avouer
+ qu'il
+ regrette le ma&icirc;tre d'&eacute;tude un peu comme une petite cousine, il
+ se tient &agrave;
+ l'&eacute;cart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+ lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p>
+<p>Tous les regards montent vers la petite fen&ecirc;tre grill&eacute;e du s&eacute;questre.
+ La
+ vilaine et sauvage t&ecirc;te de Poil de Carotte para&icirc;t. Il grimace, bl&ecirc;me
+ petite b&ecirc;te mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+ blanches toutes &agrave; l'air. Il passe sa main droite entre les d&eacute;bris
+ de la
+ vitre qui le mord, comme anim&eacute;e, et il menace Violone de son poing saignant.</p>
+<p>--Petite imb&eacute;cile! dit le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, te voil&agrave;
+ content!</p>
+<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+ coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ ne m'embrassiez pas, moi?</p>
+<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+ coup&eacute;e:</p>
+<p>--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Poux</h2>
+<p>
+ D&egrave;s que grand Fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte arrivent de
+ l'institution
+ Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+ besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave &agrave; la pension.
+ D'ailleurs, aucun article de prospectus ne pr&eacute;voit le cas.</p>
+<p>--Comme les tiens doivent &ecirc;tre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+ madame Lepic.</p>
+<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ ceux de grand fr&egrave;re F&eacute;lix? Et pourquoi? Tous deux vivent c&ocirc;te
+ &agrave; c&ocirc;te,
+ du m&ecirc;me r&eacute;gime, dans le m&ecirc;me air. Certes, au bout de trois
+ mois, grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte,
+ de son
+ propre aveu, ne reconna&icirc;t plus les siens.</p>
+<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilet&eacute; d'un escamoteur. On
+ ne
+ les voit pas sortir des chaussettes et se m&ecirc;ler aux pieds de grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix qui occupent d&eacute;j&agrave; tout le fond du baquet, et bient&ocirc;t,
+ un couche de
+ crasse s'&eacute;tend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p>
+<p>M. Lepic se prom&egrave;ne, selon sa coutume, d'une fen&ecirc;tre &agrave;
+ l'autre. Il relit
+ les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes &eacute;crites par
+ M. le
+ proviseur lui-m&ecirc;me: celle de grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>&quot;&Eacute;tourdi, mais intelligent. Arrivera.&quot; et celle de Poil de
+ Carotte:</p>
+<p>&quot;Se distingue d&egrave;s qu'il veut, mais ne veut pas toujours.&quot;</p>
+<p>L'id&eacute;e que Poil de Carotte est quelquefois distingu&eacute; amuse la
+ famille. En
+ ce moment, les bras crois&eacute;s sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper
+ et
+ se gonfler d'aise. Il se sent examin&eacute;. On le trouve plut&ocirc;t enlaidi
+ sous
+ ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+ effusions, ne t&eacute;moigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+ il lui d&eacute;tache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse
+ du
+ coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.</p>
+<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les &quot;bourraquins&quot; et fait
+ cr&eacute;piter
+ ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p>
+<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p>
+<p>--Ah! bien vis&eacute;, dit-il, je ne l'ai pas manqu&eacute;.</p>
+<p>Et tandis qu'un peu d&eacute;go&ucirc;t&eacute; il s'essuie &agrave; la chevelure
+ de Poil de Carotte,
+ madame Lepic l&egrave;ve les bras au ciel:</p>
+<p>--Je m'en doutais, dit-elle accabl&eacute;e. Mon dieu! nous sommes propres!
+ Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voil&agrave; de la besogne
+ pour
+ toi.</p>
+<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+ soucoupe, et la chasse commence.</p>
+<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Je suis s&ucirc;r
+ qu'il m'en a
+ donn&eacute;.</p>
+<p>Il se racle furieusement la t&ecirc;te avec les doigts et demande un seau d'eau
+ pour tout noyer.</p>
+<p>--Calme-toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine qui aime &agrave; se d&eacute;vouer,
+ je ne te
+ ferai pas du mal.</p>
+<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+ patience de maman. Elle &eacute;carte les cheveux d'une main, tient d&eacute;licatement
+ le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue d&eacute;daigneuse, sans peur
+ d'attraper des habitants.</p>
+<p>Quand elle dit: Un de plus! grand fr&egrave;re F&eacute;lix tr&eacute;pigne
+ dans le baquet et
+ menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p>
+<p>--C'est fini pour toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que
+ sept
+ ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+ que ramass&eacute; au hasard dans une fourmili&egrave;re.</p>
+<p>On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+ mains derri&egrave;re le dos, suit le travail, comme un &eacute;tranger curieux.
+ Madame
+ Lepic pousse des exclamations plaintives.</p>
+<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un r&acirc;teau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix accroupi remue la cuvette et re&ccedil;oit
+ les poux. Ils
+ tombent envelopp&eacute;s de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+ menues comme des cils coup&eacute;s. Ils ob&eacute;issent au roulis de la cuvette,
+ et
+ rapidement le vinaigre les fait mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton &acirc;ge et grand
+ gar&ccedil;on, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-&ecirc;tre
+ tu ne vois
+ qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne r&eacute;clames ni la surveillance
+ de
+ tes ma&icirc;tres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+ plaisir tu &eacute;prouves &agrave; te laisser ainsi d&eacute;vorer tout vif.
+ Il y a du sang
+ dans ta tignasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est le peigne qui m'&eacute;gratigne.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ah! c'est le peigne. Voil&agrave; comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+ Ernestine? Monsieur, d&eacute;licat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire &agrave; sa vermine.
+ Soeur Ernestine:
+ J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement &ocirc;t&eacute; le plus gros
+ et je
+ ferai demain une seconde tourn&eacute;e. Mais j'en connais une qui se parfumera
+ d'eau de Cologne.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Quant &agrave; toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur
+ le
+ mur du jardin. Il faut que tout le village d&eacute;file devant, pour ta confusion.</p>
+<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant d&eacute;pos&eacute;e
+ au soleil, il
+ monte la garde pr&egrave;s d'elle.</p>
+<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premi&egrave;re. Chaque fois
+ qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arr&ecirc;te, l'observe de ses petits
+ yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+ choses.</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? dit-elle. Poil de Carotte ne r&eacute;pond
+ rien.
+ Elle se penche sur la cuvette.</p>
+<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon gar&ccedil;on
+ Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.</p>
+<p>Du doigt, elle touche, comme afin de go&ucirc;ter. D&eacute;cid&eacute;ment,
+ elle ne comprend
+ pas.</p>
+<p>--Et toi, que fais-tu l&agrave;, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on
+ t'a
+ grond&eacute; et mis en p&eacute;nitence. &Eacute;coute, je ne suis pas ta grand'maman,
+ mais je
+ pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+ qu'ils te rendent la vie dure.</p>
+<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa m&egrave;re ne peut l'entendre,
+ et il dit &agrave; la vieille Marie Nanette.</p>
+<p>--Et apr&egrave;s? Est-ce que &ccedil;a vous regarde? M&ecirc;lez-vous donc
+ de vos affaires et laissez-moi tranquille.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Comme Brutus</h2>
+<p>
+ Monsieur Lepic:
+ Poil de Carotte, tu n'as pas travaill&eacute; l'ann&eacute;e derni&egrave;re
+ comme j'esp&eacute;rais.
+ Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu r&ecirc;vasses,
+ tu lis des livres d&eacute;fendus. Dou&eacute; d'une excellente m&eacute;moire,
+ tu obtiens
+ d'assez bonnes notes de le&ccedil;ons, et tu n&eacute;gliges tes devoirs. Poil
+ de Carotte,
+ il faut songer &agrave; devenir s&eacute;rieux.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laiss&eacute; aller
+ l'ann&eacute;e derni&egrave;re. Cette fois, je me sens la bonne volont&eacute;
+ de b&ucirc;cher ferme.
+ Je ne te promets pas d'&ecirc;tre le premier de ma classe en tout.</p>
+<p></p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Essaie quand m&ecirc;me.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne r&eacute;ussirai ni en g&eacute;ographie,
+ ni
+ en allemand, ni en physique et chimie, o&ugrave; les plus forts sont deux ou
+ trois types nuls pour le reste et qui ne font que &ccedil;a. Impossible de les
+ d&eacute;goter; mais je veux, --&eacute;coute, mon papa,-- je veux, en composition
+ fran&ccedil;aise, bient&ocirc;t tenir la corde et la garder, et si malgr&eacute;
+ mes efforts
+ elle m'&eacute;chappe, du moins je n'aurai rien &agrave; me reprocher et je
+ pourrai
+ m'&eacute;crier fi&egrave;rement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ah! mon gar&ccedil;on, je crois que tu les manieras.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Moi, je n'ai pas entendu.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Moi non plus. R&eacute;p&egrave;te voir, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! rien maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Comment? Tu ne disais rien, et tu p&eacute;rorais si fort, rouge et le poing
+ mena&ccedil;ant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! R&eacute;p&egrave;te
+ cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ce n'est pas la peine, va, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu ne le connais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Raison de plus. D'abord m&eacute;nage ton esprit, s'il te pla&icirc;t, et ob&eacute;is.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+ d'ami, et par hasard, je ne sais quelle id&eacute;e m'est venue, pour le remercier,
+ de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+ la vertu...</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Turlututu, tu barbotes. Je te prie de r&eacute;p&eacute;ter, sans y changer
+ un mot, et
+ sur le m&ecirc;me ton, ta phrase de tout &agrave; l'heure. Il me semble que
+ je ne te
+ demande pas le P&eacute;rou et que tu veux bien faire &ccedil;a pour ta m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Veux-tu que je te r&eacute;p&egrave;te, moi, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+ Carotte, d&eacute;p&ecirc;chez.</p>
+<p>Poil de Carotte: <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i> Ve-ertutu-u n'es
+ qu'un-un nom.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Je d&eacute;sesp&egrave;re. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait
+ rouer de
+ coups, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix: Tiens, maman, voil&agrave; comme il a dit:
+ <i>Il roule les yeux et lance des regards de d&eacute;fi</i>. Si je ne suis
+ pas premier en composition fran&ccedil;aise. <i>Il gonfle ses joues et frappe
+ du pied</i>. Je m'&eacute;crierai comme Brutus: <i>Il l&egrave;ve les bras
+ au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses</i>, tu
+ n'es qu'un nom! Voil&agrave; comme il a dit.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Bravo, superbe! Je te f&eacute;licite, Poil de Carotte, et je d&eacute;plore
+ d'autant
+ plus ton ent&ecirc;tement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit &ccedil;a? Ne serait-ce
+ pas
+ Caton?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je suis s&ucirc;r de Brutus. &quot;Puis il se jeta sur une &eacute;p&eacute;e
+ que lui tendit un de
+ ses amis et mourut.&quot;</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Poil de Carotte a raison. Je me rappelle m&ecirc;me que Brutus simulait la
+ folie avec de l'or dans une canne.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+ un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lyc&eacute;e.</p>
+<p>Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un
+ Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que gr&acirc;ce &agrave; Poil de Carotte,
+ on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus.
+ Il parle latin comme un &eacute;v&ecirc;que et refuse de dire deux fois la messe
+ pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+ &eacute;trenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon d&eacute;chir&eacute;.
+ Seigneur, o&ugrave; s'est-il encore fourr&eacute;? Non,mais regardez-moi la
+ touche de Poil de Carotte Brutus! Esp&egrave;ce de petite brute, va!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Lettres choisies</h2>
+<p>
+ de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic
+ ET QUELQUES R&Eacute;PONSES
+ de M. Lepic &agrave; Poil de Carotte</p>
+<p> <i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i> Institution Saint-Marc.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Mes parties de p&ecirc;che des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De
+ gros
+ clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couch&eacute; sur le
+ dos
+ et madame l'infirmi&egrave;re pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas
+ perc&eacute;,
+ il me fait mal. Apr&egrave;s je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+ des petits poulets. Pour un de gu&eacute;ri, trois reviennent. J'esp&egrave;re
+ d'ailleurs
+ que ce ne sera rien.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Puisque tu pr&eacute;pares ta premi&egrave;re communion et que tu vas au cat&eacute;chisme,
+ tu
+ dois savoir que l'esp&egrave;ce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+ J&eacute;sus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas
+ et
+ pourtant les siens &eacute;taient vrais.
+ Du courage!</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+ n'aie pas l'&acirc;ge, je crois que c'est une dent de sagesse pr&eacute;coce.
+ J'ose
+ esp&eacute;rer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+ par ma bonne conduite et mon application.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic.</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait &agrave; branler.
+ Elle
+ s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tomber hier matin. De telle sorte que si
+ tu poss&egrave;des une
+ dent de plus, ton p&egrave;re en poss&egrave;de une de moins. C'est pourquoi
+ il n'y a
+ rien de chang&eacute; et le nombre des dents de la famille reste le m&ecirc;me,</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Imagine-toi que c'&eacute;tait hier la f&ecirc;te de M. J&acirc;ques, notre
+ professeur de
+ latin, et que, d'un commun accord, les &eacute;l&egrave;ves m'avaient &eacute;lu
+ pour lui
+ pr&eacute;senter les voeux de toute la classe. Flatt&eacute; de cet honneur,
+ je pr&eacute;pare
+ longuement le discours o&ugrave; j'intercale &agrave; propos quelques citations
+ latines.
+ Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+ grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excit&eacute; par mes
+ camarades qui murmuraient: --&quot;Vas-y, vas-y donc!&quot;-- je profite d'un
+ moment
+ o&ugrave; M. J&acirc;ques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire.
+ Mais &agrave;
+ peine ai-je d&eacute;roul&eacute; ma feuille et articul&eacute; d'une voix forte:</p>
+<p>V&Eacute;N&Eacute;R&Eacute; MAITRE</p>
+<p>que M. J&acirc;ques se l&egrave;ve furieux et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Voulez-vous filer &agrave; votre place plus vite que &ccedil;a!</p>
+<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+ derri&egrave;re leurs livres et que M. J&acirc;ques m'ordonne avec col&egrave;re:</p>
+<p>--Traduisez la version.</p>
+<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Quand tu seras d&eacute;put&eacute; tu en verras bien d'autres. Chacun son
+ r&ocirc;le. Si
+ on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+ prononce des discours et non pour qu'il &eacute;coute les tiens.</p>
+<p></p>
+<p><i>Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je viens de remettre ton li&egrave;vre &agrave; M. Legris, notre professeur
+ d'histoire
+ et de g&eacute;ographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+ Il te remercie vivement. Comme j'&eacute;tais entr&eacute; avec mon parapluie
+ mouill&eacute;,
+ il me l'&ocirc;ta lui-m&ecirc;me des mains pour le reporter au vestibule. Puis
+ nous
+ caus&acirc;mes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+ voulais, le premier prix d'histoire et de g&eacute;ographie &agrave; la fin
+ de l'ann&eacute;e.
+ Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+ entretien, et que M. Legris, qui, &agrave; part cela, fut tr&egrave;s aimable,
+ je le
+ r&eacute;p&egrave;te, ne me d&eacute;signa m&ecirc;me pas un si&egrave;ge.
+ Est-ce oubli ou impolitesse?
+ Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Tu r&eacute;clames toujours. Tu r&eacute;clames parce que M. J&acirc;ques t'envoie
+ t'asseoir,
+ et tu r&eacute;clames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-&ecirc;tre
+ encore trop jeune pour exiger des &eacute;gards. Et si M. Legris ne t'a pas
+ offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, tromp&eacute; par ta petite
+ taille, il te croyait assis.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>J'apprends que tu dois aller &agrave; Paris. Je partage la joie que tu auras
+ en visitant la capitale que je voudrais conna&icirc;tre et o&ugrave; je serai
+ de coeur avec toi. Je con&ccedil;ois que mes travaux scolaires m'interdisent
+ ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais
+ pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe
+ lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je d&eacute;sire sp&eacute;cialement
+ la <i>Henriade</i>, par Fran&ccedil;ois-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle
+ H&eacute;lo&iuml;se</i>,par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les
+ livres ne co&ucirc;tent rien &agrave; Paris), je te le jure que le ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude ne me les confisquera jamais.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Les &eacute;crivains dont tu me parles &eacute;taient des hommes comme toi
+ et moi. Ce
+ qu'ils ont fait, tu peux le faire. &Eacute;cris des livres, tu les liras ensuite.</p>
+<p> <i>De M. Lepic &agrave; Poil de Carotte</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Ta lettre de ce matin m'&eacute;tonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est
+ plus
+ ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+ de ta comp&eacute;tence ni de la mienne.</p>
+<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous &eacute;cris les
+ places
+ que tu obtiens, les qualit&eacute;s et les d&eacute;fauts que tu trouves &agrave;
+ chaque
+ professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'&eacute;tat de ton linge,
+ si tu
+ dors et si tu manges bien.</p>
+<p>Voil&agrave; ce qui m'int&eacute;resse. Aujourd'hui, je ne comprends plus.
+ A propos de
+ quoi, s'il te pla&icirc;t, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+ hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+ dat&eacute;e et on ne sait si tu l'adresses &agrave; moi ou au chien. La forme
+ m&ecirc;me de
+ ton &eacute;criture me para&icirc;t modifi&eacute;e, et la disposition des lignes,
+ la quantit&eacute;
+ de majuscules me d&eacute;concertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+ Je suppose que c'est de toi, et je tiens &agrave; t'en faire non un crime, mais
+ l'observation.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de Poil de Carotte</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Un mot &agrave; la h&acirc;te pour t'expliquer ma derni&egrave;re lettre. Tu
+ ne t'es pas aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait <i>en vers.</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Toiton</h2>
+<p>
+ Ce petit toit o&ugrave;, tour &agrave; tour, ont v&eacute;cu des poules, des
+ lapins, des
+ cochons, vide maintenant, appartient en toute propri&eacute;t&eacute; &agrave;
+ Poil de Carotte
+ pendant les vacances. Il y entre commod&eacute;ment, car le toiton n'a plus
+ de
+ porte. Quelques gr&ecirc;les orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+ les regarde &agrave; plat ventre, elles lui semblent une for&ecirc;t. Une poussi&egrave;re
+ fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidit&eacute;. Poil
+ de
+ Carotte fr&ocirc;le le plafond de ses cheveux. Il est l&agrave; chez lui et
+ s'y
+ divertit, d&eacute;daigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p>
+<p></p>
+<p>Son principal amusement consiste &agrave; creuser quatre nids avec son derri&egrave;re,
+ un &agrave; chaque coin du toiton. Il ram&egrave;ne de sa main, comme d'une
+ truelle,
+ des bourrelets de poussi&egrave;re et se cale.</p>
+<p>Le dos au mur lisse, les jambes pli&eacute;es, les mains crois&eacute;es sur
+ ses genoux,
+ g&icirc;t&eacute;, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de
+ place. Il
+ oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+ troublerait.</p>
+<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de l&agrave;, par le trou de l'&eacute;vier,
+ tant&ocirc;t
+ a torrents, tant&ocirc;t goutte &agrave; goutte, lui envoie des bouff&eacute;es
+ fra&icirc;ches.</p>
+<p>Brusquement, une alerte.
+ Des appels approchent, des pas.</p>
+<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p>
+<p>Une t&ecirc;te se baisse et Poil de Carotte r&eacute;duit en boulette, se poussant
+ dans
+ la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard m&ecirc;me
+ immobilis&eacute;, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p>
+<p>--Poil de Carotte, est-tu l&agrave;?</p>
+<p>Les tempes bossel&eacute;es, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p>
+<p>--Il n'y est pas, le petit animal. O&ugrave; diable est-il?</p>
+<p>On s'&eacute;loigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend
+ de
+ l'aise. Sa pens&eacute;e parcourt encore de longues routes de silence.</p>
+<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+ dans une toile d'araign&eacute;e, vibre et se d&eacute;bat. Et l'araign&eacute;e
+ glisse le long
+ d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+ instant suspendue, inqui&egrave;te, pelotonn&eacute;e.</p>
+<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au d&eacute;nouement,
+ et quand l'araign&eacute;e tragique fonce, ferme l'&eacute;toile de ses pattes,
+ &eacute;treint
+ la proie &agrave; manger, il se dresse debout, passionn&eacute;, comme s'il
+ voulait sa
+ part.</p>
+<p>Rien de plus.</p>
+<p>L'araign&eacute;e remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en
+ son
+ &acirc;me de li&egrave;vre o&ugrave; il fait noir.</p>
+<p>Bient&ocirc;t, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa r&ecirc;vasserie,
+ faute de pente, s'arr&ecirc;te, forme flaque et croupit.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Chat</h2>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">I</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+ p&ecirc;cher les &eacute;crevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les d&eacute;chets
+ d'une
+ boucherie.</p>
+<p>Or il conna&icirc;t un chat, m&eacute;pris&eacute; parce qu'il est vieux, malade,
+ et &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+ pel&eacute;. Poil de Carotte l'invite &agrave; venir prendre une tasse de lait
+ chez lui,
+ dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+ du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+ pos&eacute;e dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p>
+<p>--R&eacute;gale-toi.</p>
+<p>Il lui flatte l'&eacute;chine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs
+ coups
+ de langue, puis s'attendrit.</p>
+<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p>
+<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne l&egrave;che
+ plus que ses l&egrave;vres sucr&eacute;es.</p>
+<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+ Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+ que celle-l&agrave;. D'ailleurs, un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard!...</p>
+<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p>
+<p>La d&eacute;tonation &eacute;tourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton
+ m&ecirc;me a
+ saut&eacute;, et quand le nuage se dissipe, il voit, &agrave; ses pieds, le
+ chat qui
+ le regarde d'un oeil.</p>
+<p>Une moiti&eacute; de la t&ecirc;te est emport&eacute;e, et le sang coule dans
+ la tasse de lait.</p>
+<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. M&acirc;tin, j'ai pourtant vis&eacute;
+ juste.</p>
+<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune &eacute;clat, l'inqui&egrave;te.</p>
+<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+ aucun effort pour se d&eacute;placer. Il semble saigner expr&egrave;s dans la
+ tasse,
+ avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p>
+<p>Poil de Carotte n'est pas un d&eacute;butant. Il a tu&eacute; des oiseaux sauvages,
+ des
+ animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+ d'autrui.</p>
+<p>Il sait comment on proc&egrave;de, et que si la b&ecirc;te a la vie dure, il
+ faut se
+ d&eacute;p&ecirc;cher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps
+ &agrave; corps.
+ Sinon, des acc&egrave;s de fausse sensibilit&eacute; nous surprennent. On devient
+ l&acirc;che. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p>
+<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+ par la queue et lui ass&egrave;ne sur la nuque des coups de carabine si violents,
+ que chacun d'eux para&icirc;t le dernier, le coup de gr&acirc;ce.</p>
+<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ ou se d&eacute;tend et ne crie pas.</p>
+<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil
+ de
+ Carotte.</p>
+<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+ de ses bras, et s'exaltant &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration des griffes,
+ les dents jointes,
+ les veines orageuses, il l'&eacute;touffe.</p>
+<p>Mais il s'&eacute;touffe aussi, chancelle, &eacute;puis&eacute;, et tombe par
+ terre, assis, sa figure coll&eacute;e contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil
+ du chat.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>Poil de Carotte est maintenant couch&eacute; sur son lit de fer.
+ Ses parents et les amis de ses parents, mand&eacute;s en h&acirc;te, visitent,
+ courb&eacute;s
+ sous le plafond bas du toiton, les lieux o&ugrave; s'accomplit le drame.</p>
+<p>--Ah! dit sa m&egrave;re, j'ai d&ucirc; centupler mes forces pour lui arracher
+ le chat
+ broy&eacute; sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p>
+<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une f&eacute;rocit&eacute; qui plus
+ tard aux
+ veill&eacute;es de famille, appara&icirc;tra l&eacute;gendaire, Poil de Carotte
+ dort et r&ecirc;ve:</p>
+<p>Il se prom&egrave;ne le long d'un ruisseau, o&ugrave; les rayons d'une lune
+ in&eacute;vitable
+ remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p>
+<p>Sur les p&ecirc;chettes, les morceaux du chat flambaient &agrave; travers l'eau
+ transparente.</p>
+<p>Des brumes blanches glissent au ras du pr&eacute;, cachent peut-&ecirc;tre
+ de l&eacute;gers
+ fant&ocirc;mes.</p>
+<p>Poil de Carotte, ses mains derri&egrave;re son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+ rien &agrave; craindre.</p>
+<p>Un boeuf approche, s'arr&ecirc;te et souffle, d&eacute;tale ensuite, r&eacute;pand
+ jusqu'au
+ ciel le bruit de ses quatre sabots et s'&eacute;vanouit.
+ Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+ n'aga&ccedil;ait pas autant, &agrave; luis seul, qu'une assembl&eacute;e de
+ vieilles femmes.</p>
+<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, l&egrave;ve
+ doucement un b&acirc;ton de p&ecirc;chette et voici que du milieu des roseaux
+ montent
+ des &eacute;crevisses g&eacute;antes.</p>
+<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+ Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p>
+<p>Et les &eacute;crevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles
+ cr&eacute;pitent. D&eacute;j&agrave; elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Moutons</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte n'aper&ccedil;oit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+ poussent des cris &eacute;tourdissants et m&ecirc;l&eacute;s, comme des enfants
+ qui jouent sous
+ un pr&eacute;au d'&eacute;cole. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il
+ en &eacute;prouve
+ quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est
+ un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+ graduellement &agrave; l'obscurit&eacute;, et les d&eacute;tails se pr&eacute;cisent.</p>
+<p>L'&eacute;poque des naissances a commenc&eacute;. Chaque matin, le fermier
+ Pajol compte
+ deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves &eacute;gar&eacute;s parmi les
+ m&egrave;res,
+ gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
+ sculpture grossi&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils su&ccedil;otent
+ d&eacute;j&agrave; ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un
+ brin de
+ foin dans la bouche.</p>
+<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se d&eacute;tendent d'un violent effort de
+ l'arri&egrave;re-train et ex&eacute;cutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour,
+ maigres,
+ tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+ qui vient de na&icirc;tre se tra&icirc;ne, visqueux et non l&eacute;ch&eacute;.
+ Sa m&egrave;re, g&ecirc;n&eacute;e par
+ sa bourse gonfl&eacute;e d'eau et ballotante, la repousse &agrave; coups de
+ t&ecirc;te.</p>
+<p>--Une mauvaise m&egrave;re! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est chez les b&ecirc;tes comme chez le monde, dit Pajol.</p>
+<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p>
+<p>--Presque, dit Pajol. Il faut &agrave; plus d'un donner le biberon, un biberon
+ comme ceux qu'on ach&egrave;te au pharmacien. &Ccedil;a ne dure pas, la m&egrave;re
+ s'attendrit.
+ D'ailleurs, on les mate.</p>
+<p>Il la prend par les &eacute;paules et l'isole dans une cage. Il lui moue au
+ coup une cravate de paille pour la reconna&icirc;tre, si elle s'&eacute;chappe.
+ L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de r&acirc;pe, et le petit,
+ frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de t&eacute;ter, plaintif,
+ le museau envelopp&eacute; d'une gel&eacute;e tremblante. </p>
+<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra &agrave; des sentiments plus humains? dit
+ Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>--Oui, quand son derri&egrave;re sera gu&eacute;ri, dit Pajol: elle a eu des
+ couches
+ dures.</p>
+<p>--Je tiens &agrave; mon id&eacute;e, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+ provisoirement le petit aux soins d'une &eacute;trang&egrave;re?</p>
+<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p>
+<p>En effet, des quatre coins de l'&eacute;curie, les b&ecirc;lements des m&egrave;res
+ se croisent,
+ sonnent l'heure des t&eacute;t&eacute;es et, monotones aux oreilles de Poil
+ de Carotte,
+ sont nuanc&eacute;s pour les agneaux, car, sans confusion chacun se pr&eacute;cipite
+ droit aux t&eacute;tines maternelles.</p>
+<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p>
+<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-&ecirc;tre par la finesse de leur
+ nez.</p>
+<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p>
+<p>Il compare profond&eacute;ment les hommes avec des moutons, et voudrait conna&icirc;tre
+ les petits noms des agneaux.</p>
+<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+ coups de nez, mangent, paisibles, indiff&eacute;rentes. Poil de Carotte remarque
+ dans l'eau d'une auge des d&eacute;bris de cha&icirc;ne, des cercles de roues,
+ une
+ pelle us&eacute;e.</p>
+<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assur&eacute;ment, vous
+ enrichissez le sang des b&ecirc;tes au moyen de cette ferraille!</p>
+<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p>
+<p>Il offre &agrave; Poil de Carotte de go&ucirc;ter l'eau. Afin qu'elle devienne
+ encore
+ plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p>
+<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p>
+<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p>
+<p>Pajol fouille l'&eacute;paisse laine d'une m&egrave;re et attrape avec ses
+ ongles un
+ berdin jaune rond, dodu, repu, &eacute;norme. Selon Pajol, deux de cette taille
+ d&eacute;voraient la t&ecirc;te d'un enfant comme une prune. Il le met au creux
+ de la
+ main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, &agrave; le
+ fourrer dans le cou ou les cheveux de ses fr&egrave;re et soeur.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte &eacute;prouve
+ des
+ picotements aux doigts, comme s'il tombait du gr&eacute;sil. Bient&ocirc;t au
+ poignet,
+ ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ ronger le bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule. Tant pis, Poil de Carotte le
+ serre; il
+ l'&eacute;crase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+ aper&ccedil;oive.</p>
+<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p>
+<p>Un instant encore, Poil de Carotte &eacute;coute, recueilli, les b&ecirc;lements
+ qui
+ se calment peu &agrave; peu. Tout &agrave; l'heure, on n'entendra plus que le
+ bruissement
+ sourd du foin broy&eacute; entre les m&acirc;choires lentes.</p>
+<p>Accroch&eacute;e &agrave; un barreau de r&acirc;telier, une limousine aux raies
+ &eacute;teintes semble garder les moutons, toute seule.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Parrain</h2>
+<p>
+ Quelquefois madame Lepic permet &agrave; Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+ et m&ecirc;me de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+ passe sa vie &agrave; la p&ecirc;che ou dans la vigne. Il n'aime personne et
+ ne supporte
+ que Poil de Carotte.</p>
+<p>--Te voil&agrave;, canard! dit-il.</p>
+<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu pr&eacute;par&eacute;
+ ma
+ ligne?</p>
+<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne pr&ecirc;te. Ainsi
+ son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se f&acirc;che
+ plus et cette manie du vieil homme complique &agrave; peine leurs relations.
+ Quand il dit oui, il veut dire non et r&eacute;ciproquement. Il ne s'agit que
+ de ne pas s'y tromper.</p>
+<p>--Si &ccedil;a l'amuse, &ccedil;a ne me g&ecirc;ne gu&egrave;re, pense Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Et ils restent bons camarades.</p>
+<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+ toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+ de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journ&eacute;e,
+ le
+ force &agrave; boire un verre de vin pur.</p>
+<p>Puis ils vont p&ecirc;cher.</p>
+<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et d&eacute;roule m&eacute;thodiquement son
+ crin de
+ Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+ et ne p&ecirc;che que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+ comme des enfants.</p>
+<p>--Surtout, dit-il &agrave; Poil de Carotte, ne l&egrave;ve ta ligne que lorsque
+ ton
+ bouchon aura enfonc&eacute; trois fois.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pourquoi trois?</p>
+<p>Parrain:
+ La premi&egrave;re ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+ s&eacute;rieux: il avale. La troisi&egrave;me, c'est s&ucirc;r: il ne s'&eacute;chappera
+ plus. On ne
+ tire jamais trop tard.</p>
+<p>Poil de Carotte pr&eacute;f&egrave;re la p&ecirc;che aux goujons. Il se d&eacute;chausse,
+ entre dans
+ la rivi&egrave;re et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+ trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un &agrave;
+ chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p>
+<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p>
+<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa t&ecirc;te, on rentre d&eacute;jeuner.
+ Il
+ bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p>
+<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+ bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+ qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+ perdrix.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ceux-l&agrave; fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop
+ mal.
+ Pourtant ce n'est plus &ccedil;a. Elle doit m&eacute;nager la cr&egrave;me.
+ Parrain:
+ Canard, j'ai du plaisir &agrave; te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ ton content, chez ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tout d&eacute;pend de son app&eacute;tit. Si elle a faim, je mange &agrave;
+ sa faim. En se
+ servant elle me sert par-dessus le march&eacute;. Si elle a fini, j'ai fini
+ aussi.</p>
+<p>Parrain:
+ On en redemande, b&ecirc;ta.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est facile &agrave; dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+ sur sa faim.</p>
+<p>Parrain:
+ Et moi qui n'ai pas d'enfants, je l&egrave;cherais le derri&egrave;re d'un singe,
+ si ce
+ singe &eacute;tait mon enfant! Arrangez &ccedil;a.</p>
+<p>Ils terminent leur journ&eacute;e dans la vigne, o&ugrave; Poil de Carotte,
+ tant&ocirc;t regarde piocher son parrain et le suit pas &agrave; pas, tant&ocirc;t,
+ couch&eacute; sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins
+ d'osier.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Fontaine</h2>
+<p>
+ Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+ est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+ membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+ sa m&egrave;re.</p>
+<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ O&ugrave; plut&ocirc;t, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner
+ une
+ correction &agrave; mon fr&egrave;re, il saute sur un manche de balai, se campe
+ devant
+ elle, et je te jure qu'elle s'arr&ecirc;te court. Aussi elle pr&eacute;f&egrave;re
+ le prendre
+ par les sentiments. Elle dit que la nature de F&eacute;lix est si susceptible
+ qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux &agrave;
+ la
+ mienne.</p>
+<p>Parain:
+ Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, F&eacute;lix et moi, pour de
+ bon
+ ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me d&eacute;fendrais comme lui.
+ Mais je me vois arm&eacute; d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+ l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-&ecirc;tre qu'elle
+ me dirait merci, avant de taper.</p>
+<p>Parrain:
+ Dors, canard, dors!</p>
+<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, &eacute;touffe
+ et
+ cherche de l'air, et son vieux parrain en a piti&eacute;.</p>
+<p>Tout &agrave; coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit
+ le bras.</p>
+<p>--Es-tu l&agrave;, canard? dit-il. Je r&ecirc;vais, je te croyais encore dans
+ la
+ fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Comme si j'y &eacute;tais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+ souvent.</p>
+<p>Parrain:
+ Mon pauvre canard, d&egrave;s que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+ m'&eacute;tais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+ gliss&eacute;, tu es tomb&eacute;, tu criais, tu te d&eacute;battais, et moi,
+ mis&eacute;rable, je
+ n'entendais rien. Il y avait &agrave; peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+ tu ne te relevais pas. C'&eacute;tait l&agrave; le malheur, tu ne pensais donc
+ plus &agrave;
+ te relever?</p>
+<p></p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+ Parrain:
+ Enfin ton barbotement me r&eacute;veille. Il &eacute;tait temps. Pauvre canard!
+ pauvre
+ canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a chang&eacute;, on t'a mis le
+ costume des dimanches du petit Bernard.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, il me piquait. Je me grattais. C'&eacute;tait donc un costume de crin.</p>
+<p>Parrain:
+ Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre &agrave; te pr&ecirc;ter.
+ Je
+ ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je serais loin.</p>
+<p>Parrain:
+ Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais pass&eacute;
+ une
+ bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la m&eacute;rite.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Moi, parrain, je ne la m&eacute;rite pas et je voudrais bien dormir.</p>
+<p>Parrain:
+ Dors, canard, dors.</p>
+<p>Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, l&acirc;che ma
+ main. Je te la rendrai apr&egrave;s mon somme. Et retire aussi ta jambe, &agrave;
+ cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Prunes</h2>
+<p>
+ Quelque temps agit&eacute;s, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p>
+<p>--Canard, dors-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, parrain.</p>
+<p>Parrain:
+ Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+ des vers.</p>
+<p>--C'est une id&eacute;e, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+ jardin.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une bo&icirc;te de fer-blanc,
+ &agrave; moiti&eacute; pleine de terre mouill&eacute;e. Il y entretient une
+ provision de vers
+ pour se p&ecirc;che. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+ manque jamais. Quand il a plu toute la journ&eacute;e, la r&eacute;colte est
+ abondante.</p>
+<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il &agrave; Poil de Carotte, va doucement.
+ Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+ bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'&eacute;loigne
+ trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+ pour qu'il ne glisse pas. S'il est &agrave; demi rentr&eacute;, l&acirc;che-le:
+ tu le
+ casserais. Et un ver coup&eacute; ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+ et les poissons d&eacute;licats les d&eacute;daignent. Certains p&ecirc;cheurs
+ &eacute;conomisent
+ leurs vers; ils ont tort. On ne p&ecirc;che de beaux poissons qu'avec des vers
+ entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+ s'imagine qu'ils se sauvent, court apr&egrave;s et d&eacute;vore tout de confiance.</p>
+<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+ barbouill&eacute;s de leur sale bave.</p>
+<p>Parrain:
+ Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+ Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+ terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pour la mienne, je te la c&egrave;de. Mange voir.</p>
+<p>Parrain:
+ Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+ &eacute;carter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux
+ des
+ prunes.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, je sais. Aussi tu d&eacute;go&ucirc;tes ma famille, maman surtout, et d&egrave;s
+ qu'elle
+ pense &agrave; toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+ tu n'es pas difficile et nous nous entendons tr&egrave;s bien.</p>
+<p>Il l&egrave;ve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+ prunes. Il garde les bonnes et donne les v&eacute;reuses &agrave; parrain qui
+ dit, les
+ avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p>
+<p>--Ce sont les meilleures.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+ seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p>
+<p>--&Ccedil;a ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens &agrave; plein nez.
+ Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+ tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p>
+<p>Parrain: Canard! canard! &ccedil;a conserve.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Mathilde</h2>
+<p>
+ --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essouffl&eacute;e &agrave; madame Lepic,
+ Poil de
+ Carotte joue encore au mari et &agrave; la femme avec la petite Mathilde, dans
+ le
+ pr&eacute;. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les habille. C'est pourtant d&eacute;fendu,
+ si je ne me
+ trompe.</p>
+<p>En effet, dans le pr&eacute;, la petite Mathilde se tient immobile et raide
+ sous
+ sa toilette de cl&eacute;matite sauvage &agrave; fleurs blanches. Toute par&eacute;e,
+ elle
+ semble vraiment une fianc&eacute;e garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+ calmer toutes les coliques de la vie.</p>
+<p>La cl&eacute;matite, d'abord natt&eacute;e en couronne sur la t&ecirc;te, descend
+ par flots
+ sous le menton, derri&egrave;re le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+ la taille et forme &agrave; terre une queue rampante que grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix ne se
+ lasse pas d'allonger.</p>
+<p>Il recule et dit:</p>
+<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p>
+<p>A son tour, Poil de Carotte est habill&eacute; en jeune mari&eacute;, &eacute;galement
+ couvert
+ de cl&eacute;matites o&ugrave;, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, &eacute;clatent
+ des pavots, des cenelles, un pissenlit
+ jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+ rire, et tous trois gardent leur s&eacute;rieux. Ils savent quel ton convient
+ &agrave; chaque c&eacute;r&eacute;monie. On doit rester triste aux enterrements,
+ d&egrave;s le d&eacute;but,
+ jusqu'&agrave; la fin, et grave aux mariages, jusqu'apr&egrave;s la messe. Sinon,
+ ce
+ n'est plus amusant de jouer.</p>
+<p>--Prenez-vous la main, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix. En avant! doucement.</p>
+<p>Ils s'avancent au pas, &eacute;cart&eacute;s. Quand Mathilde s'emp&ecirc;tre,
+ elle retrousse
+ sa tra&icirc;ne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend,
+ une jambe lev&eacute;e.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les conduit par le pr&eacute;. Il marche &agrave;
+ reculons, et les
+ bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+ et les salue, puis monsieur le Cur&eacute; et les b&eacute;nit, puis l'ami qui
+ f&eacute;licite
+ et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un b&acirc;ton,
+ un
+ autre b&acirc;ton.
+</p>
+<p>Il les prom&egrave;ne de long en large.</p>
+<p>--Halte! dit-il, &ccedil;a se d&eacute;range.
+ Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+ le cort&egrave;ge en branle.</p>
+<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p>
+<p>Une vrille de cl&eacute;matite luit tire les cheveux. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ arrache
+ le tout. On continue.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est, dit-il, maintenant vous &ecirc;tes mari&eacute;s, bichez-vous.</p>
+<p>Comme ils h&eacute;sitent:</p>
+<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est mari&eacute; on se biche. Faites-vous
+ la cour, une d&eacute;claration. Vous avez l'air plomb&eacute;s.</p>
+<p>Sup&eacute;rieur, il se moque de leur inhabilet&eacute; lui qui, peut-&ecirc;tre,
+ a d&eacute;j&agrave;
+ prononc&eacute; des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+ premier, pour sa peine.</p>
+<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche &agrave; travers la plante grimpante le
+ visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p>
+<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde, comme elle l'a re&ccedil;u, lui rend son baiser. Aussit&ocirc;t,
+ gauches,
+ g&ecirc;n&eacute;s, ils rougissent tous deux.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix leur montre les cornes.</p>
+<p>--Soleil! Soleil!</p>
+<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et tr&eacute;pigne, des bousilles
+ aux l&egrave;vres.</p>
+<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arriv&eacute;!</p>
+<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ ricane ce n'est pas toi qui m'emp&ecirc;cheras de me marier avec Mathilde, si
+ maman veut.</p>
+<p>Mais voici que maman vient r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me qu'elle ne veut
+ pas. Elle
+ pousse le barri&egrave;re du pr&eacute;. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+ En passant pr&egrave;s de la haie, elle casse une rouette dont elle &ocirc;te
+ les
+ feuilles et garde les &eacute;pines. Elle arrive droit, in&eacute;vitable comme
+ l'orage.</p>
+<p>--Gare les calottes, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il s'enfuit au bout du pr&eacute;. Il est &agrave; l'abri et peut voir.</p>
+<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique l&acirc;che, il pr&eacute;f&egrave;re
+ en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p>
+<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+ tout.</p>
+<p>Mathilde:
+ Oui, mais ta maman va le dire &agrave; ma maman, et ma maman va me battre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+ qu'elle te corrige, ta maman?</p>
+<p>Mathilde:
+ Des fois; &ccedil;a d&eacute;pend.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pour moi, c'est toujours s&ucirc;r.</p>
+<p>Mathilde:
+ Mais je n'ai rien fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a ne fait rien. Attention!</p>
+<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+ son allure. Elle est si pr&egrave;s que soeur Ernestine, par peur des chocs
+ en
+ retour, s'arr&ecirc;te au bord du cercle o&ugrave; l'action se concentrera.
+ Poil de
+ Carotte se campe devant &quot;sa femme&quot;, qui sanglote plus fort. Les cl&eacute;matites
+ sauvages m&ecirc;lent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se l&egrave;ve,
+ pr&ecirc;te &agrave; cingler. Poil de Carotte, p&acirc;le, croise ses bras,
+ et la nuque
+ raccourcie, les reins chauds d&eacute;j&agrave;, les mollets lui cuisant d'avance,
+ il a
+ l'orgueil de s'&eacute;crier:</p>
+<p>--Qu'est-ce que &ccedil;a fait, pourvu qu'on rigole!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Coffre-Fort</h2>
+<p>
+ Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p>
+<p>--Ta maman est venue tout rapporter &agrave; ma maman et j'ai re&ccedil;u une
+ bonne
+ fess&eacute;e. Et toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne m&eacute;ritais pas d'&ecirc;tre battue,
+ nous
+ ne faisions rien de mal.</p>
+<p>Mathilde:
+ Non, pour s&ucirc;r.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je t'affirme que je parlais s&eacute;rieusement quand je te disais que je me
+ marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde:
+ Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je pourrais te m&eacute;priser parce que tu es pauvre et que je suis riche,
+ mais
+ n'aie pas peur, je t'estime.</p>
+<p>Mathilde:
+ Tu es riche &agrave; combien, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mes parents ont au moins un million.</p>
+<p>Mathilde:
+ Combien que &ccedil;a fait un million?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais d&eacute;penser
+ tout leur
+ argent.</p>
+<p>Mathilde:
+ Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir gu&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+ flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+ du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+ serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+ dit un mot que personne ne conna&icirc;t, ni maman, ni mon fr&egrave;re, ni
+ ma soeur,
+ personne, except&eacute; lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+ y rend de l'argent et va le d&eacute;poser sur la table de la cuisine. Il ne
+ dit
+ rien, il fait seulement sonner les pi&egrave;ces, afin que maman, occup&eacute;e
+ au
+ fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+ l'argent. Tous les mois &ccedil;a se passe ainsi, et &ccedil;a dure depuis longtemps,
+ preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p>
+<p>Mathilde:</p>
+<p>Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+ mari&eacute;s, &agrave; la condition que tu me promettras de ne jamais le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Mathilde:
+ Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+ r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, c'est notre secret &agrave; papa et &agrave; moi.</p>
+<p>Mathilde:
+ Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pardon, je le sais.</p>
+<p>Mathilde:
+ Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p>
+<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p>
+<p>--Parions quoi? dit Mathilde h&eacute;sitante.</p>
+<p>--Laisse-moi te toucher o&ugrave; je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+ le mot.</p>
+<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+ presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosit&eacute;s
+ au lieu d'une.</p>
+<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu me jures qu'apr&egrave;s tu te laisseras toucher o&ugrave; je voudrai.</p>
+<p>Mathilde:
+ Maman me d&eacute;fend de jurer.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu ne sauras pas le mot.</p>
+<p>Mathilde:
+ Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devin&eacute;, oui, je l'ai devin&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, impatient&eacute;, brusque les choses.</p>
+<p>--&Eacute;coute, Mathilde, tu n'as rien devin&eacute; du tout. Mais je me contente
+ de ta
+ parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+ c'est &quot;Lustucru&quot;. A pr&eacute;sent, je peux toucher o&ugrave; je veux.</p>
+<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de conna&icirc;tre
+ un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+ de moi!</p>
+<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans r&eacute;pondre, s'avance, d&eacute;cid&eacute;,
+ la main tendue,
+ elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.</p>
+<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une &eacute;curie, un domestique du ch&acirc;teau
+ sort
+ la t&ecirc;te et montre les dents.</p>
+<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'&eacute;crie-t-il, je rapporterai tout &agrave;
+ ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+ un faux nom que j'ai invent&eacute;. D'abord, je ne connais point le vrai.</p>
+<p>Pierre:
+ Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+ parlerai pas &agrave; ta m&egrave;re. Je lui parlerai du reste.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Du reste?</p>
+<p>Pierre:
+ Oui, du reste.
+ Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+ pas vu. Ah! tu vas bien pour ton &acirc;ge. Mais tes plats &agrave; barbe s'&eacute;largiront
+ ce soir!</p>
+<p>Poil de Carotte ne trouve rien &agrave; r&eacute;pliquer. Rouge de figure au
+ point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'&eacute;teindre, il s'&eacute;loigne,
+ les mains dans ses poches, &agrave; la crapaudine, en reniflant.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les T&ecirc;tards</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
+ puisse le surveiller par la fen&ecirc;tre, et il s'exerce &agrave; jouer comme
+ il faut,
+ quand le camarade R&eacute;my para&icirc;t. C'est un gar&ccedil;on du m&ecirc;me
+ &acirc;ge, qui boite et
+ veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme tra&icirc;ne derri&egrave;re
+ l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p>
+<p></p>
+<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivi&egrave;re. Nous
+ l'aiderons et nous p&ecirc;cherons des t&ecirc;tards avec des paniers.</p>
+<p>--Demande le &agrave; maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Pourquoi moi?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Parce qu'&agrave; moi elle ne me donnera pas la permission.
+ Juste, madame Lepic se montre &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>--Madame, dit R&eacute;my, voulez-vous, s'il vous pla&icirc;t, que j'emm&egrave;ne
+ Poil de
+ Carotte p&ecirc;cher des t&ecirc;tards?</p>
+<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. R&eacute;my r&eacute;p&egrave;te
+ en criant. Madame
+ Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+ rien et se regardent ind&eacute;cis. Mais madame Lepic agite la t&ecirc;te et
+ fait
+ clairement signe que non.</p>
+<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de
+ moi, tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Tant pis, on se serait rudement amus&eacute;. Elle ne veut pas, elle ne veut
+ pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Reste. Nous jouerons ici.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Ah non, par exemple. J'aime mieux p&ecirc;cher des t&ecirc;tards. Il fait doux.
+ J'en ramasserai des pleins paniers.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+ elle se ravise.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p>
+<p>Plant&eacute;s l&agrave; tous deux, les mains dans les poches, ils observent
+ sournoisement
+ l'escalier, et bient&ocirc;t Poil de Carotte pousse R&eacute;my du coude.</p>
+<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p>
+<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant &agrave; la main un panier
+ pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arr&ecirc;te, d&eacute;fiante.</p>
+<p>--Tiens, te voil&agrave; encore, R&eacute;my! Je te croyais parti. J'avertirai
+ ton papa
+ que tu musardes et il te grondera.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il conna&icirc;t
+ madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devin&eacute;e une fois encore.
+ Mais puisque cet imb&eacute;cile de R&eacute;my brouille les choses, g&acirc;te
+ tout, Poil de
+ Carotte se d&eacute;sint&eacute;resse du d&eacute;nouement. Il &eacute;crase
+ de l'herbe sous son pied
+ et regarde ailleurs.</p>
+<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+ r&eacute;tracter.</p>
+<p>Elle n'ajoute rien.</p>
+<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+ Poil de Carotte pour p&ecirc;cher des t&ecirc;tards et qu'elle avait vid&eacute;
+ de ses noix
+ fra&icirc;ches, expr&egrave;s.</p>
+<p>R&eacute;my est d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+<p>Madame Lepic ne badine gu&egrave;re et les enfants des autres s'approchent
+ d'elle
+ prudemment et la redoutent presque autant que le ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+<p>R&eacute;my sauve l&agrave;-bas vers la rivi&egrave;re. Il galope si vite que
+ son pied gauche,
+ toujours en retard, raie la poussi&egrave;re de la route, danse et sonne comme
+ une casserole.</p>
+<p>Sa journ&eacute;e perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+ Il a manqu&eacute; une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p>
+<p>Solitaire, sans d&eacute;fense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+ d'elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Coup de Th&eacute;&acirc;tre</h2>
+<h3 align="center"> Sc&egrave;ne Premi&egrave;re</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ O&ugrave; vas-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte: <i>Il a mis sa cravate neuve et crach&eacute; sur ses souliers
+ &agrave; les noyer</i></p>
+<p>Je vais me promener avec papa.</p>
+<p>Madame Lepic: Je te d&eacute;fends d'y aller, tu m'entends? Sans &ccedil;a...
+ <i>Sa main droite recule comme pour prendre son &eacute;lan</i>.</p>
+<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>: Compris.</p>
+<p></p>
+<p>Sc&egrave;ne II</p>
+<p> Poil de Carotte: <i>En m&eacute;ditation pr&egrave;s de l'horloge</i>.</p>
+<p>Qu'est-ce que je veux, moi? &Eacute;viter les calottes. Papa m'en donne moins
+ que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">Sc&egrave;ne III</h3>
+<p>Monsieur Lepic:</p>
+<p> <i>Il ch&eacute;rit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours
+ courant la pretentaine pour affaires.</i></p>
+<p>Allons! partons.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, mon papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.</p>
+<p> Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p> Poil de Carotte: Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic: Ah, oui! encore
+ une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait par quelle oreille te
+ prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche &agrave; ton
+ aise.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center"> Sc&egrave;ne IV</h3>
+<p> Madame Lepic: </p>
+<p><i>Elle a toujours la pr&eacute;caution d'&eacute;couter aux portes, pour
+ mieux entendre.</i></p>
+<p> Pauvre ch&eacute;ri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux
+ et les tire</i>. Le voil&agrave; tout en larmes, parce que son p&egrave;re...
+ <i>Elle regarde en dessous M. Lepic... </i>voudrait l'emmener malgr&eacute;
+ lui. Ce n'est pas ta m&egrave;re qui te tourmenterait avec cette cruaut&eacute;.
+ <i>Les Lepic p&egrave;re et m&egrave;re se tournent le dos.</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center"> Sc&egrave;ne V</h3>
+<p> Poil de Carotte: </p>
+<p><i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul.</i></p>
+<p> Tout le monde ne peut pas &ecirc;tre orphelin.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center"> En Chasse</h2>
+<p> M. Lepic emm&egrave;ne ses fils &agrave; la chasse alternativement. Ils marchent
+ derri&egrave;re lui, un peu sur sa droite, &agrave; cause de la direction du
+ fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un ent&ecirc;tement passionn&eacute; &agrave; le suivre, sans se
+ plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent;
+ le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p>
+<p> Si M. Lepic tue un li&egrave;vre au d&eacute;but de la chasse, il dit:</p>
+<p>--Veux-tu le laisser &agrave; la premi&egrave;re ferme ou le cacher dans une
+ haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?</p>
+<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p>
+<p> Il lui arrive de porter une journ&eacute;e enti&egrave;re deux li&egrave;vres
+ et cinq perdrix.</p>
+<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son &eacute;paule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+ affection et oublie un moment sa charge.</p>
+<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanit&eacute; cesse
+ de le
+ soutenir.</p>
+<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labour&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, irrit&eacute;, s'arr&ecirc;te debout au soleil. Il regarde
+ son p&egrave;re
+ pi&eacute;tiner le champ, sillon par sillon, motte &agrave; motte, le fouler,
+ l'&eacute;galiser
+ comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+ chardons, tandis que Pyrame m&ecirc;me, n'en pouvant plus, cherche l'ombre,
+ se
+ couche un peu et hal&egrave;te, toute sa langue dehors.</p>
+<p>--Mais il n'y a rien l&agrave;, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+ orties, fourrage. Si j'&eacute;tais li&egrave;vre g&icirc;t&eacute; au creux
+ d'un foss&eacute;, sous les
+ feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p>
+<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p>
+<p>Et M. Lepic saute un autre &eacute;chalier, pour battre une luzerne d'&agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;,
+ o&ugrave;, cette fois, ils serait bien &eacute;tonn&eacute; de ne pas trouver
+ quelque gars de
+ li&egrave;vre.</p>
+<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+ apr&egrave;s lui, maintenant. Une journ&eacute;e qui commence mal finit mal.
+ Trotte et
+ sue, papa, &eacute;reinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+ Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p>
+<p>Car Poil de Carotte est na&iuml;vement superstitieux.</p>
+<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voil&agrave; Pyrame
+ en arr&ecirc;t, le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue raide. Sur la pointe
+ du pied, M. Lepic s'approche le plus pr&egrave;s possible, la crosse au d&eacute;faut
+ de l'&eacute;paule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'&eacute;motion
+ le fait suffoquer.</p>
+<p><i>Il soul&egrave;ve sa casquette</i> Des perdrix partent, ou un li&egrave;vre
+ d&eacute;boule. Et selon que Poil de Carotte <i>laisse retomber la casquette
+ ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic manque ou tue.</p>
+<p>Poil de Carotte l'avoue, ce syst&egrave;me n'est pas infaillible. Le geste
+ trop
+ souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; ne produit plus d'effet, comme si la fortune
+ se fatiguait
+ de r&eacute;pondre aux m&ecirc;mes signes. Poil de Carotte les espace discr&egrave;tement,
+ et
+ &agrave; cette condition, &ccedil;a r&eacute;ussit presque toujours.</p>
+<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soup&egrave;se un li&egrave;vre chaud
+ encore
+ dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supr&ecirc;mes besoins.
+ Pourquoi ris-tu?</p>
+<p>--Parce que tu l'as tu&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; moi, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Et fier de ce nouveau succ&egrave;s, il expose avec aplomb sa m&eacute;thode.</p>
+<p>--Tu parles s&eacute;rieusement? dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'&agrave; pr&eacute;tendre que je ne me trompe
+ jamais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille gu&egrave;re,
+ si
+ tu tiens &agrave; ta r&eacute;putation de gar&ccedil;on d'esprit, de d&eacute;biter
+ ces bourdes devant
+ des &eacute;trangers. On t'&eacute;claterait au nez. A moins que, par hasard,
+ tu ne te
+ moques de ton p&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+ qu'un serin.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Mouche</h2>
+<p>
+ La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les &eacute;paules de remords,
+ tant il se trouve b&ecirc;te, embo&icirc;te le pas de son p&egrave;re avec une
+ nouvelle
+ ardeur, s'applique &agrave; poser exactement le pied gauche l&agrave; ou M.
+ Lepic a
+ pos&eacute; son pied gauche, et il &eacute;carte les jambes comme s'il fuyait
+ un ogre.
+ Il ne se repose que pour attraper une m&ucirc;re, une poire sauvage et des
+ prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les l&egrave;vres et calment
+ la
+ soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+ vie. Gorg&eacute;e par gorg&eacute;e, il boit presque tout &agrave; lui seul,
+ car M. Lepic,
+ que la chasse grise, oublie d'en demander.</p>
+<p>--Une goutte, papa?</p>
+<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+ qu'il offrait, vide le flacon, et la t&ecirc;te tournante, repart &agrave; la
+ poursuite
+ de son p&egrave;re. Soudain, il s'arr&ecirc;te, enfonce un doigt au creux de
+ son oreille,
+ l'agite vivement, le retire, puis feint d'&eacute;couter, et il crie &agrave;
+ M. Lepic:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ote-la, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+ bourdonne.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Laisse-la mourir toute seule.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+ Monsieur Lepic:
+ T&acirc;che de la tuer avec une corne de mouchoir.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+ permission?</p>
+<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais d&eacute;p&ecirc;che-toi.</p>
+<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+ il la vide une deuxi&egrave;me fois, pour le cas o&ugrave; M. Lepic imaginerait
+ de
+ r&eacute;clamer sa part.</p>
+<p>Et bient&ocirc;t, Poil de Carotte s'&eacute;crie all&egrave;gre, en courant:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit &ecirc;tre morte.
+ Seulement, elle a tout bu.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La premi&egrave;re B&eacute;casse</h2>
+<p> --Mets-toi l&agrave;, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me prom&egrave;nerai
+ dans le bois avec le chien; nous ferons lever les b&eacute;casses, et quand
+ tu entendras: <i>pit, pit, </i>dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les b&eacute;casses
+ passeront sur la t&ecirc;te.</p>
+<p>Point de Carotte tient le fusil couch&eacute; entre son bras. C'est la premi&egrave;re
+ fois qu'il va tirer une b&eacute;casse. Il a d&eacute;j&agrave; tu&eacute; une
+ caille, d&eacute;plum&eacute; une
+ perdrix et manqu&eacute; un li&egrave;vre avec le fusil de M. Lepic.</p>
+<p>Il a tu&eacute; la caille par terre, sous le nez du chien en arr&ecirc;t. D'abord
+ il
+ regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p>
+<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pr&egrave;s.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, &eacute;paula,
+ d&eacute;chargea son arme &agrave; bout portant et rentre dans la terre la boulette
+ grise.
+ Il ne put retrouver de sa caille broy&eacute;e, disparue, que quelques plumes
+ et
+ un bec sanglant.
+ Toutefois, ce qui consacre la renomm&eacute;e d'un jeune chasseur, c'est de
+ tuer
+ une b&eacute;casse, et il faut que cette soir&eacute;e marque dans la vie de
+ Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Le cr&eacute;puscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+ fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+ Aussi Poil de Carotte, &eacute;mu, voudrait bien &ecirc;tre &agrave; tout &agrave;
+ l'heure.</p>
+<p>Les grives, de retour des pr&eacute;s, fusent avec rapidit&eacute; entre les
+ ch&ecirc;nes. Il
+ les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la bu&eacute;e qui ternit
+ le canon du fusil. Des feuilles s&egrave;ches trottinent &ccedil;&agrave; et
+ l&agrave;.</p>
+<p>Enfin, deux b&eacute;casses, dont les longs becs alourdissent le vol, se l&egrave;vent,
+ se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fr&eacute;missant.</p>
+<p>Elles font <i>pit, pit, pit,</i> comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+ que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son c&ocirc;t&eacute;. Ses yeux
+ se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa t&ecirc;te, et la crosse
+ du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p>
+<p>Une des deux b&eacute;casses tombe, bec en avant, et l'&eacute;cho disperse
+ la d&eacute;tonation
+ formidable aux quatre coins du bois.</p>
+<p>Poil de Carotte ramase la b&eacute;casse dont l'aile est cass&eacute;e, l'agite
+ glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p>
+<p>Pyrame accourt, pr&eacute;c&eacute;dant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se
+ h&acirc;te plus
+ que d'ordinaire.</p>
+<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pr&ecirc;t aux &eacute;loges.</p>
+<p>Mais M. Lepic &eacute;carte les branches, para&icirc;t, et dit d'une voix calme
+ &agrave; son
+ fils encore fumant:</p>
+<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tu&eacute;es toutes les deux?</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">L'Hame&ccedil;on</h2>
+<p>Poil de Carotte est en train d'&eacute;cailler ses poissons, des goujons, des
+ ablettes et m&ecirc;me des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend
+ le
+ ventre, et fait &eacute;clater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+ Il r&eacute;unit les vidures pour le chat. Il travaille, se h&acirc;te, absorb&eacute;,
+ pench&eacute;
+ sur le seau blanc d'&eacute;cume, et prend garde de se mouiller.</p>
+<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p>
+<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as p&ecirc;ch&eacute; une belle friture,
+ aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p>
+<p>Elle lui caresse le cou et les &eacute;paules, mais, comme elle retire sa main,
+ elle pousse des cris de douleur.</p>
+<p>Elle a un hame&ccedil;on piqu&eacute; au bout du doigt.</p>
+<p>Soeur Ernestine accourt. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix la suit, et bient&ocirc;t
+ M. Lepic
+ lui-m&ecirc;me arrive.</p>
+<p>--Montre voir, disent-ils.</p>
+<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hame&ccedil;on
+ s'enfonce plus profond&eacute;ment. Tandis que grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur
+ Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le l&egrave;ve en l'air,
+ et chacun peut voir le doigt. L'hame&ccedil;on l'a travers&eacute;.</p>
+<p>M. Lepic tente de l'&ocirc;ter.</p>
+<p>--Oh non! pas comme &ccedil;a! dit madame Lepic d'une voix aigu&euml;.</p>
+<p>En effet, l'hame&ccedil;on est arr&ecirc;t&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute; par
+ son dard et de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+ par sa bouche.</p>
+<p>M. Lepic met son lorgnon.</p>
+<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hame&ccedil;on!</p>
+<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+ madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+ D'ailleurs l'hame&ccedil;on est d'un acier de bonne trempe.</p>
+<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+ Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+ une lame mal aiguis&eacute;e, si faiblement, qu'elle ne p&eacute;n&egrave;tre
+ pas. Il appuie;
+ il sue. Du sang para&icirc;t.</p>
+<p>--Oh! l&agrave;! oh! l&agrave;! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p>
+<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p>
+<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme &ccedil;a! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>M. Lepic perd patience. Le canif d&eacute;chire, scie au hasard, et madame
+ Lepic apr&egrave;s avoir murmur&eacute;: &quot;Boucher! boucher!&quot; se trouve
+ mal, heureusement.</p>
+<p>M. Lepic en profite. Blanc, affol&eacute;, il charcute, fouit la chair, et
+ le doigt
+ n'est plus qu'une plaie sanglante d'o&ugrave; l'hame&ccedil;on tombe.</p>
+<p>Ouf!</p>
+<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi &agrave; rien. Au premier cri de sa
+ m&egrave;re,
+ il s'est sauv&eacute;. Assis sur l'escalier, la t&ecirc;te en ses mains, il
+ s'explique
+ l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lan&ccedil;ait sa ligne au loin, son
+ hame&ccedil;on lui est rest&eacute; dans le dos.</p>
+<p>--Je ne m'&eacute;tonne plus que &ccedil;a ne mordait pas, dit-il.</p>
+<p>Il &eacute;coute les plaintes de sa m&egrave;re, et d'abord n'est gu&egrave;re
+ chagrin&eacute; de les
+ entendre. Ne criera-t-il pas &agrave; son tour, tout &agrave; l'heure, non moins
+ fort
+ qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'&agrave; l'enrouement, afin qu'elle
+ se
+ croie plus t&ocirc;t veng&eacute;e et le laisse tranquille?</p>
+<p></p>
+<p></p>
+<p>Des voisins attir&eacute;s le questionnent:</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pond rien; il bouche ses oreilles, et sa t&ecirc;te rousse dispara&icirc;t.
+ Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p>
+<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est p&acirc;le comme une accouch&eacute;e,
+ et, fi&egrave;re
+ d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot&eacute;
+ avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+ assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement &agrave; Poil de Carotte:</p>
+<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+ pas de ta faute.</p>
+<p>Jamais elle n'a parl&eacute; sur ce ton &agrave; Poil de Carotte. Surpris,
+ il l&egrave;ve le
+ front. Il voit le doigt de sa m&egrave;re envelopp&eacute; de linges et de ficelles,
+ propre, gros et carr&eacute;, pareil &agrave; une poup&eacute;e d'enfant pauvre.
+ Ses yeux secs
+ s'emplissent de larmes.</p>
+<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derri&egrave;re
+ son coude. Mais, g&eacute;n&eacute;reuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p>
+<p>Il ne comprend plus. Il pleure &agrave; pleins yeux.</p>
+<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+ bien m&eacute;chante?</p>
+<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p>
+<p>--Est-il b&ecirc;te? On jurerait qu'on l'&eacute;gorge, dit madame Lepic aux
+ voisins
+ attendris par sa bont&eacute;.</p>
+<p>Elle leur passe l'hame&ccedil;on, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux
+ affirme
+ que c'est du num&eacute;ro 8. Peu &agrave; peu elle retrouve sa facilit&eacute;
+ de parole, et
+ elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p>
+<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tu&eacute;, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+ malin, ce petit outil d'hame&ccedil;on! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p>
+<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+ trou, et de pi&eacute;tiner la terre.</p>
+<p>--Ah! mais non! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, moi je le garde. Je veux
+ p&ecirc;cher
+ avec. Bigre! un hame&ccedil;on tremp&eacute; dans le sang &agrave; maman, c'est
+ &ccedil;a qui sera bon!
+ Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p>
+<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stup&eacute;fait d'avoir &eacute;chapp&eacute;
+ au ch&acirc;timent, exag&egrave;re encore son repentir, rend par la gorge les
+ g&eacute;missements rauques et lave &agrave; grande eau les taches de sa laide
+ figure &agrave; claques.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Pi&egrave;ce d'Argent</h2>
+<h3 align="center"> I</h3>
+<p>
+ Madame Lepic:
+ Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+ poches.</p>
+<p>Poil de Carotte: <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre
+ comme des oreilles d'&acirc;ne.</i></p>
+<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+ hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je ne sais pas.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Prends garde! tu vas mentir. D&eacute;j&agrave; tu divagues comme une ablette
+ &eacute;tourdie.
+ R&eacute;ponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisqu&eacute;e la semaine
+ derni&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, c'est mon couteau.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Quel couteau? Qui t'a donn&eacute; un couteau?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Personne.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole.
+ Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+ sa m&egrave;re lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pi&egrave;ce d'argent.
+ Je
+ n'en sais rien, mais j'en suis s&ucirc;re. Ne nie pas. Ton nez remue.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Maman, cette pi&egrave;ce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donn&eacute;e
+ dimanche.
+ Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+ D'ailleurs je n'y tenais gu&egrave;re. Une pi&egrave;ce de plus ou de moins!</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Voyez-vous &ccedil;a, p&eacute;roreur! Et je t'&eacute;coute moi, bonne femme.
+ Ainsi tu comptes
+ pour rien la peine de ton parrain qui te g&acirc;te tant et qui sera furieux?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Imaginons, maman, que j'ai d&eacute;pens&eacute; ma pi&egrave;ce, &agrave; mon
+ go&ucirc;t. Fallait-il
+ seulement la surveiller toute ma vie!</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pi&egrave;ce, ni la gaspiller
+ sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+ arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic: Et je te d&eacute;fends de dire <i>&quot;oui, maman&quot;</i>,
+ de faire l'original; et gare &agrave; toi, si je t'entends chantonner, siffler
+ entre tes dents, imiter le charretier sans souci. &Ccedil;a ne prend jamais
+ avec moi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte se prom&egrave;ne &agrave; petits pas dans les all&eacute;es
+ du jardin. Il g&eacute;mit.
+ Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa m&egrave;re l'observe,
+ il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+ sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+ Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p>
+<p>O&ugrave; diable peut-elle &ecirc;tre, cette pi&egrave;ce d'argent? L&agrave;-haut,
+ sur l'arbre, au
+ creux d'un vieux nid?</p>
+<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pi&egrave;ces
+ d'or.
+ On l'a vu. Mais Poil de Carotte se tra&icirc;nerait par terre, userait des
+ genoux et ses ongles, sans ramasser une &eacute;pingle.</p>
+<p>Las d'errer, d'esp&eacute;rer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+ au chat et se d&eacute;cide &agrave; rentrer dans la maison, pour prendre l'&eacute;tat
+ de sa
+ m&egrave;re. Peut-&ecirc;tre qu'elle se calme, et que si la pi&egrave;ce reste
+ introuvable, on
+ y renoncera.</p>
+<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p>
+<p>--Maman, eh! maman!</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pond point. Elle vient de sortir et elle a laiss&eacute; &quot;
+ ouvert le
+ tiroir de sa table &agrave; ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+ blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aper&ccedil;oit quelques pi&egrave;ces
+ d'argent.</p>
+<p>Elles semblent vieillir l&agrave;. Elles ont l'air d'y dormir, rarement &eacute;veill&eacute;es,
+ pouss&eacute;es d'un coin &agrave; l'autre, m&ecirc;l&eacute;es et sans nombre.</p>
+<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+ difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+ puis comment faire la preuve?</p>
+<p>Avec cette pr&eacute;sence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+ occasions, Poil de Carotte, r&eacute;solu, allonge le bras, vole une pi&egrave;ce
+ et se
+ sauve.</p>
+<p>Le peur d'&ecirc;tre surpris lui &eacute;vite des h&eacute;sitations, des remords,
+ un retour
+ p&eacute;rilleux vers la table &agrave; ouvrage.</p>
+<p>Il va droit, trop lanc&eacute; pour s'arr&ecirc;ter, parcourt les all&eacute;es,
+ choisit sa
+ place, y &quot;perd&quot; la pi&egrave;ce, l'enfonce d'un coup de talon, se
+ couche &agrave; plat
+ ventre et, le nez chatouill&eacute; par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+ il d&eacute;crit des cercles irr&eacute;guliers, comme on tourne, les yeux band&eacute;s,
+ autour de l'objet cach&eacute;, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+ se frappe anxieusement les mollets et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Attention! &ccedil;a br&ucirc;le, &ccedil;a br&ucirc;le!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte:</p>
+<p>Maman, maman, je l'ai.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Mois aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Comment? la voil&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ La voici.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tiens! fais voir.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Fais voir, toi.</p>
+<p>Poil de Carotte <i>Il montre sa pi&egrave;ce. Madame Lepic montre la sienne.
+ Poil de Carotte les manie, les compare et appr&ecirc;te sa phrase</i>. C'est
+ dr&ocirc;le. O&ugrave; l'as-tu retrouv&eacute;e, toi, maman? Moi, le l'ai retrouv&eacute;e
+ dans cette all&eacute;e, au pied du poirier. J'ai march&eacute; vingt fois dessus,
+ avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'&eacute;tait un morceau
+ de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tomb&eacute;e
+ de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi,
+ maman, remarque l'endroit o&ugrave; la sournoise se cachait, son g&icirc;te.
+ Elle peut se vanter de m'avoir caus&eacute; du tracas.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Je ne dis pas non.
+ Moi je l'ai trouv&eacute;e dans ton autre paletot. Malgr&eacute; mes observations,
+ tu
+ oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+ te donner une le&ccedil;on d'ordre. Je t'ai laiss&eacute; chercher pour t'apprendre.
+ Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+ tu poss&egrave;des deux pi&egrave;ces d'argent au lieu d'une seule. Te voil&agrave;
+ cousu d'or.
+ Tout est bien qui finit bien, mais je te pr&eacute;viens que l'argent ne fait
+ pas
+ le bonheur.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, je peux aller jouer, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+ deux pi&egrave;ces.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! maman, une me suffit, et m&ecirc;me je te prie de me la serrer jusqu'&agrave;
+ ce
+ que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pi&egrave;ces. Les deux
+ t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, &agrave;
+ moins
+ que le propri&eacute;taire ne la r&eacute;clame. Qui est-ce? Je me creuse la
+ t&ecirc;te. Et
+ toi, as-tu une id&eacute;e?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout &agrave; l'heure, maman,
+ et merci.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Attends! si c'&eacute;tait le jardinier?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ici, mignon, aide-moi. R&eacute;fl&eacute;chissons. On ne saurait soup&ccedil;onner
+ ton p&egrave;re
+ de n&eacute;gligence, &agrave; son &acirc;ge. Ta soeur met ses &eacute;conomies
+ dans sa tirelire. Ton
+ fr&egrave;re n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+ Apr&egrave;s tout, c'est peut-&ecirc;tre moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Maman, cela m'&eacute;tonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+ verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+ de t'inqui&eacute;ter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+ un coup d'oeil dans le tiroir de ma table &agrave; ouvrage.</p>
+<p><i>Poil de Carotte, qui s'&eacute;lan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, se retourne,
+ il suit des yeux un instant sa m&egrave;re qui s'&eacute;loigne. Enfin, brusquement,
+ il la d&eacute;passe, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p>
+<p>Madame Lepic: </p>
+<p><i>Sa main droite lev&eacute;e, menace ruine. </i></p>
+<p>Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+ tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole
+ un boeuf. Et puis on assassine sa m&egrave;re. <i>La premi&egrave;re gifle
+ tombe.</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Id&eacute;es personnelles.</h2>
+<p>
+ M. Lepic, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, soeur Ernestine et Poil de Carotte
+ veillent
+ pr&egrave;s de la chemin&eacute;e o&ugrave; br&ucirc;le une souche avec ses
+ racines, et les quatre
+ chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+ Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas l&agrave;, d&eacute;veloppe ses
+ id&eacute;es
+ personnelles.</p>
+<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+ tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon p&egrave;re;
+ je
+ t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun m&eacute;rite &agrave;
+ &ecirc;tre
+ mon p&egrave;re, mais je regarde ton amiti&eacute; comme une haute faveur que
+ tu ne me
+ dois pas et que tu m'accordes g&eacute;n&eacute;reusement.
+</p>
+<p>--Ah! r&eacute;pond M. Lepic.</p>
+<p>--Et moi, et moi? demandent grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine.</p>
+<p>--C'est la m&ecirc;me chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+ fr&egrave;re et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+ faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'emp&ecirc;cher.
+ Inutile que je vous sache gr&eacute; d'une parent&eacute; involontaire. Je vous
+ remercie
+ seulement, toi, fr&egrave;re, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+ efficaces.</p>
+<p>--A ton service, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--O&ugrave; va-t-il chercher ces r&eacute;flexions de l'autre monde? dit soeur
+ Ernestine.</p>
+<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une mani&egrave;re
+ g&eacute;n&eacute;rale, j'&eacute;vite les personnalit&eacute;s, et si maman
+ &eacute;tait l&agrave;, je le r&eacute;p&eacute;terais
+ en sa pr&eacute;sence.</p>
+<p>--Tu ne le r&eacute;p&eacute;terais pas deux fois, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Quel mal vois-tu &agrave; mes propos? r&eacute;pond Poil de Carotte. Gardez-vous
+ de
+ d&eacute;naturer ma pens&eacute;e! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus
+ que je
+ n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'&ecirc;tre banale, d'instinct
+ et
+ de routine, est voulue, raisonn&eacute;e, logique. Logique, voil&agrave; le
+ terme que
+ je cherchais.</p>
+<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+ dit M. Lepic qui se l&egrave;ve pour aller se coucher, et de vouloir, &agrave;
+ ton &acirc;ge,
+ en remontrer aux autres. Si d&eacute;funt votre grand-p&egrave;re m'avait entendu
+ d&eacute;biter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouv&eacute; par
+ un coup de
+ pied et une claque que je n'&eacute;tais toujours que son gar&ccedil;on.</p>
+<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte d&eacute;j&agrave;
+ inquiet.</p>
+<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie &agrave; la main.</p>
+<p>Et il dispara&icirc;t. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix le suit.</p>
+<p>--Au plaisir, vieux camarade &agrave; la grillade! dit-il &agrave; Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p>
+<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p>
+<p>Poil de Carotte reste seul, d&eacute;rout&eacute;.</p>
+<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+<p>--Qui &ccedil;a, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout
+ le monde, ce n'est personne. Tu r&eacute;cites trop ce que tu &eacute;coutes.
+ T&acirc;che de penser un peu par toi-m&ecirc;me. Exprime des id&eacute;es personnelles,
+ n'en aurais-tu qu'une pour commencer.</p>
+<p>La premi&egrave;re qu'il risque &eacute;tant mal accueilli, Poil de Carotte
+ couvre le
+ feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+ la chambre o&ugrave; donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre
+ de
+ la cave. C'est une chambre fra&icirc;che et agr&eacute;able en &eacute;t&eacute;.
+ Le gibier s'y
+ conserve facilement une semaine. Le dernier li&egrave;vre tu&eacute; saigne
+ du nez
+ dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+ et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+ qu'il plonge jusqu'au coude.</p>
+<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accroch&eacute;s au porte-manteau
+ l'impressionnent. On dirait des suicid&eacute;s qui viennent de se pendre apr&egrave;s
+ avoir eu la pr&eacute;caution de poser leurs bottines, en ordre, l&agrave;-haut,
+ sur la
+ planche.</p>
+<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+ d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+ du jardin comme creus&eacute; l&agrave; expr&egrave;s pour qui voudrait s'y
+ jeter par la
+ fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Il aurait peur, s'il pensait &agrave; avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+ chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+ le froid du carreau rouge.</p>
+<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du pl&acirc;tre humide, il continue de
+ d&eacute;velopper ses id&eacute;es personnelles, ainsi nomm&eacute;es parce
+ qu'il faut les garder pour soi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Temp&ecirc;te de Feuilles</h2>
+<p>
+ Il y a longtemps que Poil de Carotte, r&ecirc;veur, observe la plus haute feuille
+ du grand peuplier.</p>
+<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble d&eacute;tach&eacute;e
+ de l'arbre,
+ vivre &agrave; part, seule, sans queue, libre.</p>
+<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p>
+<p>Depuis midi, elle garde une immobilit&eacute; de morte, plut&ocirc;t tache
+ que feuille,
+ et Poil de Carotte perd patience, mal &agrave; son aise, lorsque enfin, elle
+ fait
+ un signe.</p>
+<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le m&ecirc;me signe. D'autres feuilles
+ le r&eacute;p&egrave;tent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent
+ rapidement.</p>
+<p>Et c'est un signe d'alarme, car, &agrave; l'horizon, para&icirc;t l'ourlet
+ d'une calotte
+ brune. Le peuplier d&eacute;j&agrave; frissonne! Il tente de se mouvoir, de
+ d&eacute;placer
+ les pesantes couches d'air qui le g&ecirc;nent.</p>
+<p>Son inqui&eacute;tude gagne le h&ecirc;tre, un ch&ecirc;ne, des marronniers,
+ et tous les arbres
+ du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'&eacute;largit,
+ pousse
+ en avant sa bordure nette et sombre.</p>
+<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+ merle qui lan&ccedil;ait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle
+ que
+ Poil de Carotte voyait tout &agrave; l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+ de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p>
+<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p>
+<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p>
+<p>Elle vo&ucirc;te peu &agrave; peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les
+ trous qui
+ laisseraient p&eacute;n&eacute;trer l'air, pr&eacute;pare l'&eacute;touffement
+ de Poil de Carotte.
+ Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+ le village; mais elle s'arr&ecirc;te &agrave; la pointe du clocher, dans la
+ crainte de
+ s'y d&eacute;chirer.</p>
+<p>La voil&agrave; si pr&egrave;s que, sans autre provocation, la panique commence,
+ les
+ clameurs s'&eacute;l&egrave;vent.</p>
+<p>Les arbres m&ecirc;lent leurs masses confuses et courrouc&eacute;es au fond
+ desquelles
+ Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+ Les cimes plongent et se redressent comme des t&ecirc;tes brusquement r&eacute;veill&eacute;es.
+ Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussit&ocirc;t, peureuses,
+ apprivois&eacute;es, et t&acirc;chent de se raccrocher. Celles de l'acacia,
+ fines,
+ soupirent; celles du bouleau &eacute;corch&eacute; des plaignent; celles du
+ marronnier
+ sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+ mur.</p>
+<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+ coups sourds.</p>
+<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+ gouttes d'encre.</p>
+<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'&acirc;ne et les oignons
+ mont&eacute;s se cognent entre eux, cassent leurs boules gonfl&eacute;es de
+ graines.</p>
+<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+ pas. Il ne gr&ecirc;le pas. Ni un &eacute;clair, ni une goutte de pluie. Mais
+ c'est
+ le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+ les affole, qui &eacute;pouvante Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant, la calotte s'est toute d&eacute;ploy&eacute;e sous le soleil masqu&eacute;.</p>
+<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+ mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+ le ciel entier, elle lui serre la t&ecirc;te, au front. Il ferme les yeux et
+ elle lui bande douloureusement les paupi&egrave;res.</p>
+<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la temp&ecirc;te entre chez
+ lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+ comme un papier de rue.</p>
+<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le r&eacute;duit.</p>
+<p>Et Poil de Carotte n'a bient&ocirc;t plus qu'une boulette de coeur.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La R&eacute;volte</h2>
+<h3 align="center"> I</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ Mon petit Poil de Carotte ch&eacute;ri, je t'en prie, tu serais bien mignon
+ d'aller
+ me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+ se mettre &agrave; table.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Pourquoi r&eacute;ponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce
+ que tu r&ecirc;ves?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+ suite chercher une livre de beurre au moulin.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ J'ai entendu. Je n'irai pas.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ C'est donc moi qui r&ecirc;ve? Que se passe-t-il? Pour la premi&egrave;re fois
+ de ta
+ vie, tu refuses de m'ob&eacute;ir.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Tu refuses d'ob&eacute;ir &agrave; ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ A ma m&egrave;re, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Par exemple, je voudrais voir &ccedil;a. Fileras-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Veux-tu te taire et filer?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je me tairai sans filer.</p>
+<p>Madame Lepic: Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p>
+<p>--Voil&agrave; une r&eacute;volution! s'&eacute;crie madame Lepic sur l'escalier,
+ levant les bras.</p>
+<p>C'est, en effet la premi&egrave;re fois que Poil de Carotte lui dit non. Si
+ encore
+ elle le d&eacute;rangeait! S'il avait &eacute;t&eacute; en train de jouer. Mais,
+ assis par
+ terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+ les tenir au chaud. Et maintenant il la d&eacute;visage, t&ecirc;te haute. Elle
+ n'y
+ comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p>
+<p>--Ernestine, F&eacute;lix, il y a du neuf! Venez voir avec votre p&egrave;re
+ et Agathe
+ aussi. Personne ne sera de trop.</p>
+<p>Et m&ecirc;me, les rares passants de la rue peuvent s'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, &agrave; distance, surpris de
+ s'affermir en face du danger, et plus &eacute;tonn&eacute; que madame Lepic
+ oublie de le
+ battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce &agrave;
+ ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et br&ucirc;lant comme une
+ pointe rouge. Toutefois, malgr&eacute; ses efforts, les l&egrave;vres se d&eacute;collent
+ &agrave; la
+ pression d'une rage int&eacute;rieure qui s'&eacute;chappe avec un sifflement.</p>
+<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+ l&eacute;ger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez
+ ce
+ qu'il m'a r&eacute;pondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p>
+<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de r&eacute;p&eacute;ter.
+ La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas &agrave; l'oreille:</p>
+<p>--Prends garde, il t'arrivera malheur. Ob&eacute;is, &eacute;coute ta soeur
+ qui t'aime.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix se croit au spectacle. Il ne c&eacute;derait
+ sa place &agrave; personne.
+ Il ne r&eacute;fl&eacute;chit point que si Poil de Carotte se d&eacute;robe
+ d&eacute;sormais, une part
+ des commissions reviendra de droit au fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;; il l'encouragerait
+ plut&ocirc;t.
+ Hier, il le m&eacute;prisait, le traitait de poule mouill&eacute;e. Aujourd'hui
+ il
+ l'observe en &eacute;gal et le consid&egrave;re. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+</p>
+<p>--Puisque c'est la fin du monde renvers&eacute;, dit madame Lepic atterr&eacute;e,
+ je ne
+ m'en m&ecirc;le plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+ de dompter la b&ecirc;te f&eacute;roce. Je laisse en pr&eacute;sence le fils
+ et le p&egrave;re.
+ Qu'ils se d&eacute;brouillent.</p>
+<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix &eacute;trangl&eacute;e,
+ car
+ il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+ de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+ aller pour ma m&egrave;re.</p>
+<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuy&eacute; que flatt&eacute; de cette pr&eacute;f&eacute;rence.
+ &Ccedil;a
+ le g&ecirc;ne d'exercer ainsi son autorit&eacute;, parce qu'une galerie l'y
+ invite, &agrave;
+ propos d'une livre de beurre.</p>
+<p>Mal &agrave; l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les &eacute;paules,
+ tourne
+ le dos et rentre &agrave; la maison.</p>
+<p>Provisoirement l'affaire en reste l&agrave;.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Mot de la Fin</h2>
+<p>
+ Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner o&ugrave; madame Lepic, malade et couch&eacute;e,
+ n'a point paru,
+ o&ugrave;, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par g&ecirc;ne,
+ M.
+ Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+ --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+ route?</p>
+<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette mani&egrave;re de l'inviter.
+ Il
+ se l&egrave;ve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+ docilement son p&egrave;re.</p>
+<p>D'abord ils marchent silencieux. La question in&eacute;vitable ne vient pas
+ tout de
+ suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce &agrave; la deviner et &agrave;
+ lui
+ r&eacute;pondre. Il est pr&ecirc;t. Fortement &eacute;branl&eacute;, il ne regrette
+ rien. Il a eu
+ dans sa journ&eacute;e une telle &eacute;motion qu'il n'en craint pas de plus
+ forte. Et
+ le son de voix m&ecirc;me de M. Lepic qui se d&eacute;cide, le rassure.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derni&egrave;re conduite qui chagrine
+ ta m&egrave;re?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mon cher papa, j'ai longtemps h&eacute;sit&eacute; mais il faut en finir. Je
+ l'avoue:
+ je n'aime plus maman.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ A cause de tout. Depuis que je la connais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ah! c'est malheureux, mon gar&ccedil;on! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+ fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aper&ccedil;ois-tu de rien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Si. J'ai remarqu&eacute; que tu boudais souvent.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a m'exasp&egrave;re qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil
+ de Carotte
+ ne peut garder une rancune s&eacute;rieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+ fini, il sortira de son coin, calm&eacute;, d&eacute;rid&eacute;. Surtout n'ayez
+ pas l'air de
+ vous occuper de lui. C'est sans importance.</p>
+<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les p&egrave;res
+ et m&egrave;re et les &eacute;trangers. Je boude quelquefois, j'en conviens,
+ pour la
+ forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage &eacute;nergiquement de
+ tout
+ mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu &agrave; la maison.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Je suis oblig&eacute; de voyager.</p>
+<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>: Les affaires sont les affaires,
+ mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire,
+ n'a pas d'autre chien que moi &agrave; fouetter. Je me garde de m'en prendre
+ &agrave; toi. Certainement je n'aurais qu'&agrave; moucharder, tu me prot&eacute;gerais.
+ Peu &agrave; peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du pass&eacute;.
+ Tu verras si j'exag&egrave;re et si j'ai de la m&eacute;moire. Mais d&eacute;j&agrave;,
+ mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me s&eacute;parer de ma m&egrave;re.
+ Quel serait, &agrave; ton avis, le moyen le plus simple?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu devrais me permettre de les passer &agrave; la pension. J'y progresserais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ C'est une faveur r&eacute;serv&eacute;e aux &eacute;l&egrave;ves pauvres. Le
+ monde croirait que je
+ t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'&agrave; toi. En ce qui me concerne,
+ ta
+ soci&eacute;t&eacute; me manquerait.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu viendras me voir, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Les promenades pour le plaisir co&ucirc;tent cher, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu profiterais de tes voyages forc&eacute;s. Tu ferais un petit d&eacute;tour.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Non. Je t'ai trait&eacute; jusqu'ici comme ton fr&egrave;re et soeur, avec le
+ soin de ne
+ privil&eacute;gier personne. Je continuerai.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, laissons mes &eacute;tudes. Retire-moi de la pension, sous pr&eacute;texte
+ que j'y
+ vole ton argent, et je choisirai un m&eacute;tier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+ exemple?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ L&agrave; ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impos&eacute; pour ton instruction
+ de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essay&eacute; de me tuer.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu charges! Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Et te voil&agrave;. Donc tu n'en avais gu&egrave;re l'envie. Mais au souvenir
+ de ton
+ suicide manqu&eacute;, tu dresses fi&egrave;rement la t&ecirc;te. Tu t'imagines
+ que la mort
+ n'a tent&eacute; que toi. Poil de Carotte, l'&eacute;go&iuml;sme te perdra.
+ Tu tires toute
+ la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Papa, mon fr&egrave;re est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'&eacute;prouve
+ aucun plaisir &agrave; me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+ Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, m&ecirc;me ma m&egrave;re.
+ Elle ne
+ peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+ parmi l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Petite esp&egrave;ce humaine &agrave; t&ecirc;te carr&eacute;e, tu raisonnes
+ pantoufle. Vois-tu clair
+ au fond des coeurs? Comprends-tu d&eacute;j&agrave; toutes les choses?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mes choses &agrave; moi, oui, papa; du moins je t&acirc;che.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te pr&eacute;viens,
+ tu
+ ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a promet.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ R&eacute;signe-toi, blinde-toi, jusqu'&agrave; ce que majeur et ton ma&icirc;tre,
+ tu puisses
+ t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caract&egrave;re et
+ d'humeur. D'ici l&agrave;, essaie de prendre le dessus, &eacute;touffe ta sensibilit&eacute;
+ et
+ observe les autres, ceux m&ecirc;mes qui vivent le plus pr&egrave;s de toi;
+ tu
+ t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+ r&eacute;clame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+ pr&eacute;f&eacute;rable au mien? J'ai une m&egrave;re. Cette m&egrave;re ne
+ m'aime pas et je ne
+ l'aime pas.</p>
+<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+ impatient&eacute;.</p>
+<p>A ces mots, Poil de Carotte l&egrave;ve les yeux vers son p&egrave;re. Il regarde
+ longuement son visage dur, sa barbe &eacute;paisse o&ugrave; la bouche est rentr&eacute;e
+ comme
+ honteuse d'avoir trop parl&eacute;, son front pliss&eacute;, ses pattes d'oie
+ et ses
+ paupi&egrave;res baiss&eacute;es qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p>
+<p>Un instant Poil de Carotte s'emp&ecirc;che de parler. Il a peur que sa joie
+ secr&egrave;te et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ ne s'envole.</p>
+<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit l&agrave;-bas dans
+ les
+ t&eacute;n&egrave;bres et il lui crie avec emphase:</p>
+<p>--Mauvaise femme! te voil&agrave; compl&egrave;te. Je te d&eacute;teste.</p>
+<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta m&egrave;re apr&egrave;s tout.</p>
+<p>--Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis
+ pas &ccedil;a parce que c'est ma m&egrave;re.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">L'Album de Poil de Carotte</h2>
+<h3 align="center"> I</h3>
+<p>Si un &eacute;tranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne
+ manque
+ pas de s'&eacute;tonner. Il voit soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ sous divers
+ aspects, debout, assis, bien habill&eacute;s ou demi-v&ecirc;tus, gais ou renfrogn&eacute;s,
+ au milieu de riches d&eacute;cors.
+</p>
+<p>--Et Poil de Carotte?</p>
+<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, r&eacute;pond madame Lepic,
+ mais il
+ &eacute;tait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute; c'est qu'on ne fait jamais <i>tirer</i> Poil de Carotte.</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille h&eacute;site avant de
+ retrouver son vrai nom de bapt&ecirc;me.</p>
+<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p>
+<p>--Son &acirc;me est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>Autres signes particuliers:</p>
+<p>La figure de Poil de Carotte ne pr&eacute;vient gu&egrave;re en sa faveur.
+ Poil de Carotte a le nez creus&eacute; en taupini&egrave;re.
+ Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en &ocirc;te, des cro&ucirc;tes de pain
+ dans les
+ oreilles.
+ Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+ Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+ Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+ un collier.
+ Enfin Poil de Carotte a un dr&ocirc;le de go&ucirc;t et ne sent pas le muse.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">IV</h3>
+<p>Il se l&egrave;ve le premier, en m&ecirc;me temps que la bonne. Et les matins
+ d'hiver,
+ il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en t&acirc;tant
+ les aiguilles du bout du doigt.</p>
+<p>Quand le caf&eacute; et le chocolat sont pr&ecirc;ts, il mange un morceau de
+ n'importe
+ quoi sur le pouce.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">V</h3>
+<p>Quand on le pr&eacute;sente &agrave; quelqu'un, il tourne la t&ecirc;te, tend
+ la main par
+ derri&egrave;re, se rase, les jambes ploy&eacute;es, et il &eacute;gratigne
+ le mur.</p>
+<p>Et si on lui demande:
+ --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il r&eacute;pond:
+ --Oh! ce n'est pas la peine!</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">VI</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ Poil de Carotte r&eacute;ponds donc, quand on te parle.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Boui, banban.
+ Madame Lepic:
+ Il me semble t'avoir d&eacute;j&agrave; dit que les enfants ne doivent jamais
+ parler la
+ bouche pleine.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">VII</h3>
+<p>Il ne peut s'emp&ecirc;cher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+ qu'il les retire, &agrave; l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+ Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">VIII</h3>
+<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+ C'est un vilain d&eacute;faut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p>
+<p>--Oui, r&eacute;pond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">IX</h3>
+<p>Le paresseux grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de terminer p&eacute;niblement
+ ses &eacute;tudes.
+ Il s'&eacute;tire et soupire d'aise.</p>
+<p>--Quels sont tes go&ucirc;ts? lui demande M. Lepic. Tu es &agrave; l'&acirc;ge
+ qui d&eacute;cide
+ de la vie. Que vas-tu faire?</p>
+<p>--Comment! Encore! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">X</h3>
+<p>On joue aux jeux innocents.
+ Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p>
+<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p>
+<p>On se r&eacute;crie:</p>
+<p>--Tr&egrave;s joli! Quel galant po&egrave;te!</p>
+<p>-- Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, je ne les ai pas regard&eacute;s. Je
+ dis cela
+ comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+ de rh&eacute;torique.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XI</h3>
+<p>Dans les batailles &agrave; coups de boules de neige, Poil de Carotte forme
+ &agrave;
+ lui seul un camp. Il est redoutable, et sa r&eacute;putation s'&eacute;tend
+ au loin
+ parce qu'il met des pierres dans les boules.</p>
+<p>Il vise &agrave; la t&ecirc;te: c'est plus court.</p>
+<p>Quand il g&egrave;le et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
+ &agrave; part, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la glace, sur l'herbe.</p>
+<p>A saut de mouton, il pr&eacute;f&egrave;re rester dessous, une fois pour toutes.</p>
+<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa libert&eacute;.</p>
+<p>Et &agrave; cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XII</h3>
+<p>Les enfants se mesurent leur taille.
+ A vue d'oeil, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, hors concours, d&eacute;passe
+ les autres de la
+ t&ecirc;te. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+ fille, doivent se mettre l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre. Et tandis
+ que soeur
+ Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, d&eacute;sireux
+ de ne
+ contrarier personne, triche et se baisse l&eacute;g&egrave;rement, pour ajouter
+ un rien
+ &agrave; la petite id&eacute;e de diff&eacute;rence.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XIII</h3>
+<p>Poil de Carotte donne ce conseil &agrave; la servante Agathe:</p>
+<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+ Il y a une limite.
+ Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche &agrave; Poil
+ de
+ Carotte.</p>
+<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se f&acirc;che
+ et d&eacute;livre son fils qui rayonne d&eacute;j&agrave; de gratitude.</p>
+<p>--Et maintenant, &agrave; nous deux! lui dit-elle.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XIV</h3>
+<p>--Faire c&acirc;lin! Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire? demande Poil de Carotte
+ au
+ petit Pierre que sa maman g&acirc;te.</p>
+<p>Et renseign&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s, il s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+ le plat, avec mes doigts, et sucer la moiti&eacute; de la p&ecirc;che o&ugrave;
+ se trouve le
+ noyau.</p>
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit:</p>
+<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XV</h3>
+<p>Quelquefois, fatigu&eacute;s de jouer, soeur Ernestine et grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix pr&ecirc;tent
+ volontiers leurs joujoux &agrave; Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+ part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p>
+<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+ redemande.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XVI</h3>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p>
+<p>Mathilde:
+ Je les trouve dr&ocirc;les. Pr&ecirc;te-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable
+ pour
+ faire des p&acirc;t&eacute;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allum&eacute;es.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XVII</h3>
+<p>
+ --Veux-tu t'arr&ecirc;ter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton p&egrave;re
+ que moi? dit, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, madame Lepic.</p>
+<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+ mieux l'un que l'autre, r&eacute;pond Poil de Carotte de sa voix int&eacute;rieure.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XVIII</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je ne sais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Cela veut dire que tu fais encore une b&ecirc;tise. Tu le fais donc toujours
+ expr&egrave;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Il ne manquerait plus que cela.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XIX</h3>
+<p>Croyant que sa m&egrave;re lui sourit, Poil de Carotte, flatt&eacute;, sourit
+ aussi.</p>
+<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'&agrave; elle-m&ecirc;me, dans le vague,
+ fait
+ subitement sa t&ecirc;te de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+ d&eacute;contenanc&eacute;, ne sait o&ugrave; dispara&icirc;tre.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XX</h3>
+<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p>
+<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure m&ecirc;me plus une
+ goutte quand on le gifle.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXI</h3>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p>
+<p>--Quand il a une id&eacute;e dans la t&ecirc;te, il ne l'a pas dans le derri&egrave;re.</p>
+<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre int&eacute;ressant.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXII</h3>
+<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fra&icirc;che,
+ o&ugrave; il maintient h&eacute;ro&iuml;quement son nez et sa bouche, quand
+ une calotte
+ renverse le seau d'eau sur ses bottines et ram&egrave;ne Poil de Carotte &agrave;
+ la vie.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXIII</h3>
+<p>Tant&ocirc;t madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Il est comme moi, sans malice, plus b&ecirc;te que m&eacute;chant et trop
+ cul de plomb
+ pour inventer la poudre.</p>
+<p>Tant&ocirc;t elle se plait &agrave; reconna&icirc;tre que, si les petits cochons
+ ne le mangent
+ pas, il fera, plus tard, un gars hupp&eacute;.</p>
+<h3 align="center"> XXIV</h3>
+<p>--Si jamais, r&ecirc;ve Poil de Carotte, on me donne, comme &agrave; grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix,
+ un cheval de bois pour mes &eacute;trennes, je saute dessus et je file.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXV</h3>
+<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+ Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+ douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+ d'un sou.</p>
+<p>Toutefois, il faut convenir que d&egrave;s qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+ elle le lui fait passer.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXVI</h3>
+<p>Il sert de trait d'union entre son p&egrave;re et sa m&egrave;re. M. Lepic
+ dit:</p>
+<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton &agrave; cette chemise.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la chemise &agrave; madame Lepic, qui dit:</p>
+<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p>
+<p>Mais elle prend sa corbeille &agrave; ouvrage et coud le bouton.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXVII</h3>
+<p>Si ton p&egrave;re n'&eacute;tait plus l&agrave;, s'&eacute;crie madame Lepic,
+ il y a longtemps que tu
+ m'aurais donn&eacute; un mauvais coup, plong&eacute; ce couteau dans le coeur,
+ et mise
+ sur la paille!</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXVIII</h3>
+<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic &agrave; chaque instant.</p>
+<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du c&ocirc;t&eacute; de l'ourlet. Et
+ il se
+ trompe, il r&eacute;arrange.</p>
+<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+ barbouille &agrave; rendre jaloux soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ Mais
+ elle ajoute expr&egrave;s pour lui:</p>
+<p>--C'est plut&ocirc;t un bien qu'un mal. &Ccedil;a d&eacute;gage le cerveau
+ de la t&ecirc;te.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXIX</h3>
+<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette &eacute;normit&eacute; &eacute;chappe
+ &agrave; Poil
+ de Carotte:</p>
+<p>--Laisse-moi donc tranquille, imb&eacute;cile!</p>
+<p>Il lui semble aussit&ocirc;t que l'air g&egrave;le autour de lui, et qu'il
+ a deux sources
+ br&ucirc;lantes dans les yeux.</p>
+<p>Il balbutie, pr&ecirc;t &agrave; rentrer dans la terre, sur un signe.
+ Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXX</h3>
+<p>Soeur Ernestine va bient&ocirc;t se marier. Et madame Lepic permet qu'elle
+ se
+ prom&egrave;ne avec son fianc&eacute;, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p>
+<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p>
+<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+ chien, et s'il s'oublie &agrave; ralentir, il entend, malgr&eacute; lui, des
+ baisers
+ furtifs.</p>
+<p>Il tousse.</p>
+<p>Cela l'&eacute;nerve, et soudain, comme il se d&eacute;couvre devant la croix
+ du village,
+ il jette sa casquette par terre, l'&eacute;crase sous son pied et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+ Au m&ecirc;me instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derri&egrave;re
+ le
+ mur, un sourire aux l&egrave;vres, terrible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte ajoute, &eacute;perdu:</p>
+<p>--Except&eacute; maman.</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">FIN</h2>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>TABLE</p>
+<p>Les Poules<br>
+ Les Perdrix<br>
+ C'est le chien<br>
+ Le Cauchemar<br>
+ Sauf votre respect<br>
+ Le Pot<br>
+ Les Lapins<br>
+ La Pioche<br>
+ La Carabine<br>
+ La Taupe<br>
+ La Luzerne<br>
+ Le Timbale<br>
+ La Mie de pain<br>
+ Le Trompette<br>
+ Ma M&egrave;che<br>
+ Le Bain<br>
+ Honorine<br>
+ La Marmite<br>
+ R&eacute;ticence<br>
+ Agathe<br>
+ Le Programme<br>
+ L'Aveugle<br>
+ Le Jour de l'An<br>
+ Aller et retour<br>
+ Le Porte-plume<br>
+ Les Joues rouges<br>
+ Les Poux<br>
+ Comme Brutus<br>
+ Lettres choisies de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic et quelques r&eacute;ponses
+ de M.<br>
+ Lepic &agrave; Poil de Carotte<br>
+ Le Toiton<br>
+ Le Chat<br>
+ Les Moutons<br>
+ Parrain<br>
+ La Fontaine<br>
+ Les Prunes<br>
+ Mathilde<br>
+ Le Coffre-fort<br>
+ Les T&ecirc;tards<br>
+ Coup de th&eacute;&acirc;tre<br>
+ En Chasse<br>
+ La Mouche<br>
+ La Premi&egrave;re B&eacute;casse<br>
+ L'Hame&ccedil;on<br>
+ La Pi&egrave;ce d'argent<br>
+ Les Id&eacute;e personnelles<br>
+ La Temp&ecirc;te de feuilles<br>
+ La R&eacute;volte<br>
+ Le Mot de la fin<br>
+ L'Album de Poil de Carotte</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
+
+***** This file should be named 4559-h.htm or 4559-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/4/5/5/4559/
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</BODY>
+</HTML>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..3d5efd5
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #4559 (https://www.gutenberg.org/ebooks/4559)
diff --git a/old/7plcr10.txt b/old/7plcr10.txt
new file mode 100644
index 0000000..6440157
--- /dev/null
+++ b/old/7plcr10.txt
@@ -0,0 +1,5853 @@
+The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before distributing this or any other
+Project Gutenberg file.
+
+We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your
+own disk, thereby keeping an electronic path open for future
+readers. Please do not remove this.
+
+This header should be the first thing seen when anyone starts to
+view the etext. Do not change or edit it without written permission.
+The words are carefully chosen to provide users with the
+information they need to understand what they may and may not
+do with the etext.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and
+further information, is included below. We need your donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [Etext# 4559]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 10, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+*****This file should be named 7plcr10.txt or 7plcr10.zip*****
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 7plcr11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7plcr10a.txt
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+
+Project Gutenberg Etexts are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep etexts in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our etexts one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any Etext before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2001 as we release over 50 new Etext
+files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 4000+
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+should reach over 300 billion Etexts given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion]
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+At our revised rates of production, we will reach only one-third
+of that goal by the end of 2001, or about 4,000 Etexts. We need
+funding, as well as continued efforts by volunteers, to maintain
+or increase our production and reach our goals.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of January, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, Delaware,
+Florida, Georgia, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky,
+Louisiana, Maine, Michigan, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Oklahoma, Oregon,
+Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee,
+Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin,
+and Wyoming.
+
+*In Progress
+
+We have filed in about 45 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+All donations should be made to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fundraising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fundraising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this etext, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this etext if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+etext, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this etext by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this etext on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS
+This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-tm etexts,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this etext
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these etexts, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's etexts and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other etext medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this etext within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this etext,
+[2] alteration, modification, or addition to the etext,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this etext electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ etext or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this etext in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The etext may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the etext (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this header are copyright (C) 2001 by Michael S. Hart
+and may be reprinted only when these Etexts are free of all fees.]
+[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales
+of Project Gutenberg Etexts or other materials be they hardware or
+software or any other related product without express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.10/04/01*END*
+
+
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+
+
+
+Poil de Carotte
+
+par Jules Renard
+
+
+
+
+Les Poules
+
+
+--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublie de fermer les
+poules.
+
+C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenetre. La-bas, tout au fond de
+la grande cour, le petit toit aux poules decoupe, dans la nuit, le carr
+noir de sa porte ouverte.
+
+--Felix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aine de ses trois
+enfants.
+
+--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Felix, garcon pale,
+ indolent et poltron.
+
+--Et toi, Ernestine?
+
+--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
+
+Grand frere Felix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour repondre.
+Ils lisent, tres interesses, les coudes sur la table, presque front contre
+front.
+
+--Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
+Carotte, va fermer les poules!
+
+Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier ne, parce qu'il a les cheveux
+roux et la peau tachee. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se
+dresse et dit avec timidite:
+
+--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
+
+--Comment? Repond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
+Depechez-vous, s'il te plait!
+
+--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
+
+--Il ne craint rien ni personne, dit Felix, son grand frere.
+
+Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre
+indigne, il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement,
+sa mere lui promet une gifle.
+
+--Au moins, eclairez-moi, dit-il.
+
+Madame Lepic hausse les epaules, Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable,
+Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du coridor.
+
+--Je t'attendrai la, dit-elle.
+
+Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiee, parce qu'un fort coup de vent
+fait vaciller la lumiere et l'eteint.
+
+Poil de Carotte, les fesses collees, les talons plantes, se met a trembler
+dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle.
+Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glace, pour l'emporter. Des
+renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
+joue? Le mieux est de se precipiter, au juger, vers les poules, la tete en
+avant, afin de trouer l'ombre. Tatonnant, il saisit le crochet de la porte.
+Au bruit de ses pas, les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur
+perchoir. Poil de Carotte leur crie:
+
+--Taisez-vous donc, c'est moi!
+
+Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailes. Quand il
+rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble
+qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement
+neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+felicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
+parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues.
+
+Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
+lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
+
+--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
+
+
+
+Les Perdrix
+
+
+Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle
+contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise
+pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est
+specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege
+a la durete bien connue de son coeur sec.
+
+Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
+
+Poil de Carotte:
+Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour.
+
+Madame Lepic:
+L'ardoise est trop haute pour toi.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, j'aimerais autant les plumer.
+
+Madame Lepic:
+Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+indications d'usage:
+
+--Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume.
+
+Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence.
+
+Monsieur Lepic:
+Deux a la fois, matin!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour aller plus vite.
+
+Madame Lepic:
+Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
+
+Les perdrix se defendent, convulsives, et, les ailes battantes, eparpillent
+leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus
+aisement, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+pour les contenir, et, tantot rouge, tantot blanc, en sueur, la tete haute
+afin de ne rien voir, il serre plus fort.
+
+Elles s'obstinent.
+
+Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+tete sur le bout de son soulier.
+
+--Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur
+Ernestine.
+
+--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre betes! je ne
+voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes.
+
+M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort ecoeure.
+
+--Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
+
+Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cranes brises du sang
+coule, un peu de cervelle.
+
+--Il etait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonne?
+
+Grand Felix dit:
+--C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois.
+
+
+
+C'est le Chien
+
+
+M. Lepic et soeur Ernestine, accoudes sous la lampe, lisent, l'un le
+journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere
+Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+des choses.
+
+Tout a coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement sourd.
+
+--Chtt! fait M. Lepic.
+
+Pyrame grogne plus fort.
+
+--Imbecile! dit madame Lepic.
+
+Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus.
+
+--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
+
+Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+il casse sa voix en eclats.
+
+La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+couche qui leur tient tete.
+
+Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme
+jappe.
+
+Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est alle voir ce qu'il
+y a. Un cheminau attarde passe dans la rue peut-etre et rentre
+tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+voler.
+
+Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+n'ouvre pas la porte.
+
+Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+du pied, il s'efforcait d'effrayer l'ennemi.
+
+Aujourd'hui il triche.
+
+Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste coll
+derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
+lui reussit.
+
+Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+leve les yeux, il apercoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte,
+trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace.
+
+Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+trop. Les soupcons s'eveilleraient.
+
+De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans
+les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
+A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+Chatouille au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
+
+Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
+calmes ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
+Poil de Carotte dit tout de meme par habitude
+
+--C'est le chien qui revait.
+
+
+
+Le Cauchemar
+
+
+Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent, lui
+prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il
+possede tous les defauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
+Il ronfle expres, sans aucun doute.
+
+La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est
+celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a cote de
+sa mere, au fond.
+
+Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour deblayer sa gorge.
+Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point
+respirer trop fort.
+
+Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
+
+Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
+
+Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic, qui demande:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
+
+Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble
+indien.
+
+Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
+mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier
+appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
+ou il repose, a cote de sa mere, au fond.
+
+
+
+Sauf votre Respect
+
+
+Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'age ou les autres
+communient, blancs de coeur et de corps, est reste malpropre. Une nuit,
+il a trop attendu, n'osant demander.
+
+Il esperet, au moyen de tortillements gradues, calmer le malaise.
+
+Quelle pretention!
+
+Une autre nuit, il s'est reve commodement installe contre une borne,
+l'ecart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
+s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement!
+
+Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gate, Poil de
+Carotte dejeune avant de se lever.
+
+Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignee, ou madame Lepic,
+avec une palette de bois, en a delaye un peu, oh! tres peu.
+
+A son chevet, grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de
+Carotte d'un air sournois, prets a eclater de rire au premier signal.
+Madame Lepic, petite cuilleree par petite cuilleree, donne la becquee a son
+enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Felix et a soeur
+Ernestine:
+
+--Attention! preparez-vous!
+
+--Oui, maman.
+
+Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter
+quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aines
+comme pour leur demander:
+
+--Y etes-vous?
+
+leve lentement, lentement la derniere cuilleree, l'enfonce jusqu'a la gorge,
+dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+dit, a la fois goguenarde et degoutee:
+
+--Ah! ma petite salissure, tu en as mange, tu en as mange, et de la
+tienne encore, de celle d'hier.
+
+--Je m'en doutais, repond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
+esperee.
+
+Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre
+plus drole du tout.
+
+
+
+Le Pot
+
+I
+
+
+Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
+a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete, c'est facile.
+A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
+
+L'hiver, la promenade devient une corvee. Il a beau prendre, des que la
+nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere precaution, il ne peut
+esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine, on veille,
+neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une
+deuxieme precaution.
+
+Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
+
+--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
+
+D'ordinaire il se repond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer,
+soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand
+frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige
+pas toujours a s'eloigner de la maison, jusqu'au fosse de la rue, presque
+en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier;
+c'est selon.
+
+Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a eteint les etoiles
+et les noyers ragent dans les pres.
+
+--Ca se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir delibere sans
+hate, je n'ai pas envie.
+
+Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
+corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille, se
+couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre, d'un
+unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il
+est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il
+repasse sa journee, se felicite de l'avoir frequemment echappe belle, et
+compte, pour demain, sur une chance egale. Il se flatte que, deux jours de
+suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir
+avec ce reve.
+
+A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu.
+
+--C'etait inevitable, se dit Poil de Carotte.
+
+Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de
+Carotte prend ses precautions?
+
+Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
+
+--Tot ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je resiste,
+plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par
+experience, que maman n'y verra goutte.
+
+Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute securite et commence un
+bon somme.
+
+
+
+II
+
+Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre.
+
+--Oh! oh! dit-il, ca se gate!
+
+Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a pech
+par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
+
+Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef.
+La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir.
+
+Pourtant is se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre.
+Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot
+qu'il sait absent.
+
+Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trepigner
+que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
+
+--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu,
+car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gueri net, aurait l'air
+de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+qu'il appelait.
+
+Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre.
+Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
+mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il
+se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat
+entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
+
+Le noir de la chambre s'epaissit.
+
+
+
+III
+
+Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+matinee, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+reniflait de travers.
+
+--Quelle drole d'odeur! dit-elle.
+
+--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
+
+Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+pas longue a trouver.
+
+--J'etais malade et il n'y avait pas de pot, se depeche de dire Poil de
+Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense.
+
+--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
+
+Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'ecrie:
+
+--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
+
+Et tantot elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+cheminee comme si elle etaignait le feu, elle secoue la literie et elle
+demande de l'air! de l'air! affairee et plaintive.
+
+Et tantot elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
+
+--Miserable! tu perds donc le sens! Te voila donc denature! Tu vis donc
+comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en
+servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminees. Dieu
+m'est t emoin que tu me rends imbecile, et que je mourrai folle, folle,
+folle!
+
+Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit.
+Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir,
+il aurait du toupet.
+
+Et, comme sa famille desolee, les voisins goguenards qui defilent, le
+facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
+
+--Parole d'honneur! repond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+moi je ne sais plus. Arrangez vous.
+
+
+
+Les Lapins
+
+
+--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+comme moi, tu ne l'aimes pas.
+
+--Ca se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
+
+On lui impose ainsi des gouts et des degouts. En principe, il doit aimer
+seulement ce qu'aime sa mere. Quand arrive le fromage:
+
+--Je suis bien sure, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
+
+Et Poil de Carotte pense:
+
+--Puisqu'elle en est sure, ce n'est pas la peine d'essayer.
+
+En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+Au dessert, madame Lepic lui dit:
+
+--Va porter ces tranches de melon a ces lapins.
+
+Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien
+horizontale afin de ne rien renverser.
+
+A son entree sous leur toit, les lapins, coiffes en tapageurs, les oreilles
+sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
+
+--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plait, partageons.
+
+S'etant assis d'abord sur un tas de crottes, de senecon ronge jusqu'a la
+racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+graines de melon et boit le jus lui-meme: c'est doux comme du vin doux.
+
+Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laisse aux tranches de
+jaune sucre, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+lapins en rond sur leur derriere.
+
+La porte du petit toit est fermee. Le soleil des siestes enfile les trous
+des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraiche.
+
+
+
+La Pioche
+
+
+Grand frere Felix et Poil de Carotte travaillent cote a cote. Chacun a sa
+pioche. Celle du grand frere Felix a ete faite sur mesure, chez le
+marechal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+d'ardeur. Soudain, au moment ou il s'y attend le moins (c'est toujours
+a ce moment precis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte recoit un coup
+de pioche en plein front.
+
+Quelques instants apres, il faut transporter, coucher avec precaution, sur le
+lit, grand frere Felix qui vient de se trouver mal a la vue du sang de son
+petit frere. Toute la famille est la, debout, sur la pointe du pied, et
+soupire apprehensive:
+
+--Ou sont les sels?
+
+--Un peu d'eau bien fraiche, s'il vous plait, pour mouiller les tempes.
+
+Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les epaules,
+entre les tetes. Il a le front bande d'un linge deja rouge, ou le sang
+suinte et s'ecarte.
+
+M. Lepic lui a dit:
+
+--Tu t'es joliment fait moucher!
+
+Et sa soeur Ernestine qui a panse la blessure:
+
+--C'est entre comme dans du beurre.
+
+Il n'a pas crie, car on lui a fait observer que cela ne sert a rien.
+
+Mais voici que grand frere Felix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
+quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+l'inquietude, l'effroi se retirent des coeurs.
+
+--Toujours le meme, donc! dit madame Lepic a Poil de Carotte; tu ne pouvais
+pas faire attention, petit imbecile!
+
+
+
+La Carabine
+
+
+M. Lepic dit a ses fils:
+
+--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des freres qui s'aiment
+mettent tout en commun.
