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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+
+<html>
+<head>
+<title>Poil de Carotte</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
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+<body bgcolor="#FFFFFF" text="#000000">
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+<h1>The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard</h1>
+<pre>Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+
+
+
+Title: Poil de Carotte
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October, 2003 [Etext# 4559]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 31, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+</pre>
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer.
+
+<h2></h2>
+<h2></h2>
+<h2>Poil de Carotte</h2>
+<h4>par Jules Renard</h4>
+<p></p>
+<h3><br>
+ Les Poules</h3>
+<p><br>
+ --Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oubli&eacute; de fermer les<br>
+ poules.</p>
+<p>C'est vrai. On peut s'en assurer par la fen&ecirc;tre. L&agrave;-bas, tout
+ au fond de<br>
+ la grande cour, le petit toit aux poules d&eacute;coupe, dans la nuit, le carr&eacute;<br>
+ noir de sa porte ouverte.</p>
+<p>--F&eacute;lix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic &agrave; l'a&icirc;n&eacute;
+ de ses trois <br>
+ enfants.</p>
+<p>--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit F&eacute;lix, gar&ccedil;on
+ p&acirc;le,<br>
+ indolent et poltron.</p>
+<p>--Et toi, Ernestine?</p>
+<p>--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l&egrave;vent &agrave; peine
+ la t&ecirc;te pour r&eacute;pondre. <br>
+ Ils lisent, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;s, les coudes sur la table, presque
+ front contre<br>
+ front.<br>
+</p>
+<p>--Dieu, que je suis b&ecirc;te! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil
+ de<br>
+ Carotte, va fermer les poules!<br>
+ Elle donne ce petit nom d'amour &agrave; son dernier n&eacute;, parce qu'il
+ a les cheveux <br>
+ roux et la peau tach&eacute;e. Poil de Carotte, qui joue &agrave; rien sous
+ la table, se<br>
+ dresse et dit avec timidit&eacute;:</p>
+<p>--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.</p>
+<p>--Comment? R&eacute;pond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour
+ rire.<br>
+ D&eacute;p&ecirc;chez-vous, s'il te pla&icirc;t!</p>
+<p>--On le connait; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.</p>
+<p>--Il ne craint rien ni personne, dit F&eacute;lix, son grand fr&egrave;re.</p>
+<p>Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en &ecirc;tre<br>
+ indigne, il lutte d&eacute;j&agrave; contre sa couardise. Pour l'encourager
+ d&eacute;finitivement,<br>
+ sa m&egrave;re lui promet une gifle.</p>
+<p>--Au moins, &eacute;clairez-moi, dit-il.</p>
+<p>Madame Lepic hausse les &eacute;paules, F&eacute;lix sourit avec m&eacute;pris.
+ Seule pitoyable,<br>
+ Ernestine prend une bougie et accompagne petit fr&egrave;re jusqu'au bout du
+ coridor.</p>
+<p>--Je t'attendrai l&agrave;, dit-elle.</p>
+<p>Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifi&eacute;e, parce qu'un fort coup de
+ vent<br>
+ fait vaciller la lumi&egrave;re et l'&eacute;teint.</p>
+<p>Poil de Carotte, les fesses coll&eacute;es, les talons plant&eacute;s, se met
+ &agrave; trembler<br>
+ dans les t&eacute;n&egrave;bres. Elles sont si &eacute;paisses qu'il se croit
+ aveugle.<br>
+ Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glac&eacute;, pour l'emporter.
+ Des<br>
+ renards, des loups m&ecirc;me, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur
+ sa<br>
+ joue? Le mieux est de se pr&eacute;cipiter, au juger, vers les poules, la t&ecirc;te
+ en<br>
+ avant, afin de trouer l'ombre. T&acirc;tonnant, il saisit le crochet de la porte.<br>
+ Au bruit de ses pas, les poules effar&eacute;es s'agitent en gloussant sur leur<br>
+ perchoir. Poil de Carotte leur crie:</p>
+<p>--Taisez-vous donc, c'est moi!</p>
+<p>Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ail&eacute;s. Quand
+ il<br>
+ rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumi&egrave;re, il lui
+ semble<br>
+ qu'il &eacute;change des loques pesantes de boue et de pluie contre un v&ecirc;tement<br>
+ neuf et leger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les<br>
+ f&eacute;licitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de
+ ses<br>
+ parents la trace des inqui&eacute;tudes qu'ils ont eues.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine continuent tranquillement
+ leur<br>
+ lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:</p>
+<p>--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.</p>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Perdrix</h3>
+<p><br>
+ Comme &agrave; l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassi&egrave;re.
+ Elle<br>
+ contient deux perdrix. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les inscrit sur une ardoise<br>
+ pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur<br>
+ Ernestine d&eacute;pouille et plume le gibier. Quant &agrave; Poil de Carotte,
+ il est<br>
+ sp&eacute;cialement charg&eacute; d'achever les pi&egrave;ces bless&eacute;es.
+ Il doit ce privil&egrave;ge<br>
+ &agrave; la duret&eacute; bien connue de son coeur sec.</p>
+<p>Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, &agrave; mon tour.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ L'ardoise est trop haute pour toi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, j'aimerais autant les plumer.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p>
+<p>Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les<br>
+ indications d'usage:</p>
+<p>--Serre-les l&agrave;, tu sais bien, au cou, &agrave; rebrousse-plume.</p>
+<p>Une pi&egrave;ce dans chaque main derri&egrave;re son dos, il commence.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Deux &agrave; la fois, m&acirc;tin!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est pour aller plus vite.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.</p>
+<p>Les perdrix se d&eacute;fendent, convulsives, et, les ailes battantes, &eacute;parpillent<br>
+ leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il &eacute;tranglerait plus<br>
+ ais&eacute;ment, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux,<br>
+ pour les contenir, et, tant&ocirc;t rouge, tant&ocirc;t blanc, en sueur, la
+ t&ecirc;te haute<br>
+ afin de ne rien voir, il serre plus fort.</p>
+<p>Elles s'obstinent.</p>
+<p>Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la<br>
+ t&ecirc;te sur le bout de son soulier.</p>
+<p>--Oh! le bourreau! le bourreau! s'&eacute;crient grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur<br>
+ Ernestine.</p>
+<p>--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre b&ecirc;tes! je ne<br>
+ voudrais pas &ecirc;tre &agrave; leur place, entre ses griffes.</p>
+<p>M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort &eacute;coeur&eacute;.</p>
+<p>--Voil&agrave;! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.</p>
+<p>Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits cr&acirc;nes bris&eacute;s
+ du sang<br>
+ coule, un peu de cervelle.</p>
+<p>--Il &eacute;tait temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonn&eacute;?</p>
+<p>Grand F&eacute;lix dit:<br>
+ --C'est positif qu'il ne les a pas r&eacute;ussies comme les autres fois.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3></h3>
+<h3>C'est le Chien<br>
+</h3>
+<p>M. Lepic et soeur Ernestine, accoud&eacute;s sous la lampe, lisent, l'un le<br>
+ journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle<br>
+ des choses.</p>
+<p>Tout &agrave; coup Pyrame, qui dort sous la paillason, pousse un grognement
+ sourd.</p>
+<p>--Chtt! fait M. Lepic.</p>
+<p>Pyrame grogne plus fort.</p>
+<p>--Imb&eacute;cile! dit madame Lepic.</p>
+<p>Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame<br>
+ Lepic porte la main &agrave; son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers,<br>
+ les dents serr&eacute;es. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix jure et bient&ocirc;t
+ one s'entend plus.</p>
+<p>--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!</p>
+<p>Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe<br>
+ de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par<br>
+ peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson,<br>
+ il casse sa voix en &eacute;clats.</p>
+<p>La col&egrave;re suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien<br>
+ couch&eacute; qui leur tient t&ecirc;te.</p>
+<p>Les vitres crissent, le tuyau du po&ecirc;le chevrote et soeur Ernestine m&ecirc;me<br>
+ jappe.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est all&eacute; voir ce qu'il<br>
+ y a. Un cheminau attard&eacute; passe dans la rue peut-&ecirc;tre et rentre<br>
+ tranquillement chez lui, &agrave; moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour<br>
+ voler.</p>
+<p>Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus<br>
+ vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il<br>
+ n'ouvre pas la porte.</p>
+<p>Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant<br>
+ du pied, il s'effor&ccedil;ait d'effrayer l'ennemi.</p>
+<p>Aujourd'hui il triche.</p>
+<p>Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et<br>
+ tourne autour de la maison en gardien fid&egrave;le, il les trompe et reste
+ coll&eacute;<br>
+ derri&egrave;re la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa
+ ruse<br>
+ lui r&eacute;ussit.</p>
+<p>Il na peur que d'&eacute;ternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il<br>
+ l&egrave;ve les yeux, il aper&ccedil;oit par une petite fen&ecirc;tre, au-dessus
+ de la porte,<br>
+ trois ou quatre &eacute;toiles dont l'&eacute;tincelante puret&eacute; le glace.</p>
+<p>Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge<br>
+ trop. Les soup&ccedil;ons s'&eacute;veilleraient.</p>
+<p>De nouveau, il secoue avec ses mains fr&ecirc;les le lourd verrou qui grince
+ dans<br>
+ les crampons rouill&eacute;s et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la
+ gorge.<br>
+ A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir!<br>
+ Chatouill&eacute; au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.</p>
+<p>Or, comme la derni&egrave;re fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les
+ Lepic<br>
+ calm&eacute;s ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande
+ rien,<br>
+ Poil de Carotte dit tout de m&ecirc;me par habitude</p>
+<p>--C'est le chien qui r&ecirc;vait.<br>
+</p>
+<h4>&nbsp;</h4>
+<h3>Le Cauchemar</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le d&eacute;rangent, lui<br>
+ prennent son lit et l'obligent &agrave; coucher avec sa m&egrave;re. Or, si
+ le jour il<br>
+ poss&egrave;de tous les d&eacute;fauts, la nuit il a principalement celui de
+ ronfler.<br>
+ Il ronfle expr&egrave;s, sans aucun doute.</p>
+<p>La grande chambre, glaciale m&ecirc;me en ao&ucirc;t, contient deux lits. L'un
+ est<br>
+ celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de<br>
+ sa m&egrave;re, au fond.</p>
+<p>Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour d&eacute;blayer sa gorge.<br>
+ Mais peut-&ecirc;tre ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines<br>
+ afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouch&eacute;es. Il s'exerce &agrave;
+ ne point<br>
+ respirer trop fort.</p>
+<p>Mais d&egrave;s qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus<br>
+ gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.</p>
+<p>Le cri de Poil de Carotte r&eacute;veille brusquement M. Lepic, qui demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que tu as?</p>
+<p>--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.</p>
+<p>Et elle chantonne, &agrave; la mani&egrave;re des nourrices, un air berceur
+ qui semble<br>
+ indien.</p>
+<p>Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les<br>
+ mains plaqu&eacute;es sur les fesses pour parer le pin&ccedil;on qui va venir
+ au premier<br>
+ appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit<br>
+ o&ugrave; il repose, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, au fond.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Sauf votre Respect</h3>
+<p><br>
+ Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les
+ autres<br>
+ communient, blancs de coeur et de corps, est rest&eacute; malpropre. Une nuit,<br>
+ il a trop attendu, n'osant demander.</p>
+<p>Il esp&eacute;ret, au moyen de tortillements gradu&eacute;s, calmer le malaise.</p>
+<p>Quelle pr&eacute;tention!</p>
+<p>Une autre nuit, il s'est r&ecirc;v&eacute; commod&eacute;ment install&eacute;
+ contre une borne, &agrave;<br>
+ l'&eacute;cart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi.
+ Il<br>
+ s'&eacute;veille. Pas plus de borne pr&egrave;s de lui qu'&agrave; son &eacute;tonnement!</p>
+<p>Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,<br>
+ maternelle. Et m&ecirc;me, le lendemain matin, comme un enfant g&acirc;t&eacute;,
+ Poil de<br>
+ Carotte d&eacute;jeune avant de se lever.</p>
+<p>Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soign&eacute;e, o&ugrave; madame
+ Lepic,<br>
+ avec une palette de bois, en a d&eacute;lay&eacute; un peu, oh! tr&egrave;s
+ peu.</p>
+<p>A son chevet, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine observent
+ Poil de<br>
+ Carotte d'un air sournois, pr&ecirc;ts &agrave; &eacute;clater de rire au premier
+ signal.<br>
+ Madame Lepic, petite cuiller&eacute;e par petite cuiller&eacute;e, donne la
+ becqu&eacute;e &agrave; son<br>
+ enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et &agrave; soeur<br>
+ Ernestine:</p>
+<p>--Attention! pr&eacute;parez-vous!</p>
+<p>--Oui, maman.</p>
+<p>Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait d&ucirc; inviter<br>
+ quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux a&icirc;n&eacute;s<br>
+ comme pour leur demander:</p>
+<p>--Y &ecirc;tes-vous?</p>
+<p>l&egrave;ve lentement, lentement la derni&egrave;re cuiller&eacute;e, l'enfonce
+ jusqu'&agrave; la gorge,<br>
+ dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui<br>
+ dit, &agrave; la fois goguenarde et d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e:</p>
+<p>--Ah! ma petite salissure, tu en as mang&eacute;, tu en as mang&eacute;, et
+ de la<br>
+ tienne encore, de celle d'hier.</p>
+<p>--Je m'en doutais, r&eacute;pond simplement Poil de Carotte, sans faire la
+ figure<br>
+ esp&eacute;r&eacute;e.</p>
+<p>Il s'y habitue, et quand on s'habitue &agrave; une chose, elle finit par n'&ecirc;tre<br>
+ plus dr&ocirc;le du tout.</p>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Pot</h3>
+<h4>I</h4>
+<p><br>
+ Comme il lui est arriv&eacute; d&eacute;j&agrave; plus d'un malheur au lit,
+ Poil de Carotte<br>
+ a bien soin de prendre ses pr&eacute;cautions chaque soir. En &eacute;t&eacute;,
+ c'est facile.<br>
+ A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait<br>
+ volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.</p>
+<p>L'hiver, la promenade devient une corv&eacute;e. Il a beau prendre, d&egrave;s
+ que la<br>
+ nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premi&egrave;re pr&eacute;caution,
+ il ne peut<br>
+ esp&eacute;rer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On d&icirc;ne, on veille,<br>
+ neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va<br>
+ durer encore une &eacute;ternit&eacute;. Il faut que Poil de Carotte prenne
+ une<br>
+ deuxi&egrave;me pr&eacute;caution.</p>
+<p>Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.</p>
+<p>--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?</p>
+<p>D'ordinaire il se r&eacute;pond &quot;oui&quot;, soit que, sinc&egrave;rement,
+ il ne puisse reculer,<br>
+ soit que la lune l'encourage par son &eacute;clat. Quelquefois M. Lepic et grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la n&eacute;cessit&eacute;
+ ne l'oblige<br>
+ pas toujours &agrave; s'&eacute;loigner de la maison, jusqu'au foss&eacute;
+ de la rue, presque<br>
+ en pleine campagne. Le plus souvent il s'arr&ecirc;te au bas de l'escalier;<br>
+ c'est selon.</p>
+<p>Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a &eacute;teint les &eacute;toiles<br>
+ et les noyers ragent dans les pr&eacute;s.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, conclut Poil de Carotte, apr&egrave;s avoir d&eacute;lib&eacute;r&eacute;
+ sans<br>
+ h&acirc;te, je n'ai pas envie.</p>
+<p>Il dit bonsoir &agrave; tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond
+ du<br>
+ corridor, &agrave; droite, sa chambre nue et solitaire. Il se d&eacute;shabille,
+ se<br>
+ couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serr&eacute;, d'un<br>
+ unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie<br>
+ et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme &agrave; clef parce qu'il<br>
+ est peureux. Poil de Carotte go&ucirc;te d'abord le plaisir d'&ecirc;tre seul.
