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+The Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4559]
+Release Date: October, 2003
+Last Updated: February 7, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
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+
+Poil de Carotte
+
+par Jules Renard
+
+
+
+
+Les Poules
+
+
+--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les
+poules.
+
+C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de
+la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré
+noir de sa porte ouverte.
+
+--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois
+enfants.
+
+--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle,
+ indolent et poltron.
+
+--Et toi, Ernestine?
+
+--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre.
+Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre
+front.
+
+--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de
+Carotte, va fermer les poules!
+Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux
+roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se
+dresse et dit avec timidité:
+
+--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
+
+--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire.
+Dépêchez-vous, s'il te plaît!
+
+--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
+
+--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
+
+Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être
+indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement,
+sa mère lui promet une gifle.
+
+--Au moins, éclairez-moi, dit-il.
+
+Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable,
+Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor.
+
+--Je t'attendrai là, dit-elle.
+
+Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent
+fait vaciller la lumière et l'éteint.
+
+Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler
+dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle.
+Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des
+renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa
+joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en
+avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte.
+Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur
+perchoir. Poil de Carotte leur crie:
+
+--Taisez-vous donc, c'est moi!
+
+Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il
+rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble
+qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement
+neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les
+félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses
+parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur
+lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
+
+--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
+
+
+
+Les Perdrix
+
+
+Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle
+contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise
+pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur
+Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est
+spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège
+à la dureté bien connue de son coeur sec.
+
+Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
+
+Poil de Carotte:
+Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.
+
+Madame Lepic:
+L'ardoise est trop haute pour toi.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, j'aimerais autant les plumer.
+
+Madame Lepic:
+Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les
+indications d'usage:
+
+--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.
+
+Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.
+
+Monsieur Lepic:
+Deux à la fois, mâtin!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour aller plus vite.
+
+Madame Lepic:
+Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
+
+Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent
+leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus
+aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,
+pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute
+afin de ne rien voir, il serre plus fort.
+
+Elles s'obstinent.
+
+Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la
+tête sur le bout de son soulier.
+
+--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur
+Ernestine.
+
+--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne
+voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.
+
+M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.
+
+--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
+
+Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang
+coule, un peu de cervelle.
+
+--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?
+
+Grand Félix dit:
+--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.
+
+
+C'est le Chien
+
+
+M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le
+journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère
+Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle
+des choses.
+
+Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.
+
+--Chtt! fait M. Lepic.
+
+Pyrame grogne plus fort.
+
+--Imbécile! dit madame Lepic.
+
+Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame
+Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,
+les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus.
+
+--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
+
+Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe
+de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par
+peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,
+il casse sa voix en éclats.
+
+La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien
+couché qui leur tient tête.
+
+Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même
+jappe.
+
+Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il
+y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre
+tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour
+voler.
+
+Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus
+vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il
+n'ouvre pas la porte.
+
+Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant
+du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.
+
+Aujourd'hui il triche.
+
+Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et
+tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé
+derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
+lui réussit.
+
+Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il
+lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte,
+trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.
+
+Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge
+trop. Les soupçons s'éveilleraient.
+
+De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans
+les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge.
+A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!
+Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
+
+Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic
+calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien,
+Poil de Carotte dit tout de même par habitude
+
+--C'est le chien qui rêvait.
+
+
+
+Le Cauchemar
+
+
+Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui
+prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il
+possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler.
+Il ronfle exprès, sans aucun doute.
+
+La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est
+celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de
+sa mère, au fond.
+
+Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge.
+Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines
+afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point
+respirer trop fort.
+
+Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
+
+Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus
+gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
+
+Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
+
+Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble
+indien.
+
+Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les
+mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier
+appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit
+où il repose, à côté de sa mère, au fond.
+
+
+
+Sauf votre Respect
+
+
+Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres
+communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit,
+il a trop attendu, n'osant demander.
+
+Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.
+
+Quelle prétention!
+
+Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à
+l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
+s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!
+
+Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
+maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de
+Carotte déjeune avant de se lever.
+
+Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic,
+avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu.
+
+A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de
+Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal.
+Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son
+enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur
+Ernestine:
+
+--Attention! préparez-vous!
+
+--Oui, maman.
+
+Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter
+quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés
+comme pour leur demander:
+
+--Y êtes-vous?
+
+lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge,
+dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
+dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:
+
+--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la
+tienne encore, de celle d'hier.
+
+--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
+espérée.
+
+Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être
+plus drôle du tout.
+
+
+
+Le Pot
+
+I
+
+
+Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte
+a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile.
+A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait
+volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
+
+L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la
+nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut
+espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille,
+neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va
+durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une
+deuxième précaution.
+
+Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
+
+--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
+
+D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer,
+soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand
+frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige
+pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque
+en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier;
+c'est selon.
+
+Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles
+et les noyers ragent dans les prés.
+
+--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans
+hâte, je n'ai pas envie.
+
+Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du
+corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se
+couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un
+unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie
+et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il
+est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il
+repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et
+compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de
+suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir
+avec ce rêve.
+
+A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.
+
+--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.
+
+Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot
+sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie
+toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de
+Carotte prend ses précautions?
+
+Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
+
+--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste,
+plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes
+draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par
+expérience, que maman n'y verra goutte.
+
+Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un
+bon somme.
+
+
+
+II
+
+Brusquement il s'éveille et écoute son ventre.
+--Oh! oh! dit-il, ça se gâte!
+
+Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché
+par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
+
+Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef.
+La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.
+
+Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre.
+Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot
+qu'il sait absent.
+
+Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner
+que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
+
+--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu,
+car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air
+de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
+qu'il appelait.
+
+Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre.
+Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
+mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il
+se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat
+entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
+
+Le noir de la chambre s'épaissit.
+
+
+
+III
+
+Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
+matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
+reniflait de travers.
+
+--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.
+
+--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
+
+Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
+pas longue à trouver.
+
+--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de
+Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.
+
+--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
+
+Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
+sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:
+
+--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
+
+Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
+cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle
+demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.
+
+Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
+
+--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc
+comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en
+servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu
+m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle,
+folle!
+
+Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
+n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.
+Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir,
+il aurait du toupet.
+
+Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le
+facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
+
+--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
+moi je ne sais plus. Arrangez vous.
+
+
+Les Lapins
+
+
+--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es
+comme moi, tu ne l'aimes pas.
+
+--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
+
+On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer
+seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:
+
+--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
+
+Et Poil de Carotte pense:
+
+--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.
+
+En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de
+satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?
+Au dessert, madame Lepic lui dit:
+
+--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.
+
+Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien
+horizontale afin de ne rien renverser.
+
+A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles
+sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils
+allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
+
+--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.
+
+S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la
+racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les
+graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.
+
+Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de
+jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux
+lapins en rond sur leur derrière.
+
+La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous
+des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.
+
+
+
+La Pioche
+
+
+Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa
+pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le
+maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout
+seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent
+d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours
+à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup
+de pioche en plein front.
+
+Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le
+lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son
+petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et
+soupire appréhensive:
+
+--Où sont les sels?
+
+--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes.
+
+Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules,
+entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang
+suinte et s'écarte.
+
+M. Lepic lui a dit:
+
+--Tu t'es joliment fait moucher!
+
+Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:
+
+--C'est entré comme dans du beurre.
+
+Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.
+
+Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est
+quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,
+l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.
+
+--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais
+pas faire attention, petit imbécile!
+
+
+
+La Carabine
+
+
+M. Lepic dit à ses fils:
+
+--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment
+mettent tout en commun.
+
+--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine.
+Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.
+
+Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
+
+M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
+
+--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.
+
+Grand frère Félix:
+Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!
+
+Monsieur Lepic:
+Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
+
+M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.
+
+Monsieur Lepic:
+Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
+
+Poil de Carotte:
+Emmène-t-on le chien?
+
+Monsieur Lepic:
+Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des
+chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple
+est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais
+M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte
+de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche
+ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment
+bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la
+consigne de respecter.
+
+--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.
+
+--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
+
+Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller
+la crosse de son arme à feu.
+
+--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!
+
+--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
+
+Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand
+frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre.
+Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les
+moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs.
+Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes.
+Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il
+redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait!
+Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
+
+Grand frère Félix:
+Ne tire pas, tu es trop loin.
+
+Poil de Carotte:
+Crois-tu?
+
+Grand frère Félix:
+Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en
+est très loin.
+
+Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les
+moineaux, effrayés, repartent.
+
+Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il
+hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.
+
+Poil de Carotte:
+Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.
+
+Grand frère Félix:
+Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.
+
+Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place,
+devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.
+
+C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait
+la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il
+la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant
+le chien, court ramasser le moineau et dit:
+
+--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Un peu beaucoup.
+
+Grand frère Félix:
+Bon, tu boudes!
+
+Poil de Carotte:
+Dame, veux-tu que je chante?
+
+Grand frère Félix:
+Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que
+nous pouvions le manquer.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! moi...
+
+Grand frère Félix:
+Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras
+demain.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! demain.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le promets.