+
+--Oui, papa, repond grand frere Felix, nous nous partagerons la carabine.
+Et meme il suffira que Poil de Carotte me la prete de temps en temps.
+
+Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mefie.
+
+M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
+
+--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit etre l'aine.
+
+Grand frere Felix:
+Je cede l'honneur a Poil de Carotte. Qu'il commence!
+
+Monsieur Lepic:
+Felix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
+
+M. Lepic installe la carabine sur l'epaule de Poil de Carotte.
+
+Monsieur Lepic:
+Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
+
+Poil de Carotte:
+Emmene-t-on le chien?
+
+Monsieur Lepic:
+Inutile. Vous ferez le chien chacun a votre tour. D'ailleurs, des
+chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
+
+Poil de Carotte et grand frere Felix s'eloignent. Leur costume simple
+est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+M. Lepic leur declare souvent que le vrai chasseur les meprise. La culotte
+de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ainsi dans la patouille, les terres labourees, et des bottes se forment
+bientot, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
+consigne de respecter.
+
+--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frere Felix.
+
+--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
+
+Il eprouve une demangeaison au defaut de l'epaule et se refuse d'y coller
+la crosse de son arme a feu.
+
+--Hein! dit grand frere Felix, je te la laisse porter tout ton soul!
+
+--Tu es mon frere, dit Poil de Carotte.
+
+Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrete et fait signe a grand
+frere Felix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie a l'autre.
+Le dos voute, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
+moineaux dormaient. La bande tient mal, et pepiante, va se poser ailleurs.
+Les deux chasseurs se redressent; grand frere Felix jette des insultes.
+Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parait moins impatient. Il
+redoute l'instant ou il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
+
+Grand frere Felix:
+Ne tire pas, tu es trop loin.
+
+Poil de Carotte:
+Crois-tu?
+
+Grand frere Felix:
+Pardine! Ca trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+est tres loin.
+
+Et grand frere Felix se demasque afin de montrer qu'il a raison. Les
+moineaux, effrayes, repartent.
+
+Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+hoche la queue, remue la tete, offre son ventre.
+
+Poil de Carotte:
+Vraiment, je peux le tirer, celui-la, j'en suis sur.
+
+Grand frere Felix:
+Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prete-moi ta carabine.
+
+Et deja Poil de Carotte, les mains vides, desarme, baille: a sa place,
+devant lui, grand frere Felix epaule, vise, tire, et le moineau tombe.
+
+C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout a l'heure serrait
+la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+la retrouve, car grand frere Felix vient de la lui rendre, puis, faisant
+le chien, court ramasser le moineau et dit:
+
+--Tu n'en finis pas, il faut te depecher un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Un peu beaucoup.
+
+Grand fere Felix:
+Bon, tu boudes!
+
+Poil de Carotte:
+Dame, veux-tu que je chante?
+
+Grand frere Felix:
+Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+nous pouvions le manquer.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! moi...
+
+Grand frere Felix:
+Toi ou moi, c'est la meme chose. Je l'ai tue aujourd'hui, tu le tueras
+demain.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! demain.
+
+Grand frere Felix:
+Je te le promets.
+
+Poil de Carotte:
+Je sais? tu me le promets, la veille.
+
+Grand frere Felix:
+Je te le jure; es-tu content?
+
+Poil de Carotte:
+Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+j'essaierais la carabine.
+
+Grand frere Felix:
+Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bete, et laisse passer
+le bec.
+
+Les deux chasseurs retournent a la maison. Parfois il rencontrent un
+paysan qui les salue et dit:
+
+--Garcons, vous n'avez pas tue le pere, au moins?
+
+Poil de Carotte, flatte, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodes,
+triomphants, et M. Lepic, des qu'il les apercoit, s'etonne:
+
+--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+portee tout le temps?
+
+--Presque, dit Poil de Carotte.
+
+
+
+La Taupe
+
+
+Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ramonat. Quand il a bien joue avec, il se decide a la tuer. Il la
+lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+retomber sur une pierre.
+
+D'abord, tout va bien et rondement.
+
+Deja la taupe s'est brise les pattes, fendu la tete, casse le dos, et
+elle semble n'avoir pas la vie dure.
+
+Puis, stupefait, Poil de Carotte s'apercoit qu'elle s'arrete de mourir.
+Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ca
+n'avance plus.
+
+--Matin de matin! elle n'est pas morte, dit-il.
+
+En effet, sur la pierre tachee de sang, la taupe se petrit; son ventre
+plein de graisse tremble comme une gelee, et, par ce tremblement, donne
+l'illusion de la vie.
+
+--Matin de matin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
+encore morte!
+
+Il la ramasse, l'injurie et change de methode.
+
+Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ses forces, a bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+bouge toujours.
+
+Et plus Poil de Carotte enrage tape, moins la taupe lui parait mourir.
+
+
+
+La Luzerne
+
+
+Poil de Carotte et grand frere Felix reviennent de vepres et se hatent
+d'arriver a la maison, car c'est l'heure du gouter de quatre heures.
+
+Grand frere Felix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
+Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme
+trop tot, et declare, devant temoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
+aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ce soir encore, marche plus vite que grand frere Felix, afin d'etre
+servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+donne des coups de dents, des coups de tete, le morcelle, et fait
+voler des eclats. Ranges autour de lui, ses parents le regardent
+avec curiosite.
+
+Son estomac d'autruche digerait des pierres, un vieux sou tache de
+vert-de-gris. En resume, il ne se montre point difficile a nourrir.
+Il pese sur le loquet de la porte. Elle est fermee.
+
+--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
+
+Grand frere Felix, jurant le nom de Dieu, se precipite sur la lourde
+porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les epaules.
+
+Poil de Carotte:
+Decidement, ils n'y sont pas.
+
+Grand frere Felix:
+Mais ou sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
+
+Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+faim inaccoutumee. Par des baillements, des chocs de poing au creux de
+la poitrine, ils en expriment toute la violence.
+
+Grand frere Felix:
+S'ils s'imaginent que je les attendrai!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pourtant ce que nous avons de mieux a faire.
+
+Grand frere Felix:
+Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
+
+Poil de Carotte:
+De l'herbe! c'est une idee, et nos parents seront attrapes.
+
+Grand frere Felix:
+Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+l'huile et le vinaigre.
+
+Poil de Carotte:
+On n'a pas besoin de la retourner.
+
+Grand frere Felix:
+Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange
+pas, toi?
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi toi et pas moi?
+
+Grand frere Felix:
+Blague a part, veux-tu parier?
+
+Poil de Carotte:
+Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+avec du lait caille pour ecarter dessus?
+
+Grand frere Felix:
+Je prefere la luzerne.
+
+Poil de Carotte:
+Partons!
+
+Bientot le champ de luzerne deploie sous leurs yeux sa verdeur
+appetissante. Des l'entree, ils se rejouissent de trainer les
+souliers, d'ecraser les tiges molles, de marquer d'etroits
+chemins qui inquieteront longtemps et feront dire:
+
+--Quelle bete a passe par ici?
+
+A travers leurs culottes, une fraicheur penetre jusqu'aux mollets
+peu a peu engourdis.
+
+Ils s'arretent au milieu du champ et se laissent tomber a plat ventre.
+
+--On est bien, dit grand fere Felix.
+
+Le visage chatouille, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ensemble dans le meme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+voisine:
+
+--Dormirez-vous, sales gars?
+
+Ils oublient leur faim et se mettent a nager en marin, en chien, en
+grenouille. Les deux tetes seules emergent. Ils coupent de la main,
+refoulent du pied les petites vagues vertes aisement brisees. Mortes,
+elles ne se referment plus.
+
+--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fere Felix.
+
+--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
+
+Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
+
+Accoudes, ils suivent du regard les galeries soufflees que creusent
+les taupes et qui zigzaguent a fleur de sol, comme a fleur de peau
+les veines des vieillards. Tantot ils les perdent de vue, tantot
+elles debouchent dans une clairiere, ou la cuscute rongeuse, parasite
+mechante, cholera des bonnes luzernes, etend sa barbe de filaments
+roux. Les taupinieres y forment un minuscule village de huttes
+dressees a la mode indienne.
+
+--Ce n'est pas tout ca, dit grand frere Felix, mangeons. Je commence.
+Prends garde de toucher a ma portion.
+
+Avec son bras comme rayon, il decrit un arc de cercle.
+
+--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
+
+Les deux tetes disparaissent. Qui les devinerait?
+
+Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+luzerne, en montre les dessous pales, et le champ tout entier est
+parcouru de frissons.
+
+Grand frere Felix arraches des brassees de fourrage, s'en enveloppe
+la tete, feint de se bourrer, imite le bruid de machoires d'un veau
+inexperimente qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+devorer tout, les racines memes, car il connait la vie, Poil de
+Carotte le prend au serieux, et, plus delicat, ne choisit que les
+belles feuilles.
+
+Du bout de son nez il les courbe, les amene a sa bouche et les
+mache posement.
+
+Pourquoi se presser?
+La table n'est pas louee. La foire n'est pas sur le pont.
+
+Et les dents crissantes, la langue amere, le coeur souleve, il avale,
+se regale.
+
+
+
+La Timbale
+
+
+Poil de Carote ne boira plus a table. Il perd l'habitude de boire, en
+quelques jours, avec une facilite qui surprend sa famille et ses amis.
+D'abord, il dit un matin a madame Lepic qui lui verse du vin comme
+d'ordinaire:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+Au repas du soir, il dit encore:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+--Tu deviens economique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
+
+Ainsi il reste toute cette premiere journee sans boire, parce que la
+temperature est douce et que simplement il n'a pas soif.
+
+Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
+
+--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN
+
+--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
+
+--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+la chercher dans le placard.
+
+Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+soi-meme?
+
+On s'etonne deja:
+
+--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voila une faculte de plus.
+
+--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+trouves seul, egare dans un desert, sans chameau.
+
+Grand frere Felix et soeur Ernestine parient:
+
+Soeur Ernestine:
+Il restera une semaine sans boire.
+
+Grand frere Felix:
+Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'a dimanche, ce sera beau.
+
+--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+leur trouvez-vous du merite?
+
+-Un cochon d'Inde et toi, ca fait deux, dit grand frere Felix.
+
+Poil de Carotte, pique, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se defend de la reclamer. Il
+accepte avec une egale indifference les ironiques compliments et les
+temoignages d'admiration sincere.
+
+--Il est malade ou fou, disent les uns.
+
+Les autres disent:
+
+-Il boit en cachette.
+
+Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point seche, diminue peu
+peu.
+
+Parents et voisins se blasent. Seuls quelques etrangers levent encore
+les bras au ciel, quand on les met au courant:
+
+--Vous exagerez: nul n'echappe aux exigences de la nature.
+
+Le medecin consulte declare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
+somme rien n'est impossible.
+
+Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnait qu'avec
+un entetement regulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+meme pas incommode. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
+sa faim comme sa soif! Il jeunerait, il vivrait d'air.
+
+Il ne se souvient meme plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+Puis la servante Honorine a l'idee de l'emplir de tripoli rouge pour
+nettoyer les chandeliers.
+
+
+
+La Mie de Pain
+
+
+M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dedaigne pas d'amuser lui-meme ses
+enfants. Il leur raconte des histoires dans les allees du jardin, et il
+arrive que grand frere Felix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
+ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
+leur dire que le dejeuner est servi, et les voila calmes. A chaque
+reunion de famille, les visages se renfrognent.
+
+On dejeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et deja rien
+n'empecherait de passer la table a d'autres, si elle etait louee, quand
+madame Lepic dit:
+
+--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plait, pour finir ma compote?
+
+A qui s'adresse-t-elle?
+Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+Elle le renseigne sur le prix des legumes, et lui explique la difficulte,
+par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+bete.
+
+--Non, dit-elle a Pyrame qui grogne d'amitie et bat le paillason de sa
+queue, tu ne sais pas le mal que j'ai a tenir cette maison. Tu te figures,
+comme les hommes, qu'une cuisiniere a tout pour rien. Ca t'est bien egal
+que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
+
+Or, cette fois, madame Lepic fait evenement. Par exception, elle s'adresse
+a M. Lepic d'une maniere directe. C'est a lui, bien a lui qu'elle demande
+une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+elle le regarde.
+
+Ensuite M. Lepic a le pain pres de lui. Etonne, il hesite, puis, du
+bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+serieux, noir, il la jette a madame Lepic.
+
+Farce ou drame? Qui le sait?
+Soeur Ernestine, humiliee pour sa mere, a vaguement le trac.
+
+--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frere Felix qui
+galope, effrene, sur les batons de sa chaise.
+
+Quant a Poil de Carotte, hermetique, des bousilles aux levres, l'oreille
+pleine de rumeurs et les joues gonflees de pommes cuites, il se contient,
+mais il va peter, si madame Lepic ne quitte a l'instant la table, parce
+qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derniere des
+dernieres.
+
+
+
+Le Trompette
+
+
+M. Lepic arrive de Paris ce matin meme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+en sortent pour grand freres Felix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
+dont precisement (comme c'est drole!) ils ont reve toute la nuit. Ensuite
+M. Lepic, les mains derriere son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+et lui dit:
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
+
+En verite, Poil de Carotte est plutot prudent que temeraire. Il
+prefererait une trompette, parce que ca ne part pas dans les mains; mais
+il a toujours entendu dire qu'un garcon de sa taille ne peut jouer
+serieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+L'age lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+Son pere connait les enfants: il a apporte ce qu'il faut.
+
+--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sur de deviner.
+
+Il va meme au peu loin et ajoute:
+
+--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
+
+--Ah! dit monsieur Lepic embarasse, tu aimes mieux un pistolet! tu as
+donc bien change?
+
+Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
+
+--Mais non, va, non, papa, c'etait pour rire. Sois tranquille, je les
+deteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+comme ca m'amuse de souffler dedans.
+
+Madame Lepic:
+--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine a ton pere, n'est-ce
+pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+a franges d'or. Tu l'as assez regardee. Maintenant, va voir a la
+cuisine si j'y suis; deguerpis, trotte et flute dans tes doigts.
+
+Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulee dans
+ses trois pompons rouge et son drapeau a franges d'or, la trompette de
+Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
+celle du jugement dernier.
+
+
+
+La Meche
+
+
+Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent a la messe. On
+les fait beaux et soeur Ernestine preside elle-meme a leur toilette,
+au risque d'etre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros
+Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses freres.
+
+C'est une rage qu'elle a.
+Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frere
+Felix previent sa soeur qu'il finira par se facher aussi elle triche:
+
+--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliee, je ne l'ai pas fait expres,
+et je te jure qu'a partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
+
+Et toujours elle reussit a lui en mettre un doigt.
+
+--Il arrivera malheur, dit grand frere Felix.
+
+Ce matin, roule dans sa serviette, la tete basse, comme soeur Ernestine
+ruse encore, il ne s'apercoit de rien.
+
+--La, dit-elle, je t'obeis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm
+sur la cheminee. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun merite.
+Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tete ressemble
+a un chou-fleur et cette raie durera jusqu'a la nuit.
+
+--Je te remercie, dit grand frere Felix.
+
+Il se leve sans defiance. Il neglige de verifier comme d'ordinaire, en
+passant sa main sur ses cheveux.
+
+Soeur Ernestine acheve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
+filoselle blanche.
+
+--Ca y est? dit grand frere Felix.
+
+--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
+
+Mais grand frere Felix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
+au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+tete, avec tranquillite.
+
+--Je t'avais prevenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la riviere.
+
+Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempe,
+il attend qu'on le change ou que le soleil le seche, au choix: ca luit
+est egal.
+
+--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain
+personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+laisser croire que je ne deteste pas la pommade.
+
+Mais tandis que Poil de Carotte se resigne d'un coeur habitue, ses
+cheveux le vengent a son insu.
+
+Couche de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+puis ils se degourdissent, et par une invisible poussee bossellent leur
+leger moule luisant, le fendillent, le crevent.
+
+On dirait un chaume qui degele. Et bientot la premiere meche se dresse
+en l'air, droite, libre.
+
+
+
+Le Bain
+
+
+Comme quatre heures vont bientot sonner, Poil de Carotte, febrile,
+reveille M. Lepic et grand frere Felix qui dorment sous les noisetiers
+du jardin.
+
+--Partons-nous? dit-il.
+
+Grand frere Felix:
+Allons-y, porte les calecons?
+
+Monsieur Lepic:
+Il doit faire encore trop chaud.
+
+Grand frere Felix:
+Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
+
+Poil de Carotte:
+Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+sur l'herbe.
+
+Monsieur Lepic:
+Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
+
+Mais Poil de Carotte modere son allure a grand peine et se sent des
+fourmis dans les pieds. Il porte sur l'epaule son calecon severe et
+sans dessin et le calecon rouge et bleu de grand frere Felix. La
+figure animee, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apres
+les branches. Il nage dans l'air et il dit a grand frere Felix:
+
+--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
+
+--Un malin! repond grand frere Felix, dedaigneux et fixe.
+
+En effet, Poil de Carotte se calme tout a coup.
+
+Il vient d'enjamber, le premier, avec legerete, un petit mur de pierres
+seches, et la riviere brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+est passe de rire.
+
+De reflets glaces miroitent sur l'eau enchantee. Elle clapote comme
+des dents claquent et exhale une odeur fade.
+
+Il s'agit d'entrer la dedans, d'y sejourner et de s'y occuper, tandis
+que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes reglementaires.
+Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+attirante de loin, le met en detresse.
+
+Poil de Carotte commence de se deshabiller, a l'ecart. Il veut moins
+cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
+
+Il ote ses vetements un a un et les plie avec soin sur l'herbe. Il
+noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les denouer. Il met
+son calecon, enleve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
+au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+encore un peu.
+
+Deja grand frere Felix a pris possession de la riviere et la saccage
+en maitre. Il la bat a tour de bras, la frappe du talon, la fait
+ecumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+vagues courroucees.
+
+--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
+
+--Je me sechais, dit Poil de Carotte. Enfin il se decide, il s'assied
+par terre, et tate l'eau d'un orteil que ses chaussures trop etroites
+ont ecrase. En meme temps, il se frotte l'estomac qui peut-etre n'a
+pas fini de digerer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
+
+Elles lui egratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
+de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+qu'une ficelle mouillee s'enroule peu a peu autour de son corps, comme
+autour d'une toupie. Mais la motte ou il s'appuie cede, et Poil de
+Carotte tombe, disparait, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+suffoque, aveugle, etourdi.
+
+--Tu plonges bien, mon garcon, lui dit monsieur Lepic.
+
+--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ca. L'eau
+reste dans mes oreilles, et j'aurai mal a la tete.
+
+Il cherche un endroit ou il puisse apprendre a nager, c'est-a-dire
+faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
+
+--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+fermes, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ne font rien.
+
+--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+Carotte.
+
+Mais grand frere Felix l'empeche de s'appliquer et le derange toujours.
+
+--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+plus. A present, mets-toi la vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+de te rejoindre en dix brassees.
+
+--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les epaules hors de l'eau,
+immobile comme une vraie borne.
+
+De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frere Felix lui grimpe
+sur le dos, pique une tete et dit:
+
+--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
+
+--Laisse-moi prendre ma lecon tranquille, dit Poil de Carotte.
+
+--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
+
+-Deja! dit Poil de Carotte.
+
+Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profite de son
+bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+a l'heure, a present de plume, il s'y debat avec une sorte de vaillance
+frenetique, defiant le danger, pret a risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
+et il disparait meme volontairement sous l'eau, afin de gouter l'angoisse
+de ceux qui se noient.
+
+--Depeche-toi, s'ecrie M. Lepic, ou grand frere Felix boira tout le rhum.
+
+Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
+
+--Je ne donne ma part a personne.
+
+Et il boit comme un vieux soldat.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu t'es mal lave, il rest de la crasse a tes chevilles.
+
+Poil de Carotte:
+C'est de la terre, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Non, c'est de la crasse.
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que je retourne, papa?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu oteras ca demain, nous reviendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
+
+Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
+grand frere Felix n'as pas mouilles, et la tete lourde, la gorge raclee,
+il rit aux eclats, tant son frere et M. Lepic plaisantent drolement ses
+orteils boudines.
+
+
+
+Honrine
+
+
+Madame Lepic:
+Auel age avez-vous donc, deja, Honorine?
+
+Honorine:
+Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.
+
+Madame Lepic:
+Vous voila vieille, ma pauvre vieille!
+
+Honorine:
+Ca ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai ete malade.
+Je crois les chevaux moins durs que moi.
+
+Madame Lepic:
+Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+coup. Quelque soir, en revenant de la riviere, vous sentirez votre hotte
+plus ecrasante, votre brouette plus lourde a pousser que les autres soirs;
+vous tomberez a genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouille,
+et vous serez perdue. On vous relevera morte.
+
+Honrine:
+Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+vont encore.
+
+Madame Lepic:
+Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
+
+Honorine:
+Oh! j'y vois clair comme a mon mariage.
+
+Madame Lepic:
+Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buee?
+
+Honorine:
+Il y a de l'humidite dans le placard.
+
+Madame Lepic:
+Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promenent sur les
+assiettes? Regardez cette trace.
+
+Honorine:
+Ou donc, s'il vous plait, madame? je ne vois rien.
+
+Madame Lepic:
+C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+que vous vous relachez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+pays qui vous vaille par l'energie; seulement vous vieillissez. Moi
+aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+volonte ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espece de
+toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
+
+Honorine:
+Pourtant, je les ecarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+j'avais la tete dans un seau d'eau.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn
+a monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui echappe. On s'imagine
+qu'il est indifferent: erreur! Il observe, et tout se grave derriere
+son front. Il a simplement repousse du doigt votre verre, et il a eu le
+courage de dejeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
+
+Honorine:
+Diable aussi que monsieur Lepic se gene avec sa domestique! Il n'avait
+qu'a parler et je lui changeais son verre.
+
+Madame Lepic:
+Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+monsieur Lepic decide a ce taire. J'y ai renonce moi-meme. D'ailleurs
+la question n'est pas la. Je me resume: votre vue faiblit chaque jour
+un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgre le
+surcroit de depense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
+
+Honorine:
+Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+Lepic.
+
+Madame Lepic:
+J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
+
+Honorine:
+Ca marchera bien ainsi jusqu'a ma mort.
+
+Madame Lepic:
+Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
+
+Honorine:
+Vous n'avez peut-etre pas l'intention de me renvoyer a cause d'un coup
+de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+me jetez a la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
+
+Madame Lepic:
+Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voila toute rouge. Nous
+causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fachez, vous
+dites des betises plus grosses que l'eglise.
+
+Honorine:
+Dame! est-ce que je sais, moi?
+
+Madame Lepic:
+Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+J'espere que le medecin vous guerira. Ca arrive. En attendant, laquelle
+de nous deux est la plus embarassee. Vous ne soupconnez meme pas que
+vos yeux prennent la maladie. Le menge en souffre. Je vous avertis par
+charite, pour prevenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
+il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
+
+Honorine:
+Tant que vous voudrez. Faites a votre aise, madame Lepic. Un moment je
+me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon cote, je surveillerai
+mes assiettes, je le garantis.
+
+Madame Lepic:
+Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma reputation,
+Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+absolument.
+
+Honorine:
+Dans ce cas-la, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+utile et je crierais a l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+ou je m'apercevrai que je deviens a charge et que je ne sais meme plus
+faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+toute seule, sans qu'on me pousse.
+
+Madame Lepic:
+Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+a la maison.
+
+Honorine:
+Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mere
+Maitte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir.
+
+Madame Lepic:
+Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Honorine:
+Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
+
+
+
+La Marmite
+
+
+Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+a sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+ecouter, sans opinion preconcue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
+et, comme une personne reflechie, qui seule garde toute sa tete au milieu
+de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+affaires.
+
+Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sur.
+Certes, elle ne l'avouera pas, trop fiere. L'accord se fera tacitement,
+et Poil de Carotte devra agir sans etre encourage, sans esperer une
+recompense.
+
+Il s'y decide.
+
+Du matin au soir, une marmite pend a la cremaillere de la cheminee.
+L'hiver, ou if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
+
+L'ete on use de son eau qu'apres chaque repas, pour laver la vaisselle,
+et le reste du temps elle bout sans utilite, avec un petit sifflement
+continu, tandis que sous son ventre fendille, deux buches fument,
+presque eteintes.
+
+Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prete l'oreille.
+
+--Tout s'est evapore, dit-elle.
+
+Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux buches et
+remue la cendre. Bientot le doux chantonnement recommence et Honorine
+tranquillisee va s'occuper ailleurs.
+
+On lui dirait:
+
+--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+plus? Enlevez donc votre marmitre; eteignez le feu. Vous brulez du
+bois comme s'il ne coutait rien. Tant de pauvres gelent, des qu'arrive
+le froid. Vous etes pourtant une femme econome.
+
+Elle secouerait la tete.
+Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cremaillere.
+Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite videe, qu'il
+pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie.
+
+Et maintenant, il n'est meme plus necessaire qu'elle touche la marmite,
+ni qu'elle la voie; elle la connait par coeur. Il lui suffit de
+l'ecouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+elle enfilerait une perle, tellement habituee que jusqu'ici elle n'a
+jamais manque son coup.
+
+Elle le manque aujourd'hui pour la premiere fois.
+
+Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bete
+derangee qui se fache, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'etouffe et
+la brule.
+
+Elle pousse un cri, eternue et crache en reculant.
+
+--Chacre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
+
+Les yeux colles et cuisants, elle tatonne avec ses mains noircies dans
+la nuit de la cheminee.
+
+--Ah! je m'explique, dit-elle stupefaite. La marmite n'y est plus...
+Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y etait encore
+tout a l'heure. Surement, puisqu'elle sifflait comme un fluteau.
+
+On a du l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+fenetre un plein tablier d'epluchures.
+
+Mais qui donc?
+
+Madame Lepic parait severe et calme sur le paillasson de la chambre
+coucher.
+
+--Quel bruit, Honorine!
+
+--Du bruit, du bruit! s'ecrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
+bruit! un peu plus je me rotissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+mes poches.
+
+Madame Lepic:
+Je regarde cette mare qui degouline de la cheminee, Honorine. Elle va
+faire du propre.
+
+Honorine:
+Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prevenir. C'est peut-etre
+vous seulement qui l'avez prise?
+
+Madame Lepic:
+Cette marmite appartient a tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+la permission de nous en servir?
+
+Honorine:
+Je dirai des sottises, tant je me sens colere.
+
+Madame Lepic:
+Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+etre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me demontez. Sous pretexte
+que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+le feu, et tetue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+aux autres, a moi-meme. Je la trouve raide, ma parole!
+
+Honorine:
+Mon petit Poil de Carotte, sais-tu ou est ma marmite?
+
+Madame Lepic:
+Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
+marmite. Rappelez-vous plutot votre mot d'hier: "Le jour ou je m'apercevrai
+que je ne peu meme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
+sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
+croyais pas votre etat desespere. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
+a ma place. Vous etes au courant, comme moi, de la situation; jugez
+et concluez. Oh! ne vous genez point, pleurez. Il y a de quoi.
+
+
+
+Reticence
+
+
+--Maman! Honorine!
+
+.....................
+
+Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gater. Par
+bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrete court.
+
+Pourquoi dire a Honorine:
+
+--C'est moi, Honorine!
+
+Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+Tant pis pour elle. Tot ou tard elle devait ceder. Un aveu de lui ne
+la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupconner
+Poil de Carotte, elle s'imagine frappee par l'inevitable coup du sort.
+Et pourquoi dire a madame Lepic:
+
+--Maman, c'est moi!
+
+A quoi bon se vanter d'une action meritoire, mendier un sourire d'honneur?
+Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+le desavouer en public, qu'il se mele donc de ses affaires, ou mieux,
+qu'il fasse mine d'aider sa mere et Honorine a chercher la marmite.
+
+Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+montre le plus d'ardeur.
+
+Madame Lepic, desinteressee, y renonce la premiere.
+
+Honrine se resigne et s'eloigne, marmotteuse, et bientot Poil de Carotte,
+qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-meme, comme dans une gaine,
+comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
+
+
+
+Agathe
+
+
+C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
+
+Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+quelques jours, detournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
+
+--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+pas que vous devez defoncer les portes a coups de poing de cheval.
+
+--Ca commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au dejeuner.
+
+On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+tient prete a courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
+table, car elle ne sait guere marcher posement; elle prefere haleter,
+le sang aux joues.
+
+Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.
+
+M. Lepic s'installe le premier, denoue sa serviette, pousse son assiette
+vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ramene l'assiette. Il se sert a boire, et le dos courbe, les yeux
+baisses, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+indifference.
+
+Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
+
+Madame Lepic sert elle-meme les enfants, d'abord grand frere Felix parce
+que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualite d'ainee,
+enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
+
+Il n'en redemande jamais, comme si c'etait formellement defendu. Une
+portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+seule de la famille, l'aime beaucoup.
+
+Plus independants, grand frere Felix et soeur Ernestine veulent-ils une
+seconde portion; ils poussent, selon la methode de M. Lepic, leur assiette
+du cote du plat.
+
+Mais personne ne parle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
+
+Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voila tout. Elle ne peut s'empecher de
+bailler, les bras ecartes, devant l'un et devant l'autre.
+
+M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il machait du verre pile.
+
+Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+commande a table par gestes et signes de tete.
+
+Soeur Ernestine leve les yeux au plafond.
+
+Grand frere Felix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
+plus de timbale, ne se preoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+trop tot, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+il se livre a des calculs compliques.
+
+Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
+
+--J'y serais bien allee, moi, dit Agathe.
+
+Ou plutot, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Deja atteinte du
+mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+faute, elle redouble d'attention.
+
+M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+Lepic d'un sec
+
+--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
+
+la rapelle a l'ordre.
+
+--Voila, madame, repond Agathe.
+
+Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+conquerir par ses prevenances et tachera de se signaler.
+
+Il est temps.
+
+Comme M. Lepic mord sa derniere bouchee de pain, elle se precipite au
+placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamee, qu'elle
+lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devine les desirs du
+maitre.
+
+Or, M. Lepic noue sa serviette, se leve de table, met son chapeau et
+va dans le jardin fumer une cigarette.
+
+Quand il a fini de dejeuner, il ne recommence pas.
+
+Clouee, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pese cinq
+livres, semble la reclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
+
+
+
+Le Programme
+
+
+--Ca vous la coupe, dit Poil de Carotte, des qu'Agathe et luis se trouvent
+seuls dans la cuisine. Ne vous decouragez pas, vous en verrez d'autres.
+Mais ou allez-vous avec ces bouteilles?
+
+--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, c'est moi qui vais a la cave. Du jour ou j'ai pu descendre
+l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
+le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
+rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
+benefices, de meme que les peaux de lievres, et je remets l'argent
+maman.
+Entendons-nous, s'il vous plait, afin que l'un ne gene pas l'autre dans
+son service.
+Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
+siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
+En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
+J'arrache les herbes qu'il faut connaitre, dont je secoue la terre sur
+mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux betes.
+Comme exercice, j'aide mon pere a scier du bois.
+J'acheve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
+Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais peter
+leurs vessies sous mon talon.
+Par exemple c'est vous qui les ecaillez et qui tirez les seaux du puis.
+J'aide a devider les echeveaux de fil.
+Je mouds le cafe.
+Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
+le corridor, mais soeur Ernestine ne cede a personne le droit de rapporter
+les pantoufles qu'elle a brodees elle-meme.
+Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
+chez le pharmacien ou le medecin.
+De votre cote, vous courez le village aux menues provisions.
+Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
+laver a la riviere. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
+fille; je n'y peux rien. Cependant je tacherai quelquefois, si je suis
+libre, de vous donner un coup de main, quand vous etendrez le linge sur
+la haie.
+J'y pense: un conseil. N'etendez jamais votre linge sur les arbres
+fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
+chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
+vous renverrait le laver.
+Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
+souliers de chasse et tres peu de cirage sur les bottines. Ca les
+brule.
+Ne vous acharnez pas apres les culottes crottees. Monsieur Lepic affirme
+que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labouree sans
+relever le bas de son pantalon. Je prefere relever le mien, quand monsieur
+Lepic m'emmene et que je porte le carnier.
+
+--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur serieux.
+
+Et madame Lepic me dit:
+
+-Gare a tes oreilles si tu te salis.
+
+C'est une affaire de gout.
+En somme vous ne serez pas trop a plaindre. Pendant mes vacances nous
+nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frere
+et moi rentres a la pension. Ca revient au meme.
+D'ailleurs personne ne vous semblera bien mechant. Interrogez nos amis:
+ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angelique,
+mon frere Felix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
+sur, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-etre
+moi que vous trouverez les plus difficile caractere de la famille. Au
+fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
+me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'ameliore et si
+vous y mettez un peu du votre, nous vivrons en bonne intelligence.
+Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
+le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
+prie de ne pas me tutoyer, a la facon de votre grand'mere Honorine que je
+detestais, parce qu'elle me froissait toujours.
+
+
+
+L'Aveugle
+
+
+Du bout de son baton, il frappe discretement a la porte.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce qu'il veut encore celui-la?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+entrer.
+
+Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+brusquement, a cause du froid.
+
+--Bonjour, tous ceux qui sont la? dit l'aveugle.
+
+Il s'avance. Son baton court a petits pas sur les dalles comme pour
+chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+au poele ses mains transies.
+
+M. Lepic prend une piece de dix sous et dit:
+
+--Voila!
+
+Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
+
+Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+deja.
+
+Madame Lepic s'en apercoit.
+
+--Pretez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
+
+Elle les porte sous la cheminee, trop tard; ils ont laisse une mare, et
+les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidite, se levent, tantot l'un,
+tantot l'autre, ecartent la neige boueuse, la repandent au loin.
+
+D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe a l'eau sale de
+couler vers lui, indique des crevasses profondes.
+
+--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'etre
+entendue, que demande-t-il?
+
+Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+Quand les mots ne viennent pas, il agite son baton, se brule le poing au
+tuyau du poele, le retire vite et, soupconneux, roule son blanc d'oeil
+au fond de ses larmes intarissables.
+
+Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
+
+--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en etes-vous sur?
+
+--Si j'en suis sur! s'ecrie l'aveugle. Ca, par exemple, c'est fort!
+Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugle.
+
+--Il ne demarrera plus, dit madame Lepic.
+
+En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'etire
+et fond tout entier. Il avait dans les veines des glacons qui se
+disolvent et circulent. On croirait que ses vetements et ses membres
+suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+elle arrive:
+
+C'est lui le but.
+Bientot il pourra jouer avec.
+
+Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frole
+l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+fait reculer, le force a se loger entre le buffet et l'armoire ou la
+chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, deroute, tatonne, gesticule et ses
+doigts grimpent comme des betes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+glacons se forment; voici qu'il regele.
+
+Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
+
+--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
+
+Son baton lui echappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
+precipite, ramasse le baton et le rend a l'aveugle, -- sans le lui rendre.
+
+Il croit le tenir, il ne l'a pas.
+
+Au moyen d'adroites tromperies, elle le deplace encore, lui remet ses
+sabots et le guide du cote de la porte.
+
+Puis elle le pince legerement, afin de se venger un peu; elle le pousse
+dans la rue, sous l'edredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublie dehors.
+
+Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie a l'aveugle, comme s'il
+etait sourd:
+
+--Au revoir; ne perdez pas votre piece; a dimanche prochain s'il fait
+beau et si vous etes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
+vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
+ses peines et Dieu pour tous!
+
+
+
+Le Jour de l'An
+
+
+Il neige. Pour que le jour de l'an reusisse, il faut qu'il neige.
+
+Madame Lepic a prudemment laisse la porte de la cour verrouillee. Dej
+des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+hostiles, a coups de sabots, et, las d'esperer, s'eloignent a reculons,
+les yeux encore vers la fenetre d'ou madame Lepic les epie. Le bruit de
+leurs ps s'etouffe dans la neige.
+
+Poil de Carotte saute du lit, va se debarbouiller, sans savon, dans
+l'auge du jardin. Elle est gelee. Il doit en casser la glace, et ce
+premier exercice repand par tout son corps une chaleur plus saine que
+celle des poeles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+le trouve toujours sale, meme lorsqu'il a fait sa toilette a fond, il
+n'ote que le plus gros.
+
+Dispos et frais pour la ceremonie, il se place derriere son grand frere
+Felix, qui se tient derriere soeur Ernestine, l'ainnee. Tous trois
+entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
+reunir, sans en avoir l'air.
+Soeur Ernestine les embrasse et dit:
+
+--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne annee, une
+bonne sante et le paradis a la fin de vos jours.
+
+Grand frere Felix dit la meme chose, tres vite, courant au bout de la
+phrase, et embrasse pareillement.
+
+Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+l'enveloppe fermee:
+
+"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espece
+rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
+
+Poil de Carotte la tend a madame Lepic, qui la decachette. Des fleurs
+ecloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombee dans
+les trous, eclaboussant le mot voison.
+
+Monsieur Lepic:
+Et moi, je n'ai rien!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour vous deux; maman te la pretera.
+
+Monsieur Lepic:
+Ainsi, tu aimes mieux ta mere que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+cette piece de dix sous neuve est dans ta poche.
+
+Poil de Carotte:
+Patiente un peu, maman a fini.
+
+Madame Lepic:
+Tu as du style, mais une si mauvaise ecriture que je ne peux pas lire.
+
+--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empresse, a toi, maintenant.
+
+Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la reponse, M. Lepic
+lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+fait "Ah! ah!" et la depose sur la table.
+
+Elle ne sert plus a rien, son effet entierement produit. Elle appartient
+a tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+frere Felix la prennent a leur tour et y cherchent des fautes
+d'orthographe. Ici Poil de Carotte a du changer de plume, on lit mieux.
+Ensuite ils la lui rendent.
+
+Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
+
+--Qui en veut?
+
+Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les etrennes.
+Soeur Ernestine a une poupee aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+frere Felix une boite de soldats en plomb prets a se battre.
+
+--Je t'ai reserve une surprise, dit madame Lepic a Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah, oui!
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+la montre.
+
+Poil de Carotte:
+Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
+
+Il leve la main en l'air, grave, sur de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
+Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'a l'epaule, et,
+lente, mysterieuse, ramene sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
+
+Poil de Carotte, sans hesitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
+reste a faire. Bien vite, il veut fumer en presence de ses parents, sous
+les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frere
+Felix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+seulement, il se cambre, incline la tete du cote gauche. Il arrondit
+la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
+
+Puis, quand il a lance jusqu'au ciel une enorme bouffee:
+
+--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
+
+
+
+Aller et Retour
+
+
+Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+demande:
+
+--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
+
+Il hesite:
+
+--C'est trop tot, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exagerer.
+
+Il differe encore:
+
+--Je courrai a partir d'ici..., non, a partir de la...
+
+Il se pose des questions:
+
+--Quand faudra-t-il oter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+premier?
+
+Mais grand frere Felix et soeur Ernestine l'ont devance et se partagent
+les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+plus.
+
+--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
+a ton age? dis-lui: "mon pere" et donne-lui une poignee de main; c'est
+plus viril.
+
+Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
+
+Le jour de la rentree (la rentree est fixee au lundi matin, 2 octobre;
+on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+et les etreint d'une seule brassee. Poil de Carotte ne se trouve pas
+dedans. Il espere patiemment son tour, la main deja tendue vers les
+courroies de l'imperiale, ses adieux tout prets, a ce point triste
+qu'il chantonne malgre lui.
+
+--Au revoir, ma mere, dit-il d'un air digne.
+
+--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+couterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
+C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ca veut faire l'original!
+
+Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+
+
+Le Porte-Plume
+
+
+L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frere Felix et Poil de
+Carotte, suit les cours du lycee. Quatre fois par jour les eleves font
+la meme promenade, tres agreable dans la belle saison, et, quand il pleut,
+si courte que les jeunes gens se rafraichissent plutot qu'ils ne se
+mouillent, elle leur est hygienique d'un bout a l'autre.
+
+Comme ils reviennent du lycee ce matin, trainant les pieds et moutonniers,
+Poil de Carotte, qui marche la tete basse, entend dire:
+
+--Poil de Carotte, regarde ton pere la-bas!
+
+M. Lepic aime surprendre ainsi ses garcons. Il arrive sans ecrire, et
+on l'apercoit soudain, plante sur le trottoir d'en face, au coin de la
+rue, les mains derriere le dos, une cigarette a la bouche.
+
+Poil de Carotte et grand frere Felix sortent des rangs et courent a leur
+pere.
+
+--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais a quelqu'un, ce n'etait pas
+a toi.
+
+--Tu penses a moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte voudrait repondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+trouve rien, tant il est occupe. Hausse sur la pointe des pieds, il
+s'efforce d'embrasser son pere. Une premiere fois il lui touche la
+barbe du bout des levres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+dresse la tete, comme s'il se derobait. Puis il se penche et de nouveau
+recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tache de s'expliquer cet
+accueil etrange.
+
+--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+grand frere Felix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+m'evite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Regulierement je fais cette
+remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+envie de les voir. Je me promets de bondir a leur cou comme un jeune
+chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+glacent.
+
+Tout a ses pensees tristes, Poil de Carotte repond mal aux questions de M.
+Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Ca depend. La version va mieux que le theme, parce que dans la version
+on peut deviner.
+
+Monsieur Lepic:
+Et l'allemand?
+
+Poil de Carotte:
+C'est tres difficile a prononcer, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! Comment, la guerre declaree, battras-tu les Prussiens, sans
+savoir leur langue vivante?
+
+Poil de Carotte:
+Ah! d'ici la, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+crois decidement qu'elle attendra, pour eclater, que j'aie fini mes
+etudes.
+
+Monsieur Lepic:
+Quelle place as-tu obtenu dans la derniere composition? J'espere que tu
+n'es pas a la queue.
+
+Poil de Carotte:
+Il en faut bien un.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! moi qui voulais t'inviter a dejeuner. Si encore c'etait dimanche!
+Mais en semaine, je n'aime guere vous deranger de votre travail.
+
+Poil de Carotte:
+Personnellement je n'ai pas grand'chose a faire; et toi, Felix?
+
+Grand frere Felix:
+Juste, ce matin le professeur a oublie de nous donner notre devoir.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu etudieras mieux ta lecon.
+
+Grand frere Felix:
+Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la meme qu'hier.
+
+Monsieur Lepic:
+Malgre tout, je prefere que vous rentriez. Je tacherai de rester
+jusqu'a dimanche et nous nous rattraperons.
+
+Ni la moue de grand frere Felix, ni le silence affecte de Poil de Carotte
+ne retardent les adieux et le moment est venu de se separer.
+
+Poil de Carotte l'attendait avec inquietude.
+
+--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succes; si, oui ou non, il
+deplait maintenant a mon pere que je l'embrasse.
+
+Et resolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
+
+Mais M. Lepic, d'une main defensive, le tient encore a distance et lui dit:
+
+--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+remarquer que j'ote ma cigarette, moi.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+malheur arrivera par ma faute. On m'a deja prevenu, mais mon porte-plume
+tient si a son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
+je l'oublie. Je devrais au moins oter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! tu ris parce que tu as failli m'eborgner.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idee sotte a moi que
+je m'etais encore fourree dans la tete.
+
+
+
+Les Joues rouges.
+
+
+Son inspection habituelle terminee, M. le Directeur de l'Institution
+Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque eleve s'est glisse dans ses draps,
+comme dans un etui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se deborder.
+Le maitre d'etude, Violone, d'un tour de tete, s'assure que tout le monde
+est couche, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+gaz. Aussitot, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+chevet, les chuchotements se croisent, et des levres en mouvement monte,
+par tout le dortoir, un bruissement confus, ou, de temps en temps, se
+distingue le sifflement bref d'une consonne.
+
+C'est sourd, continu, agacant a la fin, et il semble vraiment que tous
+ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent
+grignoter du silence.
+
+Violone met des savates, se promene quelque temps entre les lits,
+chatouillant ca le pied d'un eleve, la tirant le pompon du bonnet d'un
+autre, et s'arrete pres de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
+l'exemple des longues causeries prolongees bien avant dans la nuit. Le
+plus souvent, les eleves ont cesse leur conversation, par degres etouffee,
+comme s'ils avaient peu a peu tire leur drap sur leur bouche, et dorment,
+que le maitre d'etude est encore penche sur le lit de Marseau, les coudes
+durement appuyes sur le fer, insensible a la paralysie de ses avant-bras
+et au remue-menage des fourmis courant a fleur de peau jusqu'au bout
+de ses doigts.
+
+Il s'amuse de ses recits enfantins, et le tient eveille par d'intimes
+confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a cheri pour
+la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parait eclair
+en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derriere laquelle,
+a la moindre variation atmospherique, s'enchevetrent visiblement les
+veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+a decalquer. Marseau a d'ailleurs une maniere seduisante de rougir sans
+savoir pourquoi et a l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+Souvent, un camarade pese du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
+retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientot recouverte
+d'une belle coloration rouge, qui s'etend avec rapidite, comme du vin
+dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut operer soi-meme. Marseau
+se prete complaisamment aux experiences. On l'a surnomme Veilleuse,
+Lanterne, Joue Rouge. Cette faculte de s'embraser a volonte lui fait
+bien des envieux.
+
+Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+lymphatique et grele, au visage farineux, il pince vainement, a se faire
+mal, son epiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+quelque point d'un roux douteux. Il zebrerait volontiers, haineusement,
+coups d'ongles et ecorcerait comme des oranges les joues vermillonnees de
+Marseau.
+
+Depuis longtemps tres intrigue, il se tient aux ecoutes ce soir-la, des
+la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-etre, et desireux de
+savoir la verite sur les allures cachottieres du maitre d'etude. Il met
+en jeu toute son habilete de petit espion, simule un ronflement pour rire,
+change avec affection de cote, en ayant soin de faire le tour complet,
+pousse un cri percant comme s'il avait le cauchemar, ce qui reveille en
+peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle a tous les draps;
+puis, des que Violone s'est eloigne, il dit a Marseau, te torse hors du
+lit, le souffle ardent:
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+On ne lui repond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
+bras de Marseau, et, le secouant avec force.
+
+--Entends-tu? Pistolet!
+
+Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspere reprend:
+
+--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+qu'il ne t'a pas embrasse! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
+
+Il se dresse, le col tendu, pareil a un jars blanc qu'on agace, les
+poings fermes au bord du lit.
+
+Mais, cette fois, on lui repond:
+
+--Eh bien! apres?
+
+D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
+
+C'est le maitre d'etude qui revient en scene, apparu soudainement!
+
+
+
+II
+
+
+--Oui, dit Violone, je l'ai embrasse, Marseau; tu peux l'avouer, car
+tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrasse sur le front, mais Poil de
+Carotte ne peut pas comprendre, deja trop deprave pour son age, que c'est
+la un baiser pur et chaste, un baiser de pere a enfant, et que je t'aime
+comme un fils, ou si tu veux comme un frere, et demain il ira repeter
+partout je ne sais quoi, le petit imbecile!
+
+A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+Carotte feint de dormir. Toutefois, il souleve sa tete pour entendre
+encore.
+
+Marseau ecoute le maitre d'etude, le souffle tenu, tenu, car tout en
+trouvant ses paroles tres naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+la revelation de quelque mystere. Violone continue, le plus bas qu'il
+peut. Ce sont des mots inarticules, lointains, des syllabes a peine
+localisees. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+insensiblement, au moyen de legeres oscillations de hanches, n'entend
+plus rien. Son attention est a ce point surexcitee que ses oreilles
+lui semblent materiellement se creuser et s'evaser en entonnoir; mais
+aucun son n'y tombe.
+
+Il se rappelle avoir eprouve parfois une sensation d'effort pareille en
+ecoutant aux portes, en collant son oeil a la serrure, avec le desir
+d'agrandir le trou et d'attirer a lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+voulait voir. Cependant il le parierait. Violone repete encore:
+
+--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbecile ne
+comprend pas!
+
+Enfin le maitre d'etude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
+de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+glissant entre les rangees de lits. Quand la main de Violone frole un
+traversin, le dormeur derange change de cote avec un fort soupir.
+
+Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+de Violonne. Deja Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
+ses yeux, bien eveille d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
+il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont echauffe en plus
+d'un reve.
+
+Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupieres, comme aimantees, se
+rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque eteint; mais, apres
+avoir compte trois eclosions de petites bulles crepitantes et pressees
+de sortir du bec, il s'endort.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+trempees dans un peu d'eau froide, frottent legerement les pommettes
+frileuses, Poil de Carotte regarde mechamment Marseau, et, s'efforcant
+d'etre bien feroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrees sur les
+syllabes sifflantes.
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il repond sans colere, et
+le regard presque suppliant:
+
+--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
+
+Le maitre d'etude passe la visite des mains. Les eleves, sur deux rangs,
+offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+les retournant avec rapidite, et les remettent aussitot bien au chaud,
+dans les poches ou sous la tiedeur de l'edredon le plus proche.
+D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal
+propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+de Carotte, prie de les repasser sous le robinet, se revolte. On peut,
+a vrai dire, y remarquer une tache bleuatre, mais il soutient que c'est
+un commencement d'engelure. On lui en veut, surement.
+
+Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
+
+Celui-ci, matinal, prepare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+qu'il fait aux grands, a ses moments perdus. Ecrasant sur le tapis de sa
+table le bout de ses doigts epais, il pose les principaux jalons: ici la
+chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait ou et n'en
+finit plus.
+
+Il a une ample robe de chambre dont les galons brodes cerclent sa poitrine
+puissante, pareils a des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+fortement, meme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
+maniere lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
+ses yeux et l'epaisseur de ses moustaches.
+
+Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+afin de garder toute sa liberte d'action.
+
+D'une voix terrible, le Directeur demande:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur, c'est le maitre d'etude qui m'envoie vous dire que j'ai les
+mains sales, mais c'est pas vrai!
+
+Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+la paume, ensuite le dos.
+
+--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de sequestre, mon
+petit!
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maitre d'etude, il m'en veut!
+
+--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
+
+Poil de Carotte connait son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+Il est bien decide a tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
+jambes et s'enhardit, au mepris d'une gifle.
+
+Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+temps en temps, un eleve recalcitrant du revers de la main: vlan!
+
+L'habilete pour l'eleve vise consiste a prevoir le coup et a se baisser,
+et le directeur se desequilibre, au rire etouffe de tous. Mais il ne
+recommence pas, sa dignite l'empechant d'user de ruse a son tour. Il
+devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se meler de rien.
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte reellement audacieux et fier, le maitre
+d'etude et Marseau, ils font des choses!
+
+Aussitot les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
+etaient precipites soudain. Il appuie ses deux poings fermes au bord de
+la table, se leve a demi, la tete en avant, comme s'il allait cogner Poil
+de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
+
+--Quelles choses?
+
+Poil de Carotte semble pris au depourvu. Il esperait (peut-etre que
+ce n'est que differe) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
+exemple, lance d'une main adroite, et voila qu'on lui demande des details.
+
+Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+bourrelet unique, un epais rond de cuir, ou siege, de guingois, sa tete.
+
+Poil de Carotte hesite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+viennent pas, puis, la mine tout a coup confuse, le dos rond, l'attitude
+apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'eleve
+doucement, a hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+precautions pudiques, il enfouit sa tete simiesque dans la doublure ouatee,
+sans dire un mot.
+
+
+
+IV
+
+
+Le meme jour, a la suite d'une courte enquete, Violone recoit son conge!
+C'est un touchant depart, presque une ceremonie.
+
+--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
+
+Mais il n'en fait accroire a personne. L'institution renouvelle son
+personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
+va-et-vient de maitres d'etude. Celui-ci part comme les autres, et
+meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connait
+pas d'egal dans l'art d'ecrire des entetes pour cahiers, tels que: _Cahiers
+d'exercices grecs appartenant a..._ Les majuscules sont moulees comme
+des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+son bureau. Sa belle main, ou brille la pierre verte d'une bague, se
+promene elegamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
+signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+et un remous de lignes a la fois regulieres et capricieuses, qui forment
+le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'egare, se
+perd dans le paraphe lui-meme. Il faut regarder de tres pres, chercher
+longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+seul trait de plume. Une fois, il a reussi un enchevetrement de lignes
+nomme cul-de-lampe. Longuement, les petits s'emerveillerent.
+
+Son renvoi les chagrine fort.
+
+Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur a la premiere
+occasion, c'est-a-dire enfler les joues et imiter avec les levres le vol
+des bourdons pour marquer leur mecontentement. Quelque jour, ils n'y
+manqueront pas.
+
+En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent
+regrette, a la coquetterie de partir pendant une recreation. Quand il
+parait dans la cour, suivi d'un garcon qui porte sa malle, tous les petits
+s'elancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+les pans de sa redingote sans les dechirer, cerne, envahi et souriant, emu.
+Les uns, suspendus a la barre fixe, s'arretent au milieu d'un renversement
+et sautent a terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
+chemise retroussees et les doigts ecartes a cause de la colophane. D'autres,
+plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+en signe d'adieu. Le garcon, courbe sous la malle, s'est arrete afin de
+conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+son tablier blanc ses cinq doigts trempes dans du sable mouille. Les
+joues de Marseau se sont rosees a paraitre peintes. Il eprouve sa premiere
+peine de coeur serieuse; mais, trouble et contraint de s'avouer qu'il
+regrette le maitre d'etude un peu comme une petite cousine, il se tient
+l'ecart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+lui, quand on entend un fracas de carreaux.
+
+Tous les regards montent vers la petite fenetre grillee du sequestre. La
+vilaine et sauvage tete de Poil de Carotte parait. Il grimace, bleme
+petite bete mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+blanches toutes a l'air. Il passe sa main droite entre les debris de la
+vitre qui le mord, comme animee, et il menace Violone de son poing saignant.
+
+--Petite imbecile! dit le maitre d'etude, te voila content!
+
+--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ne m'embrassiez pas, moi?
+
+Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+coupee:
+
+--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux!
+
+
+
+Les Poux
+
+
+Des que grand Frere Felix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
+Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave a la pension.
+D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prevoit le cas.
+
+--Comme les tiens doivent etre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+madame Lepic.
+
+Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ceux de grand frere Felix? Et pourquoi? Tous deux vivent cote a cote,
+du meme regime, dans le meme air. Certes, au bout de trois mois, grand
+frere Felix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
+propre aveu, ne reconnait plus les siens.
+
+Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilete d'un escamoteur. On ne
+les voit pas sortir des chaussettes et se meler aux pieds de grand frere
+Felix qui occupent deja tout le fond du baquet, et bientot, un couche de
+crasse s'etend comme un linge sur ces quatre horreurs.
+
+M. Lepic se promene, selon sa coutume, d'une fenetre a l'autre. Il relit
+les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes ecrites par M. le
+proviseur lui-meme: celle de grand frere Felix:
+
+"Etourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
+
+"Se distingue des qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
+
+L'idee que Poil de Carotte est quelquefois distingue amuse la famille. En
+ce moment, les bras croises sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
+se gonfler d'aise. Il se sent examine. On le trouve plutot enlaidi sous
+ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+effusions, ne temoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+il lui detache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
+coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.
+
+Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crepiter
+ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
+
+Or, du premier coup, il en tue un.
+
+--Ah! bien vise, dit-il, je ne l'ai pas manque.
+
+Et tandis qu'un peu degoute il s'essuie a la chevelure de Poil de Carotte,
+madame Lepic leve les bras au ciel:
+
+--Je m'en doutais, dit-elle accablee. Mon dieu! nous sommes propres!
+Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voila de la besogne pour
+toi.
+
+Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+soucoupe, et la chasse commence.
+
+--Peigne-moi d'abord! crie grand frere Felix. Je suis sur qu'il m'en a
+donne.
+
+Il se racle furieusement la tete avec les doigts et demande un seau d'eau
+pour tout noyer.
+
+--Calme-toi, Felix, dit soeur Ernestine qui aime a se devouer, je ne te
+ferai pas du mal.
+
+Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+patience de maman. Elle ecarte les cheveux d'une main, tient delicatement
+le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dedaigneuse, sans peur
+d'attraper des habitants.
+
+Quand elle dit: Un de plus! grand frere Felix trepigne dans le baquet et
+menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
+
+--C'est fini pour toi, Felix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
+ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+que ramasse au hasard dans une fourmiliere.
+
+On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+mains derriere le dos, suit le travail, comme un etranger curieux. Madame
+Lepic pousse des exclamations plaintives.
+
+--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rateau.
+
+Grand frere Felix accroupi remue la cuvette et recoit les poux. Ils
+tombent enveloppes de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+menues comme des cils coupes. Ils obeissent au roulis de la cuvette, et
+rapidement le vinaigre les fait mourir.
+
+Madame Lepic:
+Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton age et grand
+garcon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-etre tu ne vois
+qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne reclames ni la surveillance de
+tes maitres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+plaisir tu eprouves a te laisser ainsi devorer tout vif. Il y a du sang
+dans ta tignasse.
+
+Poil de Carotte:
+C'est le peigne qui m'egratigne.
+
+Madame Lepic:
+Ah! c'est le peigne. Voila comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+Ernestine? Monsieur, delicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire a sa vermine.
+
+Soeur Ernestine:
+J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ote le plus gros et je
+ferai demain une seconde tournee. Mais j'en connais une qui se parfumera
+d'eau de Cologne.
+
+Madame Lepic:
+Quant a toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
+mur du jardin. Il faut que tout le village defile devant, pour ta confusion.
+
+Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant deposee au soleil, il
+monte la garde pres d'elle.
+
+C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premiere. Chaque fois
+qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrete, l'observe de ses petits
+yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+choses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-elle. Poil de Carotte ne repond rien.
+Elle se penche sur la cuvette.
+
+--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garcon
+Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.
+
+Du doigt, elle touche, comme afin de gouter. Decidement, elle ne comprend
+pas.
+
+--Et toi, que fais-tu la, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
+gronde et mis en penitence. Ecoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
+pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+qu'ils te rendent la vie dure.
+
+Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mere ne peut l'entendre,
+et il dit a la vieille Marie Nanette.
+
+--Et apres? Est-ce que ca vous regarde? Melez-vous donc de vos affaires
+et laissez-moi tranquille.
+
+
+
+Comme Brutus
+
+
+Monsieur Lepic:
+Poil de Carotte, tu n'as pas travaille l'annee derniere comme j'esperais.
+Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu revasses,
+tu lis des livres defendus. Doue d'une excellente memoire, tu obtiens
+d'assez bonnes notes de lecons, et tu negliges tes devoirs. Poil de Carotte,
+il faut songer a devenir serieux.
+
+Poil de Carotte:
+Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laisse aller
+l'annee derniere. Cette fois, je me sens la bonne volonte de bucher ferme.
+Je ne te promets pas d'etre le premier de ma classe en tout.
+
+Monsieur Lepic:
+Essaie quand meme.
+
+Poil de Carotte:
+Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne reussirai ni en geographie, ni
+en allemand, ni en physique et chimie, ou les plus forts sont deux ou
+trois types nuls pour le reste et qui ne font que ca. Impossible de les
+degoter; mais je veux, --ecoute, mon papa,-- je veux, en composition
+francaise, bientot tenir la corde et la garder, et si malgre mes efforts
+elle m'echappe, du moins je n'aurai rien a me reprocher et je pourrai
+m'ecrier fierement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! mon garcon, je crois que tu les manieras.
+
+Grand frere Felix:
+Qu'est-ce qu'il dit, papa?
+
+Soeur Ernestine:
+Moi, je n'ai pas entendu.
+
+Madame Lepic:
+Moi non plus. Repete voir, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Oh! rien maman.
+
+Madame Lepic:
+Comment? Tu ne disais rien, et tu perorais si fort, rouge et le poing
+menacant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Repete
+cette phrase, afin que tout le monde en profite.
+
+Poil de Carotte:
+Ce n'est pas la peine, va, maman.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne le connais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Raison de plus. D'abord menage ton esprit, s'il te plait, et obeis.
+
+Poil de Carotte:
+Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idee m'est venue, pour le remercier,
+de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+la vertu...
+
+Madame Lepic:
+Turlututu, tu barbotes. Je te prie de repeter, sans y changer un mot, et
+sur le meme ton, ta phrase de tout a l'heure. Il me semble que je ne te
+demande pas le Perou et que tu veux bien faire ca pour ta mere.
+
+Grand frere Felix:
+Veux-tu que je te repete, moi, maman?
+
+Madame Lepic:
+Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+Carotte, depechez.
+
+Poil de Carotte:
+_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
+Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.
+
+Madame Lepic:
+Je desepere. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
+coups, plutot que d'etre agreable a sa mere.
+
+Grand frere Felix:
+Tiens, maman, voila comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
+de defi._ Si je ne suis pas premier en composition francaise. _Il gonfle
+ses joues et frappe du pied._ Je m'ecrierai comme Brutus: _Il leve les
+bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
+n'es qu'un nom! Voila comme il a dit.
+
+Madame Lepic:
+Bravo, superbe! Je te felicite, Poil de Carotte, et je deplore d'autant
+plus ton entetement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.
+
+Grand frere Felix:
+Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ca? Ne serait-ce pas
+Caton?
+
+Poil de Carotte:
+Je suis sur de Brutus. "Puis il se jeta sur une epee que lui tendit un de
+ses amis et mourut."
+
+Soeur Ernestine:
+Poil de Carotte a raison. Je me rappelle meme que Brutus simulait la
+folie avec de l'or dans une canne.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.
+
+Soeur Ernestine:
+Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycee.
+
+Madame Lepic:
+Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
+sa famille, et nous l'avons. Que grace a Poil de Carotte, on nous envie!
+Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
+parle latin comme un eveque et refuse de dire deux fois la messe pour les
+sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+etrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dechire. Seigneur, o
+s'est-il encore fourre? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
+Carotte Brutus! Espece de petite brute, va!
+
+
+
+Lettres choisies
+
+
+ de Poil de Carotte a M. Lepic
+ ET QUELQUES REPONSES
+ de M. Lepic a Poil de Carotte
+
+ _De Poil de Carotte a M. Lepic_
+ Institution Saint-Marc.
+
+Mon cher papa,
+
+Mes parties de peche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
+clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couche sur le dos
+et madame l'infirmiere pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perce,
+il me fait mal. Apres je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+des petits poulets. Pour un de gueri, trois reviennent. J'espere d'ailleurs
+que ce ne sera rien.
+
+Ton fils affectionne.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Puisque tu prepares ta premiere communion et que tu vas au catechisme, tu
+dois savoir que l'espece humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+Jesus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
+pourtant les siens etaient vrais.
+Du courage!
+
+Ton pere qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte a M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+n'aie pas l'age, je crois que c'est une dent de sagesse precoce. J'ose
+esperer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+par ma bonne conduite et mon application.
+
+Ton fils affectionne.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait a branler. Elle
+s'est decidee a tomber hier matin. De telle sorte que si tu possedes une
+dent de plus, ton pere en possede une de moins. C'est pourquoi il n'y a
+rien de change et le nombre des dents de la famile reste le meme,
+
+Ton pere qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte a M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Imagine-toi que c'etait hier la fete de M. Jaques, notre professeur de
+latin, et que, d'un commun accord, les eleves m'avaient elu pour lui
+presenter les voeux de toute la classe. Flatte de cet honneur, je prepare
+longuement le discours ou j'intercale a propos quelques citations latines.
+Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excite par mes
+camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
+ou M. Jaques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais
+peine ai-je deroule ma feuille et articule d'un voix forte:
+
+VENERE MAITRE
+
+que M. Jaques se leve furieux et s'ecrie:
+
+--Voulez-vous filer a votre place plus vite que ca!
+
+Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+derriere leurs livres et que M. Jaques m'ordonne avec colere:
+
+--Traduisez la version.
+
+Mon cher papa, qu'en dis-tu?
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic_
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Quand tu seras depute tu en verras bien d'autres. Chacun son role. Si
+on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+prononce des discours et non pour qu'il ecoute les tiens.
+
+
+
+_Poil de Carotte a M. Lepic_
+
+Mon cher papa,
+
+Je viens de remettre ton lievre a M. Legris, notre professeur d'histoire
+et de geographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+Il te remercie vivement. Comme j'etais entre avec mon parapluie mouille,
+il me l'ota lui-meme des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
+causames de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+voulais, le premier prix d'histoire et de geographie a la fin de l'annee.
+Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+entretien, et que M. Legris, qui, a part cela, fut tres aimable, je le
+repete, ne me designa meme pas un siege.
+Est-ce oubli ou impolitesse?
+Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Tu reclames toujours. Tu reclames parce que M. Jaques t'envoie t'asseoir,
+et tu reclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-etre
+encore trop jeune pour exiger des egards. Et si M. Legris ne t'a pas
+offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompe par ta petite
+taille, il te croyait assis.
+
+
+
+_De Poil de Carotte a M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+J'apprends que tu dois aller a Paris. Je partage la joie que tu auras en
+visitant la capitale que je voudrais connaitre et ou je serai de coeur avec
+toi. Je concois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
+profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
+ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
+Au fond, ils se valent. Toutefois je desire specialement la_Henriade,_ par
+Francois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Heloise,_par Jean-Jacques
+Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coutent rien a Paris), je
+te le jure que le maitre d'etude ne me les confisquera jamais.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Les ecrivains dont tu me parles etaient des hommes comme toi et moi. Ce
+qu'ils ont fait, tu peux le faire. Ecris des livres, tu les liras ensuite.
+
+
+_De M. Lepic a Poil de Carotte._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Ta lettre de ce matin m'etonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
+ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+de ta competence ni de la mienne.
+
+D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous ecris les places
+que tu obtiens, les qualites et les defauts que tu trouves a chaque
+professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'etat de ton linge, si tu
+dors et si tu manges bien.
+
+Voila ce qui m'interesse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
+quoi, s'il te plait, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+datee et on ne sait si tu l'adresses a moi ou au chien. La forme meme de
+ton ecriture me parait modifiee, et la disposition des lignes, la quantit
+de majuscules me deconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+Je suppose que c'est de toi, et je tiens a t'en faire non un crime, mais
+l'observation.
+
+
+
+_Reponse de Poil de Carotte._
+
+Mon cher papa,
+
+Un mot a la hate pour t'expliquer ma derniere lettre. Tu ne t'es pas
+apercu qu'elle etait _en vers._
+
+
+
+Le Toiton
+
+
+Ce petit toit ou, tour a tour, ont vecu des poules, des lapins, des
+cochons, vide maintenant, appartient en toute propriete a Poil de Carotte
+pendant les vacances. Il y entre commodement, car le toiton n'a plus de
+porte. Quelques greles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+les regarde a plat ventre, elles lui semblent une foret. Une poussiere
+fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidite. Poil de
+Carotte frole le plafond de ses cheveux. Il est la chez lui et s'y
+divertit, dedaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
+
+Son principal amusement consiste a creuser quatre nids avec son derriere,
+un a chaque coin du toiton. Il ramene de sa main, comme d'une truelle,
+des bourrelets de poussiere et se cale.
+
+Le dos au mur lisse, les jambes pliees, les mains croisees sur ses genoux,
+gite, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
+oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+troublerait.
+
+L'eau de vaisselle qui coule non loin de la, par le trou de l'evier, tantot
+a torrents, tantot goutte a goutte, lui envoie des bouffees fraiches.
+
+Brusquement, une alerte.
+Des appels approchent, des pas.
+
+--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
+
+Une tete se baisse et Poil de Carotte reduit en boulette, se poussant dans
+la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard meme
+immobilise, sent que des yeux fouillent l'ombre.
+
+--Poil de Carotte, est-tu la?
+
+Les tempes bosselees, il souffre. Il va crier d'angoisse.
+
+--Il n'y est pas, le petit animal. Ou diable est-il?
+
+On s'eloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
+l'aise. Sa pensee parcourt encore de longues routes de silence.
+
+Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+dans une toile d'araignee, vibre et se debat. Et l'araignee glisse le long
+d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+instant suspendue, inquiete, pelotonnee.
+
+Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au denouement,
+et quand l'araignee tragique fonce, ferme l'etoile de ses pattes, etreint
+la proie a manger, il se dresse debout, passionne, comme s'il voulait sa
+part.
+
+Rien de plus.
+
+L'araignee remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
+ame de lievre ou il fait noir.
+
+Bientot, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa revasserie, faute
+de pente, s'arrete, forme flaque et croupit.
+
+
+
+Le Chat
+
+
+
+I
+
+
+Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+pecher les ecrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dechets d'une
+boucherie.
+
+Or il connait un chat, meprise parce qu'il est vieux, malade, et ca et la,
+pele. Poil de Carotte l'invite a venir prendre une tasse de lait chez lui,
+dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+posee dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
+
+--Regale-toi.
+
+Il lui flatte l'echine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
+de langue, puis s'attendrit.
+
+--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
+
+Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne leche
+plus que ses levres sucrees.
+
+--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+que celle-la. D'ailleurs, un peu plus tot, un peu plus tard!...
+
+A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
+
+La detonation etourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton meme a
+saute, et quand le nuage se dissipe, il voit, a ses pieds, le chat qui
+le regarde d'un oeil.
+
+Une moitie de la tete est emportee, et le sang coule dans la tasse de lait.
+
+--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Matin, j'ai pourtant vis
+juste.
+
+Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune eclat, l'inquiete.
+
+Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+aucun effort pour se deplacer. Il semble saigner expres dans la tasse,
+avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
+
+Poil de Carotte n'est pas un debutant. Il a tue des oiseaux sauvages, des
+animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+d'autrui.
+
+Il sait comment on procede, et que si la bete a la vie dure, il faut se
+depecher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps a corps.
+Sinon, des acces de fausse sensibilite nous surprennent. On devient
+lache. On perd du temps; on n'en finit jamais.
+
+D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+par la queue et lui assene sur la nuque des coups de carabine si violents,
+que chacun d'eux parait le dernier, le coup de grace.
+
+Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ou se detend et ne crie pas.
+
+--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
+Carotte.
+
+Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+de ses bras, et s'exaltant a la penetration des griffes, les dents jointes,
+les veines orageuses, il l'etouffe.
+
+Mais il s'etouffe aussi, chancelle, epuise, et tombe par terre, assis, sa
+figure collee contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
+
+
+
+
+
+II
+
+Poil de Carotte est maintenant couche sur son lit de fer.
+Ses parents et les amis de ses parents, mandes en hate, visitent, courbes
+sous le plafond bas du toiton, les lieux ou s'accomplit le drame.
+
+--Ah! dit sa mere, j'ai du centupler mes forces pour lui arracher le chat
+broye sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
+
+Et tandis qu'elle explique les traces d'une ferocite qui plus tard aux
+veillees de famille, apparaitra legendaire, Poil de Carotte dort et reve:
+
+Il se promene le long d'un ruisseau, ou les rayons d'une lune inevitable
+remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
+
+Sur les pechettes, les morcaux du chat flambaient a travers l'eau
+transparente.
+
+Des brumes blanches glissent au ras du pre, cachent peut-etre de legers
+fantomes.
+
+Poil de Carotte, ses mains derriere son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+rien a craindre.
+
+Un boeuf approche, s'arrete et souffle, detale ensuite, repand jusqu'au
+ciel le bruit de ses quatre sabots et s'evanouit.
+
+Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+n'agacait pas autant, a luis seul, qu'une assemblee de vieilles femmes.
+
+Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, leve
+doucement un baton de pechette et voici que du milieu des roseaux montent
+des ecrevisses geantes.
+
+Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
+
+Et les ecrevisses l'entournent.
+Elles se haussent vers sa gorge.
+Elles crepitent.
+Deja elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
+
+
+
+Les Moutons
+
+
+Poil de Carotte n'apercoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+poussent des cris etourdissants et meles, comme des enfants qui jouent sous
+un preau d'ecole. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en eprouve
+quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est
+un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+graduellement a l'obscurite, et les details se precisent.
+
+L'epoque des naissances a commence. Chaque matin, le fermier Pajol compte
+deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves egares parmi les meres,
+gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une
+sculpture grossiere.
+
+Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils sucotent
+deja ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
+foin dans la bouche.
+
+Les vieux, ceux d'une semaine, se detendent d'un violent effort de
+l'arriere-train et executent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
+tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+qui vient de naitre se traine, visqueux et non leche. Sa mere, genee par
+sa bourse gonflee d'eau et ballottante, la repousse a coups de tete.
+
+--Une mauvaise mere! dit Poil de Carotte.
+
+--C'est chez les betes comme chez le monde, dit Pajol.
+
+--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
+
+--Presque, dit Pajol. Il faut a plus d'un donner le biberon, un biberon
+comme ceux qu'on achete au pharmacien. Ca ne dure pas, la mere s'attendrit.
+D'ailleurs, on les mate.
+
+Il la prend par les epaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
+une cravate de paille pour la reconnaitre, si elle s'echappe. L'agneau
+l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rape, et le petit, frissonnant,
+se dresse sur ses membres mous, essaie de teter, plaintif, le museau
+enveloppe d'une gelee tremblante.
+
+--Et vous croyez qu'elle reviendra a des sentiments plus humains? dit Poil
+de Carotte.
+
+--Oui, quand son derriere sera gueri, dit Pajol: elle a eu des couches
+dures.
+
+--Je tiens a mon idee, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+provisoirement le petit aux soins d'une etrangere?
+
+--Elle le refuserait, dit Pajol.
+
+En effet, des quatre coins de l'ecurie, les belements des meres se croisent,
+sonnent l'heure des tetees et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
+sont nuances pour les agneaux, car, sans confusion chacun se precipite
+droit aux tetines maternelles.
+
+--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
+
+--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-etre par la finesse de leur
+nez.
+
+Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
+
+Il compare profondement les hommes avec des moutons, et voudrait connaitre
+les petits noms des agneaux.
+
+Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+coups de nez, mangent, paisibles, indifferentes. Poil de Carotte remarque
+dans l'eau d'une auge des debris de chaine, des cercles de roues, une
+pelle usee.
+
+--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurement, vous
+enrichissez le sang des betes au moyen de cette ferraille!
+
+--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
+
+Il offre a Poil de Carotte de gouter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
+plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
+
+--Veux-tu un berdin? dit-il.
+
+--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
+
+Pajol fouille l'epaisse laine d'une mere et attrape avec ses ongles un
+berdin jaune rond, dodu, repu, enorme. Selon Pajol, deux de cette taille
+devoraient la tete d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
+main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, a le
+fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frere et soeur.
+
+Deja le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte eprouve des
+picotements aux doigts, comme s'il tombait du gresil. Bientot au poignet,
+ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ronger le bras jusqu'a l'epaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
+l'ecrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+apercoive.
+
+Il dira qu'il l'a perdu.
+
+Un instant encore, Poil de Carotte ecoute, recueilli, les belements qui
+se calment peu a peu. Tout a l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
+sourd du foin broye entre les machoires lentes.
+
+Accrochee a un barreau de ratelier, une limousine aux raies eteintes semble
+garder les moutons, toute seule.
+
+
+
+Parrain
+
+
+Quelquefois madame Lepic permet a Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+et meme de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+passe sa vie a la peche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
+que Poil de Carotte.
+
+--Te voila, canard! dit-il.
+
+--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prepare ma
+ligne?
+
+--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
+
+Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prete. Ainsi
+son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fache
+plus et cette manie du vieil homme complique a peine leurs relations.
+Quand il dit oui, il veut dire non et reciproquement. Il ne s'agit que
+de ne pas s'y tromper.
+
+--Si ca l'amuse, ca ne me gene guere, pense Poil de Carotte.
+
+Et ils restent bons camarades.
+
+Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journee, le
+force a boire un verre de vin pur.
+
+Puis il vont pecher.
+
+Parrain s'assied au bord de l'eau et deroule methodiquement son crin de
+Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+et ne peche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+comme des enfants.
+
+--Surtout, dit-il a Poil de Carotte, ne leve ta ligne que lorsque ton
+bouchon aura enfonce trois fois.
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi trois?
+
+Parrain:
+La premiere ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+serieux: il avale. La troisieme, c'est sur: il ne s'echappera plus. On ne
+tire jamais trop tard.
+
+Poil de Carotte prefere la peche aux goujons. Il se dechausse, entre dans
+la riviere et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un
+chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit!...
+
+Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tete, on rentre dejeuner. Il
+bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
+
+--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+perdrix.
+
+Poil de Carotte:
+Ceux-la fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
+Pourtant ce n'est plus ca. Elle doit menager la creme.
+
+Parrain:
+Canard, j'ai du plaisir a te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ton content, chez ta mere.
+
+Poil de Carotte:
+Tout depend de son appetit. Si elle a faim, je mange a sa faim. En se
+servant elle me sert par-dessus le marche. Si elle a fini, j'ai fini
+aussi.
+
+Parrain:
+On en redemande, beta.
+
+Poil de Carotte:
+C'est facile a dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+sur sa faim.
+
+Parrain:
+Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lecherais le derriere d'un singe, si ce
+singe etait mon enfant! Arrangez ca.
+
+Ils terminent leur journee dans la vigne, ou Poil de Carotte, tantot regarde
+piocher son parrain et le suit pas a pas, tantot, couche sur des fagots de
+sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
+
+
+
+La Fontaine
+
+
+Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+sa mere.
+
+--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
+
+Poil de Carotte:
+Ou plutot, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
+correction a mon frere, il saute sur un manche de balai, se campe devant
+elle, et je te jure qu'elle s'arrete court. Aussi elle prefere le prendre
+par les sentiments. Elle dit que la nature de Felix est si susceptible
+qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux a la
+mienne.
+
+Parain:
+Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Felix et moi, pour de bon
+ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me defendrais comme lui.
+Mais je me vois arme d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-etre qu'elle
+me dirait merci, avant de taper.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors!
+
+Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, etouffe et
+cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitie.
+
+Tout a coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
+
+--Es-tu la, canard? dit-il. Je revais, je te croyais encore dans la
+fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
+
+Poil de Carotte:
+Comme si j'y etais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+souvent.
+
+Parrain:
+Mon pauvre canard, des que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+m'etais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+glisse, tu es tombe, tu criais, tu te debattais, et moi, miserable, je
+n'entendais rien. Il y avait a peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+tu ne te relevais pas. C'etait la le malheur, tu ne pensais donc plus
+te relever?
+
+Poil de Carotte:
+Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+
+Parrain:
+Enfin ton barbotement me reveille. Il etait temps. Pauvre canard! pauvre
+canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a change, on t'a mis le
+costume des dimanches du petit Bernard.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, il me piquait. Je me grattais. C'etait donc un costume de crin.
+
+Parrain:
+Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre a te preter. Je
+ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
+
+Poil de Carotte:
+Je serais loin.
+
+Parrain:
+Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passe une
+bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la merite.
+
+Poil de Carotte:
+Moi, parrain, je ne la merite pas et je voudrais bien dormir.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors.
+
+Poil de Carotte:
+Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lache ma main. Je te la rendrai
+apres mon somme. Et retire aussi ta jambe, a cause de tes poils. Il m'est
+impossible de dormir quand on me touche.
+
+
+
+Les Prunes
+
+
+Quelque temps agites, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
+
+--Canard, dors-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, parrain.
+
+Parrain:
+Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+des vers.
+
+--C'est une idee, dit Poil de Carotte.
+
+Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+jardin.
+
+Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boite de fer-blanc,
+a moitie pleine de terre mouillee. Il y entretient une provision de vers
+pour se peche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+manque jamais. Quand il a plu toute la journee, la recolte est abondante.
+
+--Prends garde de marcher dessus, dit-il a Poil de Carotte, va doucement.
+Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'eloigne
+trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+pour qu'il ne glisse pas. S'il est a demi rentre, lache-le: tu le
+casserais. Et un ver coupe ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+et les poissons delicats les dedaignent. Certains pecheurs economisent
+leurs vers; ils ont tort. On ne peche de beaux poissons qu'avec des vers
+entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+s'imagine qu'ils se sauvent, court apres et devore tout de confiance.
+
+--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+barbouilles de leur sale bave.
+
+Parrain:
+Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+terre. Pour ma part, j'en mangerais.
+
+Poil de Carotte:
+Pour la mienne, je te la cede. Mange voir.
+
+Parrain:
+Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+ecarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
+prunes.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, je sais. Aussi tu degoutes ma famille, maman surtout, et des qu'elle
+pense a toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+tu n'es pas difficile et nous nous entendons tres bien.
+
+Il leve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+prunes. Il garde les bonnes et donne les vereuses a parrain qui dit, les
+avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
+
+--Ce sont les meilleures.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
+
+--Ca ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
+
+Poil de Carotte:
+C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens a plein nez.
+Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
+
+Parrain:
+Canard! canard! ca conserve.
+
+
+
+Mathilde
+
+
+--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflee a madame Lepic, Poil de
+Carotte joue encore au mari et a la femme avec la petite Mathilde, dans le
+pre. Grand frere Felix les habille. C'est pourtant defendu, si je ne me
+trompe.
+
+En effet, dans le pre, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
+sa toilette de clematite sauvage a fleurs blanches. Toute paree, elle
+semble vraiment une fiancee garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+calmer toutes les coliques de la vie.
+
+La clematite, d'abord nattee en couronne sur la tete, descend par flots
+sous le menton, derriere le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+la taille et forme a terre une queue rampante que grand frere Felix ne se
+lasse pas d'allonger.
+
+Il recule et dit:
+
+--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
+
+A son tour, Poil de Carotte est habille en jeune marie, egalement couvert
+de clematites ou, ca et la, eclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
+jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+rire, et tous trois gardent leur serieux. Ils savent quel ton convient
+a chaque ceremonie. On doit rester triste aux enterrements, des le debut,
+jusqu'a la fin, et grave aux mariages, jusqu'apres la messe. Sinon, ce
+n'est plus amusant de jouer.
+
+--Prenez-vous la main, dit grand frere Felix. En avant! doucement.
+
+Ils s'avancent au pas, ecartes. Quand Mathilde s'empetre, elle retrousse
+sa traine et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend,
+une jambe levee.
+
+Grand frere Felix les conduit par le pre. Il marche a reculons, et les
+bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+et les salue, puis monsieur le Cure et les benit, puis l'ami qui felicite
+et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un baton, un
+autre baton.
+
+Il les promene de long en large.
+
+--Halte! dit-il, ca se derange.
+
+Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+le cortege en branle.
+
+--Aie! fait Mathilde qui grimace.
+
+Une vrille de clematite luit tire les cheveux. Grand frere Felix arrache
+le tout. On continue.
+
+--Ca y est, dit-il, maintenant vous etes maries, bichez-vous.
+
+Comme ils hesitent:
+
+--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marie on se biche. Faites-vous
+la cour, une declaration. Vous avez l'air plombes.
+
+Superieur, il se moque de leur inhabilete lui qui, peut-etre, a dej
+prononce des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+premier, pour sa peine.
+
+Poil de Carotte s'enhardit, cherche a travers la plante grimpante le
+visage de Mathilde et la baise sur la joue.
+
+--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
+
+Mathilde, comme elle l'a recu, lui rend son baiser. Aussitot, gauches,
+genes, ils rougissent tous deux.
+
+Grand frere Felix leur montre les cornes.
+
+--Soleil! Soleil!
+
+Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trepigne, des bousilles
+aux levres.
+
+--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrive!
+
+--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ricane ce n'est pas toi qui m'empecheras de me marier avec Mathilde, si
+maman veut.
+
+Mais voici que maman vient repondre elle-meme qu'elle ne veut pas. Elle
+pousse le barriere du pre. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+En passant pres de la haie, elle casse une rouette dont elle ote les
+feuilles et garde les epines. Elle arrive droit, inevitable comme l'orage.
+
+--Gare les calottes, dit grand frere Felix.
+
+Il s'enfuit au bout du pre. Il est a l'abri et peut voir.
+
+Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lache, il prefere
+en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
+
+Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
+
+Poil de Carotte:
+Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+tout.
+
+Mathilde:
+Oui, mais ta maman va le dire a ma maman, et ma maman va me battre.
+
+Poil de Carotte:
+Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+qu'elle te corrige, ta maman?
+
+Mathilde:
+Des fois; ca depend.
+
+Poil de Carotte:
+Pour moi, c'est toujours sur.
+
+Mathilde:
+Mais je n'ai rien fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ca ne fait rien. Attention!
+
+Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+son allure. Elle est si pres que soeur Ernestine, par peur des chocs en
+retour, s'arrete au bord du cercle ou l'action se concentrera. Poil de
+Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clematites
+sauvages melent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se leve,
+prete a cingler. Poil de Carotte, pale, croise ses bras, et la nuque
+raccourcie, les reins chauds deja, les mollets lui cuisant d'avance, il a
+l'orgueuil de s'ecrier:
+
+--Qu'est-ce que ca fait, pourvu qu'on rigole!
+
+
+
+Le Coffre-Fort
+
+
+Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
+
+--Ta maman est venue tout rapporter a ma maman et j'ai recu une bonne
+fessee. Et toi?
+
+Poil de Carotte:
+Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne meritais pas d'etre battue, nous
+ne faisions rien de mal.
+
+Mathilde:
+Non, pour sur.
+
+Poil de Carotte:
+Je t'affirme que je parlais serieusement quand je te disais que je me
+marierais bien avec toi.
+
+Mathilde:
+Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Je pourrais te mepriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
+n'aie pas peur, je t'estime.
+
+Mathilde:
+Tu es riche a combien, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Mes parents ont au moins un million.
+
+Mathilde:
+Combien que ca fait un million?
+
+Poil de Carotte:
+Ca fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais depenser tout leur
+argent.
+
+Mathilde:
+Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guere.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+dit un mot que personne ne connait, ni maman, ni mon frere, ni ma soeur,
+personne, excepte lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+y rend de l'argent et va le deposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
+rien, il fait seulement sonner les pieces, afin que mamamn, occupee au
+fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+l'argent. Tous les mois ca se passe ainsi, et ca dure depuis longtemps,
+preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
+
+Mathilde:
+Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
+
+Poil de Carotte:
+Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+maries, a la condition que tu me promettras de ne jamais le repeter.
+
+Mathilde:
+Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+repeter.
+
+Poil de Carotte:
+Non, c'est notre secret a papa et a moi.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, je le sais.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
+
+--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
+
+--Parions quoi? dit Mathilde hesitante.
+
+--Laisse-moi te toucher ou je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+le mot.
+
+Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosites
+au lieu d'une.
+
+--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu me jures qu'apres tu te laisseras toucher ou je voudrai.
+
+Mathilde:
+Maman me defend de jurer.
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne sauras pas le mot.
+
+Mathilde:
+Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devine, oui, je l'ai devine.
+
+Poil de Carotte, impatiente, brusque les choses.
+
+--Ecoute, Mathilde, tu n'as rien devine du tout. Mais je me contente de ta
+parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+c'est "Lustucru". A present, je peux toucher ou je veux.
+
+--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaitre
+un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+de moi!
+
+Puis, comme Poil de Carotte, sans repondre, s'avance, decide, la main tendue,
+elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec.
+
+Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derriere lui.
+
+Il se retourne. Par la lucarne d'une ecurie, un domestique du chateau sort
+la tete et montre les dents.
+
+--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'ecrie-t-il, je rapporterai tout a ta mere.
+
+Poil de Carotte:
+Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+un faux nom que j'ai invente. D'abord, je ne connais point le vrai.
+
+Pierre:
+Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+parlerai pas a ta mere. Je lui parlerai du reste.
+
+Poil de Carotte:
+Du reste?
+
+Pierre:
+Oui, du reste.
+Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+pas vu. Ah! tu vas bien pour ton age. Mais tes plats a barbe s'elargiront
+ce soir!
+
+Poil de Carotte ne trouve rien a repliquer. Rouge de figure au point que
+la couleur naturelle de ses cheveux semble s'eteindre, il s'eloigne, les
+mains dans ses poches, a la crapaudine, en reniflant.
+
+
+
+Les Tetards
+
+
+Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic
+puisse le surveiller par la fenetre, et il s'exerce a jouer comme il faut,
+quand le camarade Remy parait. C'est un garcon du meme age, qui boite et
+veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traine derriere
+l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
+
+--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la riviere. Nous
+l'aiderons et nous pecherons des tetards avec des paniers.
+
+--Demande le a maman, dit Poil de Carotte.
+
+Remy:
+Pourquoi moi?
+
+Poil de Carotte:
+Parce qu'a moi elle ne me donnera pas la permission.
+
+Juste, madame Lepic se montre a la fenetre.
+
+--Madame, dit Remy, voulez-vous, s'il vous plait, que j'emmene Poil de
+Carotte pecher des tetards?
+
+Madame Lepic colle son oreille au carreau. Remy repete en criant. Madame
+Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+rien et se regardent indecis. Mais madame Lepic agite la tete et fait
+clairement signe que non.
+
+--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de
+moi, tout a l'heure.
+
+Remy:
+Tant pis, on se serait rudement amuse. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
+
+Poil de Carotte:
+Reste. Nous jouerons ici.
+
+Remy:
+Ah non, par exemple. J'aime mieux pecher des tetards. Il fait doux.
+J'en ramasserai des pleins paniers.
+
+Poil de Carotte:
+Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+elle se ravise.
+
+Remy:
+J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
+
+Plantes la tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
+l'escalier, et bientot Poil de Carotte pousse Remy du coude.
+
+--Qu'est-ce que je te disais?
+
+En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant a la main un panier
+pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrete, defiante.
+
+--Tiens, te voila encore, Remy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
+que tu musardes et il te grondera.
+
+Remy:
+Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
+
+Madame Lepic:
+--Ah! vraiment, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connait
+madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinee une fois encore.
+Mais puisque cet imbecile de Remy brouille les choses, gate tout, Poil de
+Carotte se desinteresse du denouement. Il ecrase de l'herbe sous son pied
+et regarde ailleurs.
+
+--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+retracter.
+
+Elle n'ajoute rien.
+
+Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+Poil de Carotte pour pecher des tetards et qu'elle avait vide de ses noix
+fraiches, expres.
+
+Remy est deja loin.
+
+Madame Lepic ne badine guere et les enfants des autres s'approchent d'elle
+prudemment et la redoutent presque autant que le maitre d'ecole.
+
+Remy sauve la-bas vers la riviere. Il galope si vite que son pied gauche,
+toujours en retard, raie la poussiere de la route, danse et sonne comme
+une casserole.
+
+Sa journee perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+Il a manque une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
+
+Solitaire, sans defense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+d'elle-meme.
+
+
+
+Coup de Theatre
+
+
+Scene Premiere
+
+Madame Lepic:
+Ou vas-tu?
+
+Poil de Carotte:
+_Il a mis sa cravate neuve et crache sur ses souliers a les noyer_
+
+Je vas me promener avec papa.
+
+Madame Lepic:
+Je te defends d'y aller, tu m'entends? Sans ca... _Sa main droite recule
+comme pour prendre son elan._
+
+Poil de Carotte, _bas_:
+Compris.
+
+
+
+Scene II
+
+
+Poil de Carotte:
+_En meditation pres de l'horloge_.
+
+Qu'est-ce que je veux, moi? Eviter les calottes. Papa m'en donne moins
+que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
+
+
+
+Scene III
+
+Monsieur Lepic:
+_Il cherit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
+la pretentaine pour affaires.
+
+Allons! partons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Comment, non? Tu ne veux pas venir?
+
+Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+ Poil de Carotte:
+ Y a rien, mais je reste.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
+ et pleurniche a ton aise.
+
+
+
+ Scene IV
+
+ Madame Lepic:
+ _Elle a toujours le precaution d'ecouter aux portes, pour mieux entendre._
+
+ Pauvre cheri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
+ tire._ Le voila tout en larmes, parce que son pere... _Elle regarde en
+ dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgre lui. Ce n'est pas ta mere
+ qui te tourmenterait avec cette cruaute. _Les Lepic pere et mere se
+ tournent le dos._
+
+
+
+ Scene V
+
+ Poil de Carotte:
+ _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
+ seul._
+
+ Tout le monde ne peut pas etre orphelin.
+
+
+
+ En Chasse
+
+
+ M. Lepic emmene ses fils a la chasse alternativement. Ils marchent
+ derriere lui, un peu sur sa droite, a cause de la direction du fusil, et
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un entetement passionne a le suivre, sans se plaindre. Ses
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
+
+ Si M. Lepic tue un lievre au debut de la chasse, il dit:
+
+--Veux-tu le laisser a la premiere ferme ou le cacher dans une haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?
+
+ --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
+
+ Il lui arrive de porter une journee entiere deux lievres et cinq perdrix.
+
+ Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son epaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+affection et oublie un moment sa charge.
+
+Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanite cesse de le
+soutenir.
+
+--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce laboure.
+
+Poil de Carotte, irrite, s'arrete debout au soleil. Il regarde son pere
+pietiner le champ, sillon par sillon, motte a motte, le fouler, l'egaliser
+comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+chardons, tandis que Pyrame meme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
+couche un peu et halete, toute sa langue dehors.
+
+--Mais il n'y a rien la, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+orties, fourrage. Si j'etais lievre gite au creux d'un fosse, sous les
+feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
+
+Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
+
+Et M. Lepic saute un autre echalier, pour battre une luzerne d'a cote,
+ou, cette fois, ils serait bien etonne de ne pas trouver quelque gars de
+lievre.
+
+--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+apres lui, maintenant. Une journee qui commence mal finit mal. Trotte et
+sue, papa, ereinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
+
+Car Poil de Carotte est naivement superstitieux.
+
+_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voila Pyrame en arret,
+le poil herisse, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
+le plus pres possible, la crosse au defaut de l'epaule. Poil de Carotte
+s'immobilise, et un premier jet d'emotion le fait suffoquer.
+
+_Il souleve sa casquette_
+Des perdrix partent, ou un lievre deboule. Et selon que Poil de Carotte
+_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
+manque ou tue.
+
+Poil de Carotte l'avoue, ce systeme n'est pas infaillible. Le geste trop
+souvent repete ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
+de repondre aux memes signes. Poil de Carotte les espace discretement, et
+a cette condition, ca reussit presque toujours.
+
+--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupese un lievre chaud encore
+dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supremes besoins.
+Pourquoi ris-tu?
+
+--Parce que tu l'as tue, grace a moi, dit Poil de Carotte.
+
+Et fier de ce nouveau succes, il expose avec aplomb sa methode.
+
+--Tu parles serieusement? dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte:
+Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'a pretendre que je ne me trompe jamais.
+
+Monsieur Lepic:
+Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guere, si
+tu tiens a ta reputation de garcon d'esprit, de debiter ces bourdes devant
+des etrangers. On t'eclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
+moques de ton pere.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+qu'un serin.
+
+
+
+La Mouche
+
+
+La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les epaules de remords,
+tant il se trouve bete, emboite le pas de son pere avec une nouvelle
+ardeur, s'applique a poser exactement le pied gauche la ou M. Lepic a
+pose son pied gauche, et il ecarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
+Il ne se repose que pour attraper une mure, une poire sauvage et des
+prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les levres et calment la
+soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+vie. Gorgee par gorgee, il boit presque tout a lui seul, car M. Lepic,
+que la chasse grise, oublie d'en demander.
+
+--Une goutte, papa?
+
+Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+qu'il offrait, vide le flacon, et la tete tournante, repart a la poursuite
+de son pere. Soudain, il s'arrete, enfonce un doigt au creux de son oreille,
+l'agite vivement, le retire, puis feint d'ecouter, et il crie a M. Lepic:
+
+--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
+
+Monsieur Lepic:
+Ote-la, mon garcon.
+
+Poil de Carotte:
+Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+bourdonne.
+
+Monsieur Lepic:
+Laisse-la mourir toute seule.
+
+Poil de Carotte:
+Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+
+Monsieur Lepic:
+Tache de la tuer avec une corne de mouchoir.
+
+Poil de Carotte:
+Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+permission?
+
+--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais depeche-toi.
+
+Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+il la vide une deuxieme fois, pour le cas ou M. Lepic imaginerait de
+reclamer sa part.
+
+Et bientot, Poil de Carotte s'ecrie allegre, en courant:
+
+--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit etre morte.
+Seulement, elle a tout bu.
+
+
+
+La premiere Becasse
+
+
+--Mets-toi la, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promenerai
+dans le bois avec le chien; nous ferons lever les becasses, et quand tu
+entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les becasses
+passeront sur la tete.
+
+Point de Carotte tient le fusil couche entre son bras. C'est la premiere
+fois qu'il va tirer une becasse. Il a deja tue une caille, deplume une
+perdrix et manque un lievre avec le fusil de M. Lepic.
+
+Il a tue la caille par terre, sous le nez du chien en arret. D'abord il
+regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
+
+--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pres.
+
+Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, epaula,
+dechargea son arme a bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
+Il ne put retrouver de sa caille broyee, disparue, que quelques plumes et
+un bec sanglant.
+
+Toutefois, ce qui consacre la renommee d'un jeune chasseur, c'est de tuer
+une becasse, et il faut que cette soiree marque dans la vie de Poil de
+Carotte.
+
+Le crepuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+Aussi Poil de Carotte, emu, voudrait bien etre a tout a l'heure.
+
+Les grives, de retour des pres, fusent avec rapidite entre les chenes. Il
+les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buee qui ternit
+le canon du fusil. Des feuilles seches trottinent ca et la.
+
+Enfin, deux becasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se levent,
+se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fremissant.
+
+Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son cote. Ses yeux se
+meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tete, et la crosse du
+fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
+
+Une des deux becasses tombe, bec en avant, et l'echo disperse la detonation
+formidable aux quatre coins du bois.
+
+Poil de Carotte ramase la becasse dont l'aile est cassee, l'agite
+glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
+
+Pyrame accourt, precedant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hate plus
+que d'ordinaire.
+
+--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pret aux eloges.
+
+Mais M. Lepic ecarte les branches, parait, et dit d'un voix calme a son
+fils encore fumant:
+
+--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuees toutes les deux?
+
+
+
+L'Hamecon
+
+
+Poil de Carotte est en train d'ecailler ses poissons, des goujons, des
+ablettes et meme des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
+ventre, et fait eclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+Il reunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hate, absorbe, pench
+sur le seau blanc d'ecume, et prend garde de se mouiller.
+
+Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
+
+--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as peche une belle friture,
+aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
+
+Elle lui caresse le cou et les epaules, mais, comme elle retire sa main,
+elle pousse des cris de douleur.
+
+Elle a un hamecon pique au bout du doigt.
+
+Soeur Ernestine accourt. Grand frere Felix la suit, et bientot M. Lepic
+lui-meme arrive.
+
+--Montre voir, disent-ils.
+
+Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hamecon
+s'enfonce plus profondement. Tandis que grand frere Felix et soeur
+Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le leve en l'air,
+et chacun peut voir le doigt. L'hamecon l'a traverse.
+
+M. Lepic tente de l'oter.
+
+--Oh non! pas comme ca! dit madame Lepic d'une voix aigue.
+
+En effet, l'hamecon est arrete d'un cote par son dard et de l'autre cot
+par sa bouche.
+
+M. Lepic met son lorgnon.
+
+--Diable, dit-il, il faut casser l'hamecon!
+
+Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+D'ailleurs l'hamecon est d'un acier de bonne trempe.
+
+--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+
+Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+une lame mal aiguisee, si faiblement, qu'elle ne penetre pas. Il appuie;
+il sue. Du sang parait.
+
+--Oh! la! oh! la! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
+
+--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
+
+--Ne fais donc pas ta lourde comme ca! dit grand frere Felix a sa mere.
+
+M. Lepic perd patience. Le canif dechire, scie au hasard, et madame
+Lepic apres avoir murmure: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
+
+M. Lepic en profite. Blanc, affole, il charcute, fouit la chair, et le doigt
+n'est plus qu'une plaie sanglante d'ou l'hamecon tombe.
+
+Ouf!
+
+Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi a rien. Au premier cri de sa mere,
+il s'est sauve. Assis sur l'escalier, la tete en ses mains, il s'explique
+l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lancait sa ligne au loin, son
+hamecon lui est reste dans le dos.
+
+--Je ne m'etonne plus que ca ne mordait pas, dit-il.
+
+Il ecoute les plaintes de sa mere, et d'abord n'est guere chagrine de les
+entendre. Ne criera-t-il pas a son tour, tout a l'heure, non moins fort
+qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'a l'enrouement, afin qu'elle se
+croie plus tot vengee et le laisse tranquille?
+
+Des voisins attires le questionnent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
+
+Il ne repond rien; il bouche ses oreilles, et sa tete rousse deisparait.
+Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
+
+Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pale comme une accouchee, et, fiere
+d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot
+avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement a Poil de Carotte:
+
+--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+pas de ta faute.
+
+Jamais elle n'a parle sur ce ton a Poil de Carotte. Surpris, il leve le
+front. Il voit le doigt de sa mere enveloppe de linges et de ficelles,
+propre, gros et carre, pareil a une poupee d'enfant pauvre. Ses yeux secs
+s'emplissent de larmes.
+
+Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derriere
+son coude. Mais, genereuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
+
+Il ne comprend plus. Il pleure a pleine yeux.
+
+--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+bien mechante?
+
+Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
+
+--Est-il bete? On jurerait qu'on l'egorge, dit madame Lepic aux voisins
+attendris par sa bonte.
+
+Elle leur passe l'hamecon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
+que c'est du numero 8. Peu a peu elle retrouve sa facilite de parole, et
+elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
+
+--Ah! sur le moment, je l'aurais le tue, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+malin, ce petit outil d'hamecon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
+
+Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+trou, et de pietiner la terre.
+
+--Ah! mais non! dit grand frere Felix, moi je le garde. Je veux pecher
+avec. Bigre! un hamecon trempe dans le sang a maman, c'est ca qui sera bon!
+Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
+
+Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupefait d'avoir echappe au
+chatiment, exagere encore son repentir, rend par la gorge les gemissements
+auques et lave a grande eau les taches de sa laide figure a claques.
+
+
+
+La Piece d'Argent
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+poches.
+
+Poil de Carotte:
+_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
+oreilles d'ane._
+
+Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
+
+Madame Lepic:
+Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas.
+
+Madame Lepic:
+Prends garde! tu vas mentir. Deja tu divagues comme une ablette etourdie.
+Reponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
+
+Poil de Carotte:
+Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquee la semaine
+derniere.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, c'est moun couteau.
+
+Madame Lepic:
+Quel couteau? Quit t'a donne un couteau?
+
+Poil de Carotte:
+Personne.
+
+Madame Lepic:
+Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle.
+Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+sa mere lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta piece d'argent. Je
+n'en sait rien, mais j'en suis sure. Ne niet pas. Ton nez remue.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cette piece m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnee dimanche.
+Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+D'ailleurs je n'y tenais guere. Une piece de plus ou de moins!
+
+Madame Lepic:
+Voyez-vous ca, peroreur! Et je t'ecoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
+pour rien la peine de ton parrain qui te gate tant et qui sera furieux?
+
+Poil de Carotte:
+Imaginons, maman, que j'ai depense ma piece, a mon gout. Fallait-il
+seulement la surveiller toute ma vie!
+
+Madame Lepic:
+Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette piece, ni la gaspiller
+sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Et je te defends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare
+toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
+charretier sans souci. Ca ne prend jamais avec moi.
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se promene a petits pas dans les allees du jardin. Il gemit.
+Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mere l'observe,
+il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
+
+Ou diable peut-elle etre, cette piece d'argent? La-haut, sur l'arbre, au
+creux d'un vieux nid?
+
+Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pieces d'or.
+On l'a vu. Mais Poil de Carotte se trainerait par terre, userait des
+genoux et ses ongles, sans ramasser une epingle.
+
+Las d'errer, d'esperer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+au chat et se decide a rentrer dans la maison, pour prendre l'etat de sa
+mere. Peut-etre qu'elle se calme, et que si la piece rest introuvable, on
+y renoncera.
+
+Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
+
+--Maman, eh! maman!
+
+Elle ne repond point. Elle vient de sortir et elle a laiss" ouvert le
+tiroir de sa table a ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte apercoit quelques pieces
+d'argent.
+
+Elles semblent vieillir la. Elles ont l'air d'y dormir, rarement eveillees,
+poussees d'un coin a l'autre, melees et sans nombre.
+
+Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+puis comment faire la preuve?
+
+Avec cette presence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+occasions, Poil de Carotte, resolu, allonge le bras, vole une piece et se
+sauve.
+
+Le peur d'etre surpris lui evite des hesitations, des remords, un retour
+perilleux vers la table a ouvrage.
+
+Il va droit, trop lance pour s'arreter, parcourt les allees, choisit sa
+place, y "perd" la piece, l'enfonce d'un coup de talon, se couche a plat
+ventre et, le nez chatouille par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+il decrit des cercles irreguliers, comme on tourne, les yeux bandes,
+autour de l'objet cache, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+se frappe anxieusement les mollets et s'ecrie:
+
+--Attention! ca brule, ca brule!
+
+
+
+III
+
+
+Poil de Carotte:
+
+Maman, maman, je l'ai.
+
+Madame Lepic:
+Mois aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Comment? la voila.
+
+Madame Lepic:
+La voici.
+
+Poil de Carotte:
+Tiens! fais voir.
+
+Madame Lepic:
+Fais voir, toi.
+
+Poil de Carotte
+_Il montre sa piece. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
+manie, les compare et apprete sa phrase._
+C'est drole. Ou l'as-tu retrouvee, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvee
+dans cette allee, au pied du poirier. J'ai marche vingt fois dessus,
+avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'etait un morceau
+de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
+tombee de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
+Penche-toi, maman, remarque l'endroit ou la sournoise se cachait, son gite.
+Elle peut se vanter de m'avoir cause du tracas.
+
+Madame Lepic:
+Je ne dis pas non.
+Moi je l'ai trouvee dans ton autre paletot. Malgre mes observations, tu
+oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+te donner une lecon d'ordre. Je t'ai laisse chercher pour t'apprendre.
+Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+tu possedes deux pieces d'argent au lieu d'une seule. Te voila cousu d'or.
+Tout est bien qui finit bien, mais je te previens que l'argent ne fait pas
+le bonheur.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, je peux aller jouer, maman?
+
+Madame Lepic:
+Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+deux pieces.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! maman, une me suffit, et meme je te prie de me la serrer jusqu'a ce
+que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
+
+Madame Lepic:
+Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pieces. Les deux
+t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, a moins
+que le proprietaire ne la reclame. Qui est-ce? Je me creuse la tete. Et
+toi, as-tu une idee?
+
+Poil de Carotte:
+Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout a l'heure, maman,
+et merci.
+
+Madame Lepic:
+Attends! si c'etait le jardinier?
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
+
+Madame Lepic:
+Ici, mignon, aide-moi. Reflechissons. On ne saurait soupconner ton pere
+de negligence, a son age. Ta soeur met ses economies dans sa tirelire. Ton
+frere n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+Apres tout, c'est peut-etre moi.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cela m'etonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
+
+Madame Lepic:
+Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+de t'inquieter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+un coup d'oeil dans le tiroir de ma table a ouvrage.
+
+_Poil de Carotte, qui s'elancait deja, se retourne, il suit des yeux un
+instant sa mere qui s'eloigne. Enfin, brusquement, il la depasse, se campe
+devant elle et, silencieux, offre une joue.
+
+Madame Lepic:
+_Sa main droite levee, menace ruine._
+Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
+vole un boeuf. Et puis on assassine sa mere.
+_La premiere gifle tombe.
+
+
+
+Les Idees personnelles.
+
+
+M. Lepic, grand frere Felix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
+pres de la cheminee ou brule une souche avec ses racines, et les quatre
+chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas la, developpe ses idees
+personnelles.
+
+--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon pere; je
+t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun merite a etre
+mon pere, mais je regarde ton amitie comme une haute faveur que tu ne me
+dois pas et que tu m'accordes genereusement.
+
+--Ah! repond M. Lepic.
+
+--Et moi, et moi? demandent grand frere Felix et soeur Ernestine.
+
+--C'est la meme chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+frere et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empecher.
+Inutile que je vous sache gre d'une parente involontaire. Je vous remercie
+seulement, toi, frere, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+efficaces.
+
+--A ton service, dit grand frere Felix.
+
+--Ou va-t-il chercher ces reflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
+
+--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une maniere
+generale, j'evite les personnalites, et si maman etait la, je le repeterais
+en sa presence.
+
+--Tu ne le repeterais pas deux fois, dit grand frere Felix.
+
+--Quel mal vois-tu a mes propos? repond Poil de Carotte. Gardez-vous de
+denaturer ma pensee! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
+n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'etre banale, d'instinct et
+de routine, est voulue, raisonnee, logique. Logique, voila le terme que
+je cherchais.
+
+--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+dit M. Lepic qui se leve pour aller se coucher, et de vouloir, a ton age,
+en remontrer aux autres. Si defunt votre grand-pere m'avait entendu
+debiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouve par un coup de
+pied et une claque que je n'etais toujours que son garcon.
+
+--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte dej
+inquiet.
+
+--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie a la main.
+
+Et il disparait. Grand frere Felix le suit.
+
+--Au plaisir, vieux camarade a la grillade! dit-il a Poil de Carotte.
+
+Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
+
+--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
+
+Poil de Carotte reste seul, deroute.
+
+Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre a reflechir:
+
+--Qui ca, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
+personne. Tu recites trop ce que tu ecoutes. Tache de penser un peu par
+toi-meme. Exprime des idees personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
+commencer.
+
+La premiere qu'il risque etant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
+feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+la chambre ou donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
+la cave. C'est une chambre fraiche et agreable en ete. Le gibier s'y
+conserve facilement une semaine. Le dernier lievre tue saigne du nez
+dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+qu'il plonge jusqu'au coude.
+
+D'ordinaire les habits de toute la famille accroches au porte-manteau
+l'impressionnent. On dirait des suicides qui viennent de se pendre apres
+avoir eu la precaution de poser leurs bottines, en ordre, la-haut, sur la
+planche.
+
+Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+du jardin comme creuse la expres pour qui voudrait s'y jeter par la
+fenetre.
+
+Il aurait peur, s'il pensait a avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+le froid du carreau rouge.
+
+Et dans le lit, les yeux aux ampoules du platre humide, il continue de
+developper ses idees personnelles, ainsi nommees parce qu'il faut les
+garder pour soi.
+
+
+
+La Tempete de Feuilles
+
+
+Il y a longtemps que Poil de Carotte, reveur, observe la plus haute feuille
+du grand peuplier.
+
+Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble detachee de l'arbre,
+vivre a part, seule, sans queue, libre.
+
+Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
+
+Depuis midi, elle garde une immobilite de morte, plutot tache que feuille,
+et Poil de Carotte perd patience, mal a son aise, lorsque enfin, elle fait
+un signe.
+
+Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le meme signe. D'autres feuilles
+le repetent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
+
+Et c'est un signe d'alarme, car, a l'horizon, parait l'ourlet d'une calotte
+brune. Le peuplier deja frissonne! Il tente de se mouvoir, de deplacer
+les pesantes couches d'air qui le genent.
+
+Son inquietude gagne le hetre, un chene, des marronniers, et tous les arbres
+du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'elargit, pousse
+en avant sa bordure nette et sombre.
+
+D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+merle qui lancait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
+Poil de Carotte voyait tout a l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
+
+Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
+
+La calotte livide continue son invasion lente.
+
+Elle voute peu a peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
+laisseraient penetrer l'air, prepare l'etouffement de Poil de Carotte.
+Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+le village; mais elle s'arrete a la pointe du clocher, dans la crainte de
+s'y dechirer.
+
+La voila si pres que, sans autre provocation, la panique commence, les
+clameurs s'elevent.
+
+Les arbres melent leurs masses confuses et courroucees au fond desquelles
+Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+Les cimes plongent et se redressent comme des tetes brusquement reveillees.
+Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitot, peureuses,
+apprivoisees, et tachent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
+soupirent; celles du bouleau ecorche des plaignent; celles du marronnier
+sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+mur.
+
+Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+coups sourds.
+
+Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+gouttes d'encre.
+
+Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'ane et les oignons
+montes se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflees de graines.
+
+Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+pas. Il ne grele pas. Ni un eclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
+le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+les affole, qui epouvante Poil de Carotte.
+
+Maintenant, la calotte s'est toute deployee sous le soleil masque.
+
+Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+le ciel entier, elle lui serre la tete, au front. Il ferme les yeux et
+elle lui bande douloureusement les paupieres.
+
+Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempete entre chez
+lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+comme un papier de rue.
+
+Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le reduit.
+
+Et Poil de Carotte n'a bientot plus qu'une boulette de coeur.
+
+
+
+La Revolte
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Mon petit Poil de Carotte cheri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
+me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+se mettre a table.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi reponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman, je n'irai pas au moulin.
+
+Madame Lepic:
+Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce
+que tu reves?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+suite chercher une livre de beurre au moulin.
+
+Poil de Carotte:
+J'ai entendu. Je n'irai pas.
+
+Madame Lepic:
+C'est donc moi qui reve? Que se passe-t-il? Pour la premiere fois de ta
+vie, tu refuses de m'obeir.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Tu refuses d'obeir a ta mere.
+
+Poil de Carotte:
+A ma mere, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Par exemple, je voudrais voir ca. Fileras-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te taire et filer?
+
+Poil de Carotte:
+Je me tairai sans filer.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te sauver avec cette assiette?
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
+
+--Voila une revolution! s'ecrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
+
+C'est, en effetn la premiere fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
+elle le derangeait! S'il avait ete en train de jouer. Mais, assis par
+terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+les tenir au chaud. Et maintenant il la devisage, tete haute. Elle n'y
+comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
+
+--Ernestine, Felix, il y a du neuf! Venez voir avec votre pere et Agathe
+aussi. Personne ne sera de trop.
+
+Et meme, les rares passants de la rue peuvent s'arreter.
+
+Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, a distance, surpris de
+s'affermir en face du danger, et plus etonne que madame Lepic oublie de le
+battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce
+ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brulant comme une
+pointe rouge. Toutefois, malgre ses efforts, les levres se decollent a la
+pression d'une rage interieure qui s'echappe avec un sifflement.
+
+--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+leger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
+qu'il m'a repondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
+
+Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de repeter.
+
+La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas a l'oreille:
+
+--Prends garde, il t' arrivera malheur. Obeis, ecoute ta soeur qui t'aime.
+
+Grand frere Felix se croit au spectacle. Il ne cederait sa place a personne.
+Il ne reflechit point que si Poil de Carotte se derobe desormais, une part
+des commissions reviendra de droit au frere aine; il l'encouragerait plutot.
+Hier, il le meprisait, le traitait de poule mouillee. Aujourd'hui il
+l'observe en egal et le considere. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+
+--Puisque c'est la fin du monde renverse, dit madame Lepic atterree, je ne
+m'en mele plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+de dompter la bete feroce. Je laisse en presence le fils et le pere.
+Qu'ils se debrouillent.
+
+--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix etranglee, car
+il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+aller pour ma mere.
+
+Il semble que M. Lepic soit plus ennuye que flatte de cette preference. Ca
+le gene d'exercer ainsi son autorite, parce qu'une galerie l'y invite,
+propos d'une livre de beurre.
+
+Mal a l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les epaules, tourne
+le dos et rentre a la maison.
+
+Provisoirement l'affaire en reste la.
+
+
+
+Le Mot de la Fin
+
+
+Le soir, apres le diner ou madame Lepic, malade et couchee, n'a point paru,
+ou, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gene, M.
+Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+
+--Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+route?
+
+Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette maniere de l'inviter. Il
+se leve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+docilement son pere.
+
+D'abord ils marchent silencieux. La question inevitable ne vient pas tout de
+suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce a la deviner et a lui
+repondre. Il est pret. Fortement ebranle, il ne regrette rien. Il a eu
+dans sa journee une telle emotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et
+le son de voix meme de M. Lepic qui se decide, le rassure.
+
+Monsieur Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derniere conduite qui chagrine
+ta mere?
+
+Poil de Carotte:
+Mon cher papa, j'ai longtemps hesite mais il faut en finir. Je l'avoue:
+je n'aime plus maman.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
+
+Poil de Carotte:
+A cause de tout. Depuis que je la connais.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! c'est malheureux, mon garcon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ce serait long. D'ailleurs, ne t'apercois-tu de rien?
+
+Monsieur Lepic:
+Si. J'ai remarque que tu boudais souvent.
+
+Poil de Carotte:
+Ca m'exaspere qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte
+ne peut garder une rancune serieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+fini, il sortira de son coin, calme, deride. Surtout n'ayez pas l'air de
+vous occuper de lui. C'est sans importance.
+
+Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pere
+et mere et les etrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
+forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage energiquement de tout
+mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
+
+Monsieur Lepic:
+Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
+
+Poil de Carotte:
+Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu a la maison.
+
+Monsieur Lepic:
+Je suis oblige de voyager.
+
+Poil de Carotte, _avec suffisance_:
+Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis
+que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi
+fouetter. Je me garde de m'en prendre a toi. Certainement je n'aurais
+qu'a moucharder, tu me protegerais. Peu a peu, puisque tu l'exiges, je te
+mettrai au courant du passe. Tu verras si j'exagere et si j'ai de la
+memoire. Mais deja, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me
+separer de ma mere. Quel serait, a ton avis, le moyen le plus simple?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
+
+Poil de Carotte:
+Tu devrais me permettre de les passer a la pension. J'y progresserais.
+
+Monsieur Lepic:
+C'est une faveur reservee aux eleves pauvres. Le monde croirait que je
+t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'a toi. En ce qui me concerne, ta
+societe me manquerait.
+
+Poil de Carotte:
+Tu viendras me voir, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Les promenades pour le plaisir coutent cher, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu profiterais de tes voyages forces. Tu ferais un petit detour.