+ Il<br>
+ repasse sa journ&eacute;e, se f&eacute;licite de l'avoir fr&eacute;quemment
+ &eacute;chapp&eacute; belle, et<br>
+ compte, pour demain, sur une chance &eacute;gale. Il se flatte que, deux jours
+ de<br>
+ suite, madame Lepic ne fera pas attention &agrave; lui, et il essaie de s'endormir<br>
+ avec ce r&ecirc;ve.</p>
+<p>A peine a-t-il ferm&eacute; les yeux qu'il &eacute;prouve un malaise connu.</p>
+<p>--&Ccedil;'&eacute;tait in&eacute;vitable, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Un autre se l&egrave;verait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot<br>
+ sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie<br>
+ toujours d'en mettre un. D'ailleurs, &agrave; quoi bon ce pot, puisque Poil
+ de<br>
+ Carotte prend ses pr&eacute;cautions?</p>
+<p>Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.</p>
+<p>--T&ocirc;t ou tard, il faudra que je c&egrave;de, se dit-il. Or, plus je r&eacute;siste,<br>
+ plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes<br>
+ draps auront le temps de s&eacute;cher &agrave; la chaleur de mon corps. Je
+ suis s&ucirc;r, par<br>
+ exp&eacute;rience, que maman n'y verra goutte.</p>
+<p>Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute s&eacute;curit&eacute;
+ et commence un<br>
+ bon somme.</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p>Brusquement il s'&eacute;veille et &eacute;coute son ventre.<br>
+ --Oh! oh! dit-il, &ccedil;a se g&acirc;te!</p>
+<p>Tout &agrave; l'heure il se croyait quitte. C'&eacute;tait trop de veine. Il
+ a p&eacute;ch&eacute;<br>
+ par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.</p>
+<p>Il s'assied sur son lit et t&acirc;che de r&eacute;fl&eacute;chir. La porte
+ est ferm&eacute;e &agrave; clef.<br>
+ La fen&ecirc;tre a des barreaux. Impossible de sortir.</p>
+<p>Pourtant is se l&egrave;ve et va t&acirc;ter la porte et les barreaux de la
+ fen&ecirc;tre.<br>
+ Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit &agrave; la recherche d'un
+ pot<br>
+ qu'il sait absent.</p>
+<p>Il se couche et se l&egrave;ve encore. Il aime mieux remuer, marcher, tr&eacute;pigner<br>
+ que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.</p>
+<p>--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'&ecirc;tre entendu,<br>
+ car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, gu&eacute;ri net, aurait l'air<br>
+ de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,<br>
+ qu'il appelait.</p>
+<p>Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent &agrave; retarder le d&eacute;sastre.<br>
+ Bient&ocirc;t une douleur supr&ecirc;me met Poil de Carotte en danse. Il se
+ cogne au<br>
+ mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne &agrave; la chaise,
+ il<br>
+ se cogne &agrave; la chemin&eacute;e dont il l&egrave;ve violemment le tablier
+ et il s'abat<br>
+ entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.</p>
+<p>Le noir de la chambre s'&eacute;paissit.</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p>Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse<br>
+ matin&eacute;e, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle<br>
+ reniflait de travers.</p>
+<p>--Quelle dr&ocirc;le d'odeur! dit-elle.</p>
+<p>--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est<br>
+ pas longue &agrave; trouver.</p>
+<p>--J'&eacute;tais malade et il n'y avait pas de pot, se d&eacute;p&ecirc;che
+ de dire Poil de<br>
+ Carotte, qui juge que c'est l&agrave; son meilleur moyen de d&eacute;fense.</p>
+<p>--Menteur! menteur! dit madame Lepic.</p>
+<p>Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement<br>
+ sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la<br>
+ chemin&eacute;e comme si elle &eacute;taignait le feu, elle secoue la literie
+ et elle<br>
+ demande de l'air! de l'air! affair&eacute;e et plaintive.</p>
+<p>Et tant&ocirc;t elle gesticule au nez de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Mis&eacute;rable! tu perds donc le sens! Te voil&agrave; donc d&eacute;natur&eacute;!
+ Tu vis donc<br>
+ comme les b&ecirc;tes! On donnerait un pot &agrave; une b&ecirc;te, qu'elle
+ saurait s'en<br>
+ servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les chemin&eacute;es. Dieu<br>
+ m'est t &eacute;moin que tu me rends imb&eacute;cile, et que je mourrai folle,
+ folle,<br>
+ folle!</p>
+<p>Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il<br>
+ n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, l&agrave;, au pied du lit.<br>
+ Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore &agrave; ne rien
+ voir,<br>
+ il aurait du toupet.</p>
+<p>Et, comme sa famille d&eacute;sol&eacute;e, les voisins goguenards qui d&eacute;filent,
+ le<br>
+ facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:</p>
+<p>--Parole d'honneur! r&eacute;pond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,<br>
+ moi je ne sais plus. Arrangez vous.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Lapins</h3>
+<p><br>
+ --Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es<br>
+ comme moi, tu ne l'aimes pas.</p>
+<p>--&Ccedil;a se trouve bien, se dit Poil de Carotte.</p>
+<p>On lui impose ainsi des go&ucirc;ts et des d&eacute;go&ucirc;ts. En principe,
+ il doit aimer<br>
+ seulement ce qu'aime sa m&egrave;re. Quand arrive le fromage:</p>
+<p>--Je suis bien s&ucirc;re, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera
+ pas.</p>
+<p>Et Poil de Carotte pense:</p>
+<p>--Puisqu'elle en est s&ucirc;re, ce n'est pas la peine d'essayer.</p>
+<p>En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de<br>
+ satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?<br>
+ Au dessert, madame Lepic lui dit:</p>
+<p>--Va porter ces tranches de melon &agrave; ces lapins.</p>
+<p>Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'essiette bien<br>
+ horizontale afin de ne rien renverser.</p>
+<p>A son entr&eacute;e sous leur toit, les lapins, coiff&eacute;s en tapageurs,
+ les oreilles<br>
+ sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils<br>
+ allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.</p>
+<p>--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous pla&icirc;t, partageons.</p>
+<p>S'&eacute;tant assis d'abord sur un tas de crottes, de sene&ccedil;on rong&eacute;
+ jusqu'&agrave; la<br>
+ racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les<br>
+ graines de melon et boit le jus lui-m&ecirc;me: c'est doux comme du vin doux.</p>
+<p>Puis il r&acirc;cle avec les dents ce que sa famille a laiss&eacute; aux tranches
+ de<br>
+ jaune sucr&eacute;, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux<br>
+ lapins en rond sur leur derri&egrave;re.</p>
+<p>La porte du petit toit est ferm&eacute;e. Le soleil des siestes enfile les
+ trous<br>
+ des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fra&icirc;che.<br>
+</p>
+<h3>La Pioche</h3>
+<p><br>
+ Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte travaillent c&ocirc;te &agrave;
+ c&ocirc;te. Chacun a sa<br>
+ pioche. Celle du grand fr&egrave;re F&eacute;lix a &eacute;t&eacute; faite sur
+ mesure, chez le<br>
+ mar&eacute;chal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout<br>
+ seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent<br>
+ d'ardeur. Soudain, au moment o&ugrave; il s'y attend le moins (c'est toujours<br>
+ &agrave; ce moment pr&eacute;cis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte
+ re&ccedil;oit un coup<br>
+ de pioche en plein front.</p>
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, il faut transporter, coucher avec pr&eacute;caution,
+ sur le<br>
+ lit, grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui vient de se trouver mal &agrave; la
+ vue du sang de son<br>
+ petit fr&egrave;re. Toute la famille est l&agrave;, debout, sur la pointe du
+ pied, et<br>
+ soupire appr&eacute;hensive:</p>
+<p>--O&ugrave; sont les sels?</p>
+<p>--Un peu d'eau bien fra&icirc;che, s'il vous pla&icirc;t, pour mouiller les
+ tempes.</p>
+<p>Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les &eacute;paules,<br>
+ entre les t&ecirc;tes. Il a le front band&eacute; d'un linge d&eacute;j&agrave;
+ rouge, o&ugrave; le sang<br>
+ suinte et s'&eacute;carte.</p>
+<p>M. Lepic lui a dit:</p>
+<p>--Tu t'es joliment fait moucher!</p>
+<p>Et sa soeur Ernestine qui a pans&eacute; la blessure:</p>
+<p>--C'est entr&eacute; comme dans du beurre.</p>
+<p>Il n'a pas cri&eacute;, car on lui a fait observer que cela ne sert &agrave;
+ rien.</p>
+<p>Mais voici que grand fr&egrave;re F&eacute;lix ouvre un oeil, puis l'autre.
+ Il en est<br>
+ quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,<br>
+ l'inqui&eacute;tude, l'effroi se retirent des coeurs.</p>
+<p>--Toujours le m&ecirc;me, donc! dit madame Lepic &agrave; Poil de Carotte;
+ tu ne pouvais<br>
+ pas faire attention, petit imb&eacute;cile!</p>
+<h3></h3>
+<h3>La Carabine</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic dit &agrave; ses fils:</p>
+<p>--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des fr&egrave;res qui s'aiment<br>
+ mettent tout en commun.</p>
+<p>--Oui, papa, r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, nous nous partagerons
+ la carabine.<br>
+ Et m&ecirc;me il suffira que Poil de Carotte me la pr&ecirc;te de temps en temps.</p>
+<p>Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se m&eacute;fie.</p>
+<p>M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:</p>
+<p>--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit &ecirc;tre l'a&icirc;n&eacute;.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je c&egrave;de l'honneur &agrave; Poil de Carotte. Qu'il commence!</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ F&eacute;lix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.</p>
+<p>M. Lepic installe la carabine sur l'&eacute;paule de Poil de Carotte.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Emm&egrave;ne-t-on le chien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Inutile. Vous ferez le chien chacun &agrave; votre tour. D'ailleurs, des<br>
+ chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix s'&eacute;loignent. Leur
+ costume simple<br>
+ est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais<br>
+ M. Lepic leur d&eacute;clare souvent que le vrai chasseur les m&eacute;prise.
+ La culotte<br>
+ de vrai chasseur traine sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche<br>
+ ainsi dans la patouille, les terres labour&eacute;es, et des bottes se forment<br>
+ bient&ocirc;t, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante
+ a la<br>
+ consigne de respecter.</p>
+<p>--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Il &eacute;prouve une d&eacute;mangeaison au d&eacute;faut de l'&eacute;paule
+ et se refuse d'y coller<br>
+ la crosse de son arme &agrave; feu.</p>
+<p>--Hein! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, je te la laisse porter tout ton
+ so&ucirc;l!</p>
+<p>--Tu es mon fr&egrave;re, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arr&ecirc;te et fait signe a grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie &agrave;
+ l'autre.<br>
+ Le dos vo&ucirc;t&eacute;, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme
+ si les<br>
+ moineaux dormaient. La bande tient mal, et p&eacute;piante, va se poser ailleurs.<br>
+ Les deux chasseurs se redressent; grand fr&egrave;re F&eacute;lix jette des
+ insultes.<br>
+ Poil de Carotte, bien que son coeur batte, para&icirc;t moins impatient. Il<br>
+ redoute l'instant o&ugrave; il devra prouver son adresse. S'il manquait!<br>
+ Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Ne tire pas, tu es trop loin.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Crois-tu?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Pardine! &Ccedil;a trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en<br>
+ est tr&egrave;s loin.</p>
+<p>Et grand fr&egrave;re F&eacute;lix se d&eacute;masque afin de montrer qu'il
+ a raison. Les<br>
+ moineaux, effray&eacute;s, repartent.</p>
+<p>Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il<br>
+ hoche la queue, remue la t&ecirc;te, offre son ventre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Vraiment, je peux le tirer, celui-l&agrave;, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, pr&ecirc;te-moi ta carabine.</p>
+<p>Et d&eacute;j&agrave; Poil de Carotte, les mains vides, d&eacute;sarm&eacute;,
+ b&acirc;ille: &agrave; sa place,<br>
+ devant lui, grand fr&egrave;re F&eacute;lix &eacute;paule, vise, tire, et le
+ moineau tombe.</p>
+<p>C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout &agrave; l'heure serrait<br>
+ la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il<br>
+ la retrouve, car grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de la lui rendre, puis,
+ faisant<br>
+ le chien, court ramasser le moineau et dit:</p>
+<p>--Tu n'en finis pas, il faut te d&eacute;p&ecirc;cher un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Un peu beaucoup.</p>
+<p>Grand f&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Bon, tu boudes!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Dame, veux-tu que je chante?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que<br>
+ nous pouvions le manquer.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! moi...</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Toi ou moi, c'est la m&ecirc;me chose. Je l'ai tu&eacute; aujourd'hui, tu le
+ tueras<br>
+ demain.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah! demain.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je te le promets.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je sais? tu me le promets, la veille.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je te le jure; es-tu content?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;<br>
+ j'essaierais la carabine.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.<br>
+ Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros b&ecirc;te, et laisse passer<br>
+ le bec.</p>
+<p>Les deux chasseurs retournent &agrave; la maison. Parfois il rencontrent un<br>
+ paysan qui les salue et dit:</p>
+<p>--Gar&ccedil;ons, vous n'avez pas tu&eacute; le p&egrave;re, au moins?</p>
+<p>Poil de Carotte, flatt&eacute;, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommod&eacute;s,<br>
+ triomphants, et M. Lepic, d&egrave;s qu'il les aper&ccedil;oit, s'&eacute;tonne:</p>
+<p>--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc<br>
+ port&eacute;e tout le temps?</p>
+<p>--Presque, dit Poil de Carotte.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Taupe</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un<br>
+ ramonat. Quand il a bien jou&eacute; avec, il se d&eacute;cide &agrave; la tuer.