+
+Poil de Carotte:
+Je sais? tu me le promets, la veille.
+
+Grand frère Félix:
+Je te le jure; es-tu content?
+
+Poil de Carotte:
+Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;
+j'essaierais la carabine.
+
+Grand frère Félix:
+Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.
+Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer
+le bec.
+
+Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un
+paysan qui les salue et dit:
+
+--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?
+
+Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés,
+triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:
+
+--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc
+portée tout le temps?
+
+--Presque, dit Poil de Carotte.
+
+
+
+La Taupe
+
+
+Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un
+ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la
+lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse
+retomber sur une pierre.
+
+D'abord, tout va bien et rondement.
+
+Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et
+elle semble n'avoir pas la vie dure.
+
+Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir.
+Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça
+n'avance plus.
+
+--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.
+
+En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre
+plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne
+l'illusion de la vie.
+
+--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas
+encore morte!
+
+Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.
+
+Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes
+ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe
+bouge toujours.
+
+Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.
+
+
+
+La Luzerne
+
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent
+d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.
+
+Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et
+Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme
+trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il
+aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,
+ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être
+servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de
+Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui
+donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait
+voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent
+avec curiosité.
+
+Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de
+vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir.
+Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
+
+--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
+
+Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde
+porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,
+unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
+
+Poil de Carotte:
+Décidément, ils n'y sont pas.
+
+Grand frère Félix:
+Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
+
+Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une
+faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de
+la poitrine, ils en expriment toute la violence.
+
+Grand frère Félix:
+S'ils s'imaginent que je les attendrai!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
+
+Grand frère Félix:
+Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux
+manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
+
+Poil de Carotte:
+De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
+
+Grand frère Félix:
+Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par
+exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans
+l'huile et le vinaigre.
+
+Poil de Carotte:
+On n'a pas besoin de la retourner.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges
+pas, toi?
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi toi et pas moi?
+
+Grand frère Félix:
+Blague à part, veux-tu parier?
+
+Poil de Carotte:
+Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain
+avec du lait caillé pour écarter dessus?
+
+Grand frère Félix:
+Je préfère la luzerne.
+
+Poil de Carotte:
+Partons!
+
+Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur
+appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les
+souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits
+chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:
+
+--Quelle bête a passé par ici?
+
+A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets
+peu à peu engourdis.
+
+Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.
+
+--On est bien, dit grand frère Félix.
+
+Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient
+ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre
+voisine:
+
+--Dormirez-vous, sales gars?
+
+Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en
+grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main,
+refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes,
+elles ne se referment plus.
+
+--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.
+
+--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
+
+Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
+
+Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent
+les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau
+les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt
+elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite
+méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments
+roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes
+dressées à la mode indienne.
+
+--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence.
+Prends garde de toucher à ma portion.
+
+Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
+
+--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
+
+Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?
+
+Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de
+luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est
+parcouru de frissons.
+
+Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe
+la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau
+inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de
+dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de
+Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les
+belles feuilles.
+
+Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les
+mâche posément.
+
+Pourquoi se presser?
+La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.
+
+Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale,
+se régale.
+
+
+
+La Timbale
+
+
+Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en
+quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis.
+D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme
+d'ordinaire:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+Au repas du soir, il dit encore:
+
+--Merci, maman, je n'ai pas soif.
+
+--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
+
+Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la
+température est douce et que simplement il n'a pas soif.
+
+Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
+
+--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?
+
+--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
+
+--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras
+la chercher dans le placard.
+
+Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir
+soi-même?
+
+On s'étonne déjà:
+
+--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.
+
+--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te
+trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.
+
+Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:
+
+Soeur Ernestine:
+Il restera une semaine sans boire.
+
+Grand frère Félix:
+Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.
+
+--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus
+jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,
+leur trouvez-vous du mérite?
+
+-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.
+
+Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame
+Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il
+accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les
+témoignages d'admiration sincère.
+
+--Il est malade ou fou, disent les uns.
+
+Les autres disent:
+
+-Il boit en cachette.
+
+Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte
+tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à
+peu.
+
+Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore
+les bras au ciel, quand on les met au courant:
+
+--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.
+
+Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en
+somme rien n'est impossible.
+
+Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec
+un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer
+une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent
+même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre
+sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.
+
+Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.
+Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour
+nettoyer les chandeliers.
+
+
+
+La Mie de Pain
+
+M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses
+enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il
+arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant
+ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
+leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque
+réunion de famille, les visages se renfrognent.
+
+On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien
+n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand
+madame Lepic dit:
+
+--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?
+
+A qui s'adresse-t-elle?
+Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.
+Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté,
+par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une
+bête.
+
+--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa
+queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures,
+comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal
+que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
+
+Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse
+à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande
+une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord
+elle le regarde.
+
+Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du
+bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,
+sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.
+
+Farce ou drame? Qui le sait?
+Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac.
+--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui
+galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
+
+Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille
+pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient,
+mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce
+qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des
+dernières.
+
+
+
+La Trompette
+
+
+M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux
+en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,
+dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite
+M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte
+et lui dit:
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
+
+En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il
+préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais
+il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer
+sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.
+L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.
+Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
+
+--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
+
+Il va même au peu loin et ajoute:
+
+--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
+
+--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as
+donc bien changé?
+
+Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
+
+--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les
+déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre
+comme ça m'amuse de souffler dedans.
+
+Madame Lepic:
+--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce
+pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les
+pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on
+ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni
+trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau
+à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la
+cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
+
+Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans
+ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de
+Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme
+celle du jugement dernier.
+
+
+
+La Mèche
+
+
+Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On
+les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette,
+au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,
+lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à
+Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.
+
+C'est une rage qu'elle a.
+Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère
+Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:
+
+--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès,
+et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
+
+Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
+
+--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
+
+Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine
+ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.
+
+--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé
+sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite.
+Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est
+inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble
+à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.
+
+--Je te remercie, dit grand frère Félix.
+
+Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en
+passant sa main sur ses cheveux.
+
+Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de
+filoselle blanche.
+
+--Ça y est? dit grand frère Félix.
+
+--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que
+ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
+
+Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court
+au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa
+tête, avec tranquillité.
+
+--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque
+de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.
+Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.
+
+Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé,
+il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit
+est égal.
+
+--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint
+personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut
+laisser croire que je ne déteste pas la pommade.
+
+Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses
+cheveux le vengent à son insu.
+
+Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;
+puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur
+léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.
+
+On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse
+en l'air, droite, libre.
+
+
+
+Le Bain
+
+
+Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile,
+réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers
+du jardin.
+
+--Partons-nous? dit-il.
+
+Grand frère Félix:
+Allons-y, porte les caleçons?
+
+Monsieur Lepic:
+Il doit faire encore trop chaud.
+
+Grand frère Félix:
+Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
+
+Poil de Carotte:
+Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras
+sur l'herbe.
+
+Monsieur Lepic:
+Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
+
+Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des
+fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et
+sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La
+figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après
+les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:
+
+--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
+
+--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.
+
+En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
+
+Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres
+sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant
+est passé de rire.
+
+De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme
+des dents claquent et exhale une odeur fade.
+
+Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis
+que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires.
+Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait
+pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,
+attirante de loin, le met en détresse.
+
+Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins
+cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
+
+Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il
+noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met
+son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil
+au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend
+encore un peu.
+
+Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage
+en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait
+écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des
+vagues courroucées.
+
+--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
+
+--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied
+par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites
+ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a
+pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
+
+Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a
+de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble
+qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme
+autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de
+Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant,
+suffoqué, aveuglé, étourdi.
+
+--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
+
+--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau
+reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
+
+Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire
+faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
+
+--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings
+fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui
+ne font rien.
+
+--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de
+Carotte.
+
+Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
+
+--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,
+j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois
+plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie
+de te rejoindre en dix brassées.
+
+--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau,
+immobile comme une vraie borne.
+De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe
+sur le dos, pique une tête et dit:
+
+--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
+
+--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
+
+--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
+
+-Déjà! dit Poil de Carotte.
+
+Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son
+bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout
+à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance
+frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un,
+et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse
+de ceux qui se noient.
+
+--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
+
+Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
+
+--Je ne donne ma part à personne.
+
+Et il boit comme un vieux soldat.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.
+
+Poil de Carotte:
+C'est de la terre, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Non, c'est de la crasse.
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que je retourne, papa?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
+
+Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que
+grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée,
+il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses
+orteils boudinés.
+
+
+
+Honorine
+
+
+Madame Lepic:
+Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?
+
+Honorine:
+Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
+
+Madame Lepic:
+Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!
+
+Honorine:
+Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade.
+Je crois les chevaux moins durs que moi.
+
+Madame Lepic:
+Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un
+coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte
+plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs;
+vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé,
+et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
+
+Honrine:
+Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras
+vont encore.
+
+Madame Lepic:
+Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on
+lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue
+baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
+
+Honorine:
+Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
+
+Madame Lepic:
+Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.
+Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
+
+Honorine:
+Il y a de l'humidité dans le placard.
+
+Madame Lepic:
+Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les
+assiettes? Regardez cette trace.
