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On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de +la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré +noir de sa porte ouverte. + +--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois +enfants. + +--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, + indolent et poltron. + +--Et toi, Ernestine? + +--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur! + +Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. +Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre +front. + +--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de +Carotte, va fermer les poules! +Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux +roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se +dresse et dit avec timidité: + +--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi. + +--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. +Dépêchez-vous, s'il te plaît! + +--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine. + +--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère. + +Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être +indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, +sa mère lui promet une gifle. + +--Au moins, éclairez-moi, dit-il. + +Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, +Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor. + +--Je t'attendrai là, dit-elle. + +Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent +fait vaciller la lumière et l'éteint. + +Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler +dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. +Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des +renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa +joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en +avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. +Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur +perchoir. Poil de Carotte leur crie: + +--Taisez-vous donc, c'est moi! + +Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il +rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble +qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement +neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les +félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses +parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues. + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur +lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle: + +--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs. + + + +Les Perdrix + + +Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle +contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise +pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur +Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est +spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège +à la dureté bien connue de son coeur sec. + +Les deux perdrix s'agitent, remuent le col. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour les tuer? + +Poil de Carotte: +Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour. + +Madame Lepic: +L'ardoise est trop haute pour toi. + +Poil de Carotte: +Alors, j'aimerais autant les plumer. + +Madame Lepic: +Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les +indications d'usage: + +--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume. + +Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence. + +Monsieur Lepic: +Deux à la fois, mâtin! + +Poil de Carotte: +C'est pour aller plus vite. + +Madame Lepic: +Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie. + +Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent +leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus +aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, +pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute +afin de ne rien voir, il serre plus fort. + +Elles s'obstinent. + +Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la +tête sur le bout de son soulier. + +--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur +Ernestine. + +--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne +voudrais pas être à leur place, entre ses griffes. + +M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré. + +--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table. + +Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang +coule, un peu de cervelle. + +--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné? + +Grand Félix dit: +--C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois. + + +C'est le Chien + + +M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le +journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère +Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle +des choses. + +Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd. + +--Chtt! fait M. Lepic. + +Pyrame grogne plus fort. + +--Imbécile! dit madame Lepic. + +Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame +Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, +les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus. + +--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre! + +Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe +de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par +peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, +il casse sa voix en éclats. + +La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien +couché qui leur tient tête. + +Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même +jappe. + +Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il +y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre +tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour +voler. + +Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus +vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il +n'ouvre pas la porte. + +Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant +du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi. + +Aujourd'hui il triche. + +Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et +tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé +derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse +lui réussit. + +Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il +lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte, +trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace. + +Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge +trop. Les soupçons s'éveilleraient. + +De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans +les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. +A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! +Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille. + +Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic +calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, +Poil de Carotte dit tout de même par habitude + +--C'est le chien qui rêvait. + + + +Le Cauchemar + + +Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui +prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il +possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. +Il ronfle exprès, sans aucun doute. + +La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est +celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de +sa mère, au fond. + +Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. +Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines +afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point +respirer trop fort. + +Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion. + +Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus +gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen. + +Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande: + +--Qu'est-ce que tu as? + +--Il a le cauchemar, dit madame Lepic. + +Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble +indien. + +Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les +mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier +appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit +où il repose, à côté de sa mère, au fond. + + + +Sauf votre Respect + + +Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres +communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, +il a trop attendu, n'osant demander. + +Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise. + +Quelle prétention! + +Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à +l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il +s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement! + +Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, +maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de +Carotte déjeune avant de se lever. + +Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, +avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu. + +A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de +Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal. +Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son +enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur +Ernestine: + +--Attention! préparez-vous! + +--Oui, maman. + +Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter +quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés +comme pour leur demander: + +--Y êtes-vous? + +lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge, +dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui +dit, à la fois goguenarde et dégoûtée: + +--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la +tienne encore, de celle d'hier. + +--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure +espérée. + +Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être +plus drôle du tout. + + + +Le Pot + +I + + +Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte +a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. +A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait +volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille. + +L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la +nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut +espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, +neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va +durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une +deuxième précaution. + +Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge. + +--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie? + +D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, +soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand +frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige +pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque +en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; +c'est selon. + +Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles +et les noyers ragent dans les prés. + +--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans +hâte, je n'ai pas envie. + +Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du +corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se +couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un +unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie +et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il +est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il +repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et +compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de +suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir +avec ce rêve. + +A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu. + +--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte. + +Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot +sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie +toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de +Carotte prend ses précautions? + +Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever. + +--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, +plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes +draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par +expérience, que maman n'y verra goutte. + +Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un +bon somme. + + + +II + +Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. +--Oh! oh! dit-il, ça se gâte! + +Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché +par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche. + +Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef. +La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir. + +Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre. +Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot +qu'il sait absent. + +Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner +que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate. + +--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, +car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air +de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, +qu'il appelait. + +Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. +Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au +mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il +se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat +entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu. + +Le noir de la chambre s'épaissit. + + + +III + +Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse +matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle +reniflait de travers. + +--Quelle drôle d'odeur! dit-elle. + +--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte. + +Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est +pas longue à trouver. + +--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de +Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense. + +--Menteur! menteur! dit madame Lepic. + +Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement +sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie: + +--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? + +Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la +cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle +demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive. + +Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte: + +--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc +comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en +servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu +m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, +folle! + +Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il +n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. +Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir, +il aurait du toupet. + +Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le +facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions: + +--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, +moi je ne sais plus. Arrangez vous. + + +Les Lapins + + +--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es +comme moi, tu ne l'aimes pas. + +--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte. + +On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer +seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage: + +--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. + +Et Poil de Carotte pense: + +--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer. + +En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de +satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? +Au dessert, madame Lepic lui dit: + +--Va porter ces tranches de melon à ces lapins. + +Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien +horizontale afin de ne rien renverser. + +A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles +sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils +allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui. + +--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons. + +S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la +racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les +graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux. + +Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de +jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux +lapins en rond sur leur derrière. + +La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous +des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche. + + + +La Pioche + + +Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa +pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le +maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout +seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent +d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours +à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup +de pioche en plein front. + +Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le +lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son +petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et +soupire appréhensive: + +--Où sont les sels? + +--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes. + +Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, +entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang +suinte et s'écarte. + +M. Lepic lui a dit: + +--Tu t'es joliment fait moucher! + +Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure: + +--C'est entré comme dans du beurre. + +Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien. + +Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est +quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, +l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs. + +--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais +pas faire attention, petit imbécile! + + + +La Carabine + + +M. Lepic dit à ses fils: + +--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment +mettent tout en commun. + +--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. +Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps. + +Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie. + +M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande: + +--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné. + +Grand frère Félix: +Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence! + +Monsieur Lepic: +Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai. + +M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte. + +Monsieur Lepic: +Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer. + +Poil de Carotte: +Emmène-t-on le chien? + +Monsieur Lepic: +Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des +chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide. + +Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple +est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais +M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte +de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche +ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment +bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la +consigne de respecter. + +--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix. + +--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte. + +Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller +la crosse de son arme à feu. + +--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl! + +--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte. + +Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand +frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre. +Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les +moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. +Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes. +Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il +redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! +Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre. + +Grand frère Félix: +Ne tire pas, tu es trop loin. + +Poil de Carotte: +Crois-tu? + +Grand frère Félix: +Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en +est très loin. + +Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les +moineaux, effrayés, repartent. + +Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il +hoche la queue, remue la tête, offre son ventre. + +Poil de Carotte: +Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr. + +Grand frère Félix: +Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine. + +Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place, +devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe. + +C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait +la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il +la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant +le chien, court ramasser le moineau et dit: + +--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu. + +Poil de Carotte: +Un peu beaucoup. + +Grand frère Félix: +Bon, tu boudes! + +Poil de Carotte: +Dame, veux-tu que je chante? + +Grand frère Félix: +Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que +nous pouvions le manquer. + +Poil de Carotte: +Oh! moi... + +Grand frère Félix: +Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras +demain. + +Poil de Carotte: +Ah! demain. + +Grand frère Félix: +Je te le promets. + +Poil de Carotte: +Je sais? tu me le promets, la veille. + +Grand frère Félix: +Je te le jure; es-tu content? + +Poil de Carotte: +Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; +j'essaierais la carabine. + +Grand frère Félix: +Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. +Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer +le bec. + +Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un +paysan qui les salue et dit: + +--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins? + +Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, +triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne: + +--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc +portée tout le temps? + +--Presque, dit Poil de Carotte. + + + +La Taupe + + +Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un +ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la +lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse +retomber sur une pierre. + +D'abord, tout va bien et rondement. + +Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et +elle semble n'avoir pas la vie dure. + +Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. +Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça +n'avance plus. + +--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il. + +En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre +plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne +l'illusion de la vie. + +--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas +encore morte! + +Il la ramasse, l'injurie et change de méthode. + +Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes +ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe +bouge toujours. + +Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir. + + + +La Luzerne + + +Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent +d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures. + +Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et +Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme +trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il +aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, +ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être +servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de +Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui +donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait +voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent +avec curiosité. + +Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de +vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. +Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée. + +--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il. + +Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde +porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, +unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules. + +Poil de Carotte: +Décidément, ils n'y sont pas. + +Grand frère Félix: +Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous. + +Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une +faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de +la poitrine, ils en expriment toute la violence. + +Grand frère Félix: +S'ils s'imaginent que je les attendrai! + +Poil de Carotte: +C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire. + +Grand frère Félix: +Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux +manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. + +Poil de Carotte: +De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés. + +Grand frère Félix: +Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par +exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans +l'huile et le vinaigre. + +Poil de Carotte: +On n'a pas besoin de la retourner. + +Grand frère Félix: +Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges +pas, toi? + +Poil de Carotte: +Pourquoi toi et pas moi? + +Grand frère Félix: +Blague à part, veux-tu parier? + +Poil de Carotte: +Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain +avec du lait caillé pour écarter dessus? + +Grand frère Félix: +Je préfère la luzerne. + +Poil de Carotte: +Partons! + +Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur +appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les +souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits +chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire: + +--Quelle bête a passé par ici? + +A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets +peu à peu engourdis. + +Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre. + +--On est bien, dit grand frère Félix. + +Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient +ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre +voisine: + +--Dormirez-vous, sales gars? + +Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en +grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, +refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, +elles ne se referment plus. + +--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix. + +--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte. + +Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur. + +Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent +les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau +les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt +elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite +méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments +roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes +dressées à la mode indienne. + +--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. +Prends garde de toucher à ma portion. + +Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle. + +--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte. + +Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait? + +Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de +luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est +parcouru de frissons. + +Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe +la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau +inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de +dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de +Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les +belles feuilles. + +Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les +mâche posément. + +Pourquoi se presser? +La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont. + +Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, +se régale. + + + +La Timbale + + +Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en +quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. +D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme +d'ordinaire: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +Au repas du soir, il dit encore: + +--Merci, maman, je n'ai pas soif. + +--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres. + +Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la +température est douce et que simplement il n'a pas soif. + +Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande: + +--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte? + +--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien. + +--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras +la chercher dans le placard. + +Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir +soi-même? + +On s'étonne déjà: + +--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus. + +--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te +trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau. + +Grand frère Félix et soeur Ernestine parient: + +Soeur Ernestine: +Il restera une semaine sans boire. + +Grand frère Félix: +Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau. + +--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus +jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, +leur trouvez-vous du mérite? + +-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix. + +Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame +Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il +accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les +témoignages d'admiration sincère. + +--Il est malade ou fou, disent les uns. + +Les autres disent: + +-Il boit en cachette. + +Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte +tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à +peu. + +Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore +les bras au ciel, quand on les met au courant: + +--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature. + +Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en +somme rien n'est impossible. + +Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec +un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer +une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent +même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre +sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air. + +Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. +Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour +nettoyer les chandeliers. + + + +La Mie de Pain + +M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses +enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il +arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant +ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient +leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque +réunion de famille, les visages se renfrognent. + +On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien +n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand +madame Lepic dit: + +--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote? + +A qui s'adresse-t-elle? +Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. +Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, +par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une +bête. + +--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa +queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, +comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal +que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables. + +Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse +à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande +une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord +elle le regarde. + +Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du +bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, +sérieux, noir, il la jette à madame Lepic. + +Farce ou drame? Qui le sait? +Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. +--Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui +galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise. + +Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille +pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, +mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce +qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des +dernières. + + + +La Trompette + + +M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux +en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, +dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite +M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte +et lui dit: + +--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet? + +En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il +préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais +il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer +sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. +L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. +Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut. + +--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner. + +Il va même au peu loin et ajoute: + +--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois! + +--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as +donc bien changé? + +Tout de suite Poil de Carotte se reprend: + +--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les +déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre +comme ça m'amuse de souffler dedans. + +Madame Lepic: +--Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce +pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les +pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on +ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni +trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau +à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la +cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts. + +Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans +ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de +Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme +celle du jugement dernier. + + + +La Mèche + + +Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On +les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, +au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, +lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à +Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères. + +C'est une rage qu'elle a. +Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère +Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche: + +--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, +et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus. + +Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt. + +--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix. + +Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine +ruse encore, il ne s'aperçoit de rien. + +--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé +sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. +Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est +inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble +à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit. + +--Je te remercie, dit grand frère Félix. + +Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en +passant sa main sur ses cheveux. + +Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de +filoselle blanche. + +--Ça y est? dit grand frère Félix. + +--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que +ta casquette. Va la chercher dans l'armoire. + +Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court +au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa +tête, avec tranquillité. + +--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque +de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. +Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière. + +Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, +il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit +est égal. + +--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint +personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut +laisser croire que je ne déteste pas la pommade. + +Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses +cheveux le vengent à son insu. + +Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; +puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur +léger moule luisant, le fendillent, le crèvent. + +On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse +en l'air, droite, libre. + + + +Le Bain + + +Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, +réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers +du jardin. + +--Partons-nous? dit-il. + +Grand frère Félix: +Allons-y, porte les caleçons? + +Monsieur Lepic: +Il doit faire encore trop chaud. + +Grand frère Félix: +Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil. + +Poil de Carotte: +Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras +sur l'herbe. + +Monsieur Lepic: +Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. + +Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des +fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et +sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La +figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après +les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix: + +--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter! + +--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé. + +En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup. + +Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres +sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant +est passé de rire. + +De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme +des dents claquent et exhale une odeur fade. + +Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis +que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. +Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait +pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, +attirante de loin, le met en détresse. + +Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins +cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte. + +Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il +noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met +son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil +au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend +encore un peu. + +Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage +en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait +écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des +vagues courroucées. + +--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic. + +--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied +par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites +ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a +pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines. + +Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a +de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble +qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme +autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de +Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, +suffoqué, aveuglé, étourdi. + +--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic. + +--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau +reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête. + +Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire +faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable. + +--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings +fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui +ne font rien. + +--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de +Carotte. + +Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours. + +--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, +j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois +plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie +de te rejoindre en dix brassées. + +--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, +immobile comme une vraie borne. +De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe +sur le dos, pique une tête et dit: + +--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien. + +--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte. + +--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum. + +-Déjà! dit Poil de Carotte. + +Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son +bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout +à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance +frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, +et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse +de ceux qui se noient. + +--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum. + +Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit: + +--Je ne donne ma part à personne. + +Et il boit comme un vieux soldat. + +Monsieur Lepic: +Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles. + +Poil de Carotte: +C'est de la terre, papa. + +Monsieur Lepic: +Non, c'est de la crasse. + +Poil de Carotte: +Veux-tu que je retourne, papa? + +Monsieur Lepic: +Tu ôteras ça demain, nous reviendrons. + +Poil de Carotte: +Veine! Pourvu qu'il fasse beau! + +Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que +grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée, +il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses +orteils boudinés. + + + +Honorine + + +Madame Lepic: +Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine? + +Honorine: +Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic. + +Madame Lepic: +Vous voilà vieille, ma pauvre vieille! + +Honorine: +Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. +Je crois les chevaux moins durs que moi. + +Madame Lepic: +Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un +coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte +plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; +vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, +et vous serez perdue. On vous relèvera morte. + +Honrine: +Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras +vont encore. + +Madame Lepic: +Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on +lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue +baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque. + +Honorine: +Oh! j'y vois clair comme à mon mariage. + +Madame Lepic: +Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. +Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée? + +Honorine: +Il y a de l'humidité dans le placard. + +Madame Lepic: +Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les +assiettes? Regardez cette trace. + +Honorine: +Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien. + +Madame Lepic: +C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas +que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au +pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi +aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne +volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de +toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste. + +Honorine: +Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si +j'avais la tête dans un seau d'eau. + +Madame Lepic: +Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné +à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous +chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a +rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine +qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière +son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le +courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui. + +Honorine: +Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait +qu'à parler et je lui changeais son verre. + +Madame Lepic: +Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler +monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs +la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour +un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une +lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le +surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider... + +Honorine: +Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame +Lepic. + +Madame Lepic: +J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous? + +Honorine: +Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort. + +Madame Lepic: +Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, +comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort? + +Honorine: +Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup +de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous +me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever? + +Madame Lepic: +Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous +causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous +dites des bêtises plus grosses que l'église. + +Honorine: +Dame! est-ce que je sais, moi? + +Madame Lepic: +Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. +J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle +de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que +vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par +charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, +il me semble, de faire, avec douceur, une observation. + +Honorine: +Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je +me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai +mes assiettes, je le garantis. + +Madame Lepic: +Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, +Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez +absolument. + +Honorine: +Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois +utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour +où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus +faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, +toute seule, sans qu'on me pousse. + +Madame Lepic: +Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe +à la maison. + +Honorine: +Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère +Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir. + +Madame Lepic: +Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, +Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le +dis. + +Honorine: +Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic. + + + +La Marmite + +Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile +à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut +écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, +et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu +de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des +affaires. + +Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. +Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, +et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une +récompense. + +Il s'y décide. + +Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée. +L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide +souvent, et elle bouillonne sur un grand feu. + +L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle, +et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement +continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, +presque éteintes. + +Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille. + +--Tout s'est évaporé, dit-elle. + +Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et +remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine +tranquillisée va s'occuper ailleurs. + +On lui dirait: + +--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert +plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du +bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive +le froid. Vous êtes pourtant une femme économe. + +Elle secouerait la tête. +Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. +Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il +pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie. + +Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite, +ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de +l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme +elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a +jamais manqué son coup. + +Elle le manque aujourd'hui pour la première fois. + +Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête +dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et +la brûle. + +Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant. + +--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre. + +Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans +la nuit de la cheminée. + +--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... +Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore +tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau. + +On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la +fenêtre un plein tablier d'épluchures. + +Mais qui donc? + +Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à +coucher. + +--Quel bruit, Honorine! +--Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du +bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes +mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans +mes poches. + +Madame Lepic: +Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va +faire du propre. + +Honorine: +Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être +vous seulement qui l'avez prise? + +Madame Lepic: +Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par +hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions +la permission de nous en servir? + +Honorine: +Je dirai des sottises, tant je me sens colère. + +Madame Lepic: +Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans +être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte +que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans +le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez +aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole! + +Honorine: +Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite? + +Madame Lepic: +Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre +marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai +que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, +sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne +croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous +à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez +et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi. + + + +Réticence + + +--Maman! Honorine! + +..................... + +Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par +bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court. + +Pourquoi dire à Honorine: + +--C'est moi, Honorine! + +Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. +Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne +la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner +Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort. +Et pourquoi dire à madame Lepic: + +--Maman, c'est moi! + +A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? +Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de +le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux, +qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite. + +Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui +montre le plus d'ardeur. + +Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première. + +Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte, +qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine, +comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin. + + +Agathe + + +C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace. + +Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant +quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic. + +--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie +pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval. + +--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner. + +On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se +tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la +table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, +le sang aux joues. + +Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire. + +M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette +vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et +ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux +baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec +indifférence. + +Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse. + +Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce +que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, +enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table. + +Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une +portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans +boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, +seule de la famille, l'aime beaucoup. + +Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une +seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette +du côté du plat. + +Mais personne ne parle. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe. + +Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de +bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre. + +M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé. + +Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, +commande à table par gestes et signes de tête. + +Soeur Ernestine lève les yeux au plafond. + +Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a +plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, +trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, +il se livre à des calculs compliqués. + +Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau. + +--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe. + +Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du +mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en +faute, elle redouble d'attention. + +M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas +devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame +Lepic d'un sec + +--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche? + +la rappelle à l'ordre. + +--Voilà, madame, répond Agathe. + +Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le +conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler. + +Il est temps. + +Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au +placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle +lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du +maître. + +Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et +va dans le jardin fumer une cigarette. + +Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas. + +Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq +livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage. + + + +Le Programme + + +--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent +seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. +Mais où allez-vous avec ces bouteilles? + +--A la cave, monsieur Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre +l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser +le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet +rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits +bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à +maman. +Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans +son service. +Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui +siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. +En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. +J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur +mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes. +Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. +J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur +Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter +leurs vessies sous mon talon. +Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis. +J'aide à dévider les écheveaux de fil. +Je mouds le café. +Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans +le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter +les pantoufles qu'elle a brodées elle-même. +Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller +chez le pharmacien ou le médecin. +De votre côté, vous courez le village aux menues provisions. +Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, +laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre +fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis +libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur +la haie. +J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres +fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une +chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, +vous renverrait le laver. +Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les +souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les +brûle. +Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme +que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans +relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur +Lepic m'emmène et que je porte le carnier. + +--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux. + +Et madame Lepic me dit: + +-Gare à tes oreilles si tu te salis. + +C'est une affaire de goût. +En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous +nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère +et moi rentrés à la pension. Ça revient au même. +D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: +ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, +mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement +sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à +moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au +fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je +me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si +vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. +Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout +le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous +prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je +détestais, parce qu'elle me froissait toujours. + + + +L'aveugle + + +Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte. + +Madame Lepic: +Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là? + +Monsieur Lepic: +Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le +entrer. + +Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, +brusquement, à cause du froid. + +--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle. + +Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour +chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend +au poêle ses mains transies. + +M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit: + +--Voilà! + +Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal. + +Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots +de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent +déjà. + +Madame Lepic s'en aperçoit. + +--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle. + +Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et +les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, +tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin. + +D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de +couler vers lui, indique des crevasses profondes. + +--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être +entendue, que demande-t-il? + +Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. +Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au +tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil +au fond de ses larmes intarissables. + +Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit: + +--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr? + +--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! +Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé. + +--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic. + +En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire +et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se +dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres +suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte +elle arrive: + +C'est lui le but. +Bientôt il pourra jouer avec. + +Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle +l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le +fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la +chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses +doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les +glaçons se forment; voici qu'il regèle. + +Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde. + +--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four. + +Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se +précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre. + +Il croit le tenir, il ne l'a pas. + +Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses +sabots et le guide du côté de la porte. + +Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse +dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, +contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors. + +Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il +était sourd: + +--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait +beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon +vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun +ses peines et Dieu pour tous! + + + +Le Jour de l'An + + +Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige. + +Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà +des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis +hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons, +les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de +leurs pas s'étouffe dans la neige. + +Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans +l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce +premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que +celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on +le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il +n'ôte que le plus gros. + +Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère +Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois +entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y +réunir, sans en avoir l'air. +Soeur Ernestine les embrasse et dit: + +--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une +bonne santé et le paradis à la fin de vos jours. + +Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la +phrase, et embrasse pareillement. + +Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur +l'enveloppe fermée: + +"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce +rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin. + +Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs +écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle +en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans +les trous, éclaboussant le mot voisin. + +Monsieur Lepic: +Et moi, je n'ai rien! + +Poil de Carotte: +C'est pour vous deux; maman te la prêtera. + +Monsieur Lepic: +Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si +cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche. + +Poil de Carotte: +Patiente un peu, maman a fini. + +Madame Lepic: +Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire. + +--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant. + +Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic +lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, +fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table. + +Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient +à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand +frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes +d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. +Ensuite ils la lui rendent. + +Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander: + +--Qui en veut? + +Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. +Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand +frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre. + +--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah, oui! + +Madame Lepic: +Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te +la montre. + +Poil de Carotte: +Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais. + +Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. +Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et, +lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge. + +Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui +reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous +les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère +Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts +seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit +la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit. + +Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée: + +--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien. + + + +Aller et Retour + + +Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de +la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se +demande: + +--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux? + +Il hésite: + +--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer. + +Il diffère encore: + +--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là... + +Il se pose des questions: + +--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le +premier? + +Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent +les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste +plus. + +--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", +à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est +plus viril. + +Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + +Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en +pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. + +Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; +on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle +entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants +et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas +dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les +courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste +qu'il chantonne malgré lui. + +--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne. + +--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en +coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? +C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original! + +Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux. + + + +Le Porte-Plume + + +L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de +Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font +la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, +si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se +mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre. + +Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, +Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire: + +--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas! + +M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et +on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la +rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche. + +Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur +père. + +--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas +à toi. + +--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic. + +Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne +trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il +s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la +barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, +dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau +recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il +n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet +accueil étrange. + +--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser +grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi +m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette +remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse +envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune +chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me +glacent. + +Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. +Lepic qui lui demande si le grec marche un peu. + +Poil de Carotte: +Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version +on peut deviner. + +Monsieur Lepic: +Et l'allemand? + +Poil de Carotte: +C'est très difficile à prononcer, papa. + +Monsieur Lepic: +Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans +savoir leur langue vivante? + +Poil de Carotte: +Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je +crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes +études. + +Monsieur Lepic: +Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu +n'es pas à la queue. + +Poil de Carotte: +Il en faut bien un. + +Monsieur Lepic: +Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! +Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail. + +Poil de Carotte: +Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix? + +Grand frère Félix: +Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir. + +Monsieur Lepic: +Tu étudieras mieux ta leçon. + +Grand frère Félix: +Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier. + +Monsieur Lepic: +Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester +jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons. + +Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte +ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer. + +Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude. + +--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il +déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse. + +Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche. + +Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit: + +--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. +Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de +remarquer que j'ôte ma cigarette, moi. + +Poil de Carotte: +Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un +malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume +tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que +je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, +je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur. + +Monsieur Lepic: +Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner. + +Poil de Carotte: +Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que +je m'étais encore fourrée dans la tête. + + + +Les Joues rouges. + + +Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution +Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, +comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. +Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde +est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le +gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en +chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, +par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se +distingue le sifflement bref d'une consonne. + +C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous +ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à +grignoter du silence. + +Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, +chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un +autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, +l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le +plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, +comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, +que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes +durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras +et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout +de ses doigts. + +Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes +confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour +la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé +en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, +à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les +veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier +à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans +savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. +Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se +retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte +d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin +dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du +nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau +se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, +Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait +bien des envieux. + +Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot +lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire +mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, +quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à +coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de +Marseau. + +Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès +la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de +savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met +en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, +change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, +pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en +peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; +puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du +lit, le souffle ardent: + +--Pistolet! Pistolet! + +On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le +bras de Marseau, et, le secouant avec force. + +--Entends-tu? Pistolet! + +Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend: + +--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu +qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet. + +Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les +poings fermés au bord du lit. + +Mais, cette fois, on lui répond: + +--Eh bien! après? + +D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps. + +C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement! + + + +II + + +--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car +tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de +Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est +là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime +comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter +partout je ne sais quoi, le petit imbécile! + +A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de +Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre +encore. + +Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en +trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait +la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il +peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine +localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche +insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend +plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles +lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais +aucun son n'y tombe. + +Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en +écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir +d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il +voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore: + +--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne +comprend pas! + +Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front +de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, +puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, +glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un +traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir. + +Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque +de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur +ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont +il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, +et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte +lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus +d'un rêve. + +Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se +rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après +avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées +de sortir du bec, il s'endort. + + + +III + + +Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, +trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes +frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant +d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les +syllabes sifflantes. + +--Pistolet! Pistolet! + +Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et +le regard presque suppliant: + +--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois! + +Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, +offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en +les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud, +dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche. +D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à +propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil +de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut, +à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est +un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement. + +Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur. + +Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire +qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa +table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la +chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les +Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en +finit plus. + +Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine +puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement +trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle +fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une +manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de +ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches. + +Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, +afin de garder toute sa liberté d'action. + +D'une voix terrible, le Directeur demande: + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les +mains sales, mais c'est pas vrai! + +Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les +retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord +la paume, ensuite le dos. + +--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon +petit! + +--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! +--Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit! + +Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. +Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses +jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle. + +Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de +temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan! + +L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser, +et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne +recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il +devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien. + +--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître +d'étude et Marseau, ils font des choses! + +Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y +étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de +la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil +de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux: + +--Quelles choses? + +Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que +ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par +exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails. + +Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un +bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête. + +Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui +viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude +apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, +l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève +doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des +précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée, +sans dire un mot. + + + +IV + + +Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé! +C'est un touchant départ, presque une cérémonie. + +--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence. + +Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son +personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un +va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et +meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît +pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers +d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme +des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de +son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se +promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une +signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation +et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment +le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se +perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher +longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un +seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes +nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent. + +Son renvoi les chagrine fort. + +Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première +occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol +des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y +manqueront pas. + +En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent +regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il +paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits +s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher +les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému. +Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement +et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de +chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres, +plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, +en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de +conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur +son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les +joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première +peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il +regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à +l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers +lui, quand on entend un fracas de carreaux. + +Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La +vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême +petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents +blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la +vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant. + +--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content! + +--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second +coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous +ne m'embrassiez pas, moi? + +Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main +coupée: + +--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux! + + + +Les Poux + + +Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution +Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont +besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. +D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas. + +--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit +madame Lepic. + +Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que +ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, +du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand +frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son +propre aveu, ne reconnaît plus les siens. + +Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne +les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère +Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de +crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs. + +M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit +les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le +proviseur lui-même: celle de grand frère Félix: + +"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte: + +"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours." + +L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En +ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et +se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous +ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux +effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller +il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du +coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur. + +Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter +ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite. + +Or, du premier coup, il en tue un. + +--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué. + +Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, +madame Lepic lève les bras au ciel: + +--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! +Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour +toi. + +Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une +soucoupe, et la chasse commence. + +--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a +donné. + +Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau +pour tout noyer. + +--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te +ferai pas du mal. + +Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une +patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement +le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur +d'attraper des habitants. + +Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et +menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour. + +--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept +ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a +que ramassé au hasard dans une fourmilière. + +On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les +mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame +Lepic pousse des exclamations plaintives. + +--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau. + +Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils +tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes +menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et +rapidement le vinaigre les fait mourir. + +Madame Lepic: +Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand +garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois +qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de +tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel +plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang +dans ta tignasse. + +Poil de Carotte: +C'est le peigne qui m'égratigne. + +Madame Lepic: +Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, +Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, +ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. +Soeur Ernestine: +J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je +ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera +d'eau de Cologne. + +Madame Lepic: +Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le +mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion. + +Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il +monte la garde près d'elle. + +C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois +qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits +yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des +choses. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien. +Elle se penche sur la cuvette. + +--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon +Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes. + +Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend +pas. + +--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a +grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je +pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine +qu'ils te rendent la vie dure. + +Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, +et il dit à la vieille Marie Nanette. + +--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires +et laissez-moi tranquille. + + +Comme Brutus + + +Monsieur Lepic: +Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais. +Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, +tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens +d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte, +il faut songer à devenir sérieux. + +Poil de Carotte: +Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller +l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme. +Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout. + +Monsieur Lepic: +Essaie quand même. + +Poil de Carotte: +Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni +en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou +trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les +dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition +française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts +elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai +m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom. + +Monsieur Lepic: +Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras. + +Grand frère Félix: +Qu'est-ce qu'il dit, papa? + +Soeur Ernestine: +Moi, je n'ai pas entendu. + +Madame Lepic: +Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Oh! rien maman. + +Madame Lepic: +Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing +menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète +cette phrase, afin que tout le monde en profite. + +Poil de Carotte: +Ce n'est pas la peine, va, maman. + +Madame Lepic: +Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu? + +Poil de Carotte: +Tu ne le connais pas, maman. + +Madame Lepic: +Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis. + +Poil de Carotte: +Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils +d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, +de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer +la vertu... + +Madame Lepic: +Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et +sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te +demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère. + +Grand frère Félix: +Veux-tu que je te répète, moi, maman? + +Madame Lepic: +Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de +Carotte, dépêchez. + +Poil de Carotte: +_Il balbutie, d'une voie pleurarde_ +Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom. + +Madame Lepic: +Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de +coups, plutôt que d'être agréable à sa mère. + +Grand frère Félix: +Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards +de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle +ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les +bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu +n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit. + +Madame Lepic: +Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant +plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original. + +Grand frère Félix: +Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas +Caton? + +Poil de Carotte: +Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de +ses amis et mourut." + +Soeur Ernestine: +Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la +folie avec de l'or dans une canne. + +Poil de Carotte: +Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre. + +Soeur Ernestine: +Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte +un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée. + +Madame Lepic: +Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans +sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie! +Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il +parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les +sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il +étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où +s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de +Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va! + + + +Lettres choisies + + + de Poil de Carotte à M. Lepic + ET QUELQUES RÉPONSES + de M. Lepic à Poil de Carotte + + _De Poil de Carotte à M. Lepic_ + Institution Saint-Marc. + +Mon cher papa, + +Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros +clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos +et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé, +il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme +des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs +que ce ne sera rien. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu +dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. +Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et +pourtant les siens étaient vrais. +Du courage! + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je +n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose +espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours +par ma bonne conduite et mon application. + +Ton fils affectionné. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle +s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une +dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a +rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même, + +Ton père qui t'aime. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de +latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui +présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare +longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines. +Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une +grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes +camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment +où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à +peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte: + +VÉNÉRÉ MAITRE + +que M. Jâques se lève furieux et s'écrie: + +--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça! + +Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent +derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère: + +--Traduisez la version. + +Mon cher papa, qu'en dis-tu? + + + +_Réponse de M. Lepic_ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si +on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il +prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens. + + + +_Poil de Carotte à M. Lepic_ + +Mon cher papa, + +Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire +et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. +Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé, +il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous +causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je +voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année. +Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre +entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le +répète, ne me désigna même pas un siège. +Est-ce oubli ou impolitesse? +Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir, +et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être +encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas +offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite +taille, il te croyait assis. + + + +_De Poil de Carotte à M. Lepic._ + +Mon cher papa, + +J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en +visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec +toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je +profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un +ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. +Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par +François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques +Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je +te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais. + + + +_Réponse de M. Lepic._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce +qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite. + + +_De M. Lepic à Poil de Carotte._ + +Mon cher Poil de Carotte, + +Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus +ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni +de ta compétence ni de la mienne. + +D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places +que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque +professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu +dors et si tu manges bien. + +Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de +quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en +hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas +datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de +ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité +de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. +Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais +l'observation. + + + +_Réponse de Poil de Carotte._ + +Mon cher papa, + +Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas +aperçu qu'elle était _en vers._ + + + +Le Toiton + + +Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des +cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte +pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de +porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte +les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière +fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de +Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y +divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination. + +Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, +un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, +des bourrelets de poussière et se cale. + +Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, +gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il +oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le +troublerait. + +L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt +a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches. + +Brusquement, une alerte. +Des appels approchent, des pas. + +--Poil de Carotte? Poil de Carotte? + +Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans +la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même +immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre. + +--Poil de Carotte, est-tu là? + +Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse. + +--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il? + +On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de +l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence. + +Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris +dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long +d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un +instant suspendue, inquiète, pelotonnée. + +Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, +et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint +la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa +part. + +Rien de plus. + +L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son +âme de lièvre où il fait noir. + +Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute +de pente, s'arrête, forme flaque et croupit. + + + +Le Chat + + + +I + + +Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour +pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une +boucherie. + +Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là, +pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, +dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors +du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a +posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit: + +--Régale-toi. + +Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups +de langue, puis s'attendrit. + +--Pauvre vieux, jouis de ton reste. + +Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche +plus que ses lèvres sucrées. + +--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. +Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler +que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!... + +A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu. + +La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a +sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui +le regarde d'un oeil. + +Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait. + +--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé +juste. + +Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète. + +Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente +aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, +avec le soin que toutes les gouttes y tombent. + +Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des +animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte +d'autrui. + +Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se +dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. +Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient +lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais. + +D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat +par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, +que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce. + +Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, +ou se détend et ne crie pas. + +--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de +Carotte. + +Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat +de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, +les veines orageuses, il l'étouffe. + +Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa +figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat. + + + + + +II + +Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. +Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés +sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame. + +--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat +broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi. + +Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux +veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve: + +Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable +remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse. + +Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau +transparente. + +Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers +fantômes. + +Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont +rien à craindre. + +Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au +ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. +Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, +n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes. + +Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève +doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent +des écrevisses géantes. + +Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de +Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir. + +Et les écrevisses l'entournent. +Elles se haussent vers sa gorge. +Elles crépitent. +Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes. + + + +Les Moutons + + +Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles +poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous +un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve +quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est +un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent +graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent. + +L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte +deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, +gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une +sculpture grossière. + +Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent +déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de +foin dans la bouche. + +Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de +l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, +tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit +qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par +sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête. + +--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte. + +--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol. + +--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. + +--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon +comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. +D'ailleurs, on les mate. + +Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup +une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau +l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, +se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau +enveloppé d'une gelée tremblante. + +--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil +de Carotte. + +--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches +dures. + +--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier +provisoirement le petit aux soins d'une étrangère? + +--Elle le refuserait, dit Pajol. + +En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, +sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, +sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite +droit aux tétines maternelles. + +--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants. + +--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces +ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur +nez. + +Il a presque envie d'en boucher un, pour voir. + +Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître +les petits noms des agneaux. + +Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques +coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque +dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une +pelle usée. + +--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous +enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille! + +--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi! + +Il offre à Poil de Carotte de goûter l'eau. Afin qu'elle devienne encore +plus fortifiante, il y jette n'importe quoi. + +--Veux-tu un berdin? dit-il. + +--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance. + +Pajol fouille l'épaisse laine d'une mère et attrape avec ses ongles un +berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille +dévoraient la tête d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la +main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, à le +fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur. + +Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des +picotements aux doigts, comme s'il tombait du grésil. Bientôt au poignet, +ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va +ronger le bras jusqu'à l'épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre; il +l'écrase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en +aperçoive. + +Il dira qu'il l'a perdu. + +Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui +se calment peu à peu. Tout à l'heure, on n'entendra plus que le bruissement +sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes. + +Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble +garder les moutons, toute seule. + + + +Parrain + + +Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d'aller voir son parrain +et même de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui +passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n'aime personne et ne supporte +que Poil de Carotte. + +--Te voilà, canard! dit-il. + +--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu préparé ma +ligne? + +--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain. + +Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi +son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche +plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. +Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s'agit que +de ne pas s'y tromper. + +--Si ça