+ Il la<br>
+ lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse<br>
+ retomber sur une pierre.</p>
+<p>D'abord, tout va bien et rondement.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; la taupe s'est bris&eacute; les pattes, fendu la t&ecirc;te,
+ cass&eacute; le dos, et<br>
+ elle semble n'avoir pas la vie dure.</p>
+<p>Puis, stup&eacute;fait, Poil de Carotte s'aper&ccedil;oit qu'elle s'arr&ecirc;te
+ de mourir.<br>
+ Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, &ccedil;a<br>
+ n'avance plus.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! elle n'est pas morte, dit-il.</p>
+<p>En effet, sur la pierre tach&eacute;e de sang, la taupe se p&eacute;trit; son
+ ventre<br>
+ plein de graisse tremble comme une gel&eacute;e, et, par ce tremblement, donne<br>
+ l'illusion de la vie.</p>
+<p>--M&acirc;tin de m&acirc;tin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est
+ pas<br>
+ encore morte!</p>
+<p>Il la ramasse, l'injurie et change de m&eacute;thode.</p>
+<p>Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes<br>
+ ses forces, &agrave; bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe<br>
+ bouge toujours.</p>
+<p>Et plus Poil de Carotte enrag&eacute; tape, moins la taupe lui parait mourir.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3>La Luzerne</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix reviennent de v&ecirc;pres
+ et se h&acirc;tent<br>
+ d'arriver &agrave; la maison, car c'est l'heure du go&ucirc;ter de quatre heures.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix aura une tartine de beurre ou de confitures,
+ et<br>
+ Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire 'homme<br>
+ trop t&ocirc;t, et d&eacute;clar&eacute;, devant t&eacute;moins, qu'il n'est
+ pas gourmand. Il<br>
+ aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et,<br>
+ ce soir encore, marche plus vite que grand fr&egrave;re F&eacute;lix, afin d'&ecirc;tre<br>
+ servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de<br>
+ Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui<br>
+ donne des coups de dents, des coups de t&ecirc;te, le morcelle, et fait<br>
+ voler des &eacute;clats. Rang&eacute;s autour de lui, ses parents le regardent<br>
+ avec curiosit&eacute;.</p>
+<p>Son estomac d'autruche dig&eacute;rait des pierres, un vieux sou tach&eacute;
+ de<br>
+ vert-de-gris. En r&eacute;sum&eacute;, il ne se montre point difficile &agrave;
+ nourrir.<br>
+ Il p&egrave;se sur le loquet de la porte. Elle est ferm&eacute;e.</p>
+<p>--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix, jurant le nom de Dieu, se pr&eacute;cipite
+ sur la lourde<br>
+ porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,<br>
+ unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les &eacute;paules.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ D&eacute;cid&eacute;ment, ils n'y sont pas.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Mais o&ugrave; sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.</p>
+<p>Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une<br>
+ faim inaccoutum&eacute;e. Par des b&acirc;illements, des chocs de poing au creux
+ de<br>
+ la poitrine, ils en expriment toute la violence.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ S'ils s'imaginent que je les attendrai!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est pourtant ce que nous avons de mieux &agrave; faire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux<br>
+ manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ De l'herbe! c'est une id&eacute;e, et nos parents seront attrap&eacute;s.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par<br>
+ exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans<br>
+ l'huile et le vinaigre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ On n'a pas besoin de la retourner.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en mange<br>
+ pas, toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pourquoi toi et pas moi?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Blague &agrave; part, veux-tu parier?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain<br>
+ avec du lait caill&eacute; pour &eacute;carter dessus?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Je pr&eacute;f&egrave;re la luzerne.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Partons!</p>
+<p>Bient&ocirc;t le champ de luzerne d&eacute;ploie sous leurs yeux sa verdeur<br>
+ app&eacute;tissante. D&egrave;s l'entr&eacute;e, ils se r&eacute;jouissent de
+ tra&icirc;ner les<br>
+ souliers, d'&eacute;craser les tiges molles, de marquer d'&eacute;troits<br>
+ chemins qui inqui&eacute;teront longtemps et feront dire:</p>
+<p>--Quelle b&ecirc;te a pass&eacute; par ici?</p>
+<p>A travers leurs culottes, une fra&icirc;cheur p&eacute;n&egrave;tre jusqu'aux
+ mollets<br>
+ peu &agrave; peu engourdis.</p>
+<p>Ils s'arr&ecirc;tent au milieu du champ et se laissent tomber &agrave; plat
+ ventre.</p>
+<p>--On est bien, dit grand f&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Le visage chatouill&eacute;, ils rient comme autrefois quand ils couchaient<br>
+ ensemble dans le m&ecirc;me lit et que M. Lepic leur criait de la chambre<br>
+ voisine:</p>
+<p>--Dormirez-vous, sales gars?</p>
+<p>Ils oublient leur faim et se mettent &agrave; nager en marin, en chien, en<br>
+ grenouille. Les deux t&ecirc;tes seules &eacute;mergent. Ils coupent de la main,<br>
+ refoulent du pied les petites vagues vertes ais&eacute;ment bris&eacute;es.
+ Mortes,<br>
+ elles ne se referment plus.</p>
+<p>--J'en ai jusqu'au menton, dit grand f&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.</p>
+<p>Accoud&eacute;s, ils suivent du regard les galeries souffl&eacute;es que creusent<br>
+ les taupes et qui zigzaguent &agrave; fleur de sol, comme &agrave; fleur de
+ peau<br>
+ les veines des vieillards. Tant&ocirc;t ils les perdent de vue, tant&ocirc;t<br>
+ elles d&eacute;bouchent dans une clairi&egrave;re, o&ugrave; la cuscute rongeuse,
+ parasite<br>
+ m&eacute;chante, chol&eacute;ra des bonnes luzernes, &eacute;tend sa barbe de
+ filaments<br>
+ roux. Les taupini&egrave;res y forment un minuscule village de huttes<br>
+ dress&eacute;es &agrave; la mode indienne.</p>
+<p>--Ce n'est pas tout &ccedil;a, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, mangeons.
+ Je commence.<br>
+ Prends garde de toucher &agrave; ma portion.</p>
+<p>Avec son bras comme rayon, il d&eacute;crit un arc de cercle.</p>
+<p>--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Les deux t&ecirc;tes disparaissent. Qui les devinerait?</p>
+<p>Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de<br>
+ luzerne, en montre les dessous p&acirc;les, et le champ tout entier est<br>
+ parcouru de frissons.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix arraches des brass&eacute;es de fourrage, s'en
+ enveloppe<br>
+ la t&ecirc;te, feint de se bourrer, imite le bruid de m&acirc;choires d'un veau<br>
+ inexp&eacute;riment&eacute; qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de<br>
+ d&eacute;vorer tout, les racines m&ecirc;mes, car il conna&icirc;t la vie, Poil
+ de<br>
+ Carotte le prend au s&eacute;rieux, et, plus d&eacute;licat, ne choisit que
+ les<br>
+ belles feuilles.</p>
+<p>Du bout de son nez il les courbe, les am&egrave;ne &agrave; sa bouche et les<br>
+ m&acirc;che pos&eacute;ment.</p>
+<p>Pourquoi se presser?<br>
+ La table n'est pas lou&eacute;e. La foire n'est pas sur le pont.</p>
+<p>Et les dents crissantes, la langue am&egrave;re, le coeur soulev&eacute;, il
+ avale,<br>
+ se r&eacute;gale.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Timbale</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carote ne boira plus &agrave; table. Il perd l'habitude de boire, en<br>
+ quelques jours, avec une facilit&eacute; qui surprend sa famille et ses amis.<br>
+ D'abord, il dit un matin &agrave; madame Lepic qui lui verse du vin comme<br>
+ d'ordinaire:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>Au repas du soir, il dit encore:</p>
+<p>--Merci, maman, je n'ai pas soif.</p>
+<p>--Tu deviens &eacute;conomique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.</p>
+<p>Ainsi il reste toute cette premi&egrave;re journ&eacute;e sans boire, parce
+ que la<br>
+ temp&eacute;rature est douce et que simplement il n'a pas soif.</p>
+<p>Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:</p>
+<p>--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de CarotteN</p>
+<p>--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.</p>
+<p>--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras<br>
+ la chercher dans le placard.</p>
+<p>Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir<br>
+ soi-m&ecirc;me?</p>
+<p>On s'&eacute;tonne d&eacute;j&agrave;:</p>
+<p>--Tu te perfectionne, dit madame Lepic; te voil&agrave; une facult&eacute;
+ de plus.</p>
+<p>--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te<br>
+ trouves seul, &eacute;gar&eacute; dans un d&eacute;sert, sans chameau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine parient:</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Il restera une semaine sans boire.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'&agrave; dimanche, ce sera beau.</p>
+<p>--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus<br>
+ jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde,<br>
+ leur trouvez-vous du m&eacute;rite?</p>
+<p>-Un cochon d'Inde et toi, &ccedil;a fait deux, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Poil de Carotte, piqu&eacute;, leur montrera ce dont il est capable. Madame<br>
+ Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se d&eacute;fend de la r&eacute;clamer.
+ Il<br>
+ accepte avec une &eacute;gale indiff&eacute;rence les ironiques compliments
+ et les<br>
+ t&eacute;moignages d'admiration sinc&egrave;re.</p>
+<p>--Il est malade ou fou, disent les uns.</p>
+<p>Les autres disent:</p>
+<p>-Il boit en cachette.</p>
+<p>Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte<br>
+ tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point s&egrave;che, diminue peu &agrave;<br>
+ peu.</p>
+<p>Parents et voisins se blasent. Seuls quelques &eacute;trangers l&egrave;vent
+ encore<br>
+ les bras au ciel, quand on les met au courant:</p>
+<p>--Vous exag&eacute;rez: nul n'&eacute;chappe aux exigences de la nature.</p>
+<p>Le m&eacute;decin consult&eacute; d&eacute;clare que le cas lui semble bizarre,
+ mais qu'en<br>
+ somme rien n'est impossible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconna&icirc;t qu'avec<br>
+ un ent&ecirc;tement r&eacute;gulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer<br>
+ une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent<br>
+ m&ecirc;me pas incommod&eacute;. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il
+ vaincre<br>
+ sa faim comme sa soif! Il je&ucirc;nerait, il vivrait d'air.</p>
+<p>Il ne se souvient m&ecirc;me plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.<br>
+ Puis la servante Honorine a l'id&eacute;e de l'emplir de tripoli rouge pour<br>
+ nettoyer les chandeliers.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3>La Mie de Pain</h3>
+<p>M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne d&eacute;daigne pas d'amuser lui-m&ecirc;me
+ ses<br>
+ enfants. Il leur raconte des histoires dans les all&eacute;es du jardin, et
+ il<br>
+ arrive que grand fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte se roulent par
+ terre, tant<br>
+ ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient<br>
+ leur dire que le d&eacute;jeuner est servi, et les voil&agrave; calm&eacute;s.
+ A chaque<br>
+ r&eacute;union de famille, les visages se renfrognent.</p>
+<p>On d&eacute;jeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et d&eacute;j&agrave;
+ rien<br>
+ n'emp&ecirc;cherait de passer la table &agrave; d'autres, si elle &eacute;tait
+ lou&eacute;e, quand<br>
+ madame Lepic dit:</p>
+<p>--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te pla&icirc;t, pour finir ma compote?</p>
+<p>A qui s'adresse-t-elle?<br>
+ Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien.<br>
+ Elle le renseigne sur le prix des l&eacute;gumes, et lui explique la difficult&eacute;,<br>
+ par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une<br>
+ b&ecirc;te.</p>
+<p>--Non, dit-elle &agrave; Pyrame qui grogne d'amiti&eacute; et bat le paillason
+ de sa<br>
+ queue, tu ne sais pas le mal que j'ai &agrave; tenir cette maison. Tu te figures,<br>
+ comme les hommes, qu'une cuisini&egrave;re a tout pour rien. &Ccedil;a t'est
+ bien &eacute;gal<br>
+ que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.</p>
+<p>Or, cette fois, madame Lepic fait &eacute;v&eacute;nement. Par exception, elle
+ s'adresse<br>
+ &agrave; M. Lepic d'une mani&egrave;re directe. C'est &agrave; lui, bien &agrave;
+ lui qu'elle demande<br>
+ une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord<br>
+ elle le regarde.</p>
+<p>Ensuite M. Lepic a le pain pr&egrave;s de lui. &Eacute;tonn&eacute;, il h&eacute;site,
+ puis, du<br>
+ bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,<br>
+ s&eacute;rieux, noir, il la jette &agrave; madame Lepic.</p>
+<p>Farce ou drame? Qui le sait?<br>
+ Soeur Ernestine, humili&eacute;e pour sa m&egrave;re, a vaguement le trac.<br>
+ --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ qui<br>
+ galope, effr&eacute;n&eacute;, sur les b&acirc;tons de sa chaise.</p>
+<p>Quant &agrave; Poil de Carotte, herm&eacute;tique, des bousilles aux l&egrave;vres,
+ l'oreille<br>
+ pleine de rumeurs et les joues gonfl&eacute;es de pommes cuites, il se contient,<br>
+ mais il va p&eacute;ter, si madame Lepic ne quitte &agrave; l'instant la table,
+ parce<br>
+ qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la derni&egrave;re des<br>
+ derni&egrave;res.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Trompette</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic arrive de Paris ce matin m&ecirc;me. Il ouvre sa malle. Des cadeaux<br>
+ en sortent pour grand fr&egrave;res F&eacute;lix et soeur Ernestine, de beaux
+ cadeaux,<br>
+ dont pr&eacute;cis&eacute;ment (comme c'est dr&ocirc;le!) ils ont r&ecirc;v&eacute;
+ toute la nuit. Ensuite<br>
+ M. Lepic, les mains derri&egrave;re son dos, regarde malignement Poil de Carotte<br>
+ et lui dit:</p>
+<p>--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?</p>
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, Poil de Carotte est plut&ocirc;t prudent que t&eacute;m&eacute;raire.