+
+Honorine:
+Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
+
+Madame Lepic:
+C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas
+que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au
+pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi
+aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne
+volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de
+toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
+
+Honorine:
+Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si
+j'avais la tête dans un seau d'eau.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné
+à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous
+chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a
+rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine
+qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière
+son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le
+courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
+
+Honorine:
+Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait
+qu'à parler et je lui changeais son verre.
+
+Madame Lepic:
+Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler
+monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs
+la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour
+un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une
+lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le
+surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
+
+Honorine:
+Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame
+Lepic.
+
+Madame Lepic:
+J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
+
+Honorine:
+Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.
+
+Madame Lepic:
+Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,
+comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
+
+Honorine:
+Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup
+de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous
+me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
+
+Madame Lepic:
+Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous
+causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous
+dites des bêtises plus grosses que l'église.
+
+Honorine:
+Dame! est-ce que je sais, moi?
+
+Madame Lepic:
+Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.
+J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle
+de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que
+vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par
+charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit,
+il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
+
+Honorine:
+Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je
+me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai
+mes assiettes, je le garantis.
+
+Madame Lepic:
+Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation,
+Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez
+absolument.
+
+Honorine:
+Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois
+utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour
+où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus
+faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,
+toute seule, sans qu'on me pousse.
+
+Madame Lepic:
+Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe
+à la maison.
+
+Honorine:
+Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère
+Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.
+
+Madame Lepic:
+Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,
+Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Honorine:
+Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
+
+
+
+La Marmite
+
+Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile
+à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut
+écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre,
+et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu
+de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des
+affaires.
+
+Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr.
+Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement,
+et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une
+récompense.
+
+Il s'y décide.
+
+Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée.
+L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide
+souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
+
+L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle,
+et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement
+continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument,
+presque éteintes.
+
+Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.
+
+--Tout s'est évaporé, dit-elle.
+
+Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et
+remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine
+tranquillisée va s'occuper ailleurs.
+
+On lui dirait:
+
+--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert
+plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du
+bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive
+le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.
+
+Elle secouerait la tête.
+Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère.
+Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il
+pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.
+
+Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite,
+ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de
+l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme
+elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a
+jamais manqué son coup.
+
+Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.
+
+Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête
+dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et
+la brûle.
+
+Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.
+
+--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
+
+Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans
+la nuit de la cheminée.
+
+--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus...
+Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore
+tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.
+
+On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la
+fenêtre un plein tablier d'épluchures.
+
+Mais qui donc?
+
+Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à
+coucher.
+
+--Quel bruit, Honorine!
+--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du
+bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes
+mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans
+mes poches.
+
+Madame Lepic:
+Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va
+faire du propre.
+
+Honorine:
+Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être
+vous seulement qui l'avez prise?
+
+Madame Lepic:
+Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par
+hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions
+la permission de nous en servir?
+
+Honorine:
+Je dirai des sottises, tant je me sens colère.
+
+Madame Lepic:
+Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans
+être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte
+que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans
+le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez
+aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!
+
+Honorine:
+Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?
+
+Madame Lepic:
+Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre
+marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai
+que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,
+sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne
+croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous
+à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez
+et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.
+
+
+
+Réticence
+
+
+--Maman! Honorine!
+
+.....................
+
+Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par
+bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.
+
+Pourquoi dire à Honorine:
+
+--C'est moi, Honorine!
+
+Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.
+Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne
+la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner
+Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort.
+Et pourquoi dire à madame Lepic:
+
+--Maman, c'est moi!
+
+A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur?
+Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de
+le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux,
+qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.
+
+Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui
+montre le plus d'ardeur.
+
+Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.
+
+Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte,
+qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine,
+comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
+
+
+Agathe
+
+
+C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
+
+Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant
+quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
+
+--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie
+pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.
+
+--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.
+
+On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se
+tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la
+table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter,
+le sang aux joues.
+
+Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.
+
+M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette
+vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et
+ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux
+baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec
+indifférence.
+
+Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
+
+Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce
+que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée,
+enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
+
+Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une
+portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans
+boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,
+seule de la famille, l'aime beaucoup.
+
+Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une
+seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette
+du côté du plat.
+
+Mais personne ne parle.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
+
+Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de
+bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.
+
+M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.
+
+Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,
+commande à table par gestes et signes de tête.
+
+Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
+
+Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a
+plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,
+trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,
+il se livre à des calculs compliqués.
+
+Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
+
+--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
+
+Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du
+mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en
+faute, elle redouble d'attention.
+
+M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas
+devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame
+Lepic d'un sec
+
+--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
+
+la rappelle à l'ordre.
+
+--Voilà, madame, répond Agathe.
+
+Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le
+conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
+
+Il est temps.
+
+Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au
+placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle
+lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du
+maître.
+
+Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et
+va dans le jardin fumer une cigarette.
+
+Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
+
+Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq
+livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
+
+
+
+Le Programme
+
+
+--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent
+seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres.
+Mais où allez-vous avec ces bouteilles?
+
+--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre
+l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser
+le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet
+rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits
+bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à
+maman.
+Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans
+son service.
+Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui
+siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.
+En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.
+J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur
+mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.
+Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois.
+J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur
+Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter
+leurs vessies sous mon talon.
+Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis.
+J'aide à dévider les écheveaux de fil.
+Je mouds le café.
+Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans
+le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter
+les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.
+Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller
+chez le pharmacien ou le médecin.
+De votre côté, vous courez le village aux menues provisions.
+Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,
+laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre
+fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis
+libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur
+la haie.
+J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres
+fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une
+chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,
+vous renverrait le laver.
+Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les
+souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les
+brûle.
+Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme
+que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans
+relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur
+Lepic m'emmène et que je porte le carnier.
+
+--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.
+
+Et madame Lepic me dit:
+
+-Gare à tes oreilles si tu te salis.
+
+C'est une affaire de goût.
+En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous
+nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère
+et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.
+D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis:
+ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique,
+mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement
+sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à
+moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au
+fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je
+me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si
+vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.
+Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout
+le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous
+prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je
+détestais, parce qu'elle me froissait toujours.
+
+
+
+L'aveugle
+
+
+Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le
+entrer.
+
+Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,
+brusquement, à cause du froid.
+
+--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.
+
+Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour
+chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend
+au poêle ses mains transies.
+
+M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:
+
+--Voilà!
+
+Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
+
+Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
+de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
+déjà.
+
+Madame Lepic s'en aperçoit.
+
+--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
+
+Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et
+les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un,
+tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
+
+D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de
+couler vers lui, indique des crevasses profondes.
+
+--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être
+entendue, que demande-t-il?
+
+Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
+Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au
+tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil
+au fond de ses larmes intarissables.
+
+Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
+
+--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
+
+--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort!
+Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
+
+--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
+
+En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire
+et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se
+dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres
+suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
+elle arrive:
+
+C'est lui le but.
+Bientôt il pourra jouer avec.
+
+Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle
+l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
+fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la
+chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses
+doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
+glaçons se forment; voici qu'il regèle.
+
+Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
+
+--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
+
+Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
+précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
+
+Il croit le tenir, il ne l'a pas.
+
+Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses
+sabots et le guide du côté de la porte.
+
+Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse
+dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
+contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
+
+Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il
+était sourd:
+
+--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait
+beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
+vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
+ses peines et Dieu pour tous!
+
+
+
+Le Jour de l'An
+
+
+Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.
+
+Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà
+des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis
+hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons,
+les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de
+leurs pas s'étouffe dans la neige.
+
+Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans
+l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce
+premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que
+celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on
+le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il
+n'ôte que le plus gros.
+
+Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère
+Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois
+entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y
+réunir, sans en avoir l'air.
+Soeur Ernestine les embrasse et dit:
+
+--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une
+bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.
+
+Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la
+phrase, et embrasse pareillement.
+
+Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur
+l'enveloppe fermée:
+
+"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce
+rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
+
+Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs
+écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle
+en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans
+les trous, éclaboussant le mot voisin.
+
+Monsieur Lepic:
+Et moi, je n'ai rien!
+
+Poil de Carotte:
+C'est pour vous deux; maman te la prêtera.
+
+Monsieur Lepic:
+Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si
+cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.
+
+Poil de Carotte:
+Patiente un peu, maman a fini.
+
+Madame Lepic:
+Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.
+
+--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.
+
+Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic
+lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,
+fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.
+
+Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient
+à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand
+frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes
+d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux.
+Ensuite ils la lui rendent.
+
+Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
+
+--Qui en veut?
+
+Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes.
+Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand
+frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.
+
+--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah, oui!
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te
+la montre.
+
+Poil de Carotte:
+Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
+
+Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.
+Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et,
+lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
+
+Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui
+reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous
+les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère
+Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
+seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit
+la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
+
+Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
+
+--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
+
+
+
+Aller et Retour
+
+
+Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de
+la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se
+demande:
+
+--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
+
+Il hésite:
+
+--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
+
+Il diffère encore:
+
+--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
+
+Il se pose des questions:
+
+--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le
+premier?