+
+Monsieur Lepic:
+Non. Je t'ai traite jusqu'ici comme ton frere et soeur, avec le soin de ne
+privilegier personne. Je continuerai.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, laissons mes etudes. Retire-moi de la pension, sous pretexte que j'y
+vole ton argent, et je choisirai un metier.
+
+Monsieur Lepic:
+Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+exemple?
+
+Poil de Carotte:
+La ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
+
+Monsieur Lepic:
+Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impose pour ton instruction
+de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
+
+Poil de Carotte:
+Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essaye de me tuer.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu charges! Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
+
+Monsieur Lepic:
+Et te voila. Donc tu n'en avais guere l'envie. Mais au souvenir de ton
+suicide manque, tu dresses fierement la tete. Tu t'imagines que la mort
+n'a tente que toi. Poil de Carotte, l'egoisme te perdra. Tu tires toute
+la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
+
+Poil de Carotte:
+Papa, mon frere est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'eprouve
+aucun plaisir a me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, meme ma mere. Elle ne
+peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+parmi l'espece humaine.
+
+Monsieur Lepic:
+Petite espece humaine a tete carree, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair
+au fond des coeurs? Comprends-tu deja toutes les choses?
+
+Poil de Carotte:
+Mes choses a moi, oui, papa; du moins je tache.
+
+Monsieur Lepic:
+Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te previens, tu
+ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
+
+Poil de Carotte:
+Ca promet.
+
+Monsieur Lepic:
+Resigne-toi, blinde-toi, jusqu'a ce que majeur et ton maitre, tu puisses
+t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractere et
+d'humeur. D'ici la, essaie de prendre le dessus, etouffe ta sensibilite et
+observe les autres, ceux memes qui vivent le plus pres de toi; tu
+t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
+
+Poil de Carotte:
+Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+reclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+preferable au mien? J'ai une mere. Cette mere ne m'aime pas et je ne
+l'aime pas.
+
+--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+impatiente.
+
+A ces mots, Poil de Carotte leve les yeux vers son pere. Il regarde
+longuement son visage dur, sa barbe epaisse ou la bouche est rentree comme
+honteuse d'avoir trop parle, son front plisse, ses pattes d'oie et ses
+paupieres baissees qui lui donnent l'air de dormir en marche.
+
+Un instant Poil de Carotte s'empeche de parler. Il a peur que sa joie
+secrete et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ne s'envole.
+
+Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit la-bas dans les
+tenebres et il lui crie avec emphase:
+
+--Mauvaise femme! te voila complete. Je te deteste.
+
+--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mere apres tout.
+
+--Oh! repond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ca
+parce que c'est ma mere.
+
+
+
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+I
+
+Si un etranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
+pas de s'etonner. Il voit soeur Ernestine et grand frere Felix sous divers
+aspects, debout, assis, bien habilles ou demi-vetus, gais ou renfrognes,
+au milieu de riches decors.
+
+--Et Poil de Carotte?
+
+--J'avais des photographies de lui tout petit, repond madame Lepic, mais il
+etait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
+
+La verite c'est qu'on ne fait jamais_tirer_Poil de Carotte.
+
+
+
+II
+
+Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hesite avant de
+retrouver son vrai nom de bapteme.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
+
+--Son ame est encore plus jaune, dit madame Lepic.
+
+
+
+III
+
+Autres signes particuliers:
+
+La figure de Poil de Carotte ne previent guere en sa faveur.
+Poil de Carotte a le nez creuse en taupiniere.
+Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ote, des croutes de pain dans les
+oreilles.
+Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+un collier.
+Enfin Poil de Carotte a un drole de gout et ne sent pas le muse.
+
+
+
+IV
+
+Il se leve le premier, en meme temps que la bonne. Et les matins d'hiver,
+il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tatant
+les aiguilles du bout du doigt.
+
+Quand le cafe et le chocolat sont prets, il mange un morceau de n'importe
+quoi sur le pouce.
+
+
+
+V
+
+Quand on le presente a quelqu'un, il tourne la tete, tend la main par
+derriere, se rase, les jambes ployees, et il egratigne le mur.
+
+Et si on lui demande:
+--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
+
+Il repond:
+--Oh! ce n'est pas la peine!
+
+
+
+VI
+
+Madame Lepic:
+Poil de Carotte reponds donc, quand on te parle.
+
+Poil de Carotte:
+Boui, banban.
+
+Madame Lepic:
+Il me semble t'avoir deja dit que les enfants ne doivent jamais parler la
+bouche pleine.
+
+
+
+VII
+
+Il ne peut s'empecher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+qu'il les retire, a l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
+
+
+
+VIII
+
+--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+C'est un vilain defaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
+
+--Oui, repond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
+
+
+
+IX
+
+Le paresseux grand frere Felix vient de terminer peniblement ses etudes.
+Il s'etire et soupire d'aise.
+
+--Quels sont tes gouts? lui demande M. Lepic. Tu es a l'age qui decide
+de la vie. Que vas-tu faire?
+
+--Comment! Encore! dit grand frere Felix.
+
+
+
+X
+
+On joue aux jeux innocents.
+Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
+
+--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
+
+On se recrie:
+
+--Tres joli! Quel galant poete!
+
+-- Oh! repond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardes. Je dis cela
+comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+de rhetorique.
+
+
+
+XI
+
+Dans les batailles a coups de boules de neige, Poil de Carotte forme
+lui seul un camp. Il est redoutable, et sa reputation s'etend au loin
+parce qu'il met des pierres dans les boules.
+
+Il vise a la tete: c'est plus court.
+
+Quand il gele et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire,
+a part, a cote de la glace, sur l'herbe.
+
+A saut de mouton, il prefere rester dessous, une fois pour toutes.
+
+Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberte.
+
+Et a cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
+
+
+
+XII
+
+Les enfants se mesurent leur taille.
+A vue d'oeil, grand frere Felix, hors concours, depasse les autres de la
+tete. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+fille, doivent se mettre l'un a cote de l'autre. Et tandis que soeur
+Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, desireux de ne
+contrarier personne, triche et se baisse legerement, pour ajouter un rien
+a la petite idee de difference.
+
+
+
+XIII
+
+Poil de Carotte donne ce conseil a la servante Agathe:
+
+--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+
+Il y a une limite.
+Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche a Poil de
+Carotte.
+
+Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fache
+et delivre son fils qui rayonne deja de gratitude.
+
+--Et maintennt, a nous deux! lui dit-elle.
+
+
+
+XIV
+
+--Faire calin! Qu'est-ce que ca veut dire? demande Poil de Carotte au
+petit Pierre que sa maman gate.
+
+Et renseigne a peu pres, il s'ecrie:
+
+--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+le plat, avec mes doigts, et sucer la moitie de la peche ou se trouve le
+noyau.
+
+Il reflechit:
+
+--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
+
+
+
+XV
+
+Quelquefois, fatigues de jouer, soeur Ernestine et grand frere Felix pretent
+volontiers leurs joujoux a Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
+
+Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+redemande.
+
+
+
+XVI
+
+Poil de Carotte:
+Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
+
+Mathilde:
+Je les trouve droles. Prete-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour
+faire des pates.
+
+Poil de Carotte:
+Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumees.
+
+
+
+XVII
+
+
+--Veux-tu t'arreter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton pere
+que moi? dit, ca et la, madame Lepic.
+
+--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+mieux l'un que l'autre, repond Poil de Carotte de sa voix interieure.
+
+
+
+XVIII
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Cela veut dire que tu fais encore une betise. Tu le fais donc toujours
+expres.
+
+Poil de Carotte:
+Il ne manquerait plus que cela.
+
+
+
+XIX
+
+Croyant que sa mere lui sourit, Poil de Carotte, flatte, sourit aussi.
+
+Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'a elle-meme, dans le vague, fait
+subitement sa tete de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+decontenance, ne sait ou disparaitre.
+
+
+
+XX
+
+--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
+
+--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
+
+Elle dit encore:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure meme plus une
+goutte quand on le gifle.
+
+
+
+XXI
+
+Elle dit encore:
+
+--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
+
+--Quand il a une idee dans la tete, il ne l'a pas dans le derriere.
+
+--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre interessant.
+
+
+
+XXII
+
+En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraiche,
+ou il maintient heroiquement son nez et sa bouche, quand une calotte
+renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramene Poil de Carotte a la vie.
+
+
+
+XXIII
+
+Tantot madame Lepic dit de Poil de Carotte:
+
+--Il est comme moi, sans malice, plus bete que mechant et trop cul de plomb
+pour inventer la poudre.
+
+Tantot elle se plait a reconnaitre que, si les petits cochons ne le mangent
+pas, il fera, plus tard, un gars huppe.
+
+
+
+XXIV
+
+--Si jamais, reve Poil de Carotte, on me donne, comme a grand frere Felix,
+un cheval de bois pour mes etrennes, je saute dessus et je file.
+
+
+
+XXV
+
+Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+d'un sou.
+
+Toutefois, il faut convenir que des qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+elle le lui fait passer.
+
+
+
+XXVI
+
+Il sert de trait d'union entre son pere et sa mere. M. Lepic dit:
+
+--Poil de Carotte, il manque un bouton a cette chemise.
+
+Poil de Carotte porte la chemise a madame Lepic, qui dit:
+
+--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
+
+Mais elle prend sa corbeille a ouvrage et coud le bouton.
+
+
+
+XXVII
+
+Si ton pere n'etait plus la, s'ecrie madame Lepic, il y a longtemps que tu
+m'aurais donne un mauvais coup, plonge ce couteau dans le coeur, et mise
+sur la paille!
+
+
+
+XXVIII
+
+--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic a chaque instant.
+
+Poil de Carotte se mouche, inlassable, du cote de l'ourlet. Et il se
+trompe, il rarrange.
+
+Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+barbouille a rendre jaloux soeur Ernestine et grand frere Felix. Mais
+elle ajoute expres pour lui:
+
+--C'est plutot un bien qu'un mal. Ca degage le cerveau de la tete.
+
+
+
+XXIX
+
+Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette enormite echappe a Poil
+de Carotte:
+
+--Laisse-moi donc tranquille, imbecile!
+
+Il lui semble aussitot que l'air gele autour de lui, et qu'il a deux sources
+brulantes dans les yeux.
+
+Il balbutie, pret a rentrer dans la terre, sur un signe.
+Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
+
+
+
+XXX
+
+Soeur Ernestine va bientot se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se
+promene avec son fiance, sous la surveillance de Poil de Carotte.
+
+--Passe devant, dit-elle, et gambade!
+
+Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+chien, et s'il s'oublie a ralentir, il entend, malgre lui, des baisers
+furtifs.
+
+Il tousse.
+
+Cela l'enerve, et soudain, comme il se decouvre devant la croix du village,
+il jette sa casquette par terre, l'ecrase sous son pied et s'ecrie:
+
+--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+
+Au meme instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derriere le
+mur, un sourire aux levres, terrible.
+
+Et Poil de Carotte ajoute, eperdu:
+
+--Excepte maman.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les Poules
+Les Perdrix
+C'est le chien
+Le Cauchemar
+Sauf votre respect
+Le Pot
+Les Lapins
+La Pioche
+La Carabine
+La Taupe
+La Luzerne
+Le Timbale
+La Mie de pain
+Le Trompette
+Ma Meche
+Le Bain
+Honorine
+La Marmite
+Reticence
+Agathe
+Le Programme
+L'Aveugle
+Le Jour de l'An
+Aller et retour
+Le Porte-plume
+Les Joues rouges
+Les Poux
+Comme Brutus
+Lettres choisies de Poil de Carotte a M. Lepic et quelques reponses de M.
+Lepic a Poil de Carotte
+Le Toiton
+Le Chat
+Les Moutons
+Parrain
+La Fontaine
+Les Prunes
+Mathilde
+Le Coffre-fort
+Les Tetards
+Coup de theatre
+En Chasse
+La Mouche
+La Premiere Becasse
+L'Hamecon
+La Piece d'argent
+Les Idee personnelles
+La Tempete de feuilles
+La Revolte
+Le Mot de la fin
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
diff --git a/old/7plcr10.zip b/old/7plcr10.zip
new file mode 100644
index 0000000..d1d604f
--- /dev/null
+++ b/old/7plcr10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/7plcr11.txt b/old/7plcr11.txt
new file mode 100644
index 0000000..0e6941c
--- /dev/null
+++ b/old/7plcr11.txt
@@ -0,0 +1,5840 @@
+The Project Gutenberg EBook of Poil De Carotte, by Jules Renard
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Poil De Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [EBook #4559]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***
+
+
+
+
+Walter Debeuf, Belgium : w.debeuf@belgacom.net
+
+Remarks : for italics I used : _......_
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+
+
+
+
+Poil de Carotte
+
+par Jules Renard
+
+
+
+
+Les Poules
+
+
+--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublie de fermer les
+poules.
+
+C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenetre. La-bas, tout au fond de
+la grande cour, le petit toit aux poules decoupe, dans la nuit, le carre
+noir de sa porte ouverte.
+
+--Felix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic a l'aine de ses trois
+enfants.
+
+--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Felix, garcon pale,
+ indolent et poltron.
+
+--Et toi, Ernestine?
+
+--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
+
+Grand frere Felix et soeur Ernestine levent a peine la tete pour repondre.
+Ils lisent, tres interesses, les coudes sur la table, presque front contre
+front.
+
+--Dieu, que je suis bete! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
+Carotte, va fermer les poules!
+Elle donne ce petit nom d'amour a son dernier ne, parce qu'il a les cheveux
+roux et la peau tachee. Poil de Carotte, qui joue a rien sous la table, se
+dresse et dit avec timidite:
+
+--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
+
+--Comment? Repond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
+Depechez-vous, s'il te plait!
+
+--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
+
+--Il ne craint rien ni personne, dit Felix, son grand frere.
+
+Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en etre
+indigne, il lutte deja contre sa couardise. Pour l'encourager definitivement,
+sa mere lui promet une gifle.
+
+--Au moins, eclairez-moi, dit-il.
+
+Madame Lepic hausse les epaules, Felix sourit avec mepris. Seule pitoyable,
+Ernestine prend une bougie et accompagne petit frere jusqu'au bout du corridor.
+
+--Je t'attendrai la, dit-elle.
+
+Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiee, parce qu'un fort coup de vent
+fait vaciller la lumiere et l'eteint.
+
+Poil de Carotte, les fesses collees, les talons plantes, se met a trembler
+dans les tenebres. Elles sont si epaisses qu'il se croit aveugle.
+Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glace, pour l'emporter. Des
+renards, des loups meme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
+joue? Le mieux est de se precipiter, au juger, vers les poules, la tete en
+avant, afin de trouer l'ombre. Tatonnant, il saisit le crochet de la porte.
+Au bruit de ses pas, les poules effarees s'agitent en gloussant sur leur
+perchoir. Poil de Carotte leur crie:
+
+--Taisez-vous donc, c'est moi!
+
+Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailes. Quand il
+rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumiere, il lui semble
+qu'il echange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vetement
+neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+felicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
+parents la trace des inquietudes qu'ils ont eues.
+
+Mais grand frere Felix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
+lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
+
+--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
+
+
+
+Les Perdrix
+
+
+Comme a l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassiere. Elle
+contient deux perdrix. Grand frere Felix les inscrit sur une ardoise
+pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+Ernestine depouille et plume le gibier. Quant a Poil de Carotte, il est
+specialement charge d'achever les pieces blessees. Il doit ce privilege
+a la durete bien connue de son coeur sec.
+
+Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
+
+Poil de Carotte:
+Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, a mon tour.
+
+Madame Lepic:
+L'ardoise est trop haute pour toi.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, j'aimerais autant les plumer.
+
+Madame Lepic:
+Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+indications d'usage:
+
+--Serre-les la, tu sais bien, au cou, a rebrousse-plume.
+
+Une piece dans chaque main derriere son dos, il commence.
+
+Monsieur Lepic:
+Deux a la fois, matin!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour aller plus vite.
+
+Madame Lepic:
+Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
+
+Les perdrix se defendent, convulsives, et, les ailes battantes, eparpillent
+leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il etranglerait plus
+aisement, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+pour les contenir, et, tantot rouge, tantot blanc, en sueur, la tete haute
+afin de ne rien voir, il serre plus fort.
+
+Elles s'obstinent.
+
+Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+tete sur le bout de son soulier.
+
+--Oh! le bourreau! le bourreau! s'ecrient grand frere Felix et soeur
+Ernestine.
+
+--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres betes! je ne
+voudrais pas etre a leur place, entre ses griffes.
+
+M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort ecoeure.
+
+--Voila! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
+
+Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cranes brises du sang
+coule, un peu de cervelle.
+
+--Il etait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonne?
+
+Grand Felix dit:
+--C'est positif qu'il ne les a pas reussies comme les autres fois.
+
+
+C'est le Chien
+
+
+M. Lepic et soeur Ernestine, accoudes sous la lampe, lisent, l'un le
+journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frere
+Felix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+des choses.
+
+Tout a coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.
+
+--Chtt! fait M. Lepic.
+
+Pyrame grogne plus fort.
+
+--Imbecile! dit madame Lepic.
+
+Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+Lepic porte la main a son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+les dents serrees. Grand frere Felix jure et bientot one s'entend plus.
+
+--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
+
+Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+il casse sa voix en eclats.
+
+La colere suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+couche qui leur tient tete.
+
+Les vitres crissent, le tuyau du poele chevrote et soeur Ernestine meme
+jappe.
+
+Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est alle voir ce qu'il
+y a. Un cheminot attarde passe dans la rue peut-etre et rentre
+tranquillement chez lui, a moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+voler.
+
+Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+n'ouvre pas la porte.
+
+Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+du pied, il s'efforcait d'effrayer l'ennemi.
+
+Aujourd'hui il triche.
+
+Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+tourne autour de la maison en gardien fidele, il les trompe et reste colle
+derriere la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
+lui reussit.
+
+Il na peur que d'eternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+leve les yeux, il apercoit par une petite fenetre, au-dessus de la porte,
+trois ou quatre etoiles dont l'etincelante purete le glace.
+
+Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+trop. Les soupcons s'eveilleraient.
+
+De nouveau, il secoue avec ses mains freles le lourd verrou qui grince dans
+les crampons rouilles et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
+A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+Chatouille au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
+
+Or, comme la derniere fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
+calmes ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
+Poil de Carotte dit tout de meme par habitude
+
+--C'est le chien qui revait.
+
+
+
+Le Cauchemar
+
+
+Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le derangent, lui
+prennent son lit et l'obligent a coucher avec sa mere. Or, si le jour il
+possede tous les defauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
+Il ronfle expres, sans aucun doute.
+
+La grande chambre, glaciale meme en aout, contient deux lits. L'un est
+celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, a cote de
+sa mere, au fond.
+
+Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour deblayer sa gorge.
+Mais peut-etre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchees. Il s'exerce a ne point
+respirer trop fort.
+
+Mais des qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
+
+Aussitot madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
+
+Le cri de Poil de Carotte reveille brusquement M. Lepic, qui demande:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
+
+Et elle chantonne, a la maniere des nourrices, un air berceur qui semble
+indien.
+
+Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
+mains plaquees sur les fesses pour parer le pincon qui va venir au premier
+appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
+ou il repose, a cote de sa mere, au fond.
+
+
+
+Sauf votre Respect
+
+
+Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, a l'age ou les autres
+communient, blancs de coeur et de corps, est reste malpropre. Une nuit,
+il a trop attendu, n'osant demander.
+
+Il esperait, au moyen de tortillements gradues, calmer le malaise.
+
+Quelle pretention!
+
+Une autre nuit, il s'est reve commodement installe contre une borne, a
+l'ecart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
+s'eveille. Pas plus de borne pres de lui qu'a son etonnement!
+
+Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+maternelle. Et meme, le lendemain matin, comme un enfant gate, Poil de
+Carotte dejeune avant de se lever.
+
+Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignee, ou madame Lepic,
+avec une palette de bois, en a delaye un peu, oh! tres peu.
+
+A son chevet, grand frere Felix et soeur Ernestine observent Poil de
+Carotte d'un air sournois, prets a eclater de rire au premier signal.
+Madame Lepic, petite cuilleree par petite cuilleree, donne la becquee a son
+enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire a grand frere Felix et a soeur
+Ernestine:
+
+--Attention! preparez-vous!
+
+--Oui, maman.
+
+Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait du inviter
+quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aines
+comme pour leur demander:
+
+--Y etes-vous?
+
+leve lentement, lentement la derniere cuilleree, l'enfonce jusqu'a la gorge,
+dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+dit, a la fois goguenarde et degoutee:
+
+--Ah! ma petite salissure, tu en as mange, tu en as mange, et de la
+tienne encore, de celle d'hier.
+
+--Je m'en doutais, repond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
+esperee.
+
+Il s'y habitue, et quand on s'habitue a une chose, elle finit par n'etre
+plus drole du tout.
+
+
+
+Le Pot
+
+I
+
+
+Comme il lui est arrive deja plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
+a bien soin de prendre ses precautions chaque soir. En ete, c'est facile.
+A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
+
+L'hiver, la promenade devient une corvee. Il a beau prendre, des que la
+nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premiere precaution, il ne peut
+esperer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dine, on veille,
+neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+durer encore une eternite. Il faut que Poil de Carotte prenne une
+deuxieme precaution.
+
+Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
+
+--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
+
+D'ordinaire il se repond "oui", soit que, sincerement, il ne puisse reculer,
+soit que la lune l'encourage par son eclat. Quelquefois M. Lepic et grand
+frere Felix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la necessite ne l'oblige
+pas toujours a s'eloigner de la maison, jusqu'au fosse de la rue, presque
+en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrete au bas de l'escalier;
+c'est selon.
+
+Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a eteint les etoiles
+et les noyers ragent dans les pres.
+
+--Ca se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apres avoir delibere sans
+hate, je n'ai pas envie.
+
+Il dit bonsoir a tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
+corridor, a droite, sa chambre nue et solitaire. Il se deshabille, se
+couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serre, d'un
+unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme a clef parce qu'il
+est peureux. Poil de Carotte goute d'abord le plaisir d'etre seul. Il
+repasse sa journee, se felicite de l'avoir frequemment echappe belle, et
+compte, pour demain, sur une chance egale. Il se flatte que, deux jours de
+suite, madame Lepic ne fera pas attention a lui, et il essaie de s'endormir
+avec ce reve.
+
+A peine a-t-il ferme les yeux qu'il eprouve un malaise connu.
+
+--C'etait inevitable, se dit Poil de Carotte.
+
+Un autre se leverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+toujours d'en mettre un. D'ailleurs, a quoi bon ce pot, puisque Poil de
+Carotte prend ses precautions?
+
+Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
+
+--Tot ou tard, il faudra que je cede, se dit-il. Or, plus je resiste,
+plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+draps auront le temps de secher a la chaleur de mon corps. Je suis sur, par
+experience, que maman n'y verra goutte.
+
+Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute securite et commence un
+bon somme.
+
+
+
+II
+
+Brusquement il s'eveille et ecoute son ventre.
+--Oh! oh! dit-il, ca se gate!
+
+Tout a l'heure il se croyait quitte. C'etait trop de veine. Il a peche
+par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
+
+Il s'assied sur son lit et tache de reflechir. La porte est fermee a clef.
+La fenetre a des barreaux. Impossible de sortir.
+
+Pourtant il se leve et va tater la porte et les barreaux de la fenetre.
+Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit a la recherche d'un pot
+qu'il sait absent.
+
+Il se couche et se leve encore. Il aime mieux remuer, marcher, trepigner
+que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
+
+--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'etre entendu,
+car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gueri net, aurait l'air
+de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+qu'il appelait.
+
+Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent a retarder le desastre.
+Bientot une douleur supreme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
+mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne a la chaise, il
+se cogne a la cheminee dont il leve violemment le tablier et il s'abat
+entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
+
+Le noir de la chambre s'epaissit.
+
+
+
+III
+
+Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+matinee, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+reniflait de travers.
+
+--Quelle drole d'odeur! dit-elle.
+
+--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
+
+Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+pas longue a trouver.
+
+--J'etais malade et il n'y avait pas de pot, se depeche de dire Poil de
+Carotte, qui juge que c'est la son meilleur moyen de defense.
+
+--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
+
+Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'ecrie:
+
+--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
+
+Et tantot elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+cheminee comme si elle eteignait le feu, elle secoue la literie et elle
+demande de l'air! de l'air! affairee et plaintive.
+
+Et tantot elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
+
+--Miserable! tu perds donc le sens! Te voila donc denature! Tu vis donc
+comme les betes! On donnerait un pot a une bete, qu'elle saurait s'en
+servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminees. Dieu
+m'est temoin que tu me rends imbecile, et que je mourrai folle, folle,
+folle!
+
+Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, la, au pied du lit.
+Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore a ne rien voir,
+il aurait du toupet.
+
+Et, comme sa famille desolee, les voisins goguenards qui defilent, le
+facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
+
+--Parole d'honneur! repond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+moi je ne sais plus. Arrangez vous.
+
+
+Les Lapins
+
+
+--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+comme moi, tu ne l'aimes pas.
+
+--Ca se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
+
+On lui impose ainsi des gouts et des degouts. En principe, il doit aimer
+seulement ce qu'aime sa mere. Quand arrive le fromage:
+
+--Je suis bien sure, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
+
+Et Poil de Carotte pense:
+
+--Puisqu'elle en est sure, ce n'est pas la peine d'essayer.
+
+En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+Au dessert, madame Lepic lui dit:
+
+--Va porter ces tranches de melon a ces lapins.
+
+Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
+horizontale afin de ne rien renverser.
+
+A son entree sous leur toit, les lapins, coiffes en tapageurs, les oreilles
+sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
+
+--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plait, partageons.
+
+S'etant assis d'abord sur un tas de crottes, de senecon ronge jusqu'a la
+racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+graines de melon et boit le jus lui-meme: c'est doux comme du vin doux.
+
+Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laisse aux tranches de
+jaune sucre, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+lapins en rond sur leur derriere.
+
+La porte du petit toit est fermee. Le soleil des siestes enfile les trous
+des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraiche.
+
+
+
+La Pioche
+
+
+Grand frere Felix et Poil de Carotte travaillent cote a cote. Chacun a sa
+pioche. Celle du grand frere Felix a ete faite sur mesure, chez le
+marechal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+d'ardeur. Soudain, au moment ou il s'y attend le moins (c'est toujours
+a ce moment precis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte recoit un coup
+de pioche en plein front.
+
+Quelques instants apres, il faut transporter, coucher avec precaution, sur le
+lit, grand frere Felix qui vient de se trouver mal a la vue du sang de son
+petit frere. Toute la famille est la, debout, sur la pointe du pied, et
+soupire apprehensive:
+
+--Ou sont les sels?
+
+--Un peu d'eau bien fraiche, s'il vous plait, pour mouiller les tempes.
+
+Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les epaules,
+entre les tetes. Il a le front bande d'un linge deja rouge, ou le sang
+suinte et s'ecarte.
+
+M. Lepic lui a dit:
+
+--Tu t'es joliment fait moucher!
+
+Et sa soeur Ernestine qui a panse la blessure:
+
+--C'est entre comme dans du beurre.
+
+Il n'a pas crie, car on lui a fait observer que cela ne sert a rien.
+
+Mais voici que grand frere Felix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
+quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+l'inquietude, l'effroi se retirent des coeurs.
+
+--Toujours le meme, donc! dit madame Lepic a Poil de Carotte; tu ne pouvais
+pas faire attention, petit imbecile!
+
+
+
+La Carabine
+
+
+M. Lepic dit a ses fils:
+
+--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des freres qui s'aiment
+mettent tout en commun.
+
+--Oui, papa, repond grand frere Felix, nous nous partagerons la carabine.
+Et meme il suffira que Poil de Carotte me la prete de temps en temps.
+
+Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se mefie.
+
+M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
+
+--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit etre l'aine.
+
+Grand frere Felix:
+Je cede l'honneur a Poil de Carotte. Qu'il commence!
+
+Monsieur Lepic:
+Felix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
+
+M. Lepic installe la carabine sur l'epaule de Poil de Carotte.
+
+Monsieur Lepic:
+Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
+
+Poil de Carotte:
+Emmene-t-on le chien?
+
+Monsieur Lepic:
+Inutile. Vous ferez le chien chacun a votre tour. D'ailleurs, des
+chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
+
+Poil de Carotte et grand frere Felix s'eloignent. Leur costume simple
+est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+M. Lepic leur declare souvent que le vrai chasseur les meprise. La culotte
+de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ainsi dans la patouille, les terres labourees, et des bottes se forment
+bientot, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
+consigne de respecter.
+
+--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frere Felix.
+
+--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
+
+Il eprouve une demangeaison au defaut de l'epaule et se refuse d'y coller
+la crosse de son arme a feu.
+
+--Hein! dit grand frere Felix, je te la laisse porter tout ton soul!
+
+--Tu es mon frere, dit Poil de Carotte.
+
+Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrete et fait signe a grand
+frere Felix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie a l'autre.
+Le dos voute, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
+moineaux dormaient. La bande tient mal, et pepiante, va se poser ailleurs.
+Les deux chasseurs se redressent; grand frere Felix jette des insultes.
+Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parait moins impatient. Il
+redoute l'instant ou il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
+
+Grand frere Felix:
+Ne tire pas, tu es trop loin.
+
+Poil de Carotte:
+Crois-tu?
+
+Grand frere Felix:
+Pardine! Ca trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+est tres loin.
+
+Et grand frere Felix se demasque afin de montrer qu'il a raison. Les
+moineaux, effrayes, repartent.
+
+Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+hoche la queue, remue la tete, offre son ventre.
+
+Poil de Carotte:
+Vraiment, je peux le tirer, celui-la, j'en suis sur.
+
+Grand frere Felix:
+Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prete-moi ta carabine.
+
+Et deja Poil de Carotte, les mains vides, desarme, baille: a sa place,
+devant lui, grand frere Felix epaule, vise, tire, et le moineau tombe.
+
+C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout a l'heure serrait
+la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+la retrouve, car grand frere Felix vient de la lui rendre, puis, faisant
+le chien, court ramasser le moineau et dit:
+
+--Tu n'en finis pas, il faut te depecher un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Un peu beaucoup.
+
+Grand frere Felix:
+Bon, tu boudes!
+
+Poil de Carotte:
+Dame, veux-tu que je chante?
+
+Grand frere Felix:
+Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+nous pouvions le manquer.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! moi...
+
+Grand frere Felix:
+Toi ou moi, c'est la meme chose. Je l'ai tue aujourd'hui, tu le tueras
+demain.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! demain.
+
+Grand frere Felix:
+Je te le promets.
+
+Poil de Carotte:
+Je sais? tu me le promets, la veille.
+
+Grand frere Felix:
+Je te le jure; es-tu content?
+
+Poil de Carotte:
+Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+j'essaierais la carabine.
+
+Grand frere Felix:
+Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bete, et laisse passer
+le bec.
+
+Les deux chasseurs retournent a la maison. Parfois ils rencontrent un
+paysan qui les salue et dit:
+
+--Garcons, vous n'avez pas tue le pere, au moins?
+
+Poil de Carotte, flatte, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodes,
+triomphants, et M. Lepic, des qu'il les apercoit, s'etonne:
+
+--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+portee tout le temps?
+
+--Presque, dit Poil de Carotte.
+
+
+
+La Taupe
+
+
+Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ramonat (raifort). Quand il a bien joue avec, il se decide a la tuer. Il la
+lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+retomber sur une pierre.
+
+D'abord, tout va bien et rondement.
+
+Deja la taupe s'est brise les pattes, fendu la tete, casse le dos, et
+elle semble n'avoir pas la vie dure.
+
+Puis, stupefait, Poil de Carotte s'apercoit qu'elle s'arrete de mourir.
+Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ca
+n'avance plus.
+
+--Matin de matin! elle n'est pas morte, dit-il.
+
+En effet, sur la pierre tachee de sang, la taupe se petrit; son ventre
+plein de graisse tremble comme une gelee, et, par ce tremblement, donne
+l'illusion de la vie.
+
+--Matin de matin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
+encore morte!
+
+Il la ramasse, l'injurie et change de methode.
+
+Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ses forces, a bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+bouge toujours.
+
+Et plus Poil de Carotte enrage tape, moins la taupe lui parait mourir.
+
+
+
+La Luzerne
+
+
+Poil de Carotte et grand frere Felix reviennent de vepres et se hatent
+d'arriver a la maison, car c'est l'heure du gouter de quatre heures.
+
+Grand frere Felix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
+Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
+trop tot, et declare, devant temoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
+aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ce soir encore, marche plus vite que grand frere Felix, afin d'etre
+servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+donne des coups de dents, des coups de tete, le morcelle, et fait
+voler des eclats. Ranges autour de lui, ses parents le regardent
+avec curiosite.
+
+Son estomac d'autruche digerait des pierres, un vieux sou tache de
+vert-de-gris. En resume, il ne se montre point difficile a nourrir.
+Il pese sur le loquet de la porte. Elle est fermee.
+
+--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
+
+Grand frere Felix, jurant le nom de Dieu, se precipite sur la lourde
+porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les epaules.
+
+Poil de Carotte:
+Decidement, ils n'y sont pas.
+
+Grand frere Felix:
+Mais ou sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
+
+Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+faim inaccoutumee. Par des baillements, des chocs de poing au creux de
+la poitrine, ils en expriment toute la violence.
+
+Grand frere Felix:
+S'ils s'imaginent que je les attendrai!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pourtant ce que nous avons de mieux a faire.
+
+Grand frere Felix:
+Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
+
+Poil de Carotte:
+De l'herbe! c'est une idee, et nos parents seront attrapes.
+
+Grand frere Felix:
+Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+l'huile et le vinaigre.
+
+Poil de Carotte:
+On n'a pas besoin de la retourner.
+
+Grand frere Felix:
+Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
+pas, toi?
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi toi et pas moi?
+
+Grand frere Felix:
+Blague a part, veux-tu parier?
+
+Poil de Carotte:
+Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+avec du lait caille pour ecarter dessus?
+
+Grand frere Felix:
+Je prefere la luzerne.
+
+Poil de Carotte:
+Partons!
+
+Bientot le champ de luzerne deploie sous leurs yeux sa verdeur
+appetissante. Des l'entree, ils se rejouissent de trainer les
+souliers, d'ecraser les tiges molles, de marquer d'etroits
+chemins qui inquieteront longtemps et feront dire:
+
+--Quelle bete a passe par ici?
+
+A travers leurs culottes, une fraicheur penetre jusqu'aux mollets
+peu a peu engourdis.
+
+Ils s'arretent au milieu du champ et se laissent tomber a plat ventre.
+
+--On est bien, dit grand frere Felix.
+
+Le visage chatouille, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ensemble dans le meme lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+voisine:
+
+--Dormirez-vous, sales gars?
+
+Ils oublient leur faim et se mettent a nager en marin, en chien, en
+grenouille. Les deux tetes seules emergent. Ils coupent de la main,
+refoulent du pied les petites vagues vertes aisement brisees. Mortes,
+elles ne se referment plus.
+
+--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frere Felix.
+
+--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
+
+Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
+
+Accoudes, ils suivent du regard les galeries soufflees que creusent
+les taupes et qui zigzaguent a fleur de sol, comme a fleur de peau
+les veines des vieillards. Tantot ils les perdent de vue, tantot
+elles debouchent dans une clairiere, ou la cuscute rongeuse, parasite
+mechante, cholera des bonnes luzernes, etend sa barbe de filaments
+roux. Les taupinieres y forment un minuscule village de huttes
+dressees a la mode indienne.
+
+--Ce n'est pas tout ca, dit grand frere Felix, mangeons. Je commence.
+Prends garde de toucher a ma portion.
+
+Avec son bras comme rayon, il decrit un arc de cercle.
+
+--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
+
+Les deux tetes disparaissent. Qui les devinerait?
+
+Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+luzerne, en montre les dessous pales, et le champ tout entier est
+parcouru de frissons.
+
+Grand frere Felix arraches des brassees de fourrage, s'en enveloppe
+la tete, feint de se bourrer, imite le bruit de machoires d'un veau
+inexperimente qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+devorer tout, les racines memes, car il connait la vie, Poil de
+Carotte le prend au serieux, et, plus delicat, ne choisit que les
+belles feuilles.
+
+Du bout de son nez il les courbe, les amene a sa bouche et les
+mache posement.
+
+Pourquoi se presser?
+La table n'est pas louee. La foire n'est pas sur le pont.
+
+Et les dents crissantes, la langue amere, le coeur souleve, il avale,
+se regale.
+
+
+
+La Timbale
+
+
+Poil de Carotte ne boira plus a table. Il perd l'habitude de boire, en
+quelques jours, avec une facilite qui surprend sa famille et ses amis.
+D'abord, il dit un matin a madame Lepic qui lui verse du vin comme
+d'ordinaire:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+Au repas du soir, il dit encore:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+--Tu deviens economique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
+
+Ainsi il reste toute cette premiere journee sans boire, parce que la
+temperature est douce et que simplement il n'a pas soif.
+
+Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
+
+--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?
+
+--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
+
+--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+la chercher dans le placard.
+
+Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+soi-meme?
+
+On s'etonne deja:
+
+--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voila une faculte de plus.
+
+--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+trouves seul, egare dans un desert, sans chameau.
+
+Grand frere Felix et soeur Ernestine parient:
+
+Soeur Ernestine:
+Il restera une semaine sans boire.
+
+Grand frere Felix:
+Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'a dimanche, ce sera beau.
+
+--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+leur trouvez-vous du merite?
+
+-Un cochon d'Inde et toi, ca fait deux, dit grand frere Felix.
+
+Poil de Carotte, pique, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se defend de la reclamer. Il
+accepte avec une egale indifference les ironiques compliments et les
+temoignages d'admiration sincere.
+
+--Il est malade ou fou, disent les uns.
+
+Les autres disent:
+
+-Il boit en cachette.
+
+Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point seche, diminue peu a
+peu.
+
+Parents et voisins se blasent. Seuls quelques etrangers levent encore
+les bras au ciel, quand on les met au courant:
+
+--Vous exagerez: nul n'echappe aux exigences de la nature.
+
+Le medecin consulte declare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
+somme rien n'est impossible.
+
+Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnait qu'avec
+un entetement regulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+meme pas incommode. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
+sa faim comme sa soif! Il jeunerait, il vivrait d'air.
+
+Il ne se souvient meme plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+Puis la servante Honorine a l'idee de l'emplir de tripoli rouge pour
+nettoyer les chandeliers.
+
+
+
+La Mie de Pain
+
+M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dedaigne pas d'amuser lui-meme ses
+enfants. Il leur raconte des histoires dans les allees du jardin, et il
+arrive que grand frere Felix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
+ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
+leur dire que le dejeuner est servi, et les voila calmes. A chaque
+reunion de famille, les visages se renfrognent.
+
+On dejeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et deja rien
+n'empecherait de passer la table a d'autres, si elle etait louee, quand
+madame Lepic dit:
+
+--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plait, pour finir ma compote?
+
+A qui s'adresse-t-elle?
+Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+Elle le renseigne sur le prix des legumes, et lui explique la difficulte,
+par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+bete.
+
+--Non, dit-elle a Pyrame qui grogne d'amitie et bat le paillasson de sa
+queue, tu ne sais pas le mal que j'ai a tenir cette maison. Tu te figures,
+comme les hommes, qu'une cuisiniere a tout pour rien. Ca t'est bien egal
+que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
+
+Or, cette fois, madame Lepic fait evenement. Par exception, elle s'adresse
+a M. Lepic d'une maniere directe. C'est a lui, bien a lui qu'elle demande
+une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+elle le regarde.
+
+Ensuite M. Lepic a le pain pres de lui. Etonne, il hesite, puis, du
+bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+serieux, noir, il la jette a madame Lepic.
+
+Farce ou drame? Qui le sait?
+Soeur Ernestine, humiliee pour sa mere, a vaguement le trac.
+--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frere Felix qui
+galope, effrene, sur les batons de sa chaise.
+
+Quant a Poil de Carotte, hermetique, des bousilles aux levres, l'oreille
+pleine de rumeurs et les joues gonflees de pommes cuites, il se contient,
+mais il va peter, si madame Lepic ne quitte a l'instant la table, parce
+qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derniere des
+dernieres.
+
+
+
+La Trompette
+
+
+M. Lepic arrive de Paris ce matin meme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+en sortent pour grand freres Felix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
+dont precisement (comme c'est drole!) ils ont reve toute la nuit. Ensuite
+M. Lepic, les mains derriere son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+et lui dit:
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
+
+En verite, Poil de Carotte est plutot prudent que temeraire. Il
+prefererait une trompette, parce que ca ne part pas dans les mains; mais
+il a toujours entendu dire qu'un garcon de sa taille ne peut jouer
+serieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+L'age lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+Son pere connait les enfants: il a apporte ce qu'il faut.
+
+--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sur de deviner.
+
+Il va meme au peu loin et ajoute:
+
+--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
+
+--Ah! dit monsieur Lepic embarrasse, tu aimes mieux un pistolet! tu as
+donc bien change?
+
+Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
+
+--Mais non, va, non, papa, c'etait pour rire. Sois tranquille, je les
+deteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+comme ca m'amuse de souffler dedans.
+
+Madame Lepic:
+--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine a ton pere, n'est-ce
+pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+a franges d'or. Tu l'as assez regardee. Maintenant, va voir a la
+cuisine si j'y suis; deguerpis, trotte et flute dans tes doigts.
+
+Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulee dans
+ses trois pompons rouge et son drapeau a franges d'or, la trompette de
+Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
+celle du jugement dernier.
+
+
+
+La Meche
+
+
+Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent a la messe. On
+les fait beaux et soeur Ernestine preside elle-meme a leur toilette,
+au risque d'etre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros a
+Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses freres.
+
+C'est une rage qu'elle a.
+Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frere
+Felix previent sa soeur qu'il finira par se facher aussi elle triche:
+
+--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliee, je ne l'ai pas fait expres,
+et je te jure qu'a partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
+
+Et toujours elle reussit a lui en mettre un doigt.
+
+--Il arrivera malheur, dit grand frere Felix.
+
+Ce matin, roule dans sa serviette, la tete basse, comme soeur Ernestine
+ruse encore, il ne s'apercoit de rien.
+
+--La, dit-elle, je t'obeis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferme
+sur la cheminee. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun merite.
+Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tete ressemble
+a un chou-fleur et cette raie durera jusqu'a la nuit.
+
+--Je te remercie, dit grand frere Felix.
+
+Il se leve sans defiance. Il neglige de verifier comme d'ordinaire, en
+passant sa main sur ses cheveux.
+
+Soeur Ernestine acheve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
+filoselle blanche.
+
+--Ca y est? dit grand frere Felix.
+
+--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
+
+Mais grand frere Felix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
+au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+tete, avec tranquillite.
+
+--Je t'avais prevenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la riviere.
+
+Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempe,
+il attend qu'on le change ou que le soleil le seche, au choix: ca luit
+est egal.
+
+--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint
+personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+laisser croire que je ne deteste pas la pommade.
+
+Mais tandis que Poil de Carotte se resigne d'un coeur habitue, ses
+cheveux le vengent a son insu.
+
+Couche de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+puis ils se degourdissent, et par une invisible poussee bossellent leur
+leger moule luisant, le fendillent, le crevent.
+
+On dirait un chaume qui degele. Et bientot la premiere meche se dresse
+en l'air, droite, libre.
+
+
+
+Le Bain
+
+
+Comme quatre heures vont bientot sonner, Poil de Carotte, febrile,
+reveille M. Lepic et grand frere Felix qui dorment sous les noisetiers
+du jardin.
+
+--Partons-nous? dit-il.
+
+Grand frere Felix:
+Allons-y, porte les calecons?
+
+Monsieur Lepic:
+Il doit faire encore trop chaud.
+
+Grand frere Felix:
+Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
+
+Poil de Carotte:
+Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+sur l'herbe.
+
+Monsieur Lepic:
+Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
+
+Mais Poil de Carotte modere son allure a grand peine et se sent des
+fourmis dans les pieds. Il porte sur l'epaule son calecon severe et
+sans dessin et le calecon rouge et bleu de grand frere Felix. La
+figure animee, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apres
+les branches. Il nage dans l'air et il dit a grand frere Felix:
+
+--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
+
+--Un malin! repond grand frere Felix, dedaigneux et fixe.
+
+En effet, Poil de Carotte se calme tout a coup.
+
+Il vient d'enjamber, le premier, avec legerete, un petit mur de pierres
+seches, et la riviere brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+est passe de rire.
+
+De reflets glaces miroitent sur l'eau enchantee. Elle clapote comme
+des dents claquent et exhale une odeur fade.
+
+Il s'agit d'entrer la dedans, d'y sejourner et de s'y occuper, tandis
+que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes reglementaires.
+Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+attirante de loin, le met en detresse.
+
+Poil de Carotte commence de se deshabiller, a l'ecart. Il veut moins
+cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
+
+Il ote ses vetements un a un et les plies avec soin sur l'herbe. Il
+noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les denouer. Il met
+son calecon, enleve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
+au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+encore un peu.
+
+Deja grand frere Felix a pris possession de la riviere et la saccage
+en maitre. Il la bat a tour de bras, la frappe du talon, la fait
+ecumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+vagues courroucees.
+
+--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
+
+--Je me sechais, dit Poil de Carotte. Enfin il se decide, il s'assied
+par terre, et tate l'eau d'un orteil que ses chaussures trop etroites
+ont ecrase. En meme temps, il se frotte l'estomac qui peut-etre n'a
+pas fini de digerer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
+
+Elles lui egratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
+de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+qu'une ficelle mouillee s'enroule peu a peu autour de son corps, comme
+autour d'une toupie. Mais la motte ou il s'appuie cede, et Poil de
+Carotte tombe, disparait, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+suffoque, aveugle, etourdi.
+
+--Tu plonges bien, mon garcon, lui dit monsieur Lepic.
+
+--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ca. L'eau
+reste dans mes oreilles, et j'aurai mal a la tete.
+
+Il cherche un endroit ou il puisse apprendre a nager, c'est-a-dire
+faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
+
+--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+fermes, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ne font rien.
+
+--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+Carotte.
+
+Mais grand frere Felix l'empeche de s'appliquer et le derange toujours.
+
+--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+plus. A present, mets-toi la vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+de te rejoindre en dix brassees.
+
+--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les epaules hors de l'eau,
+immobile comme une vraie borne.
+De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frere Felix lui grimpe
+sur le dos, pique une tete et dit:
+
+--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
+
+--Laisse-moi prendre ma lecon tranquille, dit Poil de Carotte.
+
+--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
+
+-Deja! dit Poil de Carotte.
+
+Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profite de son
+bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+a l'heure, a present de plume, il s'y debat avec une sorte de vaillance
+frenetique, defiant le danger, pret a risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
+et il disparait meme volontairement sous l'eau, afin de gouter l'angoisse
+de ceux qui se noient.
+
+--Depeche-toi, s'ecrie M. Lepic, ou grand frere Felix boira tout le rhum.
+
+Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
+
+--Je ne donne ma part a personne.
+
+Et il boit comme un vieux soldat.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu t'es mal lave, il reste de la crasse a tes chevilles.
+
+Poil de Carotte:
+C'est de la terre, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Non, c'est de la crasse.
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que je retourne, papa?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu oteras ca demain, nous reviendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
+
+Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
+grand frere Felix n'as pas mouilles, et la tete lourde, la gorge raclee,
+il rie aux eclats, tant son frere et M. Lepic plaisantent drolement ses
+orteils boudines.
+
+
+
+Honorine
+
+
+Madame Lepic:
+Auel age avez-vous donc, deja, Honorine?
+
+Honorine:
+Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
+
+Madame Lepic:
+Vous voila vieille, ma pauvre vieille!
+
+Honorine:
+Ca ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai ete malade.
+Je crois les chevaux moins durs que moi.
+
+Madame Lepic:
+Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+coup. Quelque soir, en revenant de la riviere, vous sentirez votre hotte
+plus ecrasante, votre brouette plus lourde a pousser que les autres soirs;
+vous tomberez a genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouille,
+et vous serez perdue. On vous relevera morte.
+
+Honrine:
+Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+vont encore.
+
+Madame Lepic:
+Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
+
+Honorine:
+Oh! j'y vois clair comme a mon mariage.
+
+Madame Lepic:
+Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buee?
+
+Honorine:
+Il y a de l'humidite dans le placard.
+
+Madame Lepic:
+Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promenent sur les
+assiettes? Regardez cette trace.
+
+Honorine:
+Ou donc, s'il vous plait, madame? je ne vois rien.
+
+Madame Lepic:
+C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+que vous vous relachez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+pays qui vous vaille par l'energie; seulement vous vieillissez. Moi
+aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+volonte ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espece de
+toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
+
+Honorine:
+Pourtant, je les ecarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+j'avais la tete dans un seau d'eau.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donne
+a monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui echappe. On s'imagine
+qu'il est indifferent: erreur! Il observe, et tout se grave derriere
+son front. Il a simplement repousse du doigt votre verre, et il a eu le
+courage de dejeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
+
+Honorine:
+Diable aussi que monsieur Lepic se gene avec sa domestique! Il n'avait
+qu'a parler et je lui changeais son verre.
+
+Madame Lepic:
+Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+monsieur Lepic decide a ce taire. J'y ai renonce moi-meme. D'ailleurs
+la question n'est pas la. Je me resume: votre vue faiblit chaque jour
+un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgre le
+surcroit de depense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
+
+Honorine:
+Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+Lepic.
+
+Madame Lepic:
+J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
+
+Honorine:
+Ca marchera bien ainsi jusqu'a ma mort.
+
+Madame Lepic:
+Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
+
+Honorine:
+Vous n'avez peut-etre pas l'intention de me renvoyer a cause d'un coup
+de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+me jetez a la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
+
+Madame Lepic:
+Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voila toute rouge. Nous
+causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fachez, vous
+dites des betises plus grosses que l'eglise.
+
+Honorine:
+Dame! est-ce que je sais, moi?
+
+Madame Lepic:
+Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+J'espere que le medecin vous guerira. Ca arrive. En attendant, laquelle
+de nous deux est la plus embarrassee. Vous ne soupconnez meme pas que
+vos yeux prennent la maladie. Le menage en souffre. Je vous avertis par
+charite, pour prevenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
+il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
+
+Honorine:
+Tant que vous voudrez. Faites a votre aise, madame Lepic. Un moment je
+me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon cote, je surveillerai
+mes assiettes, je le garantis.
+
+Madame Lepic:
+Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma reputation,
+Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+absolument.
+
+Honorine:
+Dans ce cas-la, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+utile et je crierais a l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+ou je m'apercevrai que je deviens a charge et que je ne sais meme plus
+faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+toute seule, sans qu'on me pousse.
+
+Madame Lepic:
+Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+a la maison.
+
+Honorine:
+Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mere
+Maitte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.
+
+Madame Lepic:
+Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Honorine:
+Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
+
+
+
+La Marmite
+
+Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+a sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+ecouter, sans opinion preconcue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
+et, comme une personne reflechie, qui seule garde toute sa tete au milieu
+de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+affaires.
+
+Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sur.
+Certes, elle ne l'avouera pas, trop fiere. L'accord se fera tacitement,
+et Poil de Carotte devra agir sans etre encourage, sans esperer une
+recompense.
+
+Il s'y decide.
+
+Du matin au soir, une marmite pend a la cremaillere de la cheminee.
+L'hiver, ou if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
+
+L'ete on use de son eau qu'apres chaque repas, pour laver la vaisselle,
+et le reste du temps elle bout sans utilite, avec un petit sifflement
+continu, tandis que sous son ventre fendille, deux buches fument,
+presque eteintes.
+
+Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prete l'oreille.
+
+--Tout s'est evapore, dit-elle.
+
+Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux buches et
+remue la cendre. Bientot le doux chantonnement recommence et Honorine
+tranquillisee va s'occuper ailleurs.
+
+On lui dirait:
+
+--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+plus? Enlevez donc votre marmite; eteignez le feu. Vous brulez du
+bois comme s'il ne coutait rien. Tant de pauvres gelent, des qu'arrive
+le froid. Vous etes pourtant une femme econome.
+
+Elle secouerait la tete.
+Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cremaillere.
+Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite videe, qu'il
+pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.
+
+Et maintenant, il n'est meme plus necessaire qu'elle touche la marmite,
+ni qu'elle la voie; elle la connait par coeur. Il lui suffit de
+l'ecouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+elle enfilerait une perle, tellement habituee que jusqu'ici elle n'a
+jamais manque son coup.
+
+Elle le manque aujourd'hui pour la premiere fois.
+
+Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bete
+derangee qui se fache, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'etouffe et
+la brule.
+
+Elle pousse un cri, eternue et crache en reculant.
+
+--Chacre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
+
+Les yeux colles et cuisants, elle tatonne avec ses mains noircies dans
+la nuit de la cheminee.
+
+--Ah! je m'explique, dit-elle stupefaite. La marmite n'y est plus...
+Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y etait encore
+tout a l'heure. Surement, puisqu'elle sifflait comme un fluteau.
+
+On a du l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+fenetre un plein tablier d'epluchures.
+
+Mais qui donc?
+
+Madame Lepic parait severe et calme sur le paillasson de la chambre a
+coucher.
+
+--Quel bruit, Honorine!
+--Du bruit, du bruit! s'ecrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
+bruit! un peu plus je me rotissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+mes poches.
+
+Madame Lepic:
+Je regarde cette mare qui degouline de la cheminee, Honorine. Elle va
+faire du propre.
+
+Honorine:
+Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prevenir. C'est peut-etre
+vous seulement qui l'avez prise?
+
+Madame Lepic:
+Cette marmite appartient a tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+la permission de nous en servir?
+
+Honorine:
+Je dirai des sottises, tant je me sens colere.
+
+Madame Lepic:
+Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+etre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me demontez. Sous pretexte
+que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+le feu, et tetue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+aux autres, a moi-meme. Je la trouve raide, ma parole!
+
+Honorine:
+Mon petit Poil de Carotte, sais-tu ou est ma marmite?
+
+Madame Lepic:
+Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
+marmite. Rappelez-vous plutot votre mot d'hier: "Le jour ou je m'apercevrai
+que je ne peu meme plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
+sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
+croyais pas votre etat desespere. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
+a ma place. Vous etes au courant, comme moi, de la situation; jugez
+et concluez. Oh! ne vous genez point, pleurez. Il y a de quoi.
+
+
+
+Reticence
+
+
+--Maman! Honorine!
+
+.....................
+
+Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gater. Par
+bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrete court.
+
+Pourquoi dire a Honorine:
+
+--C'est moi, Honorine!
+
+Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+Tant pis pour elle. Tot ou tard elle devait ceder. Un aveu de lui ne
+la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupconner
+Poil de Carotte, elle s'imagine frappee par l'inevitable coup du sort.
+Et pourquoi dire a madame Lepic:
+
+--Maman, c'est moi!
+
+A quoi bon se vanter d'une action meritoire, mendier un sourire d'honneur?
+Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+le desavouer en public, qu'il se mele donc de ses affaires, ou mieux,
+qu'il fasse mine d'aider sa mere et Honorine a chercher la marmite.
+
+Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+montre le plus d'ardeur.
+
+Madame Lepic, desinteressee, y renonce la premiere.
+
+Honorine se resigne et s'eloigne, marmotteuse, et bientot Poil de Carotte,
+qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-meme, comme dans une gaine,
+comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
+
+
+Agathe
+
+
+C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
+
+Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+quelques jours, detournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
+
+--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+pas que vous deviez defoncer les portes a coups de poing de cheval.
+
+--Ca commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au dejeuner.
+
+On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+tient prete a courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
+table, car elle ne sait guere marcher posement; elle prefere haleter,
+le sang aux joues.
+
+Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.
+
+M. Lepic s'installe le premier, denoue sa serviette, pousse son assiette
+vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ramene l'assiette. Il se sert a boire, et le dos courbe, les yeux
+baisses, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+indifference.
+
+Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
+
+Madame Lepic sert elle-meme les enfants, d'abord grand frere Felix parce
+que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualite d'ainee,
+enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
+
+Il n'en redemande jamais, comme si c'etait formellement defendu. Une
+portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+seule de la famille, l'aime beaucoup.
+
+Plus independants, grand frere Felix et soeur Ernestine veulent-ils une
+seconde portion; ils poussent, selon la methode de M. Lepic, leur assiette
+du cote du plat.
+
+Mais personne ne parle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
+
+Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voila tout. Elle ne peut s'empecher de
+bailler, les bras ecartes, devant l'un et devant l'autre.
+
+M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il machait du verre pile.
+
+Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+commande a table par gestes et signes de tete.
+
+Soeur Ernestine leve les yeux au plafond.
+
+Grand frere Felix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
+plus de timbale, ne se preoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+trop tot, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+il se livre a des calculs compliques.
+
+Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
+
+--J'y serais bien allee, moi, dit Agathe.
+
+Ou plutot, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Deja atteinte du
+mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+faute, elle redouble d'attention.
+
+M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+Lepic d'un sec
+
+--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
+
+la rappelle a l'ordre.
+
+--Voila, madame, repond Agathe.
+
+Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+conquerir par ses prevenances et tachera de se signaler.
+
+Il est temps.
+
+Comme M. Lepic mord sa derniere bouchee de pain, elle se precipite au
+placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamee, qu'elle
+lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devine les desirs du
+maitre.
+
+Or, M. Lepic noue sa serviette, se leve de table, met son chapeau et
+va dans le jardin fumer une cigarette.
+
+Quand il a fini de dejeuner, il ne recommence pas.
+
+Clouee, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pese cinq
+livres, semble la reclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
+
+
+
+Le Programme
+
+
+--Ca vous la coupe, dit Poil de Carotte, des qu'Agathe et luis se trouvent
+seuls dans la cuisine. Ne vous decouragez pas, vous en verrez d'autres.
+Mais ou allez-vous avec ces bouteilles?
+
+--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, c'est moi qui vais a la cave. Du jour ou j'ai pu descendre
+l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
+le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
+rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
+benefices, de meme que les peaux de lievres, et je remets l'argent a
+maman.
+Entendons-nous, s'il vous plait, afin que l'un ne gene pas l'autre dans
+son service.
+Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
+siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
+En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
+J'arrache les herbes qu'il faut connaitre, dont je secoue la terre sur
+mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux betes.
+Comme exercice, j'aide mon pere a scier du bois.
+J'acheve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
+Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais peter
+leurs vessies sous mon talon.
+Par exemple c'est vous qui les ecaillez et qui tirez les seaux du puis.
+J'aide a devider les echeveaux de fil.
+Je mouds le cafe.
+Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
+le corridor, mais soeur Ernestine ne cede a personne le droit de rapporter
+les pantoufles qu'elle a brodees elle-meme.
+Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
+chez le pharmacien ou le medecin.
+De votre cote, vous courez le village aux menues provisions.
+Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
+laver a la riviere. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
+fille; je n'y peux rien. Cependant je tacherai quelquefois, si je suis
+libre, de vous donner un coup de main, quand vous etendrez le linge sur
+la haie.
+J'y pense: un conseil. N'etendez jamais votre linge sur les arbres
+fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
+chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
+vous renverrait le laver.
+Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
+souliers de chasse et tres peu de cirage sur les bottines. Ca les
+brule.
+Ne vous acharnez pas apres les culottes crottees. Monsieur Lepic affirme
+que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labouree sans
+relever le bas de son pantalon. Je prefere relever le mien, quand monsieur
+Lepic m'emmene et que je porte le carnier.
+
+--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur serieux.
+
+Et madame Lepic me dit:
+
+-Gare a tes oreilles si tu te salis.
+
+C'est une affaire de gout.
+En somme vous ne serez pas trop a plaindre. Pendant mes vacances nous
+nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frere
+et moi rentres a la pension. Ca revient au meme.
+D'ailleurs personne ne vous semblera bien mechant. Interrogez nos amis:
+ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angelique,
+mon frere Felix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
+sur, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-etre a
+moi que vous trouverez les plus difficile caractere de la famille. Au
+fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
+me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'ameliore et si
+vous y mettez un peu du votre, nous vivrons en bonne intelligence.
+Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
+le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
+prie de ne pas me tutoyer, a la facon de votre grand'mere Honorine que je
+detestais, parce qu'elle me froissait toujours.
+
+
+
+L'aveugle
+
+
+Du bout de son baton, il frappe discretement a la porte.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce qu'il veut encore celui-la?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+entrer.
+
+Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+brusquement, a cause du froid.
+
+--Bonjour, tous ceux qui sont la? dit l'aveugle.
+
+Il s'avance. Son baton court a petits pas sur les dalles comme pour
+chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+au poele ses mains transies.
+
+M. Lepic prend une piece de dix sous et dit:
+
+--Voila!
+
+Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
+
+Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+deja.
+
+Madame Lepic s'en apercoit.
+
+--Pretez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
+
+Elle les porte sous la cheminee, trop tard; ils ont laisse une mare, et
+les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidite, se levent, tantot l'un,
+tantot l'autre, ecartent la neige boueuse, la repandent au loin.
+
+D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe a l'eau sale de
+couler vers lui, indique des crevasses profondes.
+
+--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'etre
+entendue, que demande-t-il?
+
+Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+Quand les mots ne viennent pas, il agite son baton, se brule le poing au
+tuyau du poele, le retire vite et, soupconneux, roule son blanc d'oeil
+au fond de ses larmes intarissables.
+
+Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
+
+--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en etes-vous sur?
+
+--Si j'en suis sur! s'ecrie l'aveugle. Ca, par exemple, c'est fort!
+Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugle.
+
+--Il ne demarrera plus, dit madame Lepic.
+
+En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'etire
+et fond tout entier. Il avait dans les veines des glacons qui se
+dissolvent et circulent. On croirait que ses vetements et ses membres
+suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+elle arrive:
+
+C'est lui le but.
+Bientot il pourra jouer avec.
+
+Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frole
+l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+fait reculer, le force a se loger entre le buffet et l'armoire ou la
+chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, deroute, tatonne, gesticule et ses
+doigts grimpent comme des betes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+glacons se forment; voici qu'il regele.
+
+Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
+
+--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
+
+Son baton lui echappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
+precipite, ramasse le baton et le rend a l'aveugle, -- sans le lui rendre.
+
+Il croit le tenir, il ne l'a pas.
+
+Au moyen d'adroites tromperies, elle le deplace encore, lui remet ses
+sabots et le guide du cote de la porte.
+
+Puis elle le pince legerement, afin de se venger un peu; elle le pousse
+dans la rue, sous l'edredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublie dehors.
+
+Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie a l'aveugle, comme s'il
+etait sourd:
+
+--Au revoir; ne perdez pas votre piece; a dimanche prochain s'il fait
+beau et si vous etes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
+vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
+ses peines et Dieu pour tous!
+
+
+
+Le Jour de l'An
+
+
+Il neige. Pour que le jour de l'an reussisse, il faut qu'il neige.
+
+Madame Lepic a prudemment laisse la porte de la cour verrouillee. Deja
+des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+hostiles, a coups de sabots, et, las d'esperer, s'eloignent a reculons,
+les yeux encore vers la fenetre d'ou madame Lepic les epie. Le bruit de
+leurs pas s'etouffe dans la neige.
+
+Poil de Carotte saute du lit, va se debarbouiller, sans savon, dans
+l'auge du jardin. Elle est gelee. Il doit en casser la glace, et ce
+premier exercice repand par tout son corps une chaleur plus saine que
+celle des poeles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+le trouve toujours sale, meme lorsqu'il a fait sa toilette a fond, il
+n'ote que le plus gros.
+
+Dispos et frais pour la ceremonie, il se place derriere son grand frere
+Felix, qui se tient derriere soeur Ernestine, l'ainee. Tous trois
+entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
+reunir, sans en avoir l'air.
+Soeur Ernestine les embrasse et dit:
+
+--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne annee, une
+bonne sante et le paradis a la fin de vos jours.
+
+Grand frere Felix dit la meme chose, tres vite, courant au bout de la
+phrase, et embrasse pareillement.
+
+Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+l'enveloppe fermee:
+
+"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espece
+rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
+
+Poil de Carotte la tend a madame Lepic, qui la decachette. Des fleurs
+ecloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombee dans
+les trous, eclaboussant le mot voisin.
+
+Monsieur Lepic:
+Et moi, je n'ai rien!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour vous deux; maman te la pretera.
+
+Monsieur Lepic:
+Ainsi, tu aimes mieux ta mere que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+cette piece de dix sous neuve est dans ta poche.
+
+Poil de Carotte:
+Patiente un peu, maman a fini.
+
+Madame Lepic:
+Tu as du style, mais une si mauvaise ecriture que je ne peux pas lire.
+
+--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empresse, a toi, maintenant.
+
+Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la reponse, M. Lepic
+lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+fait "Ah! ah!" et la depose sur la table.
+
+Elle ne sert plus a rien, son effet entierement produit. Elle appartient
+a tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+frere Felix la prennent a leur tour et y cherchent des fautes
+d'orthographe. Ici Poil de Carotte a du changer de plume, on lit mieux.
+Ensuite ils la lui rendent.
+
+Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
+
+--Qui en veut?
+
+Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les etrennes.
+Soeur Ernestine a une poupee aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+frere Felix une boite de soldats en plomb prets a se battre.
+
+--Je t'ai reserve une surprise, dit madame Lepic a Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah, oui!
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+la montre.
+
+Poil de Carotte:
+Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
+
+Il leve la main en l'air, grave, sur de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
+Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'a l'epaule, et,
+lente, mysterieuse, ramene sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
+
+Poil de Carotte, sans hesitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
+reste a faire. Bien vite, il veut fumer en presence de ses parents, sous
+les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frere
+Felix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+seulement, il se cambre, incline la tete du cote gauche. Il arrondit
+la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
+
+Puis, quand il a lance jusqu'au ciel une enorme bouffee:
+
+--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
+
+
+
+Aller et Retour
+
+
+Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+demande:
+
+--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
+
+Il hesite:
+
+--C'est trop tot, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagerer.
+
+Il differe encore:
+
+--Je courrai a partir d'ici..., non, a partir de la...
+
+Il se pose des questions:
+
+--Quand faudra-t-il oter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+premier?
+
+Mais grand frere Felix et soeur Ernestine l'ont devance et se partagent
+les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+plus.
+
+--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
+a ton age? dis-lui: "mon pere" et donne-lui une poignee de main; c'est
+plus viril.
+
+Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
+
+Le jour de la rentree (la rentree est fixee au lundi matin, 2 octobre;
+on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+et les etreint d'une seule brassee. Poil de Carotte ne se trouve pas
+dedans. Il espere patiemment son tour, la main deja tendue vers les
+courroies de l'imperiale, ses adieux tout prets, a ce point triste
+qu'il chantonne malgre lui.
+
+--Au revoir, ma mere, dit-il d'un air digne.
+
+--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+couterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
+C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ca veut faire l'original!
+
+Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+
+
+Le Porte-Plume
+
+
+L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frere Felix et Poil de
+Carotte, suit les cours du lycee. Quatre fois par jour les eleves font
+la meme promenade, tres agreable dans la belle saison, et, quand il pleut,
+si courte que les jeunes gens se rafraichissent plutot qu'ils ne se
+mouillent, elle leur est hygienique d'un bout a l'autre.
+
+Comme ils reviennent du lycee ce matin, trainant les pieds et moutonniers,
+Poil de Carotte, qui marche la tete basse, entend dire:
+
+--Poil de Carotte, regarde ton pere la-bas!
+
+M. Lepic aime surprendre ainsi ses garcons. Il arrive sans ecrire, et
+on l'apercoit soudain, plante sur le trottoir d'en face, au coin de la
+rue, les mains derriere le dos, une cigarette a la bouche.
+
+Poil de Carotte et grand frere Felix sortent des rangs et courent a leur
+pere.
+
+--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais a quelqu'un, ce n'etait pas
+a toi.
+
+--Tu penses a moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte voudrait repondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+trouve rien, tant il est occupe. Hausse sur la pointe des pieds, il
+s'efforce d'embrasser son pere. Une premiere fois il lui touche la
+barbe du bout des levres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+dresse la tete, comme s'il se derobait. Puis il se penche et de nouveau
+recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tache de s'expliquer cet
+accueil etrange.
+
+--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+grand frere Felix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+m'evite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Regulierement je fais cette
+remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+envie de les voir. Je me promets de bondir a leur cou comme un jeune
+chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+glacent.
+
+Tout a ses pensees tristes, Poil de Carotte repond mal aux questions de M.
+Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Ca depend. La version va mieux que le theme, parce que dans la version
+on peut deviner.
+
+Monsieur Lepic:
+Et l'allemand?
+
+Poil de Carotte:
+C'est tres difficile a prononcer, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! Comment, la guerre declaree, battras-tu les Prussiens, sans
+savoir leur langue vivante?
+
+Poil de Carotte:
+Ah! d'ici la, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+crois decidement qu'elle attendra, pour eclater, que j'aie fini mes
+etudes.
+
+Monsieur Lepic:
+Quelle place as-tu obtenu dans la derniere composition? J'espere que tu
+n'es pas a la queue.
+
+Poil de Carotte:
+Il en faut bien un.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! moi qui voulais t'inviter a dejeuner. Si encore c'etait dimanche!
+Mais en semaine, je n'aime guere vous deranger de votre travail.
+
+Poil de Carotte:
+Personnellement je n'ai pas grand'chose a faire; et toi, Felix?
+
+Grand frere Felix:
+Juste, ce matin le professeur a oublie de nous donner notre devoir.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu etudieras mieux ta lecon.
+
+Grand frere Felix:
+Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la meme qu'hier.
+
+Monsieur Lepic:
+Malgre tout, je prefere que vous rentriez. Je tacherai de rester
+jusqu'a dimanche et nous nous rattraperons.
+
+Ni la moue de grand frere Felix, ni le silence affecte de Poil de Carotte
+ne retardent les adieux et le moment est venu de se separer.
+
+Poil de Carotte l'attendait avec inquietude.
+
+--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succes; si, oui ou non, il
+deplait maintenant a mon pere que je l'embrasse.
+
+Et resolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
+
+Mais M. Lepic, d'une main defensive, le tient encore a distance et lui dit:
+
+--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+remarquer que j'ote ma cigarette, moi.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+malheur arrivera par ma faute. On m'a deja prevenu, mais mon porte-plume
+tient si a son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
+je l'oublie. Je devrais au moins oter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! tu ris parce que tu as failli m'eborgner.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idee sotte a moi que
+je m'etais encore fourree dans la tete.
+
+
+
+Les Joues rouges.
+
+
+Son inspection habituelle terminee, M. le Directeur de l'Institution
+Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque eleve s'est glisse dans ses draps,
+comme dans un etui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se deborder.
+Le maitre d'etude, Violone, d'un tour de tete, s'assure que tout le monde
+est couche, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+gaz. Aussitot, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+chevet, les chuchotements se croisent, et des levres en mouvement monte,
+par tout le dortoir, un bruissement confus, ou, de temps en temps, se
+distingue le sifflement bref d'une consonne.
+
+C'est sourd, continu, agacant a la fin, et il semble vraiment que tous
+ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent a
+grignoter du silence.
+
+Violone met des savates, se promene quelque temps entre les lits,
+chatouillant ca le pied d'un eleve, la tirant le pompon du bonnet d'un
+autre, et s'arrete pres de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
+l'exemple des longues causeries prolongees bien avant dans la nuit. Le
+plus souvent, les eleves ont cesse leur conversation, par degres etouffee,
+comme s'ils avaient peu a peu tire leur drap sur leur bouche, et dorment,
+que le maitre d'etude est encore penche sur le lit de Marseau, les coudes
+durement appuyes sur le fer, insensible a la paralysie de ses avant-bras
+et au remue-menage des fourmis courant a fleur de peau jusqu'au bout
+de ses doigts.
+
+Il s'amuse de ses recits enfantins, et le tient eveille par d'intimes
+confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a cheri pour
+la tendre et transparente enluminure de son visage, qui parait eclaire
+en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derriere laquelle,
+a la moindre variation atmospherique, s'enchevetrent visiblement les
+veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+a decalquer. Marseau a d'ailleurs une maniere seduisante de rougir sans
+savoir pourquoi et a l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+Souvent, un camarade pese du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
+retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientot recouverte
+d'une belle coloration rouge, qui s'etend avec rapidite, comme du vin
+dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut operer soi-meme. Marseau
+se prete complaisamment aux experiences. On l'a surnomme Veilleuse,
+Lanterne, Joue Rouge. Cette faculte de s'embraser a volonte lui fait
+bien des envieux.
+
+Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+lymphatique et grele, au visage farineux, il pince vainement, a se faire
+mal, son epiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+quelque point d'un roux douteux. Il zebrerait volontiers, haineusement, a
+coups d'ongles et ecorcerait comme des oranges les joues vermillonnees de
+Marseau.
+
+Depuis longtemps tres intrigue, il se tient aux ecoutes ce soir-la, des
+la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-etre, et desireux de
+savoir la verite sur les allures cachottieres du maitre d'etude. Il met
+en jeu toute son habilete de petit espion, simule un ronflement pour rire,
+change avec affection de cote, en ayant soin de faire le tour complet,
+pousse un cri percant comme s'il avait le cauchemar, ce qui reveille en
+peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle a tous les draps;
+puis, des que Violone s'est eloigne, il dit a Marseau, te torse hors du
+lit, le souffle ardent:
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+On ne lui repond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
+bras de Marseau, et, le secouant avec force.
+
+--Entends-tu? Pistolet!
+
+Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspere reprend:
+
+--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+qu'il ne t'a pas embrasse! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
+
+Il se dresse, le col tendu, pareil a un jars blanc qu'on agace, les
+poings fermes au bord du lit.
+
+Mais, cette fois, on lui repond:
+
+--Eh bien! apres?
+
+D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
+
+C'est le maitre d'etude qui revient en scene, apparu soudainement!
+
+
+
+II
+
+
+--Oui, dit Violone, je l'ai embrasse, Marseau; tu peux l'avouer, car
+tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrasse sur le front, mais Poil de
+Carotte ne peut pas comprendre, deja trop deprave pour son age, que c'est
+la un baiser pur et chaste, un baiser de pere a enfant, et que je t'aime
+comme un fils, ou si tu veux comme un frere, et demain il ira repeter
+partout je ne sais quoi, le petit imbecile!
+
+A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+Carotte feint de dormir. Toutefois, il souleve sa tete pour entendre
+encore.
+
+Marseau ecoute le maitre d'etude, le souffle tenu, tenu, car tout en
+trouvant ses paroles tres naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+la revelation de quelque mystere. Violone continue, le plus bas qu'il
+peut. Ce sont des mots inarticules, lointains, des syllabes a peine
+localisees. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+insensiblement, au moyen de legeres oscillations de hanches, n'entend
+plus rien. Son attention est a ce point surexcitee que ses oreilles
+lui semblent materiellement se creuser et s'evaser en entonnoir; mais
+aucun son n'y tombe.
+
+Il se rappelle avoir eprouve parfois une sensation d'effort pareille en
+ecoutant aux portes, en collant son oeil a la serrure, avec le desir
+d'agrandir le trou et d'attirer a lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+voulait voir. Cependant il le parierait. Violone repete encore:
+
+--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbecile ne
+comprend pas!
+
+Enfin le maitre d'etude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
+de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+glissant entre les rangees de lits. Quand la main de Violone frole un
+traversin, le dormeur derange change de cote avec un fort soupir.
+
+Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+de Violone. Deja Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
+ses yeux, bien eveille d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
+il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont echauffe en plus
+d'un reve.
+
+Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupieres, comme aimantees, se
+rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque eteint; mais, apres
+avoir compte trois eclosions de petites bulles crepitantes et pressees
+de sortir du bec, il s'endort.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+trempees dans un peu d'eau froide, frottent legerement les pommettes
+frileuses, Poil de Carotte regarde mechamment Marseau, et, s'efforcant
+d'etre bien feroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrees sur les
+syllabes sifflantes.
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il repond sans colere, et
+le regard presque suppliant:
+
+--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
+
+Le maitre d'etude passe la visite des mains. Les eleves, sur deux rangs,
+offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+les retournant avec rapidite, et les remettent aussitot bien au chaud,
+dans les poches ou sous la tiedeur de l'edredon le plus proche.
+D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal a
+propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+de Carotte, prie de les repasser sous le robinet, se revolte. On peut,
+a vrai dire, y remarquer une tache bleuatre, mais il soutient que c'est
+un commencement d'engelure. On lui en veut, surement.
+
+Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
+
+Celui-ci, matinal, prepare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+qu'il fait aux grands, a ses moments perdus. Ecrasant sur le tapis de sa
+table le bout de ses doigts epais, il pose les principaux jalons: ici la
+chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait ou et n'en
+finit plus.
+
+Il a une ample robe de chambre dont les galons brodes cerclent sa poitrine
+puissante, pareils a des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+fortement, meme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
+maniere lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
+ses yeux et l'epaisseur de ses moustaches.
+
+Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+afin de garder toute sa liberte d'action.
+
+D'une voix terrible, le Directeur demande:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur, c'est le maitre d'etude qui m'envoie vous dire que j'ai les
+mains sales, mais c'est pas vrai!
+
+Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+la paume, ensuite le dos.
+
+--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de sequestre, mon
+petit!
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maitre d'etude, il m'en veut!
+--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
+
+Poil de Carotte connait son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+Il est bien decide a tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
+jambes et s'enhardit, au mepris d'une gifle.
+
+Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+temps en temps, un eleve recalcitrant du revers de la main: vlan!
+
+L'habilete pour l'eleve vise consiste a prevoir le coup et a se baisser,
+et le directeur se desequilibre, au rire etouffe de tous. Mais il ne
+recommence pas, sa dignite l'empechant d'user de ruse a son tour. Il
+devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se meler de rien.
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte reellement audacieux et fier, le maitre
+d'etude et Marseau, ils font des choses!
+
+Aussitot les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
+etaient precipites soudain. Il appuie ses deux poings fermes au bord de
+la table, se leve a demi, la tete en avant, comme s'il allait cogner Poil
+de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
+
+--Quelles choses?
+
+Poil de Carotte semble pris au depourvu. Il esperait (peut-etre que
+ce n'est que differe) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
+exemple, lance d'une main adroite, et voila qu'on lui demande des details.
+
+Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+bourrelet unique, un epais rond de cuir, ou siege, de guingois, sa tete.
+
+Poil de Carotte hesite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+viennent pas, puis, la mine tout a coup confuse, le dos rond, l'attitude
+apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'eleve
+doucement, a hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+precautions pudiques, il enfouit sa tete simiesque dans la doublure ouatee,
+sans dire un mot.
+
+
+
+IV
+
+
+Le meme jour, a la suite d'une courte enquete, Violone recoit son conge!
+C'est un touchant depart, presque une ceremonie.
+
+--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
+
+Mais il n'en fait accroire a personne. L'institution renouvelle son
+personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
+va-et-vient de maitres d'etude. Celui-ci part comme les autres, et
+meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connait
+pas d'egal dans l'art d'ecrire des entetes pour cahiers, tels que: _Cahiers
+d'exercices grecs appartenant a..._ Les majuscules sont moulees comme
+des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+son bureau. Sa belle main, ou brille la pierre verte d'une bague, se
+promene elegamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
+signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+et un remous de lignes a la fois regulieres et capricieuses, qui forment
+le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'egare, se
+perd dans le paraphe lui-meme. Il faut regarder de tres pres, chercher
+longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+seul trait de plume. Une fois, il a reussi un enchevetrement de lignes
+nomme cul-de-lampe. Longuement, les petits s'emerveillerent.
+
+Son renvoi les chagrine fort.
+
+Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur a la premiere
+occasion, c'est-a-dire enfler les joues et imiter avec les levres le vol
+des bourdons pour marquer leur mecontentement. Quelque jour, ils n'y
+manqueront pas.
+
+En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
+regrette, a la coquetterie de partir pendant une recreation. Quand il
+parait dans la cour, suivi d'un garcon qui porte sa malle, tous les petits
+s'elancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+les pans de sa redingote sans les dechirer, cerne, envahi et souriant, emu.
+Les uns, suspendus a la barre fixe, s'arretent au milieu d'un renversement
+et sautent a terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
+chemise retroussees et les doigts ecartes a cause de la colophane. D'autres,
+plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+en signe d'adieu. Le garcon, courbe sous la malle, s'est arrete afin de
+conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+son tablier blanc ses cinq doigts trempes dans du sable mouille. Les
+joues de Marseau se sont rosees a paraitre peintes. Il eprouve sa premiere
+peine de coeur serieuse; mais, trouble et contraint de s'avouer qu'il
+regrette le maitre d'etude un peu comme une petite cousine, il se tient a
+l'ecart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+lui, quand on entend un fracas de carreaux.
+
+Tous les regards montent vers la petite fenetre grillee du sequestre. La
+vilaine et sauvage tete de Poil de Carotte parait. Il grimace, bleme
+petite bete mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+blanches toutes a l'air. Il passe sa main droite entre les debris de la
+vitre qui le mord, comme animee, et il menace Violone de son poing saignant.
+
+--Petite imbecile! dit le maitre d'etude, te voila content!
+
+--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ne m'embrassiez pas, moi?
+
+Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+coupee:
+
+--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!
+
+
+
+Les Poux
+
+
+Des que grand Frere Felix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
+Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave a la pension.
+D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prevoit le cas.
+
+--Comme les tiens doivent etre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+madame Lepic.
+
+Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ceux de grand frere Felix? Et pourquoi? Tous deux vivent cote a cote,
+du meme regime, dans le meme air. Certes, au bout de trois mois, grand
+frere Felix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
+propre aveu, ne reconnait plus les siens.
+
+Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilete d'un escamoteur. On ne
+les voit pas sortir des chaussettes et se meler aux pieds de grand frere
+Felix qui occupent deja tout le fond du baquet, et bientot, un couche de
+crasse s'etend comme un linge sur ces quatre horreurs.
+
+M. Lepic se promene, selon sa coutume, d'une fenetre a l'autre. Il relit
+les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes ecrites par M. le
+proviseur lui-meme: celle de grand frere Felix:
+
+"Etourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
+
+"Se distingue des qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
+
+L'idee que Poil de Carotte est quelquefois distingue amuse la famille. En
+ce moment, les bras croises sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
+se gonfler d'aise. Il se sent examine. On le trouve plutot enlaidi sous
+ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+effusions, ne temoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+il lui detache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
+coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.
+
+Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crepiter
+ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
+
+Or, du premier coup, il en tue un.
+
+--Ah! bien vise, dit-il, je ne l'ai pas manque.
+
+Et tandis qu'un peu degoute il s'essuie a la chevelure de Poil de Carotte,
+madame Lepic leve les bras au ciel:
+
+--Je m'en doutais, dit-elle accablee. Mon dieu! nous sommes propres!
+Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voila de la besogne pour
+toi.
+
+Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+soucoupe, et la chasse commence.
+
+--Peigne-moi d'abord! crie grand frere Felix. Je suis sur qu'il m'en a
+donne.
+
+Il se racle furieusement la tete avec les doigts et demande un seau d'eau
+pour tout noyer.
+
+--Calme-toi, Felix, dit soeur Ernestine qui aime a se devouer, je ne te
+ferai pas du mal.
+
+Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+patience de maman. Elle ecarte les cheveux d'une main, tient delicatement
+le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dedaigneuse, sans peur
+d'attraper des habitants.
+
+Quand elle dit: Un de plus! grand frere Felix trepigne dans le baquet et
+menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
+
+--C'est fini pour toi, Felix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
+ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+que ramasse au hasard dans une fourmiliere.
+
+On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+mains derriere le dos, suit le travail, comme un etranger curieux. Madame
+Lepic pousse des exclamations plaintives.
+
+--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un rateau.
+
+Grand frere Felix accroupi remue la cuvette et recoit les poux. Ils
+tombent enveloppes de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+menues comme des cils coupes. Ils obeissent au roulis de la cuvette, et
+rapidement le vinaigre les fait mourir.
+
+Madame Lepic:
+Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton age et grand
+garcon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-etre tu ne vois
+qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne reclames ni la surveillance de
+tes maitres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+plaisir tu eprouves a te laisser ainsi devorer tout vif. Il y a du sang
+dans ta tignasse.
+
+Poil de Carotte:
+C'est le peigne qui m'egratigne.
+
+Madame Lepic:
+Ah! c'est le peigne. Voila comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+Ernestine? Monsieur, delicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire a sa vermine.
+Soeur Ernestine:
+J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ote le plus gros et je
+ferai demain une seconde tournee. Mais j'en connais une qui se parfumera
+d'eau de Cologne.
+
+Madame Lepic:
+Quant a toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
+mur du jardin. Il faut que tout le village defile devant, pour ta confusion.
+
+Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant deposee au soleil, il
+monte la garde pres d'elle.
+
+C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premiere. Chaque fois
+qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrete, l'observe de ses petits
+yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+choses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-elle. Poil de Carotte ne repond rien.
+Elle se penche sur la cuvette.
+
+--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garcon
+Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.
+
+Du doigt, elle touche, comme afin de gouter. Decidement, elle ne comprend
+pas.
+
+--Et toi, que fais-tu la, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
+gronde et mis en penitence. Ecoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
+pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+qu'ils te rendent la vie dure.
+
+Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mere ne peut l'entendre,
+et il dit a la vieille Marie Nanette.
+
+--Et apres? Est-ce que ca vous regarde? Melez-vous donc de vos affaires
+et laissez-moi tranquille.
+
+
+Comme Brutus
+
+
+Monsieur Lepic:
+Poil de Carotte, tu n'as pas travaille l'annee derniere comme j'esperais.
+Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu revasses,
+tu lis des livres defendus. Doue d'une excellente memoire, tu obtiens
+d'assez bonnes notes de lecons, et tu negliges tes devoirs. Poil de Carotte,
+il faut songer a devenir serieux.
+
+Poil de Carotte:
+Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laisse aller
+l'annee derniere. Cette fois, je me sens la bonne volonte de bucher ferme.
+Je ne te promets pas d'etre le premier de ma classe en tout.
+
+Monsieur Lepic:
+Essaie quand meme.
+
+Poil de Carotte:
+Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne reussirai ni en geographie, ni
+en allemand, ni en physique et chimie, ou les plus forts sont deux ou
+trois types nuls pour le reste et qui ne font que ca. Impossible de les
+degoter; mais je veux, --ecoute, mon papa,-- je veux, en composition
+francaise, bientot tenir la corde et la garder, et si malgre mes efforts
+elle m'echappe, du moins je n'aurai rien a me reprocher et je pourrai
+m'ecrier fierement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! mon garcon, je crois que tu les manieras.
+
+Grand frere Felix:
+Qu'est-ce qu'il dit, papa?
+
+Soeur Ernestine:
+Moi, je n'ai pas entendu.
+
+Madame Lepic:
+Moi non plus. Repete voir, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Oh! rien maman.
+
+Madame Lepic:
+Comment? Tu ne disais rien, et tu perorais si fort, rouge et le poing
+menacant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Repete
+cette phrase, afin que tout le monde en profite.
+
+Poil de Carotte:
+Ce n'est pas la peine, va, maman.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne le connais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Raison de plus. D'abord menage ton esprit, s'il te plait, et obeis.
+
+Poil de Carotte:
+Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idee m'est venue, pour le remercier,
+de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+la vertu...
+
+Madame Lepic:
+Turlututu, tu barbotes. Je te prie de repeter, sans y changer un mot, et
+sur le meme ton, ta phrase de tout a l'heure. Il me semble que je ne te
+demande pas le Perou et que tu veux bien faire ca pour ta mere.
+
+Grand frere Felix:
+Veux-tu que je te repete, moi, maman?
+
+Madame Lepic:
+Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+Carotte, depechez.
+
+Poil de Carotte:
+_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
+Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.
+
+Madame Lepic:
+Je desespere. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
+coups, plutot que d'etre agreable a sa mere.
+
+Grand frere Felix:
+Tiens, maman, voila comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
+de defi._ Si je ne suis pas premier en composition francaise. _Il gonfle
+ses joues et frappe du pied._ Je m'ecrierai comme Brutus: _Il leve les
+bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
+n'es qu'un nom! Voila comme il a dit.
+
+Madame Lepic:
+Bravo, superbe! Je te felicite, Poil de Carotte, et je deplore d'autant
+plus ton entetement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.
+
+Grand frere Felix:
+Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ca? Ne serait-ce pas
+Caton?
+
+Poil de Carotte:
+Je suis sur de Brutus. "Puis il se jeta sur une epee que lui tendit un de
+ses amis et mourut."
+
+Soeur Ernestine:
+Poil de Carotte a raison. Je me rappelle meme que Brutus simulait la
+folie avec de l'or dans une canne.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.
+
+Soeur Ernestine:
+Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycee.
+
+Madame Lepic:
+Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
+sa famille, et nous l'avons. Que grace a Poil de Carotte, on nous envie!
+Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
+parle latin comme un eveque et refuse de dire deux fois la messe pour les
+sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+etrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dechire. Seigneur, ou
+s'est-il encore fourre? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
+Carotte Brutus! Espece de petite brute, va!
+
+
+
+Lettres choisies
+
+
+ de Poil de Carotte a M. Lepic
+ ET QUELQUES REPONSES
+ de M. Lepic a Poil de Carotte
+
+ _De Poil de Carotte a M. Lepic_
+ Institution Saint-Marc.
+
+Mon cher papa,
+
+Mes parties de peche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
+clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couche sur le dos
+et madame l'infirmiere pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perce,
+il me fait mal. Apres je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+des petits poulets. Pour un de gueri, trois reviennent. J'espere d'ailleurs
+que ce ne sera rien.
+
+Ton fils affectionne.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Puisque tu prepares ta premiere communion et que tu vas au catechisme, tu
+dois savoir que l'espece humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+Jesus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
+pourtant les siens etaient vrais.
+Du courage!
+
+Ton pere qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte a M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+n'aie pas l'age, je crois que c'est une dent de sagesse precoce. J'ose
+esperer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+par ma bonne conduite et mon application.
+
+Ton fils affectionne.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait a branler. Elle
+s'est decidee a tomber hier matin. De telle sorte que si tu possedes une
+dent de plus, ton pere en possede une de moins. C'est pourquoi il n'y a
+rien de change et le nombre des dents de la famille reste le meme,
+
+Ton pere qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte a M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Imagine-toi que c'etait hier la fete de M. Jaques, notre professeur de
+latin, et que, d'un commun accord, les eleves m'avaient elu pour lui
+presenter les voeux de toute la classe. Flatte de cet honneur, je prepare
+longuement le discours ou j'intercale a propos quelques citations latines.
+Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excite par mes
+camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
+ou M. Jaques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais a
+peine ai-je deroule ma feuille et articule d'une voix forte:
+
+VENERE MAITRE
+
+que M. Jaques se leve furieux et s'ecrie:
+
+--Voulez-vous filer a votre place plus vite que ca!
+
+Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+derriere leurs livres et que M. Jaques m'ordonne avec colere:
+
+--Traduisez la version.
+
+Mon cher papa, qu'en dis-tu?
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic_
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Quand tu seras depute tu en verras bien d'autres. Chacun son role. Si
+on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+prononce des discours et non pour qu'il ecoute les tiens.
+
+
+
+_Poil de Carotte a M. Lepic_
+
+Mon cher papa,
+
+Je viens de remettre ton lievre a M. Legris, notre professeur d'histoire
+et de geographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+Il te remercie vivement. Comme j'etais entre avec mon parapluie mouille,
+il me l'ota lui-meme des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
+causames de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+voulais, le premier prix d'histoire et de geographie a la fin de l'annee.
+Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+entretien, et que M. Legris, qui, a part cela, fut tres aimable, je le
+repete, ne me designa meme pas un siege.
+Est-ce oubli ou impolitesse?
+Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Tu reclames toujours. Tu reclames parce que M. Jaques t'envoie t'asseoir,
+et tu reclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-etre
+encore trop jeune pour exiger des egards. Et si M. Legris ne t'a pas
+offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompe par ta petite
+taille, il te croyait assis.
+
+
+
+_De Poil de Carotte a M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+J'apprends que tu dois aller a Paris. Je partage la joie que tu auras en
+visitant la capitale que je voudrais connaitre et ou je serai de coeur avec
+toi. Je concois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
+profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
+ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
+Au fond, ils se valent. Toutefois je desire specialement la_Henriade,_ par
+Francois-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Heloise,_par Jean-Jacques
+Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coutent rien a Paris), je
+te le jure que le maitre d'etude ne me les confisquera jamais.
+
+
+
+_Reponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Les ecrivains dont tu me parles etaient des hommes comme toi et moi. Ce
+qu'ils ont fait, tu peux le faire. Ecris des livres, tu les liras ensuite.
+
+
+_De M. Lepic a Poil de Carotte._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Ta lettre de ce matin m'etonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
+ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+de ta competence ni de la mienne.
+
+D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous ecris les places
+que tu obtiens, les qualites et les defauts que tu trouves a chaque
+professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'etat de ton linge, si tu
+dors et si tu manges bien.
+
+Voila ce qui m'interesse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
+quoi, s'il te plait, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+datee et on ne sait si tu l'adresses a moi ou au chien. La forme meme de
+ton ecriture me parait modifiee, et la disposition des lignes, la quantite
+de majuscules me deconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+Je suppose que c'est de toi, et je tiens a t'en faire non un crime, mais
+l'observation.
+
+
+
+_Reponse de Poil de Carotte._
+
+Mon cher papa,
+
+Un mot a la hate pour t'expliquer ma derniere lettre. Tu ne t'es pas
+apercu qu'elle etait _en vers._
+
+
+
+Le Toiton
+
+
+Ce petit toit ou, tour a tour, ont vecu des poules, des lapins, des
+cochons, vide maintenant, appartient en toute propriete a Poil de Carotte
+pendant les vacances. Il y entre commodement, car le toiton n'a plus de
+porte. Quelques greles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+les regarde a plat ventre, elles lui semblent une foret. Une poussiere
+fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidite. Poil de
+Carotte frole le plafond de ses cheveux. Il est la chez lui et s'y
+divertit, dedaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
+
+Son principal amusement consiste a creuser quatre nids avec son derriere,
+un a chaque coin du toiton. Il ramene de sa main, comme d'une truelle,
+des bourrelets de poussiere et se cale.
+
+Le dos au mur lisse, les jambes pliees, les mains croisees sur ses genoux,
+gite, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
+oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+troublerait.
+
+L'eau de vaisselle qui coule non loin de la, par le trou de l'evier, tantot
+a torrents, tantot goutte a goutte, lui envoie des bouffees fraiches.
+
+Brusquement, une alerte.
+Des appels approchent, des pas.
+
+--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
+
+Une tete se baisse et Poil de Carotte reduit en boulette, se poussant dans
+la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard meme
+immobilise, sent que des yeux fouillent l'ombre.
+
+--Poil de Carotte, est-tu la?
+
+Les tempes bosselees, il souffre. Il va crier d'angoisse.
+
+--Il n'y est pas, le petit animal. Ou diable est-il?
+
+On s'eloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
+l'aise. Sa pensee parcourt encore de longues routes de silence.
+
+Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+dans une toile d'araignee, vibre et se debat. Et l'araignee glisse le long
+d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+instant suspendue, inquiete, pelotonnee.
+
+Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au denouement,
+et quand l'araignee tragique fonce, ferme l'etoile de ses pattes, etreint
+la proie a manger, il se dresse debout, passionne, comme s'il voulait sa
+part.
+
+Rien de plus.
+
+L'araignee remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
+ame de lievre ou il fait noir.
+
+Bientot, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa revasserie, faute
+de pente, s'arrete, forme flaque et croupit.
+
+
+
+Le Chat
+
+
+
+I
+
+
+Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+pecher les ecrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les dechets d'une
+boucherie.
+
+Or il connait un chat, meprise parce qu'il est vieux, malade, et ca et la,
+pele. Poil de Carotte l'invite a venir prendre une tasse de lait chez lui,
+dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+posee dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
+
+--Regale-toi.
+
+Il lui flatte l'echine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
+de langue, puis s'attendrit.
+
+--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
+
+Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne leche
+plus que ses levres sucrees.
+
+--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+que celle-la. D'ailleurs, un peu plus tot, un peu plus tard!...
+
+A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
+
+La detonation etourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton meme a
+saute, et quand le nuage se dissipe, il voit, a ses pieds, le chat qui
+le regarde d'un oeil.
+
+Une moitie de la tete est emportee, et le sang coule dans la tasse de lait.
+
+--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Matin, j'ai pourtant vise
+juste.
+
+Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune eclat, l'inquiete.
+
+Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+aucun effort pour se deplacer. Il semble saigner expres dans la tasse,
+avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
+
+Poil de Carotte n'est pas un debutant. Il a tue des oiseaux sauvages, des
+animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+d'autrui.
+
+Il sait comment on procede, et que si la bete a la vie dure, il faut se
+depecher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps a corps.
+Sinon, des acces de fausse sensibilite nous surprennent. On devient
+lache. On perd du temps; on n'en finit jamais.
+
+D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+par la queue et lui assene sur la nuque des coups de carabine si violents,
+que chacun d'eux parait le dernier, le coup de grace.
+
+Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ou se detend et ne crie pas.
+
+--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
+Carotte.
+
+Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+de ses bras, et s'exaltant a la penetration des griffes, les dents jointes,
+les veines orageuses, il l'etouffe.
+
+Mais il s'etouffe aussi, chancelle, epuise, et tombe par terre, assis, sa
+figure collee contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
+
+
+
+
+
+II
+
+Poil de Carotte est maintenant couche sur son lit de fer.
+Ses parents et les amis de ses parents, mandes en hate, visitent, courbes
+sous le plafond bas du toiton, les lieux ou s'accomplit le drame.
+
+--Ah! dit sa mere, j'ai du centupler mes forces pour lui arracher le chat
+broye sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
+
+Et tandis qu'elle explique les traces d'une ferocite qui plus tard aux
+veillees de famille, apparaitra legendaire, Poil de Carotte dort et reve:
+
+Il se promene le long d'un ruisseau, ou les rayons d'une lune inevitable
+remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
+
+Sur les pechettes, les morceaux du chat flambaient a travers l'eau
+transparente.
+
+Des brumes blanches glissent au ras du pre, cachent peut-etre de legers
+fantomes.
+
+Poil de Carotte, ses mains derriere son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+rien a craindre.
+
+Un boeuf approche, s'arrete et souffle, detale ensuite, repand jusqu'au
+ciel le bruit de ses quatre sabots et s'evanouit.
+Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+n'agacait pas autant, a luis seul, qu'une assemblee de vieilles femmes.
+
+Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, leve
+doucement un baton de pechette et voici que du milieu des roseaux montent
+des ecrevisses geantes.
+
+Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
+
+Et les ecrevisses l'entournent.
+Elles se haussent vers sa gorge.
+Elles crepitent.
+Deja elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
+
+
+
+Les Moutons
+
+
+Poil de Carotte n'apercoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+poussent des cris etourdissants et meles, comme des enfants qui jouent sous
+un preau d'ecole. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en eprouve
+quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est
+un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+graduellement a l'obscurite, et les details se precisent.
+
+L'epoque des naissances a commence. Chaque matin, le fermier Pajol compte
+deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves egares parmi les meres,
+gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
+sculpture grossiere.
+
+Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils sucotent
+deja ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
+foin dans la bouche.
+
+Les vieux, ceux d'une semaine, se detendent d'un violent effort de
+l'arriere-train et executent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
+tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+qui vient de naitre se traine, visqueux et non leche. Sa mere, genee par
+sa bourse gonflee d'eau et ballotante, la repousse a coups de tete.
+
+--Une mauvaise mere! dit Poil de Carotte.
+
+--C'est chez les betes comme chez le monde, dit Pajol.
+
+--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
+
+--Presque, dit Pajol. Il faut a plus d'un donner le biberon, un biberon
+comme ceux qu'on achete au pharmacien. Ca ne dure pas, la mere s'attendrit.
+D'ailleurs, on les mate.
+
+Il la prend par les epaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
+une cravate de paille pour la reconnaitre, si elle s'echappe. L'agneau
+l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rape, et le petit, frissonnant,
+se dresse sur ses membres mous, essaie de teter, plaintif, le museau
+enveloppe d'une gelee tremblante.
+
+--Et vous croyez qu'elle reviendra a des sentiments plus humains? dit Poil
+de Carotte.
+
+--Oui, quand son derriere sera gueri, dit Pajol: elle a eu des couches
+dures.
+
+--Je tiens a mon idee, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+provisoirement le petit aux soins d'une etrangere?
+
+--Elle le refuserait, dit Pajol.
+
+En effet, des quatre coins de l'ecurie, les belements des meres se croisent,
+sonnent l'heure des tetees et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
+sont nuances pour les agneaux, car, sans confusion chacun se precipite
+droit aux tetines maternelles.
+
+--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
+
+--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-etre par la finesse de leur
+nez.
+
+Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
+
+Il compare profondement les hommes avec des moutons, et voudrait connaitre
+les petits noms des agneaux.
+
+Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+coups de nez, mangent, paisibles, indifferentes. Poil de Carotte remarque
+dans l'eau d'une auge des debris de chaine, des cercles de roues, une
+pelle usee.
+
+--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurement, vous
+enrichissez le sang des betes au moyen de cette ferraille!
+
+--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
+
+Il offre a Poil de Carotte de gouter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
+plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
+
+--Veux-tu un berdin? dit-il.
+
+--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
+
+Pajol fouille l'epaisse laine d'une mere et attrape avec ses ongles un
+berdin jaune rond, dodu, repu, enorme. Selon Pajol, deux de cette taille
+devoraient la tete d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
+main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, a le
+fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frere et soeur.
+
+Deja le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte eprouve des
+picotements aux doigts, comme s'il tombait du gresil. Bientot au poignet,
+ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ronger le bras jusqu'a l'epaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
+l'ecrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+apercoive.
+
+Il dira qu'il l'a perdu.
+
+Un instant encore, Poil de Carotte ecoute, recueilli, les belements qui
+se calment peu a peu. Tout a l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
+sourd du foin broye entre les machoires lentes.
+
+Accrochee a un barreau de ratelier, une limousine aux raies eteintes semble
+garder les moutons, toute seule.
+
+
+
+Parrain
+
+
+Quelquefois madame Lepic permet a Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+et meme de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+passe sa vie a la peche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
+que Poil de Carotte.
+
+--Te voila, canard! dit-il.
+
+--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu prepare ma
+ligne?
+
+--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
+
+Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prete. Ainsi
+son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fache
+plus et cette manie du vieil homme complique a peine leurs relations.
+Quand il dit oui, il veut dire non et reciproquement. Il ne s'agit que
+de ne pas s'y tromper.
+
+--Si ca l'amuse, ca ne me gene guere, pense Poil de Carotte.
+
+Et ils restent bons camarades.
+
+Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journee, le
+force a boire un verre de vin pur.
+
+Puis ils vont pecher.
+
+Parrain s'assied au bord de l'eau et deroule methodiquement son crin de
+Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+et ne peche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+comme des enfants.
+
+--Surtout, dit-il a Poil de Carotte, ne leve ta ligne que lorsque ton
+bouchon aura enfonce trois fois.
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi trois?
+
+Parrain:
+La premiere ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+serieux: il avale. La troisieme, c'est sur: il ne s'echappera plus. On ne
+tire jamais trop tard.
+
+Poil de Carotte prefere la peche aux goujons. Il se dechausse, entre dans
+la riviere et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un a
+chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit!...
+
+Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tete, on rentre dejeuner. Il
+bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
+
+--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+perdrix.
+
+Poil de Carotte:
+Ceux-la fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
+Pourtant ce n'est plus ca. Elle doit menager la creme.
+Parrain:
+Canard, j'ai du plaisir a te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ton content, chez ta mere.
+
+Poil de Carotte:
+Tout depend de son appetit. Si elle a faim, je mange a sa faim. En se
+servant elle me sert par-dessus le marche. Si elle a fini, j'ai fini
+aussi.
+
+Parrain:
+On en redemande, beta.
+
+Poil de Carotte:
+C'est facile a dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+sur sa faim.
+
+Parrain:
+Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lecherais le derriere d'un singe, si ce
+singe etait mon enfant! Arrangez ca.
+
+Ils terminent leur journee dans la vigne, ou Poil de Carotte, tantot regarde
+piocher son parrain et le suit pas a pas, tantot, couche sur des fagots de
+sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
+
+
+
+La Fontaine
+
+
+Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+sa mere.
+
+--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
+
+Poil de Carotte:
+Ou plutot, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
+correction a mon frere, il saute sur un manche de balai, se campe devant
+elle, et je te jure qu'elle s'arrete court. Aussi elle prefere le prendre
+par les sentiments. Elle dit que la nature de Felix est si susceptible
+qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux a la
+mienne.
+
+Parain:
+Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Felix et moi, pour de bon
+ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me defendrais comme lui.
+Mais je me vois arme d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-etre qu'elle
+me dirait merci, avant de taper.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors!
+
+Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, etouffe et
+cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitie.
+
+Tout a coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
+
+--Es-tu la, canard? dit-il. Je revais, je te croyais encore dans la
+fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
+
+Poil de Carotte:
+Comme si j'y etais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+souvent.
+
+Parrain:
+Mon pauvre canard, des que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+m'etais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+glisse, tu es tombe, tu criais, tu te debattais, et moi, miserable, je
+n'entendais rien. Il y avait a peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+tu ne te relevais pas. C'etait la le malheur, tu ne pensais donc plus a
+te relever?
+
+Poil de Carotte:
+Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+Parrain:
+Enfin ton barbotement me reveille. Il etait temps. Pauvre canard! pauvre
+canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a change, on t'a mis le
+costume des dimanches du petit Bernard.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, il me piquait. Je me grattais. C'etait donc un costume de crin.
+
+Parrain:
+Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre a te preter. Je
+ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
+
+Poil de Carotte:
+Je serais loin.
+
+Parrain:
+Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passe une
+bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la merite.
+
+Poil de Carotte:
+Moi, parrain, je ne la merite pas et je voudrais bien dormir.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors.
+
+Poil de Carotte:
+Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lache ma main. Je te la rendrai
+apres mon somme. Et retire aussi ta jambe, a cause de tes poils. Il m'est
+impossible de dormir quand on me touche.
+
+
+
+Les Prunes
+
+
+Quelque temps agites, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
+
+--Canard, dors-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, parrain.
+
+Parrain:
+Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+des vers.
+
+--C'est une idee, dit Poil de Carotte.
+
+Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+jardin.
+
+Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boite de fer-blanc,
+a moitie pleine de terre mouillee. Il y entretient une provision de vers
+pour se peche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+manque jamais. Quand il a plu toute la journee, la recolte est abondante.
+
+--Prends garde de marcher dessus, dit-il a Poil de Carotte, va doucement.
+Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'eloigne
+trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+pour qu'il ne glisse pas. S'il est a demi rentre, lache-le: tu le
+casserais. Et un ver coupe ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+et les poissons delicats les dedaignent. Certains pecheurs economisent
+leurs vers; ils ont tort. On ne peche de beaux poissons qu'avec des vers
+entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+s'imagine qu'ils se sauvent, court apres et devore tout de confiance.
+
+--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+barbouilles de leur sale bave.
+
+Parrain:
+Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+terre. Pour ma part, j'en mangerais.
+
+Poil de Carotte:
+Pour la mienne, je te la cede. Mange voir.
+
+Parrain:
+Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+ecarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
+prunes.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, je sais. Aussi tu degoutes ma famille, maman surtout, et des qu'elle
+pense a toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+tu n'es pas difficile et nous nous entendons tres bien.
+
+Il leve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+prunes. Il garde les bonnes et donne les vereuses a parrain qui dit, les
+avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
+
+--Ce sont les meilleures.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
+
+--Ca ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
+
+Poil de Carotte:
+C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens a plein nez.
+Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
+
+Parrain:
+Canard! canard! ca conserve.
+
+
+
+Mathilde
+
+
+--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflee a madame Lepic, Poil de
+Carotte joue encore au mari et a la femme avec la petite Mathilde, dans le
+pre. Grand frere Felix les habille. C'est pourtant defendu, si je ne me
+trompe.
+
+En effet, dans le pre, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
+sa toilette de clematite sauvage a fleurs blanches. Toute paree, elle
+semble vraiment une fiancee garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+calmer toutes les coliques de la vie.
+
+La clematite, d'abord nattee en couronne sur la tete, descend par flots
+sous le menton, derriere le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+la taille et forme a terre une queue rampante que grand frere Felix ne se
+lasse pas d'allonger.
+
+Il recule et dit:
+
+--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
+
+A son tour, Poil de Carotte est habille en jeune marie, egalement couvert
+de clematites ou, ca et la, eclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
+jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+rire, et tous trois gardent leur serieux. Ils savent quel ton convient
+a chaque ceremonie. On doit rester triste aux enterrements, des le debut,
+jusqu'a la fin, et grave aux mariages, jusqu'apres la messe. Sinon, ce
+n'est plus amusant de jouer.
+
+--Prenez-vous la main, dit grand frere Felix. En avant! doucement.
+
+Ils s'avancent au pas, ecartes. Quand Mathilde s'empetre, elle retrousse
+sa traine et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend,
+une jambe levee.
+
+Grand frere Felix les conduit par le pre. Il marche a reculons, et les
+bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+et les salue, puis monsieur le Cure et les benit, puis l'ami qui felicite
+et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un baton, un
+autre baton.
+
+Il les promene de long en large.
+
+--Halte! dit-il, ca se derange.
+Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+le cortege en branle.
+
+--Aie! fait Mathilde qui grimace.
+
+Une vrille de clematite luit tire les cheveux. Grand frere Felix arrache
+le tout. On continue.
+
+--Ca y est, dit-il, maintenant vous etes maries, bichez-vous.
+
+Comme ils hesitent:
+
+--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marie on se biche. Faites-vous
+la cour, une declaration. Vous avez l'air plombes.
+
+Superieur, il se moque de leur inhabilete lui qui, peut-etre, a deja
+prononce des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+premier, pour sa peine.
+
+Poil de Carotte s'enhardit, cherche a travers la plante grimpante le
+visage de Mathilde et la baise sur la joue.
+
+--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
+
+Mathilde, comme elle l'a recu, lui rend son baiser. Aussitot, gauches,
+genes, ils rougissent tous deux.
+
+Grand frere Felix leur montre les cornes.
+
+--Soleil! Soleil!
+
+Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trepigne, des bousilles
+aux levres.
+
+--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrive!
+
+--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ricane ce n'est pas toi qui m'empecheras de me marier avec Mathilde, si
+maman veut.
+
+Mais voici que maman vient repondre elle-meme qu'elle ne veut pas. Elle
+pousse le barriere du pre. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+En passant pres de la haie, elle casse une rouette dont elle ote les
+feuilles et garde les epines. Elle arrive droit, inevitable comme l'orage.
+
+--Gare les calottes, dit grand frere Felix.
+
+Il s'enfuit au bout du pre. Il est a l'abri et peut voir.
+
+Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lache, il prefere
+en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
+
+Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
+
+Poil de Carotte:
+Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+tout.
+
+Mathilde:
+Oui, mais ta maman va le dire a ma maman, et ma maman va me battre.
+
+Poil de Carotte:
+Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+qu'elle te corrige, ta maman?
+
+Mathilde:
+Des fois; ca depend.
+
+Poil de Carotte:
+Pour moi, c'est toujours sur.
+
+Mathilde:
+Mais je n'ai rien fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ca ne fait rien. Attention!
+
+Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+son allure. Elle est si pres que soeur Ernestine, par peur des chocs en
+retour, s'arrete au bord du cercle ou l'action se concentrera. Poil de
+Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clematites
+sauvages melent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se leve,
+prete a cingler. Poil de Carotte, pale, croise ses bras, et la nuque
+raccourcie, les reins chauds deja, les mollets lui cuisant d'avance, il a
+l'orgueil de s'ecrier:
+
+--Qu'est-ce que ca fait, pourvu qu'on rigole!
+
+
+
+Le Coffre-Fort
+
+
+Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
+
+--Ta maman est venue tout rapporter a ma maman et j'ai recu une bonne
+fessee. Et toi?
+
+Poil de Carotte:
+Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne meritais pas d'etre battue, nous
+ne faisions rien de mal.
+
+Mathilde:
+Non, pour sur.
+
+Poil de Carotte:
+Je t'affirme que je parlais serieusement quand je te disais que je me
+marierais bien avec toi.
+
+Mathilde:
+Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Je pourrais te mepriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
+n'aie pas peur, je t'estime.
+
+Mathilde:
+Tu es riche a combien, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Mes parents ont au moins un million.
+
+Mathilde:
+Combien que ca fait un million?
+
+Poil de Carotte:
+Ca fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais depenser tout leur
+argent.
+
+Mathilde:
+Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guere.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+dit un mot que personne ne connait, ni maman, ni mon frere, ni ma soeur,
+personne, excepte lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+y rend de l'argent et va le deposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
+rien, il fait seulement sonner les pieces, afin que maman, occupee au
+fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+l'argent. Tous les mois ca se passe ainsi, et ca dure depuis longtemps,
+preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
+
+Mathilde:
+
+Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
+
+Poil de Carotte:
+Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+maries, a la condition que tu me promettras de ne jamais le repeter.
+
+Mathilde:
+Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+repeter.
+
+Poil de Carotte:
+Non, c'est notre secret a papa et a moi.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, je le sais.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
+
+--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
+
+--Parions quoi? dit Mathilde hesitante.
+
+--Laisse-moi te toucher ou je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+le mot.
+
+Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosites
+au lieu d'une.
+
+--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu me jures qu'apres tu te laisseras toucher ou je voudrai.
+
+Mathilde:
+Maman me defend de jurer.
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne sauras pas le mot.
+
+Mathilde:
+Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devine, oui, je l'ai devine.
+
+Poil de Carotte, impatiente, brusque les choses.
+
+--Ecoute, Mathilde, tu n'as rien devine du tout. Mais je me contente de ta
+parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+c'est "Lustucru". A present, je peux toucher ou je veux.
+
+--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaitre
+un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+de moi!
+
+Puis, comme Poil de Carotte, sans repondre, s'avance, decide, la main tendue,
+elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.
+
+Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derriere lui.
+
+Il se retourne. Par la lucarne d'une ecurie, un domestique du chateau sort
+la tete et montre les dents.
+
+--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'ecrie-t-il, je rapporterai tout a ta mere.
+
+Poil de Carotte:
+Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+un faux nom que j'ai invente. D'abord, je ne connais point le vrai.
+
+Pierre:
+Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+parlerai pas a ta mere. Je lui parlerai du reste.
+
+Poil de Carotte:
+Du reste?
+
+Pierre:
+Oui, du reste.
+Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+pas vu. Ah! tu vas bien pour ton age. Mais tes plats a barbe s'elargiront
+ce soir!
+
+Poil de Carotte ne trouve rien a repliquer. Rouge de figure au point que
+la couleur naturelle de ses cheveux semble s'eteindre, il s'eloigne, les
+mains dans ses poches, a la crapaudine, en reniflant.
+
+
+
+Les Tetards
+
+
+Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
+puisse le surveiller par la fenetre, et il s'exerce a jouer comme il faut,
+quand le camarade Remy parait. C'est un garcon du meme age, qui boite et
+veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traine derriere
+l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
+
+--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la riviere. Nous
+l'aiderons et nous pecherons des tetards avec des paniers.
+
+--Demande le a maman, dit Poil de Carotte.
+
+Remy:
+Pourquoi moi?
+
+Poil de Carotte:
+Parce qu'a moi elle ne me donnera pas la permission.
+Juste, madame Lepic se montre a la fenetre.
+
+--Madame, dit Remy, voulez-vous, s'il vous plait, que j'emmene Poil de
+Carotte pecher des tetards?
+
+Madame Lepic colle son oreille au carreau. Remy repete en criant. Madame
+Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+rien et se regardent indecis. Mais madame Lepic agite la tete et fait
+clairement signe que non.
+
+--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de
+moi, tout a l'heure.
+
+Remy:
+Tant pis, on se serait rudement amuse. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
+
+Poil de Carotte:
+Reste. Nous jouerons ici.
+
+Remy:
+Ah non, par exemple. J'aime mieux pecher des tetards. Il fait doux.
+J'en ramasserai des pleins paniers.
+
+Poil de Carotte:
+Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+elle se ravise.
+
+Remy:
+J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
+
+Plantes la tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
+l'escalier, et bientot Poil de Carotte pousse Remy du coude.
+
+--Qu'est-ce que je te disais?
+
+En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant a la main un panier
+pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrete, defiante.
+
+--Tiens, te voila encore, Remy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
+que tu musardes et il te grondera.
+
+Remy:
+Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
+
+Madame Lepic:
+--Ah! vraiment, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connait
+madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinee une fois encore.
+Mais puisque cet imbecile de Remy brouille les choses, gate tout, Poil de
+Carotte se desinteresse du denouement. Il ecrase de l'herbe sous son pied
+et regarde ailleurs.
+
+--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+retracter.
+
+Elle n'ajoute rien.
+
+Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+Poil de Carotte pour pecher des tetards et qu'elle avait vide de ses noix
+fraiches, expres.
+
+Remy est deja loin.
+
+Madame Lepic ne badine guere et les enfants des autres s'approchent d'elle
+prudemment et la redoutent presque autant que le maitre d'ecole.