l'amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte. + +Et ils restent bons camarades. + +Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour +toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot +de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le +force à boire un verre de vin pur. + +Puis ils vont pêcher. + +Parrain s'assied au bord de l'eau et déroule méthodiquement son crin de +Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes +et ne pêche que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange +comme des enfants. + +--Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton +bouchon aura enfoncé trois fois. + +Poil de Carotte: +Pourquoi trois? + +Parrain: +La première ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est +sérieux: il avale. La troisième, c'est sûr: il ne s'échappera plus. On ne +tire jamais trop tard. + +Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans +la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau +trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à +chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain: + +--Seize, dix-sept, dix-huit!... + +Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il +bourre Poil de Carotte de haricots blancs. + +--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en +bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot +qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de +perdrix. + +Poil de Carotte: +Ceux-là fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. +Pourtant ce n'est plus ça. Elle doit ménager la crème. +Parrain: +Canard, j'ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point +ton content, chez ta mère. + +Poil de Carotte: +Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se +servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j'ai fini +aussi. + +Parrain: +On en redemande, bêta. + +Poil de Carotte: +C'est facile à dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester +sur sa faim. + +Parrain: +Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lècherais le derrière d'un singe, si ce +singe était mon enfant! Arrangez ça. + +Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde +piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de +sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier. + + + +La Fontaine + + +Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre +est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux +membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de +sa mère. + +--Elle te fait donc bien peur? dit parrain. + +Poil de Carotte: +Où plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une +correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant +elle, et je te jure qu'elle s'arrête court. Aussi elle préfère le prendre +par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible +qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux à la +mienne. + +Parain: +Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon +ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. +Mais je me vois armé d'un balai contre maman. Elle croirait que je +l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle +me dirait merci, avant de taper. + +Parrain: +Dors, canard, dors! + +Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et +cherche de l'air, et son vieux parrain en a pitié. + +Tout à coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit le bras. + +--Es-tu là, canard? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la +fontaine. Te souviens-tu de la fontaine? + +Poil de Carotte: +Comme si j'y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles +souvent. + +Parrain: +Mon pauvre canard, dès que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je +m'étais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as +glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je +n'entendais rien. Il y avait à peine de l'eau pour noyer un chat. Mais +tu ne te relevais pas. C'était là le malheur, tu ne pensais donc plus à +te relever? + +Poil de Carotte: +Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine! +Parrain: +Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard! pauvre +canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a changé, on t'a mis le +costume des dimanches du petit Bernard. + +Poil de Carotte: +Oui, il me piquait. Je me grattais. C'était donc un costume de crin. + +Parrain: +Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre à te prêter. Je +ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. + +Poil de Carotte: +Je serais loin. + +Parrain: +Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais passé une +bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la mérite. + +Poil de Carotte: +Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir. + +Parrain: +Dors, canard, dors. + +Poil de Carotte: +Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai +après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m'est +impossible de dormir quand on me touche. + + + +Les Prunes + + +Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit: + +--Canard, dors-tu? + +Poil de Carotte: +Non, parrain. + +Parrain: +Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher +des vers. + +--C'est une idée, dit Poil de Carotte. + +Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le +jardin. + +Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, +à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers +pour se pêche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en +manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante. + +--Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. +Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre +bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'éloigne +trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, +pour qu'il ne glisse pas. S'il est à demi rentré, lâche-le: tu le +casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres, +et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent +leurs vers; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu'avec des vers +entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson +s'imagine qu'ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance. + +--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts +barbouillés de leur sale bave. + +Parrain: +Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde. +Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la +terre. Pour ma part, j'en mangerais. + +Poil de Carotte: +Pour la mienne, je te la cède. Mange voir. + +Parrain: +Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les +écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des +prunes. + +Poil de Carotte: +Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu'elle +pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car +tu n'es pas difficile et nous nous entendons très bien. + +Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques +prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les +avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris; + +--Ce sont les meilleures. + +Poil de Carotte: +Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains +seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse. + +--Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. + +Poil de Carotte: +C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. +Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que +tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. + +Parrain: +Canard! canard! ça conserve. + + + +Mathilde + + +--Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de +Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le +pré. Grand frère Félix les habille. C'est pourtant défendu, si je ne me +trompe. + +En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous +sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle +semble vraiment une fiancée garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi +calmer toutes les coliques de la vie. + +La clématite, d'abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots +sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande +la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se +lasse pas d'allonger. + +Il recule et dit: + +--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte. + +A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert +de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit +jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de +rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient +à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, +jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce +n'est plus amusant de jouer. + +--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement. + +Ils s'avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s'empêtre, elle retrousse +sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, +une jambe levée. + +Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les +bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire +et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l'ami qui félicite +et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un +autre bâton. + +Il les promène de long en large. + +--Halte! dit-il, ça se dérange. +Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet +le cortège en branle. + +--Aie! fait Mathilde qui grimace. + +Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache +le tout. On continue. + +--Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous. + +Comme ils hésitent: + +--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous +la cour, une déclaration. Vous avez l'air plombés. + +Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà +prononcé des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le +premier, pour sa peine. + +Poil de Carotte s'enhardit, cherche à travers la plante grimpante le +visage de Mathilde et la baise sur la joue. + +--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. + +Mathilde, comme elle l'a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, +gênés, ils rougissent tous deux. + +Grand frère Félix leur montre les cornes. + +--Soleil! Soleil! + +Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et trépigne, des bousilles +aux lèvres. + +--Sont-ils buses! ils croient que c'est arrivé! + +--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, +ricane ce n'est pas toi qui m'empêcheras de me marier avec Mathilde, si +maman veut. + +Mais voici que maman vient répondre elle-même qu'elle ne veut pas. Elle +pousse le barrière du pré. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. +En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les +feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l'orage. + +--Gare les calottes, dit grand frère Félix. + +Il s'enfuit au bout du pré. Il est à l'abri et peut voir. + +Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique lâche, il préfère +en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave. + +Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. + +Poil de Carotte: +Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai +tout. + +Mathilde: +Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre. + +Poil de Carotte: +Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce +qu'elle te corrige, ta maman? + +Mathilde: +Des fois; ça dépend. + +Poil de Carotte: +Pour moi, c'est toujours sûr. + +Mathilde: +Mais je n'ai rien fait. + +Poil de Carotte: +Ça ne fait rien. Attention! + +Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit +son allure. Elle est si près que soeur Ernestine, par peur des chocs en +retour, s'arrête au bord du cercle où l'action se concentrera. Poil de +Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clématites +sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, +prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque +raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d'avance, il a +l'orgueil de s'écrier: + +--Qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rigole! + + + +Le Coffre-Fort + + +Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit: + +--Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j'ai reçu une bonne +fessée. Et toi? + +Poil de Carotte: +Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d'être battue, nous +ne faisions rien de mal. + +Mathilde: +Non, pour sûr. + +Poil de Carotte: +Je t'affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me +marierais bien avec toi. + +Mathilde: +Moi, je me marierais bien avec toi aussi. + +Poil de Carotte: +Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais +n'aie pas peur, je t'estime. + +Mathilde: +Tu es riche à combien, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Mes parents ont au moins un million. + +Mathilde: +Combien que ça fait un million? + +Poil de Carotte: +Ça fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur +argent. + +Mathilde: +Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir guère. + +Poil de Carotte: +Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour +flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour +du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la +serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa +dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma soeur, +personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa +y rend de l'argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit +rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au +fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite +l'argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, +preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort. + +Mathilde: + +Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot? + +Poil de Carotte: +Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons +mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter. + +Mathilde: +Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le +répéter. + +Poil de Carotte: +Non, c'est notre secret à papa et à moi. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. + +Poil de Carotte: +Pardon, je le sais. + +Mathilde: +Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait. + +--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. + +--Parions quoi? dit Mathilde hésitante. + +--Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras +le mot. + +Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme +presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités +au lieu d'une. + +--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu me jures qu'après tu te laisseras toucher où je voudrai. + +Mathilde: +Maman me défend de jurer. + +Poil de Carotte: +Tu ne sauras pas le mot. + +Mathilde: +Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai deviné, oui, je l'ai deviné. + +Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses. + +--Écoute, Mathilde, tu n'as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta +parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort, +c'est "Lustucru". A présent, je peux toucher où je veux. + +--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître +un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas +de moi! + +Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s'avance, décidé, la main tendue, +elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rie sec. + +Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derrière lui. + +Il se retourne. Par la lucarne d'une écurie, un domestique du château sort +la tête et montre les dents. + +--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère. + +Poil de Carotte: +Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est +un faux nom que j'ai inventé. D'abord, je ne connais point le vrai. + +Pierre: +Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en +parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste. + +Poil de Carotte: +Du reste? + +Pierre: +Oui, du reste. +Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai +pas vu. Ah! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s'élargiront +ce soir! + +Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que +la couleur naturelle de ses cheveux semble s'éteindre, il s'éloigne, les +mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant. + + + +Les Têtards + + +Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic +puisse le surveiller par la fenêtre, et il s'exerce à jouer comme il faut, +quand le camarade Rémy paraît. C'est un garçon du même âge, qui boite et +veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière +l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit: + +--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivière. Nous +l'aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers. + +--Demande le à maman, dit Poil de Carotte. + +Rémy: +Pourquoi moi? + +Poil de Carotte: +Parce qu'à moi elle ne me donnera pas la permission. +Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre. + +--Madame, dit Rémy, voulez-vous, s'il vous plaît, que j'emmène Poil de +Carotte pêcher des têtards? + +Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame +Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent +rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait +clairement signe que non. + +--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de +moi, tout à l'heure. + +Rémy: +Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. + +Poil de Carotte: +Reste. Nous jouerons ici. + +Rémy: +Ah non, par exemple. J'aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. +J'en ramasserai des pleins paniers. + +Poil de Carotte: +Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, +elle se ravise. + +Rémy: +J'attendrai un petit quart, mais pas plus. + +Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement +l'escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude. + +--Qu'est-ce que je te disais? + +En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier +pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arrête, défiante. + +--Tiens, te voilà encore, Rémy! Je te croyais parti. J'avertirai ton papa +que tu musardes et il te grondera. + +Rémy: +Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre. + +Madame Lepic: +--Ah! vraiment, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît +madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devinée une fois encore. +Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de +Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l'herbe sous son pied +et regarde ailleurs. + +--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me +rétracter. + +Elle n'ajoute rien. + +Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter +Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu'elle avait vidé de ses noix +fraîches, exprès. + +Rémy est déjà loin. + +Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s'approchent d'elle +prudemment et la redoutent presque autant que le maître d'école. + +Rémy sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, +toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme +une casserole. + +Sa journée perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir. +Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. + +Solitaire, sans défense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer +d'elle-même. + + + +Coup de Théâtre + + +Scène Première + +Madame Lepic: +Où vas-tu? + +Poil de Carotte: +_Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer_ + +Je vais me promener avec papa. + +Madame Lepic: +Je te défends d'y aller, tu m'entends? Sans ça... _Sa main droite recule +comme pour prendre son élan._ + +Poil de Carotte, _bas_: +Compris. + + + +Scène II + + +Poil de Carotte: +_En méditation près de l'horloge_. + +Qu'est-ce que je veux, moi? Éviter les calottes. Papa m'en donne moins +que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui! + + + +Scène III + +Monsieur Lepic: +_Il chérit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant +la pretentaine pour affaires. + +Allons! partons. + +Poil de Carotte: +Non, mon papa. + +Monsieur Lepic: +Comment, non? Tu ne veux pas venir? + +Poil de Carotte: + Oh si! mais je ne peux pas. + + Monsieur Lepic: + Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a? + + Poil de Carotte: + Y a rien, mais je reste. + Monsieur Lepic: + Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait + par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, + et pleurniche à ton aise. + + + + Scène IV + + Madame Lepic: + _Elle a toujours la précaution d'écouter aux portes, pour mieux entendre._ + + Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les + tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en + dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère + qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se + tournent le dos._ + + + + Scène V + + Poil de Carotte: + _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un + seul._ + + Tout le monde ne peut pas être orphelin. + + + + En Chasse + + + M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent + derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et + portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de + Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses + souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le + bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. + + Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit: + +--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous + le reprendrons