+
+Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent
+les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste
+plus.
+
+--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",
+à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est
+plus viril.
+
+Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en
+pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
+
+Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre;
+on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle
+entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants
+et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas
+dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les
+courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste
+qu'il chantonne malgré lui.
+
+--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
+
+--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en
+coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu?
+C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
+
+Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
+
+
+
+Le Porte-Plume
+
+
+L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de
+Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font
+la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut,
+si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se
+mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
+
+Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers,
+Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
+
+--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
+
+M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et
+on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la
+rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
+
+Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur
+père.
+
+--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas
+à toi.
+
+--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne
+trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il
+s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la
+barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,
+dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau
+recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il
+n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet
+accueil étrange.
+
+--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser
+grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi
+m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette
+remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse
+envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune
+chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me
+glacent.
+
+Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M.
+Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
+
+Poil de Carotte:
+Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version
+on peut deviner.
+
+Monsieur Lepic:
+Et l'allemand?
+
+Poil de Carotte:
+C'est très difficile à prononcer, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans
+savoir leur langue vivante?
+
+Poil de Carotte:
+Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je
+crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes
+études.
+
+Monsieur Lepic:
+Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu
+n'es pas à la queue.
+
+Poil de Carotte:
+Il en faut bien un.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche!
+Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
+
+Poil de Carotte:
+Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
+
+Grand frère Félix:
+Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu étudieras mieux ta leçon.
+
+Grand frère Félix:
+Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
+
+Monsieur Lepic:
+Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester
+jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
+
+Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte
+ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
+
+Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
+
+--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il
+déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
+
+Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
+
+Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
+
+--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.
+Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de
+remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un
+malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume
+tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que
+je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,
+je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
+
+Monsieur Lepic:
+Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que
+je m'étais encore fourrée dans la tête.
+
+
+
+Les Joues rouges.
+
+
+Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution
+Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps,
+comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.
+Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde
+est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le
+gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en
+chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,
+par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se
+distingue le sifflement bref d'une consonne.
+
+C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous
+ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à
+grignoter du silence.
+
+Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,
+chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un
+autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,
+l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le
+plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée,
+comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment,
+que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes
+durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras
+et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout
+de ses doigts.
+
+Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes
+confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour
+la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé
+en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,
+à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les
+veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier
+à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans
+savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.
+Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se
+retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte
+d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin
+dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du
+nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau
+se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse,
+Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait
+bien des envieux.
+
+Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot
+lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire
+mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,
+quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à
+coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de
+Marseau.
+
+Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès
+la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de
+savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met
+en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire,
+change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,
+pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en
+peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;
+puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du
+lit, le souffle ardent:
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le
+bras de Marseau, et, le secouant avec force.
+
+--Entends-tu? Pistolet!
+
+Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
+
+--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu
+qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
+
+Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les
+poings fermés au bord du lit.
+
+Mais, cette fois, on lui répond:
+
+--Eh bien! après?
+
+D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
+
+C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!
+
+
+
+II
+
+
+--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car
+tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de
+Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est
+là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime
+comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter
+partout je ne sais quoi, le petit imbécile!
+
+A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de
+Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre
+encore.
+
+Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en
+trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait
+la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il
+peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine
+localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche
+insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend
+plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles
+lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais
+aucun son n'y tombe.
+
+Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en
+écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir
+d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il
+voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:
+
+--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne
+comprend pas!
+
+Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front
+de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,
+puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,
+glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un
+traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.
+
+Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque
+de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur
+ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont
+il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,
+et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte
+lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus
+d'un rêve.
+
+Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se
+rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après
+avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées
+de sortir du bec, il s'endort.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
+trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes
+frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant
+d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les
+syllabes sifflantes.
+
+--Pistolet! Pistolet!
+
+Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et
+le regard presque suppliant:
+
+--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
+
+Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs,
+offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
+les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud,
+dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche.
+D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à
+propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
+de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut,
+à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est
+un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.
+
+Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
+
+Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire
+qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa
+table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la
+chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
+Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en
+finit plus.
+
+Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine
+puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement
+trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
+fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une
+manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
+ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.
+
+Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
+afin de garder toute sa liberté d'action.
+
+D'une voix terrible, le Directeur demande:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les
+mains sales, mais c'est pas vrai!
+
+Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
+retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord
+la paume, ensuite le dos.
+
+--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon
+petit!
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut!
+--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
+
+Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
+Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
+jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.
+
+Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de
+temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!
+
+L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser,
+et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne
+recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il
+devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.
+
+--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître
+d'étude et Marseau, ils font des choses!
+
+Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y
+étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de
+la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil
+de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
+
+--Quelles choses?
+
+Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que
+ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par
+exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails.
+
+Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un
+bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.
+
+Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
+viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude
+apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
+l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève
+doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
+précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée,
+sans dire un mot.
+
+
+
+IV
+
+
+Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé!
+C'est un touchant départ, presque une cérémonie.
+
+--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
+
+Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son
+personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
+va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et
+meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît
+pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers
+d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme
+des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
+son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se
+promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
+signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
+et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment
+le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se
+perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher
+longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
+seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes
+nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.
+
+Son renvoi les chagrine fort.
+
+Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première
+occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol
+des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y
+manqueront pas.
+
+En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
+regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il
+paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits
+s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
+les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.
+Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement
+et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
+chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres,
+plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
+en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de
+conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
+son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les
+joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première
+peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il
+regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à
+l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
+lui, quand on entend un fracas de carreaux.
+
+Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La
+vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême
+petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
+blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la
+vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.
+
+--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!
+
+--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
+coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
+ne m'embrassiez pas, moi?
+
+Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
+coupée:
+
+--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!
+
+
+
+Les Poux
+
+
+Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution
+Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont
+besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension.
+D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.
+
+--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit
+madame Lepic.
+
+Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que
+ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte,
+du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand
+frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son
+propre aveu, ne reconnaît plus les siens.
+
+Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne
+les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère
+Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de
+crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
+
+M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit
+les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le
+proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
+
+"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
+
+"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
+
+L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En
+ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et
+se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous
+ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux
+effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller
+il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du
+coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.
+
+Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter
+ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
+
+Or, du premier coup, il en tue un.
+
+--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.
+
+Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte,
+madame Lepic lève les bras au ciel:
+
+--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres!
+Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour
+toi.
+
+Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une
+soucoupe, et la chasse commence.
+
+--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a
+donné.
+
+Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau
+pour tout noyer.
+
+--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te
+ferai pas du mal.
+
+Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une
+patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement
+le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur
+d'attraper des habitants.
+
+Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et
+menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.
+
+--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept
+ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a
+que ramassé au hasard dans une fourmilière.
+
+On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les
+mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame
+Lepic pousse des exclamations plaintives.
+
+--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.
+
+Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils
+tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes
+menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et
+rapidement le vinaigre les fait mourir.
+
+Madame Lepic:
+Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand
+garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois
+qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de
+tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel
+plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang
+dans ta tignasse.
+
+Poil de Carotte:
+C'est le peigne qui m'égratigne.
+
+Madame Lepic:
+Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,
+Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,
+ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine.
+Soeur Ernestine:
+J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je
+ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera
+d'eau de Cologne.
+
+Madame Lepic:
+Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le
+mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.
+
+Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il
+monte la garde près d'elle.
+
+C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois
+qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits
+yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des
+choses.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien.
+Elle se penche sur la cuvette.
+
+--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon
+Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.
+
+Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend
+pas.
+
+--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a
+grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je
+pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine
+qu'ils te rendent la vie dure.
+
+Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre,
+et il dit à la vieille Marie Nanette.
+
+--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires
+et laissez-moi tranquille.
+
+
+Comme Brutus
+
+
+Monsieur Lepic:
+Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais.
+Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses,
+tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens
+d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte,
+il faut songer à devenir sérieux.
+
+Poil de Carotte:
+Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller
+l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme.
+Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.
+
+Monsieur Lepic:
+Essaie quand même.
+
+Poil de Carotte:
+Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni
+en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou
+trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les
+dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition
+française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts
+elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai
+m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.
+
+Grand frère Félix:
+Qu'est-ce qu'il dit, papa?
+
+Soeur Ernestine:
+Moi, je n'ai pas entendu.
+
+Madame Lepic:
+Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Oh! rien maman.
+
+Madame Lepic:
+Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing
+menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète
+cette phrase, afin que tout le monde en profite.
+
+Poil de Carotte:
+Ce n'est pas la peine, va, maman.
+
+Madame Lepic:
+Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne le connais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.
+
+Poil de Carotte:
+Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils
+d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier,
+de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer
+la vertu...
+
+Madame Lepic:
+Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et
+sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te
+demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.
+
+Grand frère Félix:
+Veux-tu que je te répète, moi, maman?
+
+Madame Lepic:
+Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de
+Carotte, dépêchez.