+ Il<br>
+ pr&eacute;f&eacute;rerait une trompette, parce que &ccedil;a ne part pas dans
+ les mains; mais<br>
+ il a toujours entendu dire qu'un gar&ccedil;on de sa taille ne peut jouer<br>
+ s&eacute;rieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre.<br>
+ L'&acirc;ge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses.<br>
+ Son p&egrave;re connait les enfants: il a apport&eacute; ce qu'il faut.</p>
+<p>--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, s&ucirc;r de deviner.</p>
+<p>Il va m&ecirc;me au peu loin et ajoute:</p>
+<p>--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!</p>
+<p>--Ah! dit monsieur Lepic embarass&eacute;, tu aimes mieux un pistolet! tu as<br>
+ donc bien chang&eacute;?</p>
+<p>Tout de suite Poil de Carotte se reprend:</p>
+<p>--Mais non, va, non, papa, c'&eacute;tait pour rire. Sois tranquille, je les<br>
+ d&eacute;teste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre<br>
+ comme &ccedil;a m'amuse de souffler dedans.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine &agrave; ton p&egrave;re, n'est-ce<br>
+ pas? Quand on aime les strompettes, on ne dit pas qu'on aime les<br>
+ pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on<br>
+ ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni<br>
+ trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau<br>
+ &agrave; franges d'or. Tu l'as assez regard&eacute;e. Maintenant, va voir &agrave;
+ la<br>
+ cuisine si j'y suis; d&eacute;guerpis, trotte et fl&ucirc;te dans tes doigts.</p>
+<p>Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roul&eacute;e dans<br>
+ ses trois pompons rouge et son drapeau &agrave; franges d'or, la trompette de<br>
+ Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme<br>
+ celle du jugement dernier.</p>
+<h3></h3>
+<h3>La M&egrave;che</h3>
+<p><br>
+ Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent &agrave; la messe. On<br>
+ les fait beaux et soeur Ernestine pr&eacute;side elle-m&ecirc;me &agrave; leur
+ toilette,<br>
+ au risque d'&ecirc;tre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,<br>
+ lime les ongles, distirbue les paroissiens et donne le plus gros &agrave;<br>
+ Poil de Carotte. Mais surout elle pommade ses fr&egrave;res.</p>
+<p>C'est une rage qu'elle a.<br>
+ Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix pr&eacute;vient sa soeur qu'il finira par se f&acirc;cher aussi
+ elle triche:</p>
+<p>--Cette fois, dit-elle, je me suis oubli&eacute;e, je ne l'ai pas fait expr&egrave;s,<br>
+ et je te jure qu'&agrave; partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.</p>
+<p>Et toujours elle r&eacute;ussit &agrave; lui en mettre un doigt.</p>
+<p>--Il arrivera malheur, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Ce matin, roul&eacute; dans sa serviette, la t&ecirc;te basse, comme soeur
+ Ernestine<br>
+ ruse encore, il ne s'aper&ccedil;oit de rien.</p>
+<p>--L&agrave;, dit-elle, je t'ob&eacute;is, tu ne bougonneras point, regarde
+ le pot ferm&eacute;<br>
+ sur la chemin&eacute;e. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun m&eacute;rite.<br>
+ Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est<br>
+ unitile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta t&ecirc;te ressemble<br>
+ &agrave; un chou-fleur et cette raie durera jusqu'&agrave; la nuit.</p>
+<p>--Je te remercie, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il se l&egrave;ve sans d&eacute;fiance. Il n&eacute;glige de v&eacute;rifier
+ comme d'ordinaire, en<br>
+ passant sa main sur ses cheveux.</p>
+<p>Soeur Ernestine ach&egrave;ve de l'habiller, le pomponne et lui met de gants
+ de<br>
+ filoselle blanche.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est? dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que<br>
+ ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix se trompe. Il passe devant l'armoire.
+ Il court<br>
+ au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa<br>
+ t&ecirc;te, avec tranquillit&eacute;.</p>
+<p>--Je t'avais pr&eacute;venue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque<br>
+ de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.<br>
+ Si jamais tu recommence, j'irai noyer ta pommade dans la rivi&egrave;re.</p>
+<p>Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellant, et tout tremp&eacute;,<br>
+ il attend qu'on le change ou que le soleil le s&egrave;che, au choix: &ccedil;a
+ luit<br>
+ est &eacute;gal.</p>
+<p>--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne crain<br>
+ personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut<br>
+ laisser croire que je ne d&eacute;teste pas la pommade.</p>
+<p>Mais tandis que Poil de Carotte se r&eacute;signe d'un coeur habitu&eacute;,
+ ses<br>
+ cheveux le vengent &agrave; son insu.</p>
+<p>Couch&eacute; de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;<br>
+ puis ils se d&eacute;gourdissent, et par une invisible pouss&eacute;e bossellent
+ leur<br>
+ l&eacute;ger moule luisant, le fendillent, le cr&egrave;vent.</p>
+<p>On dirait un chaume qui d&eacute;g&egrave;le. Et bient&ocirc;t la premi&egrave;re
+ m&egrave;che se dresse<br>
+ en l'air, droite, libre.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Bain</h3>
+<p><br>
+ Comme quatre heures vont bient&ocirc;t sonner, Poil de Carotte, f&eacute;brile,<br>
+ r&eacute;veille M. Lepic et grand fr&egrave;re F&eacute;lix qui dorment sous
+ les noisetiers<br>
+ du jardin.</p>
+<p>--Partons-nous? dit-il.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Allons-y, porte les cale&ccedil;ons?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Il doit faire encore trop chaud.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras<br>
+ sur l'herbe.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte mod&egrave;re son allure &agrave; grand peine et se sent
+ des<br>
+ fourmis dans les pieds. Il porte sur l'&eacute;paule son cale&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re
+ et<br>
+ sans dessin et le cale&ccedil;on rouge et bleu de grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ La<br>
+ figure anim&eacute;e, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute apr&egrave;s<br>
+ les branches. Il nage dans l'air et il dit &agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!</p>
+<p>--Un malin! r&eacute;pond grand fr&egrave;re F&eacute;lix, d&eacute;daigneux
+ et fix&eacute;.</p>
+<p>En effet, Poil de Carotte se calme tout &agrave; coup.</p>
+<p>Il vient d'enjamber, le premier, avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, un petit
+ mur de pierres<br>
+ s&egrave;ches, et la rivi&egrave;re brusquement apparue coule devant lui. L'instant<br>
+ est pass&eacute; de rire.</p>
+<p>De reflets glac&eacute;s miroitent sur l'eau enchant&eacute;e. Elle clapote
+ comme<br>
+ des dents claquent et exhale une odeur fade.</p>
+<p>Il s'agit d'entrer l&agrave; dedans, d'y s&eacute;journer et de s'y occuper,
+ tandis<br>
+ que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes r&eacute;glementaires.<br>
+ Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait<br>
+ pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau,<br>
+ attirante de loin, le met en d&eacute;tresse.</p>
+<p>Poil de Carotte commence de se d&eacute;shabiller, &agrave; l'&eacute;cart.
+ Il veut moins<br>
+ cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.</p>
+<p>Il &ocirc;te ses v&ecirc;tements un &agrave; un et les plie avec soin sur l'herbe.
+ Il<br>
+ noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les d&eacute;nouer. Il met<br>
+ son cale&ccedil;on, enl&egrave;ve sa chemise courte et, comme il transpire,
+ pareil<br>
+ au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend<br>
+ encore un peu.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; grand fr&egrave;re F&eacute;lix a pris possession de la
+ rivi&egrave;re et la saccage<br>
+ en ma&icirc;tre. Il la bat &agrave; tour de bras, la frappe du talon, la fait<br>
+ &eacute;cumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des<br>
+ vagues courrouc&eacute;es.</p>
+<p>--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.</p>
+<p>--Je me s&eacute;chais, dit Poil de Carotte. Enfin il se d&eacute;cide, il
+ s'assied<br>
+ par terre, et t&acirc;te l'eau d'un orteil que ses chaussures trop &eacute;troites<br>
+ ont &eacute;cras&eacute;. En m&ecirc;me temps, il se frotte l'estomac qui peut-&ecirc;tre
+ n'a<br>
+ pas fini de dig&eacute;rer. Puis il se laisse glisser le long des racines.</p>
+<p>Elles lui &eacute;gratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il
+ a<br>
+ de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble<br>
+ qu'une ficelle mouill&eacute;e s'enroule peu &agrave; peu autour de son corps,
+ comme<br>
+ autour d'une toupie. Mais la motte o&ugrave; il s'appuie c&egrave;de, et Poil
+ de<br>
+ Carotte tombe, dispara&icirc;t, barbote et se redresse, toussant, crachant,<br>
+ suffoqu&eacute;, aveugl&eacute;, &eacute;tourdi.</p>
+<p>--Tu plonges bien, mon gar&ccedil;on, lui dit monsieur Lepic.</p>
+<p>--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup &ccedil;a. L'eau<br>
+ reste dans mes oreilles, et j'aurai mal &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+<p>Il cherche un endroit o&ugrave; il puisse apprendre &agrave; nager, c'est-&agrave;-dire<br>
+ faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.</p>
+<p>--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings<br>
+ ferm&eacute;s, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui<br>
+ ne font rien.</p>
+<p>--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix l'emp&ecirc;che de s'appliquer et le d&eacute;range
+ toujours.</p>
+<p>--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,<br>
+ j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois<br>
+ plus. A pr&eacute;sent, mets-toi l&agrave; vers le saule. Ne bouge pas. Je parie<br>
+ de te rejoindre en dix brass&eacute;es.</p>
+<p>--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les &eacute;paules hors de l'eau,<br>
+ immobile comme une vraie borne.<br>
+ De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ lui grimpe<br>
+ sur le dos, pique une t&ecirc;te et dit:</p>
+<p>--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.</p>
+<p>--Laisse-moi prendre ma le&ccedil;on tranquille, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.</p>
+<p>-D&eacute;j&agrave;! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profit&eacute; de son<br>
+ bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout<br>
+ &agrave; l'heure, &agrave; pr&eacute;sent de plume, il s'y d&eacute;bat avec
+ une sorte de vaillance<br>
+ fr&eacute;n&eacute;tique, d&eacute;fiant le danger, pr&ecirc;t &agrave; risquer
+ sa vie pour sauver quelqu'un,<br>
+ et il dispara&icirc;t m&ecirc;me volontairement sous l'eau, afin de go&ucirc;ter
+ l'angoisse<br>
+ de ceux qui se noient.</p>
+<p>--D&eacute;p&ecirc;che-toi, s'&eacute;crie M. Lepic, ou grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix boira tout le rhum.</p>
+<p>Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:</p>
+<p>--Je ne donne ma part &agrave; personne.</p>
+<p>Et il boit comme un vieux soldat.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu t'es mal lav&eacute;, il rest de la crasse &agrave; tes chevilles.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est de la terre, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Non, c'est de la crasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Veux-tu que je retourne, papa?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu &ocirc;teras &ccedil;a demain, nous reviendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Veine! Pourvu qu'il fasse beau!</p>
+<p>Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que<br>
+ grand fr&egrave;re F&eacute;lix n'as pas mouill&eacute;s, et la t&ecirc;te lourde,
+ la gorge r&acirc;cl&eacute;e,<br>
+ il rit aux &eacute;clats, tant son fr&egrave;re et M. Lepic plaisantent dr&ocirc;lement
+ ses<br>
+ orteils boudin&eacute;s.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Honorine</h3>
+<p><br>
+ Madame Lepic:<br>
+ Auel &acirc;ge avez-vous donc, d&eacute;j&agrave;, Honorine?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Soixante-sept ans depuis le Toussaint, madame Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Vous voil&agrave; vieille, ma pauvre vieille!</p>
+<p>Honorine:<br>
+ &Ccedil;a ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai &eacute;t&eacute;
+ malade.<br>
+ Je crois les chevaux moins durs que moi.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un<br>
+ coup. Quelque soir, en revenant de la rivi&egrave;re, vous sentirez votre hotte<br>
+ plus &eacute;crasante, votre brouette plus lourde &agrave; pousser que les autres
+ soirs;<br>
+ vous tomberez &agrave; genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouill&eacute;,<br>
+ et vous serez perdue. On vous rel&egrave;vera morte.</p>
+<p>Honrine:<br>
+ Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras<br>
+ vont encore.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on<br>
+ lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue<br>
+ baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Oh! j'y vois clair comme &agrave; mon mariage.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle.<br>
+ Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette bu&eacute;e?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Il y a de l'humidit&eacute; dans le placard.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se prom&egrave;nent sur les<br>
+ assiettes? Regardez cette trace.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ O&ugrave; donc, s'il vous pla&icirc;t, madame? je ne vois rien.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas<br>
+ que vous vous rel&acirc;chez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au<br>
+ pays qui vous vaille par l'&eacute;nergie; seulement vous vieillissez. Moi<br>
+ aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne<br>
+ volont&eacute; ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une esp&egrave;ce
+ de<br>
+ toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Pourtant, je les &eacute;carquille bien et je ne vois pas trouble comme si<br>
+ j'avais la t&ecirc;te dans un seau d'eau.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donn&eacute;<br>
+ &agrave; monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous<br>
+ chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a<br>
+ rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui &eacute;chappe. On s'imagine<br>
+ qu'il est indiff&eacute;rent: erreur! Il observe, et tout se grave derri&egrave;re<br>
+ son front. Il a simplement repouss&eacute; du doigt votre verre, et il a eu
+ le<br>
+ courage de d&eacute;jeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Diable aussi que monsieur Lepic se g&ecirc;ne avec sa domestique! Il n'avait<br>
+ qu'&agrave; parler et je lui changeais son verre.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler<br>
+ monsieur Lepic d&eacute;cid&eacute; &agrave; ce taire. J'y ai renonc&eacute;
+ moi-m&ecirc;me. D'ailleurs<br>
+ la question n'est pas l&agrave;. Je me r&eacute;sume: votre vue faiblit chaque
+ jour<br>
+ un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une<br>
+ lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgr&eacute; le<br>
+ surcro&icirc;t de d&eacute;pense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous
+ aider...</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame<br>
+ Lepic.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ &Ccedil;a marchera bien ainsi jusqu'&agrave; ma mort.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,<br>
+ comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Vous n'avez peut-&ecirc;tre pas l'intention de me renvoyer &agrave; cause d'un
+ coup<br>
+ de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous<br>
+ me jetez &agrave; la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voil&agrave; toute rouge. Nous<br>
+ causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous f&acirc;chez, vous<br>
+ dites des b&ecirc;tises plus grosses que l'&eacute;glise.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Dame! est-ce que je sais, moi?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.<br>
+ J'esp&egrave;re que le m&eacute;decin vous gu&eacute;rira. &Ccedil;a arrive.