ce soir? + + --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder. + + Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix. + + Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer + son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec +affection et oublie un moment sa charge. + +Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le +soutenir. + +--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré. + +Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père +piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser +comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les +chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se +couche un peu et halète, toute sa langue dehors. + +--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des +orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les +feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur! + +Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures. + +Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté, +où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de +lièvre. + +--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure +après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et +sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. +Nous rentrerons bredouilles, ce soir. + +Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux. + +_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt, +le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche +le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte +s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer. + +_Il soulève sa casquette_ +Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte +_laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic +manque ou tue. + +Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop +souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait +de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et +à cette condition, ça réussit presque toujours. + +--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore +dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. +Pourquoi ris-tu? + +--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte. + +Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode. + +--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic. + +Poil de Carotte: +Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais. + +Monsieur Lepic: +Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si +tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant +des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te +moques de ton père. + +Poil de Carotte: +Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis +qu'un serin. + + + +La Mouche + + +La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, +tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle +ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a +posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. +Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des +prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la +soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- +vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, +que la chasse grise, oublie d'en demander. + +--Une goutte, papa? + +Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte +qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite +de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, +l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic: + +--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille. + +Monsieur Lepic: +Ote-la, mon garçon. + +Poil de Carotte: +Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle +bourdonne. + +Monsieur Lepic: +Laisse-la mourir toute seule. + +Poil de Carotte: +Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? +Monsieur Lepic: +Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir. + +Poil de Carotte: +Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la +permission? + +--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi. + +Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et +il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de +réclamer sa part. + +Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant: + +--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. +Seulement, elle a tout bu. + + + +La première Bécasse + + +--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai +dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu +entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses +passeront sur la tête. + +Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première +fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une +perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic. + +Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il +regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. + +--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près. + +Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, +déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. +Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et +un bec sanglant. +Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer +une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de +Carotte. + +Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes +fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. +Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure. + +Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il +les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit +le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là. + +Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, +se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant. + +Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement +que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se +meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du +fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air. + +Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation +formidable aux quatre coins du bois. + +Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite +glorieusement et respire l'odeur de la poudre. + +Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus +que d'ordinaire. + +--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges. + +Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son +fils encore fumant: + +--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux? + + + +L'Hameçon + +Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des +ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le +ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. +Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché +sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller. + +Madame Lepic vient donner un coup d'oeil. + +--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, +aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux. + +Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, +elle pousse des cris de douleur. + +Elle a un hameçon piqué au bout du doigt. + +Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic +lui-même arrive. + +--Montre voir, disent-ils. + +Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon +s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur +Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, +et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé. + +M. Lepic tente de l'ôter. + +--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë. + +En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté +par sa bouche. + +M. Lepic met son lorgnon. + +--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon! + +Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, +madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? +D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe. + +--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. +Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt +une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie; +il sue. Du sang paraît. + +--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. + +--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine. + +--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère. + +M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame +Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement. + +M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt +n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe. + +Ouf! + +Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère, +il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique +l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son +hameçon lui est resté dans le dos. + +--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il. + +Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les +entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort +qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se +croie plus tôt vengée et le laisse tranquille? + +Des voisins attirés le questionnent: + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? + +Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. +Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. + +Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière +d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté +avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux +assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte: + +--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est +pas de ta faute. + +Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le +front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, +propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs +s'emplissent de larmes. + +Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière +son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde. + +Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux. + +--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc +bien méchante? + +Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. + +--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins +attendris par sa bonté. + +Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme +que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et +elle raconte le drame au public, d'une langue volubile. + +--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce +malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel. + +Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un +trou, et de piétiner la terre. + +--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher +avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon! +Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse! + +Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au +châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements +rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques. + + + +La Pièce d'Argent + + +I + + +Madame Lepic: +Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes +poches. + +Poil de Carotte: +_Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des +oreilles d'âne._ + +Ah! oui, maman! Rends-le-moi. + +Madame Lepic: +Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au +hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas. + +Madame Lepic: +Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. +Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie? + +Poil de Carotte: +Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman. + +Madame Lepic: +Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine +dernière. + +Poil de Carotte: +Alors, c'est mon couteau. + +Madame Lepic: +Quel couteau? Qui t'a donné un couteau? + +Poil de Carotte: +Personne. + +Madame Lepic: +Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. +Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime +sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je +n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue. + +Poil de Carotte: +Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. +Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. +D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins! + +Madame Lepic: +Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes +pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux? + +Poil de Carotte: +Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il +seulement la surveiller toute ma vie! + +Madame Lepic: +Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller +sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, +arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à +toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le +charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi. + + + +II + + +Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. +Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, +il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le +sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. +Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air. + +Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au +creux d'un vieux nid? + +Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. +On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des +genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle. + +Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue +au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa +mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on +y renoncera. + +Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide: + +--Maman, eh! maman! + +Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le +tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines +blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces +d'argent. + +Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, +poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre. + +Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait +difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et +puis comment faire la preuve? + +Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes +occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se +sauve. + +Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour +périlleux vers la table à ouvrage. + +Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa +place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat +ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, +il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, +autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents +se frappe anxieusement les mollets et s'écrie: + +--Attention! ça brûle, ça brûle! + + + +III + + +Poil de Carotte: + +Maman, maman, je l'ai. + +Madame Lepic: +Mois aussi. + +Poil de Carotte: +Comment? la voilà. + +Madame Lepic: +La voici. + +Poil de Carotte: +Tiens! fais voir. + +Madame Lepic: +Fais voir, toi. + +Poil de Carotte +_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les +manie, les compare et apprête sa phrase._ +C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée +dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, +avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau +de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera +tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. +Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. +Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas. + +Madame Lepic: +Je ne dis pas non. +Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu +oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu +te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. +Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant +tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. +Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas +le bonheur. + +Poil de Carotte: +Alors, je peux aller jouer, maman? + +Madame Lepic: +Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes +deux pièces. + +Poil de Carotte: +Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce +que j'en aie besoin. Tu serais gentille. + +Madame Lepic: +Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux +t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins +que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et +toi, as-tu une idée? + +Poil de Carotte: +Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, +et merci. + +Madame Lepic: +Attends! si c'était le jardinier? + +Poil de Carotte: +Veux-tu que j'aille vite le lui demander? + +Madame Lepic: +Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père +de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton +frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. +Après tout, c'est peut-être moi. + +Poil de Carotte: +Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires. + +Madame Lepic: +Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je +verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse +de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai +un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage. + +_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un +instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe +devant elle et, silencieux, offre une joue. + +Madame Lepic: +_Sa main droite levée, menace ruine._ +Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, +tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on +vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. +_La première gifle tombe_. + + + +Les Idées personnelles. + + +M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent +près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre +chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de +Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées +personnelles. + +--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, +tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je +t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être +mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me +dois pas et que tu m'accordes généreusement. + +--Ah! répond M. Lepic. + +--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine. + +--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon +frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la +faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. +Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie +seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins +efficaces. + +--A ton service, dit grand frère Félix. + +--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine. + +--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière +générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais +en sa présence. + +--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix. + +--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de +dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je +n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et +de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que +je cherchais. + +--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, +dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, +en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu +débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de +pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon. + +--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà +inquiet. + +--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main. + +Et il disparaît. Grand frère Félix le suit. + +--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte. + +Puis soeur Ernestine se dresse et grave: + +--Bonsoir, cher ami! dit-elle. + +Poil de Carotte reste seul, dérouté. + +Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir: + +--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est +personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par +toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour +commencer. + +La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le +feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans +la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de +la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y +conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez +dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules +et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus +qu'il plonge jusqu'au coude. + +D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau +l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après +avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la +planche. + +Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup +d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit +du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la +fenêtre. + +Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En +chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir +le froid du carreau rouge. + +Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de +développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les +garder pour soi. + + + +La Tempête de Feuilles + + +Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille +du grand peuplier. + +Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre, +vivre à part, seule, sans queue, libre. + +Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. + +Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, +et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait +un signe. + +Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles +le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. + +Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte +brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer +les pesantes couches d'air qui le gênent. + +Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres +du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse +en avant sa bordure nette et sombre. + +D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le +merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que +Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements +de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. + +Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi. + +La calotte livide continue son invasion lente. + +Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui +laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. +Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur +le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de +s'y déchirer. + +La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les +clameurs s'élèvent. + +Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles +Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. +Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. +Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, +apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, +soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier +sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le +mur. + +Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de +coups sourds. + +Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des +gouttes d'encre. + +Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons +montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines. + +Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne +pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est +le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui +les affole, qui épouvante Poil de Carotte. + +Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué. + +Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages +mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne +le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et +elle lui bande douloureusement les paupières. + +Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez +lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur +comme un papier de rue. + +Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit. + +Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur. + + + +La Révolte + + +I + +Madame Lepic: +Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller +me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour +se mettre à table. + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons. + +Poil de Carotte: +Non, maman, je n'irai pas au moulin. + +Madame Lepic: +Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce +que tu rêves? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de +suite chercher une livre de beurre au moulin. + +Poil de Carotte: +J'ai entendu. Je n'irai pas. + +Madame Lepic: +C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta +vie, tu refuses de m'obéir. + +Poil de Carotte: +Oui, maman. + +Madame Lepic: +Tu refuses d'obéir à ta mère. + +Poil de Carotte: +A ma mère, oui, maman. + +Madame Lepic: +Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu? + +Poil de Carotte: +Non, maman. + +Madame Lepic: +Veux-tu te taire et filer? + +Poil de Carotte: +Je me tairai sans filer. + +Madame Lepic: +Veux-tu te sauver avec cette assiette? + + + +II + + +Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. + +--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras. + +C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore +elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par +terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour +les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y +comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. + +--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe +aussi. Personne ne sera de trop. + +Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter. + +Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de +s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le +battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à +ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une +pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la +pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement. + +--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un +léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce +qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente. + +Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. +La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille: + +--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime. + +Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. +Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part +des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt. +Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il +l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup. + +--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne +m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge +de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. +Qu'ils se débrouillent. + +--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car +il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre +de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y +aller pour ma mère. + +Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça +le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à +propos d'une livre de beurre. + +Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne +le dos et rentre à la maison. + +Provisoirement l'affaire en reste là. + + + +Le Mot de la Fin + + +Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru, +où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. +Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: +--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille +route? + +Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il +se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit +docilement son père. + +D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de +suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui +répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu +dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et +le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure. + +Monsieur Lepic: +Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine +ta mère? + +Poil de Carotte: +Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue: +je n'aime plus maman. + +Monsieur Lepic: +Ah! A cause de quoi? Depuis quand ? + +Poil de Carotte: +A cause de tout. Depuis que je la connais. + +Monsieur Lepic: +Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a +fait. + +Poil de Carotte: +Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien? + +Monsieur Lepic: +Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent. + +Poil de Carotte: +Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte +ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura +fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de +vous occuper de lui. C'est sans importance. + +Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères +et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la +forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout +mon coeur, et je n'oublie plus l'offense. + +Monsieur Lepic: +Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. + +Poil de Carotte: +Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison. + +Monsieur Lepic: +Je suis obligé de voyager. + +Poil de Carotte, _avec suffisance_: +Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis +que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à +fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais +qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te +mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la +mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me +séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple? + +Monsieur Lepic: +Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. + +Poil de Carotte: +Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais. + +Monsieur Lepic: +C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je +t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta +société me manquerait. + +Poil de Carotte: +Tu viendras me voir, papa. + +Monsieur Lepic: +Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour. + +Monsieur Lepic: +Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne +privilégier personne. Je continuerai. + +Poil de Carotte: +Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y +vole ton argent, et je choisirai un métier. + +Monsieur Lepic: +Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par +exemple? + +Poil de Carotte: +Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre. + +Monsieur Lepic: +Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction +de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles? + +Poil de Carotte: +Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer. + +Monsieur Lepic: +Tu charges! Poil de Carotte. + +Poil de Carotte: +Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre. + +Monsieur Lepic: +Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton +suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort +n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute +la couverture. Tu te crois seul dans l'univers. + +Poil de Carotte: +Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve +aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. +Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne +peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux +parmi l'espèce humaine. + +Monsieur Lepic: +Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair +au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses? + +Poil de Carotte: +Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche. + +Monsieur Lepic: +Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu +ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. + +Poil de Carotte: +Ça promet. + +Monsieur Lepic: +Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses +t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et +d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et +observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu +t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes. + +Poil de Carotte: +Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je +réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait +préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne +l'aime pas. + +--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic +impatienté. + +A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde +longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme +honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses +paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche. + +Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie +secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout +ne s'envole. + +Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les +ténèbres et il lui crie avec emphase: + +--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste. + +--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout. + +--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça +parce que c'est ma mère. + + + +L'Album de Poil de Carotte + + +I + +Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque +pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers +aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, +au milieu de riches décors. + +--Et Poil de Carotte? + +--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il +était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule. + +La vérité c'est qu'on ne fait jamais _tirer_ Poil de Carotte. + + + +II + +Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de +retrouver son vrai nom de baptême. + +--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes? + +--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic. + + + +III + +Autres signes particuliers: + +La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. +Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. +Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les +oreilles. +Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. +Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. +Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait +un collier. +Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse. + + + +IV + +Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver, +il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant +les aiguilles du bout du doigt. + +Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe +quoi sur le pouce. + + + +V + +Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par +derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur. + +Et si on lui demande: +--Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte? + +Il répond: +--Oh! ce n'est pas la peine! + + + +VI + +Madame Lepic: +Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle. + +Poil de Carotte: +Boui, banban. +Madame Lepic: +Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la +bouche pleine. + + + +VII + +Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite +qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. +Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains. + + + +VIII + +--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. +C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait. + +--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps. + + + +IX + +Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études. +Il s'étire et soupire d'aise. + +--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide +de la vie. Que vas-tu faire? + +--Comment! Encore! dit grand frère Félix. + + + +X + +On joue aux jeux innocents. +Mademoiselle Berthe est sur la sellette. + +--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte; + +On se récrie: + +--Très joli! Quel galant poète! + +-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela +comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure +de rhétorique. + + + +XI + +Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à +lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin +parce qu'il met des pierres dans les boules. + +Il vise à la tête: c'est plus court. + +Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, +à part, à côté de la glace, sur l'herbe. + +A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes. + +Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté. + +Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie. + + + +XII + +Les enfants se mesurent leur taille. +A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la +tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une +fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur +Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne +contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien +à la petite idée de différence. + + + +XIII + +Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe: + +--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. +Il y a une limite. +Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de +Carotte. + +Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche +et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude. + +--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle. + + + +XIV + +--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au +petit Pierre que sa maman gâte. + +Et renseigné à peu près, il s'écrie: + +--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans +le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le +noyau. + +Il réfléchit: + +--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez. + + + +XV + +Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent +volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite +part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. + +Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui +redemande. + + + +XVI + +Poil de Carotte: +Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues? + +Mathilde: +Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour +faire des pâtés. + +Poil de Carotte: +Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées. + + + +XVII + + +--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père +que moi? dit, çà et là, madame Lepic. + +--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas +mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure. + + + +XVIII + +Madame Lepic: +Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte? + +Poil de Carotte: +Je ne sais pas, maman. + +Madame Lepic: +Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours +exprès. + +Poil de Carotte: +Il ne manquerait plus que cela. + + + +XIX + +Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi. + +Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait +subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, +décontenancé, ne sait où disparaître. + + + +XX + +--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic. + +--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. + +Elle dit encore: + +--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une +goutte quand on le gifle. + + + +XXI + +Elle dit encore: + +--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui. + +--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière. + +--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant. + + + +XXII + +En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, +où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte +renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie. + + + +XXIII + +Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte: + +--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb +pour inventer la poudre. + +Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent +pas, il fera, plus tard, un gars huppé. + + +XXIV + +--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, +un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file. + + + +XXV + +Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. +Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est +douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet +d'un sou. + +Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, +elle le lui fait passer. + + + +XXVI + +Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit: + +--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise. + +Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit: + +--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot? + +Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton. + + + +XXVII + +Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu +m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise +sur la paille! + + + +XXVIII + +--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant. + +Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se +trompe, il réarrange. + +Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le +barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais +elle ajoute exprès pour lui: + +--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête. + + + +XXIX + +Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil +de Carotte: + +--Laisse-moi donc tranquille, imbécile! + +Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources +brûlantes dans les yeux. + +Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. +Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe. + + + +XXX + +Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se +promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte. + +--Passe devant, dit-elle, et gambade! + +Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de +chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers +furtifs. + +Il tousse. + +Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village, +il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie: + +--Personne ne m'aimera jamais, moi! +Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le +mur, un sourire aux lèvres, terrible. + +Et Poil de Carotte ajoute, éperdu: + +--Excepté maman. + + + +FIN + + + + +TABLE + +Les Poules +Les Perdrix +C'est le chien +Le Cauchemar +Sauf votre respect +Le Pot +Les Lapins +La Pioche +La Carabine +La Taupe +La Luzerne +Le Timbale +La Mie de pain +Le Trompette +Ma Mèche +Le Bain +Honorine +La Marmite +Réticence +Agathe +Le Programme +L'Aveugle +Le Jour de l'An +Aller et retour +Le Porte-plume +Les Joues rouges +Les Poux +Comme Brutus +Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M. +Lepic à Poil de Carotte +Le Toiton +Le Chat +Les Moutons +Parrain +La Fontaine +Les Prunes +Mathilde +Le Coffre-fort +Les Têtards +Coup de théâtre +En Chasse +La Mouche +La Première Bécasse +L'Hameçon +La Pièce d'argent +Les Idée personnelles +La Tempête de feuilles +La Révolte +Le Mot de la fin +L'Album de Poil de Carotte + + + + +End of The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard. + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, POIL DE CAROTTE *** + +This file should be named 8plcr11.txt or 8plcr11.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8plcr12.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr11a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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