+
+Poil de Carotte:
+_Il balbutie, d'une voie pleurarde_
+Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.
+
+Madame Lepic:
+Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de
+coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.
+
+Grand frère Félix:
+Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards
+de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle
+ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les
+bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu
+n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.
+
+Madame Lepic:
+Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant
+plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.
+
+Grand frère Félix:
+Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas
+Caton?
+
+Poil de Carotte:
+Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de
+ses amis et mourut."
+
+Soeur Ernestine:
+Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la
+folie avec de l'or dans une canne.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.
+
+Soeur Ernestine:
+Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte
+un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.
+
+Madame Lepic:
+Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans
+sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie!
+Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il
+parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les
+sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il
+étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où
+s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de
+Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!
+
+
+
+Lettres choisies
+
+
+ de Poil de Carotte à M. Lepic
+ ET QUELQUES RÉPONSES
+ de M. Lepic à Poil de Carotte
+
+ _De Poil de Carotte à M. Lepic_
+ Institution Saint-Marc.
+
+Mon cher papa,
+
+Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros
+clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos
+et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé,
+il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme
+des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs
+que ce ne sera rien.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu
+dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.
+Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et
+pourtant les siens étaient vrais.
+Du courage!
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je
+n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose
+espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours
+par ma bonne conduite et mon application.
+
+Ton fils affectionné.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle
+s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une
+dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a
+rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,
+
+Ton père qui t'aime.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de
+latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui
+présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare
+longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines.
+Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une
+grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes
+camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment
+où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à
+peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:
+
+VÉNÉRÉ MAITRE
+
+que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:
+
+--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!
+
+Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
+derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:
+
+--Traduisez la version.
+
+Mon cher papa, qu'en dis-tu?
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic_
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si
+on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
+prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.
+
+
+
+_Poil de Carotte à M. Lepic_
+
+Mon cher papa,
+
+Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire
+et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
+Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé,
+il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
+causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
+voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année.
+Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
+entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le
+répète, ne me désigna même pas un siège.
+Est-ce oubli ou impolitesse?
+Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir,
+et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être
+encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas
+offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite
+taille, il te croyait assis.
+
+
+
+_De Poil de Carotte à M. Lepic._
+
+Mon cher papa,
+
+J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en
+visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec
+toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
+profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
+ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
+Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par
+François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques
+Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je
+te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.
+
+
+
+_Réponse de M. Lepic._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce
+qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.
+
+
+_De M. Lepic à Poil de Carotte._
+
+Mon cher Poil de Carotte,
+
+Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
+ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
+de ta compétence ni de la mienne.
+
+D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places
+que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque
+professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu
+dors et si tu manges bien.
+
+Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
+quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
+hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
+datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de
+ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité
+de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
+Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais
+l'observation.
+
+
+
+_Réponse de Poil de Carotte._
+
+Mon cher papa,
+
+Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas
+aperçu qu'elle était _en vers._
+
+
+
+Le Toiton
+
+
+Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des
+cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte
+pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de
+porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte
+les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière
+fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de
+Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y
+divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
+
+Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière,
+un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle,
+des bourrelets de poussière et se cale.
+
+Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux,
+gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il
+oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le
+troublerait.
+
+L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt
+a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.
+
+Brusquement, une alerte.
+Des appels approchent, des pas.
+
+--Poil de Carotte? Poil de Carotte?
+
+Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans
+la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même
+immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.
+
+--Poil de Carotte, est-tu là?
+
+Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.
+
+--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?
+
+On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de
+l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.
+
+Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris
+dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long
+d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un
+instant suspendue, inquiète, pelotonnée.
+
+Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement,
+et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint
+la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa
+part.
+
+Rien de plus.
+
+L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son
+âme de lièvre où il fait noir.
+
+Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute
+de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.
+
+
+
+Le Chat
+
+
+
+I
+
+
+Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
+pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une
+boucherie.
+
+Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là,
+pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui,
+dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors
+du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a
+posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
+
+--Régale-toi.
+
+Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
+de langue, puis s'attendrit.
+
+--Pauvre vieux, jouis de ton reste.
+
+Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche
+plus que ses lèvres sucrées.
+
+--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
+Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler
+que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...
+
+A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
+
+La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a
+sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui
+le regarde d'un oeil.
+
+Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.
+
+--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé
+juste.
+
+Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.
+
+Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente
+aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse,
+avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
+
+Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des
+animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
+d'autrui.
+
+Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se
+dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps.
+Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient
+lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.
+
+D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
+par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents,
+que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.
+
+Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,
+ou se détend et ne crie pas.
+
+--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
+Carotte.
+
+Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
+de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes,
+les veines orageuses, il l'étouffe.
+
+Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa
+figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.
+
+
+
+
+
+II
+
+Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.
+Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés
+sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.
+
+--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat
+broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
+
+Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux
+veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve:
+
+Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable
+remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.
+
+Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau
+transparente.
+
+Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers
+fantômes.
+
+Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont
+rien à craindre.
+
+Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au
+ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit.
+Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,
+n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.
+
+Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève
+doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent
+des écrevisses géantes.
+
+Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de
+Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.
+
+Et les écrevisses l'entournent.
+Elles se haussent vers sa gorge.
+Elles crépitent.
+Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.
+
+
+
+Les Moutons
+
+
+Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles
+poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous
+un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve
+quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est
+un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent
+graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.
+
+L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte
+deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères,
+gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une
+sculpture grossière.
+
+Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent
+déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de
+foin dans la bouche.
+
+Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de
+l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres,
+tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit
+qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par
+sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête.
+
+--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.
+
+--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.
+
+--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
+
+--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon
+comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit.
+D'ailleurs, on les mate.
+
+Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup
+une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau
+l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant,
+se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau
+enveloppé d'une gelée tremblante.
+
+--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil
+de Carotte.
+
+--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches
+dures.
+
+--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier
+provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?
+
+--Elle le refuserait, dit Pajol.
+
+En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent,
+sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte,
+sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite
+droit aux tétines maternelles.
+
+--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.
+
+--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces
+ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur
+nez.
+
+Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.
+
+Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître
+les petits noms des agneaux.
+
+Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques
+coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque
+dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une
+pelle usée.
+
+--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous
+enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!
+
+--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!
+
+Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore
+plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.
+
+--Veux-tu un berdin? dit-il.
+
+--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.
+
+Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un
+berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille
+dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la
+main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le
+fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.
+
+Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des
+picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet,
+ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va
+ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il
+l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en
+aperçoive.
+
+Il dira qu'il l'a perdu.
+
+Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui
+se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement
+sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.
+
+Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble
+garder les moutons, toute seule.
+
+
+
+Parrain
+
+
+Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain
+et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui
+passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte
+que Poil de Carotte.
+
+--Te voilà, canard! dit-il.
+
+--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma
+ligne?
+
+--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.
+
+Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi
+son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche
+plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations.
+Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que
+de ne pas s'y tromper.
+
+--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.
+
+Et ils restent bons camarades.
+
+Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour
+toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot
+de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le
+force à boire un verre de vin pur.
+
+Puis ils vont pêcher.
+
+Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de
+Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes
+et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange
+comme des enfants.
+
+--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton
+bouchon aura enfoncé trois fois.
+
+Poil de Carotte:
+Pourquoi trois?
+
+Parrain:
+La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est
+sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne
+tire jamais trop tard.
+
+Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans
+la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau
+trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à
+chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit!...
+
+Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il
+bourre Poil de Carotte de haricots blancs.
+
+--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en
+bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot
+qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de
+perdrix.
+
+Poil de Carotte:
+Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal.
+Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème.
+Parrain:
+Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point
+ton content, chez ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se
+servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini
+aussi.
+
+Parrain:
+On en redemande, bêta.
+
+Poil de Carotte:
+C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester
+sur sa faim.
+
+Parrain:
+Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce
+singe était mon enfant! Arrangez ça.
+
+Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde
+piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de
+sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.
+
+
+
+La Fontaine
+
+
+Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre
+est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux
+membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de
+sa mère.
+
+--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.
+
+Poil de Carotte:
+Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une
+correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant
+elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre
+par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible
+qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la
+mienne.
+
+Parain:
+Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon
+ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui.
+Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je
+l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle
+me dirait merci, avant de taper.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors!
+
+Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et
+cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié.
+
+Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras.
+
+--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la
+fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?
+
+Poil de Carotte:
+Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles
+souvent.
+
+Parrain:
+Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je
+m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as
+glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je
+n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais
+tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à
+te relever?
+
+Poil de Carotte:
+Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!
+Parrain:
+Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre
+canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le
+costume des dimanches du petit Bernard.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin.
+
+Parrain:
+Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je
+ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.
+
+Poil de Carotte:
+Je serais loin.
+
+Parrain:
+Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une
+bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite.
+
+Poil de Carotte:
+Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.
+
+Parrain:
+Dors, canard, dors.
+
+Poil de Carotte:
+Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai
+après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est
+impossible de dormir quand on me touche.
+
+
+
+Les Prunes
+
+
+Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit:
+
+--Canard, dors-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, parrain.