+ En attendant, laquelle<br>
+ de nous deux est la plus embarass&eacute;e. Vous ne soup&ccedil;onnez m&ecirc;me
+ pas que<br>
+ vos yeux prennent la maladie. Le m&eacute;nge en souffre. Je vous avertis par<br>
+ charit&eacute;, pour pr&eacute;venir des accidents, et aussi parce que j'ai
+ le droit,<br>
+ il me semble, de faire, avec douceur, une observation.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Tant que vous voudrez. Faites &agrave; votre aise, madame Lepic. Un moment je<br>
+ me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon c&ocirc;t&eacute;, je surveillerai<br>
+ mes assiettes, je le garantis.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma r&eacute;putation,<br>
+ Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez<br>
+ absolument.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Dans ce cas-l&agrave;, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois<br>
+ utile et je crierais &agrave; l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour<br>
+ o&ugrave; je m'apercevrai que je deviens &agrave; charge et que je ne sais m&ecirc;me
+ plus<br>
+ faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite,<br>
+ toute seule, sans qu'on me pousse.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe<br>
+ &agrave; la maison.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la m&egrave;re<br>
+ Ma&iuml;tte ne mange que du pain, elle ne veux pas mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,<br>
+ Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le<br>
+ dis.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Marmite</h3>
+<p>Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile<br>
+ &agrave; sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut<br>
+ &eacute;couter, sans opinion pr&eacute;con&ccedil;ue, et, le moment venu, sortir
+ de l'ombre,<br>
+ et, comme une personne r&eacute;fl&eacute;chie, qui seule garde toute sa t&ecirc;te
+ au milieu<br>
+ de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des<br>
+ affaires.</p>
+<p>Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et s&ucirc;r.<br>
+ Certes, elle ne l'avouera pas, trop fi&egrave;re. L'accord se fera tacitement,<br>
+ et Poil de Carotte devra agir sans &ecirc;tre encourag&eacute;, sans esp&eacute;rer
+ une<br>
+ r&eacute;compense.</p>
+<p>Il s'y d&eacute;cide.</p>
+<p>Du matin au soir, une marmite pend &agrave; la cr&eacute;maill&egrave;re de
+ la chemin&eacute;e.<br>
+ L'hiver, o&ugrave; if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide<br>
+ souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.</p>
+<p>L'&eacute;t&eacute; on use de son eau qu'apr&egrave;s chaque repas, pour laver
+ la vaisselle,<br>
+ et le reste du temps elle bout sans utilit&eacute;, avec un petit sifflement<br>
+ continu, tandis que sous son ventre fendill&eacute;, deux b&ucirc;ches fument,<br>
+ presque &eacute;teintes.</p>
+<p>Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et pr&ecirc;te l'oreille.</p>
+<p>--Tout s'est &eacute;vapor&eacute;, dit-elle.</p>
+<p>Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux b&ucirc;ches et<br>
+ remue la cendre. Bient&ocirc;t le doux chantonnement recommence et Honorine<br>
+ tranquillis&eacute;e va s'occuper ailleurs.</p>
+<p>On lui dirait:</p>
+<p>--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert<br>
+ plus? Enlevez donc votre marmitre; &eacute;teignez le feu. Vous br&ucirc;lez
+ du<br>
+ bois comme s'il ne co&ucirc;tait rien. Tant de pauvres g&egrave;lent, d&egrave;s
+ qu'arrive<br>
+ le froid. Vous &ecirc;tes pourtant une femme &eacute;conome.</p>
+<p>Elle secouerait la t&ecirc;te.<br>
+ Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la cr&eacute;maill&egrave;re.<br>
+ Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vid&eacute;e, qu'il<br>
+ pleuve, qu'il vente ou que le soleit tape, elle l'a toujours remplie.</p>
+<p>Et maintenant, il n'est m&ecirc;me plus n&eacute;cessaire qu'elle touche la
+ marmite,<br>
+ ni qu'elle la voie; elle la conna&icirc;t par coeur. Il lui suffit de<br>
+ l'&eacute;couter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme<br>
+ elle enfilerait une perle, tellement habitu&eacute;e que jusqu'ici elle n'a<br>
+ jamais manqu&eacute; son coup.</p>
+<p>Elle le manque aujourd'hui pour la premi&egrave;re fois.</p>
+<p>Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une b&ecirc;te<br>
+ d&eacute;rang&eacute;e qui se f&acirc;che, saute sur Honorine, l'enveloppe,
+ l'&eacute;touffe et<br>
+ la br&ucirc;le.</p>
+<p>Elle pousse un cri, &eacute;ternue et crache en reculant.</p>
+<p>--Ch&acirc;cre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.</p>
+<p>Les yeux coll&eacute;s et cuisants, elle t&acirc;tonne avec ses mains noircies
+ dans<br>
+ la nuit de la chemin&eacute;e.</p>
+<p>--Ah! je m'explique, dit-elle stup&eacute;faite. La marmite n'y est plus...<br>
+ Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y &eacute;tait encore<br>
+ tout &agrave; l'heure. S&ucirc;rement, puisqu'elle sifflait comme un fl&ucirc;teau.</p>
+<p>On a d&ucirc; l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la<br>
+ fen&ecirc;tre un plein tablier d'&eacute;pluchures.</p>
+<p>Mais qui donc?</p>
+<p>Madame Lepic para&icirc;t s&eacute;v&egrave;re et calme sur le paillasson de
+ la chambre &agrave;<br>
+ coucher.</p>
+<p>--Quel bruit, Honorine!<br>
+ --Du bruit, du bruit! s'&eacute;crie Honorine. Le beau malheur que je fasse
+ du<br>
+ bruit! un peu plus je me r&ocirc;tissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes<br>
+ mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans<br>
+ mes poches.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je regarde cette mare qui d&eacute;gouline de la chemin&eacute;e, Honorine.
+ Elle va<br>
+ faire du propre.</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me pr&eacute;venir. C'est peut-&ecirc;tre<br>
+ vous seulement qui l'avez prise?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Cette marmite appartient &agrave; tout le monde ici, Honorine. Faut-il par<br>
+ hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions<br>
+ la permission de nous en servir?</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Je dirai des sottises, tant je me sens col&egrave;re.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans<br>
+ &ecirc;tre curieuse, je voudrais le savoir. Vous me d&eacute;montez. Sous pr&eacute;texte<br>
+ que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans<br>
+ le feu, et t&ecirc;tue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez<br>
+ aux autres, &agrave; moi-m&ecirc;me. Je la trouve raide, ma parole!</p>
+<p>Honorine:<br>
+ Mon petit Poil de Carotte, sais-tu o&ugrave; est ma marmite?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre<br>
+ marmite. Rappelez-vous plut&ocirc;t votre mot d'hier: &quot;Le jour o&ugrave;
+ je m'apercevrai<br>
+ que je ne peu m&ecirc;me plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule,<br>
+ sans qu'on me pousse.&quot; Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne<br>
+ croyais pas votre &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Je n'ajoute rien,
+ Honorine; mettez-vous<br>
+ &agrave; ma place. Vous &ecirc;tes au courant, comme moi, de la situation; jugez<br>
+ et concluez. Oh! ne vous g&ecirc;nez point, pleurez. Il y a de quoi.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3></h3>
+<h3>R&eacute;ticence</h3>
+<p><br>
+ --Maman! Honorine!</p>
+<p>.....................</p>
+<p>Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout g&acirc;ter. Par<br>
+ bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arr&ecirc;te court.</p>
+<p>Pourquoi dire &agrave; Honorine:</p>
+<p>--C'est moi, Honorine!</p>
+<p>Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus.<br>
+ Tant pis pour elle. T&ocirc;t ou tard elle devait c&eacute;der. Un aveu de lui
+ ne<br>
+ la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soup&ccedil;onner<br>
+ Poil de Carotte, elle s'imagine frapp&eacute;e par l'in&eacute;vitable coup
+ du sort.<br>
+ Et pourquoi dire &agrave; madame Lepic:</p>
+<p>--Maman, c'est moi!</p>
+<p>A quoi bon se vanter d'une action m&eacute;ritoire, mendier un sourire d'honneur?<br>
+ Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de<br>
+ le d&eacute;savouer en public, qu'il se m&ecirc;le donc de ses affaires, ou
+ mieux,<br>
+ qu'il fasse mine d'aider sa m&egrave;re et Honorine &agrave; chercher la marmite.</p>
+<p>Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui<br>
+ montre le plus d'ardeur.</p>
+<p>Madame Lepic, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, y renonce la premi&egrave;re.</p>
+<p>Honrine se r&eacute;signe et s'&eacute;loigne, marmotteuse, et bient&ocirc;t
+ Poil de Carotte,<br>
+ qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-m&ecirc;me, comme dans une gaine,<br>
+ comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Agathe</h3>
+<p><br>
+ C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.</p>
+<p>Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant<br>
+ quelques jours, d&eacute;tournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.</p>
+<p>--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie<br>
+ pas que vous devez d&eacute;foncer les portes &agrave; coups de poing de cheval.</p>
+<p>--&Ccedil;a commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se<br>
+ tient pr&ecirc;te &agrave; courir du fourneau vers le placard, du placard vers
+ la<br>
+ table, car elle ne sait gu&egrave;re marcher pos&eacute;ment; elle pr&eacute;f&egrave;re
+ haleter,<br>
+ le sang aux joues.</p>
+<p>Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de bien faire.</p>
+<p>M. Lepic s'installe le premier, d&eacute;noue sa serviette, pousse son assiette<br>
+ vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et<br>
+ ram&egrave;ne l'assiette. Il se sert &agrave; boire, et le dos courb&eacute;,
+ les yeux<br>
+ baiss&eacute;s, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec<br>
+ indiff&eacute;rence.</p>
+<p>Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.</p>
+<p>Madame Lepic sert elle-m&ecirc;me les enfants, d'abord grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ parce<br>
+ que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualit&eacute; d'a&icirc;n&eacute;e,<br>
+ enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.</p>
+<p>Il n'en redemande jamais, comme si c'&eacute;tait formellement d&eacute;fendu.