+
+Remy sauve la-bas vers la riviere. Il galope si vite que son pied gauche,
+toujours en retard, raie la poussiere de la route, danse et sonne comme
+une casserole.
+
+Sa journee perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+Il a manque une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
+
+Solitaire, sans defense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+d'elle-meme.
+
+
+
+Coup de Theatre
+
+
+Scene Premiere
+
+Madame Lepic:
+Ou vas-tu?
+
+Poil de Carotte:
+_Il a mis sa cravate neuve et crache sur ses souliers a les noyer_
+
+Je vais me promener avec papa.
+
+Madame Lepic:
+Je te defends d'y aller, tu m'entends? Sans ca... _Sa main droite recule
+comme pour prendre son elan._
+
+Poil de Carotte, _bas_:
+Compris.
+
+
+
+Scene II
+
+
+Poil de Carotte:
+_En meditation pres de l'horloge_.
+
+Qu'est-ce que je veux, moi? Eviter les calottes. Papa m'en donne moins
+que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
+
+
+
+Scene III
+
+Monsieur Lepic:
+_Il cherit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
+la pretentaine pour affaires.
+
+Allons! partons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Comment, non? Tu ne veux pas venir?
+
+Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+ Poil de Carotte:
+ Y a rien, mais je reste.
+ Monsieur Lepic:
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
+ et pleurniche a ton aise.
+
+
+
+ Scene IV
+
+ Madame Lepic:
+ _Elle a toujours la precaution d'ecouter aux portes, pour mieux entendre._
+
+ Pauvre cheri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
+ tire._ Le voila tout en larmes, parce que son pere... _Elle regarde en
+ dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgre lui. Ce n'est pas ta mere
+ qui te tourmenterait avec cette cruaute. _Les Lepic pere et mere se
+ tournent le dos._
+
+
+
+ Scene V
+
+ Poil de Carotte:
+ _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
+ seul._
+
+ Tout le monde ne peut pas etre orphelin.
+
+
+
+ En Chasse
+
+
+ M. Lepic emmene ses fils a la chasse alternativement. Ils marchent
+ derriere lui, un peu sur sa droite, a cause de la direction du fusil, et
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un entetement passionne a le suivre, sans se plaindre. Ses
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
+
+ Si M. Lepic tue un lievre au debut de la chasse, il dit:
+
+--Veux-tu le laisser a la premiere ferme ou le cacher dans une haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?
+
+ --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
+
+ Il lui arrive de porter une journee entiere deux lievres et cinq perdrix.
+
+ Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son epaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+affection et oublie un moment sa charge.
+
+Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanite cesse de le
+soutenir.
+
+--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce laboure.
+
+Poil de Carotte, irrite, s'arrete debout au soleil. Il regarde son pere
+pietiner le champ, sillon par sillon, motte a motte, le fouler, l'egaliser
+comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+chardons, tandis que Pyrame meme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
+couche un peu et halete, toute sa langue dehors.
+
+--Mais il n'y a rien la, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+orties, fourrage. Si j'etais lievre gite au creux d'un fosse, sous les
+feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
+
+Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
+
+Et M. Lepic saute un autre echalier, pour battre une luzerne d'a cote,
+ou, cette fois, ils serait bien etonne de ne pas trouver quelque gars de
+lievre.
+
+--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+apres lui, maintenant. Une journee qui commence mal finit mal. Trotte et
+sue, papa, ereinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
+
+Car Poil de Carotte est naivement superstitieux.
+
+_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voila Pyrame en arret,
+le poil herisse, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
+le plus pres possible, la crosse au defaut de l'epaule. Poil de Carotte
+s'immobilise, et un premier jet d'emotion le fait suffoquer.
+
+_Il souleve sa casquette_
+Des perdrix partent, ou un lievre deboule. Et selon que Poil de Carotte
+_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
+manque ou tue.
+
+Poil de Carotte l'avoue, ce systeme n'est pas infaillible. Le geste trop
+souvent repete ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
+de repondre aux memes signes. Poil de Carotte les espace discretement, et
+a cette condition, ca reussit presque toujours.
+
+--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupese un lievre chaud encore
+dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supremes besoins.
+Pourquoi ris-tu?
+
+--Parce que tu l'as tue, grace a moi, dit Poil de Carotte.
+
+Et fier de ce nouveau succes, il expose avec aplomb sa methode.
+
+--Tu parles serieusement? dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte:
+Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'a pretendre que je ne me trompe jamais.
+
+Monsieur Lepic:
+Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guere, si
+tu tiens a ta reputation de garcon d'esprit, de debiter ces bourdes devant
+des etrangers. On t'eclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
+moques de ton pere.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+qu'un serin.
+
+
+
+La Mouche
+
+
+La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les epaules de remords,
+tant il se trouve bete, emboite le pas de son pere avec une nouvelle
+ardeur, s'applique a poser exactement le pied gauche la ou M. Lepic a
+pose son pied gauche, et il ecarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
+Il ne se repose que pour attraper une mure, une poire sauvage et des
+prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les levres et calment la
+soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+vie. Gorgee par gorgee, il boit presque tout a lui seul, car M. Lepic,
+que la chasse grise, oublie d'en demander.
+
+--Une goutte, papa?
+
+Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+qu'il offrait, vide le flacon, et la tete tournante, repart a la poursuite
+de son pere. Soudain, il s'arrete, enfonce un doigt au creux de son oreille,
+l'agite vivement, le retire, puis feint d'ecouter, et il crie a M. Lepic:
+
+--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
+
+Monsieur Lepic:
+Ote-la, mon garcon.
+
+Poil de Carotte:
+Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+bourdonne.
+
+Monsieur Lepic:
+Laisse-la mourir toute seule.
+
+Poil de Carotte:
+Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+Monsieur Lepic:
+Tache de la tuer avec une corne de mouchoir.
+
+Poil de Carotte:
+Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+permission?
+
+--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais depeche-toi.
+
+Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+il la vide une deuxieme fois, pour le cas ou M. Lepic imaginerait de
+reclamer sa part.
+
+Et bientot, Poil de Carotte s'ecrie allegre, en courant:
+
+--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit etre morte.
+Seulement, elle a tout bu.
+
+
+
+La premiere Becasse
+
+
+--Mets-toi la, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promenerai
+dans le bois avec le chien; nous ferons lever les becasses, et quand tu
+entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les becasses
+passeront sur la tete.
+
+Point de Carotte tient le fusil couche entre son bras. C'est la premiere
+fois qu'il va tirer une becasse. Il a deja tue une caille, deplume une
+perdrix et manque un lievre avec le fusil de M. Lepic.
+
+Il a tue la caille par terre, sous le nez du chien en arret. D'abord il
+regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
+
+--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pres.
+
+Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, epaula,
+dechargea son arme a bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
+Il ne put retrouver de sa caille broyee, disparue, que quelques plumes et
+un bec sanglant.
+Toutefois, ce qui consacre la renommee d'un jeune chasseur, c'est de tuer
+une becasse, et il faut que cette soiree marque dans la vie de Poil de
+Carotte.
+
+Le crepuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+Aussi Poil de Carotte, emu, voudrait bien etre a tout a l'heure.
+
+Les grives, de retour des pres, fusent avec rapidite entre les chenes. Il
+les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buee qui ternit
+le canon du fusil. Des feuilles seches trottinent ca et la.
+
+Enfin, deux becasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se levent,
+se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fremissant.
+
+Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son cote. Ses yeux se
+meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tete, et la crosse du
+fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
+
+Une des deux becasses tombe, bec en avant, et l'echo disperse la detonation
+formidable aux quatre coins du bois.
+
+Poil de Carotte ramase la becasse dont l'aile est cassee, l'agite
+glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
+
+Pyrame accourt, precedant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hate plus
+que d'ordinaire.
+
+--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pret aux eloges.
+
+Mais M. Lepic ecarte les branches, parait, et dit d'une voix calme a son
+fils encore fumant:
+
+--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuees toutes les deux?
+
+
+
+L'Hamecon
+
+Poil de Carotte est en train d'ecailler ses poissons, des goujons, des
+ablettes et meme des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
+ventre, et fait eclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+Il reunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hate, absorbe, penche
+sur le seau blanc d'ecume, et prend garde de se mouiller.
+
+Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
+
+--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as peche une belle friture,
+aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
+
+Elle lui caresse le cou et les epaules, mais, comme elle retire sa main,
+elle pousse des cris de douleur.
+
+Elle a un hamecon pique au bout du doigt.
+
+Soeur Ernestine accourt. Grand frere Felix la suit, et bientot M. Lepic
+lui-meme arrive.
+
+--Montre voir, disent-ils.
+
+Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hamecon
+s'enfonce plus profondement. Tandis que grand frere Felix et soeur
+Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le leve en l'air,
+et chacun peut voir le doigt. L'hamecon l'a traverse.
+
+M. Lepic tente de l'oter.
+
+--Oh non! pas comme ca! dit madame Lepic d'une voix aigue.
+
+En effet, l'hamecon est arrete d'un cote par son dard et de l'autre cote
+par sa bouche.
+
+M. Lepic met son lorgnon.
+
+--Diable, dit-il, il faut casser l'hamecon!
+
+Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+D'ailleurs l'hamecon est d'un acier de bonne trempe.
+
+--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+une lame mal aiguisee, si faiblement, qu'elle ne penetre pas. Il appuie;
+il sue. Du sang parait.
+
+--Oh! la! oh! la! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
+
+--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
+
+--Ne fais donc pas ta lourde comme ca! dit grand frere Felix a sa mere.
+
+M. Lepic perd patience. Le canif dechire, scie au hasard, et madame
+Lepic apres avoir murmure: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
+
+M. Lepic en profite. Blanc, affole, il charcute, fouit la chair, et le doigt
+n'est plus qu'une plaie sanglante d'ou l'hamecon tombe.
+
+Ouf!
+
+Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi a rien. Au premier cri de sa mere,
+il s'est sauve. Assis sur l'escalier, la tete en ses mains, il s'explique
+l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lancait sa ligne au loin, son
+hamecon lui est reste dans le dos.
+
+--Je ne m'etonne plus que ca ne mordait pas, dit-il.
+
+Il ecoute les plaintes de sa mere, et d'abord n'est guere chagrine de les
+entendre. Ne criera-t-il pas a son tour, tout a l'heure, non moins fort
+qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'a l'enrouement, afin qu'elle se
+croie plus tot vengee et le laisse tranquille?
+
+Des voisins attires le questionnent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
+
+Il ne repond rien; il bouche ses oreilles, et sa tete rousse disparait.
+Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
+
+Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pale comme une accouchee, et, fiere
+d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillote
+avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement a Poil de Carotte:
+
+--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+pas de ta faute.
+
+Jamais elle n'a parle sur ce ton a Poil de Carotte. Surpris, il leve le
+front. Il voit le doigt de sa mere enveloppe de linges et de ficelles,
+propre, gros et carre, pareil a une poupee d'enfant pauvre. Ses yeux secs
+s'emplissent de larmes.
+
+Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derriere
+son coude. Mais, genereuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
+
+Il ne comprend plus. Il pleure a pleins yeux.
+
+--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+bien mechante?
+
+Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
+
+--Est-il bete? On jurerait qu'on l'egorge, dit madame Lepic aux voisins
+attendris par sa bonte.
+
+Elle leur passe l'hamecon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
+que c'est du numero 8. Peu a peu elle retrouve sa facilite de parole, et
+elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
+
+--Ah! sur le moment, je l'aurais le tue, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+malin, ce petit outil d'hamecon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
+
+Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+trou, et de pietiner la terre.
+
+--Ah! mais non! dit grand frere Felix, moi je le garde. Je veux pecher
+avec. Bigre! un hamecon trempe dans le sang a maman, c'est ca qui sera bon!
+Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
+
+Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupefait d'avoir echappe au
+chatiment, exagere encore son repentir, rend par la gorge les gemissements
+rauques et lave a grande eau les taches de sa laide figure a claques.
+
+
+
+La Piece d'Argent
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+poches.
+
+Poil de Carotte:
+_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
+oreilles d'ane._
+
+Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
+
+Madame Lepic:
+Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas.
+
+Madame Lepic:
+Prends garde! tu vas mentir. Deja tu divagues comme une ablette etourdie.
+Reponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
+
+Poil de Carotte:
+Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquee la semaine
+derniere.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, c'est mon couteau.
+
+Madame Lepic:
+Quel couteau? Qui t'a donne un couteau?
+
+Poil de Carotte:
+Personne.
+
+Madame Lepic:
+Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole.
+Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+sa mere lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta piece d'argent. Je
+n'en sais rien, mais j'en suis sure. Ne nie pas. Ton nez remue.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cette piece m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnee dimanche.
+Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+D'ailleurs je n'y tenais guere. Une piece de plus ou de moins!
+
+Madame Lepic:
+Voyez-vous ca, peroreur! Et je t'ecoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
+pour rien la peine de ton parrain qui te gate tant et qui sera furieux?
+
+Poil de Carotte:
+Imaginons, maman, que j'ai depense ma piece, a mon gout. Fallait-il
+seulement la surveiller toute ma vie!
+
+Madame Lepic:
+Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette piece, ni la gaspiller
+sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Et je te defends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare a
+toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
+charretier sans souci. Ca ne prend jamais avec moi.
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se promene a petits pas dans les allees du jardin. Il gemit.
+Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mere l'observe,
+il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
+
+Ou diable peut-elle etre, cette piece d'argent? La-haut, sur l'arbre, au
+creux d'un vieux nid?
+
+Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pieces d'or.
+On l'a vu. Mais Poil de Carotte se trainerait par terre, userait des
+genoux et ses ongles, sans ramasser une epingle.
+
+Las d'errer, d'esperer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+au chat et se decide a rentrer dans la maison, pour prendre l'etat de sa
+mere. Peut-etre qu'elle se calme, et que si la piece reste introuvable, on
+y renoncera.
+
+Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
+
+--Maman, eh! maman!
+
+Elle ne repond point. Elle vient de sortir et elle a laisse " ouvert le
+tiroir de sa table a ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte apercoit quelques pieces
+d'argent.
+
+Elles semblent vieillir la. Elles ont l'air d'y dormir, rarement eveillees,
+poussees d'un coin a l'autre, melees et sans nombre.
+
+Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+puis comment faire la preuve?
+
+Avec cette presence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+occasions, Poil de Carotte, resolu, allonge le bras, vole une piece et se
+sauve.
+
+Le peur d'etre surpris lui evite des hesitations, des remords, un retour
+perilleux vers la table a ouvrage.
+
+Il va droit, trop lance pour s'arreter, parcourt les allees, choisit sa
+place, y "perd" la piece, l'enfonce d'un coup de talon, se couche a plat
+ventre et, le nez chatouille par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+il decrit des cercles irreguliers, comme on tourne, les yeux bandes,
+autour de l'objet cache, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+se frappe anxieusement les mollets et s'ecrie:
+
+--Attention! ca brule, ca brule!
+
+
+
+III
+
+
+Poil de Carotte:
+
+Maman, maman, je l'ai.
+
+Madame Lepic:
+Mois aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Comment? la voila.
+
+Madame Lepic:
+La voici.
+
+Poil de Carotte:
+Tiens! fais voir.
+
+Madame Lepic:
+Fais voir, toi.
+
+Poil de Carotte
+_Il montre sa piece. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
+manie, les compare et apprete sa phrase._
+C'est drole. Ou l'as-tu retrouvee, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvee
+dans cette allee, au pied du poirier. J'ai marche vingt fois dessus,
+avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'etait un morceau
+de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
+tombee de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
+Penche-toi, maman, remarque l'endroit ou la sournoise se cachait, son gite.
+Elle peut se vanter de m'avoir cause du tracas.
+
+Madame Lepic:
+Je ne dis pas non.
+Moi je l'ai trouvee dans ton autre paletot. Malgre mes observations, tu
+oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+te donner une lecon d'ordre. Je t'ai laisse chercher pour t'apprendre.
+Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+tu possedes deux pieces d'argent au lieu d'une seule. Te voila cousu d'or.
+Tout est bien qui finit bien, mais je te previens que l'argent ne fait pas
+le bonheur.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, je peux aller jouer, maman?
+
+Madame Lepic:
+Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+deux pieces.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! maman, une me suffit, et meme je te prie de me la serrer jusqu'a ce
+que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
+
+Madame Lepic:
+Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pieces. Les deux
+t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, a moins
+que le proprietaire ne la reclame. Qui est-ce? Je me creuse la tete. Et
+toi, as-tu une idee?
+
+Poil de Carotte:
+Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout a l'heure, maman,
+et merci.
+
+Madame Lepic:
+Attends! si c'etait le jardinier?
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
+
+Madame Lepic:
+Ici, mignon, aide-moi. Reflechissons. On ne saurait soupconner ton pere
+de negligence, a son age. Ta soeur met ses economies dans sa tirelire. Ton
+frere n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+Apres tout, c'est peut-etre moi.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cela m'etonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
+
+Madame Lepic:
+Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+de t'inquieter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+un coup d'oeil dans le tiroir de ma table a ouvrage.
+
+_Poil de Carotte, qui s'elancait deja, se retourne, il suit des yeux un
+instant sa mere qui s'eloigne. Enfin, brusquement, il la depasse, se campe
+devant elle et, silencieux, offre une joue.
+
+Madame Lepic:
+_Sa main droite levee, menace ruine._
+Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
+vole un boeuf. Et puis on assassine sa mere.
+_La premiere gifle tombe_.
+
+
+
+Les Idees personnelles.
+
+
+M. Lepic, grand frere Felix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
+pres de la cheminee ou brule une souche avec ses racines, et les quatre
+chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas la, developpe ses idees
+personnelles.
+
+--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon pere; je
+t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun merite a etre
+mon pere, mais je regarde ton amitie comme une haute faveur que tu ne me
+dois pas et que tu m'accordes genereusement.
+
+--Ah! repond M. Lepic.
+
+--Et moi, et moi? demandent grand frere Felix et soeur Ernestine.
+
+--C'est la meme chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+frere et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empecher.
+Inutile que je vous sache gre d'une parente involontaire. Je vous remercie
+seulement, toi, frere, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+efficaces.
+
+--A ton service, dit grand frere Felix.
+
+--Ou va-t-il chercher ces reflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
+
+--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une maniere
+generale, j'evite les personnalites, et si maman etait la, je le repeterais
+en sa presence.
+
+--Tu ne le repeterais pas deux fois, dit grand frere Felix.
+
+--Quel mal vois-tu a mes propos? repond Poil de Carotte. Gardez-vous de
+denaturer ma pensee! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
+n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'etre banale, d'instinct et
+de routine, est voulue, raisonnee, logique. Logique, voila le terme que
+je cherchais.
+
+--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+dit M. Lepic qui se leve pour aller se coucher, et de vouloir, a ton age,
+en remontrer aux autres. Si defunt votre grand-pere m'avait entendu
+debiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouve par un coup de
+pied et une claque que je n'etais toujours que son garcon.
+
+--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte deja
+inquiet.
+
+--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie a la main.
+
+Et il disparait. Grand frere Felix le suit.
+
+--Au plaisir, vieux camarade a la grillade! dit-il a Poil de Carotte.
+
+Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
+
+--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
+
+Poil de Carotte reste seul, deroute.
+
+Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre a reflechir:
+
+--Qui ca, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
+personne. Tu recites trop ce que tu ecoutes. Tache de penser un peu par
+toi-meme. Exprime des idees personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
+commencer.
+
+La premiere qu'il risque etant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
+feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+la chambre ou donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
+la cave. C'est une chambre fraiche et agreable en ete. Le gibier s'y
+conserve facilement une semaine. Le dernier lievre tue saigne du nez
+dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+qu'il plonge jusqu'au coude.
+
+D'ordinaire les habits de toute la famille accroches au porte-manteau
+l'impressionnent. On dirait des suicides qui viennent de se pendre apres
+avoir eu la precaution de poser leurs bottines, en ordre, la-haut, sur la
+planche.
+
+Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+du jardin comme creuse la expres pour qui voudrait s'y jeter par la
+fenetre.
+
+Il aurait peur, s'il pensait a avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+le froid du carreau rouge.
+
+Et dans le lit, les yeux aux ampoules du platre humide, il continue de
+developper ses idees personnelles, ainsi nommees parce qu'il faut les
+garder pour soi.
+
+
+
+La Tempete de Feuilles
+
+
+Il y a longtemps que Poil de Carotte, reveur, observe la plus haute feuille
+du grand peuplier.
+
+Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble detachee de l'arbre,
+vivre a part, seule, sans queue, libre.
+
+Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
+
+Depuis midi, elle garde une immobilite de morte, plutot tache que feuille,
+et Poil de Carotte perd patience, mal a son aise, lorsque enfin, elle fait
+un signe.
+
+Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le meme signe. D'autres feuilles
+le repetent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
+
+Et c'est un signe d'alarme, car, a l'horizon, parait l'ourlet d'une calotte
+brune. Le peuplier deja frissonne! Il tente de se mouvoir, de deplacer
+les pesantes couches d'air qui le genent.
+
+Son inquietude gagne le hetre, un chene, des marronniers, et tous les arbres
+du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'elargit, pousse
+en avant sa bordure nette et sombre.
+
+D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+merle qui lancait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
+Poil de Carotte voyait tout a l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
+
+Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
+
+La calotte livide continue son invasion lente.
+
+Elle voute peu a peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
+laisseraient penetrer l'air, prepare l'etouffement de Poil de Carotte.
+Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+le village; mais elle s'arrete a la pointe du clocher, dans la crainte de
+s'y dechirer.
+
+La voila si pres que, sans autre provocation, la panique commence, les
+clameurs s'elevent.
+
+Les arbres melent leurs masses confuses et courroucees au fond desquelles
+Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+Les cimes plongent et se redressent comme des tetes brusquement reveillees.
+Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitot, peureuses,
+apprivoisees, et tachent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
+soupirent; celles du bouleau ecorche des plaignent; celles du marronnier
+sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+mur.
+
+Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+coups sourds.
+
+Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+gouttes d'encre.
+
+Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'ane et les oignons
+montes se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflees de graines.
+
+Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+pas. Il ne grele pas. Ni un eclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
+le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+les affole, qui epouvante Poil de Carotte.
+
+Maintenant, la calotte s'est toute deployee sous le soleil masque.
+
+Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+le ciel entier, elle lui serre la tete, au front. Il ferme les yeux et
+elle lui bande douloureusement les paupieres.
+
+Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempete entre chez
+lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+comme un papier de rue.
+
+Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le reduit.
+
+Et Poil de Carotte n'a bientot plus qu'une boulette de coeur.
+
+
+
+La Revolte
+
+
+I
+
+Madame Lepic:
+Mon petit Poil de Carotte cheri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
+me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+se mettre a table.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi reponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman, je n'irai pas au moulin.
+
+Madame Lepic:
+Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce
+que tu reves?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+suite chercher une livre de beurre au moulin.
+
+Poil de Carotte:
+J'ai entendu. Je n'irai pas.
+
+Madame Lepic:
+C'est donc moi qui reve? Que se passe-t-il? Pour la premiere fois de ta
+vie, tu refuses de m'obeir.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Tu refuses d'obeir a ta mere.
+
+Poil de Carotte:
+A ma mere, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Par exemple, je voudrais voir ca. Fileras-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te taire et filer?
+
+Poil de Carotte:
+Je me tairai sans filer.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te sauver avec cette assiette?
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
+
+--Voila une revolution! s'ecrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
+
+C'est, en effet la premiere fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
+elle le derangeait! S'il avait ete en train de jouer. Mais, assis par
+terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+les tenir au chaud. Et maintenant il la devisage, tete haute. Elle n'y
+comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
+
+--Ernestine, Felix, il y a du neuf! Venez voir avec votre pere et Agathe
+aussi. Personne ne sera de trop.
+
+Et meme, les rares passants de la rue peuvent s'arreter.
+
+Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, a distance, surpris de
+s'affermir en face du danger, et plus etonne que madame Lepic oublie de le
+battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce a
+ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brulant comme une
+pointe rouge. Toutefois, malgre ses efforts, les levres se decollent a la
+pression d'une rage interieure qui s'echappe avec un sifflement.
+
+--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+leger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
+qu'il m'a repondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
+
+Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de repeter.
+La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas a l'oreille:
+
+--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obeis, ecoute ta soeur qui t'aime.
+
+Grand frere Felix se croit au spectacle. Il ne cederait sa place a personne.
+Il ne reflechit point que si Poil de Carotte se derobe desormais, une part
+des commissions reviendra de droit au frere aine; il l'encouragerait plutot.
+Hier, il le meprisait, le traitait de poule mouillee. Aujourd'hui il
+l'observe en egal et le considere. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+
+--Puisque c'est la fin du monde renverse, dit madame Lepic atterree, je ne
+m'en mele plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+de dompter la bete feroce. Je laisse en presence le fils et le pere.
+Qu'ils se debrouillent.
+
+--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix etranglee, car
+il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+aller pour ma mere.
+
+Il semble que M. Lepic soit plus ennuye que flatte de cette preference. Ca
+le gene d'exercer ainsi son autorite, parce qu'une galerie l'y invite, a
+propos d'une livre de beurre.
+
+Mal a l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les epaules, tourne
+le dos et rentre a la maison.
+
+Provisoirement l'affaire en reste la.
+
+
+
+Le Mot de la Fin
+
+
+Le soir, apres le diner ou madame Lepic, malade et couchee, n'a point paru,
+ou, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gene, M.
+Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+route?
+
+Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette maniere de l'inviter. Il
+se leve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+docilement son pere.
+
+D'abord ils marchent silencieux. La question inevitable ne vient pas tout de
+suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce a la deviner et a lui
+repondre. Il est pret. Fortement ebranle, il ne regrette rien. Il a eu
+dans sa journee une telle emotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et
+le son de voix meme de M. Lepic qui se decide, le rassure.
+
+Monsieur Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derniere conduite qui chagrine
+ta mere?
+
+Poil de Carotte:
+Mon cher papa, j'ai longtemps hesite mais il faut en finir. Je l'avoue:
+je n'aime plus maman.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
+
+Poil de Carotte:
+A cause de tout. Depuis que je la connais.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! c'est malheureux, mon garcon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ce serait long. D'ailleurs, ne t'apercois-tu de rien?
+
+Monsieur Lepic:
+Si. J'ai remarque que tu boudais souvent.
+
+Poil de Carotte:
+Ca m'exaspere qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte
+ne peut garder une rancune serieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+fini, il sortira de son coin, calme, deride. Surtout n'ayez pas l'air de
+vous occuper de lui. C'est sans importance.
+
+Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les peres
+et mere et les etrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
+forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage energiquement de tout
+mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
+
+Monsieur Lepic:
+Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
+
+Poil de Carotte:
+Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu a la maison.
+
+Monsieur Lepic:
+Je suis oblige de voyager.
+
+Poil de Carotte, _avec suffisance_:
+Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis
+que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi a
+fouetter. Je me garde de m'en prendre a toi. Certainement je n'aurais
+qu'a moucharder, tu me protegerais. Peu a peu, puisque tu l'exiges, je te
+mettrai au courant du passe. Tu verras si j'exagere et si j'ai de la
+memoire. Mais deja, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me
+separer de ma mere. Quel serait, a ton avis, le moyen le plus simple?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
+
+Poil de Carotte:
+Tu devrais me permettre de les passer a la pension. J'y progresserais.
+
+Monsieur Lepic:
+C'est une faveur reservee aux eleves pauvres. Le monde croirait que je
+t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'a toi. En ce qui me concerne, ta
+societe me manquerait.
+
+Poil de Carotte:
+Tu viendras me voir, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Les promenades pour le plaisir coutent cher, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu profiterais de tes voyages forces. Tu ferais un petit detour.
+
+Monsieur Lepic:
+Non. Je t'ai traite jusqu'ici comme ton frere et soeur, avec le soin de ne
+privilegier personne. Je continuerai.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, laissons mes etudes. Retire-moi de la pension, sous pretexte que j'y
+vole ton argent, et je choisirai un metier.
+
+Monsieur Lepic:
+Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+exemple?
+
+Poil de Carotte:
+La ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
+
+Monsieur Lepic:
+Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impose pour ton instruction
+de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
+
+Poil de Carotte:
+Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essaye de me tuer.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu charges! Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
+
+Monsieur Lepic:
+Et te voila. Donc tu n'en avais guere l'envie. Mais au souvenir de ton
+suicide manque, tu dresses fierement la tete. Tu t'imagines que la mort
+n'a tente que toi. Poil de Carotte, l'egoisme te perdra. Tu tires toute
+la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
+
+Poil de Carotte:
+Papa, mon frere est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'eprouve
+aucun plaisir a me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, meme ma mere. Elle ne
+peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+parmi l'espece humaine.
+
+Monsieur Lepic:
+Petite espece humaine a tete carree, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair
+au fond des coeurs? Comprends-tu deja toutes les choses?
+
+Poil de Carotte:
+Mes choses a moi, oui, papa; du moins je tache.
+
+Monsieur Lepic:
+Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te previens, tu
+ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
+
+Poil de Carotte:
+Ca promet.
+
+Monsieur Lepic:
+Resigne-toi, blinde-toi, jusqu'a ce que majeur et ton maitre, tu puisses
+t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractere et
+d'humeur. D'ici la, essaie de prendre le dessus, etouffe ta sensibilite et
+observe les autres, ceux memes qui vivent le plus pres de toi; tu
+t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
+
+Poil de Carotte:
+Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+reclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+preferable au mien? J'ai une mere. Cette mere ne m'aime pas et je ne
+l'aime pas.
+
+--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+impatiente.
+
+A ces mots, Poil de Carotte leve les yeux vers son pere. Il regarde
+longuement son visage dur, sa barbe epaisse ou la bouche est rentree comme
+honteuse d'avoir trop parle, son front plisse, ses pattes d'oie et ses
+paupieres baissees qui lui donnent l'air de dormir en marche.
+
+Un instant Poil de Carotte s'empeche de parler. Il a peur que sa joie
+secrete et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ne s'envole.
+
+Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit la-bas dans les
+tenebres et il lui crie avec emphase:
+
+--Mauvaise femme! te voila complete. Je te deteste.
+
+--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mere apres tout.
+
+--Oh! repond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ca
+parce que c'est ma mere.
+
+
+
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+I
+
+Si un etranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
+pas de s'etonner. Il voit soeur Ernestine et grand frere Felix sous divers
+aspects, debout, assis, bien habilles ou demi-vetus, gais ou renfrognes,
+au milieu de riches decors.
+
+--Et Poil de Carotte?
+
+--J'avais des photographies de lui tout petit, repond madame Lepic, mais il
+etait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
+
+La verite c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte.
+
+
+
+II
+
+Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hesite avant de
+retrouver son vrai nom de bapteme.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
+
+--Son ame est encore plus jaune, dit madame Lepic.
+
+
+
+III
+
+Autres signes particuliers:
+
+La figure de Poil de Carotte ne previent guere en sa faveur.
+Poil de Carotte a le nez creuse en taupiniere.
+Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ote, des croutes de pain dans les
+oreilles.
+Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+un collier.
+Enfin Poil de Carotte a un drole de gout et ne sent pas le muse.
+
+
+
+IV
+
+Il se leve le premier, en meme temps que la bonne. Et les matins d'hiver,
+il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tatant
+les aiguilles du bout du doigt.
+
+Quand le cafe et le chocolat sont prets, il mange un morceau de n'importe
+quoi sur le pouce.
+
+
+
+V
+
+Quand on le presente a quelqu'un, il tourne la tete, tend la main par
+derriere, se rase, les jambes ployees, et il egratigne le mur.
+
+Et si on lui demande:
+--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
+
+Il repond:
+--Oh! ce n'est pas la peine!
+
+
+
+VI
+
+Madame Lepic:
+Poil de Carotte reponds donc, quand on te parle.
+
+Poil de Carotte:
+Boui, banban.
+Madame Lepic:
+Il me semble t'avoir deja dit que les enfants ne doivent jamais parler la
+bouche pleine.
+
+
+
+VII
+
+Il ne peut s'empecher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+qu'il les retire, a l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
+
+
+
+VIII
+
+--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+C'est un vilain defaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
+
+--Oui, repond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
+
+
+
+IX
+
+Le paresseux grand frere Felix vient de terminer peniblement ses etudes.
+Il s'etire et soupire d'aise.
+
+--Quels sont tes gouts? lui demande M. Lepic. Tu es a l'age qui decide
+de la vie. Que vas-tu faire?
+
+--Comment! Encore! dit grand frere Felix.
+
+
+
+X
+
+On joue aux jeux innocents.
+Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
+
+--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
+
+On se recrie:
+
+--Tres joli! Quel galant poete!
+
+-- Oh! repond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardes. Je dis cela
+comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+de rhetorique.
+
+
+
+XI
+
+Dans les batailles a coups de boules de neige, Poil de Carotte forme a
+lui seul un camp. Il est redoutable, et sa reputation s'etend au loin
+parce qu'il met des pierres dans les boules.
+
+Il vise a la tete: c'est plus court.
+
+Quand il gele et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
+a part, a cote de la glace, sur l'herbe.
+
+A saut de mouton, il prefere rester dessous, une fois pour toutes.
+
+Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberte.
+
+Et a cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
+
+
+
+XII
+
+Les enfants se mesurent leur taille.
+A vue d'oeil, grand frere Felix, hors concours, depasse les autres de la
+tete. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+fille, doivent se mettre l'un a cote de l'autre. Et tandis que soeur
+Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, desireux de ne
+contrarier personne, triche et se baisse legerement, pour ajouter un rien
+a la petite idee de difference.
+
+
+
+XIII
+
+Poil de Carotte donne ce conseil a la servante Agathe:
+
+--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+Il y a une limite.
+Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche a Poil de
+Carotte.
+
+Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fache
+et delivre son fils qui rayonne deja de gratitude.
+
+--Et maintenant, a nous deux! lui dit-elle.
+
+
+
+XIV
+
+--Faire calin! Qu'est-ce que ca veut dire? demande Poil de Carotte au
+petit Pierre que sa maman gate.
+
+Et renseigne a peu pres, il s'ecrie:
+
+--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+le plat, avec mes doigts, et sucer la moitie de la peche ou se trouve le
+noyau.
+
+Il reflechit:
+
+--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
+
+
+
+XV
+
+Quelquefois, fatigues de jouer, soeur Ernestine et grand frere Felix pretent
+volontiers leurs joujoux a Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
+
+Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+redemande.
+
+
+
+XVI
+
+Poil de Carotte:
+Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
+
+Mathilde:
+Je les trouve droles. Prete-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour
+faire des pates.
+
+Poil de Carotte:
+Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumees.
+
+
+
+XVII
+
+
+--Veux-tu t'arreter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton pere
+que moi? dit, ca et la, madame Lepic.
+
+--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+mieux l'un que l'autre, repond Poil de Carotte de sa voix interieure.
+
+
+
+XVIII
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Cela veut dire que tu fais encore une betise. Tu le fais donc toujours
+expres.
+
+Poil de Carotte:
+Il ne manquerait plus que cela.
+
+
+
+XIX
+
+Croyant que sa mere lui sourit, Poil de Carotte, flatte, sourit aussi.
+
+Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'a elle-meme, dans le vague, fait
+subitement sa tete de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+decontenance, ne sait ou disparaitre.
+
+
+
+XX
+
+--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
+
+--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
+
+Elle dit encore:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure meme plus une
+goutte quand on le gifle.
+
+
+
+XXI
+
+Elle dit encore:
+
+--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
+
+--Quand il a une idee dans la tete, il ne l'a pas dans le derriere.
+
+--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre interessant.
+
+
+
+XXII
+
+En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraiche,
+ou il maintient heroiquement son nez et sa bouche, quand une calotte
+renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramene Poil de Carotte a la vie.
+
+
+
+XXIII
+
+Tantot madame Lepic dit de Poil de Carotte:
+
+--Il est comme moi, sans malice, plus bete que mechant et trop cul de plomb
+pour inventer la poudre.
+
+Tantot elle se plait a reconnaitre que, si les petits cochons ne le mangent
+pas, il fera, plus tard, un gars huppe.
+
+
+XXIV
+
+--Si jamais, reve Poil de Carotte, on me donne, comme a grand frere Felix,
+un cheval de bois pour mes etrennes, je saute dessus et je file.
+
+
+
+XXV
+
+Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+d'un sou.
+
+Toutefois, il faut convenir que des qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+elle le lui fait passer.
+
+
+
+XXVI
+
+Il sert de trait d'union entre son pere et sa mere. M. Lepic dit:
+
+--Poil de Carotte, il manque un bouton a cette chemise.
+
+Poil de Carotte porte la chemise a madame Lepic, qui dit:
+
+--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
+
+Mais elle prend sa corbeille a ouvrage et coud le bouton.
+
+
+
+XXVII
+
+Si ton pere n'etait plus la, s'ecrie madame Lepic, il y a longtemps que tu
+m'aurais donne un mauvais coup, plonge ce couteau dans le coeur, et mise
+sur la paille!
+
+
+
+XXVIII
+
+--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic a chaque instant.
+
+Poil de Carotte se mouche, inlassable, du cote de l'ourlet. Et il se
+trompe, il rearrange.
+
+Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+barbouille a rendre jaloux soeur Ernestine et grand frere Felix. Mais
+elle ajoute expres pour lui:
+
+--C'est plutot un bien qu'un mal. Ca degage le cerveau de la tete.
+
+
+
+XXIX
+
+Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette enormite echappe a Poil
+de Carotte:
+
+--Laisse-moi donc tranquille, imbecile!
+
+Il lui semble aussitot que l'air gele autour de lui, et qu'il a deux sources
+brulantes dans les yeux.
+
+Il balbutie, pret a rentrer dans la terre, sur un signe.
+Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
+
+
+
+XXX
+
+Soeur Ernestine va bientot se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se
+promene avec son fiance, sous la surveillance de Poil de Carotte.
+
+--Passe devant, dit-elle, et gambade!
+
+Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+chien, et s'il s'oublie a ralentir, il entend, malgre lui, des baisers
+furtifs.
+
+Il tousse.
+
+Cela l'enerve, et soudain, comme il se decouvre devant la croix du village,
+il jette sa casquette par terre, l'ecrase sous son pied et s'ecrie:
+
+--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+Au meme instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derriere le
+mur, un sourire aux levres, terrible.
+
+Et Poil de Carotte ajoute, eperdu:
+
+--Excepte maman.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les Poules
+Les Perdrix
+C'est le chien
+Le Cauchemar
+Sauf votre respect
+Le Pot
+Les Lapins
+La Pioche
+La Carabine
+La Taupe
+La Luzerne
+Le Timbale
+La Mie de pain
+Le Trompette
+Ma Meche
+Le Bain
+Honorine
+La Marmite
+Reticence
+Agathe
+Le Programme
+L'Aveugle
+Le Jour de l'An
+Aller et retour
+Le Porte-plume
+Les Joues rouges
+Les Poux
+Comme Brutus
+Lettres choisies de Poil de Carotte a M. Lepic et quelques reponses de M.
+Lepic a Poil de Carotte
+Le Toiton
+Le Chat
+Les Moutons
+Parrain
+La Fontaine
+Les Prunes
+Mathilde
+Le Coffre-fort
+Les Tetards
+Coup de theatre
+En Chasse
+La Mouche
+La Premiere Becasse
+L'Hamecon
+La Piece d'argent
+Les Idee personnelles
+La Tempete de feuilles
+La Revolte
+Le Mot de la fin
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+
+
+End of The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard.
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***
+
+This file should be named 7plcr11.txt or 7plcr11.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7plcr12.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7plcr11a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7plcr11.zip b/old/7plcr11.zip
new file mode 100644
index 0000000..59a8e93
--- /dev/null
+++ b/old/7plcr11.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8plcr10.txt b/old/8plcr10.txt
new file mode 100644
index 0000000..58ddd49
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr10.txt
@@ -0,0 +1,5853 @@
+The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before distributing this or any other
+Project Gutenberg file.
+
+We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your
+own disk, thereby keeping an electronic path open for future
+readers. Please do not remove this.
+
+This header should be the first thing seen when anyone starts to
+view the etext. Do not change or edit it without written permission.
+The words are carefully chosen to provide users with the
+information they need to understand what they may and may not
+do with the etext.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and
+further information, is included below. We need your donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [Etext# 4559]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 10, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+*****This file should be named 8plcr10.txt or 8plcr10.zip*****
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8plcr11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr10a.txt
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+
+Project Gutenberg Etexts are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep etexts in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our etexts one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any Etext before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2001 as we release over 50 new Etext
+files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 4000+
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+should reach over 300 billion Etexts given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion]
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+At our revised rates of production, we will reach only one-third
+of that goal by the end of 2001, or about 4,000 Etexts. We need
+funding, as well as continued efforts by volunteers, to maintain
+or increase our production and reach our goals.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of January, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, Delaware,
+Florida, Georgia, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky,
+Louisiana, Maine, Michigan, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Oklahoma, Oregon,
+Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee,
+Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin,
+and Wyoming.
+
+*In Progress
+
+We have filed in about 45 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+All donations should be made to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fundraising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fundraising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this etext, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this etext if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+etext, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this etext by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this etext on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS
+This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-tm etexts,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this etext
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these etexts, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's etexts and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other etext medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this etext within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this etext,
+[2] alteration, modification, or addition to the etext,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this etext electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ etext or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this etext in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The etext may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the etext (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this header are copyright (C) 2001 by Michael S. Hart
+and may be reprinted only when these Etexts are free of all fees.]
+[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales
+of Project Gutenberg Etexts or other materials be they hardware or
+software or any other related product without express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.10/04/01*END*
+
+
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+
+
+
+Poil de Carotte
+
+par Jules Renard
+
+
+
+
+Les Poules
+
+
+--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les
+poules.
+
+C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de
+la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carr
+noir de sa porte ouverte.
+
+--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois
+enfants.
+
+--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle,
+ indolent et poltron.
+
+--Et toi, Ernestine?
+
+--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre.
+Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre
+front.
+
+--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
+Carotte, va fermer les poules!
+
+Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux
+roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se
+dresse et dit avec timidité:
+
+--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
+
+--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
+Dépêchez-vous, s'il te plaît!
+
+--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
+
+--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
+
+Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être
+indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement,
+sa mère lui promet une gifle.
+
+--Au moins, éclairez-moi, dit-il.
+
+Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable,
+Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du coridor.
+
+--Je t'attendrai là, dit-elle.
+
+Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent
+fait vaciller la lumière et l'éteint.
+
+Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler
+dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle.
+Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des
+renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
+joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en
+avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte.
+Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur
+perchoir. Poil de Carotte leur crie:
+
+--Taisez-vous donc, c'est moi!
+
+Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il
+rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble
+qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement
+neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
+parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
+lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
+
+--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
+
+
+
+Les Perdrix
+
+
+Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle
+contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise
+pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est
+spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège
+à la dureté bien connue de son coeur sec.
+
+Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
+
+Poil de Carotte:
+Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.
+
+Madame Lepic:
+L'ardoise est trop haute pour toi.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, j'aimerais autant les plumer.
+
+Madame Lepic:
+Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+indications d'usage:
+
+--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.
+
+Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.
+
+Monsieur Lepic:
+Deux à la fois, mâtin!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour aller plus vite.
+
+Madame Lepic:
+Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
+
+Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent
+leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus
+aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute
+afin de ne rien voir, il serre plus fort.
+
+Elles s'obstinent.
+
+Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+tête sur le bout de son soulier.
+
+--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur
+Ernestine.
+
+--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre bêtes! je ne
+voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.
+
+M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.
+
+--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
+
+Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang
+coule, un peu de cervelle.
+
+--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?
+
+Grand Félix dit:
+--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.
+
+
+
+C'est le Chien
+
+
+M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le
+journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère
+Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+des choses.
+
+Tout à coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement sourd.
+
+--Chtt! fait M. Lepic.
+
+Pyrame grogne plus fort.
+
+--Imbécile! dit madame Lepic.
+
+Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus.
+
+--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
+
+Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+il casse sa voix en éclats.
+
+La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+couché qui leur tient tête.
+
+Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même
+jappe.
+
+Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il
+y a. Un cheminau attardé passe dans la rue peut-être et rentre
+tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+voler.
+
+Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+n'ouvre pas la porte.
+
+Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.
+
+Aujourd'hui il triche.
+
+Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste coll
+derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
+lui réussit.
+
+Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte,
+trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.
+
+Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+trop. Les soupçons s'éveilleraient.
+
+De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans
+les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
+A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
+
+Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
+calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
+Poil de Carotte dit tout de même par habitude
+
+--C'est le chien qui rêvait.
+
+
+
+Le Cauchemar
+
+
+Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui
+prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il
+possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
+Il ronfle exprès, sans aucun doute.
+
+La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est
+celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de
+sa mère, au fond.
+
+Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge.
+Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point
+respirer trop fort.
+
+Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
+
+Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
+
+Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
+
+Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble
+indien.
+
+Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
+mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier
+appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
+où il repose, à côté de sa mère, au fond.
+
+
+
+Sauf votre Respect
+
+
+Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres
+communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit,
+il a trop attendu, n'osant demander.
+
+Il espéret, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.
+
+Quelle prétention!
+
+Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne,
+l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
+s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!
+
+Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de
+Carotte déjeune avant de se lever.
+
+Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic,
+avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu.
+
+A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de
+Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal.
+Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son
+enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur
+Ernestine:
+
+--Attention! préparez-vous!
+
+--Oui, maman.
+
+Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter
+quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés
+comme pour leur demander:
+
+--Y êtes-vous?
+
+lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge,
+dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:
+
+--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la
+tienne encore, de celle d'hier.
+
+--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
+espérée.
+
+Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être
+plus drôle du tout.
+
+
+
+Le Pot
+
+I
+
+
+Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
+a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile.
+A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
+
+L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la
+nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut
+espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille,
+neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une
+deuxième précaution.
+
+Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
+
+--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
+
+D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer,
+soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand
+frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige
+pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque
+en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier;
+c'est selon.
+
+Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles
+et les noyers ragent dans les prés.
+
+--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans
+hâte, je n'ai pas envie.
+
+Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
+corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se
+couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un
+unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il
+est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il
+repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et
+compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de
+suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir
+avec ce rêve.
+
+A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.
+
+--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.
+
+Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de
+Carotte prend ses précautions?
+
+Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
+
+--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste,
+plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par
+expérience, que maman n'y verra goutte.
+
+Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un
+bon somme.
+
+
+
+II
+
+Brusquement il s'éveille et écoute son ventre.
+
+--Oh! oh! dit-il, ça se gâte!
+
+Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péch
+par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
+
+Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef.
+La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.
+
+Pourtant is se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre.
+Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot
+qu'il sait absent.
+
+Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner
+que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
+
+--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu,
+car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air
+de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+qu'il appelait.
+
+Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre.
+Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
+mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il
+se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat
+entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
+
+Le noir de la chambre s'épaissit.
+
+
+
+III
+
+Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+reniflait de travers.
+
+--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.
+
+--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
+
+Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+pas longue à trouver.
+
+--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de
+Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.
+
+--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
+
+Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:
+
+--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
+
+Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+cheminée comme si elle étaignait le feu, elle secoue la literie et elle
+demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.
+
+Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
+
+--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc
+comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en
+servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu
+m'est t émoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle,
+folle!
+
+Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.
+Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir,
+il aurait du toupet.
+
+Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le
+facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
+
+--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+moi je ne sais plus. Arrangez vous.
+
+
+
+Les Lapins
+
+
+--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+comme moi, tu ne l'aimes pas.
+
+--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
+
+On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer
+seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:
+
+--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
+
+Et Poil de Carotte pense:
+
+--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.
+
+En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+Au dessert, madame Lepic lui dit:
+
+--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.
+
+Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien
+horizontale afin de ne rien renverser.
+
+A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles
+sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
+
+--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.
+
+S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de seneçon rongé jusqu'à la
+racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.
+
+Puis il râcle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de
+jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+lapins en rond sur leur derrière.
+
+La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous
+des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.
+
+
+
+La Pioche
+
+
+Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa
+pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le
+maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours
+à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup
+de pioche en plein front.
+
+Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le
+lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son
+petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et
+soupire appréhensive:
+
+--Où sont les sels?
+
+--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes.
+
+Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules,
+entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang
+suinte et s'écarte.
+
+M. Lepic lui a dit:
+
+--Tu t'es joliment fait moucher!
+
+Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:
+
+--C'est entré comme dans du beurre.
+
+Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.
+
+Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
+quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.
+
+--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais
+pas faire attention, petit imbécile!
+
+
+
+La Carabine
+
+
+M. Lepic dit à ses fils:
+
+--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment
+mettent tout en commun.
+
+--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine.
+Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.
+
+Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
+
+M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
+
+--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.
+
+Grand frère Félix:
+Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!
+
+Monsieur Lepic:
+Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
+
+M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.
+
+Monsieur Lepic:
+Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
+
+Poil de Carotte:
+Emmène-t-on le chien?
+
+Monsieur Lepic:
+Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des
+chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple
+est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte
+de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment
+bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
+consigne de respecter.
+
+--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.
+
+--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
+
+Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller
+la crosse de son arme à feu.
+
+--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!
+
+--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
+
+Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand
+frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre.
+Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
+moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs.
+Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes.
+Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il
+redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
+
+Grand frère Félix:
+Ne tire pas, tu es trop loin.
+
+Poil de Carotte:
+Crois-tu?
+
+Grand frère Félix:
+Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+est très loin.
+
+Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les
+moineaux, effrayés, repartent.
+
+Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.
+
+Poil de Carotte:
+Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.
+
+Grand frère Félix:
+Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.
+
+Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place,
+devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.
+
+C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait
+la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant
+le chien, court ramasser le moineau et dit:
+
+--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Un peu beaucoup.
+
+Grand fère Félix:
+Bon, tu boudes!
+
+Poil de Carotte:
+Dame, veux-tu que je chante?
+
+Grand frère Félix:
+Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+nous pouvions le manquer.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! moi...
+
+Grand frère Félix:
+Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras
+demain.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! demain.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le promets.
+
+Poil de Carotte:
+Je sais? tu me le promets, la veille.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le jure; es-tu content?
+
+Poil de Carotte:
+Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+j'essaierais la carabine.
+
+Grand frère Félix:
+Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer
+le bec.
+
+Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois il rencontrent un
+paysan qui les salue et dit:
+
+--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?
+
+Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés,
+triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:
+
+--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+portée tout le temps?
+
+--Presque, dit Poil de Carotte.
+
+
+
+La Taupe
+
+
+Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ramonat. Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la
+lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+retomber sur une pierre.
+
+D'abord, tout va bien et rondement.
+
+Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et
+elle semble n'avoir pas la vie dure.
+
+Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir.
+Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça
+n'avance plus.
+
+--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.
+
+En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre
+plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne
+l'illusion de la vie.
+
+--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
+encore morte!
+
+Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.
+
+Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+bouge toujours.
+
+Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.
+
+
+
+La Luzerne
+
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent
+d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.
+
+Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
+Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme
+trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
+aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être
+servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait
+voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent
+avec curiosité.
+
+Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de
+vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir.
+Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
+
+--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
+
+Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde
+porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
+
+Poil de Carotte:
+Décidément, ils n'y sont pas.
+
+Grand frère Félix:
+Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
+
+Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de
+la poitrine, ils en expriment toute la violence.
+
+Grand frère Félix:
+S'ils s'imaginent que je les attendrai!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
+
+Grand frère Félix:
+Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
+
+Poil de Carotte:
+De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
+
+Grand frère Félix:
+Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+l'huile et le vinaigre.
+
+Poil de Carotte:
+On n'a pas besoin de la retourner.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange
+pas, toi?
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi toi et pas moi?
+
+Grand frère Félix:
+Blague à part, veux-tu parier?
+
+Poil de Carotte:
+Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+avec du lait caillé pour écarter dessus?
+
+Grand frère Félix:
+Je préfère la luzerne.
+
+Poil de Carotte:
+Partons!
+
+Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur
+appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les
+souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits
+chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:
+
+--Quelle bête a passé par ici?
+
+A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets
+peu à peu engourdis.
+
+Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.
+
+--On est bien, dit grand fère Félix.
+
+Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+voisine:
+
+--Dormirez-vous, sales gars?
+
+Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en
+grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main,
+refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes,
+elles ne se referment plus.
+
+--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fère Félix.
+
+--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
+
+Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
+
+Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent
+les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau
+les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt
+elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite
+méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments
+roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes
+dressées à la mode indienne.
+
+--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence.
+Prends garde de toucher à ma portion.
+
+Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
+
+--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
+
+Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?
+
+Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est
+parcouru de frissons.
+
+Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe
+la tête, feint de se bourrer, imite le bruid de mâchoires d'un veau
+inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de
+Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les
+belles feuilles.
+
+Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les
+mâche posément.
+
+Pourquoi se presser?
+La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.
+
+Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale,
+se régale.
+
+
+
+La Timbale
+
+
+Poil de Carote ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en
+quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis.
+D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme
+d'ordinaire:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+Au repas du soir, il dit encore:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
+
+Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la
+température est douce et que simplement il n'a pas soif.
+
+Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
+
+--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN
+
+--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
+
+--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+la chercher dans le placard.
+
+Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+soi-même?
+
+On s'étonne déjà:
+
+--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.
+
+--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:
+
+Soeur Ernestine:
+Il restera une semaine sans boire.
+
+Grand frère Félix:
+Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.
+
+--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+leur trouvez-vous du mérite?
+
+-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.
+
+Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il
+accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les
+témoignages d'admiration sincère.
+
+--Il est malade ou fou, disent les uns.
+
+Les autres disent:
+
+-Il boit en cachette.
+
+Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu
+peu.
+
+Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore
+les bras au ciel, quand on les met au courant:
+
+--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.
+
+Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
+somme rien n'est impossible.
+
+Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec
+un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
+sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.
+
+Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour
+nettoyer les chandeliers.
+
+
+
+La Mie de Pain
+
+
+M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses
+enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il
+arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
+ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
+leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque
+réunion de famille, les visages se renfrognent.
+
+On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien
+n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand
+madame Lepic dit:
+
+--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?
+
+A qui s'adresse-t-elle?
+Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté,
+par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+bête.
+
+--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillason de sa
+queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures,
+comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal
+que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
+
+Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse
+à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande
+une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+elle le regarde.
+
+Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du
+bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.
+
+Farce ou drame? Qui le sait?
+Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac.
+
+--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui
+galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
+
+Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille
+pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient,
+mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce
+qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des
+dernières.
+
+
+
+Le Trompette
+
+
+M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
+dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite
+M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+et lui dit:
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
+
+En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il
+préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais
+il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer
+sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+Son père connait les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
+
+--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
+
+Il va même au peu loin et ajoute:
+
+--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
+
+--Ah! dit monsieur Lepic embarassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as
+donc bien changé?
+
+Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
+
+--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les
+déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+comme ça m'amuse de souffler dedans.
+
+Madame Lepic:
+--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce
+pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la
+cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
+
+Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans
+ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de
+Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
+celle du jugement dernier.
+
+
+
+La Mèche
+
+
+Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On
+les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette,
+au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros
+Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses frères.
+
+C'est une rage qu'elle a.
+Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère
+Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:
+
+--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès,
+et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
+
+Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
+
+--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
+
+Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine
+ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.
+
+--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm
+sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite.
+Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble
+à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.
+
+--Je te remercie, dit grand frère Félix.
+
+Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en
+passant sa main sur ses cheveux.
+
+Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
+filoselle blanche.
+
+--Ça y est? dit grand frère Félix.
+
+--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
+
+Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
+au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+tête, avec tranquillité.
+
+--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.
+
+Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout trempé,
+il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit
+est égal.
+
+--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain
+personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+laisser croire que je ne déteste pas la pommade.
+
+Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses
+cheveux le vengent à son insu.
+
+Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur
+léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.
+
+On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse
+en l'air, droite, libre.
+
+
+
+Le Bain
+
+
+Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile,
+réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers
+du jardin.
+
+--Partons-nous? dit-il.
+
+Grand frère Félix:
+Allons-y, porte les caleçons?
+
+Monsieur Lepic:
+Il doit faire encore trop chaud.
+
+Grand frère Félix:
+Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
+
+Poil de Carotte:
+Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+sur l'herbe.
+
+Monsieur Lepic:
+Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
+
+Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des
+fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et
+sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La
+figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après
+les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:
+
+--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
+
+--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.
+
+En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
+
+Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres
+sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+est passé de rire.
+
+De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme
+des dents claquent et exhale une odeur fade.
+
+Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis
+que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires.
+Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+attirante de loin, le met en détresse.
+
+Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins
+cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
+
+Il ôte ses vêtements un à un et les plie avec soin sur l'herbe. Il
+noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met
+son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
+au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+encore un peu.
+
+Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage
+en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait
+écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+vagues courroucées.
+
+--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
+
+--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied
+par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites
+ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a
+pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
+
+Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
+de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme
+autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de
+Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+suffoqué, aveuglé, étourdi.
+
+--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
+
+--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau
+reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
+
+Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire
+faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
+
+--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ne font rien.
+
+--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+Carotte.
+
+Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
+
+--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+de te rejoindre en dix brassées.
+
+--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau,
+immobile comme une vraie borne.
+
+De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe
+sur le dos, pique une tête et dit:
+
+--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
+
+--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
+
+--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
+
+-Déjà! dit Poil de Carotte.
+
+Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son
+bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance
+frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
+et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse
+de ceux qui se noient.
+
+--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
+
+Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
+
+--Je ne donne ma part à personne.
+
+Et il boit comme un vieux soldat.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu t'es mal lavé, il rest de la crasse à tes chevilles.
+
+Poil de Carotte:
+C'est de la terre, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Non, c'est de la crasse.
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que je retourne, papa?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
+
+Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
+grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge râclée,
+il rit aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses
+orteils boudinés.
+
+
+
+Honrine
+
+
+Madame Lepic:
+Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?
+
+Honorine:
+Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.
+
+Madame Lepic:
+Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!
+
+Honorine:
+Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade.
+Je crois les chevaux moins durs que moi.
+
+Madame Lepic:
+Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte
+plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs;
+vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé,
+et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
+
+Honrine:
+Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+vont encore.
+
+Madame Lepic:
+Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
+
+Honorine:
+Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
+
+Madame Lepic:
+Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
+
+Honorine:
+Il y a de l'humidité dans le placard.
+
+Madame Lepic:
+Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les
+assiettes? Regardez cette trace.
+
+Honorine:
+Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
+
+Madame Lepic:
+C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi
+aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de
+toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
+
+Honorine:
+Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+j'avais la tête dans un seau d'eau.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn
+à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine
+qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière
+son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le
+courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
+
+Honorine:
+Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait
+qu'à parler et je lui changeais son verre.
+
+Madame Lepic:
+Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs
+la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour
+un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le
+surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
+
+Honorine:
+Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+Lepic.
+
+Madame Lepic:
+J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
+
+Honorine:
+Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.
+
+Madame Lepic:
+Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
+
+Honorine:
+Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup
+de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
+
+Madame Lepic:
+Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous
+causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous
+dites des bêtises plus grosses que l'église.
+
+Honorine:
+Dame! est-ce que je sais, moi?
+
+Madame Lepic:
+Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle
+de nous deux est la plus embarassée. Vous ne soupçonnez même pas que
+vos yeux prennent la maladie. Le ménge en souffre. Je vous avertis par
+charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
+il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
+
+Honorine:
+Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je
+me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai
+mes assiettes, je le garantis.
+
+Madame Lepic:
+Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation,
+Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+absolument.
+
+Honorine:
+Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus
+faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+toute seule, sans qu'on me pousse.
+
+Madame Lepic:
+Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+à la maison.
+
+Honorine:
+Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère
+Maïtte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir.
+
+Madame Lepic:
+Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Honorine:
+Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
+
+
+
+La Marmite
+
+
+Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
+et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu
+de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+affaires.
+
+Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr.
+Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement,
+et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une
+récompense.
+
+Il s'y décide.
+
+Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée.
+L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
+
+L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle,
+et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement
+continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument,
+presque éteintes.
+
+Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.
+
+--Tout s'est évaporé, dit-elle.
+
+Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et
+remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine
+tranquillisée va s'occuper ailleurs.
+
+On lui dirait:
+
+--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+plus? Enlevez donc votre marmitre; éteignez le feu. Vous brûlez du
+bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive
+le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.
+
+Elle secouerait la tête.
+Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère.
+Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il
+pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie.
+
+Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite,
+ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de
+l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a
+jamais manqué son coup.
+
+Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.
+
+Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête
+dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et
+la brûle.
+
+Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.
+
+--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
+
+Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans
+la nuit de la cheminée.
+
+--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus...
+Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore
+tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.
+
+On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+fenêtre un plein tablier d'épluchures.
+
+Mais qui donc?
+
+Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre
+coucher.
+
+--Quel bruit, Honorine!
+
+--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
+bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+mes poches.
+
+Madame Lepic:
+Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va
+faire du propre.
+
+Honorine:
+Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être
+vous seulement qui l'avez prise?
+
+Madame Lepic:
+Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+la permission de nous en servir?
+
+Honorine:
+Je dirai des sottises, tant je me sens colère.
+
+Madame Lepic:
+Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte
+que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!
+
+Honorine:
+Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?
+
+Madame Lepic:
+Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
+marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai
+que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
+sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
+croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
+à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez
+et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.
+
+
+
+Réticence
+
+
+--Maman! Honorine!
+
+.....................
+
+Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par
+bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.
+
+Pourquoi dire à Honorine:
+
+--C'est moi, Honorine!
+
+Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne
+la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner
+Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort.
+Et pourquoi dire à madame Lepic:
+
+--Maman, c'est moi!
+
+A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur?
+Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux,
+qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.
+
+Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+montre le plus d'ardeur.
+
+Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.
+
+Honrine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte,
+qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine,
+comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
+
+
+
+Agathe
+
+
+C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
+
+Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
+
+--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+pas que vous devez défoncer les portes à coups de poing de cheval.
+
+--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.
+
+On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
+table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter,
+le sang aux joues.
+
+Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.
+
+M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette
+vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux
+baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+indifférence.
+
+Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
+
+Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce
+que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée,
+enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
+
+Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une
+portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+seule de la famille, l'aime beaucoup.
+
+Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une
+seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette
+du côté du plat.
+
+Mais personne ne parle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
+
+Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de
+bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.
+
+M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.
+
+Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+commande à table par gestes et signes de tête.
+
+Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
+
+Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
+plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+il se livre à des calculs compliqués.
+
+Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
+
+--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
+
+Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du
+mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+faute, elle redouble d'attention.
+
+M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+Lepic d'un sec
+
+--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
+
+la rapelle à l'ordre.
+
+--Voilà, madame, répond Agathe.
+
+Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
+
+Il est temps.
+
+Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au
+placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle
+lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du
+maître.
+
+Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et
+va dans le jardin fumer une cigarette.
+
+Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
+
+Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq
+livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
+
+
+
+Le Programme
+
+
+--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent
+seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres.
+Mais où allez-vous avec ces bouteilles?
+
+--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre
+l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
+le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
+rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
+bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent
+maman.
+Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans
+son service.
+Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
+siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
+En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
+J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur
+mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.
+Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois.
+J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
+Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter
+leurs vessies sous mon talon.
+Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis.
+J'aide à dévider les écheveaux de fil.
+Je mouds le café.
+Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
+le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter
+les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.
+Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
+chez le pharmacien ou le médecin.
+De votre côté, vous courez le village aux menues provisions.
+Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
+laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
+fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis
+libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur
+la haie.
+J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres
+fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
+chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
+vous renverrait le laver.
+Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
+souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les
+brûle.
+Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme
+que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans
+relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur
+Lepic m'emmène et que je porte le carnier.
+
+--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.
+
+Et madame Lepic me dit:
+
+-Gare à tes oreilles si tu te salis.
+
+C'est une affaire de goût.
+En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous
+nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère
+et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.
+D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis:
+ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique,
+mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
+sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être
+moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au
+fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
+me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si
+vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.
+Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
+le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
+prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je
+détestais, parce qu'elle me froissait toujours.
+
+
+
+L'Aveugle
+
+
+Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+entrer.
+
+Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+brusquement, à cause du froid.
+
+--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.
+
+Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour
+chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+au poêle ses mains transies.
+
+M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:
+
+--Voilà!
+
+Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
+
+Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+déjà.
+
+Madame Lepic s'en aperçoit.
+
+--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
+
+Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et
+les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un,
+tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
+
+D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de
+couler vers lui, indique des crevasses profondes.
+
+--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être
+entendue, que demande-t-il?
+
+Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au
+tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil
+au fond de ses larmes intarissables.
+
+Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
+
+--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
+
+--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort!
+Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
+
+--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
+
+En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire
+et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se
+disolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres
+suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+elle arrive:
+
+C'est lui le but.
+Bientôt il pourra jouer avec.
+
+Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle
+l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la
+chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses
+doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+glaçons se forment; voici qu'il regèle.
+
+Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
+
+--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
+
+Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
+précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
+
+Il croit le tenir, il ne l'a pas.
+
+Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses
+sabots et le guide du côté de la porte.
+
+Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse
+dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
+
+Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il
+était sourd:
+
+--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait
+beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
+vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
+ses peines et Dieu pour tous!
+
+
+
+Le Jour de l'An
+
+
+Il neige. Pour que le jour de l'an réusisse, il faut qu'il neige.
+
+Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déj
+des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons,
+les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de
+leurs ps s'étouffe dans la neige.
+
+Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans
+l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce
+premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que
+celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il
+n'ôte que le plus gros.
+
+Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère
+Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'ainnée. Tous trois
+entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
+réunir, sans en avoir l'air.
+Soeur Ernestine les embrasse et dit:
+
+--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une
+bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.
+
+Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la
+phrase, et embrasse pareillement.
+
+Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+l'enveloppe fermée:
+
+"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce
+rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
+
+Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs
+écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans
+les trous, éclaboussant le mot voison.
+
+Monsieur Lepic:
+Et moi, je n'ai rien!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour vous deux; maman te la prêtera.
+
+Monsieur Lepic:
+Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.
+
+Poil de Carotte:
+Patiente un peu, maman a fini.
+
+Madame Lepic:
+Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.
+
+--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.
+
+Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic
+lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.
+
+Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient
+à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes
+d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux.
+Ensuite ils la lui rendent.
+
+Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
+
+--Qui en veut?
+
+Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes.
+Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.
+
+--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah, oui!
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+la montre.
+
+Poil de Carotte:
+Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
+
+Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
+Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et,
+lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
+
+Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
+reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous
+les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère
+Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit
+la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
+
+Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
+
+--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
+
+
+
+Aller et Retour
+
+
+Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+demande:
+
+--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
+
+Il hésite:
+
+--C'est trop tôt, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
+
+Il diffère encore:
+
+--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
+
+Il se pose des questions:
+
+--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+premier?
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent
+les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+plus.
+
+--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
+à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est
+plus viril.
+
+Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
+
+Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre;
+on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas
+dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les
+courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste
+qu'il chantonne malgré lui.
+
+--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
+
+--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
+C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
+
+Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+
+
+Le Porte-Plume
+
+
+L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de
+Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font
+la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut,
+si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se
+mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
+
+Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers,
+Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
+
+--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
+
+M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et
+on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la
+rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur
+père.
+
+--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas
+à toi.
+
+--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il
+s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la
+barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau
+recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet
+accueil étrange.
+
+--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette
+remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune
+chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+glacent.
+
+Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M.
+Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version
+on peut deviner.
+
+Monsieur Lepic:
+Et l'allemand?
+
+Poil de Carotte:
+C'est très difficile à prononcer, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans
+savoir leur langue vivante?
+
+Poil de Carotte:
+Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes
+études.
+
+Monsieur Lepic:
+Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu
+n'es pas à la queue.
+
+Poil de Carotte:
+Il en faut bien un.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche!
+Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
+
+Poil de Carotte:
+Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
+
+Grand frère Felix:
+Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu étudieras mieux ta leçon.
+
+Grand frère Félix:
+Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
+
+Monsieur Lepic:
+Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester
+jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
+
+Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte
+ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
+
+Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
+
+--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il
+déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
+
+Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
+
+Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
+
+--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume
+tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
+je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que
+je m'étais encore fourrée dans la tête.
+
+
+
+Les Joues rouges.
+
+
+Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution
+Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps,
+comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.
+Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde
+est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,
+par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se
+distingue le sifflement bref d'une consonne.
+
+C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous
+ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent
+grignoter du silence.
+
+Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,
+chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un
+autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
+l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le
+plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée,
+comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment,
+que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes
+durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras
+et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout
+de ses doigts.
+
+Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes
+confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour
+la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclair
+en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,
+à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les
+veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans
+savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
+retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte
+d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin
+dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau
+se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse,
+Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait
+bien des envieux.
+
+Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire
+mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement,
+coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de
+Marseau.
+
+Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès
+la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-être, et désireux de
+savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met
+en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire,
+change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,
+pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en
+peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;
+puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du
+lit, le souffle ardent:
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
+bras de Marseau, et, le secouant avec force.
+
+--Entends-tu? Pistolet!
+
+Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
+
+--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
+
+Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les
+poings fermés au bord du lit.
+
+Mais, cette fois, on lui répond:
+
+--Eh bien! après?
+
+D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
+
+C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!
+
+
+
+II
+
+
+--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car
+tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de
+Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est
+là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime
+comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter
+partout je ne sais quoi, le petit imbécile!
+
+A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre
+encore.
+
+Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en
+trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il
+peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine
+localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend
+plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles
+lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais
+aucun son n'y tombe.
+
+Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en
+écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir
+d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:
+
+--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne
+comprend pas!
+
+Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
+de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un
+traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.
+
+Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+de Violonne. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
+ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
+il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus
+d'un rêve.
+
+Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se
+rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après
+avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées
+de sortir du bec, il s'endort.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes
+frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant
+d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les
+syllabes sifflantes.
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et
+le regard presque suppliant:
+
+--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
+
+Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs,
+offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud,
+dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche.
+D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal
+propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut,
+à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est
+un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.
+
+Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
+
+Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa
+table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la
+chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en
+finit plus.
+
+Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine
+puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
+manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
+ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.
+
+Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+afin de garder toute sa liberté d'action.
+
+D'une voix terrible, le Directeur demande:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les
+mains sales, mais c'est pas vrai!
+
+Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+la paume, ensuite le dos.
+
+--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon
+petit!
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut!
+
+--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
+
+Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
+jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.
+
+Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!
+
+L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser,
+et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne
+recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il
+devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître
+d'étude et Marseau, ils font des choses!
+
+Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
+étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de
+la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil
+de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
+
+--Quelles choses?
+
+Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que
+ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
+exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails.
+
+Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.
+
+Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude
+apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève
+doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée,
+sans dire un mot.
+
+
+
+IV
+
+
+Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé!
+C'est un touchant départ, presque une cérémonie.
+
+--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
+
+Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son
+personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
+va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et
+meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît
+pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers
+d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme
+des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se
+promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
+signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment
+le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se
+perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher
+longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes
+nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.
+
+Son renvoi les chagrine fort.
+
+Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première
+occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol
+des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y
+manqueront pas.
+
+En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent
+regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il
+paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits
+s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.
+Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement
+et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
+chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres,
+plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de
+conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les
+joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première
+peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il
+regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient
+l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+lui, quand on entend un fracas de carreaux.
+
+Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La
+vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême
+petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la
+vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.
+
+--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!
+
+--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ne m'embrassiez pas, moi?
+
+Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+coupée:
+
+--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux!
+
+
+
+Les Poux
+
+
+Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
+Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension.
+D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.
+
+--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+madame Lepic.
+
+Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte,
+du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand
+frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
+propre aveu, ne reconnaît plus les siens.
+
+Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne
+les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère
+Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de
+crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
+
+M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit
+les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le
+proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
+
+"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
+
+"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
+
+L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En
+ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
+se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous
+ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
+coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.
+
+Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter
+ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
+
+Or, du premier coup, il en tue un.
+
+--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.
+
+Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte,
+madame Lepic lève les bras au ciel:
+
+--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres!
+Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour
+toi.
+
+Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+soucoupe, et la chasse commence.
+
+--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a
+donné.
+
+Il se râcle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau
+pour tout noyer.
+
+--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te
+ferai pas du mal.
+
+Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement
+le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur
+d'attraper des habitants.
+
+Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et
+menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
+
+--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
+ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+que ramassé au hasard dans une fourmilière.
+
+On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame
+Lepic pousse des exclamations plaintives.
+
+--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.
+
+Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils
+tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et
+rapidement le vinaigre les fait mourir.
+
+Madame Lepic:
+Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand
+garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois
+qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de
+tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang
+dans ta tignasse.
+
+Poil de Carotte:
+C'est le peigne qui m'égratigne.
+
+Madame Lepic:
+Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine.
+
+Soeur Ernestine:
+J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je
+ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera
+d'eau de Cologne.
+
+Madame Lepic:
+Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
+mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.
+
+Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il
+monte la garde près d'elle.
+
+C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois
+qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits
+yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+choses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien.
+Elle se penche sur la cuvette.
+
+--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon
+Pierre devraît bien m'acheter une paire de lunettes.
+
+Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend
+pas.
+
+--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
+grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
+pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+qu'ils te rendent la vie dure.
+
+Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre,
+et il dit à la vieille Marie Nanette.
+
+--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires
+et laissez-moi tranquille.
+
+
+
+Comme Brutus
+
+
+Monsieur Lepic:
+Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais.
+Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses,
+tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens
+d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte,
+il faut songer à devenir sérieux.
+
+Poil de Carotte:
+Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller
+l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme.
+Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.
+
+Monsieur Lepic:
+Essaie quand même.
+
+Poil de Carotte:
+Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni
+en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou
+trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les
+dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition
+française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts
+elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai
+m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.
+
+Grand frère Félix:
+Qu'est-ce qu'il dit, papa?
+
+Soeur Ernestine:
+Moi, je n'ai pas entendu.
+
+Madame Lepic:
+Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Oh! rien maman.
+
+Madame Lepic:
+Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing
+menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète
+cette phrase, afin que tout le monde en profite.
+
+Poil de Carotte:
+Ce n'est pas la peine, va, maman.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne le connais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.
+
+Poil de Carotte:
+Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier,
+de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+la vertu...
+
+Madame Lepic:
+Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et
+sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te
+demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu que je te répète, moi, maman?
+
+Madame Lepic:
+Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+Carotte, dépêchez.
+
+Poil de Carotte:
+_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
+Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.
+
+Madame Lepic:
+Je désepère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
+coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.
+
+Grand frère Félix:
+Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
+de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle
+ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les
+bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
+n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.
+
+Madame Lepic:
+Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant
+plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.
+
+Grand frère Félix:
+Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas
+Caton?
+
+Poil de Carotte:
+Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de
+ses amis et mourut."
+
+Soeur Ernestine:
+Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la
+folie avec de l'or dans une canne.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.
+
+Soeur Ernestine:
+Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.
+
+Madame Lepic:
+Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
+sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie!
+Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
+parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les
+sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, o
+s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
+Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!
+
+
+
+Lettres choisies
+
+
+ de Poil de Carotte à M. Lepic
+ ET QUELQUES RÉPONSES
+ de M. Lepic à Poil de Carotte
+
+ _De Poil de Carotte à M. Lepic_
+ Institution Saint-Marc.
+
+Mon cher papa,
+
+Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
+clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos
+et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé,
+il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs
+que ce ne sera rien.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu
+dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
+pourtant les siens étaient vrais.
+Du courage!
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose
+espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+par ma bonne conduite et mon application.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle
+s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une
+dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a
+rien de changé et le nombre des dents de la famile reste le même,
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de
+latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui
+présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare
+longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines.
+Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes
+camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
+où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais
+peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'un voix forte:
+
+VÉNÉRÉ MAITRE
+
+que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:
+
+--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!
+
+Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:
+
+--Traduisez la version.
+
+Mon cher papa, qu'en dis-tu?
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic_
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si
+on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.
+
+
+
+_Poil de Carotte à M. Lepic_
+
+Mon cher papa,
+
+Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire
+et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé,
+il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
+causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année.
+Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le
+répète, ne me désigna même pas un siège.
+Est-ce oubli ou impolitesse?
+Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir,
+et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être
+encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas
+offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite
+taille, il te croyait assis.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en
+visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec
+toi. Je conçois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
+profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
+ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
+Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par
+François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques
+Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je
+te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce
+qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.
+
+
+_De M. Lepic à Poil de Carotte._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
+ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+de ta compétence ni de la mienne.
+
+D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places
+que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque
+professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu
+dors et si tu manges bien.
+
+Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
+quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de
+ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantit
+de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais
+l'observation.
+
+
+
+_Réponse de Poil de Carotte._
+
+Mon cher papa,
+
+Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas
+aperçu qu'elle était _en vers._
+
+
+
+Le Toiton
+
+
+Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des
+cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte
+pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de
+porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière
+fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de
+Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y
+divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
+
+Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière,
+un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle,
+des bourrelets de poussière et se cale.
+
+Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux,
+gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
+oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+troublerait.
+
+L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt
+a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.
+
+Brusquement, une alerte.
+Des appels approchent, des pas.
+
+--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
+
+Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans
+la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même
+immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.
+
+--Poil de Carotte, est-tu là?
+
+Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.
+
+--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?
+
+On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
+l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.
+
+Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long
+d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+instant suspendue, inquiète, pelotonnée.
+
+Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement,
+et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint
+la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa
+part.
+
+Rien de plus.
+
+L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
+âme de lièvre où il fait noir.
+
+Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute
+de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.
+
+
+
+Le Chat
+
+
+
+I
+
+
+Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une
+boucherie.
+
+Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là,
+pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui,
+dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
+
+--Régale-toi.
+
+Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
+de langue, puis s'attendrit.
+
+--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
+
+Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche
+plus que ses lèvres sucrées.
+
+--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...
+
+A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
+
+La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a
+sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui
+le regarde d'un oeil.
+
+Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.
+
+--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant vis
+juste.
+
+Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.
+
+Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse,
+avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
+
+Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des
+animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+d'autrui.
+
+Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se
+dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps.
+Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient
+lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.
+
+D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents,
+que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.
+
+Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ou se détend et ne crie pas.
+
+--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
+Carotte.
+
+Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes,
+les veines orageuses, il l'étouffe.
+
+Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa
+figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
+
+
+
+
+
+II
+
+Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.
+Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés
+sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.
+
+--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat
+broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
+
+Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux
+veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rève:
+
+Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable
+remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
+
+Sur les pêchettes, les morcaux du chat flambaient à travers l'eau
+transparente.
+
+Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers
+fantômes.
+
+Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+rien à craindre.
+
+Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au
+ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit.
+
+Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.
+
+Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève
+doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent
+des écrevisses géantes.
+
+Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
+
+Et les écrevisses l'entournent.
+Elles se haussent vers sa gorge.
+Elles crépitent.
+Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
+
+
+
+Les Moutons
+
+
+Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous
+un préau d'école. L'une delle se jette dans ses jambes, et il en éprouve
+quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est
+un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.
+
+L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte
+deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères,
+gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une
+sculpture grossière.
+
+Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent
+déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
+foin dans la bouche.
+
+Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de
+l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
+tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par
+sa bourse gonflée d'eau et ballottante, la repousse à coups de tête.
+
+--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.
+
+--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.
+
+--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
+
+--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon
+comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit.
+D'ailleurs, on les mate.
+
+Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
+une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau
+l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant,
+se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau
+enveloppé d'une gelée tremblante.
+
+--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil
+de Carotte.
+
+--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches
+dures.
+
+--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?
+
+--Elle le refuserait, dit Pajol.
+
+En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent,
+sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
+sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite
+droit aux tétines maternelles.
+
+--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
+
+--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur
+nez.
+
+Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
+
+Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître
+les petits noms des agneaux.
+
+Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque
+dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une
+pelle usée.
+
+--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous
+enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!
+
+--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
+
+Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
+plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
+
+--Veux-tu un berdin? dit-il.
+
+--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
+
+Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un
+berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille
+dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
+main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le
+fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
+
+Déjà le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte éprouve des
+picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet,
+ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
+l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brébis, sans que Pajol s'en
+aperçoive.
+
+Il dira qu'il l'a perdu.
+
+Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui
+se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
+sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.
+
+Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble
+garder les moutons, toute seule.
+
+
+
+Parrain
+
+
+Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
+que Poil de Carotte.
+
+--Te voilà, canard! dit-il.
+
+--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma
+ligne?
+
+--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
+
+Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi
+son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche
+plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations.
+Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que
+de ne pas s'y tromper.
+
+--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.
+
+Et ils restent bons camarades.
+
+Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le
+force à boire un verre de vin pur.
+
+Puis il vont pêcher.
+
+Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de
+Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+comme des enfants.
+
+--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton
+bouchon aura enfoncé trois fois.
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi trois?
+
+Parrain:
+La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne
+tire jamais trop tard.
+
+Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans
+la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un
+chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit!...
+
+Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il
+bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
+
+--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+perdrix.
+
+Poil de Carotte:
+Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
+Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème.
+
+Parrain:
+Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ton content, chez ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se
+servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini
+aussi.
+
+Parrain:
+On en redemande, bêta.
+
+Poil de Carotte:
+C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+sur sa faim.
+
+Parrain:
+Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce
+singe était mon enfant! Arrangez ça.
+
+Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde
+piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de
+sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
+
+
+
+La Fontaine
+
+
+Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+sa mère.
+
+--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
+
+Poil de Carotte:
+Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
+correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant
+elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre
+par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible
+qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux à la
+mienne.
+
+Parain:
+Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon
+ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui.
+Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle
+me dirait merci, avant de taper.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors!
+
+Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et
+cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.
+
+Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
+
+--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la
+fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
+
+Poil de Carotte:
+Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+souvent.
+
+Parrain:
+Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je
+n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus
+te relever?
+
+Poil de Carotte:
+Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+
+Parrain:
+Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre
+canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le
+costume des dimanches du petit Bernard.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.
+
+Parrain:
+Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je
+ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
+
+Poil de Carotte:
+Je serais loin.
+
+Parrain:
+Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une
+bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.
+
+Poil de Carotte:
+Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors.
+
+Poil de Carotte:
+Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai
+après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est
+impossible de dormir quand on me touche.
+
+
+
+Les Prunes
+
+
+Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
+
+--Canard, dors-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, parrain.
+
+Parrain:
+Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+des vers.
+
+--C'est une idée, dit Poil de Carotte.
+
+Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+jardin.
+
+Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc,
+à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers
+pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.
+
+--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement.
+Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne
+trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le
+casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent
+leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers
+entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.
+
+--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+barbouillés de leur sale bave.
+
+Parrain:
+Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+terre. Pour ma part, j'en mangerais.
+
+Poil de Carotte:
+Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.
+
+Parrain:
+Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
+prunes.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle
+pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.
+
+Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les
+avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
+
+--Ce sont les meilleures.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
+
+--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
+
+Poil de Carotte:
+C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez.
+Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
+
+Parrain:
+Canard! canard! ça conserve.
+
+
+
+Mathilde
+
+
+--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de
+Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le
+pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me
+trompe.
+
+En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
+sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle
+semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+calmer toutes les coliques de la vie.
+
+La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots
+sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se
+lasse pas d'allonger.
+
+Il recule et dit:
+
+--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
+
+A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert
+de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
+jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient
+à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début,
+jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce
+n'est plus amusant de jouer.
+
+--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.
+
+Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse
+sa traîne et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend,
+une jambe levée.
+
+Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les
+bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite
+et il les complimente, puis le violoniste et il râcle, avec un bâton, un
+autre bâton.
+
+Il les promène de long en large.
+
+--Halte! dit-il, ça se dérange.
+
+Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+le cortège en branle.
+
+--Aie! fait Mathilde qui grimace.
+
+Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache
+le tout. On continue.
+
+--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.
+
+Comme ils hésitent:
+
+--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous
+la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.
+
+Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déj
+prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+premier, pour sa peine.
+
+Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le
+visage de Mathilde et la baise sur la joue.
+
+--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
+
+Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches,
+gênés, ils rougissent tous deux.
+
+Grand frère Félix leur montre les cornes.
+
+--Soleil! Soleil!
+
+Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles
+aux lèvres.
+
+--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!
+
+--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si
+maman veut.
+
+Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle
+pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les
+feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage.
+
+--Gare les calottes, dit grand frère Félix.
+
+Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.
+
+Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère
+en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
+
+Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
+
+Poil de Carotte:
+Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+tout.
+
+Mathilde:
+Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.
+
+Poil de Carotte:
+Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+qu'elle te corrige, ta maman?
+
+Mathilde:
+Des fois; ça dépend.
+
+Poil de Carotte:
+Pour moi, c'est toujours sûr.
+
+Mathilde:
+Mais je n'ai rien fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ça ne fait rien. Attention!
+
+Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en
+retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de
+Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites
+sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève,
+prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque
+raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a
+l'orgueuil de s'écrier:
+
+--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!
+
+
+
+Le Coffre-Fort
+
+
+Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
+
+--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne
+fessée. Et toi?
+
+Poil de Carotte:
+Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous
+ne faisions rien de mal.
+
+Mathilde:
+Non, pour sûr.
+
+Poil de Carotte:
+Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me
+marierais bien avec toi.
+
+Mathilde:
+Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
+n'aie pas peur, je t'estime.
+
+Mathilde:
+Tu es riche à combien, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Mes parents ont au moins un million.
+
+Mathilde:
+Combien que ça fait un million?
+
+Poil de Carotte:
+Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur
+argent.
+
+Mathilde:
+Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur,
+personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
+rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que mamamn, occupée au
+fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps,
+preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
+
+Mathilde:
+Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
+
+Poil de Carotte:
+Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.
+
+Mathilde:
+Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+répéter.
+
+Poil de Carotte:
+Non, c'est notre secret à papa et à moi.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, je le sais.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
+
+--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
+
+--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.
+
+--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+le mot.
+
+Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités
+au lieu d'une.
+
+--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.
+
+Mathilde:
+Maman me défend de jurer.
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne sauras pas le mot.
+
+Mathilde:
+Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.
+
+Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.
+
+--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta
+parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.
+
+--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître
+un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+de moi!
+
+Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue,
+elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec.
+
+Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.
+
+Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort
+la tête et montre les dents.
+
+--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.
+
+Pierre:
+Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.
+
+Poil de Carotte:
+Du reste?
+
+Pierre:
+Oui, du reste.
+Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront
+ce soir!
+
+Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que
+la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les
+mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.
+
+
+
+Les Têtards
+
+
+Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic
+puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut,
+quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et
+veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière
+l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
+
+--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous
+l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.
+
+--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.
+
+Rémy:
+Pourquoi moi?
+
+Poil de Carotte:
+Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission.
+
+Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.
+
+--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de
+Carotte pêcher des têtards?
+
+Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame
+Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait
+clairement signe que non.
+
+--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de
+moi, tout à l'heure.
+
+Rémy:
+Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
+
+Poil de Carotte:
+Reste. Nous jouerons ici.
+
+Rémy:
+Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux.
+J'en ramasserai des pleins paniers.
+
+Poil de Carotte:
+Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+elle se ravise.
+
+Rémy:
+J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
+
+Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
+l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.
+
+--Qu'est-ce que je te disais?
+
+En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier
+pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.
+
+--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
+que tu musardes et il te grondera.
+
+Rémy:
+Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
+
+Madame Lepic:
+--Ah! vraiment, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît
+madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore.
+Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de
+Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied
+et regarde ailleurs.
+
+--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+rétracter.
+
+Elle n'ajoute rien.
+
+Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix
+fraîches, exprès.
+
+Rémy est déjà loin.
+
+Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle
+prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.
+
+Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche,
+toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme
+une casserole.
+
+Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
+
+Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+d'elle-même.
+
+
+
+Coup de Théâtre
+
+
+Scène Première
+
+Madame Lepic:
+Où vas-tu?
+
+Poil de Carotte:
+_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_
+
+Je vas me promener avec papa.
+
+Madame Lepic:
+Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule
+comme pour prendre son élan._
+
+Poil de Carotte, _bas_:
+Compris.
+
+
+
+Scène II
+
+
+Poil de Carotte:
+_En méditation près de l'horloge_.
+
+Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins
+que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
+
+
+
+Scène III
+
+Monsieur Lepic:
+_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
+la pretentaine pour affaires.
+
+Allons! partons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Comment, non? Tu ne veux pas venir?
+
+Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+ Poil de Carotte:
+ Y a rien, mais je reste.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
+ et pleurniche à ton aise.
+
+
+
+ Scène IV
+
+ Madame Lepic:
+ _Elle a toujours le précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._
+
+ Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
+ tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en
+ dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère
+ qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se
+ tournent le dos._
+
+
+
+ Scène V
+
+ Poil de Carotte:
+ _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
+ seul._
+
+ Tout le monde ne peut pas être orphelin.
+
+
+
+ En Chasse
+
+
+ M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent
+ derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
+
+ Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:
+
+--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?
+
+ --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
+
+ Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.
+
+ Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+affection et oublie un moment sa charge.
+
+Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le
+soutenir.
+
+--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.
+
+Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père
+piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser
+comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
+couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
+
+--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les
+feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
+
+Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
+
+Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté,
+où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de
+lièvre.
+
+--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et
+sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
+
+Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
+
+_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt,
+le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
+le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte
+s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.
+
+_Il soulève sa casquette_
+Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte
+_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
+manque ou tue.
+
+Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop
+souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
+de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et
+à cette condition, ça réussit presque toujours.
+
+--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore
+dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins.
+Pourquoi ris-tu?
+
+--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.
+
+Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.
+
+--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte:
+Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais.
+
+Monsieur Lepic:
+Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si
+tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant
+des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
+moques de ton père.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+qu'un serin.
+
+
+
+La Mouche
+
+
+La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords,
+tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle
+ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a
+posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
+Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des
+prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la
+soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic,
+que la chasse grise, oublie d'en demander.
+
+--Une goutte, papa?
+
+Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite
+de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille,
+l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
+
+--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
+
+Monsieur Lepic:
+Ote-la, mon garçon.
+
+Poil de Carotte:
+Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+bourdonne.
+
+Monsieur Lepic:
+Laisse-la mourir toute seule.
+
+Poil de Carotte:
+Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+
+Monsieur Lepic:
+Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
+
+Poil de Carotte:
+Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+permission?
+
+--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
+
+Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de
+réclamer sa part.
+
+Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
+
+--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte.
+Seulement, elle a tout bu.
+
+
+
+La première Bécasse
+
+
+--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai
+dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu
+entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses
+passeront sur la tête.
+
+Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première
+fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une
+perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
+
+Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il
+regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
+
+--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
+
+Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula,
+déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
+Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et
+un bec sanglant.
+
+Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer
+une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de
+Carotte.
+
+Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure.
+
+Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il
+les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit
+le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
+
+Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent,
+se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
+
+Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se
+meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du
+fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
+
+Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation
+formidable aux quatre coins du bois.
+
+Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite
+glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
+
+Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus
+que d'ordinaire.
+
+--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
+
+Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'un voix calme à son
+fils encore fumant:
+
+--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?
+
+
+
+L'Hameçon
+
+
+Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des
+ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
+ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, pench
+sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.
+
+Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
+
+--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture,
+aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
+
+Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main,
+elle pousse des cris de douleur.
+
+Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
+
+Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic
+lui-même arrive.
+
+--Montre voir, disent-ils.
+
+Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon
+s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur
+Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air,
+et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.
+
+M. Lepic tente de l'ôter.
+
+--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.
+
+En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côt
+par sa bouche.
+
+M. Lepic met son lorgnon.
+
+--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!
+
+Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.
+
+--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+
+Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie;
+il sue. Du sang paraît.
+
+--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
+
+--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
+
+--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère.
+
+M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame
+Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
+
+M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt
+n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.
+
+Ouf!
+
+Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère,
+il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique
+l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son
+hameçon lui est resté dans le dos.
+
+--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
+
+Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les
+entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort
+qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se
+croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?
+
+Des voisins attirés le questionnent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
+
+Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse deisparaît.
+Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
+
+Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière
+d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot
+avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:
+
+--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+pas de ta faute.
+
+Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le
+front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles,
+propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs
+s'emplissent de larmes.
+
+Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière
+son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
+
+Il ne comprend plus. Il pleure à pleine yeux.
+
+--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+bien méchante?
+
+Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
+
+--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins
+attendris par sa bonté.
+
+Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
+que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et
+elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
+
+--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
+
+Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+trou, et de piétiner la terre.
+
+--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher
+avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon!
+Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
+
+Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au
+châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements
+auques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.
+
+
+
+La Pièce d'Argent
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+poches.
+
+Poil de Carotte:
+_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
+oreilles d'âne._
+
+Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
+
+Madame Lepic:
+Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas.
+
+Madame Lepic:
+Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie.
+Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
+
+Poil de Carotte:
+Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine
+dernière.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, c'est moun couteau.
+
+Madame Lepic:
+Quel couteau? Quit t'a donné un couteau?
+
+Poil de Carotte:
+Personne.
+
+Madame Lepic:
+Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle.
+Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je
+n'en sait rien, mais j'en suis sûre. Ne niet pas. Ton nez remue.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche.
+Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!
+
+Madame Lepic:
+Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
+pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?
+
+Poil de Carotte:
+Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il
+seulement la surveiller toute ma vie!
+
+Madame Lepic:
+Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller
+sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare
+toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
+charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit.
+Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe,
+il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
+
+Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au
+creux d'un vieux nid?
+
+Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or.
+On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des
+genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
+
+Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa
+mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce rest introuvable, on
+y renoncera.
+
+Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
+
+--Maman, eh! maman!
+
+Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laiss" ouvert le
+tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces
+d'argent.
+
+Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées,
+poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.
+
+Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+puis comment faire la preuve?
+
+Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se
+sauve.
+
+Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour
+périlleux vers la table à ouvrage.
+
+Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa
+place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat
+ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés,
+autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:
+
+--Attention! ça brûle, ça brûle!
+
+
+
+III
+
+
+Poil de Carotte:
+
+Maman, maman, je l'ai.
+
+Madame Lepic:
+Mois aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Comment? la voilà.
+
+Madame Lepic:
+La voici.
+
+Poil de Carotte:
+Tiens! fais voir.
+
+Madame Lepic:
+Fais voir, toi.
+
+Poil de Carotte
+_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
+manie, les compare et apprête sa phrase._
+C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée
+dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus,
+avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau
+de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
+tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
+Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte.
+Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
+
+Madame Lepic:
+Je ne dis pas non.
+Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu
+oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre.
+Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or.
+Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas
+le bonheur.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, je peux aller jouer, maman?
+
+Madame Lepic:
+Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+deux pièces.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce
+que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
+
+Madame Lepic:
+Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux
+t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins
+que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et
+toi, as-tu une idée?
+
+Poil de Carotte:
+Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman,
+et merci.
+
+Madame Lepic:
+Attends! si c'était le jardinier?
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
+
+Madame Lepic:
+Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père
+de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton
+frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+Après tout, c'est peut-être moi.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
+
+Madame Lepic:
+Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
+
+_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un
+instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe
+devant elle et, silencieux, offre une joue.
+
+Madame Lepic:
+_Sa main droite levée, menace ruine._
+Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
+vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
+_La première gifle tombe.
+
+
+
+Les Idées personnelles.
+
+
+M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
+près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre
+chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées
+personnelles.
+
+--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je
+t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être
+mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me
+dois pas et que tu m'accordes généreusement.
+
+--Ah! répond M. Lepic.
+
+--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
+
+--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher.
+Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie
+seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+efficaces.
+
+--A ton service, dit grand frère Félix.
+
+--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
+
+--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière
+générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais
+en sa présence.
+
+--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
+
+--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de
+dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
+n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et
+de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que
+je cherchais.
+
+--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge,
+en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu
+débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de
+pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
+
+--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déj
+inquiet.
+
+--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
+
+Et il disparait. Grand frère Félix le suit.
+
+--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
+
+Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
+
+--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
+
+Poil de Carotte reste seul, dérouté.
+
+Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
+
+--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
+personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par
+toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
+commencer.
+
+La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
+feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
+la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y
+conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez
+dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+qu'il plonge jusqu'au coude.
+
+D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau
+l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après
+avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la
+planche.
+
+Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la
+fenêtre.
+
+Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+le froid du carreau rouge.
+
+Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de
+développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les
+garder pour soi.
+
+
+
+La Tempête de Feuilles
+
+
+Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille
+du grand peuplier.
+
+Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre,
+vivre à part, seule, sans queue, libre.
+
+Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
+
+Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille,
+et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait
+un signe.
+
+Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles
+le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
+
+Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte
+brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer
+les pesantes couches d'air qui le gênent.
+
+Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres
+du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse
+en avant sa bordure nette et sombre.
+
+D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
+Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
+
+Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
+
+La calotte livide continue son invasion lente.
+
+Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
+laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte.
+Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de
+s'y déchirer.
+
+La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les
+clameurs s'élèvent.
+
+Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles
+Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées.
+Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,
+apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
+soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier
+sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+mur.
+
+Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+coups sourds.
+
+Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+gouttes d'encre.
+
+Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons
+montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.
+
+Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
+le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+les affole, qui épouvante Poil de Carotte.
+
+Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.
+
+Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et
+elle lui bande douloureusement les paupières.
+
+Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez
+lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+comme un papier de rue.
+
+Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.
+
+Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.
+
+
+
+La Révolte
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
+me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+se mettre à table.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman, je n'irai pas au moulin.
+
+Madame Lepic:
+Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce
+que tu rêves?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+suite chercher une livre de beurre au moulin.
+
+Poil de Carotte:
+J'ai entendu. Je n'irai pas.
+
+Madame Lepic:
+C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta
+vie, tu refuses de m'obéir.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Tu refuses d'obéir à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+A ma mère, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te taire et filer?
+
+Poil de Carotte:
+Je me tairai sans filer.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te sauver avec cette assiette?
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
+
+--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
+
+C'est, en effetn la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
+elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par
+terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y
+comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
+
+--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe
+aussi. Personne ne sera de trop.
+
+Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.
+
+Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de
+s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le
+battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce
+ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une
+pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la
+pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.
+
+--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
+qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
+
+Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter.
+
+La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:
+
+--Prends garde, il t' arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime.
+
+Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne.
+Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part
+des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt.
+Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il
+l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+
+--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne
+m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père.
+Qu'ils se débrouillent.
+
+--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car
+il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+aller pour ma mère.
+
+Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça
+le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite,
+propos d'une livre de beurre.
+
+Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne
+le dos et rentre à la maison.
+
+Provisoirement l'affaire en reste là.
+
+
+
+Le Mot de la Fin
+
+
+Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru,
+où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M.
+Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+
+--Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+route?
+
+Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette manière de l'inviter. Il
+se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+docilement son père.
+
+D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de
+suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui
+répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu
+dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et
+le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.
+
+Monsieur Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine
+ta mère?
+
+Poil de Carotte:
+Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue:
+je n'aime plus maman.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
+
+Poil de Carotte:
+A cause de tout. Depuis que je la connais.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?
+
+Monsieur Lepic:
+Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.
+
+Poil de Carotte:
+Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte
+ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de
+vous occuper de lui. C'est sans importance.
+
+Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les père
+et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
+forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout
+mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
+
+Monsieur Lepic:
+Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
+
+Poil de Carotte:
+Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.
+
+Monsieur Lepic:
+Je suis obligé de voyager.
+
+Poil de Carotte, _avec suffisance_:
+Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis
+que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi
+fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais
+qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te
+mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la
+mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me
+séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
+
+Poil de Carotte:
+Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.
+
+Monsieur Lepic:
+C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je
+t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta
+société me manquerait.
+
+Poil de Carotte:
+Tu viendras me voir, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.
+
+Monsieur Lepic:
+Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne
+privilégier personne. Je continuerai.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y
+vole ton argent, et je choisirai un métier.
+
+Monsieur Lepic:
+Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+exemple?
+
+Poil de Carotte:
+Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
+
+Monsieur Lepic:
+Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction
+de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
+
+Poil de Carotte:
+Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu charges! Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
+
+Monsieur Lepic:
+Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton
+suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort
+n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute
+la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
+
+Poil de Carotte:
+Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve
+aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne
+peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+parmi l'espèce humaine.
+
+Monsieur Lepic:
+Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair
+au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?
+
+Poil de Carotte:
+Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.
+
+Monsieur Lepic:
+Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu
+ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
+
+Poil de Carotte:
+Ça promet.
+
+Monsieur Lepic:
+Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses
+t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et
+d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et
+observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu
+t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
+
+Poil de Carotte:
+Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne
+l'aime pas.
+
+--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+impatienté.
+
+A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde
+longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme
+honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses
+paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.
+
+Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie
+secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ne s'envole.
+
+Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les
+ténèbres et il lui crie avec emphase:
+
+--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.
+
+--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.
+
+--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça
+parce que c'est ma mère.
+
+
+
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+I
+
+Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
+pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers
+aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés,
+au milieu de riches décors.
+
+--Et Poil de Carotte?
+
+--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il
+était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
+
+La vérité c'est qu'on ne fait jamais_tirer_Poil de Carotte.
+
+
+
+II
+
+Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de
+retrouver son vrai nom de baptème.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
+
+--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
+
+
+
+III
+
+Autres signes particuliers:
+
+La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur.
+Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière.
+Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les
+oreilles.
+Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+un collier.
+Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.
+
+
+
+IV
+
+Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver,
+il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant
+les aiguilles du bout du doigt.
+
+Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe
+quoi sur le pouce.
+
+
+
+V
+
+Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par
+derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur.
+
+Et si on lui demande:
+--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
+
+Il répond:
+--Oh! ce n'est pas la peine!
+
+
+
+VI
+
+Madame Lepic:
+Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.
+
+Poil de Carotte:
+Boui, banban.
+
+Madame Lepic:
+Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la
+bouche pleine.
+
+
+
+VII
+
+Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
+
+
+
+VIII
+
+--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
+
+--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
+
+
+
+IX
+
+Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études.
+Il s'étire et soupire d'aise.
+
+--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide
+de la vie. Que vas-tu faire?
+
+--Comment! Encore! dit grand frère Félix.
+
+
+
+X
+
+On joue aux jeux innocents.
+Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
+
+--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
+
+On se récrie:
+
+--Très joli! Quel galant poète!
+
+-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela
+comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+de rhétorique.
+
+
+
+XI
+
+Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme
+lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin
+parce qu'il met des pierres dans les boules.
+
+Il vise à la tête: c'est plus court.
+
+Quand il gèle et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire,
+à part, à côté de la glace, sur l'herbe.
+
+A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.
+
+Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.
+
+Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
+
+
+
+XII
+
+Les enfants se mesurent leur taille.
+A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la
+tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur
+Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne
+contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien
+à la petite idée de différence.
+
+
+
+XIII
+
+Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:
+
+--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+
+Il y a une limite.
+Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de
+Carotte.
+
+Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche
+et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.
+
+--Et maintennt, à nous deux! lui dit-elle.
+
+
+
+XIV
+
+--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au
+petit Pierre que sa maman gâte.
+
+Et renseigné à peu près, il s'écrie:
+
+--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le
+noyau.
+
+Il réfléchit:
+
+--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
+
+
+
+XV
+
+Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent
+volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
+
+Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+redemande.
+
+
+
+XVI
+
+Poil de Carotte:
+Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
+
+Mathilde:
+Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour
+faire des pâtés.
+
+Poil de Carotte:
+Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.
+
+
+
+XVII
+
+
+--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père
+que moi? dit, çà et là, madame Lepic.
+
+--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.
+
+
+
+XVIII
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours
+exprès.
+
+Poil de Carotte:
+Il ne manquerait plus que cela.
+
+
+
+XIX
+
+Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi.
+
+Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait
+subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+décontenancé, ne sait où disparaître.
+
+
+
+XX
+
+--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
+
+--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
+
+Elle dit encore:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une
+goutte quand on le gifle.
+
+
+
+XXI
+
+Elle dit encore:
+
+--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
+
+--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.
+
+--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.
+
+
+
+XXII
+
+En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche,
+où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte
+renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
+
+
+
+XXIII
+
+Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:
+
+--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb
+pour inventer la poudre.
+
+Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent
+pas, il fera, plus tard, un gars huppé.
+
+
+
+XXIV
+
+--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix,
+un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.
+
+
+
+XXV
+
+Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+d'un sou.
+
+Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+elle le lui fait passer.
+
+
+
+XXVI
+
+Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit:
+
+--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.
+
+Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:
+
+--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
+
+Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.
+
+
+
+XXVII
+
+Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu
+m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise
+sur la paille!
+
+
+
+XXVIII
+
+--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.
+
+Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se
+trompe, il rarrange.
+
+Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais
+elle ajoute exprès pour lui:
+
+--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête.
+
+
+
+XXIX
+
+Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil
+de Carotte:
+
+--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!
+
+Il lui semble aussitôt que l'air gêle autour de lui, et qu'il a deux sources
+brûlantes dans les yeux.
+
+Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe.
+Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
+
+
+
+XXX
+
+Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se
+promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.
+
+--Passe devant, dit-elle, et gambade!
+
+Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers
+furtifs.
+
+Il tousse.
+
+Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village,
+il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:
+
+--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+
+Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le
+mur, un sourire aux lèvres, terrible.
+
+Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:
+
+--Excepté maman.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les Poules
+Les Perdrix
+C'est le chien
+Le Cauchemar
+Sauf votre respect
+Le Pot
+Les Lapins
+La Pioche
+La Carabine
+La Taupe
+La Luzerne
+Le Timbale
+La Mie de pain
+Le Trompette
+Ma Mèche
+Le Bain
+Honorine
+La Marmite
+Réticence
+Agathe
+Le Programme
+L'Aveugle
+Le Jour de l'An
+Aller et retour
+Le Porte-plume
+Les Joues rouges
+Les Poux
+Comme Brutus
+Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M.
+Lepic à Poil de Carotte
+Le Toiton
+Le Chat
+Les Moutons
+Parrain
+La Fontaine
+Les Prunes
+Mathilde
+Le Coffre-fort
+Les Têtards
+Coup de théâtre
+En Chasse
+La Mouche
+La Première Bécasse
+L'Hameçon
+La Pièce d'argent
+Les Idée personnelles
+La Tempête de feuilles
+La Révolte
+Le Mot de la fin
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
diff --git a/old/8plcr10.zip b/old/8plcr10.zip
new file mode 100644
index 0000000..b3634e8
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8plcr10h.htm b/old/8plcr10h.htm
new file mode 100644
index 0000000..dfc0aa2
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr10h.htm
@@ -0,0 +1,5246 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+
+<html>
+<head>
+<title>Poil de Carotte</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+</head>
+
+<body bgcolor="#FFFFFF" text="#000000">
+
+<h1>The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard</h1>
+<pre>Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before distributing this or any other
+Project Gutenberg file.
+
+We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your
+own disk, thereby keeping an electronic path open for future
+readers. Please do not remove this.
+
+This header should be the first thing seen when anyone starts to
+view the etext. Do not change or edit it without written permission.
+The words are carefully chosen to provide users with the
+information they need to understand what they may and may not
+do with the etext.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and
+further information, is included below. We need your donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [Etext# 4559]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 31, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+</pre>
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+<h2></h2>
+<h2></h2>
+<h2>Poil de Carotte</h2>
+<h4>par Jules Renard</h4>
+<p></p>
+<h3><br>
+ Les Poules</h3>
+<p><br>
+ --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oubli&eacute; de fermer les<br>
+ poules.</p>
+<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fen&ecirc;tre. L&agrave;-bas, tout
+ au fond de<br>
+ la grande cour, le petit toit aux poules d&eacute;coupe, dans la nuit, le carr&eacute;<br>
+ noir de sa porte ouverte.</p>
+<p>--F&eacute;lix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic &agrave; l'a&icirc;n&eacute;
+ de ses trois <br>
+ enfants.</p>
+<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit F&eacute;lix, gar&ccedil;on
+ p&acirc;le,<br>
+ indolent et poltron.</p>
+<p>--Et toi, Ernestine?</p>
+<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l&egrave;vent &agrave; peine
+ la t&ecirc;te pour r&eacute;pondre. <br>
+ Ils lisent, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;s, les coudes sur la table, presque
+ front contre<br>
+ front.<br>
+</p>
+<p>--Dieu, que je suis b&ecirc;te! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil
+ de<br>
+ Carotte, va fermer les poules!<br>
+ Elle donne ce petit nom d'amour &agrave; son dernier n&eacute;, parce qu'il
+ a les cheveux <br>
+ roux et la peau tach&eacute;e. Poil de Carotte, qui joue &agrave; rien sous
+ la table, se<br>
+ dresse et dit avec timidit&eacute;:</p>
+<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p>
+<p>--Comment? R&eacute;pond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour
+ rire.<br>
+ D&eacute;p&ecirc;chez-vous, s'il te pla&icirc;t!</p>
+<p>--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p>
+<p>--Il ne craint rien ni personne, dit F&eacute;lix, son grand fr&egrave;re.</p>
+<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en &ecirc;tre<br>
+ indigne, il lutte d&eacute;j&agrave; contre sa couardise. Pour l'encourager
+ d&eacute;finitivement,<br>
+ sa m&egrave;re lui promet une gifle.</p>
+<p>--Au moins, &eacute;clairez-moi, dit-il.</p>
+<p>Madame Lepic hausse les &eacute;paules, F&eacute;lix sourit avec m&eacute;pris.
+ Seule pitoyable,<br>
+ Ernestine prend une bougie et accompagne petit fr&egrave;re jusqu'au bout du
+ coridor.</p>
+<p>--Je t'attendrai l&agrave;, dit-elle.</p>
+<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifi&eacute;e, parce qu'un fort coup de
+ vent<br>
+ fait vaciller la lumi&egrave;re et l'&eacute;teint.</p>
+<p>Poil de Carotte, les fesses coll&eacute;es, les talons plant&eacute;s, se met
+ &agrave; trembler<br>
+ dans les t&eacute;n&egrave;bres. Elles sont si &eacute;paisses qu'il se croit
+ aveugle.<br>
+ Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glac&eacute;, pour l'emporter.
+ Des<br>
+ renards, des loups m&ecirc;me, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur
+ sa<br>
+ joue? Le mieux est de se pr&eacute;cipiter, au juger, vers les poules, la t&ecirc;te
+ en<br>
+ avant, afin de trouer l'ombre. T&acirc;tonnant, il saisit le crochet de la porte.<br>
+ Au bruit de ses pas, les poules effar&eacute;es s'agitent en gloussant sur leur<br>
+ perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p>
+<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p>
+<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ail&eacute;s. Quand
+ il<br>
+ rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumi&egrave;re, il lui
+ semble<br>
+ qu'il &eacute;change des loques pesantes de boue et de pluie contre un v&ecirc;tement<br>
+ neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les<br>
+ f&eacute;licitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de
+ ses<br>
+ parents la trace des inqui&eacute;tudes qu'ils ont eues.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine continuent tranquillement
+ leur<br>
+ lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p>
+<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Perdrix</h3>
+<p><br>
+ Comme &agrave; l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassi&egrave;re.
+ Elle<br>
+ contient deux perdrix. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les inscrit sur une ardoise<br>
+ pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur<br>
+ Ernestine d&eacute;pouille et plume le gibier. Quant &agrave; Poil de Carotte,
+ il est<br>
+ sp&eacute;cialement charg&eacute; d'achever les pi&egrave;ces bless&eacute;es.
+ Il doit ce privil&egrave;ge<br>
+ &agrave; la duret&eacute; bien connue de son coeur sec.</p>
+<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, &agrave; mon tour.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ L'ardoise est trop haute pour toi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, j'aimerais autant les plumer.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p>
+<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les<br>
+ indications d'usage:</p>
+<p>--Serre-les l&agrave;, tu sais bien, au cou, &agrave; rebrousse-plume.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce dans chaque main derri&egrave;re son dos, il commence.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Deux &agrave; la fois, m&acirc;tin!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est pour aller plus vite.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p>
+<p>Les perdrix se d&eacute;fendent, convulsives, et, les ailes battantes, &eacute;parpillent<br>
+ leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il &eacute;tranglerait plus<br>
+ ais&eacute;ment, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,<br>
+ pour les contenir, et, tant&ocirc;t rouge, tant&ocirc;t blanc, en sueur, la
+ t&ecirc;te haute<br>
+ afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p>
+<p>Elles s'obstinent.</p>
+<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la<br>
+ t&ecirc;te sur le bout de son soulier.</p>
+<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'&eacute;crient grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur<br>
+ Ernestine.</p>
+<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre b&ecirc;tes! je ne<br>
+ voudrais pas &ecirc;tre &agrave; leur place, entre ses griffes.</p>
+<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort &eacute;coeur&eacute;.</p>
+<p>--Voil&agrave;! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p>
+<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cr&acirc;nes bris&eacute;s
+ du sang<br>
+ coule, un peu de cervelle.</p>
+<p>--Il &eacute;tait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonn&eacute;?</p>
+<p>Grand F&eacute;lix dit:<br>
+ --C'est positif qu'il ne les a pas r&eacute;ussies comme les autres fois.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3>C'est le Chien<br>
+</h3>
+<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoud&eacute;s sous la lampe, lisent, l'un le<br>
+ journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle<br>
+ des choses.</p>
+<p>Tout &agrave; coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement
+ sourd.</p>
+<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p>
+<p>Pyrame grogne plus fort.</p>
+<p>--Imb&eacute;cile! dit madame Lepic.</p>
+<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame<br>
+ Lepic porte la main &agrave; son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,<br>
+ les dents serr&eacute;es. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix jure et bient&ocirc;t
+ one s'entend plus.</p>
+<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p>
+<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe<br>
+ de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par<br>
+ peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,<br>
+ il casse sa voix en &eacute;clats.</p>
+<p>La col&egrave;re suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien<br>
+ couch&eacute; qui leur tient t&ecirc;te.</p>
+<p>Les vitres crissent, le tuyau du po&ecirc;le chevrote et soeur Ernestine m&ecirc;me<br>
+ jappe.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est all&eacute; voir ce qu'il<br>
+ y a. Un cheminau attard&eacute; passe dans la rue peut-&ecirc;tre et rentre<br>
+ tranquillement chez lui, &agrave; moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour<br>
+ voler.</p>
+<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus<br>
+ vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il<br>
+ n'ouvre pas la porte.</p>
+<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant<br>
+ du pied, il s'effor&ccedil;ait d'effrayer l'ennemi.</p>
+<p>Aujourd'hui il triche.</p>
+<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et<br>
+ tourne autour de la maison en gardien fid&egrave;le, il les trompe et reste
+ coll&eacute;<br>
+ derri&egrave;re la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa
+ ruse<br>
+ lui r&eacute;ussit.</p>
+<p>Il na peur que d'&eacute;ternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il<br>
+ l&egrave;ve les yeux, il aper&ccedil;oit par une petite fen&ecirc;tre, au-dessus
+ de la porte,<br>
+ trois ou quatre &eacute;toiles dont l'&eacute;tincelante puret&eacute; le glace.</p>
+<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge<br>
+ trop. Les soup&ccedil;ons s'&eacute;veilleraient.</p>
+<p>De nouveau, il secoue avec ses mains fr&ecirc;les le lourd verrou qui grince
+ dans<br>
+ les crampons rouill&eacute;s et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la
+ gorge.<br>
+ A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!<br>
+ Chatouill&eacute; au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p>
+<p>Or, comme la derni&egrave;re fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les
+ Lepic<br>
+ calm&eacute;s ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande
+ rien,<br>
+ Poil de Carotte dit tout de m&ecirc;me par habitude</p>
+<p>--C'est le chien qui r&ecirc;vait.<br>
+</p>
+<h4>&nbsp;</h4>
+<h3>Le Cauchemar</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le d&eacute;rangent, lui<br>
+ prennent son lit et l'obligent &agrave; coucher avec sa m&egrave;re. Or, si
+ le jour il<br>
+ poss&egrave;de tous les d&eacute;fauts, la nuit il a principalement celui de
+ ronfler.<br>
+ Il ronfle expr&egrave;s, sans aucun doute.</p>
+<p>La grande chambre, glaciale m&ecirc;me en ao&ucirc;t, contient deux lits. L'un
+ est<br>
+ celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de<br>
+ sa m&egrave;re, au fond.</p>
+<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour d&eacute;blayer sa gorge.<br>
+ Mais peut-&ecirc;tre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines<br>
+ afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouch&eacute;es. Il s'exerce &agrave;
+ ne point<br>
+ respirer trop fort.</p>
+<p>Mais d&egrave;s qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus<br>
+ gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p>
+<p>Le cri de Poil de Carotte r&eacute;veille brusquement M. Lepic, qui demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que tu as?</p>
+<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p>
+<p>Et elle chantonne, &agrave; la mani&egrave;re des nourrices, un air berceur
+ qui semble<br>
+ indien.</p>
+<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les<br>
+ mains plaqu&eacute;es sur les fesses pour parer le pin&ccedil;on qui va venir
+ au premier<br>
+ appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit<br>
+ o&ugrave; il repose, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, au fond.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Sauf votre Respect</h3>
+<p><br>
+ Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les
+ autres<br>
+ communient, blancs de coeur et de corps, est rest&eacute; malpropre. Une nuit,<br>
+ il a trop attendu, n'osant demander.</p>
+<p>Il esp&eacute;ret, au moyen de tortillements gradu&eacute;s, calmer le malaise.</p>
+<p>Quelle pr&eacute;tention!</p>
+<p>Une autre nuit, il s'est r&ecirc;v&eacute; commod&eacute;ment install&eacute;
+ contre une borne, &agrave;<br>
+ l'&eacute;cart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi.