+
+Parrain:
+Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher
+des vers.
+
+--C'est une idée, dit Poil de Carotte.
+
+Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le
+jardin.
+
+Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc,
+à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers
+pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en
+manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.
+
+--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement.
+Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre
+bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne
+trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,
+pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le
+casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,
+et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent
+leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers
+entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson
+s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.
+
+--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts
+barbouillés de leur sale bave.
+
+Parrain:
+Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.
+Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la
+terre. Pour ma part, j'en mangerais.
+
+Poil de Carotte:
+Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.
+
+Parrain:
+Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les
+écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des
+prunes.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle
+pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car
+tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien.
+
+Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques
+prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les
+avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;
+
+--Ce sont les meilleures.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains
+seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.
+
+--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.
+
+Poil de Carotte:
+C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez.
+Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que
+tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.
+
+Parrain:
+Canard! canard! ça conserve.
+
+
+
+Mathilde
+
+
+--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de
+Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le
+pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me
+trompe.
+
+En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous
+sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle
+semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi
+calmer toutes les coliques de la vie.
+
+La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots
+sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande
+la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se
+lasse pas d'allonger.
+
+Il recule et dit:
+
+--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.
+
+A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert
+de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit
+jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de
+rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient
+à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début,
+jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce
+n'est plus amusant de jouer.
+
+--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.
+
+Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse
+sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend,
+une jambe levée.
+
+Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les
+bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire
+et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite
+et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un
+autre bâton.
+
+Il les promène de long en large.
+
+--Halte! dit-il, ça se dérange.
+Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet
+le cortège en branle.
+
+--Aie! fait Mathilde qui grimace.
+
+Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache
+le tout. On continue.
+
+--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.
+
+Comme ils hésitent:
+
+--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous
+la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés.
+
+Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà
+prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le
+premier, pour sa peine.
+
+Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le
+visage de Mathilde et la baise sur la joue.
+
+--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.
+
+Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches,
+gênés, ils rougissent tous deux.
+
+Grand frère Félix leur montre les cornes.
+
+--Soleil! Soleil!
+
+Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles
+aux lèvres.
+
+--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé!
+
+--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,
+ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si
+maman veut.
+
+Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle
+pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.
+En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les
+feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage.
+
+--Gare les calottes, dit grand frère Félix.
+
+Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir.
+
+Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère
+en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.
+
+Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.
+
+Poil de Carotte:
+Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai
+tout.
+
+Mathilde:
+Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.
+
+Poil de Carotte:
+Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce
+qu'elle te corrige, ta maman?
+
+Mathilde:
+Des fois; ça dépend.
+
+Poil de Carotte:
+Pour moi, c'est toujours sûr.
+
+Mathilde:
+Mais je n'ai rien fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ça ne fait rien. Attention!
+
+Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit
+son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en
+retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de
+Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites
+sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève,
+prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque
+raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a
+l'orgueil de s'écrier:
+
+--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole!
+
+
+
+Le Coffre-Fort
+
+
+Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:
+
+--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne
+fessée. Et toi?
+
+Poil de Carotte:
+Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous
+ne faisions rien de mal.
+
+Mathilde:
+Non, pour sûr.
+
+Poil de Carotte:
+Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me
+marierais bien avec toi.
+
+Mathilde:
+Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais
+n'aie pas peur, je t'estime.
+
+Mathilde:
+Tu es riche à combien, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Mes parents ont au moins un million.
+
+Mathilde:
+Combien que ça fait un million?
+
+Poil de Carotte:
+Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur
+argent.
+
+Mathilde:
+Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour
+flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour
+du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la
+serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa
+dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur,
+personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa
+y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit
+rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au
+fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite
+l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps,
+preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.
+
+Mathilde:
+
+Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?
+
+Poil de Carotte:
+Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons
+mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.
+
+Mathilde:
+Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le
+répéter.
+
+Poil de Carotte:
+Non, c'est notre secret à papa et à moi.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.
+
+Poil de Carotte:
+Pardon, je le sais.
+
+Mathilde:
+Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.
+
+--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
+
+--Parions quoi? dit Mathilde hésitante.
+
+--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras
+le mot.
+
+Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme
+presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités
+au lieu d'une.
+
+--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai.
+
+Mathilde:
+Maman me défend de jurer.
+
+Poil de Carotte:
+Tu ne sauras pas le mot.
+
+Mathilde:
+Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné.
+
+Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.
+
+--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta
+parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,
+c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux.
+
+--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître
+un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas
+de moi!
+
+Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue,
+elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec.
+
+Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui.
+
+Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort
+la tête et montre les dents.
+
+--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est
+un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai.
+
+Pierre:
+Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en
+parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.
+
+Poil de Carotte:
+Du reste?
+
+Pierre:
+Oui, du reste.
+Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai
+pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront
+ce soir!
+
+Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que
+la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les
+mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.
+
+
+
+Les Têtards
+
+
+Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic
+puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut,
+quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et
+veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière
+l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:
+
+--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous
+l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.
+
+--Demande le à maman, dit Poil de Carotte.
+
+Rémy:
+Pourquoi moi?
+
+Poil de Carotte:
+Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission.
+Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.
+
+--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de
+Carotte pêcher des têtards?
+
+Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame
+Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent
+rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait
+clairement signe que non.
+
+--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de
+moi, tout à l'heure.
+
+Rémy:
+Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.
+
+Poil de Carotte:
+Reste. Nous jouerons ici.
+
+Rémy:
+Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux.
+J'en ramasserai des pleins paniers.
+
+Poil de Carotte:
+Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,
+elle se ravise.
+
+Rémy:
+J'attendrai un petit quart, mais pas plus.
+
+Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement
+l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.
+
+--Qu'est-ce que je te disais?
+
+En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier
+pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante.
+
+--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa
+que tu musardes et il te grondera.
+
+Rémy:
+Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.
+
+Madame Lepic:
+--Ah! vraiment, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît
+madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore.
+Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de
+Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied
+et regarde ailleurs.
+
+--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me
+rétracter.
+
+Elle n'ajoute rien.
+
+Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter
+Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix
+fraîches, exprès.
+
+Rémy est déjà loin.
+
+Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle
+prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école.
+
+Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche,
+toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme
+une casserole.
+
+Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.
+Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.
+
+Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer
+d'elle-même.
+
+
+
+Coup de Théâtre
+
+
+Scène Première
+
+Madame Lepic:
+Où vas-tu?
+
+Poil de Carotte:
+_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_
+
+Je vais me promener avec papa.
+
+Madame Lepic:
+Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule
+comme pour prendre son élan._
+
+Poil de Carotte, _bas_:
+Compris.
+
+
+
+Scène II
+
+
+Poil de Carotte:
+_En méditation près de l'horloge_.
+
+Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins
+que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!
+
+
+
+Scène III
+
+Monsieur Lepic:
+_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant
+la pretentaine pour affaires.
+
+Allons! partons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, mon papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Comment, non? Tu ne veux pas venir?
+
+Poil de Carotte:
+ Oh si! mais je ne peux pas.
+
+ Monsieur Lepic:
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+ Poil de Carotte:
+ Y a rien, mais je reste.
+ Monsieur Lepic:
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,
+ et pleurniche à ton aise.
+
+
+
+ Scène IV
+
+ Madame Lepic:
+ _Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._
+
+ Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les
+ tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en
+ dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère
+ qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se
+ tournent le dos._
+
+
+
+ Scène V
+
+ Poil de Carotte:
+ _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un
+ seul._
+
+ Tout le monde ne peut pas être orphelin.
+
+
+
+ En Chasse
+
+
+ M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent
+ derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de
+ Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
+
+ Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:
+
+--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous
+ le reprendrons ce soir?
+
+ --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
+
+ Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.
+
+ Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer
+ son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec
+affection et oublie un moment sa charge.
+
+Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le
+soutenir.
+
+--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.
+
+Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père
+piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser
+comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les
+chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se
+couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
+
+--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des
+orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les
+feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
+
+Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
+
+Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté,
+où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de
+lièvre.
+
+--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure
+après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et
+sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.
+Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
+
+Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
+
+_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt,
+le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche
+le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte
+s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.
+
+_Il soulève sa casquette_
+Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte
+_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic
+manque ou tue.
+
+Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop
+souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait
+de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et
+à cette condition, ça réussit presque toujours.
+
+--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore
+dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins.
+Pourquoi ris-tu?
+
+--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.
+
+Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.
+
+--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.
+
+Poil de Carotte:
+Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais.
+
+Monsieur Lepic:
+Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si
+tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant
+des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te
+moques de ton père.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis
+qu'un serin.
+
+
+
+La Mouche
+
+
+La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords,
+tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle
+ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a
+posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
+Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des
+prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la
+soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
+vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic,
+que la chasse grise, oublie d'en demander.
+
+--Une goutte, papa?
+
+Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
+qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite
+de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille,
+l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
+
+--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
+
+Monsieur Lepic:
+Ote-la, mon garçon.