+ Une<br>
+ portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans<br>
+ boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,<br>
+ seule de la famille, l'aime beaucoup.</p>
+<p>Plus ind&eacute;pendants, grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine
+ veulent-ils une<br>
+ seconde portion; ils poussent, selon la m&eacute;thode de M. Lepic, leur assiette<br>
+ du c&ocirc;t&eacute; du plat.</p>
+<p>Mais personne ne parle.</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.</p>
+<p>Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voil&agrave; tout. Elle ne peut s'emp&ecirc;cher
+ de<br>
+ b&acirc;iller, les bras &eacute;cart&eacute;s, devant l'un et devant l'autre.</p>
+<p>M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il m&acirc;chait du verre pil&eacute;.</p>
+<p>Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace,<br>
+ commande &agrave; table par gestes et signes de t&ecirc;te.</p>
+<p>Soeur Ernestine l&egrave;ve les yeux au plafond.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte,
+ qui n'a<br>
+ plus de timbale, ne se pr&eacute;occupe que de ne pas nettoyer son assiette,<br>
+ trop t&ocirc;t, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,<br>
+ il se livre &agrave; des calculs compliqu&eacute;s.</p>
+<p>Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.</p>
+<p>--J'y serais bien all&eacute;e, moi, dit Agathe.</p>
+<p>Ou plut&ocirc;t, elle ne dit pas, elle le pense seulement. D&eacute;j&agrave;
+ atteinte du<br>
+ mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en<br>
+ faute, elle redouble d'attention.</p>
+<p>M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas<br>
+ devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame<br>
+ Lepic d'un sec</p>
+<p>--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?</p>
+<p>la rapelle &agrave; l'ordre.</p>
+<p>--Voil&agrave;, madame, r&eacute;pond Agathe.</p>
+<p>Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le<br>
+ conqu&eacute;rir par ses pr&eacute;venances et t&acirc;chera de se signaler.</p>
+<p>Il est temps.</p>
+<p>Comme M. Lepic mord sa derni&egrave;re bouch&eacute;e de pain, elle se pr&eacute;cipite
+ au<br>
+ placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entam&eacute;e, qu'elle<br>
+ lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devin&eacute; les d&eacute;sirs
+ du<br>
+ ma&icirc;tre.</p>
+<p>Or, M. Lepic noue sa serviette, se l&egrave;ve de table, met son chapeau et<br>
+ va dans le jardin fumer une cigarette.</p>
+<p>Quand il a fini de d&eacute;jeuner, il ne recommence pas.</p>
+<p>Clou&eacute;e, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui p&egrave;se
+ cinq<br>
+ livres, semble la r&eacute;clame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Programme</h3>
+<p><br>
+ --&Ccedil;a vous la coupe, dit Poil de Carotte, d&egrave;s qu'Agathe et luis
+ se trouvent<br>
+ seuls dans la cuisine. Ne vous d&eacute;couragez pas, vous en verrez d'autres.<br>
+ Mais o&ugrave; allez-vous avec ces bouteilles?</p>
+<p>--A la cave, monsieur Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pardon, c'est moi qui vais &agrave; la cave. Du jour o&ugrave; j'ai pu descendre<br>
+ l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser<br>
+ le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet<br>
+ rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits<br>
+ b&eacute;n&eacute;fices, de m&ecirc;me que les peaux de li&egrave;vres, et je
+ remets l'argent &agrave;<br>
+ maman.<br>
+ Entendons-nous, s'il vous pla&icirc;t, afin que l'un ne g&ecirc;ne pas l'autre
+ dans<br>
+ son service.<br>
+ Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui<br>
+ siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends.<br>
+ En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules.<br>
+ J'arrache les herbes qu'il faut conna&icirc;tre, dont je secoue la terre sur<br>
+ mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux b&ecirc;tes.<br>
+ Comme exercice, j'aide mon p&egrave;re &agrave; scier du bois.<br>
+ J'ach&egrave;ve le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur<br>
+ Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais p&eacute;ter<br>
+ leurs vessies sous mon talon.<br>
+ Par exemple c'est vous qui les &eacute;caillez et qui tirez les seaux du puis.<br>
+ J'aide &agrave; d&eacute;vider les &eacute;cheveaux de fil.<br>
+ Je mouds le caf&eacute;.<br>
+ Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans<br>
+ le corridor, mais soeur Ernestine ne c&egrave;de &agrave; personne le droit
+ de rapporter<br>
+ les pantoufles qu'elle a brod&eacute;es elle-m&ecirc;me.<br>
+ Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller<br>
+ chez le pharmacien ou le m&eacute;decin.<br>
+ De votre c&ocirc;t&eacute;, vous courez le village aux menues provisions.<br>
+ Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,<br>
+ laver &agrave; la rivi&egrave;re. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre<br>
+ fille; je n'y peux rien. Cependant je t&acirc;cherai quelquefois, si je suis<br>
+ libre, de vous donner un coup de main, quand vous &eacute;tendrez le linge sur<br>
+ la haie.<br>
+ J'y pense: un conseil. N'&eacute;tendez jamais votre linge sur les arbres<br>
+ fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une<br>
+ chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,<br>
+ vous renverrait le laver.<br>
+ Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les<br>
+ souliers de chasse et tr&egrave;s peu de cirage sur les bottines. &Ccedil;&agrave;
+ les<br>
+ br&ucirc;le.<br>
+ Ne vous acharnez pas apr&egrave;s les culottes crott&eacute;es. Monsieur Lepic
+ affirme<br>
+ que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labour&eacute;e sans<br>
+ relever le bas de son pantalon. Je pr&eacute;f&egrave;re relever le mien, quand
+ monsieur<br>
+ Lepic m'emm&egrave;ne et que je porte le carnier.</p>
+<p>--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur s&eacute;rieux.</p>
+<p>Et madame Lepic me dit:</p>
+<p>-Gare &agrave; tes oreilles si tu te salis.</p>
+<p>C'est une affaire de go&ucirc;t.<br>
+ En somme vous ne serez pas trop &agrave; plaindre. Pendant mes vacances nous<br>
+ nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon fr&egrave;re<br>
+ et moi rentr&eacute;s &agrave; la pension. &Ccedil;a revient au m&ecirc;me.<br>
+ D'ailleurs personne ne vous semblera bien m&eacute;chant. Interrogez nos amis:<br>
+ ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur ang&eacute;lique,<br>
+ mon fr&egrave;re F&eacute;lix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit,
+ le jugement<br>
+ s&ucirc;r, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-&ecirc;tre
+ &agrave;<br>
+ moi que vous trouverez les plus difficile caract&egrave;re de la famille. Au<br>
+ fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je<br>
+ me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'am&eacute;liore et si<br>
+ vous y mettez un peu du v&ocirc;tre, nous vivrons en bonne intelligence.<br>
+ Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout<br>
+ le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous<br>
+ prie de ne pas me tutoyer, &agrave; la fa&ccedil;on de votre grand'm&egrave;re
+ Honorine que je<br>
+ d&eacute;testais, parce qu'elle me froissait toujours.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>L'Aveugle</h3>
+<p><br>
+ Du bout de son b&acirc;ton, il frappe discr&egrave;tement &agrave; la porte.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qu'est-ce qu'il veut encore celui-l&agrave;?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le<br>
+ entrer.</p>
+<p>Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras,<br>
+ brusquement, &agrave; cause du froid.</p>
+<p>--Bonjour, tous ceux qui sont l&agrave;? dit l'aveugle.</p>
+<p>Il s'avance. Son b&acirc;ton court &agrave; petits pas sur les dalles comme
+ pour<br>
+ chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend<br>
+ au po&ecirc;le ses mains transies.</p>
+<p>M. Lepic prend une pi&egrave;ce de dix sous et dit:</p>
+<p>--Voil&agrave;!</p>
+<p>Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.</p>
+<p>Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots<br>
+ de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent<br>
+ d&eacute;j&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic s'en aper&ccedil;oit.</p>
+<p>--Pr&ecirc;tez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.</p>
+<p>Elle les porte sous la chemin&eacute;e, trop tard; ils ont laiss&eacute; une
+ mare, et<br>
+ les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidit&eacute;, se l&egrave;vent,
+ tant&ocirc;t l'un,<br>
+ tant&ocirc;t l'autre, &eacute;cartent la neige boueuse, la r&eacute;pandent
+ au loin.</p>
+<p>D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe &agrave; l'eau sale de<br>
+ couler vers lui, indique des crevasses profondes.</p>
+<p>--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'&ecirc;tre<br>
+ entendue, que demande-t-il?</p>
+<p>Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.<br>
+ Quand les mots ne viennent pas, il agite son b&acirc;ton, se br&ucirc;le le
+ poing au<br>
+ tuyau du po&ecirc;le, le retire vite et, soup&ccedil;onneux, roule son blanc
+ d'oeil<br>
+ au fond de ses larmes intarissables.</p>
+<p>Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:</p>
+<p>--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en &ecirc;tes-vous s&ucirc;r?</p>
+<p>--Si j'en suis s&ucirc;r! s'&eacute;crie l'aveugle. &Ccedil;a, par exemple,
+ c'est fort!<br>
+ Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveugl&eacute;.</p>
+<p>--Il ne d&eacute;marrera plus, dit madame Lepic.</p>
+<p>En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'&eacute;tire<br>
+ et fond tout entier. Il avait dans les veines des gla&ccedil;ons qui se<br>
+ disolvent et circulent. On croirait que ses v&ecirc;tements et ses membres<br>
+ suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte<br>
+ elle arrive:</p>
+<p>C'est lui le but.<br>
+ Bient&ocirc;t il pourra jouer avec.</p>
+<p>Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle fr&ocirc;le<br>
+ l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le<br>
+ fait reculer, le force &agrave; se loger entre le buffet et l'armoire o&ugrave;
+ la<br>
+ chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, d&eacute;rout&eacute;, t&acirc;tonne, gesticule
+ et ses<br>
+ doigts grimpent comme des b&ecirc;tes. Il ramone sa nuit. De nouveau les<br>
+ gla&ccedil;ons se forment; voici qu'il reg&egrave;le.</p>
+<p>Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.</p>
+<p>--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.</p>
+<p>Son b&acirc;ton lui &eacute;chappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle
+ se<br>
+ pr&eacute;cipite, ramasse le b&acirc;ton et le rend &agrave; l'aveugle, -- sans
+ le lui rendre.</p>
+<p>Il croit le tenir, il ne l'a pas.</p>
+<p>Au moyen d'adroites tromperies, elle le d&eacute;place encore, lui remet ses<br>
+ sabots et le guide du c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+<p>Puis elle le pince l&eacute;g&egrave;rement, afin de se venger un peu; elle
+ le pousse<br>
+ dans la rue, sous l'&eacute;dredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,<br>
+ contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oubli&eacute; dehors.</p>
+<p>Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie &agrave; l'aveugle, comme
+ s'il<br>
+ &eacute;tait sourd:</p>
+<p>--Au revoir; ne perdez pas votre pi&egrave;ce; &agrave; dimanche prochain s'il
+ fait<br>
+ beau et si vous &ecirc;tes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon<br>
+ vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun<br>
+ ses peines et Dieu pour tous!</p>
+<h3></h3>
+<h3>Le Jour de l'An</h3>
+<p><br>
+ Il neige. Pour que le jour de l'an r&eacute;usisse, il faut qu'il neige.</p>
+<p>Madame Lepic a prudemment laiss&eacute; la porte de la cour verrouill&eacute;e.
+ D&eacute;j&agrave;<br>
+ des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis<br>
+ hostiles, &agrave; coups de sabots, et, las d'esp&eacute;rer, s'&eacute;loignent
+ &agrave; reculons,<br>
+ les yeux encore vers la fen&ecirc;tre d'o&ugrave; madame Lepic les &eacute;pie.
+ Le bruit de<br>
+ leurs ps s'&eacute;touffe dans la neige.</p>
+<p>Poil de Carotte saute du lit, va se d&eacute;barbouiller, sans savon, dans<br>
+ l'auge du jardin. Elle est gel&eacute;e. Il doit en casser la glace, et ce<br>
+ premier exercice r&eacute;pand par tout son corps une chaleur plus saine que<br>
+ celle des po&ecirc;les. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on<br>
+ le trouve toujours sale, m&ecirc;me lorsqu'il a fait sa toilette &agrave; fond,
+ il<br>
+ n'&ocirc;te que le plus gros.</p>
+<p>Dispos et frais pour la c&eacute;r&eacute;monie, il se place derri&egrave;re
+ son grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix, qui se tient derri&egrave;re soeur Ernestine, l'ainn&eacute;e.
+ Tous trois<br>
+ entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y<br>
+ r&eacute;unir, sans en avoir l'air.<br>
+ Soeur Ernestine les embrasse et dit:</p>
+<p>--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne ann&eacute;e, une<br>
+ bonne sant&eacute; et le paradis &agrave; la fin de vos jours.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix dit la m&ecirc;me chose, tr&egrave;s vite,
+ courant au bout de la<br>
+ phrase, et embrasse pareillement.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur<br>
+ l'enveloppe ferm&eacute;e:</p>
+<p>&quot;A mes Chers Parents.&quot; Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'esp&egrave;ce<br>
+ rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.</p>
+<p>Poil de Carotte la tend &agrave; madame Lepic, qui la d&eacute;cachette. Des
+ fleurs<br>
+ &eacute;closes ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle<br>
+ en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tomb&eacute;e dans<br>
+ les trous, &eacute;claboussant le mot voison.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Et moi, je n'ai rien!</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est pour vous deux; maman te la pr&ecirc;tera.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ainsi, tu aimes mieux ta m&egrave;re que moi. Alors, fouille-toi pour voir si<br>
+ cette pi&egrave;ce de dix sous neuve est dans ta poche.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Patiente un peu, maman a fini.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Tu as du style, mais une si mauvaise &eacute;criture que je ne peux pas lire.</p>
+<p>--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empress&eacute;, &agrave; toi, maintenant.</p>
+<p>Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la r&eacute;ponse, M. Lepic<br>
+ lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude,<br>
+ fait &quot;Ah! ah!&quot; et la d&eacute;pose sur la table.</p>
+<p>Elle ne sert plus &agrave; rien, son effet enti&egrave;rement produit. Elle
+ appartient<br>
+ &agrave; tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix la prennent &agrave; leur tour et y cherchent des
+ fautes<br>
+ d'orthographe. Ici Poil de Carotte a d&ucirc; changer de plume, on lit mieux.<br>
+ Ensuite ils la lui rendent.</p>
+<p>Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:</p>
+<p>--Qui en veut?</p>
+<p>Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les &eacute;trennes.<br>
+ Soeur Ernestine a une poup&eacute;e aussi haute qu'elle, plus haute, et grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix une bo&icirc;te de soldats en plomb pr&ecirc;ts &agrave;
+ se battre.</p>
+<p>--Je t'ai r&eacute;serv&eacute; une surprise, dit madame Lepic &agrave; Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah, oui!</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te<br>
+ la montre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.</p>
+<p>Il l&egrave;ve la main en l'air, grave, s&ucirc;r de lui. Madame Lepic ouvre
+ le buffet.<br>
+ Poil de Carotte halette. Elle enfonce son bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule,
+ et,<br>
+ lente, myst&eacute;rieuse, ram&egrave;ne sur un papier jaune une pipe en sucre
+ rouge.</p>
+<p>Poil de Carotte, sans h&eacute;sitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il
+ lui<br>
+ reste &agrave; faire. Bien vite, il veut fumer en pr&eacute;sence de ses parents,
+ sous<br>
+ les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts<br>
+ seulement, il se cambre, incline la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; gauche.