+ Il<br>
+ s'&eacute;veille. Pas plus de borne pr&egrave;s de lui qu'&agrave; son &eacute;tonnement!</p>
+<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,<br>
+ maternelle. Et m&ecirc;me, le lendemain matin, comme un enfant g&acirc;t&eacute;,
+ Poil de<br>
+ Carotte d&eacute;jeune avant de se lever.</p>
+<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soign&eacute;e, o&ugrave; madame
+ Lepic,<br>
+ avec une palette de bois, en a d&eacute;lay&eacute; un peu, oh! tr&egrave;s
+ peu.</p>
+<p>A son chevet, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine observent
+ Poil de<br>
+ Carotte d'un air sournois, pr&ecirc;ts &agrave; &eacute;clater de rire au premier
+ signal.<br>
+ Madame Lepic, petite cuiller&eacute;e par petite cuiller&eacute;e, donne la
+ becqu&eacute;e &agrave; son<br>
+ enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et &agrave; soeur<br>
+ Ernestine:</p>
+<p>--Attention! pr&eacute;parez-vous!</p>
+<p>--Oui, maman.</p>
+<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait d&ucirc; inviter<br>
+ quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux a&icirc;n&eacute;s<br>
+ comme pour leur demander:</p>
+<p>--Y &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>l&egrave;ve lentement, lentement la derni&egrave;re cuiller&eacute;e, l'enfonce
+ jusqu'&agrave; la gorge,<br>
+ dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui<br>
+ dit, &agrave; la fois goguenarde et d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e:</p>
+<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mang&eacute;, tu en as mang&eacute;, et
+ de la<br>
+ tienne encore, de celle d'hier.</p>
+<p>--Je m'en doutais, r&eacute;pond simplement Poil de Carotte, sans faire la
+ figure<br>
+ esp&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue &agrave; une chose, elle finit par n'&ecirc;tre<br>
+ plus dr&ocirc;le du tout.</p>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Pot</h3>
+<h4>I</h4>
+<p><br>
+ Comme il lui est arriv&eacute; d&eacute;j&agrave; plus d'un malheur au lit,
+ Poil de Carotte<br>
+ a bien soin de prendre ses pr&eacute;cautions chaque soir. En &eacute;t&eacute;,
+ c'est facile.<br>
+ A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait<br>
+ volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p>
+<p>L'hiver, la promenade devient une corv&eacute;e. Il a beau prendre, d&egrave;s
+ que la<br>
+ nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premi&egrave;re pr&eacute;caution,
+ il ne peut<br>
+ esp&eacute;rer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On d&icirc;ne, on veille,<br>
+ neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va<br>
+ durer encore une &eacute;ternit&eacute;. Il faut que Poil de Carotte prenne
+ une<br>
+ deuxi&egrave;me pr&eacute;caution.</p>
+<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p>
+<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p>
+<p>D'ordinaire il se r&eacute;pond &quot;oui&quot;, soit que, sinc&egrave;rement,
+ il ne puisse reculer,<br>
+ soit que la lune l'encourage par son &eacute;clat. Quelquefois M. Lepic et grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la n&eacute;cessit&eacute;
+ ne l'oblige<br>
+ pas toujours &agrave; s'&eacute;loigner de la maison, jusqu'au foss&eacute;
+ de la rue, presque<br>
+ en pleine campagne. Le plus souvent il s'arr&ecirc;te au bas de l'escalier;<br>
+ c'est selon.</p>
+<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a &eacute;teint les &eacute;toiles<br>
+ et les noyers ragent dans les pr&eacute;s.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apr&egrave;s avoir d&eacute;lib&eacute;r&eacute;
+ sans<br>
+ h&acirc;te, je n'ai pas envie.</p>
+<p>Il dit bonsoir &agrave; tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond
+ du<br>
+ corridor, &agrave; droite, sa chambre nue et solitaire. Il se d&eacute;shabille,
+ se<br>
+ couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serr&eacute;, d'un<br>
+ unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie<br>
+ et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme &agrave; clef parce qu'il<br>
+ est peureux. Poil de Carotte go&ucirc;te d'abord le plaisir d'&ecirc;tre seul.
+ Il<br>
+ repasse sa journ&eacute;e, se f&eacute;licite de l'avoir fr&eacute;quemment
+ &eacute;chapp&eacute; belle, et<br>
+ compte, pour demain, sur une chance &eacute;gale. Il se flatte que, deux jours
+ de<br>
+ suite, madame Lepic ne fera pas attention &agrave; lui, et il essaie de s'endormir<br>
+ avec ce r&ecirc;ve.</p>
+<p>A peine a-t-il ferm&eacute; les yeux qu'il &eacute;prouve un malaise connu.</p>
+<p>--&Ccedil;'&eacute;tait in&eacute;vitable, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Un autre se l&egrave;verait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot<br>
+ sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie<br>
+ toujours d'en mettre un. D'ailleurs, &agrave; quoi bon ce pot, puisque Poil
+ de<br>
+ Carotte prend ses pr&eacute;cautions?</p>
+<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p>
+<p>--T&ocirc;t ou tard, il faudra que je c&egrave;de, se dit-il. Or, plus je r&eacute;siste,<br>
+ plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes<br>
+ draps auront le temps de s&eacute;cher &agrave; la chaleur de mon corps. Je
+ suis s&ucirc;r, par<br>
+ exp&eacute;rience, que maman n'y verra goutte.</p>
+<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute s&eacute;curit&eacute;
+ et commence un<br>
+ bon somme.</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p>Brusquement il s'&eacute;veille et &eacute;coute son ventre.<br>
+ --Oh! oh! dit-il, &ccedil;a se g&acirc;te!</p>
+<p>Tout &agrave; l'heure il se croyait quitte. C'&eacute;tait trop de veine. Il
+ a p&eacute;ch&eacute;<br>
+ par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p>
+<p>Il s'assied sur son lit et t&acirc;che de r&eacute;fl&eacute;chir. La porte
+ est ferm&eacute;e &agrave; clef.<br>
+ La fen&ecirc;tre a des barreaux. Impossible de sortir.</p>
+<p>Pourtant is se l&egrave;ve et va t&acirc;ter la porte et les barreaux de la
+ fen&ecirc;tre.<br>
+ Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit &agrave; la recherche d'un
+ pot<br>
+ qu'il sait absent.</p>
+<p>Il se couche et se l&egrave;ve encore. Il aime mieux remuer, marcher, tr&eacute;pigner<br>
+ que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p>
+<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'&ecirc;tre entendu,<br>
+ car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gu&eacute;ri net, aurait l'air<br>
+ de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,<br>
+ qu'il appelait.</p>
+<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent &agrave; retarder le d&eacute;sastre.<br>
+ Bient&ocirc;t une douleur supr&ecirc;me met Poil de Carotte en danse. Il se
+ cogne au<br>
+ mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne &agrave; la chaise,
+ il<br>
+ se cogne &agrave; la chemin&eacute;e dont il l&egrave;ve violemment le tablier
+ et il s'abat<br>
+ entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p>
+<p>Le noir de la chambre s'&eacute;paissit.</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse<br>
+ matin&eacute;e, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle<br>
+ reniflait de travers.</p>
+<p>--Quelle dr&ocirc;le d'odeur! dit-elle.</p>
+<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est<br>
+ pas longue &agrave; trouver.</p>
+<p>--J'&eacute;tais malade et il n'y avait pas de pot, se d&eacute;p&ecirc;che
+ de dire Poil de<br>
+ Carotte, qui juge que c'est l&agrave; son meilleur moyen de d&eacute;fense.</p>
+<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p>
+<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement<br>
+ sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la<br>
+ chemin&eacute;e comme si elle &eacute;taignait le feu, elle secoue la literie
+ et elle<br>
+ demande de l'air! de l'air! affair&eacute;e et plaintive.</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Mis&eacute;rable! tu perds donc le sens! Te voil&agrave; donc d&eacute;natur&eacute;!
+ Tu vis donc<br>
+ comme les b&ecirc;tes! On donnerait un pot &agrave; une b&ecirc;te, qu'elle
+ saurait s'en<br>
+ servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les chemin&eacute;es. Dieu<br>
+ m'est t &eacute;moin que tu me rends imb&eacute;cile, et que je mourrai folle,
+ folle,<br>
+ folle!</p>
+<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il<br>
+ n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, l&agrave;, au pied du lit.<br>
+ Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore &agrave; ne rien
+ voir,<br>
+ il aurait du toupet.</p>
+<p>Et, comme sa famille d&eacute;sol&eacute;e, les voisins goguenards qui d&eacute;filent,
+ le<br>
+ facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p>
+<p>--Parole d'honneur! r&eacute;pond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,<br>
+ moi je ne sais plus. Arrangez vous.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Lapins</h3>
+<p><br>
+ --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es<br>
+ comme moi, tu ne l'aimes pas.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>On lui impose ainsi des go&ucirc;ts et des d&eacute;go&ucirc;ts. En principe,
+ il doit aimer<br>
+ seulement ce qu'aime sa m&egrave;re. Quand arrive le fromage:</p>
+<p>--Je suis bien s&ucirc;re, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera
+ pas.</p>
+<p>Et Poil de Carotte pense:</p>
+<p>--Puisqu'elle en est s&ucirc;re, ce n'est pas la peine d'essayer.</p>
+<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de<br>
+ satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?<br>
+ Au dessert, madame Lepic lui dit:</p>
+<p>--Va porter ces tranches de melon &agrave; ces lapins.</p>
+<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien<br>
+ horizontale afin de ne rien renverser.</p>
+<p>A son entr&eacute;e sous leur toit, les lapins, coiff&eacute;s en tapageurs,
+ les oreilles<br>
+ sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils<br>
+ allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p>
+<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous pla&icirc;t, partageons.</p>
+<p>S'&eacute;tant assis d'abord sur un tas de crottes, de sene&ccedil;on rong&eacute;
+ jusqu'&agrave; la<br>
+ racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les<br>
+ graines de melon et boit le jus lui-m&ecirc;me: c'est doux comme du vin doux.</p>
+<p>Puis il r&acirc;cle avec les dents ce que sa famille a laiss&eacute; aux tranches
+ de<br>
+ jaune sucr&eacute;, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux<br>
+ lapins en rond sur leur derri&egrave;re.</p>
+<p>La porte du petit toit est ferm&eacute;e. Le soleil des siestes enfile les
+ trous<br>
+ des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fra&icirc;che.<br>
+</p>
+<h3>La Pioche</h3>
+<p><br>
+ Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte travaillent c&ocirc;te &agrave;
+ c&ocirc;te. Chacun a sa<br>
+ pioche. Celle du grand fr&egrave;re F&eacute;lix a &eacute;t&eacute; faite sur
+ mesure, chez le<br>
+ mar&eacute;chal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout<br>
+ seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent<br>
+ d'ardeur. Soudain, au moment o&ugrave; il s'y attend le moins (c'est toujours<br>
+ &agrave; ce moment pr&eacute;cis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte
+ re&ccedil;oit un coup<br>
+ de pioche en plein front.</p>
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, il faut transporter, coucher avec pr&eacute;caution,
+ sur le<br>
+ lit, grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui vient de se trouver mal &agrave; la
+ vue du sang de son<br>
+ petit fr&egrave;re. Toute la famille est l&agrave;, debout, sur la pointe du
+ pied, et<br>
+ soupire appr&eacute;hensive:</p>
+<p>--O&ugrave; sont les sels?</p>
+<p>--Un peu d'eau bien fra&icirc;che, s'il vous pla&icirc;t, pour mouiller les
+ tempes.</p>
+<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les &eacute;paules,<br>
+ entre les t&ecirc;tes. Il a le front band&eacute; d'un linge d&eacute;j&agrave;
+ rouge, o&ugrave; le sang<br>
+ suinte et s'&eacute;carte.</p>
+<p>M. Lepic lui a dit:</p>
+<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p>
+<p>Et sa soeur Ernestine qui a pans&eacute; la blessure:</p>
+<p>--C'est entr&eacute; comme dans du beurre.</p>
+<p>Il n'a pas cri&eacute;, car on lui a fait observer que cela ne sert &agrave;
+ rien.</p>
+<p>Mais voici que grand fr&egrave;re F&eacute;lix ouvre un oeil, puis l'autre.
+ Il en est<br>
+ quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,<br>
+ l'inqui&eacute;tude, l'effroi se retirent des coeurs.</p>
+<p>--Toujours le m&ecirc;me, donc! dit madame Lepic &agrave; Poil de Carotte;
+ tu ne pouvais<br>
+ pas faire attention, petit imb&eacute;cile!</p>
+<h3></h3>
+<h3>La Carabine</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic dit &agrave; ses fils:</p>
+<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des fr&egrave;res qui s'aiment<br>
+ mettent tout en commun.</p>
+<p>--Oui, papa, r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, nous nous partagerons
+ la carabine.<br>
+ Et m&ecirc;me il suffira que Poil de Carotte me la pr&ecirc;te de temps en temps.</p>
+<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se m&eacute;fie.</p>
+<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p>
+<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit &ecirc;tre l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je c&egrave;de l'honneur &agrave; Poil de Carotte. Qu'il commence!</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ F&eacute;lix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p>
+<p>M. Lepic installe la carabine sur l'&eacute;paule de Poil de Carotte.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Emm&egrave;ne-t-on le chien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Inutile. Vous ferez le chien chacun &agrave; votre tour. D'ailleurs, des<br>
+ chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix s'&eacute;loignent. Leur
+ costume simple<br>
+ est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais<br>
+ M. Lepic leur d&eacute;clare souvent que le vrai chasseur les m&eacute;prise.
+ La culotte<br>
+ de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche<br>
+ ainsi dans la patouille, les terres labour&eacute;es, et des bottes se forment<br>
+ bient&ocirc;t, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante
+ a la<br>
+ consigne de respecter.</p>
+<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Il &eacute;prouve une d&eacute;mangeaison au d&eacute;faut de l'&eacute;paule
+ et se refuse d'y coller<br>
+ la crosse de son arme &agrave; feu.</p>
+<p>--Hein! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, je te la laisse porter tout ton
+ so&ucirc;l!</p>
+<p>--Tu es mon fr&egrave;re, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arr&ecirc;te et fait signe a grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie &agrave;
+ l'autre.<br>
+ Le dos vo&ucirc;t&eacute;, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme
+ si les<br>
+ moineaux dormaient. La bande tient mal, et p&eacute;piante, va se poser ailleurs.<br>
+ Les deux chasseurs se redressent; grand fr&egrave;re F&eacute;lix jette des
+ insultes.<br>
+ Poil de Carotte, bien que son coeur batte, para&icirc;t moins impatient. Il<br>
+ redoute l'instant o&ugrave; il devra prouver son adresse. S'il manquait!<br>
+ Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Ne tire pas, tu es trop loin.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Crois-tu?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Pardine! &Ccedil;a trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en<br>
+ est tr&egrave;s loin.</p>
+<p>Et grand fr&egrave;re F&eacute;lix se d&eacute;masque afin de montrer qu'il
+ a raison. Les<br>
+ moineaux, effray&eacute;s, repartent.</p>
+<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il<br>
+ hoche la queue, remue la t&ecirc;te, offre son ventre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Vraiment, je peux le tirer, celui-l&agrave;, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, pr&ecirc;te-moi ta carabine.</p>
+<p>Et d&eacute;j&agrave; Poil de Carotte, les mains vides, d&eacute;sarm&eacute;,
+ b&acirc;ille: &agrave; sa place,<br>
+ devant lui, grand fr&egrave;re F&eacute;lix &eacute;paule, vise, tire, et le
+ moineau tombe.</p>
+<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout &agrave; l'heure serrait<br>
+ la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il<br>
+ la retrouve, car grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de la lui rendre, puis,
+ faisant<br>
+ le chien, court ramasser le moineau et dit:</p>
+<p>--Tu n'en finis pas, il faut te d&eacute;p&ecirc;cher un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Un peu beaucoup.</p>
+<p>Grand f&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Bon, tu boudes!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Dame, veux-tu que je chante?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que<br>
+ nous pouvions le manquer.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! moi...</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Toi ou moi, c'est la m&ecirc;me chose. Je l'ai tu&eacute; aujourd'hui, tu le
+ tueras<br>
+ demain.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah! demain.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je te le promets.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je sais? tu me le promets, la veille.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je te le jure; es-tu content?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;<br>
+ j'essaierais la carabine.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.<br>
+ Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros b&ecirc;te, et laisse passer<br>
+ le bec.</p>
+<p>Les deux chasseurs retournent &agrave; la maison. Parfois il rencontrent un<br>
+ paysan qui les salue et dit:</p>
+<p>--Gar&ccedil;ons, vous n'avez pas tu&eacute; le p&egrave;re, au moins?</p>
+<p>Poil de Carotte, flatt&eacute;, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommod&eacute;s,<br>
+ triomphants, et M. Lepic, d&egrave;s qu'il les aper&ccedil;oit, s'&eacute;tonne:</p>
+<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc<br>
+ port&eacute;e tout le temps?</p>
+<p>--Presque, dit Poil de Carotte.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Taupe</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un<br>
+ ramonat. Quand il a bien jou&eacute; avec, il se d&eacute;cide &agrave; la tuer.
+ Il la<br>
+ lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse<br>
+ retomber sur une pierre.</p>
+<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; la taupe s'est bris&eacute; les pattes, fendu la t&ecirc;te,
+ cass&eacute; le dos, et<br>
+ elle semble n'avoir pas la vie dure.</p>
+<p>Puis, stup&eacute;fait, Poil de Carotte s'aper&ccedil;oit qu'elle s'arr&ecirc;te
+ de mourir.<br>
+ Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, &ccedil;a<br>
+ n'avance plus.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! elle n'est pas morte, dit-il.</p>
+<p>En effet, sur la pierre tach&eacute;e de sang, la taupe se p&eacute;trit; son
+ ventre<br>
+ plein de graisse tremble comme une gel&eacute;e, et, par ce tremblement, donne<br>
+ l'illusion de la vie.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est
+ pas<br>
+ encore morte!</p>
+<p>Il la ramasse, l'injurie et change de m&eacute;thode.</p>
+<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes<br>
+ ses forces, &agrave; bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe<br>
+ bouge toujours.</p>
+<p>Et plus Poil de Carotte enrag&eacute; tape, moins la taupe lui parait mourir.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3>La Luzerne</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix reviennent de v&ecirc;pres
+ et se h&acirc;tent<br>
+ d'arriver &agrave; la maison, car c'est l'heure du go&ucirc;ter de quatre heures.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix aura une tartine de beurre ou de confitures,
+ et<br>
+ Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme<br>
+ trop t&ocirc;t, et d&eacute;clar&eacute;, devant t&eacute;moins, qu'il n'est
+ pas gourmand. Il<br>
+ aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,<br>
+ ce soir encore, marche plus vite que grand fr&egrave;re F&eacute;lix, afin d'&ecirc;tre<br>
+ servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de<br>
+ Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui<br>
+ donne des coups de dents, des coups de t&ecirc;te, le morcelle, et fait<br>
+ voler des &eacute;clats. Rang&eacute;s autour de lui, ses parents le regardent<br>
+ avec curiosit&eacute;.</p>
+<p>Son estomac d'autruche dig&eacute;rait des pierres, un vieux sou tach&eacute;
+ de<br>
+ vert-de-gris. En r&eacute;sum&eacute;, il ne se montre point difficile &agrave;
+ nourrir.<br>
+ Il p&egrave;se sur le loquet de la porte. Elle est ferm&eacute;e.</p>
+<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix, jurant le nom de Dieu, se pr&eacute;cipite
+ sur la lourde<br>
+ porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,<br>
+ unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les &eacute;paules.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ D&eacute;cid&eacute;ment, ils n'y sont pas.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Mais o&ugrave; sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p>
+<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une<br>
+ faim inaccoutum&eacute;e. Par des b&acirc;illements, des chocs de poing au creux
+ de<br>
+ la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est pourtant ce que nous avons de mieux &agrave; faire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux<br>
+ manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ De l'herbe! c'est une id&eacute;e, et nos parents seront attrap&eacute;s.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par<br>
+ exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans<br>
+ l'huile et le vinaigre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ On n'a pas besoin de la retourner.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange<br>
+ pas, toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pourquoi toi et pas moi?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Blague &agrave; part, veux-tu parier?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain<br>
+ avec du lait caill&eacute; pour &eacute;carter dessus?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je pr&eacute;f&egrave;re la luzerne.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Partons!</p>
+<p>Bient&ocirc;t le champ de luzerne d&eacute;ploie sous leurs yeux sa verdeur<br>
+ app&eacute;tissante. D&egrave;s l'entr&eacute;e, ils se r&eacute;jouissent de
+ tra&icirc;ner les<br>
+ souliers, d'&eacute;craser les tiges molles, de marquer d'&eacute;troits<br>
+ chemins qui inqui&eacute;teront longtemps et feront dire:</p>
+<p>--Quelle b&ecirc;te a pass&eacute; par ici?</p>
+<p>A travers leurs culottes, une fra&icirc;cheur p&eacute;n&egrave;tre jusqu'aux
+ mollets<br>
+ peu &agrave; peu engourdis.</p>
+<p>Ils s'arr&ecirc;tent au milieu du champ et se laissent tomber &agrave; plat
+ ventre.</p>
+<p>--On est bien, dit grand f&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Le visage chatouill&eacute;, ils rient comme autrefois quand ils couchaient<br>
+ ensemble dans le m&ecirc;me lit et que M. Lepic leur criait de la chambre<br>
+ voisine:</p>
+<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p>
+<p>Ils oublient leur faim et se mettent &agrave; nager en marin, en chien, en<br>
+ grenouille. Les deux t&ecirc;tes seules &eacute;mergent. Ils coupent de la main,<br>
+ refoulent du pied les petites vagues vertes ais&eacute;ment bris&eacute;es.
+ Mortes,<br>
+ elles ne se referment plus.</p>
+<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand f&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p>
+<p>Accoud&eacute;s, ils suivent du regard les galeries souffl&eacute;es que creusent<br>
+ les taupes et qui zigzaguent &agrave; fleur de sol, comme &agrave; fleur de
+ peau<br>
+ les veines des vieillards. Tant&ocirc;t ils les perdent de vue, tant&ocirc;t<br>
+ elles d&eacute;bouchent dans une clairi&egrave;re, o&ugrave; la cuscute rongeuse,
+ parasite<br>
+ m&eacute;chante, chol&eacute;ra des bonnes luzernes, &eacute;tend sa barbe de
+ filaments<br>
+ roux. Les taupini&egrave;res y forment un minuscule village de huttes<br>
+ dress&eacute;es &agrave; la mode indienne.</p>
+<p>--Ce n'est pas tout &ccedil;a, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, mangeons.
+ Je commence.<br>
+ Prends garde de toucher &agrave; ma portion.</p>
+<p>Avec son bras comme rayon, il d&eacute;crit un arc de cercle.</p>
+<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Les deux t&ecirc;tes disparaissent. Qui les devinerait?</p>
+<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de<br>
+ luzerne, en montre les dessous p&acirc;les, et le champ tout entier est<br>
+ parcouru de frissons.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix arraches des brass&eacute;es de fourrage, s'en
+ enveloppe<br>
+ la t&ecirc;te, feint de se bourrer, imite le bruid de m&acirc;choires d'un veau<br>
+ inexp&eacute;riment&eacute; qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de<br>
+ d&eacute;vorer tout, les racines m&ecirc;mes, car il conna&icirc;t la vie, Poil
+ de<br>
+ Carotte le prend au s&eacute;rieux, et, plus d&eacute;licat, ne choisit que
+ les<br>
+ belles feuilles.</p>
+<p>Du bout de son nez il les courbe, les am&egrave;ne &agrave; sa bouche et les<br>
+ m&acirc;che pos&eacute;ment.</p>
+<p>Pourquoi se presser?<br>
+ La table n'est pas lou&eacute;e. La foire n'est pas sur le pont.</p>
+<p>Et les dents crissantes, la langue am&egrave;re, le coeur soulev&eacute;, il
+ avale,<br>
+ se r&eacute;gale.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Timbale</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carote ne boira plus &agrave; table. Il perd l'habitude de boire, en<br>
+ quelques jours, avec une facilit&eacute; qui surprend sa famille et ses amis.<br>
+ D'abord, il dit un matin &agrave; madame Lepic qui lui verse du vin comme<br>
+ d'ordinaire:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>Au repas du soir, il dit encore:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>--Tu deviens &eacute;conomique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p>
+<p>Ainsi il reste toute cette premi&egrave;re journ&eacute;e sans boire, parce
+ que la<br>
+ temp&eacute;rature est douce et que simplement il n'a pas soif.</p>
+<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p>
+<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN</p>
+<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p>
+<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras<br>
+ la chercher dans le placard.</p>
+<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir<br>
+ soi-m&ecirc;me?</p>
+<p>On s'&eacute;tonne d&eacute;j&agrave;:</p>
+<p>--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voil&agrave; une facult&eacute;
+ de plus.</p>
+<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te<br>
+ trouves seul, &eacute;gar&eacute; dans un d&eacute;sert, sans chameau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine parient:</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Il restera une semaine sans boire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'&agrave; dimanche, ce sera beau.</p>
+<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus<br>
+ jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,<br>
+ leur trouvez-vous du m&eacute;rite?</p>
+<p>-Un cochon d'Inde et toi, &ccedil;a fait deux, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Poil de Carotte, piqu&eacute;, leur montrera ce dont il est capable. Madame<br>
+ Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se d&eacute;fend de la r&eacute;clamer.
+ Il<br>
+ accepte avec une &eacute;gale indiff&eacute;rence les ironiques compliments
+ et les<br>
+ t&eacute;moignages d'admiration sinc&egrave;re.</p>
+<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p>
+<p>Les autres disent:</p>
+<p>-Il boit en cachette.</p>
+<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte<br>
+ tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point s&egrave;che, diminue peu &agrave;<br>
+ peu.</p>
+<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques &eacute;trangers l&egrave;vent
+ encore<br>
+ les bras au ciel, quand on les met au courant:</p>
+<p>--Vous exag&eacute;rez: nul n'&eacute;chappe aux exigences de la nature.</p>
+<p>Le m&eacute;decin consult&eacute; d&eacute;clare que le cas lui semble bizarre,
+ mais qu'en<br>
+ somme rien n'est impossible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconna&icirc;t qu'avec<br>
+ un ent&ecirc;tement r&eacute;gulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer<br>
+ une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent<br>
+ m&ecirc;me pas incommod&eacute;. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il
+ vaincre<br>
+ sa faim comme sa soif! Il je&ucirc;nerait, il vivrait d'air.</p>
+<p>Il ne se souvient m&ecirc;me plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.<br>
+ Puis la servante Honorine a l'id&eacute;e de l'emplir de tripoli rouge pour<br>
+ nettoyer les chandeliers.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3>La Mie de Pain</h3>
+<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne d&eacute;daigne pas d'amuser lui-m&ecirc;me
+ ses<br>
+ enfants. Il leur raconte des histoires dans les all&eacute;es du jardin, et
+ il<br>
+ arrive que grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte se roulent par
+ terre, tant<br>
+ ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient<br>
+ leur dire que le d&eacute;jeuner est servi, et les voil&agrave; calm&eacute;s.
+ A chaque<br>
+ r&eacute;union de famille, les visages se renfrognent.</p>
+<p>On d&eacute;jeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et d&eacute;j&agrave;
+ rien<br>
+ n'emp&ecirc;cherait de passer la table &agrave; d'autres, si elle &eacute;tait
+ lou&eacute;e, quand<br>
+ madame Lepic dit:</p>
+<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te pla&icirc;t, pour finir ma compote?</p>
+<p>A qui s'adresse-t-elle?<br>
+ Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.<br>
+ Elle le renseigne sur le prix des l&eacute;gumes, et lui explique la difficult&eacute;,<br>
+ par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une<br>
+ b&ecirc;te.</p>
+<p>--Non, dit-elle &agrave; Pyrame qui grogne d'amiti&eacute; et bat le paillason
+ de sa<br>
+ queue, tu ne sais pas le mal que j'ai &agrave; tenir cette maison. Tu te figures,<br>
+ comme les hommes, qu'une cuisini&egrave;re a tout pour rien. &Ccedil;a t'est
+ bien &eacute;gal<br>
+ que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p>
+<p>Or, cette fois, madame Lepic fait &eacute;v&eacute;nement. Par exception, elle
+ s'adresse<br>
+ &agrave; M. Lepic d'une mani&egrave;re directe. C'est &agrave; lui, bien &agrave;
+ lui qu'elle demande<br>
+ une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord<br>
+ elle le regarde.</p>
+<p>Ensuite M. Lepic a le pain pr&egrave;s de lui. &Eacute;tonn&eacute;, il h&eacute;site,
+ puis, du<br>
+ bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,<br>
+ s&eacute;rieux, noir, il la jette &agrave; madame Lepic.</p>
+<p>Farce ou drame? Qui le sait?<br>
+ Soeur Ernestine, humili&eacute;e pour sa m&egrave;re, a vaguement le trac.<br>
+ --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ qui<br>
+ galope, effr&eacute;n&eacute;, sur les b&acirc;tons de sa chaise.</p>
+<p>Quant &agrave; Poil de Carotte, herm&eacute;tique, des bousilles aux l&egrave;vres,
+ l'oreille<br>
+ pleine de rumeurs et les joues gonfl&eacute;es de pommes cuites, il se contient,<br>
+ mais il va p&eacute;ter, si madame Lepic ne quitte &agrave; l'instant la table,
+ parce<br>
+ qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derni&egrave;re des<br>
+ derni&egrave;res.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Trompette</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic arrive de Paris ce matin m&ecirc;me. Il ouvre sa malle. Des cadeaux<br>
+ en sortent pour grand fr&egrave;res F&eacute;lix et soeur Ernestine, de beaux
+ cadeaux,<br>
+ dont pr&eacute;cis&eacute;ment (comme c'est dr&ocirc;le!) ils ont r&ecirc;v&eacute;
+ toute la nuit. Ensuite<br>
+ M. Lepic, les mains derri&egrave;re son dos, regarde malignement Poil de Carotte<br>
+ et lui dit:</p>
+<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p>
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, Poil de Carotte est plut&ocirc;t prudent que t&eacute;m&eacute;raire.
+ Il<br>
+ pr&eacute;f&eacute;rerait une trompette, parce que &ccedil;a ne part pas dans
+ les mains; mais<br>
+ il a toujours entendu dire qu'un gar&ccedil;on de sa taille ne peut jouer<br>
+ s&eacute;rieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.<br>
+ L'&acirc;ge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.<br>
+ Son p&egrave;re connait les enfants: il a apport&eacute; ce qu'il faut.</p>
+<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, s&ucirc;r de deviner.</p>
+<p>Il va m&ecirc;me au peu loin et ajoute:</p>
+<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p>
+<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarass&eacute;, tu aimes mieux un pistolet! tu as<br>
+ donc bien chang&eacute;?</p>
+<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p>
+<p>--Mais non, va, non, papa, c'&eacute;tait pour rire. Sois tranquille, je les<br>
+ d&eacute;teste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre<br>
+ comme &ccedil;a m'amuse de souffler dedans.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine &agrave; ton p&egrave;re, n'est-ce<br>
+ pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les<br>
+ pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on<br>
+ ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni<br>
+ trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau<br>
+ &agrave; franges d'or. Tu l'as assez regard&eacute;e. Maintenant, va voir &agrave;
+ la<br>
+ cuisine si j'y suis; d&eacute;guerpis, trotte et fl&ucirc;te dans tes doigts.</p>
+<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roul&eacute;e dans<br>
+ ses trois pompons rouge et son drapeau &agrave; franges d'or, la trompette de<br>
+ Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme<br>
+ celle du jugement dernier.</p>
+<h3></h3>
+<h3>La M&egrave;che</h3>
+<p><br>
+ Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent &agrave; la messe. On<br>
+ les fait beaux et soeur Ernestine pr&eacute;side elle-m&ecirc;me &agrave; leur
+ toilette,<br>
+ au risque d'&ecirc;tre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,<br>
+ lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros &agrave;<br>
+ Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses fr&egrave;res.</p>
+<p>C'est une rage qu'elle a.<br>
+ Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix pr&eacute;vient sa soeur qu'il finira par se f&acirc;cher aussi
+ elle triche:</p>
+<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubli&eacute;e, je ne l'ai pas fait expr&egrave;s,<br>
+ et je te jure qu'&agrave; partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p>
+<p>Et toujours elle r&eacute;ussit &agrave; lui en mettre un doigt.</p>
+<p>--Il arrivera malheur, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Ce matin, roul&eacute; dans sa serviette, la t&ecirc;te basse, comme soeur
+ Ernestine<br>
+ ruse encore, il ne s'aper&ccedil;oit de rien.</p>
+<p>--L&agrave;, dit-elle, je t'ob&eacute;is, tu ne bougonneras point, regarde
+ le pot ferm&eacute;<br>
+ sur la chemin&eacute;e. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun m&eacute;rite.<br>
+ Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est<br>
+ unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta t&ecirc;te ressemble<br>
+ &agrave; un chou-fleur et cette raie durera jusqu'&agrave; la nuit.</p>
+<p>--Je te remercie, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il se l&egrave;ve sans d&eacute;fiance. Il n&eacute;glige de v&eacute;rifier
+ comme d'ordinaire, en<br>
+ passant sa main sur ses cheveux.</p>
+<p>Soeur Ernestine ach&egrave;ve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants
+ de<br>
+ filoselle blanche.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est? dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que<br>
+ ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix se trompe. Il passe devant l'armoire.
+ Il court<br>
+ au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa<br>
+ t&ecirc;te, avec tranquillit&eacute;.</p>
+<p>--Je t'avais pr&eacute;venue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque<br>
+ de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.<br>
+ Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la rivi&egrave;re.</p>
+<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout tremp&eacute;,<br>
+ il attend qu'on le change ou que le soleil le s&egrave;che, au choix: &ccedil;a
+ luit<br>
+ est &eacute;gal.</p>
+<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain<br>
+ personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut<br>
+ laisser croire que je ne d&eacute;teste pas la pommade.</p>
+<p>Mais tandis que Poil de Carotte se r&eacute;signe d'un coeur habitu&eacute;,
+ ses<br>
+ cheveux le vengent &agrave; son insu.</p>
+<p>Couch&eacute; de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;<br>
+ puis ils se d&eacute;gourdissent, et par une invisible pouss&eacute;e bossellent
+ leur<br>
+ l&eacute;ger moule luisant, le fendillent, le cr&egrave;vent.</p>
+<p>On dirait un chaume qui d&eacute;g&egrave;le. Et bient&ocirc;t la premi&egrave;re
+ m&egrave;che se dresse<br>
+ en l'air, droite, libre.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Bain</h3>
+<p><br>
+ Comme quatre heures vont bient&ocirc;t sonner, Poil de Carotte, f&eacute;brile,<br>
+ r&eacute;veille M. Lepic et grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui dorment sous
+ les noisetiers<br>
+ du jardin.</p>
+<p>--Partons-nous? dit-il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Allons-y, porte les cale&ccedil;ons?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Il doit faire encore trop chaud.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras<br>
+ sur l'herbe.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte mod&egrave;re son allure &agrave; grand peine et se sent
+ des<br>
+ fourmis dans les pieds. Il porte sur l'&eacute;paule son cale&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re
+ et<br>
+ sans dessin et le cale&ccedil;on rouge et bleu de grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ La<br>
+ figure anim&eacute;e, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apr&egrave;s<br>
+ les branches. Il nage dans l'air et il dit &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p>
+<p>--Un malin! r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, d&eacute;daigneux
+ et fix&eacute;.</p>
+<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout &agrave; coup.</p>
+<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, un petit
+ mur de pierres<br>
+ s&egrave;ches, et la rivi&egrave;re brusquement apparue coule devant lui. L'instant<br>
+ est pass&eacute; de rire.</p>
+<p>De reflets glac&eacute;s miroitent sur l'eau enchant&eacute;e. Elle clapote
+ comme<br>
+ des dents claquent et exhale une odeur fade.</p>
+<p>Il s'agit d'entrer l&agrave; dedans, d'y s&eacute;journer et de s'y occuper,
+ tandis<br>
+ que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes r&eacute;glementaires.<br>
+ Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait<br>
+ pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,<br>
+ attirante de loin, le met en d&eacute;tresse.</p>
+<p>Poil de Carotte commence de se d&eacute;shabiller, &agrave; l'&eacute;cart.
+ Il veut moins<br>
+ cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p>
+<p>Il &ocirc;te ses v&ecirc;tements un &agrave; un et les plie avec soin sur l'herbe.
+ Il<br>
+ noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les d&eacute;nouer. Il met<br>
+ son cale&ccedil;on, enl&egrave;ve sa chemise courte et, comme il transpire,
+ pareil<br>
+ au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend<br>
+ encore un peu.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix a pris possession de la
+ rivi&egrave;re et la saccage<br>
+ en ma&icirc;tre. Il la bat &agrave; tour de bras, la frappe du talon, la fait<br>
+ &eacute;cumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des<br>
+ vagues courrouc&eacute;es.</p>
+<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p>
+<p>--Je me s&eacute;chais, dit Poil de Carotte. Enfin il se d&eacute;cide, il
+ s'assied<br>
+ par terre, et t&acirc;te l'eau d'un orteil que ses chaussures trop &eacute;troites<br>
+ ont &eacute;cras&eacute;. En m&ecirc;me temps, il se frotte l'estomac qui peut-&ecirc;tre
+ n'a<br>
+ pas fini de dig&eacute;rer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p>
+<p>Elles lui &eacute;gratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il
+ a<br>
+ de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble<br>
+ qu'une ficelle mouill&eacute;e s'enroule peu &agrave; peu autour de son corps,
+ comme<br>
+ autour d'une toupie. Mais la motte o&ugrave; il s'appuie c&egrave;de, et Poil
+ de<br>
+ Carotte tombe, dispara&icirc;t, barbote et se redresse, toussant, crachant,<br>
+ suffoqu&eacute;, aveugl&eacute;, &eacute;tourdi.</p>
+<p>--Tu plonges bien, mon gar&ccedil;on, lui dit monsieur Lepic.</p>
+<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup &ccedil;a. L'eau<br>
+ reste dans mes oreilles, et j'aurai mal &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+<p>Il cherche un endroit o&ugrave; il puisse apprendre &agrave; nager, c'est-&agrave;-dire<br>
+ faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p>
+<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings<br>
+ ferm&eacute;s, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui<br>
+ ne font rien.</p>
+<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix l'emp&ecirc;che de s'appliquer et le d&eacute;range
+ toujours.</p>
+<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,<br>
+ j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois<br>
+ plus. A pr&eacute;sent, mets-toi l&agrave; vers le saule. Ne bouge pas. Je parie<br>
+ de te rejoindre en dix brass&eacute;es.</p>
+<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les &eacute;paules hors de l'eau,<br>
+ immobile comme une vraie borne.<br>
+ De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ lui grimpe<br>
+ sur le dos, pique une t&ecirc;te et dit:</p>
+<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p>
+<p>--Laisse-moi prendre ma le&ccedil;on tranquille, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p>
+<p>-D&eacute;j&agrave;! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profit&eacute; de son<br>
+ bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout<br>
+ &agrave; l'heure, &agrave; pr&eacute;sent de plume, il s'y d&eacute;bat avec
+ une sorte de vaillance<br>
+ fr&eacute;n&eacute;tique, d&eacute;fiant le danger, pr&ecirc;t &agrave; risquer
+ sa vie pour sauver quelqu'un,<br>
+ et il dispara&icirc;t m&ecirc;me volontairement sous l'eau, afin de go&ucirc;ter
+ l'angoisse<br>
+ de ceux qui se noient.</p>
+<p>--D&eacute;p&ecirc;che-toi, s'&eacute;crie M. Lepic, ou grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix boira tout le rhum.</p>
+<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p>
+<p>--Je ne donne ma part &agrave; personne.</p>
+<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu t'es mal lav&eacute;, il rest de la crasse &agrave; tes chevilles.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est de la terre, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Non, c'est de la crasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Veux-tu que je retourne, papa?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu &ocirc;teras &ccedil;a demain, nous reviendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p>
+<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que<br>
+ grand fr&egrave;re F&eacute;lix n'as pas mouill&eacute;s, et la t&ecirc;te lourde,
+ la gorge r&acirc;cl&eacute;e,<br>
+ il rit aux &eacute;clats, tant son fr&egrave;re et M. Lepic plaisantent dr&ocirc;lement
+ ses<br>
+ orteils boudin&eacute;s.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Honorine</h3>
+<p><br>
+ Madame Lepic:<br>
+ Auel &acirc;ge avez-vous donc, d&eacute;j&agrave;, Honorine?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Vous voil&agrave; vieille, ma pauvre vieille!</p>
+<p>Honorine:<br>
+ &Ccedil;a ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai &eacute;t&eacute;
+ malade.<br>
+ Je crois les chevaux moins durs que moi.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un<br>
+ coup. Quelque soir, en revenant de la rivi&egrave;re, vous sentirez votre hotte<br>
+ plus &eacute;crasante, votre brouette plus lourde &agrave; pousser que les autres
+ soirs;<br>
+ vous tomberez &agrave; genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouill&eacute;,<br>
+ et vous serez perdue. On vous rel&egrave;vera morte.</p>
+<p>Honrine:<br>
+ Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras<br>
+ vont encore.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on<br>
+ lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue<br>
+ baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Oh! j'y vois clair comme &agrave; mon mariage.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.<br>
+ Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette bu&eacute;e?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Il y a de l'humidit&eacute; dans le placard.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se prom&egrave;nent sur les<br>
+ assiettes? Regardez cette trace.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ O&ugrave; donc, s'il vous pla&icirc;t, madame? je ne vois rien.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas<br>
+ que vous vous rel&acirc;chez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au<br>
+ pays qui vous vaille par l'&eacute;nergie; seulement vous vieillissez. Moi<br>
+ aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne<br>
+ volont&eacute; ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une esp&egrave;ce
+ de<br>
+ toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Pourtant, je les &eacute;carquille bien et je ne vois pas trouble comme si<br>
+ j'avais la t&ecirc;te dans un seau d'eau.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn&eacute;<br>
+ &agrave; monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous<br>
+ chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a<br>
+ rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui &eacute;chappe. On s'imagine<br>
+ qu'il est indiff&eacute;rent: erreur! Il observe, et tout se grave derri&egrave;re<br>
+ son front. Il a simplement repouss&eacute; du doigt votre verre, et il a eu
+ le<br>
+ courage de d&eacute;jeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Diable aussi que monsieur Lepic se g&ecirc;ne avec sa domestique! Il n'avait<br>
+ qu'&agrave; parler et je lui changeais son verre.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler<br>
+ monsieur Lepic d&eacute;cid&eacute; &agrave; ce taire. J'y ai renonc&eacute;
+ moi-m&ecirc;me. D'ailleurs<br>
+ la question n'est pas l&agrave;. Je me r&eacute;sume: votre vue faiblit chaque
+ jour<br>
+ un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une<br>
+ lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgr&eacute; le<br>
+ surcro&icirc;t de d&eacute;pense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous
+ aider...</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame<br>
+ Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ &Ccedil;a marchera bien ainsi jusqu'&agrave; ma mort.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,<br>
+ comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Vous n'avez peut-&ecirc;tre pas l'intention de me renvoyer &agrave; cause d'un
+ coup<br>
+ de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous<br>
+ me jetez &agrave; la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voil&agrave; toute rouge. Nous<br>
+ causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous f&acirc;chez, vous<br>
+ dites des b&ecirc;tises plus grosses que l'&eacute;glise.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Dame! est-ce que je sais, moi?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.<br>
+ J'esp&egrave;re que le m&eacute;decin vous gu&eacute;rira. &Ccedil;a arrive.
+ En attendant, laquelle<br>
+ de nous deux est la plus embarass&eacute;e. Vous ne soup&ccedil;onnez m&ecirc;me
+ pas que<br>
+ vos yeux prennent la maladie. Le m&eacute;nge en souffre. Je vous avertis par<br>
+ charit&eacute;, pour pr&eacute;venir des accidents, et aussi parce que j'ai
+ le droit,<br>
+ il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Tant que vous voudrez. Faites &agrave; votre aise, madame Lepic. Un moment je<br>
+ me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon c&ocirc;t&eacute;, je surveillerai<br>
+ mes assiettes, je le garantis.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma r&eacute;putation,<br>
+ Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez<br>
+ absolument.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Dans ce cas-l&agrave;, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois<br>
+ utile et je crierais &agrave; l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour<br>
+ o&ugrave; je m'apercevrai que je deviens &agrave; charge et que je ne sais m&ecirc;me
+ plus<br>
+ faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,<br>
+ toute seule, sans qu'on me pousse.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe<br>
+ &agrave; la maison.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la m&egrave;re<br>
+ Ma&iuml;tte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,<br>
+ Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le<br>
+ dis.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Marmite</h3>
+<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile<br>
+ &agrave; sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut<br>
+ &eacute;couter, sans opinion pr&eacute;con&ccedil;ue, et, le moment venu, sortir
+ de l'ombre,<br>
+ et, comme une personne r&eacute;fl&eacute;chie, qui seule garde toute sa t&ecirc;te
+ au milieu<br>
+ de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des<br>
+ affaires.</p>
+<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et s&ucirc;r.<br>
+ Certes, elle ne l'avouera pas, trop fi&egrave;re. L'accord se fera tacitement,<br>
+ et Poil de Carotte devra agir sans &ecirc;tre encourag&eacute;, sans esp&eacute;rer
+ une<br>
+ r&eacute;compense.</p>
+<p>Il s'y d&eacute;cide.</p>
+<p>Du matin au soir, une marmite pend &agrave; la cr&eacute;maill&egrave;re de
+ la chemin&eacute;e.<br>
+ L'hiver, o&ugrave; if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide<br>
+ souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p>
+<p>L'&eacute;t&eacute; on use de son eau qu'apr&egrave;s chaque repas, pour laver
+ la vaisselle,<br>
+ et le reste du temps elle bout sans utilit&eacute;, avec un petit sifflement<br>
+ continu, tandis que sous son ventre fendill&eacute;, deux b&ucirc;ches fument,<br>
+ presque &eacute;teintes.</p>
+<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et pr&ecirc;te l'oreille.</p>
+<p>--Tout s'est &eacute;vapor&eacute;, dit-elle.</p>
+<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux b&ucirc;ches et<br>
+ remue la cendre. Bient&ocirc;t le doux chantonnement recommence et Honorine<br>
+ tranquillis&eacute;e va s'occuper ailleurs.</p>
+<p>On lui dirait:</p>
+<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert<br>
+ plus? Enlevez donc votre marmitre; &eacute;teignez le feu. Vous br&ucirc;lez
+ du<br>
+ bois comme s'il ne co&ucirc;tait rien. Tant de pauvres g&egrave;lent, d&egrave;s
+ qu'arrive<br>
+ le froid. Vous &ecirc;tes pourtant une femme &eacute;conome.</p>
+<p>Elle secouerait la t&ecirc;te.<br>
+ Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cr&eacute;maill&egrave;re.<br>
+ Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vid&eacute;e, qu'il<br>
+ pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie.</p>
+<p>Et maintenant, il n'est m&ecirc;me plus n&eacute;cessaire qu'elle touche la
+ marmite,<br>
+ ni qu'elle la voie; elle la conna&icirc;t par coeur. Il lui suffit de<br>
+ l'&eacute;couter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme<br>
+ elle enfilerait une perle, tellement habitu&eacute;e que jusqu'ici elle n'a<br>
+ jamais manqu&eacute; son coup.</p>
+<p>Elle le manque aujourd'hui pour la premi&egrave;re fois.</p>
+<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une b&ecirc;te<br>
+ d&eacute;rang&eacute;e qui se f&acirc;che, saute sur Honorine, l'enveloppe,
+ l'&eacute;touffe et<br>
+ la br&ucirc;le.</p>
+<p>Elle pousse un cri, &eacute;ternue et crache en reculant.</p>
+<p>--Ch&acirc;cre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p>
+<p>Les yeux coll&eacute;s et cuisants, elle t&acirc;tonne avec ses mains noircies
+ dans<br>
+ la nuit de la chemin&eacute;e.</p>
+<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stup&eacute;faite. La marmite n'y est plus...<br>
+ Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y &eacute;tait encore<br>
+ tout &agrave; l'heure. S&ucirc;rement, puisqu'elle sifflait comme un fl&ucirc;teau.</p>
+<p>On a d&ucirc; l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la<br>
+ fen&ecirc;tre un plein tablier d'&eacute;pluchures.</p>
+<p>Mais qui donc?</p>
+<p>Madame Lepic para&icirc;t s&eacute;v&egrave;re et calme sur le paillasson de
+ la chambre &agrave;<br>
+ coucher.</p>
+<p>--Quel bruit, Honorine!<br>
+ --Du bruit, du bruit! s'&eacute;crie Honorine. Le beau malheur que je fasse
+ du<br>
+ bruit! un peu plus je me r&ocirc;tissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes<br>
+ mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans<br>
+ mes poches.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je regarde cette mare qui d&eacute;gouline de la chemin&eacute;e, Honorine.
+ Elle va<br>
+ faire du propre.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me pr&eacute;venir. C'est peut-&ecirc;tre<br>
+ vous seulement qui l'avez prise?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Cette marmite appartient &agrave; tout le monde ici, Honorine. Faut-il par<br>
+ hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions<br>
+ la permission de nous en servir?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Je dirai des sottises, tant je me sens col&egrave;re.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans<br>
+ &ecirc;tre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me d&eacute;montez. Sous pr&eacute;texte<br>
+ que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans<br>
+ le feu, et t&ecirc;tue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez<br>
+ aux autres, &agrave; moi-m&ecirc;me. Je la trouve raide, ma parole!</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Mon petit Poil de Carotte, sais-tu o&ugrave; est ma marmite?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre<br>
+ marmite. Rappelez-vous plut&ocirc;t votre mot d'hier: &quot;Le jour o&ugrave;
+ je m'apercevrai<br>
+ que je ne peu m&ecirc;me plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,<br>
+ sans qu'on me pousse.&quot; Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne<br>
+ croyais pas votre &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Je n'ajoute rien,
+ Honorine; mettez-vous<br>
+ &agrave; ma place. Vous &ecirc;tes au courant, comme moi, de la situation; jugez<br>
+ et concluez. Oh! ne vous g&ecirc;nez point, pleurez. Il y a de quoi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3>R&eacute;ticence</h3>
+<p><br>
+ --Maman! Honorine!</p>
+<p>.....................</p>
+<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout g&acirc;ter. Par<br>
+ bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arr&ecirc;te court.</p>
+<p>Pourquoi dire &agrave; Honorine:</p>
+<p>--C'est moi, Honorine!</p>
+<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.<br>
+ Tant pis pour elle. T&ocirc;t ou tard elle devait c&eacute;der. Un aveu de lui
+ ne<br>
+ la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soup&ccedil;onner<br>
+ Poil de Carotte, elle s'imagine frapp&eacute;e par l'in&eacute;vitable coup
+ du sort.<br>
+ Et pourquoi dire &agrave; madame Lepic:</p>
+<p>--Maman, c'est moi!</p>
+<p>A quoi bon se vanter d'une action m&eacute;ritoire, mendier un sourire d'honneur?<br>
+ Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de<br>
+ le d&eacute;savouer en public, qu'il se m&ecirc;le donc de ses affaires, ou
+ mieux,<br>
+ qu'il fasse mine d'aider sa m&egrave;re et Honorine &agrave; chercher la marmite.</p>
+<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui<br>
+ montre le plus d'ardeur.</p>
+<p>Madame Lepic, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, y renonce la premi&egrave;re.</p>
+<p>Honrine se r&eacute;signe et s'&eacute;loigne, marmotteuse, et bient&ocirc;t
+ Poil de Carotte,<br>
+ qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-m&ecirc;me, comme dans une gaine,<br>
+ comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Agathe</h3>
+<p><br>
+ C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p>
+<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant<br>
+ quelques jours, d&eacute;tournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p>
+<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie<br>
+ pas que vous devez d&eacute;foncer les portes &agrave; coups de poing de cheval.</p>
+<p>--&Ccedil;a commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se<br>
+ tient pr&ecirc;te &agrave; courir du fourneau vers le placard, du placard vers
+ la<br>
+ table, car elle ne sait gu&egrave;re marcher pos&eacute;ment; elle pr&eacute;f&egrave;re
+ haleter,<br>
+ le sang aux joues.</p>
+<p>Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.</p>
+<p>M. Lepic s'installe le premier, d&eacute;noue sa serviette, pousse son assiette<br>
+ vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et<br>
+ ram&egrave;ne l'assiette. Il se sert &agrave; boire, et le dos courb&eacute;,
+ les yeux<br>
+ baiss&eacute;s, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec<br>
+ indiff&eacute;rence.</p>
+<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p>
+<p>Madame Lepic sert elle-m&ecirc;me les enfants, d'abord grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ parce<br>
+ que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualit&eacute; d'a&icirc;n&eacute;e,<br>
+ enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p>
+<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'&eacute;tait formellement d&eacute;fendu.
+ Une<br>
+ portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans<br>
+ boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,<br>
+ seule de la famille, l'aime beaucoup.</p>
+<p>Plus ind&eacute;pendants, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine
+ veulent-ils une<br>
+ seconde portion; ils poussent, selon la m&eacute;thode de M. Lepic, leur assiette<br>
+ du c&ocirc;t&eacute; du plat.</p>
+<p>Mais personne ne parle.</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p>
+<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voil&agrave; tout. Elle ne peut s'emp&ecirc;cher
+ de<br>
+ b&acirc;iller, les bras &eacute;cart&eacute;s, devant l'un et devant l'autre.</p>
+<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il m&acirc;chait du verre pil&eacute;.</p>
+<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,<br>
+ commande &agrave; table par gestes et signes de t&ecirc;te.</p>
+<p>Soeur Ernestine l&egrave;ve les yeux au plafond.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte,
+ qui n'a<br>
+ plus de timbale, ne se pr&eacute;occupe que de ne pas nettoyer son assiette,<br>
+ trop t&ocirc;t, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,<br>
+ il se livre &agrave; des calculs compliqu&eacute;s.</p>
+<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p>
+<p>--J'y serais bien all&eacute;e, moi, dit Agathe.</p>
+<p>Ou plut&ocirc;t, elle ne dit pas, elle le pense seulement. D&eacute;j&agrave;
+ atteinte du<br>
+ mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en<br>
+ faute, elle redouble d'attention.</p>
+<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas<br>
+ devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame<br>
+ Lepic d'un sec</p>
+<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p>
+<p>la rapelle &agrave; l'ordre.</p>
+<p>--Voil&agrave;, madame, r&eacute;pond Agathe.</p>
+<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le<br>
+ conqu&eacute;rir par ses pr&eacute;venances et t&acirc;chera de se signaler.</p>
+<p>Il est temps.</p>
+<p>Comme M. Lepic mord sa derni&egrave;re bouch&eacute;e de pain, elle se pr&eacute;cipite
+ au<br>
+ placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entam&eacute;e, qu'elle<br>
+ lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devin&eacute; les d&eacute;sirs
+ du<br>
+ ma&icirc;tre.</p>
+<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se l&egrave;ve de table, met son chapeau et<br>
+ va dans le jardin fumer une cigarette.</p>
+<p>Quand il a fini de d&eacute;jeuner, il ne recommence pas.</p>
+<p>Clou&eacute;e, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui p&egrave;se
+ cinq<br>
+ livres, semble la r&eacute;clame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Programme</h3>
+<p><br>
+ --&Ccedil;a vous la coupe, dit Poil de Carotte, d&egrave;s qu'Agathe et luis
+ se trouvent<br>
+ seuls dans la cuisine. Ne vous d&eacute;couragez pas, vous en verrez d'autres.<br>
+ Mais o&ugrave; allez-vous avec ces bouteilles?</p>
+<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pardon, c'est moi qui vais &agrave; la cave. Du jour o&ugrave; j'ai pu descendre<br>
+ l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser<br>
+ le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet<br>
+ rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits<br>
+ b&eacute;n&eacute;fices, de m&ecirc;me que les peaux de li&egrave;vres, et je
+ remets l'argent &agrave;<br>
+ maman.<br>
+ Entendons-nous, s'il vous pla&icirc;t, afin que l'un ne g&ecirc;ne pas l'autre
+ dans<br>
+ son service.<br>
+ Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui<br>
+ siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.<br>
+ En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.<br>
+ J'arrache les herbes qu'il faut conna&icirc;tre, dont je secoue la terre sur<br>
+ mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux b&ecirc;tes.<br>
+ Comme exercice, j'aide mon p&egrave;re &agrave; scier du bois.<br>
+ J'ach&egrave;ve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur<br>
+ Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais p&eacute;ter<br>
+ leurs vessies sous mon talon.<br>
+ Par exemple c'est vous qui les &eacute;caillez et qui tirez les seaux du puis.<br>
+ J'aide &agrave; d&eacute;vider les &eacute;cheveaux de fil.<br>
+ Je mouds le caf&eacute;.<br>
+ Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans<br>
+ le corridor, mais soeur Ernestine ne c&egrave;de &agrave; personne le droit
+ de rapporter<br>
+ les pantoufles qu'elle a brod&eacute;es elle-m&ecirc;me.<br>
+ Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller<br>
+ chez le pharmacien ou le m&eacute;decin.<br>
+ De votre c&ocirc;t&eacute;, vous courez le village aux menues provisions.<br>
+ Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,<br>
+ laver &agrave; la rivi&egrave;re. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre<br>
+ fille; je n'y peux rien. Cependant je t&acirc;cherai quelquefois, si je suis<br>
+ libre, de vous donner un coup de main, quand vous &eacute;tendrez le linge sur<br>
+ la haie.<br>
+ J'y pense: un conseil. N'&eacute;tendez jamais votre linge sur les arbres<br>
+ fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une<br>
+ chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,<br>
+ vous renverrait le laver.<br>
+ Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les<br>
+ souliers de chasse et tr&egrave;s peu de cirage sur les bottines. &Ccedil;&agrave;
+ les<br>
+ br&ucirc;le.<br>
+ Ne vous acharnez pas apr&egrave;s les culottes crott&eacute;es. Monsieur Lepic
+ affirme<br>
+ que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labour&eacute;e sans<br>
+ relever le bas de son pantalon. Je pr&eacute;f&egrave;re relever le mien, quand
+ monsieur<br>
+ Lepic m'emm&egrave;ne et que je porte le carnier.</p>
+<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur s&eacute;rieux.</p>
+<p>Et madame Lepic me dit:</p>
+<p>-Gare &agrave; tes oreilles si tu te salis.</p>
+<p>C'est une affaire de go&ucirc;t.<br>
+ En somme vous ne serez pas trop &agrave; plaindre. Pendant mes vacances nous<br>
+ nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon fr&egrave;re<br>
+ et moi rentr&eacute;s &agrave; la pension. &Ccedil;a revient au m&ecirc;me.<br>
+ D'ailleurs personne ne vous semblera bien m&eacute;chant. Interrogez nos amis:<br>
+ ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur ang&eacute;lique,<br>
+ mon fr&egrave;re F&eacute;lix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit,
+ le jugement<br>
+ s&ucirc;r, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-&ecirc;tre
+ &agrave;<br>
+ moi que vous trouverez les plus difficile caract&egrave;re de la famille. Au<br>
+ fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je<br>
+ me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'am&eacute;liore et si<br>
+ vous y mettez un peu du v&ocirc;tre, nous vivrons en bonne intelligence.<br>
+ Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout<br>
+ le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous<br>
+ prie de ne pas me tutoyer, &agrave; la fa&ccedil;on de votre grand'm&egrave;re
+ Honorine que je<br>
+ d&eacute;testais, parce qu'elle me froissait toujours.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>L'Aveugle</h3>
+<p><br>
+ Du bout de son b&acirc;ton, il frappe discr&egrave;tement &agrave; la porte.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qu'est-ce qu'il veut encore celui-l&agrave;?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le<br>
+ entrer.</p>
+<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,<br>
+ brusquement, &agrave; cause du froid.</p>
+<p>--Bonjour, tous ceux qui sont l&agrave;? dit l'aveugle.</p>
+<p>Il s'avance. Son b&acirc;ton court &agrave; petits pas sur les dalles comme
+ pour<br>
+ chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend<br>
+ au po&ecirc;le ses mains transies.</p>
+<p>M. Lepic prend une pi&egrave;ce de dix sous et dit:</p>
+<p>--Voil&agrave;!</p>
+<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p>
+<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots<br>
+ de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent<br>
+ d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic s'en aper&ccedil;oit.</p>
+<p>--Pr&ecirc;tez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p>
+<p>Elle les porte sous la chemin&eacute;e, trop tard; ils ont laiss&eacute; une
+ mare, et<br>
+ les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidit&eacute;, se l&egrave;vent,
+ tant&ocirc;t l'un,<br>
+ tant&ocirc;t l'autre, &eacute;cartent la neige boueuse, la r&eacute;pandent
+ au loin.</p>
+<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe &agrave; l'eau sale de<br>
+ couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p>
+<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'&ecirc;tre<br>
+ entendue, que demande-t-il?</p>
+<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.<br>
+ Quand les mots ne viennent pas, il agite son b&acirc;ton, se br&ucirc;le le
+ poing au<br>
+ tuyau du po&ecirc;le, le retire vite et, soup&ccedil;onneux, roule son blanc
+ d'oeil<br>
+ au fond de ses larmes intarissables.</p>
+<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p>
+<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en &ecirc;tes-vous s&ucirc;r?</p>
+<p>--Si j'en suis s&ucirc;r! s'&eacute;crie l'aveugle. &Ccedil;a, par exemple,
+ c'est fort!<br>
+ Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugl&eacute;.</p>
+<p>--Il ne d&eacute;marrera plus, dit madame Lepic.</p>
+<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'&eacute;tire<br>
+ et fond tout entier. Il avait dans les veines des gla&ccedil;ons qui se<br>
+ disolvent et circulent. On croirait que ses v&ecirc;tements et ses membres<br>
+ suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte<br>
+ elle arrive:</p>
+<p>C'est lui le but.<br>
+ Bient&ocirc;t il pourra jouer avec.</p>
+<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle fr&ocirc;le<br>
+ l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le<br>
+ fait reculer, le force &agrave; se loger entre le buffet et l'armoire o&ugrave;
+ la<br>
+ chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, d&eacute;rout&eacute;, t&acirc;tonne, gesticule
+ et ses<br>
+ doigts grimpent comme des b&ecirc;tes. Il ramone sa nuit. De nouveau les<br>
+ gla&ccedil;ons se forment; voici qu'il reg&egrave;le.</p>
+<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p>
+<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p>
+<p>Son b&acirc;ton lui &eacute;chappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle
+ se<br>
+ pr&eacute;cipite, ramasse le b&acirc;ton et le rend &agrave; l'aveugle, -- sans
+ le lui rendre.</p>
+<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p>
+<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le d&eacute;place encore, lui remet ses<br>
+ sabots et le guide du c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+<p>Puis elle le pince l&eacute;g&egrave;rement, afin de se venger un peu; elle
+ le pousse<br>
+ dans la rue, sous l'&eacute;dredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,<br>
+ contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oubli&eacute; dehors.</p>
+<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie &agrave; l'aveugle, comme
+ s'il<br>
+ &eacute;tait sourd:</p>
+<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pi&egrave;ce; &agrave; dimanche prochain s'il
+ fait<br>
+ beau et si vous &ecirc;tes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon<br>
+ vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun<br>
+ ses peines et Dieu pour tous!</p>
+<h3></h3>
+<h3>Le Jour de l'An</h3>
+<p><br>
+ Il neige. Pour que le jour de l'an r&eacute;usisse, il faut qu'il neige.</p>
+<p>Madame Lepic a prudemment laiss&eacute; la porte de la cour verrouill&eacute;e.
+ D&eacute;j&agrave;<br>
+ des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis<br>
+ hostiles, &agrave; coups de sabots, et, las d'esp&eacute;rer, s'&eacute;loignent
+ &agrave; reculons,<br>
+ les yeux encore vers la fen&ecirc;tre d'o&ugrave; madame Lepic les &eacute;pie.
+ Le bruit de<br>
+ leurs ps s'&eacute;touffe dans la neige.</p>
+<p>Poil de Carotte saute du lit, va se d&eacute;barbouiller, sans savon, dans<br>
+ l'auge du jardin. Elle est gel&eacute;e. Il doit en casser la glace, et ce<br>
+ premier exercice r&eacute;pand par tout son corps une chaleur plus saine que<br>
+ celle des po&ecirc;les. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on<br>
+ le trouve toujours sale, m&ecirc;me lorsqu'il a fait sa toilette &agrave; fond,
+ il<br>
+ n'&ocirc;te que le plus gros.</p>
+<p>Dispos et frais pour la c&eacute;r&eacute;monie, il se place derri&egrave;re
+ son grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix, qui se tient derri&egrave;re soeur Ernestine, l'ainn&eacute;e.
+ Tous trois<br>
+ entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y<br>
+ r&eacute;unir, sans en avoir l'air.<br>
+ Soeur Ernestine les embrasse et dit:</p>
+<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne ann&eacute;e, une<br>
+ bonne sant&eacute; et le paradis &agrave; la fin de vos jours.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix dit la m&ecirc;me chose, tr&egrave;s vite,
+ courant au bout de la<br>
+ phrase, et embrasse pareillement.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur<br>
+ l'enveloppe ferm&eacute;e:</p>
+<p>&quot;A mes Chers Parents.&quot; Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'esp&egrave;ce<br>
+ rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p>
+<p>Poil de Carotte la tend &agrave; madame Lepic, qui la d&eacute;cachette. Des
+ fleurs<br>
+ &eacute;closes ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle<br>
+ en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tomb&eacute;e dans<br>
+ les trous, &eacute;claboussant le mot voison.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Et moi, je n'ai rien!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est pour vous deux; maman te la pr&ecirc;tera.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ainsi, tu aimes mieux ta m&egrave;re que moi. Alors, fouille-toi pour voir si<br>
+ cette pi&egrave;ce de dix sous neuve est dans ta poche.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Patiente un peu, maman a fini.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Tu as du style, mais une si mauvaise &eacute;criture que je ne peux pas lire.</p>
+<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empress&eacute;, &agrave; toi, maintenant.</p>
+<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la r&eacute;ponse, M. Lepic<br>
+ lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,<br>
+ fait &quot;Ah! ah!&quot; et la d&eacute;pose sur la table.</p>
+<p>Elle ne sert plus &agrave; rien, son effet enti&egrave;rement produit. Elle
+ appartient<br>
+ &agrave; tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix la prennent &agrave; leur tour et y cherchent des
+ fautes<br>
+ d'orthographe. Ici Poil de Carotte a d&ucirc; changer de plume, on lit mieux.<br>
+ Ensuite ils la lui rendent.</p>
+<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p>
+<p>--Qui en veut?</p>
+<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les &eacute;trennes.<br>
+ Soeur Ernestine a une poup&eacute;e aussi haute qu'elle, plus haute, et grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix une bo&icirc;te de soldats en plomb pr&ecirc;ts &agrave;
+ se battre.</p>
+<p>--Je t'ai r&eacute;serv&eacute; une surprise, dit madame Lepic &agrave; Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah, oui!</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te<br>
+ la montre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p>
+<p>Il l&egrave;ve la main en l'air, grave, s&ucirc;r de lui. Madame Lepic ouvre
+ le buffet.<br>
+ Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule,
+ et,<br>
+ lente, myst&eacute;rieuse, ram&egrave;ne sur un papier jaune une pipe en sucre
+ rouge.</p>
+<p>Poil de Carotte, sans h&eacute;sitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il
+ lui<br>
+ reste &agrave; faire. Bien vite, il veut fumer en pr&eacute;sence de ses parents,
+ sous<br>
+ les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts<br>
+ seulement, il se cambre, incline la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; gauche.
+ Il arrondit<br>
+ la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p>
+<p>Puis, quand il a lanc&eacute; jusqu'au ciel une &eacute;norme bouff&eacute;e:</p>
+<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Aller et Retour</h3>
+<p><br>
+ Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de<br>
+ la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se<br>
+ demande:</p>
+<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p>
+<p>Il h&eacute;site:</p>
+<p>--C'est trop t&ocirc;t, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exag&eacute;rer.</p>
+<p>Il diff&egrave;re encore:</p>
+<p>--Je courrai &agrave; partir d'ici..., non, &agrave; partir de l&agrave;...</p>
+<p>Il se pose des questions:</p>
+<p>--Quand faudra-t-il &ocirc;ter ma casquette? Lequel des deux embrasser le<br>
+ premier?</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l'ont devanc&eacute;
+ et se partagent<br>
+ les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste<br>
+ plus.</p>
+<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic &quot;papa&quot;,<br>
+ &agrave; ton &acirc;ge? dis-lui: &quot;mon p&egrave;re&quot; et donne-lui une
+ poign&eacute;e de main; c'est<br>
+ plus viril.</p>
+<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en<br>
+ pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p>
+<p>Le jour de la rentr&eacute;e (la rentr&eacute;e est fix&eacute;e au lundi matin,
+ 2 octobre;<br>
+ on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle<br>
+ entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants<br>
+ et les &eacute;treint d'une seule brass&eacute;e. Poil de Carotte ne se trouve
+ pas<br>
+ dedans. Il esp&egrave;re patiemment son tour, la main d&eacute;j&agrave; tendue
+ vers les<br>
+ courroies de l'imp&eacute;riale, ses adieux tout pr&ecirc;ts, &agrave; ce point
+ triste<br>
+ qu'il chantonne malgr&eacute; lui.</p>
+<p>--Au revoir, ma m&egrave;re, dit-il d'un air digne.</p>
+<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en<br>
+ co&ucirc;terait de m'appeler &quot;maman&quot; comme tout le monde? A-t-on jamais
+ vu?<br>
+ C'est encoure blanc de bec et sale de nez et &ccedil;a veut faire l'original!</p>
+<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Le Porte-Plume</h3>
+<p><br>
+ L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et Poil de<br>
+ Carotte, suit les cours du lyc&eacute;e. Quatre fois par jour les &eacute;l&egrave;ves
+ font<br>
+ la m&ecirc;me promenade, tr&egrave;s agr&eacute;able dans la belle saison, et,
+ quand il pleut,<br>
+ si courte que les jeunes gens se rafra&icirc;chissent plut&ocirc;t qu'ils ne
+ se<br>
+ mouillent, elle leur est hygi&eacute;nique d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+<p>Comme ils reviennent du lyc&eacute;e ce matin, tra&icirc;nant les pieds et
+ moutonniers,<br>
+ Poil de Carotte, qui marche la t&ecirc;te basse, entend dire:</p>
+<p>--Poil de Carotte, regarde ton p&egrave;re l&agrave;-bas!</p>
+<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses gar&ccedil;ons. Il arrive sans &eacute;crire,
+ et<br>
+ on l'aper&ccedil;oit soudain, plant&eacute; sur le trottoir d'en face, au coin
+ de la<br>
+ rue, les mains derri&egrave;re le dos, une cigarette &agrave; la bouche.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix sortent des rangs et courent
+ &agrave; leur<br>
+ p&egrave;re.</p>
+<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais &agrave; quelqu'un, ce n'&eacute;tait
+ pas<br>
+ &agrave; toi.</p>
+<p>--Tu penses &agrave; moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte voudrait r&eacute;pondre quelque chose d'affectueux. Il ne<br>
+ trouve rien, tant il est occup&eacute;. Hauss&eacute; sur la pointe des pieds,
+ il<br>
+ s'efforce d'embrasser son p&egrave;re. Une premi&egrave;re fois il lui touche
+ la<br>
+ barbe du bout des l&egrave;vres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,<br>
+ dresse la t&ecirc;te, comme s'il se d&eacute;robait. Puis il se penche et de
+ nouveau<br>
+ recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il<br>
+ n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il t&acirc;che de s'expliquer cet<br>
+ accueil &eacute;trange.</p>
+<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser<br>
+ grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi<br>
+ m'&eacute;vite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? R&eacute;guli&egrave;rement je
+ fais cette<br>
+ remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse<br>
+ envie de les voir. Je me promets de bondir &agrave; leur cou comme un jeune<br>
+ chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me<br>
+ glacent.</p>
+<p>Tout &agrave; ses pens&eacute;es tristes, Poil de Carotte r&eacute;pond mal
+ aux questions de M.<br>
+ Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a d&eacute;pend. La version va mieux que le th&egrave;me, parce que
+ dans la version<br>
+ on peut deviner.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Et l'allemand?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est tr&egrave;s difficile &agrave; prononcer, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Bougre! Comment, la guerre d&eacute;clar&eacute;e, battras-tu les Prussiens,
+ sans<br>
+ savoir leur langue vivante?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah! d'ici l&agrave;, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je<br>
+ crois d&eacute;cid&eacute;ment qu'elle attendra, pour &eacute;clater, que j'aie
+ fini mes<br>
+ &eacute;tudes.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Quelle place as-tu obtenu dans la derni&egrave;re composition? J'esp&egrave;re
+ que tu<br>
+ n'es pas &agrave; la queue.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Il en faut bien un.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Bougre! moi qui voulais t'inviter &agrave; d&eacute;jeuner. Si encore c'&eacute;tait
+ dimanche!<br>
+ Mais en semaine, je n'aime gu&egrave;re vous d&eacute;ranger de votre travail.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Personnellement je n'ai pas grand'chose &agrave; faire; et toi, F&eacute;lix?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re Felix:<br>
+ Juste, ce matin le professeur a oubli&eacute; de nous donner notre devoir.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu &eacute;tudieras mieux ta le&ccedil;on.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la m&ecirc;me qu'hier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Malgr&eacute; tout, je pr&eacute;f&egrave;re que vous rentriez. Je t&acirc;cherai
+ de rester<br>
+ jusqu'&agrave; dimanche et nous nous rattraperons.</p>
+<p>Ni la moue de grand fr&egrave;re F&eacute;lix, ni le silence affect&eacute;
+ de Poil de Carotte<br>
+ ne retardent les adieux et le moment est venu de se s&eacute;parer.</p>
+<p>Poil de Carotte l'attendait avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succ&egrave;s; si, oui ou non, il<br>
+ d&eacute;pla&icirc;t maintenant &agrave; mon p&egrave;re que je l'embrasse.</p>
+<p>Et r&eacute;solu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p>
+<p>Mais M. Lepic, d'une main d&eacute;fensive, le tient encore &agrave; distance
+ et lui dit:</p>
+<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.<br>
+ Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de<br>
+ remarquer que j'&ocirc;te ma cigarette, moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un<br>
+ malheur arrivera par ma faute. On m'a d&eacute;j&agrave; pr&eacute;venu, mais
+ mon porte-plume<br>
+ tient si &agrave; son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et
+ que<br>
+ je l'oublie. Je devrais au moins &ocirc;ter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,<br>
+ je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Bougre! tu ris parce que tu as failli m'&eacute;borgner.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une id&eacute;e sotte &agrave;
+ moi que<br>
+ je m'&eacute;tais encore fourr&eacute;e dans la t&ecirc;te.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Joues rouges.</h3>
+<p><br>
+ Son inspection habituelle termin&eacute;e, M. le Directeur de l'Institution<br>
+ Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque &eacute;l&egrave;ve s'est gliss&eacute;
+ dans ses draps,<br>
+ comme dans un &eacute;tui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se d&eacute;border.<br>
+ Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, Violone, d'un tour de t&ecirc;te, s'assure que
+ tout le monde<br>
+ est couch&eacute;, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le<br>
+ gaz. Aussit&ocirc;t, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en<br>
+ chevet, les chuchotements se croisent, et des l&egrave;vres en mouvement monte,<br>
+ par tout le dortoir, un bruissement confus, o&ugrave;, de temps en temps, se<br>
+ distingue le sifflement bref d'une consonne.</p>
+<p>C'est sourd, continu, aga&ccedil;ant &agrave; la fin, et il semble vraiment
+ que tous<br>
+ ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent &agrave;<br>
+ grignoter du silence.</p>
+<p>Violone met des savates, se prom&egrave;ne quelque temps entre les lits,<br>
+ chatouillant &ccedil;&agrave; le pied d'un &eacute;l&egrave;ve, l&agrave; tirant
+ le pompon du bonnet d'un<br>
+ autre, et s'arr&ecirc;te pr&egrave;s de Marseau, avec lequel il donne, tous
+ le soirs,<br>
+ l'exemple des longues causeries prolong&eacute;es bien avant dans la nuit. Le<br>
+ plus souvent, les &eacute;l&egrave;ves ont cess&eacute; leur conversation, par
+ degr&eacute;s &eacute;touff&eacute;e,<br>
+ comme s'ils avaient peu &agrave; peu tir&eacute; leur drap sur leur bouche,
+ et dorment,<br>
+ que le ma&icirc;tre d'&eacute;tude est encore pench&eacute; sur le lit de Marseau,
+ les coudes<br>
+ durement appuy&eacute;s sur le fer, insensible &agrave; la paralysie de ses
+ avant-bras<br>
+ et au remue-m&eacute;nage des fourmis courant &agrave; fleur de peau jusqu'au
+ bout<br>
+ de ses doigts.</p>
+<p>Il s'amuse de ses r&eacute;cits enfantins, et le tient &eacute;veill&eacute;
+ par d'intimes<br>
+ confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a ch&eacute;ri pour<br>
+ la tendre et transparente enluminure de son visage, qui para&icirc;t &eacute;clair&eacute;<br>
+ en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derri&egrave;re laquelle,<br>
+ &agrave; la moindre variation atmosph&eacute;rique, s'enchev&ecirc;trent visiblement
+ les<br>
+ veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier<br>
+ &agrave; d&eacute;calquer. Marseau a d'ailleurs une mani&egrave;re s&eacute;duisante
+ de rougir sans<br>
+ savoir pourquoi et &agrave; l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.<br>
+ Souvent, un camarade p&egrave;se du bout du doigt sur l'une de ses joues et
+ se<br>
+ retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bient&ocirc;t recouverte<br>
+ d'une belle coloration rouge, qui s'&eacute;tend avec rapidit&eacute;, comme
+ du vin<br>
+ dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du<br>
+ nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut op&eacute;rer soi-m&ecirc;me.
+ Marseau<br>
+ se pr&ecirc;te complaisamment aux exp&eacute;riences. On l'a surnomm&eacute;
+ Veilleuse,<br>
+ Lanterne, Joue Rouge. Cette facult&eacute; de s'embraser &agrave; volont&eacute;
+ lui fait<br>
+ bien des envieux.</p>
+<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot<br>
+ lymphatique et gr&ecirc;le, au visage farineux, il pince vainement, &agrave;
+ se faire<br>
+ mal, son &eacute;piderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,<br>
+ quelque point d'un roux douteux. Il z&eacute;brerait volontiers, haineusement,
+ &agrave;<br>
+ coups d'ongles et &eacute;corcerait comme des oranges les joues vermillonn&eacute;es
+ de<br>
+ Marseau.</p>
+<p>Depuis longtemps tr&egrave;s intrigu&eacute;, il se tient aux &eacute;coutes
+ ce soir-l&agrave;, d&egrave;s<br>
+ la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-&ecirc;tre, et d&eacute;sireux
+ de<br>
+ savoir la v&eacute;rit&eacute; sur les allures cachotti&egrave;res du ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude. Il met<br>
+ en jeu toute son habilet&eacute; de petit espion, simule un ronflement pour
+ rire,<br>
+ change avec affection de c&ocirc;t&eacute;, en ayant soin de faire le tour complet,<br>
+ pousse un cri per&ccedil;ant comme s'il avait le cauchemar, ce qui r&eacute;veille
+ en<br>
+ peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle &agrave; tous les draps;<br>
+ puis, d&egrave;s que Violone s'est &eacute;loign&eacute;, il dit &agrave; Marseau,
+ te torse hors du<br>
+ lit, le souffle ardent:</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>On ne lui r&eacute;pond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit
+ le<br>
+ bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p>
+<p>--Entends-tu? Pistolet!</p>
+<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exasp&eacute;r&eacute; reprend:</p>
+<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu<br>
+ qu'il ne t'a pas embrass&eacute;! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p>
+<p>Il se dresse, le col tendu, pareil &agrave; un jars blanc qu'on agace, les<br>
+ poings ferm&eacute;s au bord du lit.</p>
+<p>Mais, cette fois, on lui r&eacute;pond:</p>
+<p>--Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p>
+<p>C'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui revient en sc&egrave;ne, apparu soudainement!</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p><br>
+ --Oui, dit Violone, je l'ai embrass&eacute;, Marseau; tu peux l'avouer, car<br>
+ tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrass&eacute; sur le front, mais Poil de<br>
+ Carotte ne peut pas comprendre, d&eacute;j&agrave; trop d&eacute;prav&eacute;
+ pour son &acirc;ge, que c'est<br>
+ l&agrave; un baiser pur et chaste, un baiser de p&egrave;re &agrave; enfant,
+ et que je t'aime<br>
+ comme un fils, ou si tu veux comme un fr&egrave;re, et demain il ira r&eacute;p&eacute;ter<br>
+ partout je ne sais quoi, le petit imb&eacute;cile!</p>
+<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de<br>
+ Carotte feint de dormir. Toutefois, il soul&egrave;ve sa t&ecirc;te pour entendre<br>
+ encore.</p>
+<p>Marseau &eacute;coute le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, le souffle t&eacute;nu,
+ t&eacute;nu, car tout en<br>
+ trouvant ses paroles tr&egrave;s naturelles, il tremble comme s'il redoutait<br>
+ la r&eacute;v&eacute;lation de quelque myst&egrave;re. Violone continue, le
+ plus bas qu'il<br>
+ peut. Ce sont des mots inarticul&eacute;s, lointains, des syllabes &agrave;
+ peine<br>
+ localis&eacute;es. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche<br>
+ insensiblement, au moyen de l&eacute;g&egrave;res oscillations de hanches, n'entend<br>
+ plus rien. Son attention est &agrave; ce point surexcit&eacute;e que ses oreilles<br>
+ lui semblent mat&eacute;riellement se creuser et s'&eacute;vaser en entonnoir;
+ mais<br>
+ aucun son n'y tombe.</p>
+<p>Il se rappelle avoir &eacute;prouv&eacute; parfois une sensation d'effort pareille
+ en<br>
+ &eacute;coutant aux portes, en collant son oeil &agrave; la serrure, avec le
+ d&eacute;sir<br>
+ d'agrandir le trou et d'attirer &agrave; lui, comme avec un crampon, ce qu'il<br>
+ voulait voir. Cependant il le parierait. Violone r&eacute;p&egrave;te encore:</p>
+<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imb&eacute;cile
+ ne<br>
+ comprend pas!</p>
+<p>Enfin le ma&icirc;tre d'&eacute;tude se penche avec la douceur d'une ombre
+ sur le front<br>
+ de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,<br>
+ puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,<br>
+ glissant entre les rang&eacute;es de lits. Quand la main de Violone fr&ocirc;le
+ un<br>
+ traversin, le dormeur d&eacute;rang&eacute; change de c&ocirc;t&eacute; avec
+ un fort soupir.</p>
+<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque<br>
+ de Violonne. D&eacute;j&agrave; Marseau fait la boule dans son lit, la couverture
+ sur<br>
+ ses yeux, bien &eacute;veill&eacute; d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure
+ dont<br>
+ il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,<br>
+ et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte<br>
+ lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont &eacute;chauff&eacute;
+ en plus<br>
+ d'un r&ecirc;ve.</p>
+<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupi&egrave;res, comme aimant&eacute;es,
+ se<br>
+ rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque &eacute;teint; mais, apr&egrave;s<br>
+ avoir compt&eacute; trois &eacute;closions de petites bulles cr&eacute;pitantes
+ et press&eacute;es<br>
+ de sortir du bec, il s'endort.</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p><br>
+ Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,<br>
+ tremp&eacute;es dans un peu d'eau froide, frottent l&eacute;g&egrave;rement
+ les pommettes<br>
+ frileuses, Poil de Carotte regarde m&eacute;chamment Marseau, et, s'effor&ccedil;ant<br>
+ d'&ecirc;tre bien f&eacute;roce, il l'insulte de nouveau, les dents serr&eacute;es
+ sur les<br>
+ syllabes sifflantes.</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il r&eacute;pond sans col&egrave;re,
+ et<br>
+ le regard presque suppliant:</p>
+<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude passe la visite des mains. Les &eacute;l&egrave;ves,
+ sur deux rangs,<br>
+ offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en<br>
+ les retournant avec rapidit&eacute;, et les remettent aussit&ocirc;t bien au
+ chaud,<br>
+ dans les poches o&ugrave; sous la ti&eacute;deur de l'&eacute;dredon le plus
+ proche.<br>
+ D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal &agrave;<br>
+ propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil<br>
+ de Carotte, pri&eacute; de les repasser sous le robinet, se r&eacute;volte.
+ On peut,<br>
+ &agrave; vrai dire, y remarquer une tache bleu&acirc;tre, mais il soutient que
+ c'est<br>
+ un commencement d'engelure. On lui en veut, s&ucirc;rement.</p>
+<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p>
+<p>Celui-ci, matinal, pr&eacute;pare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire<br>
+ qu'il fait aux grands, &agrave; ses moments perdus. &Eacute;crasant sur le tapis
+ de sa<br>
+ table le bout de ses doigts &eacute;pais, il pose les principaux jalons: ici
+ la<br>
+ chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les<br>
+ Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait o&ugrave; et n'en<br>
+ finit plus.</p>
+<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brod&eacute;s cerclent sa poitrine<br>
+ puissante, pareils &agrave; des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement<br>
+ trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle<br>
+ fortement, m&ecirc;me aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col
+ d'une<br>
+ mani&egrave;re lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur
+ de<br>
+ ses yeux et l'&eacute;paisseur de ses moustaches.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,<br>
+ afin de garder toute sa libert&eacute; d'action.</p>
+<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est?</p>
+<p>--Monsieur, c'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui m'envoie vous dire que
+ j'ai les<br>
+ mains sales, mais c'est pas vrai!</p>
+<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les<br>
+ retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord<br>
+ la paume, ensuite le dos.</p>
+<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de s&eacute;questre, mon<br>
+ petit!</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, il m'en veut!<br>
+ --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p>
+<p>Poil de Carotte conna&icirc;t son homme. Une telle douceur ne le surprend point.<br>
+ Il est bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout affronter. Il prend une pose
+ raide, serre ses<br>
+ jambes et s'enhardit, au m&eacute;pris d'une gifle.</p>
+<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de<br>
+ temps en temps, un &eacute;l&egrave;ve r&eacute;calcitrant du revers de la main:
+ vlan!</p>
+<p>L'habilet&eacute; pour l'&eacute;l&egrave;ve vis&eacute; consiste &agrave;
+ pr&eacute;voir le coup et &agrave; se baisser,<br>
+ et le directeur se d&eacute;s&eacute;quilibre, au rire &eacute;touff&eacute;
+ de tous. Mais il ne<br>
+ recommence pas, sa dignit&eacute; l'emp&ecirc;chant d'user de ruse &agrave;
+ son tour. Il<br>
+ devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se m&ecirc;ler de rien.</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte r&eacute;ellement audacieux et fier, le ma&icirc;tre<br>
+ d'&eacute;tude et Marseau, ils font des choses!</p>
+<p>Aussit&ocirc;t les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons
+ s'y<br>
+ &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s soudain. Il appuie ses deux poings ferm&eacute;s
+ au bord de<br>
+ la table, se l&egrave;ve &agrave; demi, la t&ecirc;te en avant, comme s'il allait
+ cogner Poil<br>
+ de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p>
+<p>--Quelles choses?</p>
+<p>Poil de Carotte semble pris au d&eacute;pourvu. Il esp&eacute;rait (peut-&ecirc;tre
+ que<br>
+ ce n'est que diff&eacute;r&eacute;) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin,
+ par<br>
+ exemple, lanc&eacute; d'une main adroite, et voil&agrave; qu'on lui demande
+ des d&eacute;tails.</p>
+<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un<br>
+ bourrelet unique, un &eacute;pais rond de cuir, o&ugrave; si&egrave;ge, de guingois,
+ sa t&ecirc;te.</p>
+<p>Poil de Carotte h&eacute;site, le temps de se convaincre que les mots ne lui<br>
+ viennent pas, puis, la mine tout &agrave; coup confuse, le dos rond, l'attitude<br>
+ apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,<br>
+ l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'&eacute;l&egrave;ve<br>
+ doucement, &agrave; hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des<br>
+ pr&eacute;cautions pudiques, il enfouit sa t&ecirc;te simiesque dans la doublure
+ ouat&eacute;e,<br>
+ sans dire un mot.</p>
+<h4></h4>
+<h4>IV</h4>
+<p><br>
+ Le m&ecirc;me jour, &agrave; la suite d'une courte enqu&ecirc;te, Violone re&ccedil;oit
+ son cong&eacute;!<br>
+ C'est un touchant d&eacute;part, presque une c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p>
+<p>Mais il n'en fait accroire &agrave; personne. L'institution renouvelle son<br>
+ personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un<br>
+ va-et-vient de ma&icirc;tres d'&eacute;tude. Celui-ci part comme les autres,
+ et<br>
+ meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui conna&icirc;t<br>
+ pas d'&eacute;gal dans l'art d'&eacute;crire des ent&ecirc;tes pour cahiers,
+ tels que: <i>Cahiers<br>
+ d'exercices grecs appartenant &agrave;...</i> Les majuscules sont moul&eacute;es
+ comme<br>
+ des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de<br>
+ son bureau. Sa belle main, o&ugrave; brille la pierre verte d'une bague, se<br>
+ prom&egrave;ne &eacute;l&eacute;gamment sur le papier. Au bas de la page, il
+ improvise une<br>
+ signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation<br>
+ et un remous de lignes &agrave; la fois r&eacute;guli&egrave;res et capricieuses,
+ qui forment<br>
+ le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'&eacute;gare, se<br>
+ perd dans le paraphe lui-m&ecirc;me. Il faut regarder de tr&egrave;s pr&egrave;s,
+ chercher<br>
+ longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un<br>
+ seul trait de plume. Une fois, il a r&eacute;ussi un enchev&ecirc;trement de
+ lignes<br>
+ nomm&eacute; cul-de-lampe. Longuement, les petits s'&eacute;merveill&egrave;rent.</p>
+<p>Son renvoi les chagrine fort.</p>
+<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur &agrave; la premi&egrave;re<br>
+ occasion, c'est-&agrave;-dire enfler les joues et imiter avec les l&egrave;vres
+ le vol<br>
+ des bourdons pour marquer leur m&eacute;contentement. Quelque jour, ils n'y<br>
+ manqueront pas.</p>
+<p>En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent<br>
+ regrett&eacute;, a la coquetterie de partir pendant une r&eacute;cr&eacute;ation.
+ Quand il<br>
+ para&icirc;t dans la cour, suivi d'un gar&ccedil;on qui porte sa malle, tous
+ les petits<br>
+ s'&eacute;lancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher<br>
+ les pans de sa redingote sans les d&eacute;chirer, cern&eacute;, envahi et souriant,
+ &eacute;mu.<br>
+ Les uns, suspendus &agrave; la barre fixe, s'arr&ecirc;tent au milieu d'un renversement<br>
+ et sautent &agrave; terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches
+ de<br>
+ chemise retrouss&eacute;es et les doigts &eacute;cart&eacute;s &agrave; cause
+ de la colophane. D'autres,<br>
+ plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,<br>
+ en signe d'adieu. Le gar&ccedil;on, courb&eacute; sous la malle, s'est arr&ecirc;t&eacute;
+ afin de<br>
+ conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur<br>
+ son tablier blanc ses cinq doigts tremp&eacute;s dans du sable mouill&eacute;.
+ Les<br>
+ joues de Marseau se sont ros&eacute;es &agrave; para&icirc;tre peintes. Il &eacute;prouve
+ sa premi&egrave;re<br>
+ peine de coeur s&eacute;rieuse; mais, troubl&eacute; et contraint de s'avouer
+ qu'il<br>
+ regrette le ma&icirc;tre d'&eacute;tude un peu comme une petite cousine, il
+ se tient &agrave;<br>
+ l'&eacute;cart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers<br>
+ lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p>
+<p>Tous les regards montent vers la petite fen&ecirc;tre grill&eacute;e du s&eacute;questre.
+ La<br>
+ vilaine et sauvage t&ecirc;te de Poil de Carotte para&icirc;t. Il grimace, bl&ecirc;me<br>
+ petite b&ecirc;te mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents<br>
+ blanches toutes &agrave; l'air. Il passe sa main droite entre les d&eacute;bris
+ de la<br>
+ vitre qui le mord, comme anim&eacute;e, et il menace Violone de son poing saignant.</p>
+<p>--Petite imb&eacute;cile! dit le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, te voil&agrave;
+ content!</p>
+<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second<br>
+ coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous<br>
+ ne m'embrassiez pas, moi?</p>
+<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main<br>
+ coup&eacute;e:</p>
+<p>--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux!<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Poux</h3>
+<p><br>
+ D&egrave;s que grand Fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte arrivent de
+ l'institution<br>
+ Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont<br>
+ besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave &agrave; la pension.<br>
+ D'ailleurs, aucun article de prospectus ne pr&eacute;voit le cas.</p>
+<p>--Comme les tiens doivent &ecirc;tre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit<br>
+ madame Lepic.</p>
+<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que<br>
+ ceux de grand fr&egrave;re F&eacute;lix? Et pourquoi? Tous deux vivent c&ocirc;te
+ &agrave; c&ocirc;te,<br>
+ du m&ecirc;me r&eacute;gime, dans le m&ecirc;me air. Certes, au bout de trois
+ mois, grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte,
+ de son<br>
+ propre aveu, ne reconna&icirc;t plus les siens.</p>
+<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilet&eacute; d'un escamoteur. On
+ ne<br>
+ les voit pas sortir des chaussettes et se m&ecirc;ler aux pieds de grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix qui occupent d&eacute;j&agrave; tout le fond du baquet, et bient&ocirc;t,
+ un couche de<br>
+ crasse s'&eacute;tend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p>
+<p>M. Lepic se prom&egrave;ne, selon sa coutume, d'une fen&ecirc;tre &agrave;
+ l'autre. Il relit<br>
+ les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes &eacute;crites par
+ M. le<br>
+ proviseur lui-m&ecirc;me: celle de grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>&quot;&Eacute;tourdi, mais intelligent. Arrivera.&quot; et celle de Poil de
+ Carotte:</p>
+<p>&quot;Se distingue d&egrave;s qu'il veut, mais ne veut pas toujours.&quot;</p>
+<p>L'id&eacute;e que Poil de Carotte est quelquefois distingu&eacute; amuse la
+ famille. En<br>
+ ce moment, les bras crois&eacute;s sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper
+ et<br>
+ se gonfler d'aise. Il se sent examin&eacute;. On le trouve plut&ocirc;t enlaidi
+ sous<br>
+ ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux<br>
+ effusions, ne t&eacute;moigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller<br>
+ il lui d&eacute;tache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse
+ du<br>
+ coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.</p>
+<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les &quot;bourraquins&quot; et fait
+ cr&eacute;piter<br>
+ ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p>
+<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p>
+<p>--Ah! bien vis&eacute;, dit-il, je ne l'ai pas manqu&eacute;.</p>
+<p>Et tandis qu'un peu d&eacute;go&ucirc;t&eacute; il s'essuie &agrave; la chevelure
+ de Poil de Carotte,<br>
+ madame Lepic l&egrave;ve les bras au ciel:</p>
+<p>--Je m'en doutais, dit-elle accabl&eacute;e. Mon dieu! nous sommes propres!<br>
+ Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voil&agrave; de la besogne
+ pour<br>
+ toi.</p>
+<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une<br>
+ soucoupe, et la chasse commence.</p>
+<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Je suis s&ucirc;r
+ qu'il m'en a<br>
+ donn&eacute;.</p>
+<p>Il se r&acirc;cle furieusement la t&ecirc;te avec les doigts et demande un
+ seau d'eau<br>
+ pour tout noyer.</p>
+<p>--Calme-toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine qui aime &agrave; se d&eacute;vouer,
+ je ne te<br>
+ ferai pas du mal.</p>
+<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une<br>
+ patience de maman. Elle &eacute;carte les cheveux d'une main, tient d&eacute;licatement<br>
+ le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue d&eacute;daigneuse, sans peur<br>
+ d'attraper des habitants.</p>
+<p>Quand elle dit: Un de plus! grand fr&egrave;re F&eacute;lix tr&eacute;pigne
+ dans le baquet et<br>
+ menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p>
+<p>--C'est fini pour toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que
+ sept<br>
+ ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a<br>
+ que ramass&eacute; au hasard dans une fourmili&egrave;re.</p>
+<p>On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les<br>
+ mains derri&egrave;re le dos, suit le travail, comme un &eacute;tranger curieux.
+ Madame<br>
+ Lepic pousse des exclamations plaintives.</p>
+<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un r&acirc;teau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix accroupi remue la cuvette et re&ccedil;oit
+ les poux. Ils<br>
+ tombent envelopp&eacute;s de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes<br>
+ menues comme des cils coup&eacute;s. Ils ob&eacute;issent au roulis de la cuvette,
+ et<br>
+ rapidement le vinaigre les fait mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton &acirc;ge et grand<br>
+ gar&ccedil;on, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-&ecirc;tre
+ tu ne vois<br>
+ qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne r&eacute;clames ni la surveillance
+ de<br>
+ tes ma&icirc;tres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel<br>
+ plaisir tu &eacute;prouves &agrave; te laisser ainsi d&eacute;vorer tout vif.
+ Il y a du sang<br>
+ dans ta tignasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est le peigne qui m'&eacute;gratigne.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ah! c'est le peigne. Voil&agrave; comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,<br>
+ Ernestine? Monsieur, d&eacute;licat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,<br>
+ ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire &agrave; sa vermine.<br>
+ Soeur Ernestine:<br>
+ J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement &ocirc;t&eacute; le plus gros
+ et je<br>
+ ferai demain une seconde tourn&eacute;e. Mais j'en connais une qui se parfumera<br>
+ d'eau de Cologne.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Quant &agrave; toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur
+ le<br>
+ mur du jardin. Il faut que tout le village d&eacute;file devant, pour ta confusion.</p>
+<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant d&eacute;pos&eacute;e
+ au soleil, il<br>
+ monte la garde pr&egrave;s d'elle.</p>
+<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premi&egrave;re. Chaque fois<br>
+ qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arr&ecirc;te, l'observe de ses petits<br>
+ yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des<br>
+ choses.</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? dit-elle. Poil de Carotte ne r&eacute;pond
+ rien.<br>
+ Elle se penche sur la cuvette.</p>
+<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon gar&ccedil;on<br>
+ Pierre devra&icirc;t bien m'acheter une paire de lunettes.</p>
+<p>Du doigt, elle touche, comme afin de go&ucirc;ter. D&eacute;cid&eacute;ment,
+ elle ne comprend<br>
+ pas.</p>
+<p>--Et toi, que fais-tu l&agrave;, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on
+ t'a<br>
+ grond&eacute; et mis en p&eacute;nitence. &Eacute;coute, je ne suis pas ta grand'maman,
+ mais je<br>
+ pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine<br>
+ qu'ils te rendent la vie dure.</p>
+<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa m&egrave;re ne peut l'entendre,<br>
+ et il dit &agrave; la vieille Marie Nanette.</p>
+<p>--Et apr&egrave;s? Est-ce que &ccedil;a vous regarde? M&ecirc;lez-vous donc
+ de vos affaires<br>
+ et laissez-moi tranquille.</p>
+<h3><br>
+ Comme Brutus</h3>
+<p><br>
+ Monsieur Lepic:<br>
+ Poil de Carotte, tu n'as pas travaill&eacute; l'ann&eacute;e derni&egrave;re
+ comme j'esp&eacute;rais.<br>
+ Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu r&ecirc;vasses,<br>
+ tu lis des livres d&eacute;fendus. Dou&eacute; d'une excellente m&eacute;moire,
+ tu obtiens<br>
+ d'assez bonnes notes de le&ccedil;ons, et tu n&eacute;gliges tes devoirs. Poil
+ de Carotte,<br>
+ il faut songer &agrave; devenir s&eacute;rieux.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laiss&eacute; aller<br>
+ l'ann&eacute;e derni&egrave;re. Cette fois, je me sens la bonne volont&eacute;
+ de b&ucirc;cher ferme.<br>
+ Je ne te promets pas d'&ecirc;tre le premier de ma classe en tout.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Essaie quand m&ecirc;me.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne r&eacute;ussirai ni en g&eacute;ographie,
+ ni<br>
+ en allemand, ni en physique et chimie, o&ugrave; les plus forts sont deux ou<br>
+ trois types nuls pour le reste et qui ne font que &ccedil;a. Impossible de les<br>
+ d&eacute;goter; mais je veux, --&eacute;coute, mon papa,-- je veux, en composition<br>
+ fran&ccedil;aise, bient&ocirc;t tenir la corde et la garder, et si malgr&eacute;
+ mes efforts<br>
+ elle m'&eacute;chappe, du moins je n'aurai rien &agrave; me reprocher et je
+ pourrai<br>
+ m'&eacute;crier fi&egrave;rement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ah! mon gar&ccedil;on, je crois que tu les manieras.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Moi, je n'ai pas entendu.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Moi non plus. R&eacute;p&egrave;te voir, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! rien maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Comment? Tu ne disais rien, et tu p&eacute;rorais si fort, rouge et le poing<br>
+ mena&ccedil;ant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! R&eacute;p&egrave;te<br>
+ cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ce n'est pas la peine, va, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu ne le connais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Raison de plus. D'abord m&eacute;nage ton esprit, s'il te pla&icirc;t, et ob&eacute;is.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils<br>
+ d'ami, et par hasard, je ne sais quelle id&eacute;e m'est venue, pour le remercier,<br>
+ de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer<br>
+ la vertu...</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Turlututu, tu barbotes. Je te prie de r&eacute;p&eacute;ter, sans y changer
+ un mot, et<br>
+ sur le m&ecirc;me ton, ta phrase de tout &agrave; l'heure. Il me semble que
+ je ne te<br>
+ demande pas le P&eacute;rou et que tu veux bien faire &ccedil;a pour ta m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Veux-tu que je te r&eacute;p&egrave;te, moi, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de<br>
+ Carotte, d&eacute;p&ecirc;chez.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i><br>
+ Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je d&eacute;sep&egrave;re. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait
+ rouer de<br>
+ coups, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Tiens, maman, voil&agrave; comme il a dit: <i>Il roule les yeux et lance des
+ regards<br>
+ de d&eacute;fi.</i> Si je ne suis pas premier en composition fran&ccedil;aise.
+ <i>Il gonfle<br>
+ ses joues et frappe du pied</i>. Je m'&eacute;crierai comme Brutus: <i>Il
+ l&egrave;ve les<br>
+ bras au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses,</i>
+ tu<br>
+ n'es qu'un nom! Voil&agrave; comme il a dit.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Bravo, superbe! Je te f&eacute;licite, Poil de Carotte, et je d&eacute;plore
+ d'autant<br>
+ plus ton ent&ecirc;tement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit &ccedil;a? Ne serait-ce
+ pas<br>
+ Caton?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je suis s&ucirc;r de Brutus. &quot;Puis il se jeta sur une &eacute;p&eacute;e
+ que lui tendit un de<br>
+ ses amis et mourut.&quot;</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Poil de Carotte a raison. Je me rappelle m&ecirc;me que Brutus simulait la<br>
+ folie avec de l'or dans une canne.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte<br>
+ un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lyc&eacute;e.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans<br>
+ sa famille, et nous l'avons. Que gr&acirc;ce &agrave; Poil de Carotte, on nous
+ envie!<br>
+ Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il<br>
+ parle latin comme un &eacute;v&ecirc;que et refuse de dire deux fois la messe
+ pour les<br>
+ sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il<br>
+ &eacute;trenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon d&eacute;chir&eacute;.
+ Seigneur, o&ugrave;<br>
+ s'est-il encore fourr&eacute;? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de<br>
+ Carotte Brutus! Esp&egrave;ce de petite brute, va!<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Lettres choisies</h3>
+<p><br>
+ de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic<br>
+ ET QUELQUES R&Eacute;PONSES<br>
+ de M. Lepic &agrave; Poil de Carotte</p>
+<p> <i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i><br>
+ Institution Saint-Marc.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Mes parties de p&ecirc;che des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De
+ gros<br>
+ clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couch&eacute; sur le
+ dos<br>
+ et madame l'infirmi&egrave;re pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas
+ perc&eacute;,<br>
+ il me fait mal. Apr&egrave;s je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme<br>
+ des petits poulets. Pour un de gu&eacute;ri, trois reviennent. J'esp&egrave;re
+ d'ailleurs<br>
+ que ce ne sera rien.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Puisque tu pr&eacute;pares ta premi&egrave;re communion et que tu vas au cat&eacute;chisme,
+ tu<br>
+ dois savoir que l'esp&egrave;ce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.<br>
+ J&eacute;sus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas
+ et<br>
+ pourtant les siens &eacute;taient vrais.<br>
+ Du courage!</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je<br>
+ n'aie pas l'&acirc;ge, je crois que c'est une dent de sagesse pr&eacute;coce.
+ J'ose<br>
+ esp&eacute;rer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours<br>
+ par ma bonne conduite et mon application.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait &agrave; branler.
+ Elle<br>
+ s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tomber hier matin. De telle sorte que si
+ tu poss&egrave;des une<br>
+ dent de plus, ton p&egrave;re en poss&egrave;de une de moins. C'est pourquoi
+ il n'y a<br>
+ rien de chang&eacute; et le nombre des dents de la famile reste le m&ecirc;me,</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Imagine-toi que c'&eacute;tait hier la f&ecirc;te de M. J&acirc;ques, notre
+ professeur de<br>
+ latin, et que, d'un commun accord, les &eacute;l&egrave;ves m'avaient &eacute;lu
+ pour lui<br>
+ pr&eacute;senter les voeux de toute la classe. Flatt&eacute; de cet honneur,
+ je pr&eacute;pare<br>
+ longuement le discours o&ugrave; j'intercale &agrave; propos quelques citations
+ latines.<br>
+ Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une<br>
+ grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excit&eacute; par mes<br>
+ camarades qui murmuraient: --&quot;Vas-y, vas-y donc!&quot;-- je profite d'un
+ moment<br>
+ o&ugrave; M. J&acirc;ques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire.
+ Mais &agrave;<br>
+ peine ai-je d&eacute;roul&eacute; ma feuille et articul&eacute; d'un voix forte:</p>
+<p>V&Eacute;N&Eacute;R&Eacute; MAITRE</p>
+<p>que M. J&acirc;ques se l&egrave;ve furieux et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Voulez-vous filer &agrave; votre place plus vite que &ccedil;a!</p>
+<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent<br>
+ derri&egrave;re leurs livres et que M. J&acirc;ques m'ordonne avec col&egrave;re:</p>
+<p>--Traduisez la version.</p>
+<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Quand tu seras d&eacute;put&eacute; tu en verras bien d'autres. Chacun son
+ r&ocirc;le. Si<br>
+ on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il<br>
+ prononce des discours et non pour qu'il &eacute;coute les tiens.</p>
+<p></p>
+<p><i>Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je viens de remettre ton li&egrave;vre &agrave; M. Legris, notre professeur
+ d'histoire<br>
+ et de g&eacute;ographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.<br>
+ Il te remercie vivement. Comme j'&eacute;tais entr&eacute; avec mon parapluie
+ mouill&eacute;,<br>
+ il me l'&ocirc;ta lui-m&ecirc;me des mains pour le reporter au vestibule. Puis
+ nous<br>
+ caus&acirc;mes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je<br>
+ voulais, le premier prix d'histoire et de g&eacute;ographie &agrave; la fin
+ de l'ann&eacute;e.<br>
+ Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre<br>
+ entretien, et que M. Legris, qui, &agrave; part cela, fut tr&egrave;s aimable,
+ je le<br>
+ r&eacute;p&egrave;te, ne me d&eacute;signa m&ecirc;me pas un si&egrave;ge.<br>
+ Est-ce oubli ou impolitesse?<br>
+ Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Tu r&eacute;clames toujours. Tu r&eacute;clames parce que M. J&acirc;ques t'envoie
+ t'asseoir,<br>
+ et tu r&eacute;clames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-&ecirc;tre<br>
+ encore trop jeune pour exiger des &eacute;gards. Et si M. Legris ne t'a pas<br>
+ offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, tromp&eacute; par ta petite<br>
+ taille, il te croyait assis.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>J'apprends que tu dois aller &agrave; Paris. Je partage la joie que tu auras
+ en<br>
+ visitant la capitale que je voudrais conna&icirc;tre et o&ugrave; je serai de
+ coeur avec<br>
+ toi. Je con&ccedil;ois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais
+ je<br>
+ profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un<br>
+ ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.<br>
+ Au fond, ils se valent. Toutefois je d&eacute;sire sp&eacute;cialement la<i>Henriade</i>,
+ par<br>
+ Fran&ccedil;ois-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle H&eacute;lo&iuml;se,</i>par
+ Jean-Jacques<br>
+ Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne co&ucirc;tent rien &agrave;
+ Paris), je<br>
+ te le jure que le ma&icirc;tre d'&eacute;tude ne me les confisquera jamais.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Les &eacute;crivains dont tu me parles &eacute;taient des hommes comme toi
+ et moi. Ce<br>
+ qu'ils ont fait, tu peux le faire. &Eacute;cris des livres, tu les liras ensuite.</p>
+<p><br>
+ <i>De M. Lepic &agrave; Poil de Carotte.</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Ta lettre de ce matin m'&eacute;tonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est
+ plus<br>
+ ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni<br>
+ de ta comp&eacute;tence ni de la mienne.</p>
+<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous &eacute;cris les
+ places<br>
+ que tu obtiens, les qualit&eacute;s et les d&eacute;fauts que tu trouves &agrave;
+ chaque<br>
+ professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'&eacute;tat de ton linge,
+ si tu<br>
+ dors et si tu manges bien.</p>
+<p>Voil&agrave; ce qui m'int&eacute;resse. Aujourd'hui, je ne comprends plus.
+ A propos de<br>
+ quoi, s'il te pla&icirc;t, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en<br>
+ hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas<br>
+ dat&eacute;e et on ne sait si tu l'adresses &agrave; moi ou au chien. La forme
+ m&ecirc;me de<br>
+ ton &eacute;criture me para&icirc;t modifi&eacute;e, et la disposition des lignes,
+ la quantit&eacute;<br>
+ de majuscules me d&eacute;concertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.<br>
+ Je suppose que c'est de toi, et je tiens &agrave; t'en faire non un crime, mais<br>
+ l'observation.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de Poil de Carotte.</i></p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Un mot &agrave; la h&acirc;te pour t'expliquer ma derni&egrave;re lettre. Tu
+ ne t'es pas<br>
+ aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait <i>en vers.</i><br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Toiton</h3>
+<p><br>
+ Ce petit toit o&ugrave;, tour &agrave; tour, ont v&eacute;cu des poules, des
+ lapins, des<br>
+ cochons, vide maintenant, appartient en toute propri&eacute;t&eacute; &agrave;
+ Poil de Carotte<br>
+ pendant les vacances. Il y entre commod&eacute;ment, car le toiton n'a plus
+ de<br>
+ porte. Quelques gr&ecirc;les orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte<br>
+ les regarde &agrave; plat ventre, elles lui semblent une for&ecirc;t. Une poussi&egrave;re<br>
+ fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidit&eacute;. Poil
+ de<br>
+ Carotte fr&ocirc;le le plafond de ses cheveux. Il est l&agrave; chez lui et
+ s'y<br>
+ divertit, d&eacute;daigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p>
+<p>Son principal amusement consiste &agrave; creuser quatre nids avec son derri&egrave;re,<br>
+ un &agrave; chaque coin du toiton. Il ram&egrave;ne de sa main, comme d'une
+ truelle,<br>
+ des bourrelets de poussi&egrave;re et se cale.</p>
+<p>Le dos au mur lisse, les jambes pli&eacute;es, les mains crois&eacute;es sur
+ ses genoux,<br>
+ g&icirc;t&eacute;, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de
+ place. Il<br>
+ oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le<br>
+ troublerait.</p>
+<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de l&agrave;, par le trou de l'&eacute;vier,
+ tant&ocirc;t<br>
+ a torrents, tant&ocirc;t goutte &agrave; goutte, lui envoie des bouff&eacute;es
+ fra&icirc;ches.</p>
+<p>Brusquement, une alerte.<br>
+ Des appels approchent, des pas.</p>
+<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p>
+<p>Une t&ecirc;te se baisse et Poil de Carotte r&eacute;duit en boulette, se poussant
+ dans<br>
+ la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard m&ecirc;me<br>
+ immobilis&eacute;, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p>
+<p>--Poil de Carotte, est-tu l&agrave;?</p>
+<p>Les tempes bossel&eacute;es, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p>
+<p>--Il n'y est pas, le petit animal. O&ugrave; diable est-il?</p>
+<p>On s'&eacute;loigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend
+ de<br>
+ l'aise. Sa pens&eacute;e parcourt encore de longues routes de silence.</p>
+<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris<br>
+ dans une toile d'araign&eacute;e, vibre et se d&eacute;bat. Et l'araign&eacute;e
+ glisse le long<br>
+ d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un<br>
+ instant suspendue, inqui&egrave;te, pelotonn&eacute;e.</p>
+<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au d&eacute;nouement,<br>
+ et quand l'araign&eacute;e tragique fonce, ferme l'&eacute;toile de ses pattes,
+ &eacute;treint<br>
+ la proie &agrave; manger, il se dresse debout, passionn&eacute;, comme s'il
+ voulait sa<br>
+ part.</p>
+<p>Rien de plus.</p>
+<p>L'araign&eacute;e remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en
+ son<br>
+ &acirc;me de li&egrave;vre o&ugrave; il fait noir.</p>
+<p>Bient&ocirc;t, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa r&ecirc;vasserie,
+ faute<br>
+ de pente, s'arr&ecirc;te, forme flaque et croupit.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Le Chat</h3>
+<h4></h4>
+<h4>I</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour<br>
+ p&ecirc;cher les &eacute;crevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les d&eacute;chets
+ d'une<br>
+ boucherie.</p>
+<p>Or il conna&icirc;t un chat, m&eacute;pris&eacute; parce qu'il est vieux, malade,
+ et &ccedil;&agrave; et l&agrave;,<br>
+ pel&eacute;. Poil de Carotte l'invite &agrave; venir prendre une tasse de lait
+ chez lui,<br>
+ dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors<br>
+ du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a<br>
+ pos&eacute;e dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p>
+<p>--R&eacute;gale-toi.</p>
+<p>Il lui flatte l'&eacute;chine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs
+ coups<br>
+ de langue, puis s'attendrit.</p>
+<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p>
+<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne l&egrave;che<br>
+ plus que ses l&egrave;vres sucr&eacute;es.</p>
+<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.<br>
+ Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler<br>
+ que celle-l&agrave;. D'ailleurs, un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard!...</p>
+<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p>
+<p>La d&eacute;tonation &eacute;tourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton
+ m&ecirc;me a<br>
+ saut&eacute;, et quand le nuage se dissipe, il voit, &agrave; ses pieds, le
+ chat qui<br>
+ le regarde d'un oeil.</p>
+<p>Une moiti&eacute; de la t&ecirc;te est emport&eacute;e, et le sang coule dans
+ la tasse de lait.</p>
+<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. M&acirc;tin, j'ai pourtant vis&eacute;<br>
+ juste.</p>
+<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune &eacute;clat, l'inqui&egrave;te.</p>
+<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente<br>
+ aucun effort pour se d&eacute;placer. Il semble saigner expr&egrave;s dans la
+ tasse,<br>
+ avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p>
+<p>Poil de Carotte n'est pas un d&eacute;butant. Il a tu&eacute; des oiseaux sauvages,
+ des<br>
+ animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte<br>
+ d'autrui.</p>
+<p>Il sait comment on proc&egrave;de, et que si la b&ecirc;te a la vie dure, il
+ faut se<br>
+ d&eacute;p&ecirc;cher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps
+ &agrave; corps.<br>
+ Sinon, des acc&egrave;s de fausse sensibilit&eacute; nous surprennent. On devient<br>
+ l&acirc;che. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p>
+<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat<br>
+ par la queue et lui ass&egrave;ne sur la nuque des coups de carabine si violents,<br>
+ que chacun d'eux para&icirc;t le dernier, le coup de gr&acirc;ce.</p>
+<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,<br>
+ ou se d&eacute;tend et ne crie pas.</p>
+<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil
+ de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat<br>
+ de ses bras, et s'exaltant &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration des griffes,
+ les dents jointes,<br>
+ les veines orageuses, il l'&eacute;touffe.</p>
+<p>Mais il s'&eacute;touffe aussi, chancelle, &eacute;puis&eacute;, et tombe par
+ terre, assis, sa<br>
+ figure coll&eacute;e contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.</p>
+<h4></h4>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p>Poil de Carotte est maintenant couch&eacute; sur son lit de fer.<br>
+ Ses parents et les amis de ses parents, mand&eacute;s en h&acirc;te, visitent,
+ courb&eacute;s<br>
+ sous le plafond bas du toiton, les lieux o&ugrave; s'accomplit le drame.</p>
+<p>--Ah! dit sa m&egrave;re, j'ai d&ucirc; centupler mes forces pour lui arracher
+ le chat<br>
+ broy&eacute; sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p>
+<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une f&eacute;rocit&eacute; qui plus
+ tard aux<br>
+ veill&eacute;es de famille, appara&icirc;tra l&eacute;gendaire, Poil de Carotte
+ dort et r&egrave;ve:</p>
+<p>Il se prom&egrave;ne le long d'un ruisseau, o&ugrave; les rayons d'une lune
+ in&eacute;vitable<br>
+ remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p>
+<p>Sur les p&ecirc;chettes, les morcaux du chat flambaient &agrave; travers l'eau<br>
+ transparente.</p>
+<p>Des brumes blanches glissent au ras du pr&eacute;, cachent peut-&ecirc;tre
+ de l&eacute;gers<br>
+ fant&ocirc;mes.</p>
+<p>Poil de Carotte, ses mains derri&egrave;re son dos, leur prouve qu'ils n'ont<br>
+ rien &agrave; craindre.</p>
+<p>Un boeuf approche, s'arr&ecirc;te et souffle, d&eacute;tale ensuite, r&eacute;pand
+ jusqu'au<br>
+ ciel le bruit de ses quatre sabots et s'&eacute;vanouit.<br>
+ Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,<br>
+ n'aga&ccedil;ait pas autant, &agrave; luis seul, qu'une assembl&eacute;e de
+ vieilles femmes.</p>
+<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, l&egrave;ve<br>
+ doucement un b&acirc;ton de p&ecirc;chette et voici que du milieu des roseaux
+ montent<br>
+ des &eacute;crevisses g&eacute;antes.</p>
+<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de<br>
+ Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p>
+<p>Et les &eacute;crevisses l'entournent.<br>
+ Elles se haussent vers sa gorge.<br>
+ Elles cr&eacute;pitent.<br>
+ D&eacute;j&agrave; elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Moutons</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte n'aper&ccedil;oit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles<br>
+ poussent des cris &eacute;tourdissants et m&ecirc;l&eacute;s, comme des enfants
+ qui jouent sous<br>
+ un pr&eacute;au d'&eacute;cole. L'une delle se jette dans ses jambes, et il
+ en &eacute;prouve<br>
+ quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est<br>
+ un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent<br>
+ graduellement &agrave; l'obscurit&eacute;, et les d&eacute;tails se pr&eacute;cisent.</p>
+<p>L'&eacute;poque des naissances a commenc&eacute;. Chaque matin, le fermier
+ Pajol compte<br>
+ deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves &eacute;gar&eacute;s parmi les
+ m&egrave;res,<br>
+ gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une<br>
+ sculpture grossi&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils su&ccedil;otent<br>
+ d&eacute;j&agrave; ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un
+ brin de<br>
+ foin dans la bouche.</p>
+<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se d&eacute;tendent d'un violent effort de<br>
+ l'arri&egrave;re-train et ex&eacute;cutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour,
+ maigres,<br>
+ tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit<br>
+ qui vient de na&icirc;tre se tra&icirc;ne, visqueux et non l&eacute;ch&eacute;.