+
+Poil de Carotte:
+Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
+bourdonne.
+
+Monsieur Lepic:
+Laisse-la mourir toute seule.
+
+Poil de Carotte:
+Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
+Monsieur Lepic:
+Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
+
+Poil de Carotte:
+Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
+permission?
+
+--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
+
+Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et
+il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de
+réclamer sa part.
+
+Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
+
+--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte.
+Seulement, elle a tout bu.
+
+
+
+La première Bécasse
+
+
+--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai
+dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu
+entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses
+passeront sur la tête.
+
+Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première
+fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une
+perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
+
+Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il
+regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
+
+--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
+
+Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula,
+déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
+Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et
+un bec sanglant.
+Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer
+une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de
+Carotte.
+
+Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes
+fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.
+Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure.
+
+Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il
+les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit
+le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
+
+Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent,
+se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
+
+Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement
+que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se
+meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du
+fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
+
+Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation
+formidable aux quatre coins du bois.
+
+Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite
+glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
+
+Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus
+que d'ordinaire.
+
+--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
+
+Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son
+fils encore fumant:
+
+--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?
+
+
+
+L'Hameçon
+
+Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des
+ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le
+ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes.
+Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché
+sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.
+
+Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
+
+--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture,
+aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
+
+Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main,
+elle pousse des cris de douleur.
+
+Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
+
+Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic
+lui-même arrive.
+
+--Montre voir, disent-ils.
+
+Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon
+s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur
+Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air,
+et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.
+
+M. Lepic tente de l'ôter.
+
+--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.
+
+En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté
+par sa bouche.
+
+M. Lepic met son lorgnon.
+
+--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!
+
+Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,
+madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?
+D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.
+
+--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
+Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt
+une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie;
+il sue. Du sang paraît.
+
+--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
+
+--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
+
+--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère.
+
+M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame
+Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
+
+M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt
+n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.
+
+Ouf!
+
+Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère,
+il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique
+l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son
+hameçon lui est resté dans le dos.
+
+--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
+
+Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les
+entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort
+qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se
+croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?
+
+Des voisins attirés le questionnent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
+
+Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît.
+Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
+
+Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière
+d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté
+avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux
+assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:
+
+--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est
+pas de ta faute.
+
+Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le
+front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles,
+propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs
+s'emplissent de larmes.
+
+Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière
+son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
+
+Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.
+
+--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc
+bien méchante?
+
+Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
+
+--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins
+attendris par sa bonté.
+
+Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme
+que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et
+elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
+
+--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce
+malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
+
+Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un
+trou, et de piétiner la terre.
+
+--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher
+avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon!
+Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
+
+Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au
+châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements
+rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.
+
+
+
+La Pièce d'Argent
+
+
+I
+
+
+Madame Lepic:
+Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes
+poches.
+
+Poil de Carotte:
+_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des
+oreilles d'âne._
+
+Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
+
+Madame Lepic:
+Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au
+hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas.
+
+Madame Lepic:
+Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie.
+Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
+
+Poil de Carotte:
+Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine
+dernière.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, c'est mon couteau.
+
+Madame Lepic:
+Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?
+
+Poil de Carotte:
+Personne.
+
+Madame Lepic:
+Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole.
+Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime
+sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je
+n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche.
+Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.
+D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!
+
+Madame Lepic:
+Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes
+pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?
+
+Poil de Carotte:
+Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il
+seulement la surveiller toute ma vie!
+
+Madame Lepic:
+Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller
+sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,
+arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à
+toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le
+charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit.
+Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe,
+il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le
+sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.
+Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
+
+Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au
+creux d'un vieux nid?
+
+Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or.
+On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des
+genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
+
+Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue
+au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa
+mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on
+y renoncera.
+
+Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
+
+--Maman, eh! maman!
+
+Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le
+tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines
+blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces
+d'argent.
+
+Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées,
+poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.
+
+Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait
+difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et
+puis comment faire la preuve?
+
+Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes
+occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se
+sauve.
+
+Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour
+périlleux vers la table à ouvrage.
+
+Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa
+place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat
+ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,
+il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés,
+autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents
+se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:
+
+--Attention! ça brûle, ça brûle!
+
+
+
+III
+
+
+Poil de Carotte:
+
+Maman, maman, je l'ai.
+
+Madame Lepic:
+Mois aussi.
+
+Poil de Carotte:
+Comment? la voilà.
+
+Madame Lepic:
+La voici.
+
+Poil de Carotte:
+Tiens! fais voir.
+
+Madame Lepic:
+Fais voir, toi.
+
+Poil de Carotte
+_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
+manie, les compare et apprête sa phrase._
+C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée
+dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus,
+avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau
+de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
+tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
+Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte.
+Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
+
+Madame Lepic:
+Je ne dis pas non.
+Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu
+oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
+te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre.
+Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
+tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or.
+Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas
+le bonheur.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, je peux aller jouer, maman?
+
+Madame Lepic:
+Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
+deux pièces.
+
+Poil de Carotte:
+Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce
+que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
+
+Madame Lepic:
+Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux
+t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins
+que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et
+toi, as-tu une idée?
+
+Poil de Carotte:
+Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman,
+et merci.
+
+Madame Lepic:
+Attends! si c'était le jardinier?
+
+Poil de Carotte:
+Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
+
+Madame Lepic:
+Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père
+de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton
+frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
+Après tout, c'est peut-être moi.
+
+Poil de Carotte:
+Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
+
+Madame Lepic:
+Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
+verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
+de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
+un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
+
+_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un
+instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe
+devant elle et, silencieux, offre une joue.
+
+Madame Lepic:
+_Sa main droite levée, menace ruine._
+Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
+tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
+vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
+_La première gifle tombe_.
+
+
+
+Les Idées personnelles.
+
+
+M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
+près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre
+chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
+Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées
+personnelles.
+
+--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
+tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je
+t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être
+mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me
+dois pas et que tu m'accordes généreusement.
+
+--Ah! répond M. Lepic.
+
+--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
+
+--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
+frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
+faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher.
+Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie
+seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
+efficaces.
+
+--A ton service, dit grand frère Félix.
+
+--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
+
+--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière
+générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais
+en sa présence.
+
+--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
+
+--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de
+dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
+n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et
+de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que
+je cherchais.
+
+--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
+dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge,
+en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu
+débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de
+pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
+
+--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà
+inquiet.
+
+--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
+
+Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
+
+--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
+
+Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
+
+--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
+
+Poil de Carotte reste seul, dérouté.
+
+Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
+
+--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
+personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par
+toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
+commencer.
+
+La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
+feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
+la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
+la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y
+conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez
+dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
+et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
+qu'il plonge jusqu'au coude.
+
+D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau
+l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après
+avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la
+planche.
+
+Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
+d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
+du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la
+fenêtre.
+
+Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En
+chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
+le froid du carreau rouge.
+
+Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de
+développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les
+garder pour soi.
+
+
+
+La Tempête de Feuilles
+
+
+Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille
+du grand peuplier.
+
+Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre,
+vivre à part, seule, sans queue, libre.
+
+Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
+
+Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille,
+et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait
+un signe.
+
+Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles
+le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
+
+Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte
+brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer
+les pesantes couches d'air qui le gênent.
+
+Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres
+du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse
+en avant sa bordure nette et sombre.
+
+D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le
+merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que
+Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements
+de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
+
+Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
+
+La calotte livide continue son invasion lente.
+
+Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui
+laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte.
+Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur
+le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de
+s'y déchirer.
+
+La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les
+clameurs s'élèvent.
+
+Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles
+Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.
+Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées.
+Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,
+apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines,
+soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier
+sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le
+mur.
+
+Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de
+coups sourds.
+
+Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des
+gouttes d'encre.
+
+Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons
+montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.
+
+Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne
+pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est
+le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui
+les affole, qui épouvante Poil de Carotte.
+
+Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.
+
+Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages
+mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne
+le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et
+elle lui bande douloureusement les paupières.
+
+Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez
+lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur
+comme un papier de rue.
+
+Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.
+
+Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.
+
+
+
+La Révolte
+
+
+I
+
+Madame Lepic:
+Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller
+me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour
+se mettre à table.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman, je n'irai pas au moulin.
+
+Madame Lepic:
+Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce
+que tu rêves?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de
+suite chercher une livre de beurre au moulin.
+
+Poil de Carotte:
+J'ai entendu. Je n'irai pas.
+
+Madame Lepic:
+C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta
+vie, tu refuses de m'obéir.
+
+Poil de Carotte:
+Oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Tu refuses d'obéir à ta mère.
+
+Poil de Carotte:
+A ma mère, oui, maman.
+
+Madame Lepic:
+Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?
+
+Poil de Carotte:
+Non, maman.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te taire et filer?
+
+Poil de Carotte:
+Je me tairai sans filer.
+
+Madame Lepic:
+Veux-tu te sauver avec cette assiette?
+
+
+
+II
+
+
+Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
+
+--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
+
+C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore
+elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par
+terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour
+les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y
+comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
+
+--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe
+aussi. Personne ne sera de trop.
+
+Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.
+
+Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de
+s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le
+battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à
+ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une
+pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la
+pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.