+ Il arrondit<br>
+ la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.</p>
+<p>Puis, quand il a lanc&eacute; jusqu'au ciel une &eacute;norme bouff&eacute;e:</p>
+<p>--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Aller et Retour</h3>
+<p><br>
+ Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de<br>
+ la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se<br>
+ demande:</p>
+<p>--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?</p>
+<p>Il h&eacute;site:</p>
+<p>--C'est trop t&ocirc;t, je m'essouflerais, et puis il ne faut rien exag&eacute;rer.</p>
+<p>Il diff&egrave;re encore:</p>
+<p>--Je courrai &agrave; partir d'ici..., non, &agrave; partir de l&agrave;...</p>
+<p>Il se pose des questions:</p>
+<p>--Quand faudra-t-il &ocirc;ter ma casquette? Lequel des deux embrasser le<br>
+ premier?</p>
+<p>Mais grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine l'ont devanc&eacute;
+ et se partagent<br>
+ les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste<br>
+ plus.</p>
+<p>--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic &quot;papa&quot;,<br>
+ &agrave; ton &acirc;ge? dis-lui: &quot;mon p&egrave;re&quot; et donne-lui une
+ poign&eacute;e de main; c'est<br>
+ plus viril.</p>
+<p>Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<p>Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en<br>
+ pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.</p>
+<p>Le jour de la rentr&eacute;e (la rentr&eacute;e est fix&eacute;e au lundi matin,
+ 2 octobre;<br>
+ on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle<br>
+ entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants<br>
+ et les &eacute;treint d'une seule brass&eacute;e. Poil de Carotte ne se trouve
+ pas<br>
+ dedans. Il esp&egrave;re patiemment son tour, la main d&eacute;j&agrave; tendue
+ vers les<br>
+ courroies de l'imp&eacute;riale, ses adieux tout pr&ecirc;ts, &agrave; ce point
+ triste<br>
+ qu'il chantonne malgr&eacute; lui.</p>
+<p>--Au revoir, ma m&egrave;re, dit-il d'un air digne.</p>
+<p>--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en<br>
+ co&ucirc;terait de m'appeler &quot;maman&quot; comme tout le monde? A-t-on jamais
+ vu?<br>
+ C'est encoure blanc de bec et sale de nez et &ccedil;a veut faire l'original!</p>
+<p>Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Le Porte-Plume</h3>
+<p><br>
+ L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et Poil de<br>
+ Carotte, suit les cours du lyc&eacute;e. Quatre fois par jour les &eacute;l&egrave;ves
+ font<br>
+ la m&ecirc;me promenade, tr&egrave;s agr&eacute;able dans la belle saison, et,
+ quand il pleut,<br>
+ si courte que les jeunes gens se rafra&icirc;chissent plut&ocirc;t qu'ils ne
+ se<br>
+ mouillent, elle leur est hygi&eacute;nique d'un bout &agrave; l'autre.</p>
+<p>Comme ils reviennent du lyc&eacute;e ce matin, tra&icirc;nant les pieds et
+ moutonniers,<br>
+ Poil de Carotte, qui marche la t&ecirc;te basse, entend dire:</p>
+<p>--Poil de Carotte, regarde ton p&egrave;re l&agrave;-bas!</p>
+<p>M. Lepic aime surprendre ainsi ses gar&ccedil;ons. Il arrive sans &eacute;crire,
+ et<br>
+ on l'aper&ccedil;oit soudain, plant&eacute; sur le trottoir d'en face, au coin
+ de la<br>
+ rue, les mains derri&egrave;re le dos, une cigarette &agrave; la bouche.</p>
+<p>Poil de Carotte et grand fr&egrave;re F&eacute;lix sortent des rangs et courent
+ &agrave; leur<br>
+ p&egrave;re.</p>
+<p>--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais &agrave; quelqu'un, ce n'&eacute;tait
+ pas<br>
+ &agrave; toi.</p>
+<p>--Tu penses &agrave; moi quand tu me vois, dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte voudrait r&eacute;pondre quelque chose d'affectueux. Il ne<br>
+ trouve rien, tant il est occup&eacute;. Hauss&eacute; sur la pointe des pieds,
+ il<br>
+ s'efforce d'embrasser son p&egrave;re. Une premi&egrave;re fois il lui touche
+ la<br>
+ barbe du bout des l&egrave;vres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,<br>
+ dresse la t&ecirc;te, comme s'il se d&eacute;robait. Puis il se penche et de
+ nouveau<br>
+ recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il<br>
+ n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il t&acirc;che de s'expliquer cet<br>
+ accueil &eacute;trange.</p>
+<p>--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser<br>
+ grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi<br>
+ m'&eacute;vite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? R&eacute;guli&egrave;rement je
+ fais cette<br>
+ remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse<br>
+ envie de les voir. Je me promets de bondir &agrave; leur cou comme un jeune<br>
+ chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me<br>
+ glacent.</p>
+<p>Tout &agrave; ses pens&eacute;es tristes, Poil de Carotte r&eacute;pond mal
+ aux questions de M.<br>
+ Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a d&eacute;pend. La version va mieux que le th&egrave;me, parce que
+ dans la version<br>
+ on peut deviner.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Et l'allemand?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est tr&egrave;s difficile &agrave; prononcer, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Bougre! Comment, la guerre d&eacute;clar&eacute;e, battras-tu les Prussiens,
+ sans<br>
+ savoir leur langue vivante?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah! d'ici l&agrave;, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je<br>
+ crois d&eacute;cid&eacute;ment qu'elle attendra, pour &eacute;clater, que j'aie
+ fini mes<br>
+ &eacute;tudes.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Quelle place as-tu obtenu dans la derni&egrave;re composition? J'esp&egrave;re
+ que tu<br>
+ n'es pas &agrave; la queue.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Il en faut bien un.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Bougre! moi qui voulais t'inviter &agrave; d&eacute;jeuner. Si encore c'&eacute;tait
+ dimanche!<br>
+ Mais en semaine, je n'aime gu&egrave;re vous d&eacute;ranger de votre travail.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Personnellement je n'ai pas grand'chose &agrave; faire; et toi, F&eacute;lix?</p>
+<p>Grand fr&egrave;re Felix:<br>
+ Juste, ce matin le professeur a oubli&eacute; de nous donner notre devoir.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu &eacute;tudieras mieux ta le&ccedil;on.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la m&ecirc;me qu'hier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Malgr&eacute; tout, je pr&eacute;f&egrave;re que vous rentriez. Je t&acirc;cherai
+ de rester<br>
+ jusqu'&agrave; dimanche et nous nous rattraperons.</p>
+<p>Ni la moue de grand fr&egrave;re F&eacute;lix, ni le silence affect&eacute;
+ de Poil de Carotte<br>
+ ne retardent les adieux et le moment est venu de se s&eacute;parer.</p>
+<p>Poil de Carotte l'attendait avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succ&egrave;s; si, oui ou non, il<br>
+ d&eacute;pla&icirc;t maintenant &agrave; mon p&egrave;re que je l'embrasse.</p>
+<p>Et r&eacute;solu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.</p>
+<p>Mais M. Lepic, d'une main d&eacute;fensive, le tient encore &agrave; distance
+ et lui dit:</p>
+<p>--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.<br>
+ Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de<br>
+ remarquer que j'&ocirc;te ma cigarette, moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un<br>
+ malheur arrivera par ma faute. On m'a d&eacute;j&agrave; pr&eacute;venu, mais
+ mon porte-plume<br>
+ tient si &agrave; son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et
+ que<br>
+ je l'oublie. Je devrais au moins &ocirc;ter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,<br>
+ je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Bougre! tu ris parce que tu as failli m'&eacute;borgner.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une id&eacute;e sotte &agrave;
+ moi que<br>
+ je m'&eacute;tais encore fourr&eacute;e dans la t&ecirc;te.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Joues rouges.</h3>
+<p><br>
+ Son inspection habituelle termin&eacute;e, M. le Directeur de l'Institution<br>
+ Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque &eacute;l&egrave;ve s'est gliss&eacute;
+ dans ses draps,<br>
+ comme dans un &eacute;tui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se d&eacute;border.<br>
+ Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, Violone, d'un tour de t&ecirc;te, s'assure que
+ tout le monde<br>
+ est couch&eacute;, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le<br>
+ gaz. Aussit&ocirc;t, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en<br>
+ chevet, les chuchotements se croisent, et des l&egrave;vres en mouvement monte,<br>
+ par tout le dortoir, un bruissement confus, o&ugrave;, de temps en temps, se<br>
+ distingue le sifflement bref d'une consonne.</p>
+<p>C'est sourd, continu, aga&ccedil;ant &agrave; la fin, et il semble vraiment
+ que tous<br>
+ ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent &agrave;<br>
+ grignoter du silence.</p>
+<p>Violone met des savates, se prom&egrave;ne quelque temps entre les lits,<br>
+ chatouillant &ccedil;&agrave; le pied d'un &eacute;l&egrave;ve, l&agrave; tirant
+ le pompon du bonnet d'un<br>
+ autre, et s'arr&ecirc;te pr&egrave;s de Marseau, avec lequel il donne, tous
+ le soirs,<br>
+ l'exemple des longues causeries prolong&eacute;es bien avant dans la nuit. Le<br>
+ plus souvent, les &eacute;l&egrave;ves ont cess&eacute; leur conversation, par
+ degr&eacute;s &eacute;touff&eacute;e,<br>
+ comme s'ils avaient peu &agrave; peu tir&eacute; leur drap sur leur bouche,
+ et dorment,<br>
+ que le ma&icirc;tre d'&eacute;tude est encore pench&eacute; sur le lit de Marseau,
+ les coudes<br>
+ durement appuy&eacute;s sur le fer, insensible &agrave; la paralysie de ses
+ avant-bras<br>
+ et au remue-m&eacute;nage des fourmis courant &agrave; fleur de peau jusqu'au
+ bout<br>
+ de ses doigts.</p>
+<p>Il s'amuse de ses r&eacute;cits enfantins, et le tient &eacute;veill&eacute;
+ par d'intimes<br>
+ confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a ch&eacute;ri pour<br>
+ la tendre et transparente enluminure de son visage, qui para&icirc;t &eacute;clair&eacute;<br>
+ en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derri&egrave;re laquelle,<br>
+ &agrave; la moindre variation atmosph&eacute;rique, s'enchev&ecirc;trent visiblement
+ les<br>
+ veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier<br>
+ &agrave; d&eacute;calquer. Marseau a d'ailleurs une mani&egrave;re s&eacute;duisante
+ de rougir sans<br>
+ savoir pourquoi et &agrave; l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.<br>
+ Souvent, un camarade p&egrave;se du bout du doigt sur l'une de ses joues et
+ se<br>
+ retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bient&ocirc;t recouverte<br>
+ d'une belle coloration rouge, qui s'&eacute;tend avec rapidit&eacute;, comme
+ du vin<br>
+ dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du<br>
+ nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut op&eacute;rer soi-m&ecirc;me.