+ Sa m&egrave;re, g&ecirc;n&eacute;e par<br>
+ sa bourse gonfl&eacute;e d'eau et ballottante, la repousse &agrave; coups de
+ t&ecirc;te.</p>
+<p>--Une mauvaise m&egrave;re! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est chez les b&ecirc;tes comme chez le monde, dit Pajol.</p>
+<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p>
+<p>--Presque, dit Pajol. Il faut &agrave; plus d'un donner le biberon, un biberon<br>
+ comme ceux qu'on ach&egrave;te au pharmacien. &Ccedil;a ne dure pas, la m&egrave;re
+ s'attendrit.<br>
+ D'ailleurs, on les mate.</p>
+<p>Il la prend par les &eacute;paules et l'isole dans une cage. Il lui moue au
+ coup<br>
+ une cravate de paille pour la reconna&icirc;tre, si elle s'&eacute;chappe. L'agneau<br>
+ l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de r&acirc;pe, et le petit, frissonnant,<br>
+ se dresse sur ses membres mous, essaie de t&eacute;ter, plaintif, le museau<br>
+ envelopp&eacute; d'une gel&eacute;e tremblante.</p>
+<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra &agrave; des sentiments plus humains? dit
+ Poil<br>
+ de Carotte.</p>
+<p>--Oui, quand son derri&egrave;re sera gu&eacute;ri, dit Pajol: elle a eu des
+ couches<br>
+ dures.</p>
+<p>--Je tiens &agrave; mon id&eacute;e, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier<br>
+ provisoirement le petit aux soins d'une &eacute;trang&egrave;re?</p>
+<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p>
+<p>En effet, des quatre coins de l'&eacute;curie, les b&ecirc;lements des m&egrave;res
+ se croisent,<br>
+ sonnent l'heure des t&eacute;t&eacute;es et, monotones aux oreilles de Poil
+ de Carotte,<br>
+ sont nuanc&eacute;s pour les agneaux, car, sans confusion chacun se pr&eacute;cipite<br>
+ droit aux t&eacute;tines maternelles.</p>
+<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p>
+<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces<br>
+ ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-&ecirc;tre par la finesse de leur<br>
+ nez.</p>
+<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p>
+<p>Il compare profond&eacute;ment les hommes avec des moutons, et voudrait conna&icirc;tre<br>
+ les petits noms des agneaux.</p>
+<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques<br>
+ coups de nez, mangent, paisibles, indiff&eacute;rentes. Poil de Carotte remarque<br>
+ dans l'eau d'une auge des d&eacute;bris de cha&icirc;ne, des cercles de roues,
+ une<br>
+ pelle us&eacute;e.</p>
+<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assur&eacute;ment, vous<br>
+ enrichissez le sang des b&ecirc;tes au moyen de cette ferraille!</p>
+<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p>
+<p>Il offre &agrave; Poil de Carotte de go&ucirc;ter l'eau. Afin qu'elle devienne
+ encore<br>
+ plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p>
+<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p>
+<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p>
+<p>Pajol fouille l'&eacute;paisse laine d'une m&egrave;re et attrape avec ses
+ ongles un<br>
+ berdin jaune rond, dodu, repu, &eacute;norme. Selon Pajol, deux de cette taille<br>
+ d&eacute;voraient la t&ecirc;te d'un enfant comme une prune. Il le met au creux
+ de la<br>
+ main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, &agrave; le<br>
+ fourrer dans le cou ou les cheveux de ses fr&egrave;re et soeur.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte &eacute;prouve
+ des<br>
+ picotements aux doigts, comme s'il tombait du gr&eacute;sil. Bient&ocirc;t au
+ poignet,<br>
+ ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va<br>
+ ronger le bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule. Tant pis, Poil de Carotte le
+ serre; il<br>
+ l'&eacute;crase et essuie sa main sur le dos d'une br&eacute;bis, sans que Pajol
+ s'en<br>
+ aper&ccedil;oive.</p>
+<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p>
+<p>Un instant encore, Poil de Carotte &eacute;coute, recueilli, les b&ecirc;lements
+ qui<br>
+ se calment peu &agrave; peu. Tout &agrave; l'heure, on n'entendra plus que le
+ bruissement<br>
+ sourd du foin broy&eacute; entre les m&acirc;choires lentes.</p>
+<p>Accroch&eacute;e &agrave; un barreau de r&acirc;telier, une limousine aux raies
+ &eacute;teintes semble<br>
+ garder les moutons, toute seule.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Parrain</h3>
+<p><br>
+ Quelquefois madame Lepic permet &agrave; Poil de Carotte d'aller voir son parrain<br>
+ et m&ecirc;me de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui<br>
+ passe sa vie &agrave; la p&ecirc;che ou dans la vigne. Il n'aime personne et
+ ne supporte<br>
+ que Poil de Carotte.</p>
+<p>--Te voil&agrave;, canard! dit-il.</p>
+<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu pr&eacute;par&eacute;
+ ma<br>
+ ligne?</p>
+<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne pr&ecirc;te. Ainsi<br>
+ son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se f&acirc;che<br>
+ plus et cette manie du vieil homme complique &agrave; peine leurs relations.<br>
+ Quand il dit oui, il veut dire non et r&eacute;ciproquement. Il ne s'agit que<br>
+ de ne pas s'y tromper.</p>
+<p>--Si &ccedil;a l'amuse, &ccedil;a ne me g&ecirc;ne gu&egrave;re, pense Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Et ils restent bons camarades.</p>
+<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour<br>
+ toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot<br>
+ de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journ&eacute;e,
+ le<br>
+ force &agrave; boire un verre de vin pur.</p>
+<p>Puis il vont p&ecirc;cher.</p>
+<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et d&eacute;roule m&eacute;thodiquement son
+ crin de<br>
+ Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes<br>
+ et ne p&ecirc;che que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange<br>
+ comme des enfants.</p>
+<p>--Surtout, dit-il &agrave; Poil de Carotte, ne l&egrave;ve ta ligne que lorsque
+ ton<br>
+ bouchon aura enfonc&eacute; trois fois.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pourquoi trois?</p>
+<p>Parrain:<br>
+ La premi&egrave;re ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est<br>
+ s&eacute;rieux: il avale. La troisi&egrave;me, c'est s&ucirc;r: il ne s'&eacute;chappera
+ plus. On ne<br>
+ tire jamais trop tard.</p>
+<p>Poil de Carotte pr&eacute;f&egrave;re la p&ecirc;che aux goujons. Il se d&eacute;chausse,
+ entre dans<br>
+ la rivi&egrave;re et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau<br>
+ trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un &agrave;<br>
+ chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p>
+<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p>
+<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa t&ecirc;te, on rentre d&eacute;jeuner.
+ Il<br>
+ bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p>
+<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en<br>
+ bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot<br>
+ qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de<br>
+ perdrix.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ceux-l&agrave; fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop
+ mal.<br>
+ Pourtant ce n'est plus &ccedil;a. Elle doit m&eacute;nager la cr&egrave;me.<br>
+ Parrain:<br>
+ Canard, j'ai du plaisir &agrave; te voir manger. Je parie que tu ne manges point<br>
+ ton content, chez ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tout d&eacute;pend de son app&eacute;tit. Si elle a faim, je mange &agrave;
+ sa faim. En se<br>
+ servant elle me sert par-dessus le march&eacute;. Si elle a fini, j'ai fini<br>
+ aussi.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ On en redemande, b&ecirc;ta.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est facile &agrave; dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester<br>
+ sur sa faim.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Et moi qui n'ai pas d'enfants, je l&egrave;cherais le derri&egrave;re d'un singe,
+ si ce<br>
+ singe &eacute;tait mon enfant! Arrangez &ccedil;a.</p>
+<p>Ils terminent leur journ&eacute;e dans la vigne, o&ugrave; Poil de Carotte,
+ tant&ocirc;t regarde<br>
+ piocher son parrain et le suit pas &agrave; pas, tant&ocirc;t, couch&eacute;
+ sur des fagots de<br>
+ sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Fontaine</h3>
+<p><br>
+ Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre<br>
+ est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux<br>
+ membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de<br>
+ sa m&egrave;re.</p>
+<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ou plut&ocirc;t, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une<br>
+ correction &agrave; mon fr&egrave;re, il saute sur un manche de balai, se campe
+ devant<br>
+ elle, et je te jure qu'elle s'arr&ecirc;te court. Aussi elle pr&eacute;f&egrave;re
+ le prendre<br>
+ par les sentiments. Elle dit que la nature de F&eacute;lix est si susceptible<br>
+ qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux &agrave;
+ la<br>
+ mienne.</p>
+<p>Parain:<br>
+ Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, F&eacute;lix et moi, pour de
+ bon<br>
+ ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me d&eacute;fendrais comme lui.<br>
+ Mais je me vois arm&eacute; d'un balai contre maman. Elle croirait que je<br>
+ l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-&ecirc;tre qu'elle<br>
+ me dirait merci, avant de taper.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Dors, canard, dors!</p>
+<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, &eacute;touffe
+ et<br>
+ cherche de l'air, et son vieux parrain en a piti&eacute;.</p>
+<p>Tout &agrave; coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit
+ le bras.</p>
+<p>--Es-tu l&agrave;, canard? dit-il. Je r&ecirc;vais, je te croyais encore dans
+ la<br>
+ fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Comme si j'y &eacute;tais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles<br>
+ souvent.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Mon pauvre canard, d&egrave;s que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je<br>
+ m'&eacute;tais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as<br>
+ gliss&eacute;, tu es tomb&eacute;, tu criais, tu te d&eacute;battais, et moi,
+ mis&eacute;rable, je<br>
+ n'entendais rien. Il y avait &agrave; peine de l'eau pour noyer un chat. Mais<br>
+ tu ne te relevais pas. C'&eacute;tait l&agrave; le malheur, tu ne pensais donc
+ plus &agrave;<br>
+ te relever?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!<br>
+ Parrain:<br>
+ Enfin ton barbotement me r&eacute;veille. Il &eacute;tait temps. Pauvre canard!
+ pauvre<br>
+ canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a chang&eacute;, on t'a mis le<br>
+ costume des dimanches du petit Bernard.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, il me piquait. Je me grattais. C'&eacute;tait donc un costume de crin.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre &agrave; te pr&ecirc;ter.
+ Je<br>
+ ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je serais loin.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais pass&eacute;
+ une<br>
+ bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la m&eacute;rite.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Moi, parrain, je ne la m&eacute;rite pas et je voudrais bien dormir.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Dors, canard, dors.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, l&acirc;che ma main. Je te la rendrai<br>
+ apr&egrave;s mon somme. Et retire aussi ta jambe, &agrave; cause de tes poils.
+ Il m'est<br>
+ impossible de dormir quand on me touche.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Les Prunes</h3>
+<p><br>
+ Quelque temps agit&eacute;s, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p>
+<p>--Canard, dors-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, parrain.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher<br>
+ des vers.</p>
+<p>--C'est une id&eacute;e, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le<br>
+ jardin.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une bo&icirc;te de fer-blanc,<br>
+ &agrave; moiti&eacute; pleine de terre mouill&eacute;e. Il y entretient une
+ provision de vers<br>
+ pour se p&ecirc;che. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en<br>
+ manque jamais. Quand il a plu toute la journ&eacute;e, la r&eacute;colte est
+ abondante.</p>
+<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il &agrave; Poil de Carotte, va doucement.<br>
+ Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre<br>
+ bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'&eacute;loigne<br>
+ trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,<br>
+ pour qu'il ne glisse pas. S'il est &agrave; demi rentr&eacute;, l&acirc;che-le:
+ tu le<br>
+ casserais. Et un ver coup&eacute; ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,<br>
+ et les poissons d&eacute;licats les d&eacute;daignent. Certains p&ecirc;cheurs
+ &eacute;conomisent<br>
+ leurs vers; ils ont tort. On ne p&ecirc;che de beaux poissons qu'avec des vers<br>
+ entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson<br>
+ s'imagine qu'ils se sauvent, court apr&egrave;s et d&eacute;vore tout de confiance.</p>
+<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts<br>
+ barbouill&eacute;s de leur sale bave.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.<br>
+ Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la<br>
+ terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pour la mienne, je te la c&egrave;de. Mange voir.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les<br>
+ &eacute;carter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux
+ des<br>
+ prunes.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, je sais. Aussi tu d&eacute;go&ucirc;tes ma famille, maman surtout, et d&egrave;s
+ qu'elle<br>
+ pense &agrave; toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car<br>
+ tu n'es pas difficile et nous nous entendons tr&egrave;s bien.</p>
+<p>Il l&egrave;ve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques<br>
+ prunes. Il garde les bonnes et donne les v&eacute;reuses &agrave; parrain qui
+ dit, les<br>
+ avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p>
+<p>--Ce sont les meilleures.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains<br>
+ seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p>
+<p>--&Ccedil;a ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens &agrave; plein nez.<br>
+ Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que<br>
+ tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Canard! canard! &ccedil;a conserve.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Mathilde</h3>
+<p><br>
+ --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essouffl&eacute;e &agrave; madame Lepic,
+ Poil de<br>
+ Carotte joue encore au mari et &agrave; la femme avec la petite Mathilde, dans
+ le<br>
+ pr&eacute;. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les habille. C'est pourtant d&eacute;fendu,
+ si je ne me<br>
+ trompe.</p>
+<p>En effet, dans le pr&eacute;, la petite Mathilde se tient immobile et raide
+ sous<br>
+ sa toilette de cl&eacute;matite sauvage &agrave; fleurs blanches. Toute par&eacute;e,
+ elle<br>
+ semble vraiment une fianc&eacute;e garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi<br>
+ calmer toutes les coliques de la vie.</p>
+<p>La cl&eacute;matite, d'abord natt&eacute;e en couronne sur la t&ecirc;te, descend
+ par flots<br>
+ sous le menton, derri&egrave;re le dos, le long des bras, volubile, enguirlande<br>
+ la taille et forme &agrave; terre une queue rampante que grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix ne se<br>
+ lasse pas d'allonger.</p>
+<p>Il recule et dit:</p>
+<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p>
+<p>A son tour, Poil de Carotte est habill&eacute; en jeune mari&eacute;, &eacute;galement
+ couvert<br>
+ de cl&eacute;matites o&ugrave;, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, &eacute;clatent
+ des pavots, des cenelles, un pissenlit<br>
+ jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de<br>
+ rire, et tous trois gardent leur s&eacute;rieux. Ils savent quel ton convient<br>
+ &agrave; chaque c&eacute;r&eacute;monie. On doit rester triste aux enterrements,
+ d&egrave;s le d&eacute;but,<br>
+ jusqu'&agrave; la fin, et grave aux mariages, jusqu'apr&egrave;s la messe. Sinon,
+ ce<br>
+ n'est plus amusant de jouer.</p>
+<p>--Prenez-vous la main, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix. En avant! doucement.</p>
+<p>Ils s'avancent au pas, &eacute;cart&eacute;s. Quand Mathilde s'emp&ecirc;tre,
+ elle retrousse<br>
+ sa tra&icirc;ne et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend,<br>
+ une jambe lev&eacute;e.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les conduit par le pr&eacute;. Il marche &agrave;
+ reculons, et les<br>
+ bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire<br>
+ et les salue, puis monsieur le Cur&eacute; et les b&eacute;nit, puis l'ami qui
+ f&eacute;licite<br>
+ et il les complimente, puis le violoniste et il r&acirc;cle, avec un b&acirc;ton,
+ un<br>
+ autre b&acirc;ton.</p>
+<p>Il les prom&egrave;ne de long en large.</p>
+<p>--Halte! dit-il, &ccedil;a se d&eacute;range.<br>
+ Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet<br>
+ le cort&egrave;ge en branle.</p>
+<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p>
+<p>Une vrille de cl&eacute;matite luit tire les cheveux. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ arrache<br>
+ le tout. On continue.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est, dit-il, maintenant vous &ecirc;tes mari&eacute;s, bichez-vous.</p>
+<p>Comme ils h&eacute;sitent:</p>
+<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est mari&eacute; on se biche. Faites-vous<br>
+ la cour, une d&eacute;claration. Vous avez l'air plomb&eacute;s.</p>
+<p>Sup&eacute;rieur, il se moque de leur inhabilet&eacute; lui qui, peut-&ecirc;tre,
+ a d&eacute;j&agrave;<br>
+ prononc&eacute; des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le<br>
+ premier, pour sa peine.</p>
+<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche &agrave; travers la plante grimpante le<br>
+ visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p>
+<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde, comme elle l'a re&ccedil;u, lui rend son baiser. Aussit&ocirc;t,
+ gauches,<br>
+ g&ecirc;n&eacute;s, ils rougissent tous deux.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix leur montre les cornes.</p>
+<p>--Soleil! Soleil!</p>
+<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et tr&eacute;pigne, des bousilles<br>
+ aux l&egrave;vres.</p>
+<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arriv&eacute;!</p>
+<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,<br>
+ ricane ce n'est pas toi qui m'emp&ecirc;cheras de me marier avec Mathilde, si<br>
+ maman veut.</p>
+<p>Mais voici que maman vient r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me qu'elle ne veut
+ pas. Elle<br>
+ pousse le barri&egrave;re du pr&eacute;. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.<br>
+ En passant pr&egrave;s de la haie, elle casse une rouette dont elle &ocirc;te
+ les<br>
+ feuilles et garde les &eacute;pines. Elle arrive droit, in&eacute;vitable comme
+ l'orage.</p>
+<p>--Gare les calottes, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il s'enfuit au bout du pr&eacute;. Il est &agrave; l'abri et peut voir.</p>
+<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique l&acirc;che, il pr&eacute;f&egrave;re<br>
+ en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p>
+<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai<br>
+ tout.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Oui, mais ta maman va le dire &agrave; ma maman, et ma maman va me battre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce<br>
+ qu'elle te corrige, ta maman?</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Des fois; &ccedil;a d&eacute;pend.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pour moi, c'est toujours s&ucirc;r.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Mais je n'ai rien fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a ne fait rien. Attention!</p>
+<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit<br>
+ son allure. Elle est si pr&egrave;s que soeur Ernestine, par peur des chocs
+ en<br>
+ retour, s'arr&ecirc;te au bord du cercle o&ugrave; l'action se concentrera.
+ Poil de<br>
+ Carotte se campe devant &quot;sa femme&quot;, qui sanglote plus fort. Les cl&eacute;matites<br>
+ sauvages m&ecirc;lent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se l&egrave;ve,<br>
+ pr&ecirc;te &agrave; cingler. Poil de Carotte, p&acirc;le, croise ses bras,
+ et la nuque<br>
+ raccourcie, les reins chauds d&eacute;j&agrave;, les mollets lui cuisant d'avance,
+ il a<br>
+ l'orgueuil de s'&eacute;crier:</p>
+<p>--Qu'est-ce que &ccedil;a fait, pourvu qu'on rigole!<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Coffre-Fort</h3>
+<p><br>
+ Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p>
+<p>--Ta maman est venue tout rapporter &agrave; ma maman et j'ai re&ccedil;u une
+ bonne<br>
+ fess&eacute;e. Et toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne m&eacute;ritais pas d'&ecirc;tre battue,
+ nous<br>
+ ne faisions rien de mal.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Non, pour s&ucirc;r.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je t'affirme que je parlais s&eacute;rieusement quand je te disais que je me<br>
+ marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je pourrais te m&eacute;priser parce que tu es pauvre et que je suis riche,
+ mais<br>
+ n'aie pas peur, je t'estime.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Tu es riche &agrave; combien, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mes parents ont au moins un million.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Combien que &ccedil;a fait un million?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais d&eacute;penser
+ tout leur<br>
+ argent.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir gu&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour<br>
+ flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour<br>
+ du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la<br>
+ serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa<br>
+ dit un mot que personne ne conna&icirc;t, ni maman, ni mon fr&egrave;re, ni
+ ma soeur,<br>
+ personne, except&eacute; lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa<br>
+ y rend de l'argent et va le d&eacute;poser sur la table de la cuisine. Il ne
+ dit<br>
+ rien, il fait seulement sonner les pi&egrave;ces, afin que mamamn, occup&eacute;e
+ au<br>
+ fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite<br>
+ l'argent. Tous les mois &ccedil;a se passe ainsi, et &ccedil;a dure depuis longtemps,<br>
+ preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons<br>
+ mari&eacute;s, &agrave; la condition que tu me promettras de ne jamais le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le<br>
+ r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, c'est notre secret &agrave; papa et &agrave; moi.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pardon, je le sais.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p>
+<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p>
+<p>--Parions quoi? dit Mathilde h&eacute;sitante.</p>
+<p>--Laisse-moi te toucher o&ugrave; je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras<br>
+ le mot.</p>
+<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme<br>
+ presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosit&eacute;s<br>
+ au lieu d'une.</p>
+<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu me jures qu'apr&egrave;s tu te laisseras toucher o&ugrave; je voudrai.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Maman me d&eacute;fend de jurer.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu ne sauras pas le mot.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devin&eacute;, oui, je l'ai devin&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, impatient&eacute;, brusque les choses.</p>
+<p>--&Eacute;coute, Mathilde, tu n'as rien devin&eacute; du tout. Mais je me contente
+ de ta<br>
+ parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,<br>
+ c'est &quot;Lustucru&quot;. A pr&eacute;sent, je peux toucher o&ugrave; je veux.</p>
+<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de conna&icirc;tre<br>
+ un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas<br>
+ de moi!</p>
+<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans r&eacute;pondre, s'avance, d&eacute;cid&eacute;,
+ la main tendue,<br>
+ elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec.</p>
+<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une &eacute;curie, un domestique du ch&acirc;teau
+ sort<br>
+ la t&ecirc;te et montre les dents.</p>
+<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'&eacute;crie-t-il, je rapporterai tout &agrave;
+ ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est<br>
+ un faux nom que j'ai invent&eacute;. D'abord, je ne connais point le vrai.</p>
+<p>Pierre:<br>
+ Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en<br>
+ parlerai pas &agrave; ta m&egrave;re. Je lui parlerai du reste.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Du reste?</p>
+<p>Pierre:<br>
+ Oui, du reste.<br>
+ Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai<br>
+ pas vu. Ah! tu vas bien pour ton &acirc;ge. Mais tes plats &agrave; barbe s'&eacute;largiront<br>
+ ce soir!</p>
+<p>Poil de Carotte ne trouve rien &agrave; r&eacute;pliquer. Rouge de figure au
+ point que<br>
+ la couleur naturelle de ses cheveux semble s'&eacute;teindre, il s'&eacute;loigne,
+ les<br>
+ mains dans ses poches, &agrave; la crapaudine, en reniflant.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les T&ecirc;tards</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic<br>
+ puisse le surveiller par la fen&ecirc;tre, et il s'exerce &agrave; jouer comme
+ il faut,<br>
+ quand le camarade R&eacute;my para&icirc;t. C'est un gar&ccedil;on du m&ecirc;me
+ &acirc;ge, qui boite et<br>
+ veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme tra&icirc;ne derri&egrave;re<br>
+ l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p>
+<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivi&egrave;re. Nous<br>
+ l'aiderons et nous p&ecirc;cherons des t&ecirc;tards avec des paniers.</p>
+<p>--Demande le &agrave; maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Pourquoi moi?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Parce qu'&agrave; moi elle ne me donnera pas la permission.<br>
+ Juste, madame Lepic se montre &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>--Madame, dit R&eacute;my, voulez-vous, s'il vous pla&icirc;t, que j'emm&egrave;ne
+ Poil de<br>
+ Carotte p&ecirc;cher des t&ecirc;tards?</p>
+<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. R&eacute;my r&eacute;p&egrave;te
+ en criant. Madame<br>
+ Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent<br>
+ rien et se regardent ind&eacute;cis. Mais madame Lepic agite la t&ecirc;te et
+ fait<br>
+ clairement signe que non.</p>
+<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de<br>
+ moi, tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Tant pis, on se serait rudement amus&eacute;. Elle ne veut pas, elle ne veut
+ pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Reste. Nous jouerons ici.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Ah non, par exemple. J'aime mieux p&ecirc;cher des t&ecirc;tards. Il fait doux.<br>
+ J'en ramasserai des pleins paniers.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,<br>
+ elle se ravise.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p>
+<p>Plant&eacute;s l&agrave; tous deux, les mains dans les poches, ils observent
+ sournoisement<br>
+ l'escalier, et bient&ocirc;t Poil de Carotte pousse R&eacute;my du coude.</p>
+<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p>
+<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant &agrave; la main un panier<br>
+ pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arr&ecirc;te, d&eacute;fiante.</p>
+<p>--Tiens, te voil&agrave; encore, R&eacute;my! Je te croyais parti. J'avertirai
+ ton papa<br>
+ que tu musardes et il te grondera.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il conna&icirc;t<br>
+ madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devin&eacute;e une fois encore.<br>
+ Mais puisque cet imb&eacute;cile de R&eacute;my brouille les choses, g&acirc;te
+ tout, Poil de<br>
+ Carotte se d&eacute;sint&eacute;resse du d&eacute;nouement. Il &eacute;crase
+ de l'herbe sous son pied<br>
+ et regarde ailleurs.</p>
+<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me<br>
+ r&eacute;tracter.</p>
+<p>Elle n'ajoute rien.</p>
+<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter<br>
+ Poil de Carotte pour p&ecirc;cher des t&ecirc;tards et qu'elle avait vid&eacute;
+ de ses noix<br>
+ fra&icirc;ches, expr&egrave;s.</p>
+<p>R&eacute;my est d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+<p>Madame Lepic ne badine gu&egrave;re et les enfants des autres s'approchent
+ d'elle<br>
+ prudemment et la redoutent presque autant que le ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+<p>R&eacute;my sauve l&agrave;-bas vers la rivi&egrave;re. Il galope si vite que
+ son pied gauche,<br>
+ toujours en retard, raie la poussi&egrave;re de la route, danse et sonne comme<br>
+ une casserole.</p>
+<p>Sa journ&eacute;e perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.<br>
+ Il a manqu&eacute; une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p>
+<p>Solitaire, sans d&eacute;fense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer<br>
+ d'elle-m&ecirc;me.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Coup de Th&eacute;&acirc;tre</h3>
+<h4><br>
+ Sc&egrave;ne Premi&egrave;re</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ O&ugrave; vas-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ <i>Il a mis sa cravate neuve et crach&eacute; sur ses souliers &agrave; les
+ noyer</i></p>
+<p>Je vas me promener avec papa.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je te d&eacute;fends d'y aller, tu m'entends? Sans &ccedil;a... <i>Sa main
+ droite recule<br>
+ comme pour prendre son &eacute;lan.</i></p>
+<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>:<br>
+ Compris.</p>
+<h4></h4>
+<h4>Sc&egrave;ne II</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte:<br>
+ <i>En m&eacute;ditation pr&egrave;s de l'horloge</i>.</p>
+<p>Qu'est-ce que je veux, moi? &Eacute;viter les calottes. Papa m'en donne moins<br>
+ que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p>
+<h4></h4>
+<h4>Sc&egrave;ne III</h4>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ <i>Il ch&eacute;rit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant<br>
+ la pretentaine pour affaires.</i></p>
+<p>Allons! partons.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, mon papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh si! mais je ne peux pas.</p>
+<p> Monsieur Lepic:<br>
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p> Poil de Carotte:<br>
+ Y a rien, mais je reste.<br>
+ Monsieur Lepic:<br>
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait<br>
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,<br>
+ et pleurniche &agrave; ton aise.</p>
+<h4></h4>
+<h4> Sc&egrave;ne IV</h4>
+<p> Madame Lepic:<br>
+ <i>Elle a toujours le pr&eacute;caution d'&eacute;couter aux portes, pour mieux
+ entendre</i>.</p>
+<p> Pauvre ch&eacute;ri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux
+ et les<br>
+ tire.</i> Le voil&agrave; tout en larmes, parce que son p&egrave;re... <i>Elle
+ regarde en<br>
+ dessous M. Lepic...</i> voudrait l'emmener malgr&eacute; lui. Ce n'est pas
+ ta m&egrave;re<br>
+ qui te tourmenterait avec cette cruaut&eacute;. <i>Les Lepic p&egrave;re et
+ m&egrave;re se<br>
+ tournent le dos.</i></p>
+<h4></h4>
+<h4> Sc&egrave;ne V</h4>
+<p> Poil de Carotte:<br>
+ <i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un<br>
+ seul.</i></p>
+<p> Tout le monde ne peut pas &ecirc;tre orphelin.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3> En Chasse</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic emm&egrave;ne ses fils &agrave; la chasse alternativement. Ils marchent<br>
+ derri&egrave;re lui, un peu sur sa droite, &agrave; cause de la direction du
+ fusil, et<br>
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de<br>
+ Carotte met un ent&ecirc;tement passionn&eacute; &agrave; le suivre, sans se
+ plaindre. Ses<br>
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le<br>
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p>
+<p> Si M. Lepic tue un li&egrave;vre au d&eacute;but de la chasse, il dit:</p>
+<p>--Veux-tu le laisser &agrave; la premi&egrave;re ferme ou le cacher dans une
+ haie, et nous<br>
+ le reprendrons ce soir?</p>
+<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p>
+<p> Il lui arrive de porter une journ&eacute;e enti&egrave;re deux li&egrave;vres
+ et cinq perdrix.</p>
+<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer<br>
+ son &eacute;paule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec<br>
+ affection et oublie un moment sa charge.</p>
+<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanit&eacute; cesse
+ de le<br>
+ soutenir.</p>
+<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labour&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, irrit&eacute;, s'arr&ecirc;te debout au soleil. Il regarde
+ son p&egrave;re<br>
+ pi&eacute;tiner le champ, sillon par sillon, motte &agrave; motte, le fouler,
+ l'&eacute;galiser<br>
+ comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les<br>
+ chardons, tandis que Pyrame m&ecirc;me, n'en pouvant plus, cherche l'ombre,
+ se<br>
+ couche un peu et hal&egrave;te, toute sa langue dehors.</p>
+<p>--Mais il n'y a rien l&agrave;, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des<br>
+ orties, fourrage. Si j'&eacute;tais li&egrave;vre g&icirc;t&eacute; au creux
+ d'un foss&eacute;, sous les<br>
+ feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p>
+<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p>
+<p>Et M. Lepic saute un autre &eacute;chalier, pour battre une luzerne d'&agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;,<br>
+ o&ugrave;, cette fois, ils serait bien &eacute;tonn&eacute; de ne pas trouver
+ quelque gars de<br>
+ li&egrave;vre.</p>
+<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure<br>
+ apr&egrave;s lui, maintenant. Une journ&eacute;e qui commence mal finit mal.
+ Trotte et<br>
+ sue, papa, &eacute;reinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.<br>
+ Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p>
+<p>Car Poil de Carotte est na&iuml;vement superstitieux.</p>
+<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voil&agrave; Pyrame
+ en arr&ecirc;t,<br>
+ le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic
+ s'approche<br>
+ le plus pr&egrave;s possible, la crosse au d&eacute;faut de l'&eacute;paule.
+ Poil de Carotte<br>
+ s'immobilise, et un premier jet d'&eacute;motion le fait suffoquer.</p>
+<p><i>Il soul&egrave;ve sa casquette</i><br>
+ Des perdrix partent, ou un li&egrave;vre d&eacute;boule. Et selon que Poil de
+ Carotte<br>
+ <i>laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic<br>
+ manque ou tue.</p>
+<p>Poil de Carotte l'avoue, ce syst&egrave;me n'est pas infaillible. Le geste
+ trop<br>
+ souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; ne produit plus d'effet, comme si la fortune
+ se fatiguait<br>
+ de r&eacute;pondre aux m&ecirc;mes signes. Poil de Carotte les espace discr&egrave;tement,
+ et<br>
+ &agrave; cette condition, &ccedil;a r&eacute;ussit presque toujours.</p>
+<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soup&egrave;se un li&egrave;vre chaud
+ encore<br>
+ dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supr&ecirc;mes besoins.<br>
+ Pourquoi ris-tu?</p>
+<p>--Parce que tu l'as tu&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; moi, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Et fier de ce nouveau succ&egrave;s, il expose avec aplomb sa m&eacute;thode.</p>
+<p>--Tu parles s&eacute;rieusement? dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'&agrave; pr&eacute;tendre que je ne me trompe
+ jamais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille gu&egrave;re,
+ si<br>
+ tu tiens &agrave; ta r&eacute;putation de gar&ccedil;on d'esprit, de d&eacute;biter
+ ces bourdes devant<br>
+ des &eacute;trangers. On t'&eacute;claterait au nez. A moins que, par hasard,
+ tu ne te<br>
+ moques de ton p&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis<br>
+ qu'un serin.</p>
+<h4></h4>
+<h4>La Mouche</h4>
+<p><br>
+ La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les &eacute;paules de remords,<br>
+ tant il se trouve b&ecirc;te, embo&icirc;te le pas de son p&egrave;re avec une
+ nouvelle<br>
+ ardeur, s'applique &agrave; poser exactement le pied gauche l&agrave; ou M.
+ Lepic a<br>
+ pos&eacute; son pied gauche, et il &eacute;carte les jambes comme s'il fuyait
+ un ogre.<br>
+ Il ne se repose que pour attraper une m&ucirc;re, une poire sauvage et des<br>
+ prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les l&egrave;vres et calment
+ la<br>
+ soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-<br>
+ vie. Gorg&eacute;e par gorg&eacute;e, il boit presque tout &agrave; lui seul,
+ car M. Lepic,<br>
+ que la chasse grise, oublie d'en demander.</p>
+<p>--Une goutte, papa?</p>
+<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte<br>
+ qu'il offrait, vide le flacon, et la t&ecirc;te tournante, repart &agrave; la
+ poursuite<br>
+ de son p&egrave;re. Soudain, il s'arr&ecirc;te, enfonce un doigt au creux de
+ son oreille,<br>
+ l'agite vivement, le retire, puis feint d'&eacute;couter, et il crie &agrave;
+ M. Lepic:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ote-la, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle<br>
+ bourdonne.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Laisse-la mourir toute seule.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?<br>
+ Monsieur Lepic:<br>
+ T&acirc;che de la tuer avec une corne de mouchoir.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la<br>
+ permission?</p>
+<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais d&eacute;p&ecirc;che-toi.</p>
+<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et<br>
+ il la vide une deuxi&egrave;me fois, pour le cas o&ugrave; M. Lepic imaginerait
+ de<br>
+ r&eacute;clamer sa part.</p>
+<p>Et bient&ocirc;t, Poil de Carotte s'&eacute;crie all&egrave;gre, en courant:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit &ecirc;tre morte.<br>
+ Seulement, elle a tout bu.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h4>La premi&egrave;re B&eacute;casse</h4>
+<p><br>
+ --Mets-toi l&agrave;, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me prom&egrave;nerai<br>
+ dans le bois avec le chien; nous ferons lever les b&eacute;casses, et quand
+ tu<br>
+ entendras: <i>pit, pit,</i> dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les b&eacute;casses<br>
+ passeront sur la t&ecirc;te.</p>
+<p>Point de Carotte tient le fusil couch&eacute; entre son bras. C'est la premi&egrave;re<br>
+ fois qu'il va tirer une b&eacute;casse. Il a d&eacute;j&agrave; tu&eacute; une
+ caille, d&eacute;plum&eacute; une<br>
+ perdrix et manqu&eacute; un li&egrave;vre avec le fusil de M. Lepic.</p>
+<p>Il a tu&eacute; la caille par terre, sous le nez du chien en arr&ecirc;t. D'abord
+ il<br>
+ regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p>
+<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pr&egrave;s.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, &eacute;paula,<br>
+ d&eacute;chargea son arme &agrave; bout portant et rentre dans la terre la boulette
+ grise.<br>
+ Il ne put retrouver de sa caille broy&eacute;e, disparue, que quelques plumes
+ et<br>
+ un bec sanglant.<br>
+ Toutefois, ce qui consacre la renomm&eacute;e d'un jeune chasseur, c'est de
+ tuer<br>
+ une b&eacute;casse, et il faut que cette soir&eacute;e marque dans la vie de
+ Poil de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Le cr&eacute;puscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes<br>
+ fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.<br>
+ Aussi Poil de Carotte, &eacute;mu, voudrait bien &ecirc;tre &agrave; tout &agrave;
+ l'heure.</p>
+<p>Les grives, de retour des pr&eacute;s, fusent avec rapidit&eacute; entre les
+ ch&ecirc;nes. Il<br>
+ les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la bu&eacute;e qui ternit<br>
+ le canon du fusil. Des feuilles s&egrave;ches trottinent &ccedil;&agrave; et
+ l&agrave;.</p>
+<p>Enfin, deux b&eacute;casses, dont les longs becs alourdissent le vol, se l&egrave;vent,<br>
+ se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fr&eacute;missant.</p>
+<p>Elles font <i>pit, pit, pit</i>, comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement<br>
+ que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son c&ocirc;t&eacute;. Ses yeux
+ se<br>
+ meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa t&ecirc;te, et la crosse
+ du<br>
+ fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p>
+<p>Une des deux b&eacute;casses tombe, bec en avant, et l'&eacute;cho disperse
+ la d&eacute;tonation<br>
+ formidable aux quatre coins du bois.</p>
+<p>Poil de Carotte ramase la b&eacute;casse dont l'aile est cass&eacute;e, l'agite<br>
+ glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p>
+<p>Pyrame accourt, pr&eacute;c&eacute;dant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se
+ h&acirc;te plus<br>
+ que d'ordinaire.</p>
+<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pr&ecirc;t aux &eacute;loges.</p>
+<p>Mais M. Lepic &eacute;carte les branches, para&icirc;t, et dit d'un voix calme
+ &agrave; son<br>
+ fils encore fumant:</p>
+<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tu&eacute;es toutes les deux?<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>L'Hame&ccedil;on</h3>
+<p>Poil de Carotte est en train d'&eacute;cailler ses poissons, des goujons, des<br>
+ ablettes et m&ecirc;me des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend
+ le<br>
+ ventre, et fait &eacute;clater sous son talon les vessies doubles transparentes.<br>
+ Il r&eacute;unit les vidures pour le chat. Il travaille, se h&acirc;te, absorb&eacute;,
+ pench&eacute;<br>
+ sur le seau blanc d'&eacute;cume, et prend garde de se mouiller.</p>
+<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p>
+<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as p&ecirc;ch&eacute; une belle friture,<br>
+ aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p>
+<p>Elle lui caresse le cou et les &eacute;paules, mais, comme elle retire sa main,<br>
+ elle pousse des cris de douleur.</p>
+<p>Elle a un hame&ccedil;on piqu&eacute; au bout du doigt.</p>
+<p>Soeur Ernestine accourt. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix la suit, et bient&ocirc;t
+ M. Lepic<br>
+ lui-m&ecirc;me arrive.</p>
+<p>--Montre voir, disent-ils.</p>
+<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hame&ccedil;on<br>
+ s'enfonce plus profond&eacute;ment. Tandis que grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur<br>
+ Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le l&egrave;ve en l'air,<br>
+ et chacun peut voir le doigt. L'hame&ccedil;on l'a travers&eacute;.</p>
+<p>M. Lepic tente de l'&ocirc;ter.</p>
+<p>--Oh non! pas comme &ccedil;a! dit madame Lepic d'une voix aigu&euml;.</p>
+<p>En effet, l'hame&ccedil;on est arr&ecirc;t&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute; par
+ son dard et de l'autre c&ocirc;t&eacute;<br>
+ par sa bouche.</p>
+<p>M. Lepic met son lorgnon.</p>
+<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hame&ccedil;on!</p>
+<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,<br>
+ madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?<br>
+ D'ailleurs l'hame&ccedil;on est d'un acier de bonne trempe.</p>
+<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.<br>
+ Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt<br>
+ une lame mal aiguis&eacute;e, si faiblement, qu'elle ne p&eacute;n&egrave;tre
+ pas. Il appuie;<br>
+ il sue. Du sang para&icirc;t.</p>
+<p>--Oh! l&agrave;! oh! l&agrave;! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p>
+<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p>
+<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme &ccedil;a! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>M. Lepic perd patience. Le canif d&eacute;chire, scie au hasard, et madame<br>
+ Lepic apr&egrave;s avoir murmur&eacute;: &quot;Boucher! boucher!&quot; se trouve
+ mal, heureusement.</p>
+<p>M. Lepic en profite. Blanc, affol&eacute;, il charcute, fouit la chair, et
+ le doigt<br>
+ n'est plus qu'une plaie sanglante d'o&ugrave; l'hame&ccedil;on tombe.</p>
+<p>Ouf!</p>
+<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi &agrave; rien. Au premier cri de sa
+ m&egrave;re,<br>
+ il s'est sauv&eacute;. Assis sur l'escalier, la t&ecirc;te en ses mains, il
+ s'explique<br>
+ l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lan&ccedil;ait sa ligne au loin, son<br>
+ hame&ccedil;on lui est rest&eacute; dans le dos.</p>
+<p>--Je ne m'&eacute;tonne plus que &ccedil;a ne mordait pas, dit-il.</p>
+<p>Il &eacute;coute les plaintes de sa m&egrave;re, et d'abord n'est gu&egrave;re
+ chagrin&eacute; de les<br>
+ entendre. Ne criera-t-il pas &agrave; son tour, tout &agrave; l'heure, non moins
+ fort<br>
+ qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'&agrave; l'enrouement, afin qu'elle
+ se<br>
+ croie plus t&ocirc;t veng&eacute;e et le laisse tranquille?</p>
+<p>Des voisins attir&eacute;s le questionnent:</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pond rien; il bouche ses oreilles, et sa t&ecirc;te rousse deispara&icirc;t.<br>
+ Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p>
+<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est p&acirc;le comme une accouch&eacute;e,
+ et, fi&egrave;re<br>
+ d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot&eacute;<br>
+ avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux<br>
+ assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement &agrave; Poil de Carotte:</p>
+<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est<br>
+ pas de ta faute.</p>
+<p>Jamais elle n'a parl&eacute; sur ce ton &agrave; Poil de Carotte. Surpris,
+ il l&egrave;ve le<br>
+ front. Il voit le doigt de sa m&egrave;re envelopp&eacute; de linges et de ficelles,<br>
+ propre, gros et carr&eacute;, pareil &agrave; une poup&eacute;e d'enfant pauvre.
+ Ses yeux secs<br>
+ s'emplissent de larmes.</p>
+<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derri&egrave;re<br>
+ son coude. Mais, g&eacute;n&eacute;reuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p>
+<p>Il ne comprend plus. Il pleure &agrave; pleine yeux.</p>
+<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc<br>
+ bien m&eacute;chante?</p>
+<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p>
+<p>--Est-il b&ecirc;te? On jurerait qu'on l'&eacute;gorge, dit madame Lepic aux
+ voisins<br>
+ attendris par sa bont&eacute;.</p>
+<p>Elle leur passe l'hame&ccedil;on, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux
+ affirme<br>
+ que c'est du num&eacute;ro 8. Peu &agrave; peu elle retrouve sa facilit&eacute;
+ de parole, et<br>
+ elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p>
+<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tu&eacute;, si je ne l'aimais tant. Est-ce<br>
+ malin, ce petit outil d'hame&ccedil;on! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p>
+<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un<br>
+ trou, et de pi&eacute;tiner la terre.</p>
+<p>--Ah! mais non! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, moi je le garde. Je veux
+ p&ecirc;cher<br>
+ avec. Bigre! un hame&ccedil;on tremp&eacute; dans le sang &agrave; maman, c'est
+ &ccedil;a qui sera bon!<br>
+ Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p>
+<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stup&eacute;fait d'avoir &eacute;chapp&eacute;
+ au<br>
+ ch&acirc;timent, exag&egrave;re encore son repentir, rend par la gorge les g&eacute;missements<br>
+ auques et lave &agrave; grande eau les taches de sa laide figure &agrave; claques.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Pi&egrave;ce d'Argent</h3>
+<h4><br>
+ I</h4>
+<p><br>
+ Madame Lepic:<br>
+ Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes<br>
+ poches.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des<br>
+ oreilles d'&acirc;ne.</i></p>
+<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au<br>
+ hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je ne sais pas.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Prends garde! tu vas mentir. D&eacute;j&agrave; tu divagues comme une ablette
+ &eacute;tourdie.<br>
+ R&eacute;ponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisqu&eacute;e la semaine<br>
+ derni&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, c'est moun couteau.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Quel couteau? Quit t'a donn&eacute; un couteau?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Personne.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle.<br>
+ Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime<br>
+ sa m&egrave;re lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pi&egrave;ce d'argent.
+ Je<br>
+ n'en sait rien, mais j'en suis s&ucirc;re. Ne niet pas. Ton nez remue.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Maman, cette pi&egrave;ce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donn&eacute;e
+ dimanche.<br>
+ Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.<br>
+ D'ailleurs je n'y tenais gu&egrave;re. Une pi&egrave;ce de plus ou de moins!</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Voyez-vous &ccedil;a, p&eacute;roreur! Et je t'&eacute;coute moi, bonne femme.
+ Ainsi tu comptes<br>
+ pour rien la peine de ton parrain qui te g&acirc;te tant et qui sera furieux?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Imaginons, maman, que j'ai d&eacute;pens&eacute; ma pi&egrave;ce, &agrave; mon
+ go&ucirc;t. Fallait-il<br>
+ seulement la surveiller toute ma vie!</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pi&egrave;ce, ni la gaspiller<br>
+ sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,<br>
+ arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et je te d&eacute;fends de dire <i>&quot;oui, maman&quot;</i>, de faire l'original;
+ et gare &agrave;<br>
+ toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le<br>
+ charretier sans souci. &Ccedil;a ne prend jamais avec moi.</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte se prom&egrave;ne &agrave; petits pas dans les all&eacute;es
+ du jardin. Il g&eacute;mit.<br>
+ Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa m&egrave;re l'observe,<br>
+ il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le<br>
+ sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.<br>
+ Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p>
+<p>O&ugrave; diable peut-elle &ecirc;tre, cette pi&egrave;ce d'argent? L&agrave;-haut,
+ sur l'arbre, au<br>
+ creux d'un vieux nid?</p>
+<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pi&egrave;ces
+ d'or.<br>
+ On l'a vu. Mais Poil de Carotte se tra&icirc;nerait par terre, userait des<br>
+ genoux et ses ongles, sans ramasser une &eacute;pingle.</p>
+<p>Las d'errer, d'esp&eacute;rer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue<br>
+ au chat et se d&eacute;cide &agrave; rentrer dans la maison, pour prendre l'&eacute;tat
+ de sa<br>
+ m&egrave;re. Peut-&ecirc;tre qu'elle se calme, et que si la pi&egrave;ce rest
+ introuvable, on<br>
+ y renoncera.</p>
+<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p>
+<p>--Maman, eh! maman!</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pond point. Elle vient de sortir et elle a laiss&quot; ouvert
+ le<br>
+ tiroir de sa table &agrave; ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines<br>
+ blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aper&ccedil;oit quelques pi&egrave;ces<br>
+ d'argent.</p>
+<p>Elles semblent vieillir l&agrave;. Elles ont l'air d'y dormir, rarement &eacute;veill&eacute;es,<br>
+ pouss&eacute;es d'un coin &agrave; l'autre, m&ecirc;l&eacute;es et sans nombre.</p>
+<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait<br>
+ difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et<br>
+ puis comment faire la preuve?</p>
+<p>Avec cette pr&eacute;sence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes<br>
+ occasions, Poil de Carotte, r&eacute;solu, allonge le bras, vole une pi&egrave;ce
+ et se<br>
+ sauve.</p>
+<p>Le peur d'&ecirc;tre surpris lui &eacute;vite des h&eacute;sitations, des remords,
+ un retour<br>
+ p&eacute;rilleux vers la table &agrave; ouvrage.</p>
+<p>Il va droit, trop lanc&eacute; pour s'arr&ecirc;ter, parcourt les all&eacute;es,
+ choisit sa<br>
+ place, y &quot;perd&quot; la pi&egrave;ce, l'enfonce d'un coup de talon, se
+ couche &agrave; plat<br>
+ ventre et, le nez chatouill&eacute; par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,<br>
+ il d&eacute;crit des cercles irr&eacute;guliers, comme on tourne, les yeux band&eacute;s,<br>
+ autour de l'objet cach&eacute;, quand la personne qui dirige les jeux innocents<br>
+ se frappe anxieusement les mollets et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Attention! &ccedil;a br&ucirc;le, &ccedil;a br&ucirc;le!</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte:</p>
+<p>Maman, maman, je l'ai.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Mois aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Comment? la voil&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ La voici.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tiens! fais voir.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Fais voir, toi.</p>
+<p>Poil de Carotte<br>
+ <i>Il montre sa pi&egrave;ce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte
+ les<br>
+ manie, les compare et appr&ecirc;te sa phrase.</i><br>
+ C'est dr&ocirc;le. O&ugrave; l'as-tu retrouv&eacute;e, toi, maman? Moi, le l'ai
+ retrouv&eacute;e<br>
+ dans cette all&eacute;e, au pied du poirier. J'ai march&eacute; vingt fois dessus,<br>
+ avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'&eacute;tait un morceau<br>
+ de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera<br>
+ tomb&eacute;e de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le
+ fou.<br>
+ Penche-toi, maman, remarque l'endroit o&ugrave; la sournoise se cachait, son
+ g&icirc;te.<br>
+ Elle peut se vanter de m'avoir caus&eacute; du tracas.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je ne dis pas non.<br>
+ Moi je l'ai trouv&eacute;e dans ton autre paletot. Malgr&eacute; mes observations,
+ tu<br>
+ oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu<br>
+ te donner une le&ccedil;on d'ordre. Je t'ai laiss&eacute; chercher pour t'apprendre.<br>
+ Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant<br>
+ tu poss&egrave;des deux pi&egrave;ces d'argent au lieu d'une seule. Te voil&agrave;
+ cousu d'or.<br>
+ Tout est bien qui finit bien, mais je te pr&eacute;viens que l'argent ne fait
+ pas<br>
+ le bonheur.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, je peux aller jouer, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes<br>
+ deux pi&egrave;ces.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! maman, une me suffit, et m&ecirc;me je te prie de me la serrer jusqu'&agrave;
+ ce<br>
+ que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pi&egrave;ces. Les deux<br>
+ t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, &agrave;
+ moins<br>
+ que le propri&eacute;taire ne la r&eacute;clame. Qui est-ce? Je me creuse la
+ t&ecirc;te. Et<br>
+ toi, as-tu une id&eacute;e?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout &agrave; l'heure, maman,<br>
+ et merci.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Attends! si c'&eacute;tait le jardinier?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ici, mignon, aide-moi. R&eacute;fl&eacute;chissons. On ne saurait soup&ccedil;onner
+ ton p&egrave;re<br>
+ de n&eacute;gligence, &agrave; son &acirc;ge. Ta soeur met ses &eacute;conomies
+ dans sa tirelire. Ton<br>
+ fr&egrave;re n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.<br>
+ Apr&egrave;s tout, c'est peut-&ecirc;tre moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Maman, cela m'&eacute;tonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je<br>
+ verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse<br>
+ de t'inqui&eacute;ter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai<br>
+ un coup d'oeil dans le tiroir de ma table &agrave; ouvrage.</p>
+<p><i>Poil de Carotte, qui s'&eacute;lan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, se retourne,
+ il suit des yeux un<br>
+ instant sa m&egrave;re qui s'&eacute;loigne. Enfin, brusquement, il la d&eacute;passe,
+ se campe<br>
+ devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ <i>Sa main droite lev&eacute;e, menace ruine</i>.<br>
+ Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,<br>
+ tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on<br>
+ vole un boeuf. Et puis on assassine sa m&egrave;re.<br>
+ <i>La premi&egrave;re gifle tombe</i>.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Id&eacute;es personnelles.</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, soeur Ernestine et Poil de Carotte
+ veillent<br>
+ pr&egrave;s de la chemin&eacute;e o&ugrave; br&ucirc;le une souche avec ses
+ racines, et les quatre<br>
+ chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de<br>
+ Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas l&agrave;, d&eacute;veloppe ses
+ id&eacute;es<br>
+ personnelles.</p>
+<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,<br>
+ tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon p&egrave;re;
+ je<br>
+ t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun m&eacute;rite &agrave;
+ &ecirc;tre<br>
+ mon p&egrave;re, mais je regarde ton amiti&eacute; comme une haute faveur que
+ tu ne me<br>
+ dois pas et que tu m'accordes g&eacute;n&eacute;reusement.</p>
+<p>--Ah! r&eacute;pond M. Lepic.</p>
+<p>--Et moi, et moi? demandent grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine.</p>
+<p>--C'est la m&ecirc;me chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon<br>
+ fr&egrave;re et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la<br>
+ faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'emp&ecirc;cher.<br>
+ Inutile que je vous sache gr&eacute; d'une parent&eacute; involontaire. Je vous
+ remercie<br>
+ seulement, toi, fr&egrave;re, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins<br>
+ efficaces.</p>
+<p>--A ton service, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--O&ugrave; va-t-il chercher ces r&eacute;flexions de l'autre monde? dit soeur
+ Ernestine.</p>
+<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une mani&egrave;re<br>
+ g&eacute;n&eacute;rale, j'&eacute;vite les personnalit&eacute;s, et si maman
+ &eacute;tait l&agrave;, je le r&eacute;p&eacute;terais<br>
+ en sa pr&eacute;sence.</p>
+<p>--Tu ne le r&eacute;p&eacute;terais pas deux fois, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Quel mal vois-tu &agrave; mes propos? r&eacute;pond Poil de Carotte. Gardez-vous
+ de<br>
+ d&eacute;naturer ma pens&eacute;e! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus
+ que je<br>
+ n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'&ecirc;tre banale, d'instinct
+ et<br>
+ de routine, est voulue, raisonn&eacute;e, logique. Logique, voil&agrave; le
+ terme que<br>
+ je cherchais.</p>
+<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,<br>
+ dit M. Lepic qui se l&egrave;ve pour aller se coucher, et de vouloir, &agrave;
+ ton &acirc;ge,<br>
+ en remontrer aux autres. Si d&eacute;funt votre grand-p&egrave;re m'avait entendu<br>
+ d&eacute;biter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouv&eacute; par
+ un coup de<br>
+ pied et une claque que je n'&eacute;tais toujours que son gar&ccedil;on.</p>
+<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte d&eacute;j&agrave;<br>
+ inquiet.</p>
+<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie &agrave; la main.</p>
+<p>Et il disparait. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix le suit.</p>
+<p>--Au plaisir, vieux camarade &agrave; la grillade! dit-il &agrave; Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p>
+<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p>
+<p>Poil de Carotte reste seul, d&eacute;rout&eacute;.</p>
+<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+<p>--Qui &ccedil;a, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout
+ le monde, ce n'est<br>
+ personne. Tu r&eacute;cites trop ce que tu &eacute;coutes. T&acirc;che de penser
+ un peu par<br>
+ toi-m&ecirc;me. Exprime des id&eacute;es personnelles, n'en aurais-tu qu'une
+ pour<br>
+ commencer.</p>
+<p>La premi&egrave;re qu'il risque &eacute;tant mal accueilli, Poil de Carotte
+ couvre le<br>
+ feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans<br>
+ la chambre o&ugrave; donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre
+ de<br>
+ la cave. C'est une chambre fra&icirc;che et agr&eacute;able en &eacute;t&eacute;.
+ Le gibier s'y<br>
+ conserve facilement une semaine. Le dernier li&egrave;vre tu&eacute; saigne
+ du nez<br>
+ dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules<br>
+ et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus<br>
+ qu'il plonge jusqu'au coude.</p>
+<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accroch&eacute;s au porte-manteau<br>
+ l'impressionnent. On dirait des suicid&eacute;s qui viennent de se pendre apr&egrave;s<br>
+ avoir eu la pr&eacute;caution de poser leurs bottines, en ordre, l&agrave;-haut,
+ sur la<br>
+ planche.</p>
+<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup<br>
+ d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit<br>
+ du jardin comme creus&eacute; l&agrave; expr&egrave;s pour qui voudrait s'y
+ jeter par la<br>
+ fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Il aurait peur, s'il pensait &agrave; avoir peur, mais il n'y pense plus. En<br>
+ chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir<br>
+ le froid du carreau rouge.</p>
+<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du pl&acirc;tre humide, il continue de<br>
+ d&eacute;velopper ses id&eacute;es personnelles, ainsi nomm&eacute;es parce
+ qu'il faut les<br>
+ garder pour soi.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Temp&ecirc;te de Feuilles</h3>
+<p><br>
+ Il y a longtemps que Poil de Carotte, r&ecirc;veur, observe la plus haute feuille<br>
+ du grand peuplier.</p>
+<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble d&eacute;tach&eacute;e
+ de l'arbre,<br>
+ vivre &agrave; part, seule, sans queue, libre.</p>
+<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p>
+<p>Depuis midi, elle garde une immobilit&eacute; de morte, plut&ocirc;t tache
+ que feuille,<br>
+ et Poil de Carotte perd patience, mal &agrave; son aise, lorsque enfin, elle
+ fait<br>
+ un signe.</p>
+<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le m&ecirc;me signe. D'autres feuilles<br>
+ le r&eacute;p&egrave;tent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent
+ rapidement.</p>
+<p>Et c'est un signe d'alarme, car, &agrave; l'horizon, para&icirc;t l'ourlet
+ d'une calotte<br>
+ brune. Le peuplier d&eacute;j&agrave; frissonne! Il tente de se mouvoir, de
+ d&eacute;placer<br>
+ les pesantes couches d'air qui le g&ecirc;nent.</p>
+<p>Son inqui&eacute;tude gagne le h&ecirc;tre, un ch&ecirc;ne, des marronniers,
+ et tous les arbres<br>
+ du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'&eacute;largit,
+ pousse<br>
+ en avant sa bordure nette et sombre.</p>
+<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le<br>
+ merle qui lan&ccedil;ait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle
+ que<br>
+ Poil de Carotte voyait tout &agrave; l'heure verser, par saccades, les roucoulements<br>
+ de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p>
+<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p>
+<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p>
+<p>Elle vo&ucirc;te peu &agrave; peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les
+ trous qui<br>
+ laisseraient p&eacute;n&eacute;trer l'air, pr&eacute;pare l'&eacute;touffement
+ de Poil de Carotte.<br>
+ Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur<br>
+ le village; mais elle s'arr&ecirc;te &agrave; la pointe du clocher, dans la
+ crainte de<br>
+ s'y d&eacute;chirer.</p>
+<p>La voil&agrave; si pr&egrave;s que, sans autre provocation, la panique commence,
+ les<br>
+ clameurs s'&eacute;l&egrave;vent.</p>
+<p>Les arbres m&ecirc;lent leurs masses confuses et courrouc&eacute;es au fond
+ desquelles<br>
+ Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.<br>
+ Les cimes plongent et se redressent comme des t&ecirc;tes brusquement r&eacute;veill&eacute;es.<br>
+ Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussit&ocirc;t, peureuses,<br>
+ apprivois&eacute;es, et t&acirc;chent de se raccrocher. Celles de l'acacia,
+ fines,<br>
+ soupirent; celles du bouleau &eacute;corch&eacute; des plaignent; celles du
+ marronnier<br>
+ sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le<br>
+ mur.</p>
+<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de<br>
+ coups sourds.</p>
+<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des<br>
+ gouttes d'encre.</p>
+<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'&acirc;ne et les oignons<br>
+ mont&eacute;s se cognent entre eux, cassent leurs boules gonfl&eacute;es de
+ graines.</p>
+<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne<br>
+ pas. Il ne gr&ecirc;le pas. Ni un &eacute;clair, ni une goutte de pluie. Mais
+ c'est<br>
+ le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui<br>
+ les affole, qui &eacute;pouvante Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant, la calotte s'est toute d&eacute;ploy&eacute;e sous le soleil masqu&eacute;.</p>
+<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages<br>
+ mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne<br>
+ le ciel entier, elle lui serre la t&ecirc;te, au front. Il ferme les yeux et<br>
+ elle lui bande douloureusement les paupi&egrave;res.</p>
+<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la temp&ecirc;te entre chez<br>
+ lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur<br>
+ comme un papier de rue.</p>
+<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le r&eacute;duit.</p>
+<p>Et Poil de Carotte n'a bient&ocirc;t plus qu'une boulette de coeur.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La R&eacute;volte</h3>
+<h4><br>
+ I</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Mon petit Poil de Carotte ch&eacute;ri, je t'en prie, tu serais bien mignon
+ d'aller<br>
+ me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour<br>
+ se mettre &agrave; table.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Pourquoi r&eacute;ponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce<br>
+ que tu r&ecirc;ves?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de<br>
+ suite chercher une livre de beurre au moulin.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ J'ai entendu. Je n'irai pas.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ C'est donc moi qui r&ecirc;ve? Que se passe-t-il? Pour la premi&egrave;re fois
+ de ta<br>
+ vie, tu refuses de m'ob&eacute;ir.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Tu refuses d'ob&eacute;ir &agrave; ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ A ma m&egrave;re, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Par exemple, je voudrais voir &ccedil;a. Fileras-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Veux-tu te taire et filer?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je me tairai sans filer.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p>
+<p>--Voil&agrave; une r&eacute;volution! s'&eacute;crie madame Lepic sur l'escalier,
+ levant les bras.</p>
+<p>C'est, en effetn la premi&egrave;re fois que Poil de Carotte lui dit non. Si
+ encore<br>
+ elle le d&eacute;rangeait! S'il avait &eacute;t&eacute; en train de jouer. Mais,
+ assis par<br>
+ terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour<br>
+ les tenir au chaud. Et maintenant il la d&eacute;visage, t&ecirc;te haute. Elle
+ n'y<br>
+ comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p>
+<p>--Ernestine, F&eacute;lix, il y a du neuf! Venez voir avec votre p&egrave;re
+ et Agathe<br>
+ aussi. Personne ne sera de trop.</p>
+<p>Et m&ecirc;me, les rares passants de la rue peuvent s'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, &agrave; distance, surpris de<br>
+ s'affermir en face du danger, et plus &eacute;tonn&eacute; que madame Lepic
+ oublie de le<br>
+ battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce &agrave;<br>
+ ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et br&ucirc;lant comme une<br>
+ pointe rouge. Toutefois, malgr&eacute; ses efforts, les l&egrave;vres se d&eacute;collent
+ &agrave; la<br>
+ pression d'une rage int&eacute;rieure qui s'&eacute;chappe avec un sifflement.</p>
+<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un<br>
+ l&eacute;ger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez
+ ce<br>
+ qu'il m'a r&eacute;pondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p>
+<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de r&eacute;p&eacute;ter.<br>
+ La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas &agrave; l'oreille:</p>
+<p>--Prends garde, il t' arrivera malheur. Ob&eacute;is, &eacute;coute ta soeur
+ qui t'aime.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix se croit au spectacle. Il ne c&eacute;derait
+ sa place &agrave; personne.<br>
+ Il ne r&eacute;fl&eacute;chit point que si Poil de Carotte se d&eacute;robe
+ d&eacute;sormais, une part<br>
+ des commissions reviendra de droit au fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;; il l'encouragerait
+ plut&ocirc;t.<br>
+ Hier, il le m&eacute;prisait, le traitait de poule mouill&eacute;e. Aujourd'hui
+ il<br>
+ l'observe en &eacute;gal et le consid&egrave;re. Il gambade et s'amuse beaucoup.</p>
+<p>--Puisque c'est la fin du monde renvers&eacute;, dit madame Lepic atterr&eacute;e,
+ je ne<br>
+ m'en m&ecirc;le plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge<br>
+ de dompter la b&ecirc;te f&eacute;roce. Je laisse en pr&eacute;sence le fils
+ et le p&egrave;re.<br>
+ Qu'ils se d&eacute;brouillent.</p>
+<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix &eacute;trangl&eacute;e,
+ car<br>
+ il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre<br>
+ de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y<br>
+ aller pour ma m&egrave;re.</p>
+<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuy&eacute; que flatt&eacute; de cette pr&eacute;f&eacute;rence.
+ &Ccedil;a<br>
+ le g&ecirc;ne d'exercer ainsi son autorit&eacute;, parce qu'une galerie l'y
+ invite, &agrave;<br>
+ propos d'une livre de beurre.</p>
+<p>Mal &agrave; l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les &eacute;paules,
+ tourne<br>
+ le dos et rentre &agrave; la maison.</p>
+<p>Provisoirement l'affaire en reste l&agrave;.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Mot de la Fin</h3>
+<p><br>
+ Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner o&ugrave; madame Lepic, malade et couch&eacute;e,
+ n'a point paru,<br>
+ o&ugrave;, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par g&ecirc;ne,
+ M.<br>
+ Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:<br>
+ --Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille<br>
+ route?</p>
+<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette mani&egrave;re de l'inviter.
+ Il<br>
+ se l&egrave;ve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit<br>
+ docilement son p&egrave;re.</p>
+<p>D'abord ils marchent silencieux. La question in&eacute;vitable ne vient pas
+ tout de<br>
+ suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce &agrave; la deviner et &agrave;
+ lui<br>
+ r&eacute;pondre. Il est pr&ecirc;t. Fortement &eacute;branl&eacute;, il ne regrette
+ rien. Il a eu<br>
+ dans sa journ&eacute;e une telle &eacute;motion qu'il n'en craint pas de plus
+ forte. Et<br>
+ le son de voix m&ecirc;me de M. Lepic qui se d&eacute;cide, le rassure.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derni&egrave;re conduite qui chagrine<br>
+ ta m&egrave;re?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mon cher papa, j'ai longtemps h&eacute;sit&eacute; mais il faut en finir. Je
+ l'avoue:<br>
+ je n'aime plus maman.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ A cause de tout. Depuis que je la connais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ah! c'est malheureux, mon gar&ccedil;on! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a<br>
+ fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aper&ccedil;ois-tu de rien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Si. J'ai remarqu&eacute; que tu boudais souvent.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a m'exasp&egrave;re qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil
+ de Carotte<br>
+ ne peut garder une rancune s&eacute;rieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura<br>
+ fini, il sortira de son coin, calm&eacute;, d&eacute;rid&eacute;. Surtout n'ayez
+ pas l'air de<br>
+ vous occuper de lui. C'est sans importance.</p>
+<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les p&egrave;re<br>
+ et m&egrave;re et les &eacute;trangers. Je boude quelquefois, j'en conviens,
+ pour la<br>
+ forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage &eacute;nergiquement de
+ tout<br>
+ mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu &agrave; la maison.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Je suis oblig&eacute; de voyager.</p>
+<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>:<br>
+ Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis<br>
+ que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi &agrave;<br>
+ fouetter. Je me garde de m'en prendre &agrave; toi. Certainement je n'aurais<br>
+ qu'&agrave; moucharder, tu me prot&eacute;gerais. Peu &agrave; peu, puisque
+ tu l'exiges, je te<br>
+ mettrai au courant du pass&eacute;. Tu verras si j'exag&egrave;re et si j'ai
+ de la<br>
+ m&eacute;moire. Mais d&eacute;j&agrave;, mon papa, je te prie de me conseiller.
+ Je voudrais me<br>
+ s&eacute;parer de ma m&egrave;re. Quel serait, &agrave; ton avis, le moyen le
+ plus simple?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu devrais me permettre de les passer &agrave; la pension. J'y progresserais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ C'est une faveur r&eacute;serv&eacute;e aux &eacute;l&egrave;ves pauvres. Le
+ monde croirait que je<br>
+ t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'&agrave; toi. En ce qui me concerne,
+ ta<br>
+ soci&eacute;t&eacute; me manquerait.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu viendras me voir, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Les promenades pour le plaisir co&ucirc;tent cher, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu profiterais de tes voyages forc&eacute;s. Tu ferais un petit d&eacute;tour.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Non. Je t'ai trait&eacute; jusqu'ici comme ton fr&egrave;re et soeur, avec le
+ soin de ne<br>
+ privil&eacute;gier personne. Je continuerai.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, laissons mes &eacute;tudes. Retire-moi de la pension, sous pr&eacute;texte
+ que j'y<br>
+ vole ton argent, et je choisirai un m&eacute;tier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par<br>
+ exemple?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ L&agrave; ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impos&eacute; pour ton instruction<br>
+ de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essay&eacute; de me tuer.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu charges! Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Et te voil&agrave;. Donc tu n'en avais gu&egrave;re l'envie. Mais au souvenir
+ de ton<br>
+ suicide manqu&eacute;, tu dresses fi&egrave;rement la t&ecirc;te. Tu t'imagines
+ que la mort<br>
+ n'a tent&eacute; que toi. Poil de Carotte, l'&eacute;go&iuml;sme te perdra.
+ Tu tires toute<br>
+ la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Papa, mon fr&egrave;re est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'&eacute;prouve<br>
+ aucun plaisir &agrave; me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.<br>
+ Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, m&ecirc;me ma m&egrave;re.
+ Elle ne<br>
+ peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux<br>
+ parmi l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Petite esp&egrave;ce humaine &agrave; t&ecirc;te carr&eacute;e, tu raisonnes
+ pantoufle. Vois-tu clair<br>
+ au fond des coeurs? Comprends-tu d&eacute;j&agrave; toutes les choses?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mes choses &agrave; moi, oui, papa; du moins je t&acirc;che.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te pr&eacute;viens,
+ tu<br>
+ ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a promet.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ R&eacute;signe-toi, blinde-toi, jusqu'&agrave; ce que majeur et ton ma&icirc;tre,
+ tu puisses<br>
+ t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caract&egrave;re et<br>
+ d'humeur. D'ici l&agrave;, essaie de prendre le dessus, &eacute;touffe ta sensibilit&eacute;
+ et<br>
+ observe les autres, ceux m&ecirc;mes qui vivent le plus pr&egrave;s de toi;
+ tu<br>
+ t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je<br>
+ r&eacute;clame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait<br>
+ pr&eacute;f&eacute;rable au mien? J'ai une m&egrave;re. Cette m&egrave;re ne
+ m'aime pas et je ne<br>
+ l'aime pas.</p>
+<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic<br>
+ impatient&eacute;.</p>
+<p>A ces mots, Poil de Carotte l&egrave;ve les yeux vers son p&egrave;re. Il regarde<br>
+ longuement son visage dur, sa barbe &eacute;paisse o&ugrave; la bouche est rentr&eacute;e
+ comme<br>
+ honteuse d'avoir trop parl&eacute;, son front pliss&eacute;, ses pattes d'oie
+ et ses<br>
+ paupi&egrave;res baiss&eacute;es qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p>
+<p>Un instant Poil de Carotte s'emp&ecirc;che de parler. Il a peur que sa joie<br>
+ secr&egrave;te et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout<br>
+ ne s'envole.</p>
+<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit l&agrave;-bas dans
+ les<br>
+ t&eacute;n&egrave;bres et il lui crie avec emphase:</p>
+<p>--Mauvaise femme! te voil&agrave; compl&egrave;te. Je te d&eacute;teste.</p>
+<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta m&egrave;re apr&egrave;s tout.</p>
+<p>--Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis
+ pas &ccedil;a<br>
+ parce que c'est ma m&egrave;re.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>L'Album de Poil de Carotte</h3>
+<h4><br>
+ I</h4>
+<p>Si un &eacute;tranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne
+ manque<br>
+ pas de s'&eacute;tonner. Il voit soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ sous divers<br>
+ aspects, debout, assis, bien habill&eacute;s ou demi-v&ecirc;tus, gais ou renfrogn&eacute;s,<br>
+ au milieu de riches d&eacute;cors.</p>
+<p>--Et Poil de Carotte?</p>
+<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, r&eacute;pond madame Lepic,
+ mais il<br>
+ &eacute;tait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute; c'est qu'on ne fait jamais<i> tirer </i>Poil de Carotte.</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille h&eacute;site avant de<br>
+ retrouver son vrai nom de bapt&egrave;me.</p>
+<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p>
+<p>--Son &acirc;me est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p>Autres signes particuliers:</p>
+<p>La figure de Poil de Carotte ne pr&eacute;vient gu&egrave;re en sa faveur.<br>
+ Poil de Carotte a le nez creus&eacute; en taupini&egrave;re.<br>
+ Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en &ocirc;te, des cro&ucirc;tes de pain
+ dans les<br>
+ oreilles.<br>
+ Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.<br>
+ Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.<br>
+ Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait<br>
+ un collier.<br>
+ Enfin Poil de Carotte a un dr&ocirc;le de go&ucirc;t et ne sent pas le muse.</p>
+<h4></h4>
+<h4>IV</h4>
+<p>Il se l&egrave;ve le premier, en m&ecirc;me temps que la bonne. Et les matins
+ d'hiver,<br>
+ il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en t&acirc;tant<br>
+ les aiguilles du bout du doigt.</p>
+<p>Quand le caf&eacute; et le chocolat sont pr&ecirc;ts, il mange un morceau de
+ n'importe<br>
+ quoi sur le pouce.</p>
+<h4></h4>
+<h4>V</h4>
+<p>Quand on le pr&eacute;sente &agrave; quelqu'un, il tourne la t&ecirc;te, tend
+ la main par<br>
+ derri&egrave;re, se rase, les jambes ploy&eacute;es, et il &eacute;gratigne
+ le mur.</p>
+<p>Et si on lui demande:<br>
+ --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il r&eacute;pond:<br>
+ --Oh! ce n'est pas la peine!</p>
+<h4></h4>
+<h4>VI</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Poil de Carotte r&eacute;ponds donc, quand on te parle.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Boui, banban.<br>
+ Madame Lepic:<br>
+ Il me semble t'avoir d&eacute;j&agrave; dit que les enfants ne doivent jamais
+ parler la<br>
+ bouche pleine.</p>
+<h4></h4>
+<h4>VII</h4>
+<p>Il ne peut s'emp&ecirc;cher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite<br>
+ qu'il les retire, &agrave; l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.<br>
+ Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p>
+<h4></h4>
+<h4>VIII</h4>
+<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.<br>
+ C'est un vilain d&eacute;faut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p>
+<p>--Oui, r&eacute;pond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p>
+<h4></h4>
+<h4>IX</h4>
+<p>Le paresseux grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de terminer p&eacute;niblement
+ ses &eacute;tudes.<br>
+ Il s'&eacute;tire et soupire d'aise.</p>
+<p>--Quels sont tes go&ucirc;ts? lui demande M. Lepic. Tu es &agrave; l'&acirc;ge
+ qui d&eacute;cide<br>
+ de la vie. Que vas-tu faire?</p>
+<p>--Comment! Encore! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<h4></h4>
+<h4>X</h4>
+<p>On joue aux jeux innocents.<br>
+ Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p>
+<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p>
+<p>On se r&eacute;crie:</p>
+<p>--Tr&egrave;s joli! Quel galant po&egrave;te!</p>
+<p>-- Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, je ne les ai pas regard&eacute;s. Je
+ dis cela<br>
+ comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure<br>
+ de rh&eacute;torique.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XI</h4>
+<p>Dans les batailles &agrave; coups de boules de neige, Poil de Carotte forme
+ &agrave;<br>
+ lui seul un camp. Il est redoutable, et sa r&eacute;putation s'&eacute;tend
+ au loin<br>
+ parce qu'il met des pierres dans les boules.</p>
+<p>Il vise &agrave; la t&ecirc;te: c'est plus court.</p>
+<p>Quand il g&egrave;le et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire,<br>
+ &agrave; part, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la glace, sur l'herbe.</p>
+<p>A saut de mouton, il pr&eacute;f&egrave;re rester dessous, une fois pour toutes.</p>
+<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa libert&eacute;.</p>
+<p>Et &agrave; cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XII</h4>
+<p>Les enfants se mesurent leur taille.<br>
+ A vue d'oeil, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, hors concours, d&eacute;passe
+ les autres de la<br>
+ t&ecirc;te. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une<br>
+ fille, doivent se mettre l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre. Et tandis
+ que soeur<br>
+ Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, d&eacute;sireux
+ de ne<br>
+ contrarier personne, triche et se baisse l&eacute;g&egrave;rement, pour ajouter
+ un rien<br>
+ &agrave; la petite id&eacute;e de diff&eacute;rence.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XIII</h4>
+<p>Poil de Carotte donne ce conseil &agrave; la servante Agathe:</p>
+<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.<br>
+ Il y a une limite.<br>
+ Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche &agrave; Poil
+ de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se f&acirc;che<br>
+ et d&eacute;livre son fils qui rayonne d&eacute;j&agrave; de gratitude.</p>
+<p>--Et maintennt, &agrave; nous deux! lui dit-elle.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XIV</h4>
+<p>--Faire c&acirc;lin! Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire? demande Poil de Carotte
+ au<br>
+ petit Pierre que sa maman g&acirc;te.</p>
+<p>Et renseign&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s, il s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans<br>
+ le plat, avec mes doigts, et sucer la moiti&eacute; de la p&ecirc;che o&ugrave;
+ se trouve le<br>
+ noyau.</p>
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit:</p>
+<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XV</h4>
+<p>Quelquefois, fatigu&eacute;s de jouer, soeur Ernestine et grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix pr&ecirc;tent<br>
+ volontiers leurs joujoux &agrave; Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite<br>
+ part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p>
+<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui<br>
+ redemande.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XVI</h4>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Je les trouve dr&ocirc;les. Pr&ecirc;te-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable
+ pour<br>
+ faire des p&acirc;t&eacute;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allum&eacute;es.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XVII</h4>
+<p><br>
+ --Veux-tu t'arr&ecirc;ter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton p&egrave;re<br>
+ que moi? dit, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, madame Lepic.</p>
+<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas<br>
+ mieux l'un que l'autre, r&eacute;pond Poil de Carotte de sa voix int&eacute;rieure.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XVIII</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je ne sais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Cela veut dire que tu fais encore une b&ecirc;tise. Tu le fais donc toujours<br>
+ expr&egrave;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Il ne manquerait plus que cela.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XIX</h4>
+<p>Croyant que sa m&egrave;re lui sourit, Poil de Carotte, flatt&eacute;, sourit
+ aussi.</p>
+<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'&agrave; elle-m&ecirc;me, dans le vague,
+ fait<br>
+ subitement sa t&ecirc;te de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,<br>
+ d&eacute;contenanc&eacute;, ne sait o&ugrave; dispara&icirc;tre.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XX</h4>
+<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p>
+<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure m&ecirc;me plus une<br>
+ goutte quand on le gifle.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXI</h4>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p>
+<p>--Quand il a une id&eacute;e dans la t&ecirc;te, il ne l'a pas dans le derri&egrave;re.</p>
+<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre int&eacute;ressant.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXII</h4>
+<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fra&icirc;che,<br>
+ o&ugrave; il maintient h&eacute;ro&iuml;quement son nez et sa bouche, quand
+ une calotte<br>
+ renverse le seau d'eau sur ses bottines et ram&egrave;ne Poil de Carotte &agrave;
+ la vie.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXIII</h4>
+<p>Tant&ocirc;t madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Il est comme moi, sans malice, plus b&ecirc;te que m&eacute;chant et trop
+ cul de plomb<br>
+ pour inventer la poudre.</p>
+<p>Tant&ocirc;t elle se plait &agrave; reconna&icirc;tre que, si les petits cochons
+ ne le mangent<br>
+ pas, il fera, plus tard, un gars hupp&eacute;.</p>
+<h4><br>
+ XXIV</h4>
+<p>--Si jamais, r&ecirc;ve Poil de Carotte, on me donne, comme &agrave; grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix,<br>
+ un cheval de bois pour mes &eacute;trennes, je saute dessus et je file.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXV</h4>
+<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.<br>
+ Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est<br>
+ douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet<br>
+ d'un sou.</p>
+<p>Toutefois, il faut convenir que d&egrave;s qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,<br>
+ elle le lui fait passer.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXVI</h4>
+<p>Il sert de trait d'union entre son p&egrave;re et sa m&egrave;re. M. Lepic
+ dit:</p>
+<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton &agrave; cette chemise.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la chemise &agrave; madame Lepic, qui dit:</p>
+<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p>
+<p>Mais elle prend sa corbeille &agrave; ouvrage et coud le bouton.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXVII</h4>
+<p>Si ton p&egrave;re n'&eacute;tait plus l&agrave;, s'&eacute;crie madame Lepic,
+ il y a longtemps que tu<br>
+ m'aurais donn&eacute; un mauvais coup, plong&eacute; ce couteau dans le coeur,
+ et mise<br>
+ sur la paille!</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXVIII</h4>
+<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic &agrave; chaque instant.</p>
+<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du c&ocirc;t&eacute; de l'ourlet. Et
+ il se<br>
+ trompe, il rarrange.</p>
+<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le<br>
+ barbouille &agrave; rendre jaloux soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ Mais<br>
+ elle ajoute expr&egrave;s pour lui:</p>
+<p>--C'est plut&ocirc;t un bien qu'un mal. &Ccedil;a d&eacute;gage le cerveau
+ de la t&ecirc;te.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXIX</h4>
+<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette &eacute;normit&eacute; &eacute;chappe
+ &agrave; Poil<br>
+ de Carotte:</p>
+<p>--Laisse-moi donc tranquille, imb&eacute;cile!</p>
+<p>Il lui semble aussit&ocirc;t que l'air g&ecirc;le autour de lui, et qu'il a
+ deux sources<br>
+ br&ucirc;lantes dans les yeux.</p>
+<p>Il balbutie, pr&ecirc;t &agrave; rentrer dans la terre, sur un signe.<br>
+ Mais M. Lepic le regarde longuement, longue</p>
+<p>ment, et ne fait pas le signe.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXX</h4>
+<p>Soeur Ernestine va bient&ocirc;t se marier. Et madame Lepic permet qu'elle
+ se<br>
+ prom&egrave;ne avec son fianc&eacute;, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p>
+<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p>
+<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de<br>
+ chien, et s'il s'oublie &agrave; ralentir, il entend, malgr&eacute; lui, des
+ baisers<br>
+ furtifs.</p>
+<p>Il tousse.</p>
+<p>Cela l'&eacute;nerve, et soudain, comme il se d&eacute;couvre devant la croix
+ du village,<br>
+ il jette sa casquette par terre, l'&eacute;crase sous son pied et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi!<br>
+ Au m&ecirc;me instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derri&egrave;re
+ le<br>
+ mur, un sourire aux l&egrave;vres, terrible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte ajoute, &eacute;perdu:</p>
+<p>--Except&eacute; maman.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <p> FIN</p>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+</blockquote>
+<p></p>
+<h3><br>
+ TABLE</h3>
+<p>Les Poules<br>
+ Les Perdrix<br>
+ C'est le chien<br>
+ Le Cauchemar<br>
+ Sauf votre respect<br>
+ Le Pot<br>
+ Les Lapins<br>
+ La Pioche<br>
+ La Carabine<br>
+ La Taupe<br>
+ La Luzerne<br>
+ Le Timbale<br>
+ La Mie de pain<br>
+ Le Trompette<br>
+ Ma M&egrave;che<br>
+ Le Bain<br>
+ Honorine<br>
+ La Marmite<br>
+ R&eacute;ticence<br>
+ Agathe<br>
+ Le Programme<br>
+ L'Aveugle<br>
+ Le Jour de l'An<br>
+ Aller et retour<br>
+ Le Porte-plume<br>
+ Les Joues rouges<br>
+ Les Poux<br>
+ Comme Brutus<br>
+ Lettres choisies de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic et quelques r&eacute;ponses
+ de M.<br>
+ Lepic &agrave; Poil de Carotte<br>
+ Le Toiton<br>
+ Le Chat<br>
+ Les Moutons<br>
+ Parrain<br>
+ La Fontaine<br>
+ Les Prunes<br>
+ Mathilde<br>
+ Le Coffre-fort<br>
+ Les T&ecirc;tards<br>
+ Coup de th&eacute;&acirc;tre<br>
+ En Chasse<br>
+ La Mouche<br>
+ La Premi&egrave;re B&eacute;casse<br>
+ L'Hame&ccedil;on<br>
+ La Pi&egrave;ce d'argent<br>
+ Les Id&eacute;e personnelles<br>
+ La Temp&ecirc;te de feuilles<br>
+ La R&eacute;volte<br>
+ Le Mot de la fin<br>
+ L'Album de Poil de Carotte</p>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p><br>
+ End of this Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard.<br>
+ <br>
+</p>
+<pre>
+END OF The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+*****This file should be named 8plcr10h.htm or 8plcr10h.zip*****
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8plcr11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr10ah.htm
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+<a href="http://gutenberg.net">http://gutenberg.net</a> or
+<a href="http://promo.net/pg">http://promo.net/pg</a>
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+<a href="http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04</a> or
+<a href="ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03">ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03</a>
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+<a href="http://www.gutenberg.net/donation.html">http://www.gutenberg.net/donation.html</a>
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart &lt;hart@pobox.com&gt;
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+<a href="mailto:hart@pobox.com">hart@pobox.com</a>
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
+
+</pre>
+</body>
+</html>
diff --git a/old/8plcr10h.zip b/old/8plcr10h.zip
new file mode 100644
index 0000000..6b76cc2
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr10h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8plcr11.txt b/old/8plcr11.txt
new file mode 100644
index 0000000..54087ba
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr11.txt
@@ -0,0 +1,5840 @@
+The Project Gutenberg EBook of Poil De Carotte, by Jules Renard
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Poil De Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [EBook #4559]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Latin1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***
+
+
+
+
+Walter Debeuf, Belgium : w.debeuf@belgacom.net
+
+Remarks : for italics I used : _......_
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+
+
+
+
+Poil de Carotte
+
+par Jules Renard
+
+
+
+
+Les Poules
+
+
+--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les
+poules.
+
+C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de
+la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré
+noir de sa porte ouverte.
+
+--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois
+enfants.
+
+--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle,
+ indolent et poltron.
+
+--Et toi, Ernestine?
+
+--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre.
+Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre
+front.
+
+--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
+Carotte, va fermer les poules!
+Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux
+roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se
+dresse et dit avec timidité:
+
+--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
+
+--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
+Dépêchez-vous, s'il te plaît!
+
+--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
+
+--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
+
+Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être
+indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement,
+sa mère lui promet une gifle.
+
+--Au moins, éclairez-moi, dit-il.
+
+Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable,
+Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor.
+
+--Je t'attendrai là, dit-elle.
+
+Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent
+fait vaciller la lumière et l'éteint.
+
+Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler
+dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle.
+Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des
+renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
+joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en
+avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte.
+Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur
+perchoir. Poil de Carotte leur crie:
+
+--Taisez-vous donc, c'est moi!
+
+Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il
+rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble
+qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement
+neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
+parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
+lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
+
+--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
+
+
+
+Les Perdrix
+
+
+Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle
+contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise
+pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est
+spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège
+à la dureté bien connue de son coeur sec.
+
+Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
+
+Poil de Carotte:
+Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.
+
+Madame Lepic:
+L'ardoise est trop haute pour toi.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, j'aimerais autant les plumer.
+
+Madame Lepic:
+Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+indications d'usage:
+
+--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.
+
+Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.
+
+Monsieur Lepic:
+Deux à la fois, mâtin!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour aller plus vite.
+
+Madame Lepic:
+Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
+
+Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent
+leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus
+aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute
+afin de ne rien voir, il serre plus fort.
+
+Elles s'obstinent.
+
+Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+tête sur le bout de son soulier.
+
+--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur
+Ernestine.
+
+--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne
+voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.
+
+M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.
+
+--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
+
+Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang
+coule, un peu de cervelle.
+
+--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?
+
+Grand Félix dit:
+--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.
+
+
+C'est le Chien
+
+
+M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le
+journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère
+Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+des choses.
+
+Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.
+
+--Chtt! fait M. Lepic.
+
+Pyrame grogne plus fort.
+
+--Imbécile! dit madame Lepic.
+
+Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus.
+
+--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
+
+Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+il casse sa voix en éclats.
+
+La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+couché qui leur tient tête.
+
+Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même
+jappe.
+
+Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il
+y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre
+tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+voler.
+
+Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+n'ouvre pas la porte.
+
+Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.
+
+Aujourd'hui il triche.
+
+Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé
+derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
+lui réussit.
+
+Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte,
+trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.
+
+Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+trop. Les soupçons s'éveilleraient.
+
+De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans
+les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
+A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
+
+Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
+calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
+Poil de Carotte dit tout de même par habitude
+
+--C'est le chien qui rêvait.
+
+
+
+Le Cauchemar
+
+
+Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui
+prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il
+possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
+Il ronfle exprès, sans aucun doute.
+
+La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est
+celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de
+sa mère, au fond.
+
+Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge.
+Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point
+respirer trop fort.
+
+Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
+
+Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
+
+Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
+
+Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble
+indien.
+
+Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
+mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier
+appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
+où il repose, à côté de sa mère, au fond.
+
+
+
+Sauf votre Respect
+
+
+Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres
+communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit,
+il a trop attendu, n'osant demander.
+
+Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.
+
+Quelle prétention!
+
+Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à
+l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
+s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!
+
+Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de
+Carotte déjeune avant de se lever.
+
+Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic,
+avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu.
+
+A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de
+Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal.
+Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son
+enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur
+Ernestine:
+
+--Attention! préparez-vous!
+
+--Oui, maman.
+
+Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter
+quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés
+comme pour leur demander:
+
+--Y êtes-vous?
+
+lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge,
+dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:
+
+--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la
+tienne encore, de celle d'hier.
+
+--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
+espérée.
+
+Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être
+plus drôle du tout.
+
+
+
+Le Pot
+
+I
+
+
+Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
+a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile.
+A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
+
+L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la
+nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut
+espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille,
+neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une
+deuxième précaution.
+
+Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
+
+--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
+
+D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer,
+soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand
+frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige
+pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque
+en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier;
+c'est selon.
+
+Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles
+et les noyers ragent dans les prés.
+
+--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans
+hâte, je n'ai pas envie.
+
+Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
+corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se
+couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un
+unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il
+est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il
+repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et
+compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de
+suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir
+avec ce rêve.
+
+A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.
+
+--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.
+
+Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de
+Carotte prend ses précautions?
+
+Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
+
+--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste,
+plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par
+expérience, que maman n'y verra goutte.
+
+Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un
+bon somme.
+
+
+
+II
+
+Brusquement il s'éveille et écoute son ventre.
+--Oh! oh! dit-il, ça se gâte!
+
+Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché
+par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
+
+Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef.
+La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.
+
+Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre.
+Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot
+qu'il sait absent.
+
+Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner
+que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
+
+--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu,
+car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air
+de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+qu'il appelait.
+
+Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre.
+Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
+mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il
+se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat
+entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
+
+Le noir de la chambre s'épaissit.
+
+
+
+III
+
+Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+reniflait de travers.
+
+--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.
+
+--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
+
+Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+pas longue à trouver.
+
+--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de
+Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.
+
+--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
+
+Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:
+
+--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
+
+Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle
+demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.
+
+Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
+
+--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc
+comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en
+servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu
+m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle,
+folle!
+
+Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.
+Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir,
+il aurait du toupet.
+
+Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le
+facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
+
+--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+moi je ne sais plus. Arrangez vous.
+
+
+Les Lapins
+
+
+--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+comme moi, tu ne l'aimes pas.
+
+--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
+
+On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer
+seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:
+
+--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
+
+Et Poil de Carotte pense:
+
+--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.
+
+En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+Au dessert, madame Lepic lui dit:
+
+--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.
+
+Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
+horizontale afin de ne rien renverser.
+
+A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles
+sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
+
+--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.
+
+S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la
+racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.
+
+Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de
+jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+lapins en rond sur leur derrière.
+
+La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous
+des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.
+
+
+
+La Pioche
+
+
+Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa
+pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le
+maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours
+à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup
+de pioche en plein front.
+
+Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le
+lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son
+petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et
+soupire appréhensive:
+
+--Où sont les sels?
+
+--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes.
+
+Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules,
+entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang
+suinte et s'écarte.
+
+M. Lepic lui a dit:
+
+--Tu t'es joliment fait moucher!
+
+Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:
+
+--C'est entré comme dans du beurre.
+
+Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.
+
+Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
+quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.
+
+--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais
+pas faire attention, petit imbécile!
+
+
+
+La Carabine
+
+
+M. Lepic dit à ses fils:
+
+--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment
+mettent tout en commun.
+
+--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine.
+Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.
+
+Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
+
+M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
+
+--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.
+
+Grand frère Félix:
+Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!
+
+Monsieur Lepic:
+Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
+
+M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.
+
+Monsieur Lepic:
+Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
+
+Poil de Carotte:
+Emmène-t-on le chien?
+
+Monsieur Lepic:
+Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des
+chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple
+est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte
+de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment
+bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
+consigne de respecter.
+
+--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.
+
+--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
+
+Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller
+la crosse de son arme à feu.
+
+--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!
+
+--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
+
+Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand
+frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre.
+Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
+moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs.
+Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes.
+Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il
+redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
+
+Grand frère Félix:
+Ne tire pas, tu es trop loin.
+
+Poil de Carotte:
+Crois-tu?
+
+Grand frère Félix:
+Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+est très loin.
+
+Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les
+moineaux, effrayés, repartent.
+
+Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.
+
+Poil de Carotte:
+Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.
+
+Grand frère Félix:
+Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.
+
+Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place,
+devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.
+
+C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait
+la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant
+le chien, court ramasser le moineau et dit:
+
+--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Un peu beaucoup.
+
+Grand frère Félix:
+Bon, tu boudes!
+
+Poil de Carotte:
+Dame, veux-tu que je chante?
+
+Grand frère Félix:
+Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+nous pouvions le manquer.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! moi...
+
+Grand frère Félix:
+Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras
+demain.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! demain.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le promets.
+
+Poil de Carotte:
+Je sais? tu me le promets, la veille.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le jure; es-tu content?
+
+Poil de Carotte:
+Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+j'essaierais la carabine.
+
+Grand frère Félix:
+Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer
+le bec.
+
+Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un
+paysan qui les salue et dit:
+
+--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?
+
+Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés,
+triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:
+
+--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+portée tout le temps?
+
+--Presque, dit Poil de Carotte.
+
+
+
+La Taupe
+
+
+Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la
+lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+retomber sur une pierre.
+
+D'abord, tout va bien et rondement.
+
+Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et
+elle semble n'avoir pas la vie dure.
+
+Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir.
+Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça
+n'avance plus.
+
+--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.
+
+En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre
+plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne
+l'illusion de la vie.
+
+--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
+encore morte!
+
+Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.
+
+Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+bouge toujours.
+
+Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.
+
+
+
+La Luzerne
+
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent
+d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.
+
+Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
+Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
+trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
+aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être
+servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait
+voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent
+avec curiosité.
+
+Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de
+vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir.
+Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
+
+--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
+
+Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde
+porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
+
+Poil de Carotte:
+Décidément, ils n'y sont pas.
+
+Grand frère Félix:
+Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
+
+Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de
+la poitrine, ils en expriment toute la violence.
+
+Grand frère Félix:
+S'ils s'imaginent que je les attendrai!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
+
+Grand frère Félix:
+Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
+
+Poil de Carotte:
+De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
+
+Grand frère Félix:
+Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+l'huile et le vinaigre.
+
+Poil de Carotte:
+On n'a pas besoin de la retourner.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
+pas, toi?
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi toi et pas moi?
+
+Grand frère Félix:
+Blague à part, veux-tu parier?
+
+Poil de Carotte:
+Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+avec du lait caillé pour écarter dessus?
+
+Grand frère Félix:
+Je préfère la luzerne.
+
+Poil de Carotte:
+Partons!
+
+Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur
+appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les
+souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits
+chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:
+
+--Quelle bête a passé par ici?
+
+A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets
+peu à peu engourdis.
+
+Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.
+
+--On est bien, dit grand frère Félix.
+
+Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+voisine:
+
+--Dormirez-vous, sales gars?
+
+Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en
+grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main,
+refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes,
+elles ne se referment plus.
+
+--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.
+
+--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
+
+Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
+
+Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent
+les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau
+les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt
+elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite
+méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments
+roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes
+dressées à la mode indienne.
+
+--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence.
+Prends garde de toucher à ma portion.
+
+Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
+
+--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
+
+Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?
+
+Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est
+parcouru de frissons.
+
+Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe
+la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau
+inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de
+Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les
+belles feuilles.
+
+Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les
+mâche posément.
+
+Pourquoi se presser?
+La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.
+
+Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale,
+se régale.
+
+
+
+La Timbale
+
+
+Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en
+quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis.
+D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme
+d'ordinaire:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+Au repas du soir, il dit encore:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
+
+Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la
+température est douce et que simplement il n'a pas soif.
+
+Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
+
+--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?
+
+--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
+
+--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+la chercher dans le placard.
+
+Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+soi-même?
+
+On s'étonne déjà:
+
+--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.
+
+--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:
+
+Soeur Ernestine:
+Il restera une semaine sans boire.
+
+Grand frère Félix:
+Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.
+
+--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+leur trouvez-vous du mérite?
+
+-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.
+
+Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il
+accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les
+témoignages d'admiration sincère.
+
+--Il est malade ou fou, disent les uns.
+
+Les autres disent:
+
+-Il boit en cachette.
+
+Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à
+peu.
+
+Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore
+les bras au ciel, quand on les met au courant:
+
+--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.
+
+Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
+somme rien n'est impossible.
+
+Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec
+un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
+sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.
+
+Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour
+nettoyer les chandeliers.
+
+
+
+La Mie de Pain
+
+M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses
+enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il
+arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
+ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
+leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque
+réunion de famille, les visages se renfrognent.
+
+On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien
+n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand
+madame Lepic dit:
+
+--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?
+
+A qui s'adresse-t-elle?
+Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté,
+par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+bête.
+
+--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa
+queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures,
+comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal
+que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
+
+Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse
+à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande
+une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+elle le regarde.
+
+Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du
+bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.
+
+Farce ou drame? Qui le sait?
+Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac.
+--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui
+galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
+
+Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille
+pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient,
+mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce
+qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des
+dernières.
+
+
+
+La Trompette
+
+
+M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
+dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite
+M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+et lui dit:
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
+
+En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il
+préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais
+il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer
+sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
+
+--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
+
+Il va même au peu loin et ajoute:
+
+--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
+
+--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as
+donc bien changé?
+
+Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
+
+--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les
+déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+comme ça m'amuse de souffler dedans.
+
+Madame Lepic:
+--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce
+pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la
+cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
+
+Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans
+ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de
+Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
+celle du jugement dernier.
+
+
+
+La Mèche
+
+
+Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On
+les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette,
+au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à
+Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.
+
+C'est une rage qu'elle a.
+Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère
+Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:
+
+--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès,
+et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
+
+Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
+
+--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
+
+Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine
+ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.
+
+--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé
+sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite.
+Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble
+à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.
+
+--Je te remercie, dit grand frère Félix.
+
+Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en
+passant sa main sur ses cheveux.
+
+Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
+filoselle blanche.
+
+--Ça y est? dit grand frère Félix.
+
+--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
+
+Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
+au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+tête, avec tranquillité.
+
+--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.
+
+Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé,
+il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit
+est égal.
+
+--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint
+personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+laisser croire que je ne déteste pas la pommade.
+
+Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses
+cheveux le vengent à son insu.
+
+Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur
+léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.
+
+On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse
+en l'air, droite, libre.
+
+
+
+Le Bain
+
+
+Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile,
+réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers
+du jardin.
+
+--Partons-nous? dit-il.
+
+Grand frère Félix:
+Allons-y, porte les caleçons?
+
+Monsieur Lepic:
+Il doit faire encore trop chaud.
+
+Grand frère Félix:
+Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
+
+Poil de Carotte:
+Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+sur l'herbe.
+
+Monsieur Lepic:
+Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
+
+Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des
+fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et
+sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La
+figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après
+les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:
+
+--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
+
+--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.
+
+En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
+
+Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres
+sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+est passé de rire.
+
+De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme
+des dents claquent et exhale une odeur fade.
+
+Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis
+que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires.
+Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+attirante de loin, le met en détresse.
+
+Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins
+cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
+
+Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il
+noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met
+son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
+au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+encore un peu.
+
+Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage
+en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait
+écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+vagues courroucées.
+
+--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
+
+--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied
+par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites
+ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a
+pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
+
+Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
+de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme
+autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de
+Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+suffoqué, aveuglé, étourdi.
+
+--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
+
+--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau
+reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
+
+Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire
+faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
+
+--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ne font rien.
+
+--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+Carotte.
+
+Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
+
+--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+de te rejoindre en dix brassées.
+
+--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau,
+immobile comme une vraie borne.
+De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe
+sur le dos, pique une tête et dit:
+
+--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
+
+--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
+
+--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
+
+-Déjà! dit Poil de Carotte.
+
+Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son
+bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance
+frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
+et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse
+de ceux qui se noient.
+
+--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
+
+Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
+
+--Je ne donne ma part à personne.
+
+Et il boit comme un vieux soldat.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.
+
+Poil de Carotte:
+C'est de la terre, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Non, c'est de la crasse.
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que je retourne, papa?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
+
+Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
+grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée,
+il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses
+orteils boudinés.
+
+
+
+Honorine
+
+
+Madame Lepic:
+Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?
+
+Honorine:
+Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
+
+Madame Lepic:
+Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!
+
+Honorine:
+Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade.
+Je crois les chevaux moins durs que moi.
+
+Madame Lepic:
+Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte
+plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs;
+vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé,
+et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
+
+Honrine:
+Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+vont encore.
+
+Madame Lepic:
+Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
+
+Honorine:
+Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
+
+Madame Lepic:
+Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
+
+Honorine:
+Il y a de l'humidité dans le placard.
+
+Madame Lepic:
+Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les
+assiettes? Regardez cette trace.
+
+Honorine:
+Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
+
+Madame Lepic:
+C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi
+aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de
+toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
+
+Honorine:
+Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+j'avais la tête dans un seau d'eau.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné
+à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine
+qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière
+son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le
+courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
+
+Honorine:
+Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait
+qu'à parler et je lui changeais son verre.
+
+Madame Lepic:
+Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs
+la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour
+un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le
+surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
+
+Honorine:
+Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+Lepic.
+
+Madame Lepic:
+J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
+
+Honorine:
+Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.
+
+Madame Lepic:
+Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
+
+Honorine:
+Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup
+de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
+
+Madame Lepic:
+Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous
+causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous
+dites des bêtises plus grosses que l'église.
+
+Honorine:
+Dame! est-ce que je sais, moi?
+
+Madame Lepic:
+Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle
+de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que
+vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par
+charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
+il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
+
+Honorine:
+Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je
+me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai
+mes assiettes, je le garantis.
+
+Madame Lepic:
+Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation,
+Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+absolument.
+
+Honorine:
+Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus
+faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+toute seule, sans qu'on me pousse.
+
+Madame Lepic:
+Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+à la maison.
+
+Honorine:
+Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère
+Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.
+
+Madame Lepic:
+Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Honorine:
+Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
+
+
+
+La Marmite
+
+Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
+et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu
+de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+affaires.
+
+Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr.
+Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement,
+et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une
+récompense.
+
+Il s'y décide.
+
+Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée.
+L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
+
+L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle,
+et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement
+continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument,
+presque éteintes.
+
+Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.
+
+--Tout s'est évaporé, dit-elle.
+
+Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et
+remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine
+tranquillisée va s'occuper ailleurs.
+
+On lui dirait:
+
+--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du
+bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive
+le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.
+
+Elle secouerait la tête.
+Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère.
+Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il
+pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.
+
+Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite,
+ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de
+l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a
+jamais manqué son coup.
+
+Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.
+
+Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête
+dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et
+la brûle.
+
+Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.
+
+--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
+
+Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans
+la nuit de la cheminée.
+
+--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus...
+Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore
+tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.
+
+On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+fenêtre un plein tablier d'épluchures.
+
+Mais qui donc?
+
+Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à
+coucher.
+
+--Quel bruit, Honorine!
+--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
+bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+mes poches.
+
+Madame Lepic:
+Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va
+faire du propre.
+
+Honorine:
+Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être
+vous seulement qui l'avez prise?
+
+Madame Lepic:
+Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+la permission de nous en servir?
+
+Honorine:
+Je dirai des sottises, tant je me sens colère.
+
+Madame Lepic:
+Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte
+que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!
+
+Honorine:
+Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?
+
+Madame Lepic:
+Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
+marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai
+que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
+sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
+croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
+à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez
+et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.
+
+
+
+Réticence
+
+
+--Maman! Honorine!
+
+.....................
+
+Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par
+bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.
+
+Pourquoi dire à Honorine:
+
+--C'est moi, Honorine!
+
+Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne
+la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner
+Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort.
+Et pourquoi dire à madame Lepic:
+
+--Maman, c'est moi!
+
+A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur?
+Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux,
+qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.
+
+Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+montre le plus d'ardeur.
+
+Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.
+
+Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte,
+qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine,
+comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
+
+
+Agathe
+
+
+C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
+
+Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
+
+--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.
+
+--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.
+
+On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
+table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter,
+le sang aux joues.
+
+Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.
+
+M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette
+vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux
+baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+indifférence.
+
+Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
+
+Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce
+que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée,
+enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
+
+Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une
+portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+seule de la famille, l'aime beaucoup.
+
+Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une
+seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette
+du côté du plat.
+
+Mais personne ne parle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
+
+Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de
+bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.
+
+M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.
+
+Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+commande à table par gestes et signes de tête.
+
+Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
+
+Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
+plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+il se livre à des calculs compliqués.
+
+Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
+
+--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
+
+Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du
+mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+faute, elle redouble d'attention.
+
+M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+Lepic d'un sec
+
+--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
+
+la rappelle à l'ordre.
+
+--Voilà, madame, répond Agathe.
+
+Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
+
+Il est temps.
+
+Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au
+placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle
+lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du
+maître.
+
+Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et
+va dans le jardin fumer une cigarette.
+
+Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
+
+Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq
+livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
+
+
+
+Le Programme
+
+
+--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent
+seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres.
+Mais où allez-vous avec ces bouteilles?
+
+--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre
+l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
+le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
+rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
+bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à
+maman.
+Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans
+son service.
+Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
+siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
+En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
+J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur
+mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.
+Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois.
+J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
+Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter
+leurs vessies sous mon talon.
+Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis.
+J'aide à dévider les écheveaux de fil.
+Je mouds le café.
+Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
+le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter
+les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.
+Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
+chez le pharmacien ou le médecin.
+De votre côté, vous courez le village aux menues provisions.
+Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
+laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
+fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis
+libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur
+la haie.
+J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres
+fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
+chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
+vous renverrait le laver.
+Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
+souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les
+brûle.
+Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme
+que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans
+relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur
+Lepic m'emmène et que je porte le carnier.
+
+--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.
+
+Et madame Lepic me dit:
+
+-Gare à tes oreilles si tu te salis.
+
+C'est une affaire de goût.
+En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous
+nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère
+et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.
+D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis:
+ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique,
+mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
+sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à
+moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au
+fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
+me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si
+vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.
+Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
+le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
+prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je
+détestais, parce qu'elle me froissait toujours.
+
+
+
+L'aveugle
+
+
+Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+entrer.
+
+Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+brusquement, à cause du froid.
+
+--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.
+
+Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour
+chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+au poêle ses mains transies.
+
+M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:
+
+--Voilà!
+
+Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
+
+Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+déjà.
+
+Madame Lepic s'en aperçoit.
+
+--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
+
+Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et
+les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un,
+tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
+
+D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de
+couler vers lui, indique des crevasses profondes.
+
+--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être
+entendue, que demande-t-il?
+
+Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au
+tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil
+au fond de ses larmes intarissables.
+
+Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
+
+--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
+
+--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort!
+Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
+
+--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
+
+En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire
+et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se
+dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres
+suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+elle arrive:
+
+C'est lui le but.
+Bientôt il pourra jouer avec.
+
+Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle
+l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la
+chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses
+doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+glaçons se forment; voici qu'il regèle.
+
+Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
+
+--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
+
+Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
+précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
+
+Il croit le tenir, il ne l'a pas.
+
+Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses
+sabots et le guide du côté de la porte.
+
+Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse
+dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
+
+Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il
+était sourd:
+
+--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait
+beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
+vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
+ses peines et Dieu pour tous!
+
+
+
+Le Jour de l'An
+
+
+Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.
+
+Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà
+des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons,
+les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de
+leurs pas s'étouffe dans la neige.
+
+Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans
+l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce
+premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que
+celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il
+n'ôte que le plus gros.
+
+Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère
+Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois
+entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
+réunir, sans en avoir l'air.
+Soeur Ernestine les embrasse et dit:
+
+--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une
+bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.
+
+Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la
+phrase, et embrasse pareillement.
+
+Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+l'enveloppe fermée:
+
+"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce
+rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
+
+Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs
+écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans
+les trous, éclaboussant le mot voisin.
+
+Monsieur Lepic:
+Et moi, je n'ai rien!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour vous deux; maman te la prêtera.
+
+Monsieur Lepic:
+Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.
+
+Poil de Carotte:
+Patiente un peu, maman a fini.
+
+Madame Lepic:
+Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.
+
+--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.
+
+Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic
+lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.
+
+Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient
+à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes
+d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux.
+Ensuite ils la lui rendent.
+
+Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
+
+--Qui en veut?
+
+Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes.
+Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.
+
+--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah, oui!
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+la montre.
+
+Poil de Carotte:
+Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
+
+Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
+Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et,
+lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
+
+Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
+reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous
+les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère
+Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit
+la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
+
+Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
+
+--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
+
+
+
+Aller et Retour
+
+
+Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+demande:
+
+--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
+
+Il hésite:
+
+--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
+
+Il diffère encore:
+
+--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
+
+Il se pose des questions:
+
+--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+premier?
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent
+les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+plus.
+
+--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
+à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est
+plus viril.
+
+Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
+
+Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre;
+on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas
+dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les
+courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste
+qu'il chantonne malgré lui.
+
+--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
+
+--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
+C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
+
+Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+
+
+Le Porte-Plume
+
+
+L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de
+Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font
+la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut,
+si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se
+mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
+
+Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers,
+Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
+
+--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
+
+M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et
+on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la
+rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur
+père.
+
+--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas
+à toi.
+
+--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il
+s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la
+barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau
+recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet
+accueil étrange.
+
+--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette
+remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune
+chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+glacent.
+
+Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M.
+Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version
+on peut deviner.
+
+Monsieur Lepic:
+Et l'allemand?
+
+Poil de Carotte:
+C'est très difficile à prononcer, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans
+savoir leur langue vivante?
+
+Poil de Carotte:
+Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes
+études.
+
+Monsieur Lepic:
+Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu
+n'es pas à la queue.
+
+Poil de Carotte:
+Il en faut bien un.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche!
+Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
+
+Poil de Carotte:
+Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
+
+Grand frère Félix:
+Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu étudieras mieux ta leçon.
+
+Grand frère Félix:
+Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
+
+Monsieur Lepic:
+Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester
+jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
+
+Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte
+ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
+
+Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
+
+--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il
+déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
+
+Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
+
+Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
+
+--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume
+tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
+je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que
+je m'étais encore fourrée dans la tête.
+
+
+
+Les Joues rouges.
+
+
+Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution
+Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps,
+comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.
+Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde
+est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,
+par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se
+distingue le sifflement bref d'une consonne.
+
+C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous
+ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à
+grignoter du silence.
+
+Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,
+chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un
+autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
+l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le
+plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée,
+comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment,
+que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes
+durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras
+et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout
+de ses doigts.
+
+Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes
+confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour
+la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé
+en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,
+à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les
+veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans
+savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
+retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte
+d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin
+dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau
+se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse,
+Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait
+bien des envieux.
+
+Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire
+mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à
+coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de
+Marseau.
+
+Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès
+la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de
+savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met
+en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire,
+change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,
+pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en
+peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;
+puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du
+lit, le souffle ardent:
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
+bras de Marseau, et, le secouant avec force.
+
+--Entends-tu? Pistolet!
+
+Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
+
+--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
+
+Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les
+poings fermés au bord du lit.
+
+Mais, cette fois, on lui répond:
+
+--Eh bien! après?
+
+D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
+
+C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!
+
+
+
+II
+
+
+--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car
+tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de
+Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est
+là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime
+comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter
+partout je ne sais quoi, le petit imbécile!
+
+A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre
+encore.
+
+Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en
+trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il
+peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine
+localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend
+plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles
+lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais
+aucun son n'y tombe.
+
+Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en
+écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir
+d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:
+
+--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne
+comprend pas!
+
+Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
+de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un
+traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.
+
+Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
+ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
+il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus
+d'un rêve.
+
+Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se
+rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après
+avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées
+de sortir du bec, il s'endort.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes
+frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant
+d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les
+syllabes sifflantes.
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et
+le regard presque suppliant:
+
+--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
+
+Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs,
+offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud,
+dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche.
+D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à
+propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut,
+à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est
+un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.
+
+Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
+
+Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa
+table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la
+chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en
+finit plus.
+
+Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine
+puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
+manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
+ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.
+
+Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+afin de garder toute sa liberté d'action.
+
+D'une voix terrible, le Directeur demande:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les
+mains sales, mais c'est pas vrai!
+
+Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+la paume, ensuite le dos.
+
+--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon
+petit!
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut!
+--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
+
+Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
+jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.
+
+Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!
+
+L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser,
+et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne
+recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il
+devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître
+d'étude et Marseau, ils font des choses!