+
+--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un
+léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce
+qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
+
+Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter.
+La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:
+
+--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime.
+
+Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne.
+Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part
+des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt.
+Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il
+l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.
+
+--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne
+m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge
+de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père.
+Qu'ils se débrouillent.
+
+--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car
+il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre
+de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y
+aller pour ma mère.
+
+Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça
+le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à
+propos d'une livre de beurre.
+
+Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne
+le dos et rentre à la maison.
+
+Provisoirement l'affaire en reste là.
+
+
+
+Le Mot de la Fin
+
+
+Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru,
+où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M.
+Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:
+--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille
+route?
+
+Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il
+se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit
+docilement son père.
+
+D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de
+suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui
+répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu
+dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et
+le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.
+
+Monsieur Lepic:
+Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine
+ta mère?
+
+Poil de Carotte:
+Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue:
+je n'aime plus maman.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
+
+Poil de Carotte:
+A cause de tout. Depuis que je la connais.
+
+Monsieur Lepic:
+Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a
+fait.
+
+Poil de Carotte:
+Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?
+
+Monsieur Lepic:
+Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.
+
+Poil de Carotte:
+Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte
+ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura
+fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de
+vous occuper de lui. C'est sans importance.
+
+Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères
+et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la
+forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout
+mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
+
+Monsieur Lepic:
+Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
+
+Poil de Carotte:
+Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.
+
+Monsieur Lepic:
+Je suis obligé de voyager.
+
+Poil de Carotte, _avec suffisance_:
+Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis
+que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à
+fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais
+qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te
+mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la
+mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me
+séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?
+
+Monsieur Lepic:
+Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
+
+Poil de Carotte:
+Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.
+
+Monsieur Lepic:
+C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je
+t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta
+société me manquerait.
+
+Poil de Carotte:
+Tu viendras me voir, papa.
+
+Monsieur Lepic:
+Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.
+
+Monsieur Lepic:
+Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne
+privilégier personne. Je continuerai.
+
+Poil de Carotte:
+Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y
+vole ton argent, et je choisirai un métier.
+
+Monsieur Lepic:
+Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par
+exemple?
+
+Poil de Carotte:
+Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
+
+Monsieur Lepic:
+Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction
+de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
+
+Poil de Carotte:
+Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.
+
+Monsieur Lepic:
+Tu charges! Poil de Carotte.
+
+Poil de Carotte:
+Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
+
+Monsieur Lepic:
+Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton
+suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort
+n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute
+la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
+
+Poil de Carotte:
+Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve
+aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.
+Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne
+peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux
+parmi l'espèce humaine.
+
+Monsieur Lepic:
+Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair
+au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?
+
+Poil de Carotte:
+Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.
+
+Monsieur Lepic:
+Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu
+ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
+
+Poil de Carotte:
+Ça promet.
+
+Monsieur Lepic:
+Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses
+t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et
+d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et
+observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu
+t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
+
+Poil de Carotte:
+Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je
+réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait
+préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne
+l'aime pas.
+
+--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic
+impatienté.
+
+A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde
+longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme
+honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses
+paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.
+
+Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie
+secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout
+ne s'envole.
+
+Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les
+ténèbres et il lui crie avec emphase:
+
+--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.
+
+--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.
+
+--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça
+parce que c'est ma mère.
+
+
+
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+I
+
+Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque
+pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers
+aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés,
+au milieu de riches décors.
+
+--Et Poil de Carotte?
+
+--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il
+était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
+
+La vérité c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte.
+
+
+
+II
+
+Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de
+retrouver son vrai nom de baptême.
+
+--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
+
+--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
+
+
+
+III
+
+Autres signes particuliers:
+
+La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur.
+Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière.
+Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les
+oreilles.
+Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.
+Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.
+Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait
+un collier.
+Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.
+
+
+
+IV
+
+Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver,
+il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant
+les aiguilles du bout du doigt.
+
+Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe
+quoi sur le pouce.
+
+
+
+V
+
+Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par
+derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur.
+
+Et si on lui demande:
+--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
+
+Il répond:
+--Oh! ce n'est pas la peine!
+
+
+
+VI
+
+Madame Lepic:
+Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.
+
+Poil de Carotte:
+Boui, banban.
+Madame Lepic:
+Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la
+bouche pleine.
+
+
+
+VII
+
+Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite
+qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.
+Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
+
+
+
+VIII
+
+--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.
+C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
+
+--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
+
+
+
+IX
+
+Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études.
+Il s'étire et soupire d'aise.
+
+--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide
+de la vie. Que vas-tu faire?
+
+--Comment! Encore! dit grand frère Félix.
+
+
+
+X
+
+On joue aux jeux innocents.
+Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
+
+--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
+
+On se récrie:
+
+--Très joli! Quel galant poète!
+
+-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela
+comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure
+de rhétorique.
+
+
+
+XI
+
+Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à
+lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin
+parce qu'il met des pierres dans les boules.
+
+Il vise à la tête: c'est plus court.
+
+Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire,
+à part, à côté de la glace, sur l'herbe.
+
+A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.
+
+Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.
+
+Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
+
+
+
+XII
+
+Les enfants se mesurent leur taille.
+A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la
+tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une
+fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur
+Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne
+contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien
+à la petite idée de différence.
+
+
+
+XIII
+
+Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:
+
+--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.
+Il y a une limite.
+Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de
+Carotte.
+
+Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche
+et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.
+
+--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.
+
+
+
+XIV
+
+--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au
+petit Pierre que sa maman gâte.
+
+Et renseigné à peu près, il s'écrie:
+
+--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans
+le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le
+noyau.
+
+Il réfléchit:
+
+--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
+
+
+
+XV
+
+Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent
+volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite
+part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
+
+Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui
+redemande.
+
+
+
+XVI
+
+Poil de Carotte:
+Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
+
+Mathilde:
+Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour
+faire des pâtés.
+
+Poil de Carotte:
+Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.
+
+
+
+XVII
+
+
+--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père
+que moi? dit, çà et là, madame Lepic.
+
+--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas
+mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.
+
+
+
+XVIII
+
+Madame Lepic:
+Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
+
+Poil de Carotte:
+Je ne sais pas, maman.
+
+Madame Lepic:
+Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours
+exprès.
+
+Poil de Carotte:
+Il ne manquerait plus que cela.
+
+
+
+XIX
+
+Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi.
+
+Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait
+subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,
+décontenancé, ne sait où disparaître.
+
+
+
+XX
+
+--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
+
+--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
+
+Elle dit encore:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une
+goutte quand on le gifle.
+
+
+
+XXI
+
+Elle dit encore:
+
+--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
+
+--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.
+
+--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.
+
+
+
+XXII
+
+En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche,
+où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte
+renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
+
+
+
+XXIII
+
+Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:
+
+--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb
+pour inventer la poudre.
+
+Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent
+pas, il fera, plus tard, un gars huppé.
+
+
+XXIV
+
+--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix,
+un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.
+
+
+
+XXV
+
+Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.
+Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est
+douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet
+d'un sou.
+
+Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,
+elle le lui fait passer.
+
+
+
+XXVI
+
+Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit:
+
+--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.
+
+Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:
+
+--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
+
+Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.
+
+
+
+XXVII
+
+Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu
+m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise
+sur la paille!
+
+
+
+XXVIII
+
+--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.
+
+Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se
+trompe, il réarrange.
+
+Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le
+barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais
+elle ajoute exprès pour lui:
+
+--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête.
+
+
+
+XXIX
+
+Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil
+de Carotte:
+
+--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!
+
+Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources
+brûlantes dans les yeux.
+
+Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe.
+Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
+
+
+
+XXX
+
+Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se
+promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.
+
+--Passe devant, dit-elle, et gambade!
+
+Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de
+chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers
+furtifs.
+
+Il tousse.
+
+Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village,
+il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:
+
+--Personne ne m'aimera jamais, moi!
+Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le
+mur, un sourire aux lèvres, terrible.
+
+Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:
+
+--Excepté maman.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Les Poules
+Les Perdrix
+C'est le chien
+Le Cauchemar
+Sauf votre respect
+Le Pot
+Les Lapins
+La Pioche
+La Carabine
+La Taupe
+La Luzerne
+Le Timbale
+La Mie de pain
+Le Trompette
+Ma Mèche
+Le Bain
+Honorine
+La Marmite
+Réticence
+Agathe
+Le Programme
+L'Aveugle
+Le Jour de l'An
+Aller et retour
+Le Porte-plume
+Les Joues rouges
+Les Poux
+Comme Brutus
+Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M.
+Lepic à Poil de Carotte
+Le Toiton
+Le Chat
+Les Moutons
+Parrain
+La Fontaine
+Les Prunes
+Mathilde
+Le Coffre-fort
+Les Têtards
+Coup de théâtre
+En Chasse
+La Mouche
+La Première Bécasse
+L'Hameçon
+La Pièce d'argent
+Les Idée personnelles
+La Tempête de feuilles
+La Révolte
+Le Mot de la fin
+L'Album de Poil de Carotte
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Poil de Carotte, by Jules Renard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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