+
+Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
+étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de
+la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil
+de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
+
+--Quelles choses?
+
+Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que
+ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
+exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails.
+
+Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.
+
+Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude
+apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève
+doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée,
+sans dire un mot.
+
+
+
+IV
+
+
+Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé!
+C'est un touchant départ, presque une cérémonie.
+
+--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
+
+Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son
+personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
+va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et
+meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît
+pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers
+d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme
+des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se
+promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
+signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment
+le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se
+perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher
+longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes
+nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.
+
+Son renvoi les chagrine fort.
+
+Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première
+occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol
+des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y
+manqueront pas.
+
+En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
+regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il
+paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits
+s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.
+Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement
+et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
+chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres,
+plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de
+conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les
+joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première
+peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il
+regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à
+l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+lui, quand on entend un fracas de carreaux.
+
+Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La
+vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême
+petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la
+vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.
+
+--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!
+
+--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ne m'embrassiez pas, moi?
+
+Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+coupée:
+
+--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!
+
+
+
+Les Poux
+
+
+Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
+Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension.
+D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.
+
+--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+madame Lepic.
+
+Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte,
+du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand
+frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
+propre aveu, ne reconnaît plus les siens.
+
+Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne
+les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère
+Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de
+crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
+
+M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit
+les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le
+proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
+
+"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
+
+"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
+
+L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En
+ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
+se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous
+ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
+coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.
+
+Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter
+ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
+
+Or, du premier coup, il en tue un.
+
+--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.
+
+Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte,
+madame Lepic lève les bras au ciel:
+
+--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres!
+Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour
+toi.
+
+Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+soucoupe, et la chasse commence.
+
+--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a
+donné.
+
+Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau
+pour tout noyer.
+
+--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te
+ferai pas du mal.
+
+Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement
+le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur
+d'attraper des habitants.
+
+Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et
+menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
+
+--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
+ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+que ramassé au hasard dans une fourmilière.
+
+On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame
+Lepic pousse des exclamations plaintives.
+
+--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.
+
+Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils
+tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et
+rapidement le vinaigre les fait mourir.
+
+Madame Lepic:
+Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand
+garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois
+qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de
+tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang
+dans ta tignasse.
+
+Poil de Carotte:
+C'est le peigne qui m'égratigne.
+
+Madame Lepic:
+Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine.
+Soeur Ernestine:
+J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je
+ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera
+d'eau de Cologne.
+
+Madame Lepic:
+Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
+mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.
+
+Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il
+monte la garde près d'elle.
+
+C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois
+qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits
+yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+choses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien.
+Elle se penche sur la cuvette.
+
+--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon
+Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.
+
+Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend
+pas.
+
+--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
+grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
+pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+qu'ils te rendent la vie dure.
+
+Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre,
+et il dit à la vieille Marie Nanette.
+
+--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires
+et laissez-moi tranquille.
+
+
+Comme Brutus
+
+
+Monsieur Lepic:
+Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais.
+Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses,
+tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens
+d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte,
+il faut songer à devenir sérieux.
+
+Poil de Carotte:
+Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller
+l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme.
+Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.
+
+Monsieur Lepic:
+Essaie quand même.
+
+Poil de Carotte:
+Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni
+en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou
+trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les
+dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition
+française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts
+elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai
+m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.
+
+Grand frère Félix:
+Qu'est-ce qu'il dit, papa?
+
+Soeur Ernestine:
+Moi, je n'ai pas entendu.
+
+Madame Lepic:
+Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Oh! rien maman.
+
+Madame Lepic:
+Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing
+menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète
+cette phrase, afin que tout le monde en profite.
+
+Poil de Carotte:
+Ce n'est pas la peine, va, maman.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne le connais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.
+
+Poil de Carotte:
+Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier,
+de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+la vertu...
+
+Madame Lepic:
+Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et
+sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te
+demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu que je te répète, moi, maman?
+
+Madame Lepic:
+Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+Carotte, dépêchez.
+
+Poil de Carotte:
+_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
+Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.
+
+Madame Lepic:
+Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
+coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.
+
+Grand frère Félix:
+Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
+de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle
+ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les
+bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
+n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.
+
+Madame Lepic:
+Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant
+plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.
+
+Grand frère Félix:
+Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas
+Caton?
+
+Poil de Carotte:
+Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de
+ses amis et mourut."
+
+Soeur Ernestine:
+Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la
+folie avec de l'or dans une canne.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.
+
+Soeur Ernestine:
+Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.
+
+Madame Lepic:
+Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
+sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie!
+Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
+parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les
+sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où
+s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
+Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!
+
+
+
+Lettres choisies
+
+
+ de Poil de Carotte à M. Lepic
+ ET QUELQUES RÉPONSES
+ de M. Lepic à Poil de Carotte
+
+ _De Poil de Carotte à M. Lepic_
+ Institution Saint-Marc.
+
+Mon cher papa,
+
+Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
+clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos
+et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé,
+il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs
+que ce ne sera rien.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu
+dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
+pourtant les siens étaient vrais.
+Du courage!
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose
+espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+par ma bonne conduite et mon application.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle
+s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une
+dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a
+rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de
+latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui
+présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare
+longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines.
+Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes
+camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
+où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à
+peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:
+
+VÉNÉRÉ MAITRE
+
+que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:
+
+--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!
+
+Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:
+
+--Traduisez la version.
+
+Mon cher papa, qu'en dis-tu?
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic_
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si
+on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.
+
+
+
+_Poil de Carotte à M. Lepic_
+
+Mon cher papa,
+
+Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire
+et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé,
+il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
+causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année.
+Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le
+répète, ne me désigna même pas un siège.
+Est-ce oubli ou impolitesse?
+Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir,
+et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être
+encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas
+offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite
+taille, il te croyait assis.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en
+visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec
+toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
+profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
+ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
+Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par
+François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques
+Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je
+te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce
+qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.
+
+
+_De M. Lepic à Poil de Carotte._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
+ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+de ta compétence ni de la mienne.
+
+D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places
+que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque
+professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu
+dors et si tu manges bien.
+
+Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
+quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de
+ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité
+de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais
+l'observation.
+
+
+
+_Réponse de Poil de Carotte._
+
+Mon cher papa,
+
+Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas
+aperçu qu'elle était _en vers._
+
+
+
+Le Toiton
+
+
+Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des
+cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte
+pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de
+porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière
+fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de
+Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y
+divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
+
+Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière,
+un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle,
+des bourrelets de poussière et se cale.
+
+Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux,
+gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
+oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+troublerait.
+
+L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt
+a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.
+
+Brusquement, une alerte.
+Des appels approchent, des pas.
+
+--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
+
+Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans
+la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même
+immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.
+
+--Poil de Carotte, est-tu là?
+
+Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.
+
+--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?
+
+On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
+l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.
+
+Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long
+d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+instant suspendue, inquiète, pelotonnée.
+
+Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement,
+et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint
+la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa
+part.
+
+Rien de plus.
+
+L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
+âme de lièvre où il fait noir.
+
+Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute
+de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.
+
+
+
+Le Chat
+
+
+
+I
+
+
+Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une
+boucherie.
+
+Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là,
+pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui,
+dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
+
+--Régale-toi.
+
+Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
+de langue, puis s'attendrit.
+
+--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
+
+Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche
+plus que ses lèvres sucrées.
+
+--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...
+
+A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
+
+La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a
+sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui
+le regarde d'un oeil.
+
+Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.
+
+--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé
+juste.
+
+Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.
+
+Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse,
+avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
+
+Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des
+animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+d'autrui.
+
+Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se
+dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps.
+Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient
+lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.
+
+D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents,
+que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.
+
+Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ou se détend et ne crie pas.
+
+--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
+Carotte.
+
+Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes,
+les veines orageuses, il l'étouffe.
+
+Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa
+figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
+
+
+
+
+
+II
+
+Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.
+Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés
+sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.
+
+--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat
+broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
+
+Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux
+veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve:
+
+Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable
+remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
+
+Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau
+transparente.
+
+Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers
+fantômes.
+
+Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+rien à craindre.
+
+Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au
+ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit.
+Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.
+
+Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève
+doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent
+des écrevisses géantes.
+
+Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
+
+Et les écrevisses l'entournent.
+Elles se haussent vers sa gorge.
+Elles crépitent.
+Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
+
+
+
+Les Moutons
+
+
+Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous
+un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve
+quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est
+un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.
+
+L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte
+deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères,
+gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
+sculpture grossière.
+
+Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent
+déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
+foin dans la bouche.
+
+Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de
+l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
+tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par
+sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête.
+
+--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.
+
+--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.
+
+--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
+
+--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon
+comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit.
+D'ailleurs, on les mate.
+
+Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
+une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau
+l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant,
+se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau
+enveloppé d'une gelée tremblante.
+
+--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil
+de Carotte.
+
+--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches
+dures.
+
+--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?
+
+--Elle le refuserait, dit Pajol.
+
+En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent,
+sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
+sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite
+droit aux tétines maternelles.
+
+--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
+
+--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur
+nez.
+
+Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
+
+Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître
+les petits noms des agneaux.
+
+Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque
+dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une
+pelle usée.
+
+--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous
+enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!
+
+--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
+
+Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
+plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
+
+--Veux-tu un berdin? dit-il.
+
+--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
+
+Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un
+berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille
+dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
+main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le
+fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
+
+Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des
+picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet,
+ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
+l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+aperçoive.
+
+Il dira qu'il l'a perdu.
+
+Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui
+se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
+sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.
+
+Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble
+garder les moutons, toute seule.
+
+
+
+Parrain
+
+
+Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
+que Poil de Carotte.
+
+--Te voilà, canard! dit-il.
+
+--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma
+ligne?
+
+--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
+
+Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi
+son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche
+plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations.
+Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que
+de ne pas s'y tromper.
+
+--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.
+
+Et ils restent bons camarades.
+
+Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le
+force à boire un verre de vin pur.
+
+Puis ils vont pêcher.
+
+Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de
+Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+comme des enfants.
+
+--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton
+bouchon aura enfoncé trois fois.
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi trois?
+
+Parrain:
+La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne
+tire jamais trop tard.
+
+Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans
+la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à
+chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit!...
+
+Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il
+bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
+
+--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+perdrix.
+
+Poil de Carotte:
+Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
+Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème.
+Parrain:
+Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ton content, chez ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se
+servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini
+aussi.
+
+Parrain:
+On en redemande, bêta.
+
+Poil de Carotte:
+C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+sur sa faim.
+
+Parrain:
+Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce
+singe était mon enfant! Arrangez ça.
+
+Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde
+piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de
+sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
+
+
+
+La Fontaine
+
+
+Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+sa mère.
+
+--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
+
+Poil de Carotte:
+Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
+correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant
+elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre
+par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible
+qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la
+mienne.
+
+Parain:
+Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon
+ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui.
+Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle
+me dirait merci, avant de taper.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors!
+
+Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et
+cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.
+
+Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
+
+--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la
+fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
+
+Poil de Carotte:
+Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+souvent.
+
+Parrain:
+Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je
+n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à
+te relever?
+
+Poil de Carotte:
+Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+Parrain:
+Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre
+canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le
+costume des dimanches du petit Bernard.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.
+
+Parrain:
+Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je
+ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
+
+Poil de Carotte:
+Je serais loin.
+
+Parrain:
+Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une
+bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.
+
+Poil de Carotte:
+Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors.
+
+Poil de Carotte:
+Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai
+après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est
+impossible de dormir quand on me touche.
+
+
+
+Les Prunes
+
+
+Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
+
+--Canard, dors-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, parrain.
+
+Parrain:
+Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+des vers.
+
+--C'est une idée, dit Poil de Carotte.
+
+Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+jardin.
+
+Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc,
+à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers
+pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.
+
+--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement.
+Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne
+trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le
+casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent
+leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers
+entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.
+
+--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+barbouillés de leur sale bave.
+
+Parrain:
+Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+terre. Pour ma part, j'en mangerais.
+
+Poil de Carotte:
+Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.
+
+Parrain:
+Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
+prunes.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle
+pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.
+
+Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les
+avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
+
+--Ce sont les meilleures.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
+
+--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
+
+Poil de Carotte:
+C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez.
+Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
+
+Parrain:
+Canard! canard! ça conserve.
+
+
+
+Mathilde
+
+
+--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de
+Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le
+pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me
+trompe.
+
+En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
+sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle
+semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+calmer toutes les coliques de la vie.
+
+La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots
+sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se
+lasse pas d'allonger.
+
+Il recule et dit:
+
+--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
+
+A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert
+de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
+jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient
+à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début,
+jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce
+n'est plus amusant de jouer.
+
+--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.
+
+Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse
+sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend,
+une jambe levée.
+
+Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les
+bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite
+et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un
+autre bâton.
+
+Il les promène de long en large.
+
+--Halte! dit-il, ça se dérange.
+Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+le cortège en branle.
+
+--Aie! fait Mathilde qui grimace.
+
+Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache
+le tout. On continue.
+
+--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.
+
+Comme ils hésitent:
+
+--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous
+la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.
+
+Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà
+prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+premier, pour sa peine.
+
+Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le
+visage de Mathilde et la baise sur la joue.
+
+--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
+
+Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches,
+gênés, ils rougissent tous deux.
+
+Grand frère Félix leur montre les cornes.
+
+--Soleil! Soleil!
+
+Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles
+aux lèvres.
+
+--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!
+
+--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si
+maman veut.
+
+Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle
+pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les
+feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage.
+
+--Gare les calottes, dit grand frère Félix.
+
+Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.
+
+Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère
+en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
+
+Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
+
+Poil de Carotte:
+Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+tout.
+
+Mathilde:
+Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.
+
+Poil de Carotte:
+Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+qu'elle te corrige, ta maman?
+
+Mathilde:
+Des fois; ça dépend.
+
+Poil de Carotte:
+Pour moi, c'est toujours sûr.
+
+Mathilde:
+Mais je n'ai rien fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ça ne fait rien. Attention!
+
+Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en
+retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de
+Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites
+sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève,
+prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque
+raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a
+l'orgueil de s'écrier:
+
+--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!
+
+
+
+Le Coffre-Fort
+
+
+Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
+
+--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne
+fessée. Et toi?
+
+Poil de Carotte:
+Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous
+ne faisions rien de mal.
+
+Mathilde:
+Non, pour sûr.
+
+Poil de Carotte:
+Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me
+marierais bien avec toi.
+
+Mathilde:
+Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
+n'aie pas peur, je t'estime.
+
+Mathilde:
+Tu es riche à combien, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Mes parents ont au moins un million.
+
+Mathilde:
+Combien que ça fait un million?
+
+Poil de Carotte:
+Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur
+argent.
+
+Mathilde:
+Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur,
+personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
+rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au
+fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps,
+preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
+
+Mathilde:
+
+Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
+
+Poil de Carotte:
+Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.
+
+Mathilde:
+Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+répéter.
+
+Poil de Carotte:
+Non, c'est notre secret à papa et à moi.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, je le sais.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
+
+--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
+
+--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.
+
+--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+le mot.
+
+Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités
+au lieu d'une.
+
+--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.
+
+Mathilde:
+Maman me défend de jurer.
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne sauras pas le mot.
+
+Mathilde:
+Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.
+
+Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.
+
+--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta
+parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.
+
+--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître
+un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+de moi!
+
+Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue,
+elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.
+
+Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.
+
+Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort
+la tête et montre les dents.
+
+--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.
+
+Pierre:
+Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.
+
+Poil de Carotte:
+Du reste?
+
+Pierre:
+Oui, du reste.
+Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront
+ce soir!
+
+Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que
+la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les
+mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.
+
+
+
+Les Têtards
+
+
+Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
+puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut,
+quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et
+veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière
+l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
+
+--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous
+l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.
+
+--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.
+
+Rémy:
+Pourquoi moi?
+
+Poil de Carotte:
+Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission.
+Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.
+
+--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de
+Carotte pêcher des têtards?
+
+Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame
+Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait
+clairement signe que non.
+
+--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de
+moi, tout à l'heure.
+
+Rémy:
+Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
+
+Poil de Carotte:
+Reste. Nous jouerons ici.
+
+Rémy:
+Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux.
+J'en ramasserai des pleins paniers.
+
+Poil de Carotte:
+Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+elle se ravise.
+
+Rémy:
+J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
+
+Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
+l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.
+
+--Qu'est-ce que je te disais?
+
+En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier
+pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.
+
+--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
+que tu musardes et il te grondera.
+
+Rémy:
+Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
+
+Madame Lepic:
+--Ah! vraiment, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît
+madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore.
+Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de
+Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied
+et regarde ailleurs.
+
+--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+rétracter.
+
+Elle n'ajoute rien.
+
+Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix
+fraîches, exprès.
+
+Rémy est déjà loin.
+
+Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle
+prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.
+
+Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche,
+toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme
+une casserole.
+
+Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
+
+Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+d'elle-même.
+
+
+
+Coup de Théâtre
+
+
+Scène Première
+
+Madame Lepic:
+Où vas-tu?
+
+Poil de Carotte:
+_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_
+
+Je vais me promener avec papa.
+
+Madame Lepic:
+Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule
+comme pour prendre son élan._
+
+Poil de Carotte, _bas_:
+Compris.
+
+
+
+Scène II
+
+
+Poil de Carotte:
+_En méditation près de l'horloge_.
+
+Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins
+que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
+
+
+
+Scène III
+
+Monsieur Lepic:
+_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
+la pretentaine pour affaires.
+
+Allons! partons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Comment, non? Tu ne veux pas venir?
+
+Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+ Poil de Carotte:
+ Y a rien, mais je reste.
+ Monsieur Lepic:
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
+ et pleurniche à ton aise.
+
+
+
+ Scène IV
+
+ Madame Lepic:
+ _Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._
+
+ Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
+ tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en
+ dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère
+ qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se
+ tournent le dos._
+
+
+
+ Scène V
+
+ Poil de Carotte:
+ _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
+ seul._
+
+ Tout le monde ne peut pas être orphelin.
+
+
+
+ En Chasse
+
+
+ M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent
+ derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
+
+ Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:
+
+--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?
+
+ --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
+
+ Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.
+
+ Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+affection et oublie un moment sa charge.
+
+Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le
+soutenir.
+
+--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.
+
+Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père
+piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser
+comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
+couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
+
+--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les
+feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
+
+Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
+
+Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté,
+où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de
+lièvre.
+
+--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et
+sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
+
+Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
+
+_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt,
+le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
+le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte
+s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.
+
+_Il soulève sa casquette_
+Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte
+_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
+manque ou tue.
+
+Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop
+souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
+de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et
+à cette condition, ça réussit presque toujours.
+
+--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore
+dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins.
+Pourquoi ris-tu?
+
+--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.
+
+Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.
+
+--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte:
+Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais.
+
+Monsieur Lepic:
+Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si
+tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant
+des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
+moques de ton père.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+qu'un serin.
+
+
+
+La Mouche
+
+
+La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords,
+tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle
+ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a
+posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
+Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des
+prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la
+soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic,
+que la chasse grise, oublie d'en demander.
+
+--Une goutte, papa?
+
+Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite
+de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille,
+l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
+
+--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
+
+Monsieur Lepic:
+Ote-la, mon garçon.
+
+Poil de Carotte:
+Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+bourdonne.
+
+Monsieur Lepic:
+Laisse-la mourir toute seule.
+
+Poil de Carotte:
+Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+Monsieur Lepic:
+Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
+
+Poil de Carotte:
+Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+permission?
+
+--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
+
+Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de
+réclamer sa part.
+
+Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
+
+--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte.
+Seulement, elle a tout bu.
+
+
+
+La première Bécasse
+
+
+--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai
+dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu
+entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses
+passeront sur la tête.
+
+Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première
+fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une
+perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
+
+Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il
+regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
+
+--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
+
+Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula,
+déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
+Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et
+un bec sanglant.
+Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer
+une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de
+Carotte.
+
+Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure.
+
+Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il
+les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit
+le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
+
+Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent,
+se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
+
+Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se
+meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du
+fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
+
+Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation
+formidable aux quatre coins du bois.
+
+Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite
+glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
+
+Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus
+que d'ordinaire.
+
+--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
+
+Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son
+fils encore fumant:
+
+--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?
+
+
+
+L'Hameçon
+
+Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des
+ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
+ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché
+sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.
+
+Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
+
+--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture,
+aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
+
+Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main,
+elle pousse des cris de douleur.
+
+Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
+
+Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic
+lui-même arrive.
+
+--Montre voir, disent-ils.
+
+Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon
+s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur
+Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air,
+et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.
+
+M. Lepic tente de l'ôter.
+
+--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.
+
+En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté
+par sa bouche.
+
+M. Lepic met son lorgnon.
+
+--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!
+
+Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.
+
+--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie;
+il sue. Du sang paraît.
+
+--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
+
+--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
+
+--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère.
+
+M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame
+Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
+
+M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt
+n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.
+
+Ouf!
+
+Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère,
+il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique
+l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son
+hameçon lui est resté dans le dos.
+
+--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
+
+Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les
+entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort
+qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se
+croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?
+
+Des voisins attirés le questionnent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
+
+Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît.
+Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
+
+Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière
+d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté
+avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:
+
+--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+pas de ta faute.
+
+Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le
+front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles,
+propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs
+s'emplissent de larmes.
+
+Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière
+son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
+
+Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.
+
+--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+bien méchante?
+
+Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
+
+--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins
+attendris par sa bonté.
+
+Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
+que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et
+elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
+
+--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
+
+Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+trou, et de piétiner la terre.
+
+--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher
+avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon!
+Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
+
+Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au
+châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements
+rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.
+
+
+
+La Pièce d'Argent
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+poches.
+
+Poil de Carotte:
+_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
+oreilles d'âne._
+
+Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
+
+Madame Lepic:
+Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas.
+
+Madame Lepic:
+Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie.
+Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
+
+Poil de Carotte:
+Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine
+dernière.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, c'est mon couteau.
+
+Madame Lepic:
+Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?
+
+Poil de Carotte:
+Personne.
+
+Madame Lepic:
+Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole.
+Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je
+n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche.
+Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!
+
+Madame Lepic:
+Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
+pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?
+
+Poil de Carotte:
+Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il
+seulement la surveiller toute ma vie!
+
+Madame Lepic:
+Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller
+sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à
+toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
+charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit.
+Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe,
+il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
+
+Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au
+creux d'un vieux nid?
+
+Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or.
+On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des
+genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
+
+Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa
+mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on
+y renoncera.
+
+Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
+
+--Maman, eh! maman!
+
+Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le
+tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces
+d'argent.
+
+Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées,
+poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.
+
+Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+puis comment faire la preuve?
+
+Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se
+sauve.
+
+Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour
+périlleux vers la table à ouvrage.
+
+Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa
+place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat
+ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés,
+autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:
+
+--Attention! ça brûle, ça brûle!
+
+
+
+III
+
+
+Poil de Carotte:
+
+Maman, maman, je l'ai.
+
+Madame Lepic:
+Mois aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Comment? la voilà.
+
+Madame Lepic:
+La voici.
+
+Poil de Carotte:
+Tiens! fais voir.
+
+Madame Lepic:
+Fais voir, toi.
+
+Poil de Carotte
+_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
+manie, les compare et apprête sa phrase._
+C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée
+dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus,
+avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau
+de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
+tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
+Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte.
+Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
+
+Madame Lepic:
+Je ne dis pas non.
+Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu
+oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre.
+Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or.
+Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas
+le bonheur.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, je peux aller jouer, maman?
+
+Madame Lepic:
+Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+deux pièces.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce
+que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
+
+Madame Lepic:
+Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux
+t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins
+que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et
+toi, as-tu une idée?
+
+Poil de Carotte:
+Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman,
+et merci.
+
+Madame Lepic:
+Attends! si c'était le jardinier?
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
+
+Madame Lepic:
+Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père
+de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton
+frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+Après tout, c'est peut-être moi.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
+
+Madame Lepic:
+Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
+
+_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un
+instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe
+devant elle et, silencieux, offre une joue.
+
+Madame Lepic:
+_Sa main droite levée, menace ruine._
+Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
+vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
+_La première gifle tombe_.
+
+
+
+Les Idées personnelles.
+
+
+M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
+près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre
+chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées
+personnelles.
+
+--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je
+t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être
+mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me
+dois pas et que tu m'accordes généreusement.
+
+--Ah! répond M. Lepic.
+
+--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
+
+--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher.
+Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie
+seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+efficaces.
+
+--A ton service, dit grand frère Félix.
+
+--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
+
+--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière
+générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais
+en sa présence.
+
+--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
+
+--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de
+dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
+n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et
+de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que
+je cherchais.
+
+--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge,
+en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu
+débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de
+pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
+
+--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà
+inquiet.
+
+--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
+
+Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
+
+--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
+
+Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
+
+--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
+
+Poil de Carotte reste seul, dérouté.
+
+Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
+
+--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
+personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par
+toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
+commencer.
+
+La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
+feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
+la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y
+conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez
+dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+qu'il plonge jusqu'au coude.
+
+D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau
+l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après
+avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la
+planche.
+
+Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la
+fenêtre.
+
+Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+le froid du carreau rouge.
+
+Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de
+développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les
+garder pour soi.
+
+
+
+La Tempête de Feuilles
+
+
+Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille
+du grand peuplier.
+
+Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre,
+vivre à part, seule, sans queue, libre.
+
+Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
+
+Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille,
+et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait
+un signe.
+
+Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles
+le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
+
+Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte
+brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer
+les pesantes couches d'air qui le gênent.
+
+Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres
+du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse
+en avant sa bordure nette et sombre.
+
+D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
+Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
+
+Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
+
+La calotte livide continue son invasion lente.
+
+Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
+laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte.
+Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de
+s'y déchirer.
+
+La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les
+clameurs s'élèvent.
+
+Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles
+Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées.
+Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,
+apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
+soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier
+sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+mur.
+
+Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+coups sourds.
+
+Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+gouttes d'encre.
+
+Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons
+montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.
+
+Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
+le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+les affole, qui épouvante Poil de Carotte.
+
+Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.
+
+Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et
+elle lui bande douloureusement les paupières.
+
+Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez
+lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+comme un papier de rue.
+
+Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.
+
+Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.
+
+
+
+La Révolte
+
+
+I
+
+Madame Lepic:
+Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
+me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+se mettre à table.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman, je n'irai pas au moulin.
+
+Madame Lepic:
+Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce
+que tu rêves?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+suite chercher une livre de beurre au moulin.
+
+Poil de Carotte:
+J'ai entendu. Je n'irai pas.
+
+Madame Lepic:
+C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta
+vie, tu refuses de m'obéir.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Tu refuses d'obéir à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+A ma mère, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te taire et filer?
+
+Poil de Carotte:
+Je me tairai sans filer.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te sauver avec cette assiette?
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
+
+--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
+
+C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
+elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par
+terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y
+comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
+
+--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe
+aussi. Personne ne sera de trop.
+
+Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.
+
+Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de
+s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le
+battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à
+ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une
+pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la
+pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.
+
+--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
+qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
+
+Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter.
+La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:
+
+--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime.
+
+Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne.
+Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part
+des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt.
+Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il
+l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+
+--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne
+m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père.
+Qu'ils se débrouillent.
+
+--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car
+il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+aller pour ma mère.
+
+Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça
+le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à
+propos d'une livre de beurre.
+
+Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne
+le dos et rentre à la maison.
+
+Provisoirement l'affaire en reste là.
+
+
+
+Le Mot de la Fin
+
+
+Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru,
+où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M.
+Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+route?
+
+Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il
+se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+docilement son père.
+
+D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de
+suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui
+répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu
+dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et
+le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.
+
+Monsieur Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine
+ta mère?
+
+Poil de Carotte:
+Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue:
+je n'aime plus maman.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
+
+Poil de Carotte:
+A cause de tout. Depuis que je la connais.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?
+
+Monsieur Lepic:
+Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.
+
+Poil de Carotte:
+Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte
+ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de
+vous occuper de lui. C'est sans importance.
+
+Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères
+et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
+forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout
+mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
+
+Monsieur Lepic:
+Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
+
+Poil de Carotte:
+Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.
+
+Monsieur Lepic:
+Je suis obligé de voyager.
+
+Poil de Carotte, _avec suffisance_:
+Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis
+que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à
+fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais
+qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te
+mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la
+mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me
+séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
+
+Poil de Carotte:
+Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.
+
+Monsieur Lepic:
+C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je
+t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta
+société me manquerait.
+
+Poil de Carotte:
+Tu viendras me voir, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.
+
+Monsieur Lepic:
+Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne
+privilégier personne. Je continuerai.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y
+vole ton argent, et je choisirai un métier.
+
+Monsieur Lepic:
+Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+exemple?
+
+Poil de Carotte:
+Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
+
+Monsieur Lepic:
+Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction
+de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
+
+Poil de Carotte:
+Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu charges! Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
+
+Monsieur Lepic:
+Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton
+suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort
+n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute
+la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
+
+Poil de Carotte:
+Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve
+aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne
+peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+parmi l'espèce humaine.
+
+Monsieur Lepic:
+Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair
+au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?
+
+Poil de Carotte:
+Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.
+
+Monsieur Lepic:
+Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu
+ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
+
+Poil de Carotte:
+Ça promet.
+
+Monsieur Lepic:
+Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses
+t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et
+d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et
+observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu
+t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
+
+Poil de Carotte:
+Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne
+l'aime pas.
+
+--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+impatienté.
+
+A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde
+longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme
+honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses
+paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.
+
+Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie
+secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ne s'envole.
+
+Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les
+ténèbres et il lui crie avec emphase:
+
+--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.
+
+--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.
+
+--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça
+parce que c'est ma mère.
+
+
+
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+I
+
+Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
+pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers
+aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés,
+au milieu de riches décors.
+
+--Et Poil de Carotte?
+
+--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il
+était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
+
+La vérité c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte.
+
+
+
+II
+
+Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de
+retrouver son vrai nom de baptême.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
+
+--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
+
+
+
+III
+
+Autres signes particuliers:
+
+La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur.
+Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière.
+Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les
+oreilles.
+Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+un collier.
+Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.
+
+
+
+IV
+
+Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver,
+il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant
+les aiguilles du bout du doigt.
+
+Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe
+quoi sur le pouce.
+
+
+
+V
+
+Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par
+derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur.
+
+Et si on lui demande:
+--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
+
+Il répond:
+--Oh! ce n'est pas la peine!
+
+
+
+VI
+
+Madame Lepic:
+Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.
+
+Poil de Carotte:
+Boui, banban.
+Madame Lepic:
+Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la
+bouche pleine.
+
+
+
+VII
+
+Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
+
+
+
+VIII
+
+--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
+
+--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
+
+
+
+IX
+
+Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études.
+Il s'étire et soupire d'aise.
+
+--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide
+de la vie. Que vas-tu faire?
+
+--Comment! Encore! dit grand frère Félix.
+
+
+
+X
+
+On joue aux jeux innocents.
+Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
+
+--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
+
+On se récrie:
+
+--Très joli! Quel galant poète!
+
+-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela
+comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+de rhétorique.
+
+
+
+XI
+
+Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à
+lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin
+parce qu'il met des pierres dans les boules.
+
+Il vise à la tête: c'est plus court.
+
+Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
+à part, à côté de la glace, sur l'herbe.
+
+A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.
+
+Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.
+
+Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
+
+
+
+XII
+
+Les enfants se mesurent leur taille.
+A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la
+tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur
+Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne
+contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien
+à la petite idée de différence.
+
+
+
+XIII
+
+Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:
+
+--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+Il y a une limite.
+Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de
+Carotte.
+
+Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche
+et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.
+
+--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.
+
+
+
+XIV
+
+--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au
+petit Pierre que sa maman gâte.
+
+Et renseigné à peu près, il s'écrie:
+
+--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le
+noyau.
+
+Il réfléchit:
+
+--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
+
+
+
+XV
+
+Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent
+volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
+
+Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+redemande.
+
+
+
+XVI
+
+Poil de Carotte:
+Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
+
+Mathilde:
+Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour
+faire des pâtés.
+
+Poil de Carotte:
+Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.
+
+
+
+XVII
+
+
+--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père
+que moi? dit, çà et là, madame Lepic.
+
+--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.
+
+
+
+XVIII
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours
+exprès.
+
+Poil de Carotte:
+Il ne manquerait plus que cela.
+
+
+
+XIX
+
+Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi.
+
+Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait
+subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+décontenancé, ne sait où disparaître.
+
+
+
+XX
+
+--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
+
+--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
+
+Elle dit encore:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une
+goutte quand on le gifle.
+
+
+
+XXI
+
+Elle dit encore:
+
+--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
+
+--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.
+
+--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.
+
+
+
+XXII
+
+En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche,
+où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte
+renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
+
+
+
+XXIII
+
+Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:
+
+--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb
+pour inventer la poudre.
+
+Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent
+pas, il fera, plus tard, un gars huppé.
+
+
+XXIV
+
+--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix,
+un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.
+
+
+
+XXV
+
+Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+d'un sou.
+
+Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+elle le lui fait passer.
+
+
+
+XXVI
+
+Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit:
+
+--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.
+
+Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:
+
+--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
+
+Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.
+
+
+
+XXVII
+
+Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu
+m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise
+sur la paille!
+
+
+
+XXVIII
+
+--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.
+
+Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se
+trompe, il réarrange.
+
+Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais
+elle ajoute exprès pour lui:
+
+--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête.
+
+
+
+XXIX
+
+Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil
+de Carotte:
+
+--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!
+
+Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources
+brûlantes dans les yeux.
+
+Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe.
+Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
+
+
+
+XXX
+
+Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se
+promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.
+
+--Passe devant, dit-elle, et gambade!
+
+Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers
+furtifs.
+
+Il tousse.
+
+Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village,
+il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:
+
+--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le
+mur, un sourire aux lèvres, terrible.
+
+Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:
+
+--Excepté maman.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les Poules
+Les Perdrix
+C'est le chien
+Le Cauchemar
+Sauf votre respect
+Le Pot
+Les Lapins
+La Pioche
+La Carabine
+La Taupe
+La Luzerne
+Le Timbale
+La Mie de pain
+Le Trompette
+Ma Mèche
+Le Bain
+Honorine
+La Marmite
+Réticence
+Agathe
+Le Programme
+L'Aveugle
+Le Jour de l'An
+Aller et retour
+Le Porte-plume
+Les Joues rouges
+Les Poux
+Comme Brutus
+Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M.
+Lepic à Poil de Carotte
+Le Toiton
+Le Chat
+Les Moutons
+Parrain
+La Fontaine
+Les Prunes
+Mathilde
+Le Coffre-fort
+Les Têtards
+Coup de théâtre
+En Chasse
+La Mouche
+La Première Bécasse
+L'Hameçon
+La Pièce d'argent
+Les Idée personnelles
+La Tempête de feuilles
+La Révolte
+Le Mot de la fin
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+
+
+End of The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard.
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***
+
+This file should be named 8plcr11.txt or 8plcr11.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8plcr12.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr11a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/8plcr11.zip b/old/8plcr11.zip
new file mode 100644
index 0000000..aa9ac98
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr11.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8plcr11h.htm b/old/8plcr11h.htm
new file mode 100644
index 0000000..aa6ebbc
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr11h.htm
@@ -0,0 +1,5122 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<HTML>
+<HEAD>
+<TITLE>The Project Gutenberg eBook of Poil De Carotte, by Jules Renard</TITLE>
+<META HTTP-EQUIV="content-Type" CONTENT="text/html; charset=latin1">
+</HEAD>
+<BODY>
+<H1>The Project Gutenberg eBook of Poil De Carotte, by Jules Renard</H1>
+
+<PRE>
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Poil De Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [EBook #4559]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Latin1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***
+
+
+
+
+</PRE>
+Walter Debeuf, Belgium : w.debeuf@belgacom.net
+<p></p>
+<p>This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h1 align="center"></h1>
+<h1 align="center"></h1>
+<h1 align="center">Poil de Carotte</h1>
+<h3 align="center">par Jules Renard</h3>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Les Poules</h2>
+<h2 align="center">&nbsp;</h2>
+<p>
+ --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oubli&eacute; de fermer les
+ poules.</p>
+<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fen&ecirc;tre. L&agrave;-bas, tout
+ au fond de
+ la grande cour, le petit toit aux poules d&eacute;coupe, dans la nuit, le carr&eacute;
+ noir de sa porte ouverte.</p>
+<p>--F&eacute;lix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic &agrave; l'a&icirc;n&eacute;
+ de ses trois
+ enfants.</p>
+<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit F&eacute;lix, gar&ccedil;on
+ p&acirc;le, indolent et poltron. </p>
+<p>--Et toi, Ernestine?</p>
+<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l&egrave;vent &agrave; peine
+ la t&ecirc;te pour r&eacute;pondre.
+ Ils lisent, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;s, les coudes sur la table, presque
+ front contre
+ front.</p>
+<p>--Dieu, que je suis b&ecirc;te! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil
+ de
+ Carotte, va fermer les poules!
+ Elle donne ce petit nom d'amour &agrave; son dernier n&eacute;, parce qu'il
+ a les cheveux
+ roux et la peau tach&eacute;e. Poil de Carotte, qui joue &agrave; rien sous
+ la table, se
+ dresse et dit avec timidit&eacute;:</p>
+<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p>
+<p>--Comment? R&eacute;pond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour
+ rire.
+ D&eacute;p&ecirc;chez-vous, s'il te pla&icirc;t!</p>
+<p>--On le conna&icirc;t; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p>
+<p>--Il ne craint rien ni personne, dit F&eacute;lix, son grand fr&egrave;re.</p>
+<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en &ecirc;tre
+ indigne, il lutte d&eacute;j&agrave; contre sa couardise. Pour l'encourager
+ d&eacute;finitivement,
+ sa m&egrave;re lui promet une gifle.</p>
+<p>--Au moins, &eacute;clairez-moi, dit-il.</p>
+<p>Madame Lepic hausse les &eacute;paules, F&eacute;lix sourit avec m&eacute;pris.
+ Seule pitoyable,
+ Ernestine prend une bougie et accompagne petit fr&egrave;re jusqu'au bout du
+ corridor.</p>
+<p>--Je t'attendrai l&agrave;, dit-elle.</p>
+<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifi&eacute;e, parce qu'un fort coup de
+ vent
+ fait vaciller la lumi&egrave;re et l'&eacute;teint.</p>
+<p>Poil de Carotte, les fesses coll&eacute;es, les talons plant&eacute;s, se met
+ &agrave; trembler
+ dans les t&eacute;n&egrave;bres. Elles sont si &eacute;paisses qu'il se croit
+ aveugle.
+ Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glac&eacute;, pour l'emporter.
+ Des
+ renards, des loups m&ecirc;me, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur
+ sa
+ joue? Le mieux est de se pr&eacute;cipiter, au juger, vers les poules, la t&ecirc;te
+ en
+ avant, afin de trouer l'ombre. T&acirc;tonnant, il saisit le crochet de la porte.
+ Au bruit de ses pas, les poules effar&eacute;es s'agitent en gloussant sur leur
+ perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p>
+<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p>
+<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ail&eacute;s. Quand
+ il
+ rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumi&egrave;re, il lui
+ semble
+ qu'il &eacute;change des loques pesantes de boue et de pluie contre un v&ecirc;tement
+ neuf et l&eacute;ger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+ f&eacute;licitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de
+ ses
+ parents la trace des inqui&eacute;tudes qu'ils ont eues.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine continuent tranquillement
+ leur
+ lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p>
+<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Les Perdrix</h2>
+<p>
+ Comme &agrave; l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassi&egrave;re.
+ Elle
+ contient deux perdrix. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les inscrit sur une ardoise
+ pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+ Ernestine d&eacute;pouille et plume le gibier. Quant &agrave; Poil de Carotte,
+ il est
+ sp&eacute;cialement charg&eacute; d'achever les pi&egrave;ces bless&eacute;es.
+ Il doit ce privil&egrave;ge
+ &agrave; la duret&eacute; bien connue de son coeur sec.</p>
+<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, &agrave; mon tour.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ L'ardoise est trop haute pour toi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, j'aimerais autant les plumer.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p>
+<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+ indications d'usage:</p>
+<p>--Serre-les l&agrave;, tu sais bien, au cou, &agrave; rebrousse-plume.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce dans chaque main derri&egrave;re son dos, il commence.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Deux &agrave; la fois, m&acirc;tin!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est pour aller plus vite.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p>
+<p>Les perdrix se d&eacute;fendent, convulsives, et, les ailes battantes, &eacute;parpillent
+ leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il &eacute;tranglerait plus
+ ais&eacute;ment, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+ pour les contenir, et, tant&ocirc;t rouge, tant&ocirc;t blanc, en sueur, la
+ t&ecirc;te haute
+ afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p>
+<p>Elles s'obstinent.</p>
+<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+ t&ecirc;te sur le bout de son soulier.</p>
+<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'&eacute;crient grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur
+ Ernestine.</p>
+<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres b&ecirc;tes! je
+ ne
+ voudrais pas &ecirc;tre &agrave; leur place, entre ses griffes.</p>
+<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort &eacute;coeur&eacute;.</p>
+<p>--Voil&agrave;! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p>
+<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cr&acirc;nes bris&eacute;s
+ du sang
+ coule, un peu de cervelle.</p>
+<p>--Il &eacute;tait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonn&eacute;?</p>
+<p>Grand F&eacute;lix dit:
+ --C'est positif qu'il ne les a pas r&eacute;ussies comme les autres fois.</p>
+<p>
+ C'est le Chien
+</p>
+<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoud&eacute;s sous la lampe, lisent, l'un le
+ journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+ des choses.</p>
+<p>Tout &agrave; coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement
+ sourd.</p>
+<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p>
+<p>Pyrame grogne plus fort.</p>
+<p>--Imb&eacute;cile! dit madame Lepic.</p>
+<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+ Lepic porte la main &agrave; son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+ les dents serr&eacute;es. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix jure et bient&ocirc;t
+ one s'entend plus.</p>
+<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p>
+<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+ de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+ peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+ il casse sa voix en &eacute;clats.</p>
+<p>La col&egrave;re suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+ couch&eacute; qui leur tient t&ecirc;te.</p>
+<p>Les vitres crissent, le tuyau du po&ecirc;le chevrote et soeur Ernestine m&ecirc;me
+ jappe.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est all&eacute; voir ce qu'il
+ y a. Un cheminot attard&eacute; passe dans la rue peut-&ecirc;tre et rentre
+ tranquillement chez lui, &agrave; moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+ voler.</p>
+<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+ vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+ n'ouvre pas la porte.</p>
+<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+ du pied, il s'effor&ccedil;ait d'effrayer l'ennemi.</p>
+<p>Aujourd'hui il triche.</p>
+<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+ tourne autour de la maison en gardien fid&egrave;le, il les trompe et reste
+ coll&eacute;
+ derri&egrave;re la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa
+ ruse
+ lui r&eacute;ussit.</p>
+<p>Il na peur que d'&eacute;ternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+ l&egrave;ve les yeux, il aper&ccedil;oit par une petite fen&ecirc;tre, au-dessus
+ de la porte,
+ trois ou quatre &eacute;toiles dont l'&eacute;tincelante puret&eacute; le glace.</p>
+<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+ trop. Les soup&ccedil;ons s'&eacute;veilleraient.</p>
+<p>De nouveau, il secoue avec ses mains fr&ecirc;les le lourd verrou qui grince
+ dans
+ les crampons rouill&eacute;s et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la
+ gorge.
+ A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+ Chatouill&eacute; au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p>
+<p>Or, comme la derni&egrave;re fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les
+ Lepic
+ calm&eacute;s ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande
+ rien,
+ Poil de Carotte dit tout de m&ecirc;me par habitude</p>
+<p>--C'est le chien qui r&ecirc;vait.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Cauchemar</h2>
+<p> Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le d&eacute;rangent,
+ lui prennent son lit et l'obligent &agrave; coucher avec sa m&egrave;re. Or,
+ si le jour il poss&egrave;de tous les d&eacute;fauts, la nuit il a principalement
+ celui de ronfler. Il ronfle expr&egrave;s, sans aucun doute.</p>
+<p>La grande chambre, glaciale m&ecirc;me en ao&ucirc;t, contient deux lits. L'un
+ est
+ celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de
+ sa m&egrave;re, au fond.</p>
+<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour d&eacute;blayer sa gorge.
+ Mais peut-&ecirc;tre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+ afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouch&eacute;es. Il s'exerce &agrave;
+ ne point
+ respirer trop fort.</p>
+<p>Mais d&egrave;s qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+ gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p>
+<p>Le cri de Poil de Carotte r&eacute;veille brusquement M. Lepic, qui demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que tu as?</p>
+<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p>
+<p>Et elle chantonne, &agrave; la mani&egrave;re des nourrices, un air berceur
+ qui semble
+ indien.</p>
+<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains
+ plaqu&eacute;es sur les fesses pour parer le pin&ccedil;on qui va venir au premier
+ appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit o&ugrave;
+ il repose, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, au fond.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Sauf votre Respect</h2>
+<p>
+ Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les
+ autres
+ communient, blancs de coeur et de corps, est rest&eacute; malpropre. Une nuit,
+ il a trop attendu, n'osant demander.</p>
+<p>Il esp&eacute;rait, au moyen de tortillements gradu&eacute;s, calmer le malaise.</p>
+<p>Quelle pr&eacute;tention!</p>
+<p>Une autre nuit, il s'est r&ecirc;v&eacute; commod&eacute;ment install&eacute;
+ contre une borne, &agrave;
+ l'&eacute;cart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi.
+ Il
+ s'&eacute;veille. Pas plus de borne pr&egrave;s de lui qu'&agrave; son &eacute;tonnement!</p>
+<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+ maternelle. Et m&ecirc;me, le lendemain matin, comme un enfant g&acirc;t&eacute;,
+ Poil de
+ Carotte d&eacute;jeune avant de se lever.</p>
+<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soign&eacute;e, o&ugrave; madame
+ Lepic,
+ avec une palette de bois, en a d&eacute;lay&eacute; un peu, oh! tr&egrave;s
+ peu.</p>
+<p>A son chevet, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine observent
+ Poil de
+ Carotte d'un air sournois, pr&ecirc;ts &agrave; &eacute;clater de rire au premier
+ signal.
+ Madame Lepic, petite cuiller&eacute;e par petite cuiller&eacute;e, donne la
+ becqu&eacute;e &agrave; son
+ enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et &agrave; soeur
+ Ernestine:</p>
+<p>--Attention! pr&eacute;parez-vous!</p>
+<p>--Oui, maman.</p>
+<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait d&ucirc; inviter
+ quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux a&icirc;n&eacute;s
+ comme pour leur demander:</p>
+<p>--Y &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>l&egrave;ve lentement, lentement la derni&egrave;re cuiller&eacute;e, l'enfonce
+ jusqu'&agrave; la gorge,
+ dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+ dit, &agrave; la fois goguenarde et d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e:</p>
+<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mang&eacute;, tu en as mang&eacute;, et
+ de la
+ tienne encore, de celle d'hier.</p>
+<p>--Je m'en doutais, r&eacute;pond simplement Poil de Carotte, sans faire la
+ figure
+ esp&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue &agrave; une chose, elle finit par n'&ecirc;tre
+ plus dr&ocirc;le du tout.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Pot</h2>
+<h3 align="center">I</h3>
+<p>
+ Comme il lui est arriv&eacute; d&eacute;j&agrave; plus d'un malheur au lit,
+ Poil de Carotte
+ a bien soin de prendre ses pr&eacute;cautions chaque soir. En &eacute;t&eacute;,
+ c'est facile.
+ A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+ volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p>
+<p>L'hiver, la promenade devient une corv&eacute;e. Il a beau prendre, d&egrave;s
+ que la
+ nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premi&egrave;re pr&eacute;caution,
+ il ne peut
+ esp&eacute;rer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On d&icirc;ne, on veille,
+ neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+ durer encore une &eacute;ternit&eacute;. Il faut que Poil de Carotte prenne
+ une
+ deuxi&egrave;me pr&eacute;caution.
+</p>
+<p></p>
+<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p>
+<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p>
+<p>D'ordinaire il se r&eacute;pond &quot;oui&quot;, soit que, sinc&egrave;rement,
+ il ne puisse reculer,
+ soit que la lune l'encourage par son &eacute;clat. Quelquefois M. Lepic et grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la n&eacute;cessit&eacute;
+ ne l'oblige
+ pas toujours &agrave; s'&eacute;loigner de la maison, jusqu'au foss&eacute;
+ de la rue, presque
+ en pleine campagne. Le plus souvent il s'arr&ecirc;te au bas de l'escalier;
+ c'est selon.</p>
+<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a &eacute;teint les &eacute;toiles
+ et les noyers ragent dans les pr&eacute;s.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apr&egrave;s avoir d&eacute;lib&eacute;r&eacute;
+ sans
+ h&acirc;te, je n'ai pas envie.</p>
+<p>Il dit bonsoir &agrave; tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond
+ du
+ corridor, &agrave; droite, sa chambre nue et solitaire. Il se d&eacute;shabille,
+ se
+ couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serr&eacute;, d'un
+ unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+ et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme &agrave; clef parce qu'il
+ est peureux. Poil de Carotte go&ucirc;te d'abord le plaisir d'&ecirc;tre seul.
+ Il
+ repasse sa journ&eacute;e, se f&eacute;licite de l'avoir fr&eacute;quemment
+ &eacute;chapp&eacute; belle, et
+ compte, pour demain, sur une chance &eacute;gale. Il se flatte que, deux jours
+ de
+ suite, madame Lepic ne fera pas attention &agrave; lui, et il essaie de s'endormir
+ avec ce r&ecirc;ve.</p>
+<p>A peine a-t-il ferm&eacute; les yeux qu'il &eacute;prouve un malaise connu.</p>
+<p>--&Ccedil;'&eacute;tait in&eacute;vitable, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Un autre se l&egrave;verait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+ sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+ toujours d'en mettre un. D'ailleurs, &agrave; quoi bon ce pot, puisque Poil
+ de
+ Carotte prend ses pr&eacute;cautions?</p>
+<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p>
+<p>--T&ocirc;t ou tard, il faudra que je c&egrave;de, se dit-il. Or, plus je r&eacute;siste,
+ plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+ draps auront le temps de s&eacute;cher &agrave; la chaleur de mon corps. Je
+ suis s&ucirc;r, par
+ exp&eacute;rience, que maman n'y verra goutte.</p>
+<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute s&eacute;curit&eacute;
+ et commence un bon somme.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>Brusquement il s'&eacute;veille et &eacute;coute son ventre.
+ --Oh! oh! dit-il, &ccedil;a se g&acirc;te!</p>
+<p>Tout &agrave; l'heure il se croyait quitte. C'&eacute;tait trop de veine. Il
+ a p&eacute;ch&eacute;
+ par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p>
+<p>Il s'assied sur son lit et t&acirc;che de r&eacute;fl&eacute;chir. La porte
+ est ferm&eacute;e &agrave; clef.
+ La fen&ecirc;tre a des barreaux. Impossible de sortir.</p>
+<p>Pourtant il se l&egrave;ve et va t&acirc;ter la porte et les barreaux de la
+ fen&ecirc;tre.
+ Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit &agrave; la recherche d'un
+ pot
+ qu'il sait absent.</p>
+<p>Il se couche et se l&egrave;ve encore. Il aime mieux remuer, marcher, tr&eacute;pigner
+ que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p>
+<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'&ecirc;tre entendu,
+ car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gu&eacute;ri net, aurait l'air
+ de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+ qu'il appelait.</p>
+<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent &agrave; retarder le d&eacute;sastre.
+ Bient&ocirc;t une douleur supr&ecirc;me met Poil de Carotte en danse. Il se
+ cogne au
+ mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne &agrave; la chaise,
+ il
+ se cogne &agrave; la chemin&eacute;e dont il l&egrave;ve violemment le tablier
+ et il s'abat
+ entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p>
+<p>Le noir de la chambre s'&eacute;paissit.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+ matin&eacute;e, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+ reniflait de travers.</p>
+<p>--Quelle dr&ocirc;le d'odeur! dit-elle.</p>
+<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+ pas longue &agrave; trouver.</p>
+<p>--J'&eacute;tais malade et il n'y avait pas de pot, se d&eacute;p&ecirc;che
+ de dire Poil de
+ Carotte, qui juge que c'est l&agrave; son meilleur moyen de d&eacute;fense.</p>
+<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p>
+<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+ sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+ chemin&eacute;e comme si elle &eacute;teignait le feu, elle secoue la literie
+ et elle
+ demande de l'air! de l'air! affair&eacute;e et plaintive.</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Mis&eacute;rable! tu perds donc le sens! Te voil&agrave; donc d&eacute;natur&eacute;!
+ Tu vis donc
+ comme les b&ecirc;tes! On donnerait un pot &agrave; une b&ecirc;te, qu'elle
+ saurait s'en
+ servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les chemin&eacute;es. Dieu
+ m'est t&eacute;moin que tu me rends imb&eacute;cile, et que je mourrai folle,
+ folle,
+ folle!</p>
+<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+ n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, l&agrave;, au pied du lit.
+ Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore &agrave; ne rien
+ voir,
+ il aurait du toupet.</p>
+<p>Et, comme sa famille d&eacute;sol&eacute;e, les voisins goguenards qui d&eacute;filent,
+ le
+ facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p>
+<p>--Parole d'honneur! r&eacute;pond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+ moi je ne sais plus. Arrangez vous.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Les Lapins</h2>
+<p>
+ --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+ comme moi, tu ne l'aimes pas.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>On lui impose ainsi des go&ucirc;ts et des d&eacute;go&ucirc;ts. En principe,
+ il doit aimer
+ seulement ce qu'aime sa m&egrave;re. Quand arrive le fromage:</p>
+<p></p>
+<p>--Je suis bien s&ucirc;re, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera
+ pas.</p>
+<p>Et Poil de Carotte pense:</p>
+<p>--Puisqu'elle en est s&ucirc;re, ce n'est pas la peine d'essayer.</p>
+<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+ satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+ Au dessert, madame Lepic lui dit:</p>
+<p>--Va porter ces tranches de melon &agrave; ces lapins.</p>
+<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
+ horizontale afin de ne rien renverser.</p>
+<p>A son entr&eacute;e sous leur toit, les lapins, coiff&eacute;s en tapageurs,
+ les oreilles
+ sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+ allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p>
+<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous pla&icirc;t, partageons.</p>
+<p>S'&eacute;tant assis d'abord sur un tas de crottes, de s&eacute;ne&ccedil;on
+ rong&eacute; jusqu'&agrave; la
+ racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+ graines de melon et boit le jus lui-m&ecirc;me: c'est doux comme du vin doux.</p>
+<p>Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laiss&eacute; aux tranches
+ de
+ jaune sucr&eacute;, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+ lapins en rond sur leur derri&egrave;re.</p>
+<p>La porte du petit toit est ferm&eacute;e. Le soleil des siestes enfile les
+ trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fra&icirc;che.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Pioche</h2>
+<p>
+ Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte travaillent c&ocirc;te &agrave;
+ c&ocirc;te. Chacun a sa
+ pioche. Celle du grand fr&egrave;re F&eacute;lix a &eacute;t&eacute; faite sur
+ mesure, chez le
+ mar&eacute;chal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+ seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+ d'ardeur. Soudain, au moment o&ugrave; il s'y attend le moins (c'est toujours
+ &agrave; ce moment pr&eacute;cis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte
+ re&ccedil;oit un coup
+ de pioche en plein front.</p>
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, il faut transporter, coucher avec pr&eacute;caution,
+ sur le
+ lit, grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui vient de se trouver mal &agrave; la
+ vue du sang de son
+ petit fr&egrave;re. Toute la famille est l&agrave;, debout, sur la pointe du
+ pied, et
+ soupire appr&eacute;hensive:</p>
+<p>--O&ugrave; sont les sels?</p>
+<p>--Un peu d'eau bien fra&icirc;che, s'il vous pla&icirc;t, pour mouiller les
+ tempes.</p>
+<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les &eacute;paules,
+ entre les t&ecirc;tes. Il a le front band&eacute; d'un linge d&eacute;j&agrave;
+ rouge, o&ugrave; le sang
+ suinte et s'&eacute;carte.</p>
+<p>M. Lepic lui a dit:</p>
+<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p>
+<p>Et sa soeur Ernestine qui a pans&eacute; la blessure:</p>
+<p>--C'est entr&eacute; comme dans du beurre.</p>
+<p>Il n'a pas cri&eacute;, car on lui a fait observer que cela ne sert &agrave;
+ rien.</p>
+<p>Mais voici que grand fr&egrave;re F&eacute;lix ouvre un oeil, puis l'autre.
+ Il en est
+ quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+ l'inqui&eacute;tude, l'effroi se retirent des coeurs.</p>
+<p>--Toujours le m&ecirc;me, donc! dit madame Lepic &agrave; Poil de Carotte;
+ tu ne pouvais pas faire attention, petit imb&eacute;cile!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Carabine</h2>
+<p>
+ M. Lepic dit &agrave; ses fils:</p>
+<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des fr&egrave;res qui s'aiment
+ mettent tout en commun.</p>
+<p>--Oui, papa, r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, nous nous partagerons
+ la carabine.
+ Et m&ecirc;me il suffira que Poil de Carotte me la pr&ecirc;te de temps en temps.</p>
+<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se m&eacute;fie.</p>
+<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p>
+<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit &ecirc;tre l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je c&egrave;de l'honneur &agrave; Poil de Carotte. Qu'il commence!</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ F&eacute;lix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p>
+<p>M. Lepic installe la carabine sur l'&eacute;paule de Poil de Carotte.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Emm&egrave;ne-t-on le chien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Inutile. Vous ferez le chien chacun &agrave; votre tour. D'ailleurs, des
+ chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix s'&eacute;loignent. Leur
+ costume simple
+ est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+ M. Lepic leur d&eacute;clare souvent que le vrai chasseur les m&eacute;prise.
+ La culotte
+ de vrai chasseur tra&icirc;ne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ ainsi dans la patouille, les terres labour&eacute;es, et des bottes se forment
+ bient&ocirc;t, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante
+ a la
+ consigne de respecter.
+</p>
+<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Il &eacute;prouve une d&eacute;mangeaison au d&eacute;faut de l'&eacute;paule
+ et se refuse d'y coller
+ la crosse de son arme &agrave; feu.</p>
+<p>--Hein! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, je te la laisse porter tout ton
+ so&ucirc;l!</p>
+<p>--Tu es mon fr&egrave;re, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arr&ecirc;te et fait signe a grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie &agrave;
+ l'autre.
+ Le dos vo&ucirc;t&eacute;, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme
+ si les
+ moineaux dormaient. La bande tient mal, et p&eacute;piante, va se poser ailleurs.
+ Les deux chasseurs se redressent; grand fr&egrave;re F&eacute;lix jette des
+ insultes.
+ Poil de Carotte, bien que son coeur batte, para&icirc;t moins impatient. Il
+ redoute l'instant o&ugrave; il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+ Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Ne tire pas, tu es trop loin.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Crois-tu?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Pardine! &Ccedil;a trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+ est tr&egrave;s loin.</p>
+<p>Et grand fr&egrave;re F&eacute;lix se d&eacute;masque afin de montrer qu'il
+ a raison. Les
+ moineaux, effray&eacute;s, repartent.</p>
+<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+ hoche la queue, remue la t&ecirc;te, offre son ventre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Vraiment, je peux le tirer, celui-l&agrave;, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, pr&ecirc;te-moi ta carabine.</p>
+<p>Et d&eacute;j&agrave; Poil de Carotte, les mains vides, d&eacute;sarm&eacute;,
+ b&acirc;ille: &agrave; sa place,
+ devant lui, grand fr&egrave;re F&eacute;lix &eacute;paule, vise, tire, et le
+ moineau tombe.</p>
+<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout &agrave; l'heure serrait
+ la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+ la retrouve, car grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de la lui rendre, puis,
+ faisant
+ le chien, court ramasser le moineau et dit:</p>
+<p>--Tu n'en finis pas, il faut te d&eacute;p&ecirc;cher un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Un peu beaucoup.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Bon, tu boudes!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Dame, veux-tu que je chante?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+ nous pouvions le manquer.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! moi...</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Toi ou moi, c'est la m&ecirc;me chose. Je l'ai tu&eacute; aujourd'hui, tu le
+ tueras
+ demain.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah! demain.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je te le promets.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je sais? tu me le promets, la veille.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je te le jure; es-tu content?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+ j'essaierais la carabine.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+ Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros b&ecirc;te, et laisse passer
+ le bec.</p>
+<p>Les deux chasseurs retournent &agrave; la maison. Parfois ils rencontrent un
+ paysan qui les salue et dit:</p>
+<p>--Gar&ccedil;ons, vous n'avez pas tu&eacute; le p&egrave;re, au moins?</p>
+<p>Poil de Carotte, flatt&eacute;, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommod&eacute;s,
+ triomphants, et M. Lepic, d&egrave;s qu'il les aper&ccedil;oit, s'&eacute;tonne:</p>
+<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+ port&eacute;e tout le temps?</p>
+<p>--Presque, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Taupe</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ ramonat (raifort). Quand il a bien jou&eacute; avec, il se d&eacute;cide &agrave;
+ la tuer. Il la
+ lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+ retomber sur une pierre.</p>
+<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; la taupe s'est bris&eacute; les pattes, fendu la t&ecirc;te,
+ cass&eacute; le dos, et
+ elle semble n'avoir pas la vie dure.</p>
+<p>Puis, stup&eacute;fait, Poil de Carotte s'aper&ccedil;oit qu'elle s'arr&ecirc;te
+ de mourir.
+ Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, &ccedil;a
+ n'avance plus.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! elle n'est pas morte, dit-il.</p>
+<p>En effet, sur la pierre tach&eacute;e de sang, la taupe se p&eacute;trit; son
+ ventre
+ plein de graisse tremble comme une gel&eacute;e, et, par ce tremblement, donne
+ l'illusion de la vie.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est
+ pas
+ encore morte!</p>
+<p>Il la ramasse, l'injurie et change de m&eacute;thode.</p>
+<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ ses forces, &agrave; bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+ bouge toujours.</p>
+<p>Et plus Poil de Carotte enrag&eacute; tape, moins la taupe lui parait mourir.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Luzerne</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix reviennent de v&ecirc;pres
+ et se h&acirc;tent
+ d'arriver &agrave; la maison, car c'est l'heure du go&ucirc;ter de quatre heures.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix aura une tartine de beurre ou de confitures,
+ et
+ Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
+ trop t&ocirc;t, et d&eacute;clar&eacute;, devant t&eacute;moins, qu'il n'est
+ pas gourmand. Il
+ aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ ce soir encore, marche plus vite que grand fr&egrave;re F&eacute;lix, afin d'&ecirc;tre
+ servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+ Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+ donne des coups de dents, des coups de t&ecirc;te, le morcelle, et fait
+ voler des &eacute;clats. Rang&eacute;s autour de lui, ses parents le regardent
+ avec curiosit&eacute;.
+</p>
+<p>Son estomac d'autruche dig&eacute;rait des pierres, un vieux sou tach&eacute;
+ de
+ vert-de-gris. En r&eacute;sum&eacute;, il ne se montre point difficile &agrave;
+ nourrir.
+ Il p&egrave;se sur le loquet de la porte. Elle est ferm&eacute;e.</p>
+<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix, jurant le nom de Dieu, se pr&eacute;cipite
+ sur la lourde
+ porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+ unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les &eacute;paules.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ D&eacute;cid&eacute;ment, ils n'y sont pas.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Mais o&ugrave; sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p>
+<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+ faim inaccoutum&eacute;e. Par des b&acirc;illements, des chocs de poing au creux
+ de
+ la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est pourtant ce que nous avons de mieux &agrave; faire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+ manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ De l'herbe! c'est une id&eacute;e, et nos parents seront attrap&eacute;s.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+ exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+ l'huile et le vinaigre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ On n'a pas besoin de la retourner.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
+ pas, toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pourquoi toi et pas moi?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Blague &agrave; part, veux-tu parier?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+ avec du lait caill&eacute; pour &eacute;carter dessus?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Je pr&eacute;f&egrave;re la luzerne.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Partons!</p>
+<p>Bient&ocirc;t le champ de luzerne d&eacute;ploie sous leurs yeux sa verdeur
+ app&eacute;tissante. D&egrave;s l'entr&eacute;e, ils se r&eacute;jouissent de
+ tra&icirc;ner les
+ souliers, d'&eacute;craser les tiges molles, de marquer d'&eacute;troits
+ chemins qui inqui&eacute;teront longtemps et feront dire:</p>
+<p>--Quelle b&ecirc;te a pass&eacute; par ici?</p>
+<p>A travers leurs culottes, une fra&icirc;cheur p&eacute;n&egrave;tre jusqu'aux
+ mollets
+ peu &agrave; peu engourdis.</p>
+<p>Ils s'arr&ecirc;tent au milieu du champ et se laissent tomber &agrave; plat
+ ventre.</p>
+<p>--On est bien, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Le visage chatouill&eacute;, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ ensemble dans le m&ecirc;me lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+ voisine:</p>
+<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p>
+<p>Ils oublient leur faim et se mettent &agrave; nager en marin, en chien, en
+ grenouille. Les deux t&ecirc;tes seules &eacute;mergent. Ils coupent de la main,
+ refoulent du pied les petites vagues vertes ais&eacute;ment bris&eacute;es.
+ Mortes,
+ elles ne se referment plus.</p>
+<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p>
+<p>Accoud&eacute;s, ils suivent du regard les galeries souffl&eacute;es que creusent
+ les taupes et qui zigzaguent &agrave; fleur de sol, comme &agrave; fleur de
+ peau
+ les veines des vieillards. Tant&ocirc;t ils les perdent de vue, tant&ocirc;t
+ elles d&eacute;bouchent dans une clairi&egrave;re, o&ugrave; la cuscute rongeuse,
+ parasite
+ m&eacute;chante, chol&eacute;ra des bonnes luzernes, &eacute;tend sa barbe de
+ filaments
+ roux. Les taupini&egrave;res y forment un minuscule village de huttes
+ dress&eacute;es &agrave; la mode indienne.</p>
+<p>--Ce n'est pas tout &ccedil;a, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, mangeons.
+ Je commence.
+ Prends garde de toucher &agrave; ma portion.</p>
+<p>Avec son bras comme rayon, il d&eacute;crit un arc de cercle.</p>
+<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Les deux t&ecirc;tes disparaissent. Qui les devinerait?</p>
+<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+ luzerne, en montre les dessous p&acirc;les, et le champ tout entier est
+ parcouru de frissons.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix arraches des brass&eacute;es de fourrage, s'en
+ enveloppe
+ la t&ecirc;te, feint de se bourrer, imite le bruit de m&acirc;choires d'un veau
+ inexp&eacute;riment&eacute; qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+ d&eacute;vorer tout, les racines m&ecirc;mes, car il conna&icirc;t la vie, Poil
+ de
+ Carotte le prend au s&eacute;rieux, et, plus d&eacute;licat, ne choisit que
+ les
+ belles feuilles.</p>
+<p>Du bout de son nez il les courbe, les am&egrave;ne &agrave; sa bouche et les
+ m&acirc;che pos&eacute;ment.</p>
+<p>Pourquoi se presser?
+ La table n'est pas lou&eacute;e. La foire n'est pas sur le pont.</p>
+<p>Et les dents crissantes, la langue am&egrave;re, le coeur soulev&eacute;, il
+ avale, se r&eacute;gale.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Timbale</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte ne boira plus &agrave; table. Il perd l'habitude de boire, en
+ quelques jours, avec une facilit&eacute; qui surprend sa famille et ses amis.
+ D'abord, il dit un matin &agrave; madame Lepic qui lui verse du vin comme
+ d'ordinaire:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>Au repas du soir, il dit encore:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>--Tu deviens &eacute;conomique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p>
+<p>Ainsi il reste toute cette premi&egrave;re journ&eacute;e sans boire, parce
+ que la
+ temp&eacute;rature est douce et que simplement il n'a pas soif.</p>
+<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p>
+<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?</p>
+<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p>
+<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+ la chercher dans le placard.</p>
+<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+ soi-m&ecirc;me?</p>
+<p>On s'&eacute;tonne d&eacute;j&agrave;:</p>
+<p>--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voil&agrave; une facult&eacute;
+ de plus.</p>
+<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+ trouves seul, &eacute;gar&eacute; dans un d&eacute;sert, sans chameau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine parient:</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Il restera une semaine sans boire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'&agrave; dimanche, ce sera beau.</p>
+<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+ jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+ leur trouvez-vous du m&eacute;rite?</p>
+<p>-Un cochon d'Inde et toi, &ccedil;a fait deux, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Poil de Carotte, piqu&eacute;, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+ Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se d&eacute;fend de la r&eacute;clamer.
+ Il
+ accepte avec une &eacute;gale indiff&eacute;rence les ironiques compliments
+ et les
+ t&eacute;moignages d'admiration sinc&egrave;re.</p>
+<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p>
+<p>Les autres disent:</p>
+<p>-Il boit en cachette.</p>
+<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+ tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point s&egrave;che, diminue peu &agrave;
+ peu.</p>
+<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques &eacute;trangers l&egrave;vent
+ encore
+ les bras au ciel, quand on les met au courant:</p>
+<p>--Vous exag&eacute;rez: nul n'&eacute;chappe aux exigences de la nature.</p>
+<p>Le m&eacute;decin consult&eacute; d&eacute;clare que le cas lui semble bizarre,
+ mais qu'en
+ somme rien n'est impossible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconna&icirc;t qu'avec
+ un ent&ecirc;tement r&eacute;gulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+ une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+ m&ecirc;me pas incommod&eacute;. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il
+ vaincre
+ sa faim comme sa soif! Il je&ucirc;nerait, il vivrait d'air.</p>
+<p>Il ne se souvient m&ecirc;me plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+ Puis la servante Honorine a l'id&eacute;e de l'emplir de tripoli rouge pour
+ nettoyer les chandeliers.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Mie de Pain</h2>
+<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne d&eacute;daigne pas d'amuser lui-m&ecirc;me
+ ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les all&eacute;es du jardin,
+ et il arrive que grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte se roulent
+ par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine
+ vient leur dire que le d&eacute;jeuner est servi, et les voil&agrave; calm&eacute;s.
+ A chaque r&eacute;union de famille, les visages se renfrognent. </p>
+<p>On d&eacute;jeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et d&eacute;j&agrave;
+ rien
+ n'emp&ecirc;cherait de passer la table &agrave; d'autres, si elle &eacute;tait
+ lou&eacute;e, quand
+ madame Lepic dit:</p>
+<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te pla&icirc;t, pour finir ma compote?</p>
+<p>A qui s'adresse-t-elle?
+ Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+ Elle le renseigne sur le prix des l&eacute;gumes, et lui explique la difficult&eacute;,
+ par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+ b&ecirc;te.</p>
+<p>--Non, dit-elle &agrave; Pyrame qui grogne d'amiti&eacute; et bat le paillasson
+ de sa
+ queue, tu ne sais pas le mal que j'ai &agrave; tenir cette maison. Tu te figures,
+ comme les hommes, qu'une cuisini&egrave;re a tout pour rien. &Ccedil;a t'est
+ bien &eacute;gal
+ que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p>
+<p>Or, cette fois, madame Lepic fait &eacute;v&eacute;nement. Par exception, elle
+ s'adresse
+ &agrave; M. Lepic d'une mani&egrave;re directe. C'est &agrave; lui, bien &agrave;
+ lui qu'elle demande
+ une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+ elle le regarde.</p>
+<p>Ensuite M. Lepic a le pain pr&egrave;s de lui. &Eacute;tonn&eacute;, il h&eacute;site,
+ puis, du
+ bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+ s&eacute;rieux, noir, il la jette &agrave; madame Lepic.</p>
+<p>Farce ou drame? Qui le sait?
+ Soeur Ernestine, humili&eacute;e pour sa m&egrave;re, a vaguement le trac.
+ --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ qui
+ galope, effr&eacute;n&eacute;, sur les b&acirc;tons de sa chaise.</p>
+<p>Quant &agrave; Poil de Carotte, herm&eacute;tique, des bousilles aux l&egrave;vres,
+ l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonfl&eacute;es de pommes cuites, il
+ se contient, mais il va p&eacute;ter, si madame Lepic ne quitte &agrave; l'instant
+ la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derni&egrave;re
+ des derni&egrave;res.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Trompette</h2>
+<p>
+ M. Lepic arrive de Paris ce matin m&ecirc;me. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+ en sortent pour grand fr&egrave;res F&eacute;lix et soeur Ernestine, de beaux
+ cadeaux,
+ dont pr&eacute;cis&eacute;ment (comme c'est dr&ocirc;le!) ils ont r&ecirc;v&eacute;
+ toute la nuit. Ensuite
+ M. Lepic, les mains derri&egrave;re son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+ et lui dit:</p>
+<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p>
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, Poil de Carotte est plut&ocirc;t prudent que t&eacute;m&eacute;raire.
+ Il
+ pr&eacute;f&eacute;rerait une trompette, parce que &ccedil;a ne part pas dans
+ les mains; mais
+ il a toujours entendu dire qu'un gar&ccedil;on de sa taille ne peut jouer
+ s&eacute;rieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+ L'&acirc;ge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+ Son p&egrave;re conna&icirc;t les enfants: il a apport&eacute; ce qu'il faut.</p>
+<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, s&ucirc;r de deviner.</p>
+<p>Il va m&ecirc;me au peu loin et ajoute:</p>
+<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p>
+<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarrass&eacute;, tu aimes mieux un pistolet! tu
+ as
+ donc bien chang&eacute;?</p>
+<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p>
+<p>--Mais non, va, non, papa, c'&eacute;tait pour rire. Sois tranquille, je les
+ d&eacute;teste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+ comme &ccedil;a m'amuse de souffler dedans.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine &agrave; ton p&egrave;re, n'est-ce
+ pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+ pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+ trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+ &agrave; franges d'or. Tu l'as assez regard&eacute;e. Maintenant, va voir &agrave;
+ la
+ cuisine si j'y suis; d&eacute;guerpis, trotte et fl&ucirc;te dans tes doigts.</p>
+<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roul&eacute;e dans
+ ses trois pompons rouge et son drapeau &agrave; franges d'or, la trompette de
+ Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle
+ du jugement dernier.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La M&egrave;che</h2>
+<p>
+ Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent &agrave; la messe. On
+ les fait beaux et soeur Ernestine pr&eacute;side elle-m&ecirc;me &agrave; leur
+ toilette,
+ au risque d'&ecirc;tre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+ lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros &agrave;
+ Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses fr&egrave;res.</p>
+<p>C'est une rage qu'elle a.
+ Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix pr&eacute;vient sa soeur qu'il finira par se f&acirc;cher aussi
+ elle triche:</p>
+<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubli&eacute;e, je ne l'ai pas fait expr&egrave;s,
+ et je te jure qu'&agrave; partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p>
+<p>Et toujours elle r&eacute;ussit &agrave; lui en mettre un doigt.</p>
+<p>--Il arrivera malheur, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Ce matin, roul&eacute; dans sa serviette, la t&ecirc;te basse, comme soeur
+ Ernestine
+ ruse encore, il ne s'aper&ccedil;oit de rien.</p>
+<p>--L&agrave;, dit-elle, je t'ob&eacute;is, tu ne bougonneras point, regarde
+ le pot ferm&eacute;
+ sur la chemin&eacute;e. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun m&eacute;rite.
+ Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+ inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta t&ecirc;te ressemble
+ &agrave; un chou-fleur et cette raie durera jusqu'&agrave; la nuit.
+</p>
+<p>--Je te remercie, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il se l&egrave;ve sans d&eacute;fiance. Il n&eacute;glige de v&eacute;rifier
+ comme d'ordinaire, en
+ passant sa main sur ses cheveux.</p>
+<p>Soeur Ernestine ach&egrave;ve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants
+ de
+ filoselle blanche.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est? dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix se trompe. Il passe devant l'armoire.
+ Il court
+ au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+ t&ecirc;te, avec tranquillit&eacute;.</p>
+<p>--Je t'avais pr&eacute;venue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+ de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+ Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivi&egrave;re.</p>
+<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout tremp&eacute;,
+ il attend qu'on le change ou que le soleil le s&egrave;che, au choix: &ccedil;a
+ luit
+ est &eacute;gal.</p>
+<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint
+ personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+ laisser croire que je ne d&eacute;teste pas la pommade.</p>
+<p>Mais tandis que Poil de Carotte se r&eacute;signe d'un coeur habitu&eacute;,
+ ses
+ cheveux le vengent &agrave; son insu.</p>
+<p>Couch&eacute; de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+ puis ils se d&eacute;gourdissent, et par une invisible pouss&eacute;e bossellent
+ leur
+ l&eacute;ger moule luisant, le fendillent, le cr&egrave;vent.</p>
+<p>On dirait un chaume qui d&eacute;g&egrave;le. Et bient&ocirc;t la premi&egrave;re
+ m&egrave;che se dresse en l'air, droite, libre.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Bain</h2>
+<p>
+ Comme quatre heures vont bient&ocirc;t sonner, Poil de Carotte, f&eacute;brile,
+ r&eacute;veille M. Lepic et grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui dorment sous
+ les noisetiers
+ du jardin.</p>
+<p>--Partons-nous? dit-il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Allons-y, porte les cale&ccedil;ons?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Il doit faire encore trop chaud.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+ sur l'herbe.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte mod&egrave;re son allure &agrave; grand peine et se sent
+ des
+ fourmis dans les pieds. Il porte sur l'&eacute;paule son cale&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re
+ et
+ sans dessin et le cale&ccedil;on rouge et bleu de grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ La
+ figure anim&eacute;e, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apr&egrave;s
+ les branches. Il nage dans l'air et il dit &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p>
+<p>--Un malin! r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, d&eacute;daigneux
+ et fix&eacute;.</p>
+<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout &agrave; coup.</p>
+<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, un petit
+ mur de pierres
+ s&egrave;ches, et la rivi&egrave;re brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+ est pass&eacute; de rire.</p>
+<p>De reflets glac&eacute;s miroitent sur l'eau enchant&eacute;e. Elle clapote
+ comme
+ des dents claquent et exhale une odeur fade.</p>
+<p>Il s'agit d'entrer l&agrave; dedans, d'y s&eacute;journer et de s'y occuper,
+ tandis
+ que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes r&eacute;glementaires.
+ Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+ pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+ attirante de loin, le met en d&eacute;tresse.</p>
+<p>Poil de Carotte commence de se d&eacute;shabiller, &agrave; l'&eacute;cart.
+ Il veut moins
+ cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p>
+<p>Il &ocirc;te ses v&ecirc;tements un &agrave; un et les plies avec soin sur
+ l'herbe. Il
+ noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les d&eacute;nouer. Il met
+ son cale&ccedil;on, enl&egrave;ve sa chemise courte et, comme il transpire,
+ pareil
+ au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+ encore un peu.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix a pris possession de la
+ rivi&egrave;re et la saccage
+ en ma&icirc;tre. Il la bat &agrave; tour de bras, la frappe du talon, la fait
+ &eacute;cumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+ vagues courrouc&eacute;es.</p>
+<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p>
+<p>--Je me s&eacute;chais, dit Poil de Carotte. Enfin il se d&eacute;cide, il
+ s'assied
+ par terre, et t&acirc;te l'eau d'un orteil que ses chaussures trop &eacute;troites
+ ont &eacute;cras&eacute;. En m&ecirc;me temps, il se frotte l'estomac qui peut-&ecirc;tre
+ n'a
+ pas fini de dig&eacute;rer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p>
+<p>Elles lui &eacute;gratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il
+ a
+ de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+ qu'une ficelle mouill&eacute;e s'enroule peu &agrave; peu autour de son corps,
+ comme
+ autour d'une toupie. Mais la motte o&ugrave; il s'appuie c&egrave;de, et Poil
+ de
+ Carotte tombe, dispara&icirc;t, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+ suffoqu&eacute;, aveugl&eacute;, &eacute;tourdi.</p>
+<p>--Tu plonges bien, mon gar&ccedil;on, lui dit monsieur Lepic.</p>
+<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup &ccedil;a. L'eau
+ reste dans mes oreilles, et j'aurai mal &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+<p>Il cherche un endroit o&ugrave; il puisse apprendre &agrave; nager, c'est-&agrave;-dire
+ faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p>
+<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+ ferm&eacute;s, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ ne font rien.</p>
+<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix l'emp&ecirc;che de s'appliquer et le d&eacute;range
+ toujours.</p>
+<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+ j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+ plus. A pr&eacute;sent, mets-toi l&agrave; vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+ de te rejoindre en dix brass&eacute;es.</p>
+<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les &eacute;paules hors de l'eau,
+ immobile comme une vraie borne.
+ De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ lui grimpe
+ sur le dos, pique une t&ecirc;te et dit:</p>
+<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p>
+<p>--Laisse-moi prendre ma le&ccedil;on tranquille, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p>
+<p>-D&eacute;j&agrave;! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profit&eacute; de son
+ bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+ &agrave; l'heure, &agrave; pr&eacute;sent de plume, il s'y d&eacute;bat avec
+ une sorte de vaillance
+ fr&eacute;n&eacute;tique, d&eacute;fiant le danger, pr&ecirc;t &agrave; risquer
+ sa vie pour sauver quelqu'un,
+ et il dispara&icirc;t m&ecirc;me volontairement sous l'eau, afin de go&ucirc;ter
+ l'angoisse
+ de ceux qui se noient.</p>
+<p>--D&eacute;p&ecirc;che-toi, s'&eacute;crie M. Lepic, ou grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix boira tout le rhum.</p>
+<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p>
+<p>--Je ne donne ma part &agrave; personne.</p>
+<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu t'es mal lav&eacute;, il reste de la crasse &agrave; tes chevilles.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est de la terre, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Non, c'est de la crasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Veux-tu que je retourne, papa?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu &ocirc;teras &ccedil;a demain, nous reviendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p>
+<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix n'as pas mouill&eacute;s, et la t&ecirc;te lourde,
+ la gorge racl&eacute;e, il rie aux &eacute;clats, tant son fr&egrave;re et M.
+ Lepic plaisantent dr&ocirc;lement ses orteils boudin&eacute;s.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Honorine</h2>
+<p>
+ Madame Lepic:
+ Auel &acirc;ge avez-vous donc, d&eacute;j&agrave;, Honorine?</p>
+<p>Honorine:
+ Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Vous voil&agrave; vieille, ma pauvre vieille!</p>
+<p>Honorine:
+ &Ccedil;a ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai &eacute;t&eacute;
+ malade.
+ Je crois les chevaux moins durs que moi.</p>
+<p></p>
+<p>Madame Lepic:
+ Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+ coup. Quelque soir, en revenant de la rivi&egrave;re, vous sentirez votre hotte
+ plus &eacute;crasante, votre brouette plus lourde &agrave; pousser que les autres
+ soirs;
+ vous tomberez &agrave; genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouill&eacute;,
+ et vous serez perdue. On vous rel&egrave;vera morte.</p>
+<p>Honrine:
+ Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+ vont encore.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+ lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+ baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p>
+<p>Honorine:
+ Oh! j'y vois clair comme &agrave; mon mariage.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+ Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette bu&eacute;e?</p>
+<p>Honorine:
+ Il y a de l'humidit&eacute; dans le placard.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se prom&egrave;nent sur les
+ assiettes? Regardez cette trace.</p>
+<p>Honorine:
+ O&ugrave; donc, s'il vous pla&icirc;t, madame? je ne vois rien.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+ que vous vous rel&acirc;chez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+ pays qui vous vaille par l'&eacute;nergie; seulement vous vieillissez. Moi
+ aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+ volont&eacute; ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une esp&egrave;ce
+ de
+ toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p>
+<p>Honorine:
+ Pourtant, je les &eacute;carquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+ j'avais la t&ecirc;te dans un seau d'eau.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn&eacute;
+ &agrave; monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+ chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+ rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui &eacute;chappe. On s'imagine
+ qu'il est indiff&eacute;rent: erreur! Il observe, et tout se grave derri&egrave;re
+ son front. Il a simplement repouss&eacute; du doigt votre verre, et il a eu
+ le
+ courage de d&eacute;jeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p>
+<p>Honorine:
+ Diable aussi que monsieur Lepic se g&ecirc;ne avec sa domestique! Il n'avait
+ qu'&agrave; parler et je lui changeais son verre.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+ monsieur Lepic d&eacute;cid&eacute; &agrave; ce taire. J'y ai renonc&eacute;
+ moi-m&ecirc;me. D'ailleurs
+ la question n'est pas l&agrave;. Je me r&eacute;sume: votre vue faiblit chaque
+ jour
+ un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+ lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgr&eacute; le
+ surcro&icirc;t de d&eacute;pense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous
+ aider...</p>
+<p>Honorine:
+ Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+ Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p>
+<p>Honorine:
+ &Ccedil;a marchera bien ainsi jusqu'&agrave; ma mort.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+ comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p>
+<p>Honorine:
+ Vous n'avez peut-&ecirc;tre pas l'intention de me renvoyer &agrave; cause d'un
+ coup
+ de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+ me jetez &agrave; la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voil&agrave; toute rouge. Nous
+ causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous f&acirc;chez, vous
+ dites des b&ecirc;tises plus grosses que l'&eacute;glise.</p>
+<p>Honorine:
+ Dame! est-ce que je sais, moi?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+ J'esp&egrave;re que le m&eacute;decin vous gu&eacute;rira. &Ccedil;a arrive.
+ En attendant, laquelle
+ de nous deux est la plus embarrass&eacute;e. Vous ne soup&ccedil;onnez m&ecirc;me
+ pas que
+ vos yeux prennent la maladie. Le m&eacute;nage en souffre. Je vous avertis par
+ charit&eacute;, pour pr&eacute;venir des accidents, et aussi parce que j'ai
+ le droit,
+ il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p>
+<p>Honorine:
+ Tant que vous voudrez. Faites &agrave; votre aise, madame Lepic. Un moment je
+ me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon c&ocirc;t&eacute;, je surveillerai
+ mes assiettes, je le garantis.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma r&eacute;putation,
+ Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+ absolument.</p>
+<p>Honorine:
+ Dans ce cas-l&agrave;, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+ utile et je crierais &agrave; l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+ o&ugrave; je m'apercevrai que je deviens &agrave; charge et que je ne sais m&ecirc;me
+ plus
+ faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+ toute seule, sans qu'on me pousse.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+ &agrave; la maison.</p>
+<p>Honorine:
+ Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la m&egrave;re
+ Ma&iuml;tte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+ Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+ dis.</p>
+<p>Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Marmite</h2>
+<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+ &agrave; sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+ &eacute;couter, sans opinion pr&eacute;con&ccedil;ue, et, le moment venu, sortir
+ de l'ombre,
+ et, comme une personne r&eacute;fl&eacute;chie, qui seule garde toute sa t&ecirc;te
+ au milieu
+ de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+ affaires.</p>
+<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et s&ucirc;r.
+ Certes, elle ne l'avouera pas, trop fi&egrave;re. L'accord se fera tacitement,
+ et Poil de Carotte devra agir sans &ecirc;tre encourag&eacute;, sans esp&eacute;rer
+ une
+ r&eacute;compense.</p>
+<p>Il s'y d&eacute;cide.</p>
+<p>Du matin au soir, une marmite pend &agrave; la cr&eacute;maill&egrave;re de
+ la chemin&eacute;e.
+ L'hiver, o&ugrave; if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+ souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p>
+<p>L'&eacute;t&eacute; on use de son eau qu'apr&egrave;s chaque repas, pour laver
+ la vaisselle,
+ et le reste du temps elle bout sans utilit&eacute;, avec un petit sifflement
+ continu, tandis que sous son ventre fendill&eacute;, deux b&ucirc;ches fument,
+ presque &eacute;teintes.</p>
+<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et pr&ecirc;te l'oreille.</p>
+<p>--Tout s'est &eacute;vapor&eacute;, dit-elle.</p>
+<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux b&ucirc;ches et
+ remue la cendre. Bient&ocirc;t le doux chantonnement recommence et Honorine
+ tranquillis&eacute;e va s'occuper ailleurs.</p>
+<p>On lui dirait:</p>
+<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+ plus? Enlevez donc votre marmite; &eacute;teignez le feu. Vous br&ucirc;lez
+ du
+ bois comme s'il ne co&ucirc;tait rien. Tant de pauvres g&egrave;lent, d&egrave;s
+ qu'arrive
+ le froid. Vous &ecirc;tes pourtant une femme &eacute;conome.</p>
+<p>Elle secouerait la t&ecirc;te.
+ Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cr&eacute;maill&egrave;re.
+ Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vid&eacute;e, qu'il
+ pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.</p>
+<p>Et maintenant, il n'est m&ecirc;me plus n&eacute;cessaire qu'elle touche la
+ marmite,
+ ni qu'elle la voie; elle la conna&icirc;t par coeur. Il lui suffit de
+ l'&eacute;couter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+ elle enfilerait une perle, tellement habitu&eacute;e que jusqu'ici elle n'a
+ jamais manqu&eacute; son coup.</p>
+<p>Elle le manque aujourd'hui pour la premi&egrave;re fois.</p>
+<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une b&ecirc;te
+ d&eacute;rang&eacute;e qui se f&acirc;che, saute sur Honorine, l'enveloppe,
+ l'&eacute;touffe et
+ la br&ucirc;le.</p>
+<p>Elle pousse un cri, &eacute;ternue et crache en reculant.</p>
+<p>--Ch&acirc;cre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p>
+<p>Les yeux coll&eacute;s et cuisants, elle t&acirc;tonne avec ses mains noircies
+ dans
+ la nuit de la chemin&eacute;e.</p>
+<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stup&eacute;faite. La marmite n'y est plus...
+ Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y &eacute;tait encore
+ tout &agrave; l'heure. S&ucirc;rement, puisqu'elle sifflait comme un fl&ucirc;teau.</p>
+<p>On a d&ucirc; l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+ fen&ecirc;tre un plein tablier d'&eacute;pluchures.</p>
+<p>Mais qui donc?</p>
+<p>Madame Lepic para&icirc;t s&eacute;v&egrave;re et calme sur le paillasson de
+ la chambre &agrave;
+ coucher.</p>
+<p>--Quel bruit, Honorine!
+ --Du bruit, du bruit! s'&eacute;crie Honorine. Le beau malheur que je fasse
+ du
+ bruit! un peu plus je me r&ocirc;tissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+ mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+ mes poches.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Je regarde cette mare qui d&eacute;gouline de la chemin&eacute;e, Honorine.
+ Elle va
+ faire du propre.</p>
+<p>Honorine:
+ Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me pr&eacute;venir. C'est peut-&ecirc;tre
+ vous seulement qui l'avez prise?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Cette marmite appartient &agrave; tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+ hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+ la permission de nous en servir?</p>
+<p>Honorine:
+ Je dirai des sottises, tant je me sens col&egrave;re.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+ &ecirc;tre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me d&eacute;montez. Sous pr&eacute;texte
+ que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+ le feu, et t&ecirc;tue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+ aux autres, &agrave; moi-m&ecirc;me. Je la trouve raide, ma parole!</p>
+<p>Honorine:
+ Mon petit Poil de Carotte, sais-tu o&ugrave; est ma marmite?</p>
+<p>Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez
+ donc votre marmite. Rappelez-vous plut&ocirc;t votre mot d'hier: &quot;Le jour
+ o&ugrave; je m'apercevrai que je ne peu m&ecirc;me plus faire chauffer de l'eau,
+ je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse.&quot; Certes, je trouvais vos
+ yeux malades, mais je ne croyais pas votre &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.
+ Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous &agrave; ma place. Vous &ecirc;tes au
+ courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous g&ecirc;nez
+ point, pleurez. Il y a de quoi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">R&eacute;ticence</h2>
+<p>
+ --Maman! Honorine!</p>
+<p>.....................</p>
+<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout g&acirc;ter. Par
+ bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arr&ecirc;te court.</p>
+<p>Pourquoi dire &agrave; Honorine:</p>
+<p>--C'est moi, Honorine!</p>
+<p></p>
+<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+ Tant pis pour elle. T&ocirc;t ou tard elle devait c&eacute;der. Un aveu de lui
+ ne
+ la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soup&ccedil;onner
+ Poil de Carotte, elle s'imagine frapp&eacute;e par l'in&eacute;vitable coup
+ du sort.
+ Et pourquoi dire &agrave; madame Lepic:</p>
+<p>--Maman, c'est moi!</p>
+<p>A quoi bon se vanter d'une action m&eacute;ritoire, mendier un sourire d'honneur?
+ Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+ le d&eacute;savouer en public, qu'il se m&ecirc;le donc de ses affaires, ou
+ mieux,
+ qu'il fasse mine d'aider sa m&egrave;re et Honorine &agrave; chercher la marmite.</p>
+<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+ montre le plus d'ardeur.</p>
+<p>Madame Lepic, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, y renonce la premi&egrave;re.</p>
+<p>Honorine se r&eacute;signe et s'&eacute;loigne, marmotteuse, et bient&ocirc;t
+ Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-m&ecirc;me, comme
+ dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Agathe</h2>
+<p>
+ C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p>
+<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+ quelques jours, d&eacute;tournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p>
+<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+ pas que vous deviez d&eacute;foncer les portes &agrave; coups de poing de cheval.</p>
+<p>--&Ccedil;a commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+ tient pr&ecirc;te &agrave; courir du fourneau vers le placard, du placard vers
+ la
+ table, car elle ne sait gu&egrave;re marcher pos&eacute;ment; elle pr&eacute;f&egrave;re
+ haleter,
+ le sang aux joues.</p>
+<p>Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.</p>
+<p>M. Lepic s'installe le premier, d&eacute;noue sa serviette, pousse son assiette
+ vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ ram&egrave;ne l'assiette. Il se sert &agrave; boire, et le dos courb&eacute;,
+ les yeux
+ baiss&eacute;s, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+ indiff&eacute;rence.</p>
+<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p>
+<p>Madame Lepic sert elle-m&ecirc;me les enfants, d'abord grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ parce
+ que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualit&eacute; d'a&icirc;n&eacute;e,
+ enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p>
+<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'&eacute;tait formellement d&eacute;fendu.
+ Une
+ portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+ boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+ seule de la famille, l'aime beaucoup.</p>
+<p>Plus ind&eacute;pendants, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine
+ veulent-ils une
+ seconde portion; ils poussent, selon la m&eacute;thode de M. Lepic, leur assiette
+ du c&ocirc;t&eacute; du plat.</p>
+<p>Mais personne ne parle.</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p>
+<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voil&agrave; tout. Elle ne peut s'emp&ecirc;cher
+ de
+ b&acirc;iller, les bras &eacute;cart&eacute;s, devant l'un et devant l'autre.</p>
+<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il m&acirc;chait du verre pil&eacute;.</p>
+<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+ commande &agrave; table par gestes et signes de t&ecirc;te.</p>
+<p>Soeur Ernestine l&egrave;ve les yeux au plafond.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte,
+ qui n'a
+ plus de timbale, ne se pr&eacute;occupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+ trop t&ocirc;t, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+ il se livre &agrave; des calculs compliqu&eacute;s.</p>
+<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p>
+<p>--J'y serais bien all&eacute;e, moi, dit Agathe.</p>
+<p>Ou plut&ocirc;t, elle ne dit pas, elle le pense seulement. D&eacute;j&agrave;
+ atteinte du
+ mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+ faute, elle redouble d'attention.</p>
+<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+ devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+ Lepic d'un sec</p>
+<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p>
+<p>la rappelle &agrave; l'ordre.</p>
+<p>--Voil&agrave;, madame, r&eacute;pond Agathe.</p>
+<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+ conqu&eacute;rir par ses pr&eacute;venances et t&acirc;chera de se signaler.</p>
+<p>Il est temps.</p>
+<p>Comme M. Lepic mord sa derni&egrave;re bouch&eacute;e de pain, elle se pr&eacute;cipite
+ au
+ placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entam&eacute;e, qu'elle
+ lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devin&eacute; les d&eacute;sirs
+ du
+ ma&icirc;tre.</p>
+<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se l&egrave;ve de table, met son chapeau et
+ va dans le jardin fumer une cigarette.</p>
+<p>Quand il a fini de d&eacute;jeuner, il ne recommence pas.</p>
+<p>Clou&eacute;e, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui p&egrave;se
+ cinq livres, semble la r&eacute;clame en cire d'une fabrique d'appareils de
+ sauvetage.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Programme</h2>
+<p>
+ --&Ccedil;a vous la coupe, dit Poil de Carotte, d&egrave;s qu'Agathe et luis
+ se trouvent
+ seuls dans la cuisine. Ne vous d&eacute;couragez pas, vous en verrez d'autres.
+ Mais o&ugrave; allez-vous avec ces bouteilles?</p>
+<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+</p>
+<p>Poil de Carotte: </p>
+<p>Pardon, c'est moi qui vais &agrave; la cave. Du jour o&ugrave; j'ai pu descendre
+ l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou,
+ je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet
+ bleu.</p>
+<p>Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits b&eacute;n&eacute;fices,
+ de m&ecirc;me que les peaux de li&egrave;vres, et je remets l'argent &agrave;
+ maman. </p>
+<p>Entendons-nous, s'il vous pla&icirc;t, afin que l'un ne g&ecirc;ne pas l'autre
+ dans son service. </p>
+<p>Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle
+ de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre,
+ maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les
+ herbes qu'il faut conna&icirc;tre, dont je secoue la terre sur mon pied pour
+ reboucher leur trou, et que je distribue aux b&ecirc;tes. </p>
+<p>Comme exercice, j'aide mon p&egrave;re &agrave; scier du bois. J'ach&egrave;ve
+ le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends
+ le ventre des poissons, je les vide et fais p&eacute;ter leurs vessies sous
+ mon talon. Par exemple c'est vous qui les &eacute;caillez et qui tirez les seaux
+ du puis. J'aide &agrave; d&eacute;vider les &eacute;cheveaux de fil. Je mouds
+ le caf&eacute;. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les
+ porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne c&egrave;de &agrave; personne
+ le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brod&eacute;es elle-m&ecirc;me.
+</p>
+<p>Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez
+ le pharmacien ou le m&eacute;decin. De votre c&ocirc;t&eacute;, vous courez
+ le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par
+ jour et par tous les temps, laver &agrave; la rivi&egrave;re. Ce sera le plus
+ dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je t&acirc;cherai
+ quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous &eacute;tendrez
+ le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'&eacute;tendez jamais votre linge
+ sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation,
+ d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous
+ renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse
+ sur les souliers de chasse et tr&egrave;s peu de cirage sur les bottines. &Ccedil;&agrave;
+ les br&ucirc;le. Ne vous acharnez pas apr&egrave;s les culottes crott&eacute;es.
+ Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre
+ labour&eacute;e sans relever le bas de son pantalon. Je pr&eacute;f&egrave;re
+ relever le mien, quand monsieur Lepic m'emm&egrave;ne et que je porte le carnier.</p>
+<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur s&eacute;rieux.</p>
+<p>Et madame Lepic me dit:</p>
+<p>-Gare &agrave; tes oreilles si tu te salis.</p>
+<p>C'est une affaire de go&ucirc;t. </p>
+<p>En somme vous ne serez pas trop &agrave; plaindre. Pendant mes vacances nous
+ nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon fr&egrave;re
+ et moi rentr&eacute;s &agrave; la pension. &Ccedil;a revient au m&ecirc;me.
+</p>
+<p>D'ailleurs personne ne vous semblera bien m&eacute;chant. Interrogez nos amis:
+ ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur ang&eacute;lique,
+ mon fr&egrave;re F&eacute;lix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit,
+ le jugement s&ucirc;r, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est
+ peut-&ecirc;tre &agrave; moi que vous trouverez les plus difficile caract&egrave;re
+ de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du
+ reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'am&eacute;liore
+ et si vous y mettez un peu du v&ocirc;tre, nous vivrons en bonne intelligence.
+ Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le
+ monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne
+ pas me tutoyer, &agrave; la fa&ccedil;on de votre grand'm&egrave;re Honorine
+ que je d&eacute;testais, parce qu'elle me froissait toujours.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">L'aveugle</h2>
+<p>
+ Du bout de son b&acirc;ton, il frappe discr&egrave;tement &agrave; la porte.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Qu'est-ce qu'il veut encore celui-l&agrave;?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+ entrer.</p>
+<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+ brusquement, &agrave; cause du froid.</p>
+<p>--Bonjour, tous ceux qui sont l&agrave;? dit l'aveugle.</p>
+<p>Il s'avance. Son b&acirc;ton court &agrave; petits pas sur les dalles comme
+ pour
+ chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+ au po&ecirc;le ses mains transies.</p>
+<p>M. Lepic prend une pi&egrave;ce de dix sous et dit:</p>
+<p>--Voil&agrave;!</p>
+<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p>
+<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+ de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+ d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic s'en aper&ccedil;oit.</p>
+<p>--Pr&ecirc;tez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p>
+<p>Elle les porte sous la chemin&eacute;e, trop tard; ils ont laiss&eacute; une
+ mare, et
+ les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidit&eacute;, se l&egrave;vent,
+ tant&ocirc;t l'un,
+ tant&ocirc;t l'autre, &eacute;cartent la neige boueuse, la r&eacute;pandent
+ au loin.</p>
+<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe &agrave; l'eau sale de
+ couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p>
+<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'&ecirc;tre
+ entendue, que demande-t-il?</p>
+<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+ Quand les mots ne viennent pas, il agite son b&acirc;ton, se br&ucirc;le le
+ poing au
+ tuyau du po&ecirc;le, le retire vite et, soup&ccedil;onneux, roule son blanc
+ d'oeil
+ au fond de ses larmes intarissables.</p>
+<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p>
+<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en &ecirc;tes-vous s&ucirc;r?</p>
+<p>--Si j'en suis s&ucirc;r! s'&eacute;crie l'aveugle. &Ccedil;a, par exemple,
+ c'est fort!
+ Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugl&eacute;.</p>
+<p>--Il ne d&eacute;marrera plus, dit madame Lepic.</p>
+<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'&eacute;tire
+ et fond tout entier. Il avait dans les veines des gla&ccedil;ons qui se
+ dissolvent et circulent. On croirait que ses v&ecirc;tements et ses membres
+ suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+ elle arrive:</p>
+<p>C'est lui le but.
+ Bient&ocirc;t il pourra jouer avec.</p>
+<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle fr&ocirc;le
+ l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+ fait reculer, le force &agrave; se loger entre le buffet et l'armoire o&ugrave;
+ la
+ chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, d&eacute;rout&eacute;, t&acirc;tonne, gesticule
+ et ses
+ doigts grimpent comme des b&ecirc;tes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+ gla&ccedil;ons se forment; voici qu'il reg&egrave;le.</p>
+<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p>
+<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p>
+<p>Son b&acirc;ton lui &eacute;chappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle
+ se
+ pr&eacute;cipite, ramasse le b&acirc;ton et le rend &agrave; l'aveugle, -- sans
+ le lui rendre.</p>
+<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p>
+<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le d&eacute;place encore, lui remet ses
+ sabots et le guide du c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+<p>Puis elle le pince l&eacute;g&egrave;rement, afin de se venger un peu; elle
+ le pousse
+ dans la rue, sous l'&eacute;dredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+ contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oubli&eacute; dehors.</p>
+<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie &agrave; l'aveugle, comme
+ s'il
+ &eacute;tait sourd:</p>
+<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pi&egrave;ce; &agrave; dimanche prochain s'il
+ fait beau et si vous &ecirc;tes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison,
+ mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses
+ peines et Dieu pour tous!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Jour de l'An</h2>
+<p>
+ Il neige. Pour que le jour de l'an r&eacute;ussisse, il faut qu'il neige.</p>
+<p>Madame Lepic a prudemment laiss&eacute; la porte de la cour verrouill&eacute;e.
+ D&eacute;j&agrave;
+ des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+ hostiles, &agrave; coups de sabots, et, las d'esp&eacute;rer, s'&eacute;loignent
+ &agrave; reculons,
+ les yeux encore vers la fen&ecirc;tre d'o&ugrave; madame Lepic les &eacute;pie.
+ Le bruit de
+ leurs pas s'&eacute;touffe dans la neige.</p>
+<p>Poil de Carotte saute du lit, va se d&eacute;barbouiller, sans savon, dans
+ l'auge du jardin. Elle est gel&eacute;e. Il doit en casser la glace, et ce
+ premier exercice r&eacute;pand par tout son corps une chaleur plus saine que
+ celle des po&ecirc;les. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+ le trouve toujours sale, m&ecirc;me lorsqu'il a fait sa toilette &agrave; fond,
+ il
+ n'&ocirc;te que le plus gros.</p>
+<p>Dispos et frais pour la c&eacute;r&eacute;monie, il se place derri&egrave;re
+ son grand fr&egrave;re F&eacute;lix, qui se tient derri&egrave;re soeur Ernestine,
+ l'a&icirc;n&eacute;e. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame
+ Lepic viennent de s'y r&eacute;unir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les
+ embrasse et dit:</p>
+<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne ann&eacute;e, une
+ bonne sant&eacute; et le paradis &agrave; la fin de vos jours.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix dit la m&ecirc;me chose, tr&egrave;s vite,
+ courant au bout de la
+ phrase, et embrasse pareillement.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+ l'enveloppe ferm&eacute;e:</p>
+<p>&quot;A mes Chers Parents.&quot; Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'esp&egrave;ce
+ rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p>
+<p>Poil de Carotte la tend &agrave; madame Lepic, qui la d&eacute;cachette. Des
+ fleurs
+ &eacute;closes ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+ en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tomb&eacute;e dans
+ les trous, &eacute;claboussant le mot voisin.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Et moi, je n'ai rien!</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est pour vous deux; maman te la pr&ecirc;tera.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ainsi, tu aimes mieux ta m&egrave;re que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+ cette pi&egrave;ce de dix sous neuve est dans ta poche.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Patiente un peu, maman a fini.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Tu as du style, mais une si mauvaise &eacute;criture que je ne peux pas lire.</p>
+<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empress&eacute;, &agrave; toi, maintenant.</p>
+<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la r&eacute;ponse, M. Lepic
+ lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+ fait &quot;Ah! ah!&quot; et la d&eacute;pose sur la table.</p>
+<p>Elle ne sert plus &agrave; rien, son effet enti&egrave;rement produit. Elle
+ appartient
+ &agrave; tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix la prennent &agrave; leur tour et y cherchent des
+ fautes
+ d'orthographe. Ici Poil de Carotte a d&ucirc; changer de plume, on lit mieux.
+ Ensuite ils la lui rendent.</p>
+<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p>
+<p>--Qui en veut?</p>
+<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les &eacute;trennes.
+ Soeur Ernestine a une poup&eacute;e aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix une bo&icirc;te de soldats en plomb pr&ecirc;ts &agrave;
+ se battre.</p>
+<p>--Je t'ai r&eacute;serv&eacute; une surprise, dit madame Lepic &agrave; Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah, oui!</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+ la montre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p>
+<p>Il l&egrave;ve la main en l'air, grave, s&ucirc;r de lui. Madame Lepic ouvre
+ le buffet.
+ Poil de Carotte h&acirc;lette. Elle enfonce son bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule,
+ et,
+ lente, myst&eacute;rieuse, ram&egrave;ne sur un papier jaune une pipe en sucre
+ rouge.</p>
+<p>Poil de Carotte, sans h&eacute;sitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il
+ lui
+ reste &agrave; faire. Bien vite, il veut fumer en pr&eacute;sence de ses parents,
+ sous
+ les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+ seulement, il se cambre, incline la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; gauche.
+ Il arrondit
+ la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p>
+<p>Puis, quand il a lanc&eacute; jusqu'au ciel une &eacute;norme bouff&eacute;e:</p>
+<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Aller et Retour</h2>
+<p>
+ Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+ la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+ demande:</p>
+<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p>
+<p>Il h&eacute;site:</p>
+<p>--C'est trop t&ocirc;t, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exag&eacute;rer.</p>
+<p>Il diff&egrave;re encore:</p>
+<p>--Je courrai &agrave; partir d'ici..., non, &agrave; partir de l&agrave;...</p>
+<p>Il se pose des questions:</p>
+<p>--Quand faudra-t-il &ocirc;ter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+ premier?</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l'ont devanc&eacute;
+ et se partagent
+ les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+ plus.</p>
+<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic &quot;papa&quot;,
+ &agrave; ton &acirc;ge? dis-lui: &quot;mon p&egrave;re&quot; et donne-lui une
+ poign&eacute;e de main; c'est
+ plus viril.</p>
+<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+ pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p>
+<p>Le jour de la rentr&eacute;e (la rentr&eacute;e est fix&eacute;e au lundi matin,
+ 2 octobre;
+ on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+ entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+ et les &eacute;treint d'une seule brass&eacute;e. Poil de Carotte ne se trouve
+ pas
+ dedans. Il esp&egrave;re patiemment son tour, la main d&eacute;j&agrave; tendue
+ vers les
+ courroies de l'imp&eacute;riale, ses adieux tout pr&ecirc;ts, &agrave; ce point
+ triste
+ qu'il chantonne malgr&eacute; lui.</p>
+<p>--Au revoir, ma m&egrave;re, dit-il d'un air digne.</p>
+<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+ co&ucirc;terait de m'appeler &quot;maman&quot; comme tout le monde? A-t-on jamais
+ vu?
+ C'est encoure blanc de bec et sale de nez et &ccedil;a veut faire l'original!</p>
+<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Porte-Plume</h2>
+<p>
+ L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et Poil de
+ Carotte, suit les cours du lyc&eacute;e. Quatre fois par jour les &eacute;l&egrave;ves
+ font
+ la m&ecirc;me promenade, tr&egrave;s agr&eacute;able dans la belle saison, et,
+ quand il pleut,
+ si courte que les jeunes gens se rafra&icirc;chissent plut&ocirc;t qu'ils ne
+ se
+ mouillent, elle leur est hygi&eacute;nique d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+<p>Comme ils reviennent du lyc&eacute;e ce matin, tra&icirc;nant les pieds et
+ moutonniers,
+ Poil de Carotte, qui marche la t&ecirc;te basse, entend dire:</p>
+<p>--Poil de Carotte, regarde ton p&egrave;re l&agrave;-bas!</p>
+<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses gar&ccedil;ons. Il arrive sans &eacute;crire,
+ et
+ on l'aper&ccedil;oit soudain, plant&eacute; sur le trottoir d'en face, au coin
+ de la
+ rue, les mains derri&egrave;re le dos, une cigarette &agrave; la bouche.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix sortent des rangs et courent
+ &agrave; leur
+ p&egrave;re.</p>
+<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais &agrave; quelqu'un, ce n'&eacute;tait
+ pas
+ &agrave; toi.</p>
+<p>--Tu penses &agrave; moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte voudrait r&eacute;pondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+ trouve rien, tant il est occup&eacute;. Hauss&eacute; sur la pointe des pieds,
+ il
+ s'efforce d'embrasser son p&egrave;re. Une premi&egrave;re fois il lui touche
+ la
+ barbe du bout des l&egrave;vres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+ dresse la t&ecirc;te, comme s'il se d&eacute;robait. Puis il se penche et de
+ nouveau
+ recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+ n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il t&acirc;che de s'expliquer cet
+ accueil &eacute;trange.</p>
+<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+ grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+ m'&eacute;vite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? R&eacute;guli&egrave;rement je
+ fais cette
+ remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+ envie de les voir. Je me promets de bondir &agrave; leur cou comme un jeune
+ chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+ glacent.</p>
+<p>Tout &agrave; ses pens&eacute;es tristes, Poil de Carotte r&eacute;pond mal
+ aux questions de M.
+ Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a d&eacute;pend. La version va mieux que le th&egrave;me, parce que
+ dans la version
+ on peut deviner.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Et l'allemand?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est tr&egrave;s difficile &agrave; prononcer, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre d&eacute;clar&eacute;e, battras-tu
+ les Prussiens, sans savoir leur langue vivante? </p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah! d'ici l&agrave;, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+ crois d&eacute;cid&eacute;ment qu'elle attendra, pour &eacute;clater, que j'aie
+ fini mes
+ &eacute;tudes.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Quelle place as-tu obtenu dans la derni&egrave;re composition? J'esp&egrave;re
+ que tu
+ n'es pas &agrave; la queue.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Il en faut bien un.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Bougre! moi qui voulais t'inviter &agrave; d&eacute;jeuner. Si encore c'&eacute;tait
+ dimanche!
+ Mais en semaine, je n'aime gu&egrave;re vous d&eacute;ranger de votre travail.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Personnellement je n'ai pas grand'chose &agrave; faire; et toi, F&eacute;lix?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Juste, ce matin le professeur a oubli&eacute; de nous donner notre devoir.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu &eacute;tudieras mieux ta le&ccedil;on.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la m&ecirc;me qu'hier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Malgr&eacute; tout, je pr&eacute;f&egrave;re que vous rentriez. Je t&acirc;cherai
+ de rester
+ jusqu'&agrave; dimanche et nous nous rattraperons.</p>
+<p>Ni la moue de grand fr&egrave;re F&eacute;lix, ni le silence affect&eacute;
+ de Poil de Carotte
+ ne retardent les adieux et le moment est venu de se s&eacute;parer.</p>
+<p>Poil de Carotte l'attendait avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succ&egrave;s; si, oui ou non, il
+ d&eacute;pla&icirc;t maintenant &agrave; mon p&egrave;re que je l'embrasse.</p>
+<p>Et r&eacute;solu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p>
+<p>Mais M. Lepic, d'une main d&eacute;fensive, le tient encore &agrave; distance
+ et lui dit:</p>
+<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+ Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+ remarquer que j'&ocirc;te ma cigarette, moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+ malheur arrivera par ma faute. On m'a d&eacute;j&agrave; pr&eacute;venu, mais
+ mon porte-plume
+ tient si &agrave; son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et
+ que
+ je l'oublie. Je devrais au moins &ocirc;ter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+ je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Bougre! tu ris parce que tu as failli m'&eacute;borgner.</p>
+<p>Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une id&eacute;e
+ sotte &agrave; moi que je m'&eacute;tais encore fourr&eacute;e dans la t&ecirc;te.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Joues rouges.</h2>
+<p>
+ Son inspection habituelle termin&eacute;e, M. le Directeur de l'Institution
+ Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque &eacute;l&egrave;ve s'est gliss&eacute;
+ dans ses draps,
+ comme dans un &eacute;tui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se d&eacute;border.
+ Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, Violone, d'un tour de t&ecirc;te, s'assure que
+ tout le monde
+ est couch&eacute;, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+ gaz. Aussit&ocirc;t, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+ chevet, les chuchotements se croisent, et des l&egrave;vres en mouvement monte,
+ par tout le dortoir, un bruissement confus, o&ugrave;, de temps en temps, se
+ distingue le sifflement bref d'une consonne.</p>
+<p>C'est sourd, continu, aga&ccedil;ant &agrave; la fin, et il semble vraiment
+ que tous
+ ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent &agrave;
+ grignoter du silence.</p>
+<p>Violone met des savates, se prom&egrave;ne quelque temps entre les lits,
+ chatouillant &ccedil;&agrave; le pied d'un &eacute;l&egrave;ve, l&agrave; tirant
+ le pompon du bonnet d'un
+ autre, et s'arr&ecirc;te pr&egrave;s de Marseau, avec lequel il donne, tous
+ le soirs,
+ l'exemple des longues causeries prolong&eacute;es bien avant dans la nuit. Le
+ plus souvent, les &eacute;l&egrave;ves ont cess&eacute; leur conversation, par
+ degr&eacute;s &eacute;touff&eacute;e,
+ comme s'ils avaient peu &agrave; peu tir&eacute; leur drap sur leur bouche,
+ et dorment,
+ que le ma&icirc;tre d'&eacute;tude est encore pench&eacute; sur le lit de Marseau,
+ les coudes
+ durement appuy&eacute;s sur le fer, insensible &agrave; la paralysie de ses
+ avant-bras
+ et au remue-m&eacute;nage des fourmis courant &agrave; fleur de peau jusqu'au
+ bout
+ de ses doigts.</p>
+<p>Il s'amuse de ses r&eacute;cits enfantins, et le tient &eacute;veill&eacute;
+ par d'intimes
+ confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a ch&eacute;ri pour
+ la tendre et transparente enluminure de son visage, qui para&icirc;t &eacute;clair&eacute;
+ en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derri&egrave;re laquelle,
+ &agrave; la moindre variation atmosph&eacute;rique, s'enchev&ecirc;trent visiblement
+ les
+ veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+ &agrave; d&eacute;calquer. Marseau a d'ailleurs une mani&egrave;re s&eacute;duisante
+ de rougir sans
+ savoir pourquoi et &agrave; l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+ Souvent, un camarade p&egrave;se du bout du doigt sur l'une de ses joues et
+ se
+ retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bient&ocirc;t recouverte
+ d'une belle coloration rouge, qui s'&eacute;tend avec rapidit&eacute;, comme
+ du vin
+ dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+ nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut op&eacute;rer soi-m&ecirc;me.
+ Marseau
+ se pr&ecirc;te complaisamment aux exp&eacute;riences. On l'a surnomm&eacute;
+ Veilleuse,
+ Lanterne, Joue Rouge. Cette facult&eacute; de s'embraser &agrave; volont&eacute;
+ lui fait
+ bien des envieux.</p>
+<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+ lymphatique et gr&ecirc;le, au visage farineux, il pince vainement, &agrave;
+ se faire
+ mal, son &eacute;piderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+ quelque point d'un roux douteux. Il z&eacute;brerait volontiers, haineusement,
+ &agrave;
+ coups d'ongles et &eacute;corcerait comme des oranges les joues vermillonn&eacute;es
+ de
+ Marseau.</p>
+<p>Depuis longtemps tr&egrave;s intrigu&eacute;, il se tient aux &eacute;coutes
+ ce soir-l&agrave;, d&egrave;s
+ la venue de Violone, soup&ccedil;onneux avec raison peut-&ecirc;tre, et d&eacute;sireux
+ de
+ savoir la v&eacute;rit&eacute; sur les allures cachotti&egrave;res du ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude. Il met
+ en jeu toute son habilet&eacute; de petit espion, simule un ronflement pour
+ rire,
+ change avec affection de c&ocirc;t&eacute;, en ayant soin de faire le tour complet,
+ pousse un cri per&ccedil;ant comme s'il avait le cauchemar, ce qui r&eacute;veille
+ en
+ peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle &agrave; tous les draps;
+ puis, d&egrave;s que Violone s'est &eacute;loign&eacute;, il dit &agrave; Marseau,
+ te torse hors du
+ lit, le souffle ardent:</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>On ne lui r&eacute;pond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit
+ le
+ bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p>
+<p>--Entends-tu? Pistolet!</p>
+<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exasp&eacute;r&eacute; reprend:</p>
+<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+ qu'il ne t'a pas embrass&eacute;! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p>
+<p>Il se dresse, le col tendu, pareil &agrave; un jars blanc qu'on agace, les
+ poings ferm&eacute;s au bord du lit.</p>
+<p>Mais, cette fois, on lui r&eacute;pond:</p>
+<p>--Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p>
+<p>C'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui revient en sc&egrave;ne, apparu soudainement!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>
+ --Oui, dit Violone, je l'ai embrass&eacute;, Marseau; tu peux l'avouer, car
+ tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrass&eacute; sur le front, mais Poil de
+ Carotte ne peut pas comprendre, d&eacute;j&agrave; trop d&eacute;prav&eacute;
+ pour son &acirc;ge, que c'est
+ l&agrave; un baiser pur et chaste, un baiser de p&egrave;re &agrave; enfant,
+ et que je t'aime
+ comme un fils, ou si tu veux comme un fr&egrave;re, et demain il ira r&eacute;p&eacute;ter
+ partout je ne sais quoi, le petit imb&eacute;cile!
+</p>
+<p></p>
+<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+ Carotte feint de dormir. Toutefois, il soul&egrave;ve sa t&ecirc;te pour entendre
+ encore.</p>
+<p>Marseau &eacute;coute le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, le souffle t&eacute;nu,
+ t&eacute;nu, car tout en
+ trouvant ses paroles tr&egrave;s naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+ la r&eacute;v&eacute;lation de quelque myst&egrave;re. Violone continue, le
+ plus bas qu'il
+ peut. Ce sont des mots inarticul&eacute;s, lointains, des syllabes &agrave;
+ peine
+ localis&eacute;es. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+ insensiblement, au moyen de l&eacute;g&egrave;res oscillations de hanches, n'entend
+ plus rien. Son attention est &agrave; ce point surexcit&eacute;e que ses oreilles
+ lui semblent mat&eacute;riellement se creuser et s'&eacute;vaser en entonnoir;
+ mais
+ aucun son n'y tombe.</p>
+<p>Il se rappelle avoir &eacute;prouv&eacute; parfois une sensation d'effort pareille
+ en
+ &eacute;coutant aux portes, en collant son oeil &agrave; la serrure, avec le
+ d&eacute;sir
+ d'agrandir le trou et d'attirer &agrave; lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+ voulait voir. Cependant il le parierait. Violone r&eacute;p&egrave;te encore:</p>
+<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imb&eacute;cile
+ ne
+ comprend pas!</p>
+<p>Enfin le ma&icirc;tre d'&eacute;tude se penche avec la douceur d'une ombre
+ sur le front
+ de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+ puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+ glissant entre les rang&eacute;es de lits. Quand la main de Violone fr&ocirc;le
+ un
+ traversin, le dormeur d&eacute;rang&eacute; change de c&ocirc;t&eacute; avec
+ un fort soupir.</p>
+<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+ de Violone. D&eacute;j&agrave; Marseau fait la boule dans son lit, la couverture
+ sur
+ ses yeux, bien &eacute;veill&eacute; d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure
+ dont
+ il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+ et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+ lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont &eacute;chauff&eacute;
+ en plus
+ d'un r&ecirc;ve.</p>
+<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupi&egrave;res, comme aimant&eacute;es,
+ se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque &eacute;teint; mais, apr&egrave;s
+ avoir compt&eacute; trois &eacute;closions de petites bulles cr&eacute;pitantes
+ et press&eacute;es de sortir du bec, il s'endort.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>
+ Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+ tremp&eacute;es dans un peu d'eau froide, frottent l&eacute;g&egrave;rement
+ les pommettes
+ frileuses, Poil de Carotte regarde m&eacute;chamment Marseau, et, s'effor&ccedil;ant
+ d'&ecirc;tre bien f&eacute;roce, il l'insulte de nouveau, les dents serr&eacute;es
+ sur les
+ syllabes sifflantes.</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il r&eacute;pond sans col&egrave;re,
+ et
+ le regard presque suppliant:</p>
+<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude passe la visite des mains. Les &eacute;l&egrave;ves,
+ sur deux rangs,
+ offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+ les retournant avec rapidit&eacute;, et les remettent aussit&ocirc;t bien au
+ chaud,
+ dans les poches o&ugrave; sous la ti&eacute;deur de l'&eacute;dredon le plus
+ proche.
+ D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal &agrave;
+ propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+ de Carotte, pri&eacute; de les repasser sous le robinet, se r&eacute;volte.
+ On peut,
+ &agrave; vrai dire, y remarquer une tache bleu&acirc;tre, mais il soutient que
+ c'est
+ un commencement d'engelure. On lui en veut, s&ucirc;rement.</p>
+<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p>
+<p>Celui-ci, matinal, pr&eacute;pare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+ qu'il fait aux grands, &agrave; ses moments perdus. &Eacute;crasant sur le tapis
+ de sa
+ table le bout de ses doigts &eacute;pais, il pose les principaux jalons: ici
+ la
+ chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+ Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait o&ugrave; et n'en
+ finit plus.</p>
+<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brod&eacute;s cerclent sa poitrine
+ puissante, pareils &agrave; des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+ trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+ fortement, m&ecirc;me aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col
+ d'une
+ mani&egrave;re lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur
+ de
+ ses yeux et l'&eacute;paisseur de ses moustaches.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+ afin de garder toute sa libert&eacute; d'action.</p>
+<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est?</p>
+<p>--Monsieur, c'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui m'envoie vous dire que
+ j'ai les
+ mains sales, mais c'est pas vrai!</p>
+<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+ retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+ la paume, ensuite le dos.</p>
+<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de s&eacute;questre, mon
+ petit!</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, il m'en veut!
+ --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p>
+<p>Poil de Carotte conna&icirc;t son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+ Il est bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout affronter. Il prend une pose
+ raide, serre ses
+ jambes et s'enhardit, au m&eacute;pris d'une gifle.</p>
+<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+ temps en temps, un &eacute;l&egrave;ve r&eacute;calcitrant du revers de la main:
+ vlan!</p>
+<p>L'habilet&eacute; pour l'&eacute;l&egrave;ve vis&eacute; consiste &agrave;
+ pr&eacute;voir le coup et &agrave; se baisser,
+ et le directeur se d&eacute;s&eacute;quilibre, au rire &eacute;touff&eacute;
+ de tous. Mais il ne
+ recommence pas, sa dignit&eacute; l'emp&ecirc;chant d'user de ruse &agrave;
+ son tour. Il
+ devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se m&ecirc;ler de rien.</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte r&eacute;ellement audacieux et fier, le ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude et Marseau, ils font des choses!</p>
+<p>Aussit&ocirc;t les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons
+ s'y
+ &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s soudain. Il appuie ses deux poings ferm&eacute;s
+ au bord de
+ la table, se l&egrave;ve &agrave; demi, la t&ecirc;te en avant, comme s'il allait
+ cogner Poil
+ de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p>
+<p>--Quelles choses?</p>
+<p>Poil de Carotte semble pris au d&eacute;pourvu. Il esp&eacute;rait (peut-&ecirc;tre
+ que
+ ce n'est que diff&eacute;r&eacute;) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin,
+ par
+ exemple, lanc&eacute; d'une main adroite, et voil&agrave; qu'on lui demande
+ des d&eacute;tails.</p>
+<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+ bourrelet unique, un &eacute;pais rond de cuir, o&ugrave; si&egrave;ge, de guingois,
+ sa t&ecirc;te.</p>
+<p>Poil de Carotte h&eacute;site, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+ viennent pas, puis, la mine tout &agrave; coup confuse, le dos rond, l'attitude
+ apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+ l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'&eacute;l&egrave;ve
+ doucement, &agrave; hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+ pr&eacute;cautions pudiques, il enfouit sa t&ecirc;te simiesque dans la doublure
+ ouat&eacute;e, sans dire un mot.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">IV</h3>
+<p>
+ Le m&ecirc;me jour, &agrave; la suite d'une courte enqu&ecirc;te, Violone re&ccedil;oit
+ son cong&eacute;!
+ C'est un touchant d&eacute;part, presque une c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p>
+<p>Mais il n'en fait accroire &agrave; personne. L'institution renouvelle son
+ personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient
+ de ma&icirc;tres d'&eacute;tude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur,
+ il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui conna&icirc;t pas d'&eacute;gal
+ dans l'art d'&eacute;crire des ent&ecirc;tes pour cahiers, tels que: <i>Cahiers</i>
+ <i>d'exercices grecs appartenant &agrave;..</i>. Les majuscules sont moul&eacute;es
+ comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+ son bureau. Sa belle main, o&ugrave; brille la pierre verte d'une bague, se
+ prom&egrave;ne &eacute;l&eacute;gamment sur le papier. Au bas de la page, il
+ improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+ et un remous de lignes &agrave; la fois r&eacute;guli&egrave;res et capricieuses,
+ qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'&eacute;gare,
+ se perd dans le paraphe lui-m&ecirc;me. Il faut regarder de tr&egrave;s pr&egrave;s,
+ chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+ seul trait de plume. Une fois, il a r&eacute;ussi un enchev&ecirc;trement de
+ lignes nomm&eacute; cul-de-lampe. Longuement, les petits s'&eacute;merveill&egrave;rent.
+</p>
+<p>Son renvoi les chagrine fort.</p>
+<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur &agrave; la premi&egrave;re
+ occasion, c'est-&agrave;-dire enfler les joues et imiter avec les l&egrave;vres
+ le vol
+ des bourdons pour marquer leur m&eacute;contentement. Quelque jour, ils n'y
+ manqueront pas.</p>
+<p>En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
+ regrett&eacute;, a la coquetterie de partir pendant une r&eacute;cr&eacute;ation.
+ Quand il
+ para&icirc;t dans la cour, suivi d'un gar&ccedil;on qui porte sa malle, tous
+ les petits
+ s'&eacute;lancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+ les pans de sa redingote sans les d&eacute;chirer, cern&eacute;, envahi et souriant,
+ &eacute;mu.
+ Les uns, suspendus &agrave; la barre fixe, s'arr&ecirc;tent au milieu d'un renversement
+ et sautent &agrave; terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches
+ de
+ chemise retrouss&eacute;es et les doigts &eacute;cart&eacute;s &agrave; cause
+ de la colophane. D'autres,
+ plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+ en signe d'adieu. Le gar&ccedil;on, courb&eacute; sous la malle, s'est arr&ecirc;t&eacute;
+ afin de
+ conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+ son tablier blanc ses cinq doigts tremp&eacute;s dans du sable mouill&eacute;.
+ Les
+ joues de Marseau se sont ros&eacute;es &agrave; para&icirc;tre peintes. Il &eacute;prouve
+ sa premi&egrave;re
+ peine de coeur s&eacute;rieuse; mais, troubl&eacute; et contraint de s'avouer
+ qu'il
+ regrette le ma&icirc;tre d'&eacute;tude un peu comme une petite cousine, il
+ se tient &agrave;
+ l'&eacute;cart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+ lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p>
+<p>Tous les regards montent vers la petite fen&ecirc;tre grill&eacute;e du s&eacute;questre.
+ La
+ vilaine et sauvage t&ecirc;te de Poil de Carotte para&icirc;t. Il grimace, bl&ecirc;me
+ petite b&ecirc;te mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+ blanches toutes &agrave; l'air. Il passe sa main droite entre les d&eacute;bris
+ de la
+ vitre qui le mord, comme anim&eacute;e, et il menace Violone de son poing saignant.</p>
+<p>--Petite imb&eacute;cile! dit le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, te voil&agrave;
+ content!</p>
+<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+ coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ ne m'embrassiez pas, moi?</p>
+<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+ coup&eacute;e:</p>
+<p>--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Poux</h2>
+<p>
+ D&egrave;s que grand Fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte arrivent de
+ l'institution
+ Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+ besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave &agrave; la pension.
+ D'ailleurs, aucun article de prospectus ne pr&eacute;voit le cas.</p>
+<p>--Comme les tiens doivent &ecirc;tre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+ madame Lepic.</p>
+<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ ceux de grand fr&egrave;re F&eacute;lix? Et pourquoi? Tous deux vivent c&ocirc;te
+ &agrave; c&ocirc;te,
+ du m&ecirc;me r&eacute;gime, dans le m&ecirc;me air. Certes, au bout de trois
+ mois, grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte,
+ de son
+ propre aveu, ne reconna&icirc;t plus les siens.</p>
+<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilet&eacute; d'un escamoteur. On
+ ne
+ les voit pas sortir des chaussettes et se m&ecirc;ler aux pieds de grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix qui occupent d&eacute;j&agrave; tout le fond du baquet, et bient&ocirc;t,
+ un couche de
+ crasse s'&eacute;tend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p>
+<p>M. Lepic se prom&egrave;ne, selon sa coutume, d'une fen&ecirc;tre &agrave;
+ l'autre. Il relit
+ les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes &eacute;crites par
+ M. le
+ proviseur lui-m&ecirc;me: celle de grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>&quot;&Eacute;tourdi, mais intelligent. Arrivera.&quot; et celle de Poil de
+ Carotte:</p>
+<p>&quot;Se distingue d&egrave;s qu'il veut, mais ne veut pas toujours.&quot;</p>
+<p>L'id&eacute;e que Poil de Carotte est quelquefois distingu&eacute; amuse la
+ famille. En
+ ce moment, les bras crois&eacute;s sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper
+ et
+ se gonfler d'aise. Il se sent examin&eacute;. On le trouve plut&ocirc;t enlaidi
+ sous
+ ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+ effusions, ne t&eacute;moigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+ il lui d&eacute;tache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse
+ du
+ coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.</p>
+<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les &quot;bourraquins&quot; et fait
+ cr&eacute;piter
+ ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p>
+<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p>
+<p>--Ah! bien vis&eacute;, dit-il, je ne l'ai pas manqu&eacute;.</p>
+<p>Et tandis qu'un peu d&eacute;go&ucirc;t&eacute; il s'essuie &agrave; la chevelure
+ de Poil de Carotte,
+ madame Lepic l&egrave;ve les bras au ciel:</p>
+<p>--Je m'en doutais, dit-elle accabl&eacute;e. Mon dieu! nous sommes propres!
+ Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voil&agrave; de la besogne
+ pour
+ toi.</p>
+<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+ soucoupe, et la chasse commence.</p>
+<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Je suis s&ucirc;r
+ qu'il m'en a
+ donn&eacute;.</p>
+<p>Il se racle furieusement la t&ecirc;te avec les doigts et demande un seau d'eau
+ pour tout noyer.</p>
+<p>--Calme-toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine qui aime &agrave; se d&eacute;vouer,
+ je ne te
+ ferai pas du mal.</p>
+<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+ patience de maman. Elle &eacute;carte les cheveux d'une main, tient d&eacute;licatement
+ le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue d&eacute;daigneuse, sans peur
+ d'attraper des habitants.</p>
+<p>Quand elle dit: Un de plus! grand fr&egrave;re F&eacute;lix tr&eacute;pigne
+ dans le baquet et
+ menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p>
+<p>--C'est fini pour toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que
+ sept
+ ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+ que ramass&eacute; au hasard dans une fourmili&egrave;re.</p>
+<p>On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+ mains derri&egrave;re le dos, suit le travail, comme un &eacute;tranger curieux.
+ Madame
+ Lepic pousse des exclamations plaintives.</p>
+<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un r&acirc;teau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix accroupi remue la cuvette et re&ccedil;oit
+ les poux. Ils
+ tombent envelopp&eacute;s de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+ menues comme des cils coup&eacute;s. Ils ob&eacute;issent au roulis de la cuvette,
+ et
+ rapidement le vinaigre les fait mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton &acirc;ge et grand
+ gar&ccedil;on, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-&ecirc;tre
+ tu ne vois
+ qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne r&eacute;clames ni la surveillance
+ de
+ tes ma&icirc;tres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+ plaisir tu &eacute;prouves &agrave; te laisser ainsi d&eacute;vorer tout vif.
+ Il y a du sang
+ dans ta tignasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est le peigne qui m'&eacute;gratigne.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ah! c'est le peigne. Voil&agrave; comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+ Ernestine? Monsieur, d&eacute;licat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire &agrave; sa vermine.
+ Soeur Ernestine:
+ J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement &ocirc;t&eacute; le plus gros
+ et je
+ ferai demain une seconde tourn&eacute;e. Mais j'en connais une qui se parfumera
+ d'eau de Cologne.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Quant &agrave; toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur
+ le
+ mur du jardin. Il faut que tout le village d&eacute;file devant, pour ta confusion.</p>
+<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant d&eacute;pos&eacute;e
+ au soleil, il
+ monte la garde pr&egrave;s d'elle.</p>
+<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premi&egrave;re. Chaque fois
+ qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arr&ecirc;te, l'observe de ses petits
+ yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+ choses.</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? dit-elle. Poil de Carotte ne r&eacute;pond
+ rien.
+ Elle se penche sur la cuvette.</p>
+<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon gar&ccedil;on
+ Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.</p>
+<p>Du doigt, elle touche, comme afin de go&ucirc;ter. D&eacute;cid&eacute;ment,
+ elle ne comprend
+ pas.</p>
+<p>--Et toi, que fais-tu l&agrave;, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on
+ t'a
+ grond&eacute; et mis en p&eacute;nitence. &Eacute;coute, je ne suis pas ta grand'maman,
+ mais je
+ pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+ qu'ils te rendent la vie dure.</p>
+<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa m&egrave;re ne peut l'entendre,
+ et il dit &agrave; la vieille Marie Nanette.</p>
+<p>--Et apr&egrave;s? Est-ce que &ccedil;a vous regarde? M&ecirc;lez-vous donc
+ de vos affaires et laissez-moi tranquille.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"> Comme Brutus</h2>
+<p>
+ Monsieur Lepic:
+ Poil de Carotte, tu n'as pas travaill&eacute; l'ann&eacute;e derni&egrave;re
+ comme j'esp&eacute;rais.
+ Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu r&ecirc;vasses,
+ tu lis des livres d&eacute;fendus. Dou&eacute; d'une excellente m&eacute;moire,
+ tu obtiens
+ d'assez bonnes notes de le&ccedil;ons, et tu n&eacute;gliges tes devoirs. Poil
+ de Carotte,
+ il faut songer &agrave; devenir s&eacute;rieux.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laiss&eacute; aller
+ l'ann&eacute;e derni&egrave;re. Cette fois, je me sens la bonne volont&eacute;
+ de b&ucirc;cher ferme.
+ Je ne te promets pas d'&ecirc;tre le premier de ma classe en tout.</p>
+<p></p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Essaie quand m&ecirc;me.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne r&eacute;ussirai ni en g&eacute;ographie,
+ ni
+ en allemand, ni en physique et chimie, o&ugrave; les plus forts sont deux ou
+ trois types nuls pour le reste et qui ne font que &ccedil;a. Impossible de les
+ d&eacute;goter; mais je veux, --&eacute;coute, mon papa,-- je veux, en composition
+ fran&ccedil;aise, bient&ocirc;t tenir la corde et la garder, et si malgr&eacute;
+ mes efforts
+ elle m'&eacute;chappe, du moins je n'aurai rien &agrave; me reprocher et je
+ pourrai
+ m'&eacute;crier fi&egrave;rement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ah! mon gar&ccedil;on, je crois que tu les manieras.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Moi, je n'ai pas entendu.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Moi non plus. R&eacute;p&egrave;te voir, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! rien maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Comment? Tu ne disais rien, et tu p&eacute;rorais si fort, rouge et le poing
+ mena&ccedil;ant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! R&eacute;p&egrave;te
+ cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ce n'est pas la peine, va, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu ne le connais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Raison de plus. D'abord m&eacute;nage ton esprit, s'il te pla&icirc;t, et ob&eacute;is.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+ d'ami, et par hasard, je ne sais quelle id&eacute;e m'est venue, pour le remercier,
+ de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+ la vertu...</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Turlututu, tu barbotes. Je te prie de r&eacute;p&eacute;ter, sans y changer
+ un mot, et
+ sur le m&ecirc;me ton, ta phrase de tout &agrave; l'heure. Il me semble que
+ je ne te
+ demande pas le P&eacute;rou et que tu veux bien faire &ccedil;a pour ta m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Veux-tu que je te r&eacute;p&egrave;te, moi, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+ Carotte, d&eacute;p&ecirc;chez.</p>
+<p>Poil de Carotte: <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i> Ve-ertutu-u n'es
+ qu'un-un nom.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Je d&eacute;sesp&egrave;re. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait
+ rouer de
+ coups, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix: Tiens, maman, voil&agrave; comme il a dit:
+ <i>Il roule les yeux et lance des regards de d&eacute;fi</i>. Si je ne suis
+ pas premier en composition fran&ccedil;aise. <i>Il gonfle ses joues et frappe
+ du pied</i>. Je m'&eacute;crierai comme Brutus: <i>Il l&egrave;ve les bras
+ au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses</i>, tu
+ n'es qu'un nom! Voil&agrave; comme il a dit.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Bravo, superbe! Je te f&eacute;licite, Poil de Carotte, et je d&eacute;plore
+ d'autant
+ plus ton ent&ecirc;tement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:
+ Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit &ccedil;a? Ne serait-ce
+ pas
+ Caton?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je suis s&ucirc;r de Brutus. &quot;Puis il se jeta sur une &eacute;p&eacute;e
+ que lui tendit un de
+ ses amis et mourut.&quot;</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Poil de Carotte a raison. Je me rappelle m&ecirc;me que Brutus simulait la
+ folie avec de l'or dans une canne.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p>
+<p>Soeur Ernestine:
+ Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+ un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lyc&eacute;e.</p>
+<p>Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un
+ Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que gr&acirc;ce &agrave; Poil de Carotte,
+ on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus.
+ Il parle latin comme un &eacute;v&ecirc;que et refuse de dire deux fois la messe
+ pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+ &eacute;trenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon d&eacute;chir&eacute;.
+ Seigneur, o&ugrave; s'est-il encore fourr&eacute;? Non,mais regardez-moi la
+ touche de Poil de Carotte Brutus! Esp&egrave;ce de petite brute, va!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Lettres choisies</h2>
+<p>
+ de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic
+ ET QUELQUES R&Eacute;PONSES
+ de M. Lepic &agrave; Poil de Carotte</p>
+<p> <i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i> Institution Saint-Marc.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Mes parties de p&ecirc;che des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De
+ gros
+ clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couch&eacute; sur le
+ dos
+ et madame l'infirmi&egrave;re pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas
+ perc&eacute;,
+ il me fait mal. Apr&egrave;s je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+ des petits poulets. Pour un de gu&eacute;ri, trois reviennent. J'esp&egrave;re
+ d'ailleurs
+ que ce ne sera rien.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Puisque tu pr&eacute;pares ta premi&egrave;re communion et que tu vas au cat&eacute;chisme,
+ tu
+ dois savoir que l'esp&egrave;ce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+ J&eacute;sus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas
+ et
+ pourtant les siens &eacute;taient vrais.
+ Du courage!</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+ n'aie pas l'&acirc;ge, je crois que c'est une dent de sagesse pr&eacute;coce.
+ J'ose
+ esp&eacute;rer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+ par ma bonne conduite et mon application.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic.</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait &agrave; branler.
+ Elle
+ s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tomber hier matin. De telle sorte que si
+ tu poss&egrave;des une
+ dent de plus, ton p&egrave;re en poss&egrave;de une de moins. C'est pourquoi
+ il n'y a
+ rien de chang&eacute; et le nombre des dents de la famille reste le m&ecirc;me,</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Imagine-toi que c'&eacute;tait hier la f&ecirc;te de M. J&acirc;ques, notre
+ professeur de
+ latin, et que, d'un commun accord, les &eacute;l&egrave;ves m'avaient &eacute;lu
+ pour lui
+ pr&eacute;senter les voeux de toute la classe. Flatt&eacute; de cet honneur,
+ je pr&eacute;pare
+ longuement le discours o&ugrave; j'intercale &agrave; propos quelques citations
+ latines.
+ Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+ grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excit&eacute; par mes
+ camarades qui murmuraient: --&quot;Vas-y, vas-y donc!&quot;-- je profite d'un
+ moment
+ o&ugrave; M. J&acirc;ques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire.
+ Mais &agrave;
+ peine ai-je d&eacute;roul&eacute; ma feuille et articul&eacute; d'une voix forte:</p>
+<p>V&Eacute;N&Eacute;R&Eacute; MAITRE</p>
+<p>que M. J&acirc;ques se l&egrave;ve furieux et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Voulez-vous filer &agrave; votre place plus vite que &ccedil;a!</p>
+<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+ derri&egrave;re leurs livres et que M. J&acirc;ques m'ordonne avec col&egrave;re:</p>
+<p>--Traduisez la version.</p>
+<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Quand tu seras d&eacute;put&eacute; tu en verras bien d'autres. Chacun son
+ r&ocirc;le. Si
+ on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+ prononce des discours et non pour qu'il &eacute;coute les tiens.</p>
+<p></p>
+<p><i>Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je viens de remettre ton li&egrave;vre &agrave; M. Legris, notre professeur
+ d'histoire
+ et de g&eacute;ographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+ Il te remercie vivement. Comme j'&eacute;tais entr&eacute; avec mon parapluie
+ mouill&eacute;,
+ il me l'&ocirc;ta lui-m&ecirc;me des mains pour le reporter au vestibule. Puis
+ nous
+ caus&acirc;mes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+ voulais, le premier prix d'histoire et de g&eacute;ographie &agrave; la fin
+ de l'ann&eacute;e.
+ Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+ entretien, et que M. Legris, qui, &agrave; part cela, fut tr&egrave;s aimable,
+ je le
+ r&eacute;p&egrave;te, ne me d&eacute;signa m&ecirc;me pas un si&egrave;ge.
+ Est-ce oubli ou impolitesse?
+ Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Tu r&eacute;clames toujours. Tu r&eacute;clames parce que M. J&acirc;ques t'envoie
+ t'asseoir,
+ et tu r&eacute;clames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-&ecirc;tre
+ encore trop jeune pour exiger des &eacute;gards. Et si M. Legris ne t'a pas
+ offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, tromp&eacute; par ta petite
+ taille, il te croyait assis.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>J'apprends que tu dois aller &agrave; Paris. Je partage la joie que tu auras
+ en visitant la capitale que je voudrais conna&icirc;tre et o&ugrave; je serai
+ de coeur avec toi. Je con&ccedil;ois que mes travaux scolaires m'interdisent
+ ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais
+ pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe
+ lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je d&eacute;sire sp&eacute;cialement
+ la <i>Henriade</i>, par Fran&ccedil;ois-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle
+ H&eacute;lo&iuml;se</i>,par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les
+ livres ne co&ucirc;tent rien &agrave; Paris), je te le jure que le ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude ne me les confisquera jamais.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Les &eacute;crivains dont tu me parles &eacute;taient des hommes comme toi
+ et moi. Ce
+ qu'ils ont fait, tu peux le faire. &Eacute;cris des livres, tu les liras ensuite.</p>
+<p> <i>De M. Lepic &agrave; Poil de Carotte</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Ta lettre de ce matin m'&eacute;tonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est
+ plus
+ ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+ de ta comp&eacute;tence ni de la mienne.</p>
+<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous &eacute;cris les
+ places
+ que tu obtiens, les qualit&eacute;s et les d&eacute;fauts que tu trouves &agrave;
+ chaque
+ professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'&eacute;tat de ton linge,
+ si tu
+ dors et si tu manges bien.</p>
+<p>Voil&agrave; ce qui m'int&eacute;resse. Aujourd'hui, je ne comprends plus.
+ A propos de
+ quoi, s'il te pla&icirc;t, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+ hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+ dat&eacute;e et on ne sait si tu l'adresses &agrave; moi ou au chien. La forme
+ m&ecirc;me de
+ ton &eacute;criture me para&icirc;t modifi&eacute;e, et la disposition des lignes,
+ la quantit&eacute;
+ de majuscules me d&eacute;concertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+ Je suppose que c'est de toi, et je tiens &agrave; t'en faire non un crime, mais
+ l'observation.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de Poil de Carotte</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Un mot &agrave; la h&acirc;te pour t'expliquer ma derni&egrave;re lettre. Tu
+ ne t'es pas aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait <i>en vers.</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Toiton</h2>
+<p>
+ Ce petit toit o&ugrave;, tour &agrave; tour, ont v&eacute;cu des poules, des
+ lapins, des
+ cochons, vide maintenant, appartient en toute propri&eacute;t&eacute; &agrave;
+ Poil de Carotte
+ pendant les vacances. Il y entre commod&eacute;ment, car le toiton n'a plus
+ de
+ porte. Quelques gr&ecirc;les orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+ les regarde &agrave; plat ventre, elles lui semblent une for&ecirc;t. Une poussi&egrave;re
+ fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidit&eacute;. Poil
+ de
+ Carotte fr&ocirc;le le plafond de ses cheveux. Il est l&agrave; chez lui et
+ s'y
+ divertit, d&eacute;daigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p>
+<p></p>
+<p>Son principal amusement consiste &agrave; creuser quatre nids avec son derri&egrave;re,
+ un &agrave; chaque coin du toiton. Il ram&egrave;ne de sa main, comme d'une
+ truelle,
+ des bourrelets de poussi&egrave;re et se cale.</p>
+<p>Le dos au mur lisse, les jambes pli&eacute;es, les mains crois&eacute;es sur
+ ses genoux,
+ g&icirc;t&eacute;, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de
+ place. Il
+ oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+ troublerait.</p>
+<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de l&agrave;, par le trou de l'&eacute;vier,
+ tant&ocirc;t
+ a torrents, tant&ocirc;t goutte &agrave; goutte, lui envoie des bouff&eacute;es
+ fra&icirc;ches.</p>
+<p>Brusquement, une alerte.
+ Des appels approchent, des pas.</p>
+<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p>
+<p>Une t&ecirc;te se baisse et Poil de Carotte r&eacute;duit en boulette, se poussant
+ dans
+ la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard m&ecirc;me
+ immobilis&eacute;, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p>
+<p>--Poil de Carotte, est-tu l&agrave;?</p>
+<p>Les tempes bossel&eacute;es, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p>
+<p>--Il n'y est pas, le petit animal. O&ugrave; diable est-il?</p>
+<p>On s'&eacute;loigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend
+ de
+ l'aise. Sa pens&eacute;e parcourt encore de longues routes de silence.</p>
+<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+ dans une toile d'araign&eacute;e, vibre et se d&eacute;bat. Et l'araign&eacute;e
+ glisse le long
+ d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+ instant suspendue, inqui&egrave;te, pelotonn&eacute;e.</p>
+<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au d&eacute;nouement,
+ et quand l'araign&eacute;e tragique fonce, ferme l'&eacute;toile de ses pattes,
+ &eacute;treint
+ la proie &agrave; manger, il se dresse debout, passionn&eacute;, comme s'il
+ voulait sa
+ part.</p>
+<p>Rien de plus.</p>
+<p>L'araign&eacute;e remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en
+ son
+ &acirc;me de li&egrave;vre o&ugrave; il fait noir.</p>
+<p>Bient&ocirc;t, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa r&ecirc;vasserie,
+ faute de pente, s'arr&ecirc;te, forme flaque et croupit.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Chat</h2>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">I</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+ p&ecirc;cher les &eacute;crevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les d&eacute;chets
+ d'une
+ boucherie.</p>
+<p>Or il conna&icirc;t un chat, m&eacute;pris&eacute; parce qu'il est vieux, malade,
+ et &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+ pel&eacute;. Poil de Carotte l'invite &agrave; venir prendre une tasse de lait
+ chez lui,
+ dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+ du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+ pos&eacute;e dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p>
+<p>--R&eacute;gale-toi.</p>
+<p>Il lui flatte l'&eacute;chine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs
+ coups
+ de langue, puis s'attendrit.</p>
+<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p>
+<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne l&egrave;che
+ plus que ses l&egrave;vres sucr&eacute;es.</p>
+<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+ Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+ que celle-l&agrave;. D'ailleurs, un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard!...</p>
+<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p>
+<p>La d&eacute;tonation &eacute;tourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton
+ m&ecirc;me a
+ saut&eacute;, et quand le nuage se dissipe, il voit, &agrave; ses pieds, le
+ chat qui
+ le regarde d'un oeil.</p>
+<p>Une moiti&eacute; de la t&ecirc;te est emport&eacute;e, et le sang coule dans
+ la tasse de lait.</p>
+<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. M&acirc;tin, j'ai pourtant vis&eacute;
+ juste.</p>
+<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune &eacute;clat, l'inqui&egrave;te.</p>
+<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+ aucun effort pour se d&eacute;placer. Il semble saigner expr&egrave;s dans la
+ tasse,
+ avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p>
+<p>Poil de Carotte n'est pas un d&eacute;butant. Il a tu&eacute; des oiseaux sauvages,
+ des
+ animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+ d'autrui.</p>
+<p>Il sait comment on proc&egrave;de, et que si la b&ecirc;te a la vie dure, il
+ faut se
+ d&eacute;p&ecirc;cher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps
+ &agrave; corps.
+ Sinon, des acc&egrave;s de fausse sensibilit&eacute; nous surprennent. On devient
+ l&acirc;che. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p>
+<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+ par la queue et lui ass&egrave;ne sur la nuque des coups de carabine si violents,
+ que chacun d'eux para&icirc;t le dernier, le coup de gr&acirc;ce.</p>
+<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ ou se d&eacute;tend et ne crie pas.</p>
+<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil
+ de
+ Carotte.</p>
+<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+ de ses bras, et s'exaltant &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration des griffes,
+ les dents jointes,
+ les veines orageuses, il l'&eacute;touffe.</p>
+<p>Mais il s'&eacute;touffe aussi, chancelle, &eacute;puis&eacute;, et tombe par
+ terre, assis, sa figure coll&eacute;e contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil
+ du chat.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>Poil de Carotte est maintenant couch&eacute; sur son lit de fer.
+ Ses parents et les amis de ses parents, mand&eacute;s en h&acirc;te, visitent,
+ courb&eacute;s
+ sous le plafond bas du toiton, les lieux o&ugrave; s'accomplit le drame.</p>
+<p>--Ah! dit sa m&egrave;re, j'ai d&ucirc; centupler mes forces pour lui arracher
+ le chat
+ broy&eacute; sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p>
+<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une f&eacute;rocit&eacute; qui plus
+ tard aux
+ veill&eacute;es de famille, appara&icirc;tra l&eacute;gendaire, Poil de Carotte
+ dort et r&ecirc;ve:</p>
+<p>Il se prom&egrave;ne le long d'un ruisseau, o&ugrave; les rayons d'une lune
+ in&eacute;vitable
+ remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p>
+<p>Sur les p&ecirc;chettes, les morceaux du chat flambaient &agrave; travers l'eau
+ transparente.</p>
+<p>Des brumes blanches glissent au ras du pr&eacute;, cachent peut-&ecirc;tre
+ de l&eacute;gers
+ fant&ocirc;mes.</p>
+<p>Poil de Carotte, ses mains derri&egrave;re son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+ rien &agrave; craindre.</p>
+<p>Un boeuf approche, s'arr&ecirc;te et souffle, d&eacute;tale ensuite, r&eacute;pand
+ jusqu'au
+ ciel le bruit de ses quatre sabots et s'&eacute;vanouit.
+ Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+ n'aga&ccedil;ait pas autant, &agrave; luis seul, qu'une assembl&eacute;e de
+ vieilles femmes.</p>
+<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, l&egrave;ve
+ doucement un b&acirc;ton de p&ecirc;chette et voici que du milieu des roseaux
+ montent
+ des &eacute;crevisses g&eacute;antes.</p>
+<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+ Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p>
+<p>Et les &eacute;crevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles
+ cr&eacute;pitent. D&eacute;j&agrave; elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Moutons</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte n'aper&ccedil;oit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+ poussent des cris &eacute;tourdissants et m&ecirc;l&eacute;s, comme des enfants
+ qui jouent sous
+ un pr&eacute;au d'&eacute;cole. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il
+ en &eacute;prouve
+ quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est
+ un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+ graduellement &agrave; l'obscurit&eacute;, et les d&eacute;tails se pr&eacute;cisent.</p>
+<p>L'&eacute;poque des naissances a commenc&eacute;. Chaque matin, le fermier
+ Pajol compte
+ deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves &eacute;gar&eacute;s parmi les
+ m&egrave;res,
+ gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
+ sculpture grossi&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils su&ccedil;otent
+ d&eacute;j&agrave; ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un
+ brin de
+ foin dans la bouche.</p>
+<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se d&eacute;tendent d'un violent effort de
+ l'arri&egrave;re-train et ex&eacute;cutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour,
+ maigres,
+ tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+ qui vient de na&icirc;tre se tra&icirc;ne, visqueux et non l&eacute;ch&eacute;.
+ Sa m&egrave;re, g&ecirc;n&eacute;e par
+ sa bourse gonfl&eacute;e d'eau et ballotante, la repousse &agrave; coups de
+ t&ecirc;te.</p>
+<p>--Une mauvaise m&egrave;re! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est chez les b&ecirc;tes comme chez le monde, dit Pajol.</p>
+<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p>
+<p>--Presque, dit Pajol. Il faut &agrave; plus d'un donner le biberon, un biberon
+ comme ceux qu'on ach&egrave;te au pharmacien. &Ccedil;a ne dure pas, la m&egrave;re
+ s'attendrit.
+ D'ailleurs, on les mate.</p>
+<p>Il la prend par les &eacute;paules et l'isole dans une cage. Il lui moue au
+ coup une cravate de paille pour la reconna&icirc;tre, si elle s'&eacute;chappe.
+ L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de r&acirc;pe, et le petit,
+ frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de t&eacute;ter, plaintif,
+ le museau envelopp&eacute; d'une gel&eacute;e tremblante. </p>
+<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra &agrave; des sentiments plus humains? dit
+ Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>--Oui, quand son derri&egrave;re sera gu&eacute;ri, dit Pajol: elle a eu des
+ couches
+ dures.</p>
+<p>--Je tiens &agrave; mon id&eacute;e, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+ provisoirement le petit aux soins d'une &eacute;trang&egrave;re?</p>
+<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p>
+<p>En effet, des quatre coins de l'&eacute;curie, les b&ecirc;lements des m&egrave;res
+ se croisent,
+ sonnent l'heure des t&eacute;t&eacute;es et, monotones aux oreilles de Poil
+ de Carotte,
+ sont nuanc&eacute;s pour les agneaux, car, sans confusion chacun se pr&eacute;cipite
+ droit aux t&eacute;tines maternelles.</p>
+<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p>
+<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-&ecirc;tre par la finesse de leur
+ nez.</p>
+<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p>
+<p>Il compare profond&eacute;ment les hommes avec des moutons, et voudrait conna&icirc;tre
+ les petits noms des agneaux.</p>
+<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+ coups de nez, mangent, paisibles, indiff&eacute;rentes. Poil de Carotte remarque
+ dans l'eau d'une auge des d&eacute;bris de cha&icirc;ne, des cercles de roues,
+ une
+ pelle us&eacute;e.</p>
+<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assur&eacute;ment, vous
+ enrichissez le sang des b&ecirc;tes au moyen de cette ferraille!</p>
+<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p>
+<p>Il offre &agrave; Poil de Carotte de go&ucirc;ter l'eau. Afin qu'elle devienne
+ encore
+ plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p>
+<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p>
+<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p>
+<p>Pajol fouille l'&eacute;paisse laine d'une m&egrave;re et attrape avec ses
+ ongles un
+ berdin jaune rond, dodu, repu, &eacute;norme. Selon Pajol, deux de cette taille
+ d&eacute;voraient la t&ecirc;te d'un enfant comme une prune. Il le met au creux
+ de la
+ main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, &agrave; le
+ fourrer dans le cou ou les cheveux de ses fr&egrave;re et soeur.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte &eacute;prouve
+ des
+ picotements aux doigts, comme s'il tombait du gr&eacute;sil. Bient&ocirc;t au
+ poignet,
+ ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ ronger le bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule. Tant pis, Poil de Carotte le
+ serre; il
+ l'&eacute;crase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+ aper&ccedil;oive.</p>
+<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p>
+<p>Un instant encore, Poil de Carotte &eacute;coute, recueilli, les b&ecirc;lements
+ qui
+ se calment peu &agrave; peu. Tout &agrave; l'heure, on n'entendra plus que le
+ bruissement
+ sourd du foin broy&eacute; entre les m&acirc;choires lentes.</p>
+<p>Accroch&eacute;e &agrave; un barreau de r&acirc;telier, une limousine aux raies
+ &eacute;teintes semble garder les moutons, toute seule.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Parrain</h2>
+<p>
+ Quelquefois madame Lepic permet &agrave; Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+ et m&ecirc;me de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+ passe sa vie &agrave; la p&ecirc;che ou dans la vigne. Il n'aime personne et
+ ne supporte
+ que Poil de Carotte.</p>
+<p>--Te voil&agrave;, canard! dit-il.</p>
+<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu pr&eacute;par&eacute;
+ ma
+ ligne?</p>
+<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne pr&ecirc;te. Ainsi
+ son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se f&acirc;che
+ plus et cette manie du vieil homme complique &agrave; peine leurs relations.
+ Quand il dit oui, il veut dire non et r&eacute;ciproquement. Il ne s'agit que
+ de ne pas s'y tromper.</p>
+<p>--Si &ccedil;a l'amuse, &ccedil;a ne me g&ecirc;ne gu&egrave;re, pense Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Et ils restent bons camarades.</p>
+<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+ toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+ de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journ&eacute;e,
+ le
+ force &agrave; boire un verre de vin pur.</p>
+<p>Puis ils vont p&ecirc;cher.</p>
+<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et d&eacute;roule m&eacute;thodiquement son
+ crin de
+ Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+ et ne p&ecirc;che que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+ comme des enfants.</p>
+<p>--Surtout, dit-il &agrave; Poil de Carotte, ne l&egrave;ve ta ligne que lorsque
+ ton
+ bouchon aura enfonc&eacute; trois fois.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pourquoi trois?</p>
+<p>Parrain:
+ La premi&egrave;re ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+ s&eacute;rieux: il avale. La troisi&egrave;me, c'est s&ucirc;r: il ne s'&eacute;chappera
+ plus. On ne
+ tire jamais trop tard.</p>
+<p>Poil de Carotte pr&eacute;f&egrave;re la p&ecirc;che aux goujons. Il se d&eacute;chausse,
+ entre dans
+ la rivi&egrave;re et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+ trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un &agrave;
+ chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p>
+<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p>
+<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa t&ecirc;te, on rentre d&eacute;jeuner.
+ Il
+ bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p>
+<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+ bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+ qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+ perdrix.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ceux-l&agrave; fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop
+ mal.
+ Pourtant ce n'est plus &ccedil;a. Elle doit m&eacute;nager la cr&egrave;me.
+ Parrain:
+ Canard, j'ai du plaisir &agrave; te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ ton content, chez ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tout d&eacute;pend de son app&eacute;tit. Si elle a faim, je mange &agrave;
+ sa faim. En se
+ servant elle me sert par-dessus le march&eacute;. Si elle a fini, j'ai fini
+ aussi.</p>
+<p>Parrain:
+ On en redemande, b&ecirc;ta.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est facile &agrave; dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+ sur sa faim.</p>
+<p>Parrain:
+ Et moi qui n'ai pas d'enfants, je l&egrave;cherais le derri&egrave;re d'un singe,
+ si ce
+ singe &eacute;tait mon enfant! Arrangez &ccedil;a.</p>
+<p>Ils terminent leur journ&eacute;e dans la vigne, o&ugrave; Poil de Carotte,
+ tant&ocirc;t regarde piocher son parrain et le suit pas &agrave; pas, tant&ocirc;t,
+ couch&eacute; sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins
+ d'osier.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Fontaine</h2>
+<p>
+ Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+ est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+ membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+ sa m&egrave;re.</p>
+<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ O&ugrave; plut&ocirc;t, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner
+ une
+ correction &agrave; mon fr&egrave;re, il saute sur un manche de balai, se campe
+ devant
+ elle, et je te jure qu'elle s'arr&ecirc;te court. Aussi elle pr&eacute;f&egrave;re
+ le prendre
+ par les sentiments. Elle dit que la nature de F&eacute;lix est si susceptible
+ qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux &agrave;
+ la
+ mienne.</p>
+<p>Parain:
+ Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, F&eacute;lix et moi, pour de
+ bon
+ ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me d&eacute;fendrais comme lui.
+ Mais je me vois arm&eacute; d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+ l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-&ecirc;tre qu'elle
+ me dirait merci, avant de taper.</p>
+<p>Parrain:
+ Dors, canard, dors!</p>
+<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, &eacute;touffe
+ et
+ cherche de l'air, et son vieux parrain en a piti&eacute;.</p>
+<p>Tout &agrave; coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit
+ le bras.</p>
+<p>--Es-tu l&agrave;, canard? dit-il. Je r&ecirc;vais, je te croyais encore dans
+ la
+ fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Comme si j'y &eacute;tais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+ souvent.</p>
+<p>Parrain:
+ Mon pauvre canard, d&egrave;s que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+ m'&eacute;tais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+ gliss&eacute;, tu es tomb&eacute;, tu criais, tu te d&eacute;battais, et moi,
+ mis&eacute;rable, je
+ n'entendais rien. Il y avait &agrave; peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+ tu ne te relevais pas. C'&eacute;tait l&agrave; le malheur, tu ne pensais donc
+ plus &agrave;
+ te relever?</p>
+<p></p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+ Parrain:
+ Enfin ton barbotement me r&eacute;veille. Il &eacute;tait temps. Pauvre canard!
+ pauvre
+ canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a chang&eacute;, on t'a mis le
+ costume des dimanches du petit Bernard.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, il me piquait. Je me grattais. C'&eacute;tait donc un costume de crin.</p>
+<p>Parrain:
+ Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre &agrave; te pr&ecirc;ter.
+ Je
+ ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je serais loin.</p>
+<p>Parrain:
+ Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais pass&eacute;
+ une
+ bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la m&eacute;rite.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Moi, parrain, je ne la m&eacute;rite pas et je voudrais bien dormir.</p>
+<p>Parrain:
+ Dors, canard, dors.</p>
+<p>Poil de Carotte: Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, l&acirc;che ma
+ main. Je te la rendrai apr&egrave;s mon somme. Et retire aussi ta jambe, &agrave;
+ cause de tes poils. Il m'est impossible de dormir quand on me touche.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Prunes</h2>
+<p>
+ Quelque temps agit&eacute;s, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p>
+<p>--Canard, dors-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, parrain.</p>
+<p>Parrain:
+ Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+ des vers.</p>
+<p>--C'est une id&eacute;e, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+ jardin.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une bo&icirc;te de fer-blanc,
+ &agrave; moiti&eacute; pleine de terre mouill&eacute;e. Il y entretient une
+ provision de vers
+ pour se p&ecirc;che. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+ manque jamais. Quand il a plu toute la journ&eacute;e, la r&eacute;colte est
+ abondante.</p>
+<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il &agrave; Poil de Carotte, va doucement.
+ Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+ bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'&eacute;loigne
+ trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+ pour qu'il ne glisse pas. S'il est &agrave; demi rentr&eacute;, l&acirc;che-le:
+ tu le
+ casserais. Et un ver coup&eacute; ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+ et les poissons d&eacute;licats les d&eacute;daignent. Certains p&ecirc;cheurs
+ &eacute;conomisent
+ leurs vers; ils ont tort. On ne p&ecirc;che de beaux poissons qu'avec des vers
+ entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+ s'imagine qu'ils se sauvent, court apr&egrave;s et d&eacute;vore tout de confiance.</p>
+<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+ barbouill&eacute;s de leur sale bave.</p>
+<p>Parrain:
+ Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+ Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+ terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pour la mienne, je te la c&egrave;de. Mange voir.</p>
+<p>Parrain:
+ Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+ &eacute;carter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux
+ des
+ prunes.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, je sais. Aussi tu d&eacute;go&ucirc;tes ma famille, maman surtout, et d&egrave;s
+ qu'elle
+ pense &agrave; toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+ tu n'es pas difficile et nous nous entendons tr&egrave;s bien.</p>
+<p>Il l&egrave;ve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+ prunes. Il garde les bonnes et donne les v&eacute;reuses &agrave; parrain qui
+ dit, les
+ avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p>
+<p>--Ce sont les meilleures.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+ seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p>
+<p>--&Ccedil;a ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens &agrave; plein nez.
+ Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+ tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p>
+<p>Parrain: Canard! canard! &ccedil;a conserve.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Mathilde</h2>
+<p>
+ --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essouffl&eacute;e &agrave; madame Lepic,
+ Poil de
+ Carotte joue encore au mari et &agrave; la femme avec la petite Mathilde, dans
+ le
+ pr&eacute;. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les habille. C'est pourtant d&eacute;fendu,
+ si je ne me
+ trompe.</p>
+<p>En effet, dans le pr&eacute;, la petite Mathilde se tient immobile et raide
+ sous
+ sa toilette de cl&eacute;matite sauvage &agrave; fleurs blanches. Toute par&eacute;e,
+ elle
+ semble vraiment une fianc&eacute;e garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+ calmer toutes les coliques de la vie.</p>
+<p>La cl&eacute;matite, d'abord natt&eacute;e en couronne sur la t&ecirc;te, descend
+ par flots
+ sous le menton, derri&egrave;re le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+ la taille et forme &agrave; terre une queue rampante que grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix ne se
+ lasse pas d'allonger.</p>
+<p>Il recule et dit:</p>
+<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p>
+<p>A son tour, Poil de Carotte est habill&eacute; en jeune mari&eacute;, &eacute;galement
+ couvert
+ de cl&eacute;matites o&ugrave;, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, &eacute;clatent
+ des pavots, des cenelles, un pissenlit
+ jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+ rire, et tous trois gardent leur s&eacute;rieux. Ils savent quel ton convient
+ &agrave; chaque c&eacute;r&eacute;monie. On doit rester triste aux enterrements,
+ d&egrave;s le d&eacute;but,
+ jusqu'&agrave; la fin, et grave aux mariages, jusqu'apr&egrave;s la messe. Sinon,
+ ce
+ n'est plus amusant de jouer.</p>
+<p>--Prenez-vous la main, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix. En avant! doucement.</p>
+<p>Ils s'avancent au pas, &eacute;cart&eacute;s. Quand Mathilde s'emp&ecirc;tre,
+ elle retrousse
+ sa tra&icirc;ne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend,
+ une jambe lev&eacute;e.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les conduit par le pr&eacute;. Il marche &agrave;
+ reculons, et les
+ bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+ et les salue, puis monsieur le Cur&eacute; et les b&eacute;nit, puis l'ami qui
+ f&eacute;licite
+ et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un b&acirc;ton,
+ un
+ autre b&acirc;ton.
+</p>
+<p>Il les prom&egrave;ne de long en large.</p>
+<p>--Halte! dit-il, &ccedil;a se d&eacute;range.
+ Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+ le cort&egrave;ge en branle.</p>
+<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p>
+<p>Une vrille de cl&eacute;matite luit tire les cheveux. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ arrache
+ le tout. On continue.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est, dit-il, maintenant vous &ecirc;tes mari&eacute;s, bichez-vous.</p>
+<p>Comme ils h&eacute;sitent:</p>
+<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est mari&eacute; on se biche. Faites-vous
+ la cour, une d&eacute;claration. Vous avez l'air plomb&eacute;s.</p>
+<p>Sup&eacute;rieur, il se moque de leur inhabilet&eacute; lui qui, peut-&ecirc;tre,
+ a d&eacute;j&agrave;
+ prononc&eacute; des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+ premier, pour sa peine.</p>
+<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche &agrave; travers la plante grimpante le
+ visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p>
+<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde, comme elle l'a re&ccedil;u, lui rend son baiser. Aussit&ocirc;t,
+ gauches,
+ g&ecirc;n&eacute;s, ils rougissent tous deux.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix leur montre les cornes.</p>
+<p>--Soleil! Soleil!</p>
+<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et tr&eacute;pigne, des bousilles
+ aux l&egrave;vres.</p>
+<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arriv&eacute;!</p>
+<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ ricane ce n'est pas toi qui m'emp&ecirc;cheras de me marier avec Mathilde, si
+ maman veut.</p>
+<p>Mais voici que maman vient r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me qu'elle ne veut
+ pas. Elle
+ pousse le barri&egrave;re du pr&eacute;. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+ En passant pr&egrave;s de la haie, elle casse une rouette dont elle &ocirc;te
+ les
+ feuilles et garde les &eacute;pines. Elle arrive droit, in&eacute;vitable comme
+ l'orage.</p>
+<p>--Gare les calottes, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il s'enfuit au bout du pr&eacute;. Il est &agrave; l'abri et peut voir.</p>
+<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique l&acirc;che, il pr&eacute;f&egrave;re
+ en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p>
+<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+ tout.</p>
+<p>Mathilde:
+ Oui, mais ta maman va le dire &agrave; ma maman, et ma maman va me battre.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+ qu'elle te corrige, ta maman?</p>
+<p>Mathilde:
+ Des fois; &ccedil;a d&eacute;pend.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pour moi, c'est toujours s&ucirc;r.</p>
+<p>Mathilde:
+ Mais je n'ai rien fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a ne fait rien. Attention!</p>
+<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+ son allure. Elle est si pr&egrave;s que soeur Ernestine, par peur des chocs
+ en
+ retour, s'arr&ecirc;te au bord du cercle o&ugrave; l'action se concentrera.
+ Poil de
+ Carotte se campe devant &quot;sa femme&quot;, qui sanglote plus fort. Les cl&eacute;matites
+ sauvages m&ecirc;lent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se l&egrave;ve,
+ pr&ecirc;te &agrave; cingler. Poil de Carotte, p&acirc;le, croise ses bras,
+ et la nuque
+ raccourcie, les reins chauds d&eacute;j&agrave;, les mollets lui cuisant d'avance,
+ il a
+ l'orgueil de s'&eacute;crier:</p>
+<p>--Qu'est-ce que &ccedil;a fait, pourvu qu'on rigole!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Coffre-Fort</h2>
+<p>
+ Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p>
+<p>--Ta maman est venue tout rapporter &agrave; ma maman et j'ai re&ccedil;u une
+ bonne
+ fess&eacute;e. Et toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne m&eacute;ritais pas d'&ecirc;tre battue,
+ nous
+ ne faisions rien de mal.</p>
+<p>Mathilde:
+ Non, pour s&ucirc;r.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je t'affirme que je parlais s&eacute;rieusement quand je te disais que je me
+ marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde:
+ Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je pourrais te m&eacute;priser parce que tu es pauvre et que je suis riche,
+ mais
+ n'aie pas peur, je t'estime.</p>
+<p>Mathilde:
+ Tu es riche &agrave; combien, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mes parents ont au moins un million.</p>
+<p>Mathilde:
+ Combien que &ccedil;a fait un million?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais d&eacute;penser
+ tout leur
+ argent.</p>
+<p>Mathilde:
+ Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir gu&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+ flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+ du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+ serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+ dit un mot que personne ne conna&icirc;t, ni maman, ni mon fr&egrave;re, ni
+ ma soeur,
+ personne, except&eacute; lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+ y rend de l'argent et va le d&eacute;poser sur la table de la cuisine. Il ne
+ dit
+ rien, il fait seulement sonner les pi&egrave;ces, afin que maman, occup&eacute;e
+ au
+ fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+ l'argent. Tous les mois &ccedil;a se passe ainsi, et &ccedil;a dure depuis longtemps,
+ preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p>
+<p>Mathilde:</p>
+<p>Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+ mari&eacute;s, &agrave; la condition que tu me promettras de ne jamais le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Mathilde:
+ Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+ r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, c'est notre secret &agrave; papa et &agrave; moi.</p>
+<p>Mathilde:
+ Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Pardon, je le sais.</p>
+<p>Mathilde:
+ Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p>
+<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p>
+<p>--Parions quoi? dit Mathilde h&eacute;sitante.</p>
+<p>--Laisse-moi te toucher o&ugrave; je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+ le mot.</p>
+<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+ presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosit&eacute;s
+ au lieu d'une.</p>
+<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu me jures qu'apr&egrave;s tu te laisseras toucher o&ugrave; je voudrai.</p>
+<p>Mathilde:
+ Maman me d&eacute;fend de jurer.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu ne sauras pas le mot.</p>
+<p>Mathilde:
+ Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devin&eacute;, oui, je l'ai devin&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, impatient&eacute;, brusque les choses.</p>
+<p>--&Eacute;coute, Mathilde, tu n'as rien devin&eacute; du tout. Mais je me contente
+ de ta
+ parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+ c'est &quot;Lustucru&quot;. A pr&eacute;sent, je peux toucher o&ugrave; je veux.</p>
+<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de conna&icirc;tre
+ un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+ de moi!</p>
+<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans r&eacute;pondre, s'avance, d&eacute;cid&eacute;,
+ la main tendue,
+ elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.</p>
+<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une &eacute;curie, un domestique du ch&acirc;teau
+ sort
+ la t&ecirc;te et montre les dents.</p>
+<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'&eacute;crie-t-il, je rapporterai tout &agrave;
+ ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+ un faux nom que j'ai invent&eacute;. D'abord, je ne connais point le vrai.</p>
+<p>Pierre:
+ Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+ parlerai pas &agrave; ta m&egrave;re. Je lui parlerai du reste.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Du reste?</p>
+<p>Pierre:
+ Oui, du reste.
+ Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+ pas vu. Ah! tu vas bien pour ton &acirc;ge. Mais tes plats &agrave; barbe s'&eacute;largiront
+ ce soir!</p>
+<p>Poil de Carotte ne trouve rien &agrave; r&eacute;pliquer. Rouge de figure au
+ point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s'&eacute;teindre, il s'&eacute;loigne,
+ les mains dans ses poches, &agrave; la crapaudine, en reniflant.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les T&ecirc;tards</h2>
+<p>
+ Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
+ puisse le surveiller par la fen&ecirc;tre, et il s'exerce &agrave; jouer comme
+ il faut,
+ quand le camarade R&eacute;my para&icirc;t. C'est un gar&ccedil;on du m&ecirc;me
+ &acirc;ge, qui boite et
+ veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme tra&icirc;ne derri&egrave;re
+ l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p>
+<p></p>
+<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivi&egrave;re. Nous
+ l'aiderons et nous p&ecirc;cherons des t&ecirc;tards avec des paniers.</p>
+<p>--Demande le &agrave; maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Pourquoi moi?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Parce qu'&agrave; moi elle ne me donnera pas la permission.
+ Juste, madame Lepic se montre &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>--Madame, dit R&eacute;my, voulez-vous, s'il vous pla&icirc;t, que j'emm&egrave;ne
+ Poil de
+ Carotte p&ecirc;cher des t&ecirc;tards?</p>
+<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. R&eacute;my r&eacute;p&egrave;te
+ en criant. Madame
+ Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+ rien et se regardent ind&eacute;cis. Mais madame Lepic agite la t&ecirc;te et
+ fait
+ clairement signe que non.</p>
+<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de
+ moi, tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Tant pis, on se serait rudement amus&eacute;. Elle ne veut pas, elle ne veut
+ pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Reste. Nous jouerons ici.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Ah non, par exemple. J'aime mieux p&ecirc;cher des t&ecirc;tards. Il fait doux.
+ J'en ramasserai des pleins paniers.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+ elle se ravise.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p>
+<p>Plant&eacute;s l&agrave; tous deux, les mains dans les poches, ils observent
+ sournoisement
+ l'escalier, et bient&ocirc;t Poil de Carotte pousse R&eacute;my du coude.</p>
+<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p>
+<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant &agrave; la main un panier
+ pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arr&ecirc;te, d&eacute;fiante.</p>
+<p>--Tiens, te voil&agrave; encore, R&eacute;my! Je te croyais parti. J'avertirai
+ ton papa
+ que tu musardes et il te grondera.</p>
+<p>R&eacute;my:
+ Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il conna&icirc;t
+ madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devin&eacute;e une fois encore.
+ Mais puisque cet imb&eacute;cile de R&eacute;my brouille les choses, g&acirc;te
+ tout, Poil de
+ Carotte se d&eacute;sint&eacute;resse du d&eacute;nouement. Il &eacute;crase
+ de l'herbe sous son pied
+ et regarde ailleurs.</p>
+<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+ r&eacute;tracter.</p>
+<p>Elle n'ajoute rien.</p>
+<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+ Poil de Carotte pour p&ecirc;cher des t&ecirc;tards et qu'elle avait vid&eacute;
+ de ses noix
+ fra&icirc;ches, expr&egrave;s.</p>
+<p>R&eacute;my est d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+<p>Madame Lepic ne badine gu&egrave;re et les enfants des autres s'approchent
+ d'elle
+ prudemment et la redoutent presque autant que le ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+<p>R&eacute;my sauve l&agrave;-bas vers la rivi&egrave;re. Il galope si vite que
+ son pied gauche,
+ toujours en retard, raie la poussi&egrave;re de la route, danse et sonne comme
+ une casserole.</p>
+<p>Sa journ&eacute;e perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+ Il a manqu&eacute; une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p>
+<p>Solitaire, sans d&eacute;fense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+ d'elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Coup de Th&eacute;&acirc;tre</h2>
+<h3 align="center"> Sc&egrave;ne Premi&egrave;re</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ O&ugrave; vas-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte: <i>Il a mis sa cravate neuve et crach&eacute; sur ses souliers
+ &agrave; les noyer</i></p>
+<p>Je vais me promener avec papa.</p>
+<p>Madame Lepic: Je te d&eacute;fends d'y aller, tu m'entends? Sans &ccedil;a...
+ <i>Sa main droite recule comme pour prendre son &eacute;lan</i>.</p>
+<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>: Compris.</p>
+<p></p>
+<p>Sc&egrave;ne II</p>
+<p> Poil de Carotte: <i>En m&eacute;ditation pr&egrave;s de l'horloge</i>.</p>
+<p>Qu'est-ce que je veux, moi? &Eacute;viter les calottes. Papa m'en donne moins
+ que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">Sc&egrave;ne III</h3>
+<p>Monsieur Lepic:</p>
+<p> <i>Il ch&eacute;rit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours
+ courant la pretentaine pour affaires.</i></p>
+<p>Allons! partons.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, mon papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.</p>
+<p> Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p> Poil de Carotte: Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic: Ah, oui! encore
+ une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait par quelle oreille te
+ prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche &agrave; ton
+ aise.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center"> Sc&egrave;ne IV</h3>
+<p> Madame Lepic: </p>
+<p><i>Elle a toujours la pr&eacute;caution d'&eacute;couter aux portes, pour
+ mieux entendre.</i></p>
+<p> Pauvre ch&eacute;ri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux
+ et les tire</i>. Le voil&agrave; tout en larmes, parce que son p&egrave;re...
+ <i>Elle regarde en dessous M. Lepic... </i>voudrait l'emmener malgr&eacute;
+ lui. Ce n'est pas ta m&egrave;re qui te tourmenterait avec cette cruaut&eacute;.
+ <i>Les Lepic p&egrave;re et m&egrave;re se tournent le dos.</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center"> Sc&egrave;ne V</h3>
+<p> Poil de Carotte: </p>
+<p><i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul.</i></p>
+<p> Tout le monde ne peut pas &ecirc;tre orphelin.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center"> En Chasse</h2>
+<p> M. Lepic emm&egrave;ne ses fils &agrave; la chasse alternativement. Ils marchent
+ derri&egrave;re lui, un peu sur sa droite, &agrave; cause de la direction du
+ fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un ent&ecirc;tement passionn&eacute; &agrave; le suivre, sans se
+ plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent;
+ le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p>
+<p> Si M. Lepic tue un li&egrave;vre au d&eacute;but de la chasse, il dit:</p>
+<p>--Veux-tu le laisser &agrave; la premi&egrave;re ferme ou le cacher dans une
+ haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?</p>
+<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p>
+<p> Il lui arrive de porter une journ&eacute;e enti&egrave;re deux li&egrave;vres
+ et cinq perdrix.</p>
+<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son &eacute;paule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+ affection et oublie un moment sa charge.</p>
+<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanit&eacute; cesse
+ de le
+ soutenir.</p>
+<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labour&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, irrit&eacute;, s'arr&ecirc;te debout au soleil. Il regarde
+ son p&egrave;re
+ pi&eacute;tiner le champ, sillon par sillon, motte &agrave; motte, le fouler,
+ l'&eacute;galiser
+ comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+ chardons, tandis que Pyrame m&ecirc;me, n'en pouvant plus, cherche l'ombre,
+ se
+ couche un peu et hal&egrave;te, toute sa langue dehors.</p>
+<p>--Mais il n'y a rien l&agrave;, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+ orties, fourrage. Si j'&eacute;tais li&egrave;vre g&icirc;t&eacute; au creux
+ d'un foss&eacute;, sous les
+ feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p>
+<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p>
+<p>Et M. Lepic saute un autre &eacute;chalier, pour battre une luzerne d'&agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;,
+ o&ugrave;, cette fois, ils serait bien &eacute;tonn&eacute; de ne pas trouver
+ quelque gars de
+ li&egrave;vre.</p>
+<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+ apr&egrave;s lui, maintenant. Une journ&eacute;e qui commence mal finit mal.
+ Trotte et
+ sue, papa, &eacute;reinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+ Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p>
+<p>Car Poil de Carotte est na&iuml;vement superstitieux.</p>
+<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voil&agrave; Pyrame
+ en arr&ecirc;t, le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue raide. Sur la pointe
+ du pied, M. Lepic s'approche le plus pr&egrave;s possible, la crosse au d&eacute;faut
+ de l'&eacute;paule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'&eacute;motion
+ le fait suffoquer.</p>
+<p><i>Il soul&egrave;ve sa casquette</i> Des perdrix partent, ou un li&egrave;vre
+ d&eacute;boule. Et selon que Poil de Carotte <i>laisse retomber la casquette
+ ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic manque ou tue.</p>
+<p>Poil de Carotte l'avoue, ce syst&egrave;me n'est pas infaillible. Le geste
+ trop
+ souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; ne produit plus d'effet, comme si la fortune
+ se fatiguait
+ de r&eacute;pondre aux m&ecirc;mes signes. Poil de Carotte les espace discr&egrave;tement,
+ et
+ &agrave; cette condition, &ccedil;a r&eacute;ussit presque toujours.</p>
+<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soup&egrave;se un li&egrave;vre chaud
+ encore
+ dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supr&ecirc;mes besoins.
+ Pourquoi ris-tu?</p>
+<p>--Parce que tu l'as tu&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; moi, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Et fier de ce nouveau succ&egrave;s, il expose avec aplomb sa m&eacute;thode.</p>
+<p>--Tu parles s&eacute;rieusement? dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'&agrave; pr&eacute;tendre que je ne me trompe
+ jamais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille gu&egrave;re,
+ si
+ tu tiens &agrave; ta r&eacute;putation de gar&ccedil;on d'esprit, de d&eacute;biter
+ ces bourdes devant
+ des &eacute;trangers. On t'&eacute;claterait au nez. A moins que, par hasard,
+ tu ne te
+ moques de ton p&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+ qu'un serin.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Mouche</h2>
+<p>
+ La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les &eacute;paules de remords,
+ tant il se trouve b&ecirc;te, embo&icirc;te le pas de son p&egrave;re avec une
+ nouvelle
+ ardeur, s'applique &agrave; poser exactement le pied gauche l&agrave; ou M.
+ Lepic a
+ pos&eacute; son pied gauche, et il &eacute;carte les jambes comme s'il fuyait
+ un ogre.
+ Il ne se repose que pour attraper une m&ucirc;re, une poire sauvage et des
+ prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les l&egrave;vres et calment
+ la
+ soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+ vie. Gorg&eacute;e par gorg&eacute;e, il boit presque tout &agrave; lui seul,
+ car M. Lepic,
+ que la chasse grise, oublie d'en demander.</p>
+<p>--Une goutte, papa?</p>
+<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+ qu'il offrait, vide le flacon, et la t&ecirc;te tournante, repart &agrave; la
+ poursuite
+ de son p&egrave;re. Soudain, il s'arr&ecirc;te, enfonce un doigt au creux de
+ son oreille,
+ l'agite vivement, le retire, puis feint d'&eacute;couter, et il crie &agrave;
+ M. Lepic:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ote-la, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+ bourdonne.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Laisse-la mourir toute seule.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+ Monsieur Lepic:
+ T&acirc;che de la tuer avec une corne de mouchoir.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+ permission?</p>
+<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais d&eacute;p&ecirc;che-toi.</p>
+<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+ il la vide une deuxi&egrave;me fois, pour le cas o&ugrave; M. Lepic imaginerait
+ de
+ r&eacute;clamer sa part.</p>
+<p>Et bient&ocirc;t, Poil de Carotte s'&eacute;crie all&egrave;gre, en courant:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit &ecirc;tre morte.
+ Seulement, elle a tout bu.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La premi&egrave;re B&eacute;casse</h2>
+<p> --Mets-toi l&agrave;, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me prom&egrave;nerai
+ dans le bois avec le chien; nous ferons lever les b&eacute;casses, et quand
+ tu entendras: <i>pit, pit, </i>dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les b&eacute;casses
+ passeront sur la t&ecirc;te.</p>
+<p>Point de Carotte tient le fusil couch&eacute; entre son bras. C'est la premi&egrave;re
+ fois qu'il va tirer une b&eacute;casse. Il a d&eacute;j&agrave; tu&eacute; une
+ caille, d&eacute;plum&eacute; une
+ perdrix et manqu&eacute; un li&egrave;vre avec le fusil de M. Lepic.</p>
+<p>Il a tu&eacute; la caille par terre, sous le nez du chien en arr&ecirc;t. D'abord
+ il
+ regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p>
+<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pr&egrave;s.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, &eacute;paula,
+ d&eacute;chargea son arme &agrave; bout portant et rentre dans la terre la boulette
+ grise.
+ Il ne put retrouver de sa caille broy&eacute;e, disparue, que quelques plumes
+ et
+ un bec sanglant.
+ Toutefois, ce qui consacre la renomm&eacute;e d'un jeune chasseur, c'est de
+ tuer
+ une b&eacute;casse, et il faut que cette soir&eacute;e marque dans la vie de
+ Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Le cr&eacute;puscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+ fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+ Aussi Poil de Carotte, &eacute;mu, voudrait bien &ecirc;tre &agrave; tout &agrave;
+ l'heure.</p>
+<p>Les grives, de retour des pr&eacute;s, fusent avec rapidit&eacute; entre les
+ ch&ecirc;nes. Il
+ les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la bu&eacute;e qui ternit
+ le canon du fusil. Des feuilles s&egrave;ches trottinent &ccedil;&agrave; et
+ l&agrave;.</p>
+<p>Enfin, deux b&eacute;casses, dont les longs becs alourdissent le vol, se l&egrave;vent,
+ se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fr&eacute;missant.</p>
+<p>Elles font <i>pit, pit, pit,</i> comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+ que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son c&ocirc;t&eacute;. Ses yeux
+ se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa t&ecirc;te, et la crosse
+ du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p>
+<p>Une des deux b&eacute;casses tombe, bec en avant, et l'&eacute;cho disperse
+ la d&eacute;tonation
+ formidable aux quatre coins du bois.</p>
+<p>Poil de Carotte ramase la b&eacute;casse dont l'aile est cass&eacute;e, l'agite
+ glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p>
+<p>Pyrame accourt, pr&eacute;c&eacute;dant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se
+ h&acirc;te plus
+ que d'ordinaire.</p>
+<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pr&ecirc;t aux &eacute;loges.</p>
+<p>Mais M. Lepic &eacute;carte les branches, para&icirc;t, et dit d'une voix calme
+ &agrave; son
+ fils encore fumant:</p>
+<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tu&eacute;es toutes les deux?</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">L'Hame&ccedil;on</h2>
+<p>Poil de Carotte est en train d'&eacute;cailler ses poissons, des goujons, des
+ ablettes et m&ecirc;me des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend
+ le
+ ventre, et fait &eacute;clater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+ Il r&eacute;unit les vidures pour le chat. Il travaille, se h&acirc;te, absorb&eacute;,
+ pench&eacute;
+ sur le seau blanc d'&eacute;cume, et prend garde de se mouiller.</p>
+<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p>
+<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as p&ecirc;ch&eacute; une belle friture,
+ aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p>
+<p>Elle lui caresse le cou et les &eacute;paules, mais, comme elle retire sa main,
+ elle pousse des cris de douleur.</p>
+<p>Elle a un hame&ccedil;on piqu&eacute; au bout du doigt.</p>
+<p>Soeur Ernestine accourt. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix la suit, et bient&ocirc;t
+ M. Lepic
+ lui-m&ecirc;me arrive.</p>
+<p>--Montre voir, disent-ils.</p>
+<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hame&ccedil;on
+ s'enfonce plus profond&eacute;ment. Tandis que grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur
+ Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le l&egrave;ve en l'air,
+ et chacun peut voir le doigt. L'hame&ccedil;on l'a travers&eacute;.</p>
+<p>M. Lepic tente de l'&ocirc;ter.</p>
+<p>--Oh non! pas comme &ccedil;a! dit madame Lepic d'une voix aigu&euml;.</p>
+<p>En effet, l'hame&ccedil;on est arr&ecirc;t&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute; par
+ son dard et de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+ par sa bouche.</p>
+<p>M. Lepic met son lorgnon.</p>
+<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hame&ccedil;on!</p>
+<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+ madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+ D'ailleurs l'hame&ccedil;on est d'un acier de bonne trempe.</p>
+<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+ Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+ une lame mal aiguis&eacute;e, si faiblement, qu'elle ne p&eacute;n&egrave;tre
+ pas. Il appuie;
+ il sue. Du sang para&icirc;t.</p>
+<p>--Oh! l&agrave;! oh! l&agrave;! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p>
+<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p>
+<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme &ccedil;a! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>M. Lepic perd patience. Le canif d&eacute;chire, scie au hasard, et madame
+ Lepic apr&egrave;s avoir murmur&eacute;: &quot;Boucher! boucher!&quot; se trouve
+ mal, heureusement.</p>
+<p>M. Lepic en profite. Blanc, affol&eacute;, il charcute, fouit la chair, et
+ le doigt
+ n'est plus qu'une plaie sanglante d'o&ugrave; l'hame&ccedil;on tombe.</p>
+<p>Ouf!</p>
+<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi &agrave; rien. Au premier cri de sa
+ m&egrave;re,
+ il s'est sauv&eacute;. Assis sur l'escalier, la t&ecirc;te en ses mains, il
+ s'explique
+ l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lan&ccedil;ait sa ligne au loin, son
+ hame&ccedil;on lui est rest&eacute; dans le dos.</p>
+<p>--Je ne m'&eacute;tonne plus que &ccedil;a ne mordait pas, dit-il.</p>
+<p>Il &eacute;coute les plaintes de sa m&egrave;re, et d'abord n'est gu&egrave;re
+ chagrin&eacute; de les
+ entendre. Ne criera-t-il pas &agrave; son tour, tout &agrave; l'heure, non moins
+ fort
+ qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'&agrave; l'enrouement, afin qu'elle
+ se
+ croie plus t&ocirc;t veng&eacute;e et le laisse tranquille?</p>
+<p></p>
+<p></p>
+<p>Des voisins attir&eacute;s le questionnent:</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pond rien; il bouche ses oreilles, et sa t&ecirc;te rousse dispara&icirc;t.
+ Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p>
+<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est p&acirc;le comme une accouch&eacute;e,
+ et, fi&egrave;re
+ d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot&eacute;
+ avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+ assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement &agrave; Poil de Carotte:</p>
+<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+ pas de ta faute.</p>
+<p>Jamais elle n'a parl&eacute; sur ce ton &agrave; Poil de Carotte. Surpris,
+ il l&egrave;ve le
+ front. Il voit le doigt de sa m&egrave;re envelopp&eacute; de linges et de ficelles,
+ propre, gros et carr&eacute;, pareil &agrave; une poup&eacute;e d'enfant pauvre.
+ Ses yeux secs
+ s'emplissent de larmes.</p>
+<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derri&egrave;re
+ son coude. Mais, g&eacute;n&eacute;reuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p>
+<p>Il ne comprend plus. Il pleure &agrave; pleins yeux.</p>
+<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+ bien m&eacute;chante?</p>
+<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p>
+<p>--Est-il b&ecirc;te? On jurerait qu'on l'&eacute;gorge, dit madame Lepic aux
+ voisins
+ attendris par sa bont&eacute;.</p>
+<p>Elle leur passe l'hame&ccedil;on, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux
+ affirme
+ que c'est du num&eacute;ro 8. Peu &agrave; peu elle retrouve sa facilit&eacute;
+ de parole, et
+ elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p>
+<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tu&eacute;, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+ malin, ce petit outil d'hame&ccedil;on! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p>
+<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+ trou, et de pi&eacute;tiner la terre.</p>
+<p>--Ah! mais non! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, moi je le garde. Je veux
+ p&ecirc;cher
+ avec. Bigre! un hame&ccedil;on tremp&eacute; dans le sang &agrave; maman, c'est
+ &ccedil;a qui sera bon!
+ Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p>
+<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stup&eacute;fait d'avoir &eacute;chapp&eacute;
+ au ch&acirc;timent, exag&egrave;re encore son repentir, rend par la gorge les
+ g&eacute;missements rauques et lave &agrave; grande eau les taches de sa laide
+ figure &agrave; claques.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Pi&egrave;ce d'Argent</h2>
+<h3 align="center"> I</h3>
+<p>
+ Madame Lepic:
+ Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+ poches.</p>
+<p>Poil de Carotte: <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre
+ comme des oreilles d'&acirc;ne.</i></p>
+<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+ hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je ne sais pas.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Prends garde! tu vas mentir. D&eacute;j&agrave; tu divagues comme une ablette
+ &eacute;tourdie.
+ R&eacute;ponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisqu&eacute;e la semaine
+ derni&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, c'est mon couteau.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Quel couteau? Qui t'a donn&eacute; un couteau?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Personne.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole.
+ Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+ sa m&egrave;re lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pi&egrave;ce d'argent.
+ Je
+ n'en sais rien, mais j'en suis s&ucirc;re. Ne nie pas. Ton nez remue.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Maman, cette pi&egrave;ce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donn&eacute;e
+ dimanche.
+ Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+ D'ailleurs je n'y tenais gu&egrave;re. Une pi&egrave;ce de plus ou de moins!</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Voyez-vous &ccedil;a, p&eacute;roreur! Et je t'&eacute;coute moi, bonne femme.
+ Ainsi tu comptes
+ pour rien la peine de ton parrain qui te g&acirc;te tant et qui sera furieux?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Imaginons, maman, que j'ai d&eacute;pens&eacute; ma pi&egrave;ce, &agrave; mon
+ go&ucirc;t. Fallait-il
+ seulement la surveiller toute ma vie!</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pi&egrave;ce, ni la gaspiller
+ sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+ arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic: Et je te d&eacute;fends de dire <i>&quot;oui, maman&quot;</i>,
+ de faire l'original; et gare &agrave; toi, si je t'entends chantonner, siffler
+ entre tes dents, imiter le charretier sans souci. &Ccedil;a ne prend jamais
+ avec moi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte se prom&egrave;ne &agrave; petits pas dans les all&eacute;es
+ du jardin. Il g&eacute;mit.
+ Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa m&egrave;re l'observe,
+ il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+ sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+ Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p>
+<p>O&ugrave; diable peut-elle &ecirc;tre, cette pi&egrave;ce d'argent? L&agrave;-haut,
+ sur l'arbre, au
+ creux d'un vieux nid?</p>
+<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pi&egrave;ces
+ d'or.
+ On l'a vu. Mais Poil de Carotte se tra&icirc;nerait par terre, userait des
+ genoux et ses ongles, sans ramasser une &eacute;pingle.</p>
+<p>Las d'errer, d'esp&eacute;rer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+ au chat et se d&eacute;cide &agrave; rentrer dans la maison, pour prendre l'&eacute;tat
+ de sa
+ m&egrave;re. Peut-&ecirc;tre qu'elle se calme, et que si la pi&egrave;ce reste
+ introuvable, on
+ y renoncera.</p>
+<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p>
+<p>--Maman, eh! maman!</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pond point. Elle vient de sortir et elle a laiss&eacute; &quot;
+ ouvert le
+ tiroir de sa table &agrave; ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+ blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aper&ccedil;oit quelques pi&egrave;ces
+ d'argent.</p>
+<p>Elles semblent vieillir l&agrave;. Elles ont l'air d'y dormir, rarement &eacute;veill&eacute;es,
+ pouss&eacute;es d'un coin &agrave; l'autre, m&ecirc;l&eacute;es et sans nombre.</p>
+<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+ difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+ puis comment faire la preuve?</p>
+<p>Avec cette pr&eacute;sence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+ occasions, Poil de Carotte, r&eacute;solu, allonge le bras, vole une pi&egrave;ce
+ et se
+ sauve.</p>
+<p>Le peur d'&ecirc;tre surpris lui &eacute;vite des h&eacute;sitations, des remords,
+ un retour
+ p&eacute;rilleux vers la table &agrave; ouvrage.</p>
+<p>Il va droit, trop lanc&eacute; pour s'arr&ecirc;ter, parcourt les all&eacute;es,
+ choisit sa
+ place, y &quot;perd&quot; la pi&egrave;ce, l'enfonce d'un coup de talon, se
+ couche &agrave; plat
+ ventre et, le nez chatouill&eacute; par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+ il d&eacute;crit des cercles irr&eacute;guliers, comme on tourne, les yeux band&eacute;s,
+ autour de l'objet cach&eacute;, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+ se frappe anxieusement les mollets et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Attention! &ccedil;a br&ucirc;le, &ccedil;a br&ucirc;le!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte:</p>
+<p>Maman, maman, je l'ai.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Mois aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Comment? la voil&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ La voici.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tiens! fais voir.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Fais voir, toi.</p>
+<p>Poil de Carotte <i>Il montre sa pi&egrave;ce. Madame Lepic montre la sienne.
+ Poil de Carotte les manie, les compare et appr&ecirc;te sa phrase</i>. C'est
+ dr&ocirc;le. O&ugrave; l'as-tu retrouv&eacute;e, toi, maman? Moi, le l'ai retrouv&eacute;e
+ dans cette all&eacute;e, au pied du poirier. J'ai march&eacute; vingt fois dessus,
+ avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'&eacute;tait un morceau
+ de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tomb&eacute;e
+ de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi,
+ maman, remarque l'endroit o&ugrave; la sournoise se cachait, son g&icirc;te.
+ Elle peut se vanter de m'avoir caus&eacute; du tracas.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Je ne dis pas non.
+ Moi je l'ai trouv&eacute;e dans ton autre paletot. Malgr&eacute; mes observations,
+ tu
+ oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+ te donner une le&ccedil;on d'ordre. Je t'ai laiss&eacute; chercher pour t'apprendre.
+ Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+ tu poss&egrave;des deux pi&egrave;ces d'argent au lieu d'une seule. Te voil&agrave;
+ cousu d'or.
+ Tout est bien qui finit bien, mais je te pr&eacute;viens que l'argent ne fait
+ pas
+ le bonheur.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, je peux aller jouer, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+ deux pi&egrave;ces.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oh! maman, une me suffit, et m&ecirc;me je te prie de me la serrer jusqu'&agrave;
+ ce
+ que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pi&egrave;ces. Les deux
+ t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, &agrave;
+ moins
+ que le propri&eacute;taire ne la r&eacute;clame. Qui est-ce? Je me creuse la
+ t&ecirc;te. Et
+ toi, as-tu une id&eacute;e?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout &agrave; l'heure, maman,
+ et merci.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Attends! si c'&eacute;tait le jardinier?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Ici, mignon, aide-moi. R&eacute;fl&eacute;chissons. On ne saurait soup&ccedil;onner
+ ton p&egrave;re
+ de n&eacute;gligence, &agrave; son &acirc;ge. Ta soeur met ses &eacute;conomies
+ dans sa tirelire. Ton
+ fr&egrave;re n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+ Apr&egrave;s tout, c'est peut-&ecirc;tre moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Maman, cela m'&eacute;tonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+ verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+ de t'inqui&eacute;ter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+ un coup d'oeil dans le tiroir de ma table &agrave; ouvrage.</p>
+<p><i>Poil de Carotte, qui s'&eacute;lan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, se retourne,
+ il suit des yeux un instant sa m&egrave;re qui s'&eacute;loigne. Enfin, brusquement,
+ il la d&eacute;passe, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p>
+<p>Madame Lepic: </p>
+<p><i>Sa main droite lev&eacute;e, menace ruine. </i></p>
+<p>Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+ tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole
+ un boeuf. Et puis on assassine sa m&egrave;re. <i>La premi&egrave;re gifle
+ tombe.</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Les Id&eacute;es personnelles.</h2>
+<p>
+ M. Lepic, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, soeur Ernestine et Poil de Carotte
+ veillent
+ pr&egrave;s de la chemin&eacute;e o&ugrave; br&ucirc;le une souche avec ses
+ racines, et les quatre
+ chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+ Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas l&agrave;, d&eacute;veloppe ses
+ id&eacute;es
+ personnelles.</p>
+<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+ tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon p&egrave;re;
+ je
+ t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun m&eacute;rite &agrave;
+ &ecirc;tre
+ mon p&egrave;re, mais je regarde ton amiti&eacute; comme une haute faveur que
+ tu ne me
+ dois pas et que tu m'accordes g&eacute;n&eacute;reusement.
+</p>
+<p>--Ah! r&eacute;pond M. Lepic.</p>
+<p>--Et moi, et moi? demandent grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine.</p>
+<p>--C'est la m&ecirc;me chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+ fr&egrave;re et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+ faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'emp&ecirc;cher.
+ Inutile que je vous sache gr&eacute; d'une parent&eacute; involontaire. Je vous
+ remercie
+ seulement, toi, fr&egrave;re, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+ efficaces.</p>
+<p>--A ton service, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--O&ugrave; va-t-il chercher ces r&eacute;flexions de l'autre monde? dit soeur
+ Ernestine.</p>
+<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une mani&egrave;re
+ g&eacute;n&eacute;rale, j'&eacute;vite les personnalit&eacute;s, et si maman
+ &eacute;tait l&agrave;, je le r&eacute;p&eacute;terais
+ en sa pr&eacute;sence.</p>
+<p>--Tu ne le r&eacute;p&eacute;terais pas deux fois, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Quel mal vois-tu &agrave; mes propos? r&eacute;pond Poil de Carotte. Gardez-vous
+ de
+ d&eacute;naturer ma pens&eacute;e! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus
+ que je
+ n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'&ecirc;tre banale, d'instinct
+ et
+ de routine, est voulue, raisonn&eacute;e, logique. Logique, voil&agrave; le
+ terme que
+ je cherchais.</p>
+<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+ dit M. Lepic qui se l&egrave;ve pour aller se coucher, et de vouloir, &agrave;
+ ton &acirc;ge,
+ en remontrer aux autres. Si d&eacute;funt votre grand-p&egrave;re m'avait entendu
+ d&eacute;biter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouv&eacute; par
+ un coup de
+ pied et une claque que je n'&eacute;tais toujours que son gar&ccedil;on.</p>
+<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte d&eacute;j&agrave;
+ inquiet.</p>
+<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie &agrave; la main.</p>
+<p>Et il dispara&icirc;t. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix le suit.</p>
+<p>--Au plaisir, vieux camarade &agrave; la grillade! dit-il &agrave; Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p>
+<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p>
+<p>Poil de Carotte reste seul, d&eacute;rout&eacute;.</p>
+<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+<p>--Qui &ccedil;a, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout
+ le monde, ce n'est personne. Tu r&eacute;cites trop ce que tu &eacute;coutes.
+ T&acirc;che de penser un peu par toi-m&ecirc;me. Exprime des id&eacute;es personnelles,
+ n'en aurais-tu qu'une pour commencer.</p>
+<p>La premi&egrave;re qu'il risque &eacute;tant mal accueilli, Poil de Carotte
+ couvre le
+ feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+ la chambre o&ugrave; donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre
+ de
+ la cave. C'est une chambre fra&icirc;che et agr&eacute;able en &eacute;t&eacute;.
+ Le gibier s'y
+ conserve facilement une semaine. Le dernier li&egrave;vre tu&eacute; saigne
+ du nez
+ dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+ et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+ qu'il plonge jusqu'au coude.</p>
+<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accroch&eacute;s au porte-manteau
+ l'impressionnent. On dirait des suicid&eacute;s qui viennent de se pendre apr&egrave;s
+ avoir eu la pr&eacute;caution de poser leurs bottines, en ordre, l&agrave;-haut,
+ sur la
+ planche.</p>
+<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+ d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+ du jardin comme creus&eacute; l&agrave; expr&egrave;s pour qui voudrait s'y
+ jeter par la
+ fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Il aurait peur, s'il pensait &agrave; avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+ chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+ le froid du carreau rouge.</p>
+<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du pl&acirc;tre humide, il continue de
+ d&eacute;velopper ses id&eacute;es personnelles, ainsi nomm&eacute;es parce
+ qu'il faut les garder pour soi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La Temp&ecirc;te de Feuilles</h2>
+<p>
+ Il y a longtemps que Poil de Carotte, r&ecirc;veur, observe la plus haute feuille
+ du grand peuplier.</p>
+<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble d&eacute;tach&eacute;e
+ de l'arbre,
+ vivre &agrave; part, seule, sans queue, libre.</p>
+<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p>
+<p>Depuis midi, elle garde une immobilit&eacute; de morte, plut&ocirc;t tache
+ que feuille,
+ et Poil de Carotte perd patience, mal &agrave; son aise, lorsque enfin, elle
+ fait
+ un signe.</p>
+<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le m&ecirc;me signe. D'autres feuilles
+ le r&eacute;p&egrave;tent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent
+ rapidement.</p>
+<p>Et c'est un signe d'alarme, car, &agrave; l'horizon, para&icirc;t l'ourlet
+ d'une calotte
+ brune. Le peuplier d&eacute;j&agrave; frissonne! Il tente de se mouvoir, de
+ d&eacute;placer
+ les pesantes couches d'air qui le g&ecirc;nent.</p>
+<p>Son inqui&eacute;tude gagne le h&ecirc;tre, un ch&ecirc;ne, des marronniers,
+ et tous les arbres
+ du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'&eacute;largit,
+ pousse
+ en avant sa bordure nette et sombre.</p>
+<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+ merle qui lan&ccedil;ait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle
+ que
+ Poil de Carotte voyait tout &agrave; l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+ de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p>
+<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p>
+<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p>
+<p>Elle vo&ucirc;te peu &agrave; peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les
+ trous qui
+ laisseraient p&eacute;n&eacute;trer l'air, pr&eacute;pare l'&eacute;touffement
+ de Poil de Carotte.
+ Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+ le village; mais elle s'arr&ecirc;te &agrave; la pointe du clocher, dans la
+ crainte de
+ s'y d&eacute;chirer.</p>
+<p>La voil&agrave; si pr&egrave;s que, sans autre provocation, la panique commence,
+ les
+ clameurs s'&eacute;l&egrave;vent.</p>
+<p>Les arbres m&ecirc;lent leurs masses confuses et courrouc&eacute;es au fond
+ desquelles
+ Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+ Les cimes plongent et se redressent comme des t&ecirc;tes brusquement r&eacute;veill&eacute;es.
+ Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussit&ocirc;t, peureuses,
+ apprivois&eacute;es, et t&acirc;chent de se raccrocher. Celles de l'acacia,
+ fines,
+ soupirent; celles du bouleau &eacute;corch&eacute; des plaignent; celles du
+ marronnier
+ sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+ mur.</p>
+<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+ coups sourds.</p>
+<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+ gouttes d'encre.</p>
+<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'&acirc;ne et les oignons
+ mont&eacute;s se cognent entre eux, cassent leurs boules gonfl&eacute;es de
+ graines.</p>
+<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+ pas. Il ne gr&ecirc;le pas. Ni un &eacute;clair, ni une goutte de pluie. Mais
+ c'est
+ le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+ les affole, qui &eacute;pouvante Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant, la calotte s'est toute d&eacute;ploy&eacute;e sous le soleil masqu&eacute;.</p>
+<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+ mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+ le ciel entier, elle lui serre la t&ecirc;te, au front. Il ferme les yeux et
+ elle lui bande douloureusement les paupi&egrave;res.</p>
+<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la temp&ecirc;te entre chez
+ lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+ comme un papier de rue.</p>
+<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le r&eacute;duit.</p>
+<p>Et Poil de Carotte n'a bient&ocirc;t plus qu'une boulette de coeur.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">La R&eacute;volte</h2>
+<h3 align="center"> I</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ Mon petit Poil de Carotte ch&eacute;ri, je t'en prie, tu serais bien mignon
+ d'aller
+ me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+ se mettre &agrave; table.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Pourquoi r&eacute;ponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce
+ que tu r&ecirc;ves?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+ suite chercher une livre de beurre au moulin.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ J'ai entendu. Je n'irai pas.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ C'est donc moi qui r&ecirc;ve? Que se passe-t-il? Pour la premi&egrave;re fois
+ de ta
+ vie, tu refuses de m'ob&eacute;ir.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Tu refuses d'ob&eacute;ir &agrave; ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ A ma m&egrave;re, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Par exemple, je voudrais voir &ccedil;a. Fileras-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Veux-tu te taire et filer?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je me tairai sans filer.</p>
+<p>Madame Lepic: Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>
+ Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p>
+<p>--Voil&agrave; une r&eacute;volution! s'&eacute;crie madame Lepic sur l'escalier,
+ levant les bras.</p>
+<p>C'est, en effet la premi&egrave;re fois que Poil de Carotte lui dit non. Si
+ encore
+ elle le d&eacute;rangeait! S'il avait &eacute;t&eacute; en train de jouer. Mais,
+ assis par
+ terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+ les tenir au chaud. Et maintenant il la d&eacute;visage, t&ecirc;te haute. Elle
+ n'y
+ comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p>
+<p>--Ernestine, F&eacute;lix, il y a du neuf! Venez voir avec votre p&egrave;re
+ et Agathe
+ aussi. Personne ne sera de trop.</p>
+<p>Et m&ecirc;me, les rares passants de la rue peuvent s'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, &agrave; distance, surpris de
+ s'affermir en face du danger, et plus &eacute;tonn&eacute; que madame Lepic
+ oublie de le
+ battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce &agrave;
+ ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et br&ucirc;lant comme une
+ pointe rouge. Toutefois, malgr&eacute; ses efforts, les l&egrave;vres se d&eacute;collent
+ &agrave; la
+ pression d'une rage int&eacute;rieure qui s'&eacute;chappe avec un sifflement.</p>
+<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+ l&eacute;ger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez
+ ce
+ qu'il m'a r&eacute;pondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p>
+<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de r&eacute;p&eacute;ter.
+ La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas &agrave; l'oreille:</p>
+<p>--Prends garde, il t'arrivera malheur. Ob&eacute;is, &eacute;coute ta soeur
+ qui t'aime.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix se croit au spectacle. Il ne c&eacute;derait
+ sa place &agrave; personne.
+ Il ne r&eacute;fl&eacute;chit point que si Poil de Carotte se d&eacute;robe
+ d&eacute;sormais, une part
+ des commissions reviendra de droit au fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;; il l'encouragerait
+ plut&ocirc;t.
+ Hier, il le m&eacute;prisait, le traitait de poule mouill&eacute;e. Aujourd'hui
+ il
+ l'observe en &eacute;gal et le consid&egrave;re. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+</p>
+<p>--Puisque c'est la fin du monde renvers&eacute;, dit madame Lepic atterr&eacute;e,
+ je ne
+ m'en m&ecirc;le plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+ de dompter la b&ecirc;te f&eacute;roce. Je laisse en pr&eacute;sence le fils
+ et le p&egrave;re.
+ Qu'ils se d&eacute;brouillent.</p>
+<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix &eacute;trangl&eacute;e,
+ car
+ il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+ de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+ aller pour ma m&egrave;re.</p>
+<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuy&eacute; que flatt&eacute; de cette pr&eacute;f&eacute;rence.
+ &Ccedil;a
+ le g&ecirc;ne d'exercer ainsi son autorit&eacute;, parce qu'une galerie l'y
+ invite, &agrave;
+ propos d'une livre de beurre.</p>
+<p>Mal &agrave; l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les &eacute;paules,
+ tourne
+ le dos et rentre &agrave; la maison.</p>
+<p>Provisoirement l'affaire en reste l&agrave;.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">Le Mot de la Fin</h2>
+<p>
+ Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner o&ugrave; madame Lepic, malade et couch&eacute;e,
+ n'a point paru,
+ o&ugrave;, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par g&ecirc;ne,
+ M.
+ Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+ --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+ route?</p>
+<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette mani&egrave;re de l'inviter.
+ Il
+ se l&egrave;ve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+ docilement son p&egrave;re.</p>
+<p>D'abord ils marchent silencieux. La question in&eacute;vitable ne vient pas
+ tout de
+ suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce &agrave; la deviner et &agrave;
+ lui
+ r&eacute;pondre. Il est pr&ecirc;t. Fortement &eacute;branl&eacute;, il ne regrette
+ rien. Il a eu
+ dans sa journ&eacute;e une telle &eacute;motion qu'il n'en craint pas de plus
+ forte. Et
+ le son de voix m&ecirc;me de M. Lepic qui se d&eacute;cide, le rassure.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derni&egrave;re conduite qui chagrine
+ ta m&egrave;re?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mon cher papa, j'ai longtemps h&eacute;sit&eacute; mais il faut en finir. Je
+ l'avoue:
+ je n'aime plus maman.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ A cause de tout. Depuis que je la connais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Ah! c'est malheureux, mon gar&ccedil;on! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+ fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aper&ccedil;ois-tu de rien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Si. J'ai remarqu&eacute; que tu boudais souvent.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a m'exasp&egrave;re qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil
+ de Carotte
+ ne peut garder une rancune s&eacute;rieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+ fini, il sortira de son coin, calm&eacute;, d&eacute;rid&eacute;. Surtout n'ayez
+ pas l'air de
+ vous occuper de lui. C'est sans importance.</p>
+<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les p&egrave;res
+ et m&egrave;re et les &eacute;trangers. Je boude quelquefois, j'en conviens,
+ pour la
+ forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage &eacute;nergiquement de
+ tout
+ mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu &agrave; la maison.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Je suis oblig&eacute; de voyager.</p>
+<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>: Les affaires sont les affaires,
+ mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire,
+ n'a pas d'autre chien que moi &agrave; fouetter. Je me garde de m'en prendre
+ &agrave; toi. Certainement je n'aurais qu'&agrave; moucharder, tu me prot&eacute;gerais.
+ Peu &agrave; peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du pass&eacute;.
+ Tu verras si j'exag&egrave;re et si j'ai de la m&eacute;moire. Mais d&eacute;j&agrave;,
+ mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me s&eacute;parer de ma m&egrave;re.
+ Quel serait, &agrave; ton avis, le moyen le plus simple?</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu devrais me permettre de les passer &agrave; la pension. J'y progresserais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ C'est une faveur r&eacute;serv&eacute;e aux &eacute;l&egrave;ves pauvres. Le
+ monde croirait que je
+ t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'&agrave; toi. En ce qui me concerne,
+ ta
+ soci&eacute;t&eacute; me manquerait.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu viendras me voir, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Les promenades pour le plaisir co&ucirc;tent cher, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Tu profiterais de tes voyages forc&eacute;s. Tu ferais un petit d&eacute;tour.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Non. Je t'ai trait&eacute; jusqu'ici comme ton fr&egrave;re et soeur, avec le
+ soin de ne
+ privil&eacute;gier personne. Je continuerai.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, laissons mes &eacute;tudes. Retire-moi de la pension, sous pr&eacute;texte
+ que j'y
+ vole ton argent, et je choisirai un m&eacute;tier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+ exemple?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ L&agrave; ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impos&eacute; pour ton instruction
+ de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essay&eacute; de me tuer.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Tu charges! Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Et te voil&agrave;. Donc tu n'en avais gu&egrave;re l'envie. Mais au souvenir
+ de ton
+ suicide manqu&eacute;, tu dresses fi&egrave;rement la t&ecirc;te. Tu t'imagines
+ que la mort
+ n'a tent&eacute; que toi. Poil de Carotte, l'&eacute;go&iuml;sme te perdra.
+ Tu tires toute
+ la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Papa, mon fr&egrave;re est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'&eacute;prouve
+ aucun plaisir &agrave; me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+ Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, m&ecirc;me ma m&egrave;re.
+ Elle ne
+ peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+ parmi l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Petite esp&egrave;ce humaine &agrave; t&ecirc;te carr&eacute;e, tu raisonnes
+ pantoufle. Vois-tu clair
+ au fond des coeurs? Comprends-tu d&eacute;j&agrave; toutes les choses?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Mes choses &agrave; moi, oui, papa; du moins je t&acirc;che.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te pr&eacute;viens,
+ tu
+ ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ &Ccedil;a promet.</p>
+<p>Monsieur Lepic:
+ R&eacute;signe-toi, blinde-toi, jusqu'&agrave; ce que majeur et ton ma&icirc;tre,
+ tu puisses
+ t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caract&egrave;re et
+ d'humeur. D'ici l&agrave;, essaie de prendre le dessus, &eacute;touffe ta sensibilit&eacute;
+ et
+ observe les autres, ceux m&ecirc;mes qui vivent le plus pr&egrave;s de toi;
+ tu
+ t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+ r&eacute;clame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+ pr&eacute;f&eacute;rable au mien? J'ai une m&egrave;re. Cette m&egrave;re ne
+ m'aime pas et je ne
+ l'aime pas.</p>
+<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+ impatient&eacute;.</p>
+<p>A ces mots, Poil de Carotte l&egrave;ve les yeux vers son p&egrave;re. Il regarde
+ longuement son visage dur, sa barbe &eacute;paisse o&ugrave; la bouche est rentr&eacute;e
+ comme
+ honteuse d'avoir trop parl&eacute;, son front pliss&eacute;, ses pattes d'oie
+ et ses
+ paupi&egrave;res baiss&eacute;es qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p>
+<p>Un instant Poil de Carotte s'emp&ecirc;che de parler. Il a peur que sa joie
+ secr&egrave;te et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ ne s'envole.</p>
+<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit l&agrave;-bas dans
+ les
+ t&eacute;n&egrave;bres et il lui crie avec emphase:</p>
+<p>--Mauvaise femme! te voil&agrave; compl&egrave;te. Je te d&eacute;teste.</p>
+<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta m&egrave;re apr&egrave;s tout.</p>
+<p>--Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis
+ pas &ccedil;a parce que c'est ma m&egrave;re.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">L'Album de Poil de Carotte</h2>
+<h3 align="center"> I</h3>
+<p>Si un &eacute;tranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne
+ manque
+ pas de s'&eacute;tonner. Il voit soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ sous divers
+ aspects, debout, assis, bien habill&eacute;s ou demi-v&ecirc;tus, gais ou renfrogn&eacute;s,
+ au milieu de riches d&eacute;cors.
+</p>
+<p>--Et Poil de Carotte?</p>
+<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, r&eacute;pond madame Lepic,
+ mais il
+ &eacute;tait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute; c'est qu'on ne fait jamais <i>tirer</i> Poil de Carotte.</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h3 align="center">II</h3>
+<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille h&eacute;site avant de
+ retrouver son vrai nom de bapt&ecirc;me.</p>
+<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p>
+<p>--Son &acirc;me est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">III</h3>
+<p>Autres signes particuliers:</p>
+<p>La figure de Poil de Carotte ne pr&eacute;vient gu&egrave;re en sa faveur.
+ Poil de Carotte a le nez creus&eacute; en taupini&egrave;re.
+ Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en &ocirc;te, des cro&ucirc;tes de pain
+ dans les
+ oreilles.
+ Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+ Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+ Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+ un collier.
+ Enfin Poil de Carotte a un dr&ocirc;le de go&ucirc;t et ne sent pas le muse.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">IV</h3>
+<p>Il se l&egrave;ve le premier, en m&ecirc;me temps que la bonne. Et les matins
+ d'hiver,
+ il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en t&acirc;tant
+ les aiguilles du bout du doigt.</p>
+<p>Quand le caf&eacute; et le chocolat sont pr&ecirc;ts, il mange un morceau de
+ n'importe
+ quoi sur le pouce.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">V</h3>
+<p>Quand on le pr&eacute;sente &agrave; quelqu'un, il tourne la t&ecirc;te, tend
+ la main par
+ derri&egrave;re, se rase, les jambes ploy&eacute;es, et il &eacute;gratigne
+ le mur.</p>
+<p>Et si on lui demande:
+ --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il r&eacute;pond:
+ --Oh! ce n'est pas la peine!</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">VI</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ Poil de Carotte r&eacute;ponds donc, quand on te parle.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Boui, banban.
+ Madame Lepic:
+ Il me semble t'avoir d&eacute;j&agrave; dit que les enfants ne doivent jamais
+ parler la
+ bouche pleine.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">VII</h3>
+<p>Il ne peut s'emp&ecirc;cher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+ qu'il les retire, &agrave; l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+ Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">VIII</h3>
+<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+ C'est un vilain d&eacute;faut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p>
+<p>--Oui, r&eacute;pond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">IX</h3>
+<p>Le paresseux grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de terminer p&eacute;niblement
+ ses &eacute;tudes.
+ Il s'&eacute;tire et soupire d'aise.</p>
+<p>--Quels sont tes go&ucirc;ts? lui demande M. Lepic. Tu es &agrave; l'&acirc;ge
+ qui d&eacute;cide
+ de la vie. Que vas-tu faire?</p>
+<p>--Comment! Encore! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">X</h3>
+<p>On joue aux jeux innocents.
+ Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p>
+<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p>
+<p>On se r&eacute;crie:</p>
+<p>--Tr&egrave;s joli! Quel galant po&egrave;te!</p>
+<p>-- Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, je ne les ai pas regard&eacute;s. Je
+ dis cela
+ comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+ de rh&eacute;torique.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XI</h3>
+<p>Dans les batailles &agrave; coups de boules de neige, Poil de Carotte forme
+ &agrave;
+ lui seul un camp. Il est redoutable, et sa r&eacute;putation s'&eacute;tend
+ au loin
+ parce qu'il met des pierres dans les boules.</p>
+<p>Il vise &agrave; la t&ecirc;te: c'est plus court.</p>
+<p>Quand il g&egrave;le et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
+ &agrave; part, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la glace, sur l'herbe.</p>
+<p>A saut de mouton, il pr&eacute;f&egrave;re rester dessous, une fois pour toutes.</p>
+<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa libert&eacute;.</p>
+<p>Et &agrave; cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XII</h3>
+<p>Les enfants se mesurent leur taille.
+ A vue d'oeil, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, hors concours, d&eacute;passe
+ les autres de la
+ t&ecirc;te. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+ fille, doivent se mettre l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre. Et tandis
+ que soeur
+ Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, d&eacute;sireux
+ de ne
+ contrarier personne, triche et se baisse l&eacute;g&egrave;rement, pour ajouter
+ un rien
+ &agrave; la petite id&eacute;e de diff&eacute;rence.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XIII</h3>
+<p>Poil de Carotte donne ce conseil &agrave; la servante Agathe:</p>
+<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+ Il y a une limite.
+ Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche &agrave; Poil
+ de
+ Carotte.</p>
+<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se f&acirc;che
+ et d&eacute;livre son fils qui rayonne d&eacute;j&agrave; de gratitude.</p>
+<p>--Et maintenant, &agrave; nous deux! lui dit-elle.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XIV</h3>
+<p>--Faire c&acirc;lin! Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire? demande Poil de Carotte
+ au
+ petit Pierre que sa maman g&acirc;te.</p>
+<p>Et renseign&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s, il s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+ le plat, avec mes doigts, et sucer la moiti&eacute; de la p&ecirc;che o&ugrave;
+ se trouve le
+ noyau.</p>
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit:</p>
+<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XV</h3>
+<p>Quelquefois, fatigu&eacute;s de jouer, soeur Ernestine et grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix pr&ecirc;tent
+ volontiers leurs joujoux &agrave; Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+ part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p>
+<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+ redemande.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XVI</h3>
+<p>Poil de Carotte:
+ Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p>
+<p>Mathilde:
+ Je les trouve dr&ocirc;les. Pr&ecirc;te-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable
+ pour
+ faire des p&acirc;t&eacute;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allum&eacute;es.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XVII</h3>
+<p>
+ --Veux-tu t'arr&ecirc;ter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton p&egrave;re
+ que moi? dit, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, madame Lepic.</p>
+<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+ mieux l'un que l'autre, r&eacute;pond Poil de Carotte de sa voix int&eacute;rieure.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XVIII</h3>
+<p>Madame Lepic:
+ Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Je ne sais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:
+ Cela veut dire que tu fais encore une b&ecirc;tise. Tu le fais donc toujours
+ expr&egrave;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:
+ Il ne manquerait plus que cela.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XIX</h3>
+<p>Croyant que sa m&egrave;re lui sourit, Poil de Carotte, flatt&eacute;, sourit
+ aussi.</p>
+<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'&agrave; elle-m&ecirc;me, dans le vague,
+ fait
+ subitement sa t&ecirc;te de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+ d&eacute;contenanc&eacute;, ne sait o&ugrave; dispara&icirc;tre.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XX</h3>
+<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p>
+<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure m&ecirc;me plus une
+ goutte quand on le gifle.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXI</h3>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p>
+<p>--Quand il a une id&eacute;e dans la t&ecirc;te, il ne l'a pas dans le derri&egrave;re.</p>
+<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre int&eacute;ressant.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXII</h3>
+<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fra&icirc;che,
+ o&ugrave; il maintient h&eacute;ro&iuml;quement son nez et sa bouche, quand
+ une calotte
+ renverse le seau d'eau sur ses bottines et ram&egrave;ne Poil de Carotte &agrave;
+ la vie.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXIII</h3>
+<p>Tant&ocirc;t madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Il est comme moi, sans malice, plus b&ecirc;te que m&eacute;chant et trop
+ cul de plomb
+ pour inventer la poudre.</p>
+<p>Tant&ocirc;t elle se plait &agrave; reconna&icirc;tre que, si les petits cochons
+ ne le mangent
+ pas, il fera, plus tard, un gars hupp&eacute;.</p>
+<h3 align="center"> XXIV</h3>
+<p>--Si jamais, r&ecirc;ve Poil de Carotte, on me donne, comme &agrave; grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix,
+ un cheval de bois pour mes &eacute;trennes, je saute dessus et je file.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXV</h3>
+<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+ Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+ douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+ d'un sou.</p>
+<p>Toutefois, il faut convenir que d&egrave;s qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+ elle le lui fait passer.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXVI</h3>
+<p>Il sert de trait d'union entre son p&egrave;re et sa m&egrave;re. M. Lepic
+ dit:</p>
+<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton &agrave; cette chemise.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la chemise &agrave; madame Lepic, qui dit:</p>
+<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p>
+<p>Mais elle prend sa corbeille &agrave; ouvrage et coud le bouton.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXVII</h3>
+<p>Si ton p&egrave;re n'&eacute;tait plus l&agrave;, s'&eacute;crie madame Lepic,
+ il y a longtemps que tu
+ m'aurais donn&eacute; un mauvais coup, plong&eacute; ce couteau dans le coeur,
+ et mise
+ sur la paille!</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXVIII</h3>
+<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic &agrave; chaque instant.</p>
+<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du c&ocirc;t&eacute; de l'ourlet. Et
+ il se
+ trompe, il r&eacute;arrange.</p>
+<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+ barbouille &agrave; rendre jaloux soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ Mais
+ elle ajoute expr&egrave;s pour lui:</p>
+<p>--C'est plut&ocirc;t un bien qu'un mal. &Ccedil;a d&eacute;gage le cerveau
+ de la t&ecirc;te.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXIX</h3>
+<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette &eacute;normit&eacute; &eacute;chappe
+ &agrave; Poil
+ de Carotte:</p>
+<p>--Laisse-moi donc tranquille, imb&eacute;cile!</p>
+<p>Il lui semble aussit&ocirc;t que l'air g&egrave;le autour de lui, et qu'il
+ a deux sources
+ br&ucirc;lantes dans les yeux.</p>
+<p>Il balbutie, pr&ecirc;t &agrave; rentrer dans la terre, sur un signe.
+ Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.</p>
+<h3 align="center"></h3>
+<h3 align="center">XXX</h3>
+<p>Soeur Ernestine va bient&ocirc;t se marier. Et madame Lepic permet qu'elle
+ se
+ prom&egrave;ne avec son fianc&eacute;, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p>
+<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p>
+<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+ chien, et s'il s'oublie &agrave; ralentir, il entend, malgr&eacute; lui, des
+ baisers
+ furtifs.</p>
+<p>Il tousse.</p>
+<p>Cela l'&eacute;nerve, et soudain, comme il se d&eacute;couvre devant la croix
+ du village,
+ il jette sa casquette par terre, l'&eacute;crase sous son pied et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+ Au m&ecirc;me instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derri&egrave;re
+ le
+ mur, un sourire aux l&egrave;vres, terrible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte ajoute, &eacute;perdu:</p>
+<p>--Except&eacute; maman.</p>
+<h2 align="center"></h2>
+<h2 align="center">FIN</h2>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>TABLE</p>
+<p>Les Poules<br>
+ Les Perdrix<br>
+ C'est le chien<br>
+ Le Cauchemar<br>
+ Sauf votre respect<br>
+ Le Pot<br>
+ Les Lapins<br>
+ La Pioche<br>
+ La Carabine<br>
+ La Taupe<br>
+ La Luzerne<br>
+ Le Timbale<br>
+ La Mie de pain<br>
+ Le Trompette<br>
+ Ma M&egrave;che<br>
+ Le Bain<br>
+ Honorine<br>
+ La Marmite<br>
+ R&eacute;ticence<br>
+ Agathe<br>
+ Le Programme<br>
+ L'Aveugle<br>
+ Le Jour de l'An<br>
+ Aller et retour<br>
+ Le Porte-plume<br>
+ Les Joues rouges<br>
+ Les Poux<br>
+ Comme Brutus<br>
+ Lettres choisies de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic et quelques r&eacute;ponses
+ de M.<br>
+ Lepic &agrave; Poil de Carotte<br>
+ Le Toiton<br>
+ Le Chat<br>
+ Les Moutons<br>
+ Parrain<br>
+ La Fontaine<br>
+ Les Prunes<br>
+ Mathilde<br>
+ Le Coffre-fort<br>
+ Les T&ecirc;tards<br>
+ Coup de th&eacute;&acirc;tre<br>
+ En Chasse<br>
+ La Mouche<br>
+ La Premi&egrave;re B&eacute;casse<br>
+ L'Hame&ccedil;on<br>
+ La Pi&egrave;ce d'argent<br>
+ Les Id&eacute;e personnelles<br>
+ La Temp&ecirc;te de feuilles<br>
+ La R&eacute;volte<br>
+ Le Mot de la fin<br>
+ L'Album de Poil de Carotte</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<PRE>
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE ***
+
+This file should be named 8plcr11h.htm or 8plcr11h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8plcr12h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr11ah.htm
+
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart [hart@pobox.com]
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+</PRE>
+
+</BODY>
+</HTML>
diff --git a/old/8plcr11h.zip b/old/8plcr11h.zip
new file mode 100644
index 0000000..8ac5e86
--- /dev/null
+++ b/old/8plcr11h.zip
Binary files differ