+ Marseau<br>
+ se pr&ecirc;te complaisamment aux exp&eacute;riences. On l'a surnomm&eacute;
+ Veilleuse,<br>
+ Lanterne, Joue Rouge. Cette facult&eacute; de s'embraser &agrave; volont&eacute;
+ lui fait<br>
+ bien des envieux.</p>
+<p>Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot<br>
+ lymphatique et gr&ecirc;le, au visage farineux, il pince vainement, &agrave;
+ se faire<br>
+ mal, son &eacute;piderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,<br>
+ quelque point d'un roux douteux. Il z&eacute;brerait volontiers, haineusement,
+ &agrave;<br>
+ coups d'ongles et &eacute;corcerait comme des oranges les joues vermillonn&eacute;es
+ de<br>
+ Marseau.</p>
+<p>Depuis longtemps tr&egrave;s intrigu&eacute;, il se tient aux &eacute;coutes
+ ce soir-l&agrave;, d&egrave;s<br>
+ la venue de Violone, soupconneux avec raison peut-&ecirc;tre, et d&eacute;sireux
+ de<br>
+ savoir la v&eacute;rit&eacute; sur les allures cachotti&egrave;res du ma&icirc;tre
+ d'&eacute;tude. Il met<br>
+ en jeu toute son habilet&eacute; de petit espion, simule un ronflement pour
+ rire,<br>
+ change avec affection de c&ocirc;t&eacute;, en ayant soin de faire le tour complet,<br>
+ pousse un cri per&ccedil;ant comme s'il avait le cauchemar, ce qui r&eacute;veille
+ en<br>
+ peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle &agrave; tous les draps;<br>
+ puis, d&egrave;s que Violone s'est &eacute;loign&eacute;, il dit &agrave; Marseau,
+ te torse hors du<br>
+ lit, le souffle ardent:</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>On ne lui r&eacute;pond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit
+ le<br>
+ bras de Marseau, et, le secouant avec force.</p>
+<p>--Entends-tu? Pistolet!</p>
+<p>Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exasp&eacute;r&eacute; reprend:</p>
+<p>--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu<br>
+ qu'il ne t'a pas embrass&eacute;! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.</p>
+<p>Il se dresse, le col tendu, pareil &agrave; un jars blanc qu'on agace, les<br>
+ poings ferm&eacute;s au bord du lit.</p>
+<p>Mais, cette fois, on lui r&eacute;pond:</p>
+<p>--Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+<p>D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.</p>
+<p>C'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui revient en sc&egrave;ne, apparu soudainement!</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p><br>
+ --Oui, dit Violone, je l'ai embrass&eacute;, Marseau; tu peux l'avouer, car<br>
+ tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrass&eacute; sur le front, mais Poil de<br>
+ Carotte ne peut pas comprendre, d&eacute;j&agrave; trop d&eacute;prav&eacute;
+ pour son &acirc;ge, que c'est<br>
+ l&agrave; un baiser pur et chaste, un baiser de p&egrave;re &agrave; enfant,
+ et que je t'aime<br>
+ comme un fils, ou si tu veux comme un fr&egrave;re, et demain il ira r&eacute;p&eacute;ter<br>
+ partout je ne sais quoi, le petit imb&eacute;cile!</p>
+<p>A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de<br>
+ Carotte feint de dormir. Toutefois, il soul&egrave;ve sa t&ecirc;te pour entendre<br>
+ encore.</p>
+<p>Marseau &eacute;coute le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, le souffle t&eacute;nu,
+ t&eacute;nu, car tout en<br>
+ trouvant ses paroles tr&egrave;s naturelles, il tremble comme s'il redoutait<br>
+ la r&eacute;v&eacute;lation de quelque myst&egrave;re. Violone continue, le
+ plus bas qu'il<br>
+ peut. Ce sont des mots inarticul&eacute;s, lointains, des syllabes &agrave;
+ peine<br>
+ localis&eacute;es. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche<br>
+ insensiblement, au moyen de l&eacute;g&egrave;res oscillations de hanches, n'entend<br>
+ plus rien. Son attention est &agrave; ce point surexcit&eacute;e que ses oreilles<br>
+ lui semblent mat&eacute;riellement se creuser et s'&eacute;vaser en entonnoir;
+ mais<br>
+ aucun son n'y tombe.</p>
+<p>Il se rappelle avoir &eacute;prouv&eacute; parfois une sensation d'effort pareille
+ en<br>
+ &eacute;coutant aux portes, en collant son oeil &agrave; la serrure, avec le
+ d&eacute;sir<br>
+ d'agrandir le trou et d'attirer &agrave; lui, comme avec un crampon, ce qu'il<br>
+ voulait voir. Cependant il le parierait. Violone r&eacute;p&egrave;te encore:</p>
+<p>--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imb&eacute;cile
+ ne<br>
+ comprend pas!</p>
+<p>Enfin le ma&icirc;tre d'&eacute;tude se penche avec la douceur d'une ombre
+ sur le front<br>
+ de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau,<br>
+ puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,<br>
+ glissant entre les rang&eacute;es de lits. Quand la main de Violone fr&ocirc;le
+ un<br>
+ traversin, le dormeur d&eacute;rang&eacute; change de c&ocirc;t&eacute; avec
+ un fort soupir.</p>
+<p>Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque<br>
+ de Violonne. D&eacute;j&agrave; Marseau fait la boule dans son lit, la couverture
+ sur<br>
+ ses yeux, bien &eacute;veill&eacute; d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure
+ dont<br>
+ il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,<br>
+ et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte<br>
+ lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont &eacute;chauff&eacute;
+ en plus<br>
+ d'un r&ecirc;ve.</p>
+<p>Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupi&egrave;res, comme aimant&eacute;es,
+ se<br>
+ rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque &eacute;teint; mais, apr&egrave;s<br>
+ avoir compt&eacute; trois &eacute;closions de petites bulles cr&eacute;pitantes
+ et press&eacute;es<br>
+ de sortir du bec, il s'endort.</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p><br>
+ Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,<br>
+ tremp&eacute;es dans un peu d'eau froide, frottent l&eacute;g&egrave;rement
+ les pommettes<br>
+ frileuses, Poil de Carotte regarde m&eacute;chamment Marseau, et, s'effor&ccedil;ant<br>
+ d'&ecirc;tre bien f&eacute;roce, il l'insulte de nouveau, les dents serr&eacute;es
+ sur les<br>
+ syllabes sifflantes.</p>
+<p>--Pistolet! Pistolet!</p>
+<p>Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il r&eacute;pond sans col&egrave;re,
+ et<br>
+ le regard presque suppliant:</p>
+<p>--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;tude passe la visite des mains. Les &eacute;l&egrave;ves,
+ sur deux rangs,<br>
+ offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en<br>
+ les retournant avec rapidit&eacute;, et les remettent aussit&ocirc;t bien au
+ chaud,<br>
+ dans les poches o&ugrave; sous la ti&eacute;deur de l'&eacute;dredon le plus
+ proche.<br>
+ D'ordinaire, Violonne s'abstient de les regarder. Cette fois, mal &agrave;<br>
+ propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil<br>
+ de Carotte, pri&eacute; de les repasser sous le robinet, se r&eacute;volte.
+ On peut,<br>
+ &agrave; vrai dire, y remarquer une tache bleu&acirc;tre, mais il soutient que
+ c'est<br>
+ un commencement d'engelure. On lui en veut, s&ucirc;rement.</p>
+<p>Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.</p>
+<p>Celui-ci, matinal, pr&eacute;pare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire<br>
+ qu'il fait aux grands, &agrave; ses moments perdus. &Eacute;crasant sur le tapis
+ de sa<br>
+ table le bout de ses doigts &eacute;pais, il pose les principaux jalons: ici
+ la<br>
+ chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les<br>
+ Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait o&ugrave; et n'en<br>
+ finit plus.</p>
+<p>Il a une ample robe de chambre dont les galons brod&eacute;s cerclent sa poitrine<br>
+ puissante, pareils &agrave; des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement<br>
+ trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle<br>
+ fortement, m&ecirc;me aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col
+ d'une<br>
+ mani&egrave;re lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur
+ de<br>
+ ses yeux et l'&eacute;paisseur de ses moustaches.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,<br>
+ afin de garder toute sa libert&eacute; d'action.</p>
+<p>D'une voix terrible, le Directeur demande:</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est?</p>
+<p>--Monsieur, c'est le ma&icirc;tre d'&eacute;tude qui m'envoie vous dire que
+ j'ai les<br>
+ mains sales, mais c'est pas vrai!</p>
+<p>Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les<br>
+ retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord<br>
+ la paume, ensuite le dos.</p>
+<p>--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de s&eacute;questre, mon<br>
+ petit!</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte, le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, il m'en veut!<br>
+ --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!</p>
+<p>Poil de Carotte conna&icirc;t son homme. Une telle douceur ne le surprend point.<br>
+ Il est bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout affronter. Il prend une pose
+ raide, serre ses<br>
+ jambes et s'enhardit, au m&eacute;pris d'une gifle.</p>
+<p>Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de<br>
+ temps en temps, un &eacute;l&egrave;ve r&eacute;calcitrant du revers de la main:
+ vlan!</p>
+<p>L'habilet&eacute; pour l'&eacute;l&egrave;ve vis&eacute; consiste &agrave;
+ pr&eacute;voir le coup et &agrave; se baisser,<br>
+ et le directeur se d&eacute;s&eacute;quilibre, au rire &eacute;touff&eacute;
+ de tous. Mais il ne<br>
+ recommence pas, sa dignit&eacute; l'emp&ecirc;chant d'user de ruse &agrave;
+ son tour. Il<br>
+ devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se m&ecirc;ler de rien.</p>
+<p>--Monsieur, dit Poil de Carotte r&eacute;ellement audacieux et fier, le ma&icirc;tre<br>
+ d'&eacute;tude et Marseau, ils font des choses!</p>
+<p>Aussit&ocirc;t les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons
+ s'y<br>
+ &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s soudain. Il appuie ses deux poings ferm&eacute;s
+ au bord de<br>
+ la table, se l&egrave;ve &agrave; demi, la t&ecirc;te en avant, comme s'il allait
+ cogner Poil<br>
+ de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:</p>
+<p>--Quelles choses?</p>
+<p>Poil de Carotte semble pris au d&eacute;pourvu. Il esp&eacute;rait (peut-&ecirc;tre
+ que<br>
+ ce n'est que diff&eacute;r&eacute;) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin,
+ par<br>
+ exemple, lanc&eacute; d'une main adroite, et voil&agrave; qu'on lui demande
+ des d&eacute;tails.</p>
+<p>Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un<br>
+ bourrelet unique, un &eacute;pais rond de cuir, o&ugrave; si&egrave;ge, de guingois,
+ sa t&ecirc;te.</p>
+<p>Poil de Carotte h&eacute;site, le temps de se convaincre que les mots ne lui<br>
+ viennent pas, puis, la mine tout &agrave; coup confuse, le dos rond, l'attitude<br>
+ apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,<br>
+ l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'&eacute;l&egrave;ve<br>
+ doucement, &agrave; hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des<br>
+ pr&eacute;cautions pudiques, il enfouit sa t&ecirc;te simiesque dans la doublure
+ ouat&eacute;e,<br>
+ sans dire un mot.</p>
+<h4></h4>
+<h4>IV</h4>
+<p><br>
+ Le m&ecirc;me jour, &agrave; la suite d'une courte enqu&ecirc;te, Violone re&ccedil;oit
+ son cong&eacute;!<br>
+ C'est un touchant d&eacute;part, presque une c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.</p>
+<p>Mais il n'en fait accroire &agrave; personne. L'institution renouvelle son<br>
+ personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un<br>
+ va-et-vient de ma&icirc;tres d'&eacute;tude. Celui-ci part comme les autres,
+ et<br>
+ meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui conna&icirc;t<br>
+ pas d'&eacute;gal dans l'art d'&eacute;crire des ent&ecirc;tes pour cahiers,
+ tels que: <i>Cahiers<br>
+ d'exercices grecs appartenant &agrave;...</i> Les majuscules sont moul&eacute;es
+ comme<br>
+ des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de<br>
+ son bureau. Sa belle main, o&ugrave; brille la pierre verte d'une bague, se<br>
+ prom&egrave;ne &eacute;l&eacute;gamment sur le papier. Au bas de la page, il
+ improvise une<br>
+ signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation<br>
+ et un remous de lignes &agrave; la fois r&eacute;guli&egrave;res et capricieuses,
+ qui forment<br>
+ le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'&eacute;gare, se<br>
+ perd dans le paraphe lui-m&ecirc;me. Il faut regarder de tr&egrave;s pr&egrave;s,
+ chercher<br>
+ longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un<br>
+ seul trait de plume. Une fois, il a r&eacute;ussi un enchev&ecirc;trement de
+ lignes<br>
+ nomm&eacute; cul-de-lampe. Longuement, les petits s'&eacute;merveill&egrave;rent.</p>
+<p>Son renvoi les chagrine fort.</p>
+<p>Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur &agrave; la premi&egrave;re<br>
+ occasion, c'est-&agrave;-dire enfler les joues et imiter avec les l&egrave;vres
+ le vol<br>
+ des bourdons pour marquer leur m&eacute;contentement. Quelque jour, ils n'y<br>
+ manqueront pas.</p>
+<p>En attendant, ils s'attristen les uns les autres. Violone qui se sent<br>
+ regrett&eacute;, a la coquetterie de partir pendant une r&eacute;cr&eacute;ation.
+ Quand il<br>
+ para&icirc;t dans la cour, suivi d'un gar&ccedil;on qui porte sa malle, tous
+ les petits<br>
+ s'&eacute;lancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher<br>
+ les pans de sa redingote sans les d&eacute;chirer, cern&eacute;, envahi et souriant,
+ &eacute;mu.<br>
+ Les uns, suspendus &agrave; la barre fixe, s'arr&ecirc;tent au milieu d'un renversement<br>
+ et sautent &agrave; terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches
+ de<br>
+ chemise retrouss&eacute;es et les doigts &eacute;cart&eacute;s &agrave; cause
+ de la colophane. D'autres,<br>
+ plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,<br>
+ en signe d'adieu. Le gar&ccedil;on, courb&eacute; sous la malle, s'est arr&ecirc;t&eacute;
+ afin de<br>
+ conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur<br>
+ son tablier blanc ses cinq doigts tremp&eacute;s dans du sable mouill&eacute;.
+ Les<br>
+ joues de Marseau se sont ros&eacute;es &agrave; para&icirc;tre peintes. Il &eacute;prouve
+ sa premi&egrave;re<br>
+ peine de coeur s&eacute;rieuse; mais, troubl&eacute; et contraint de s'avouer
+ qu'il<br>
+ regrette le ma&icirc;tre d'&eacute;tude un peu comme une petite cousine, il
+ se tient &agrave;<br>
+ l'&eacute;cart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers<br>
+ lui, quand on entend un fracas de carreaux.</p>
+<p>Tous les regards montent vers la petite fen&ecirc;tre grill&eacute;e du s&eacute;questre.
+ La<br>
+ vilaine et sauvage t&ecirc;te de Poil de Carotte para&icirc;t. Il grimace, bl&ecirc;me<br>
+ petite b&ecirc;te mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents<br>
+ blanches toutes &agrave; l'air. Il passe sa main droite entre les d&eacute;bris
+ de la<br>
+ vitre qui le mord, comme anim&eacute;e, et il menace Violone de son poing saignant.</p>
+<p>--Petite imb&eacute;cile! dit le ma&icirc;tre d'&eacute;tude, te voil&agrave;
+ content!</p>
+<p>--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second<br>
+ coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous<br>
+ ne m'embrassiez pas, moi?</p>
+<p>Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main<br>
+ coup&eacute;e:</p>
+<p>--Moi aussi, j'ai de joues rouges, quand j'en veux!<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Poux</h3>
+<p><br>
+ D&egrave;s que grand Fr&egrave;re F&eacute;lix et Poil de Carotte arrivent de
+ l'institution<br>
+ Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont<br>
+ besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave &agrave; la pension.<br>
+ D'ailleurs, aucun article de prospectus ne pr&eacute;voit le cas.</p>
+<p>--Comme les tiens doivent &ecirc;tre noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit<br>
+ madame Lepic.</p>
+<p>Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que<br>
+ ceux de grand fr&egrave;re F&eacute;lix? Et pourquoi? Tous deux vivent c&ocirc;te
+ &agrave; c&ocirc;te,<br>
+ du m&ecirc;me r&eacute;gime, dans le m&ecirc;me air. Certes, au bout de trois
+ mois, grand<br>
+ fr&egrave;re F&eacute;lix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte,
+ de son<br>
+ propre aveu, ne reconna&icirc;t plus les siens.</p>
+<p>Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilet&eacute; d'un escamoteur. On
+ ne<br>
+ les voit pas sortir des chaussettes et se m&ecirc;ler aux pieds de grand fr&egrave;re<br>
+ F&eacute;lix qui occupent d&eacute;j&agrave; tout le fond du baquet, et bient&ocirc;t,
+ un couche de<br>
+ crasse s'&eacute;tend comme un linge sur ces quatre horreurs.</p>
+<p>M. Lepic se prom&egrave;ne, selon sa coutume, d'une fen&ecirc;tre &agrave;
+ l'autre. Il relit<br>
+ les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes &eacute;crites par
+ M. le<br>
+ proviseur lui-m&ecirc;me: celle de grand fr&egrave;re F&eacute;lix:</p>
+<p>&quot;&Eacute;tourdi, mais intelligent. Arrivera.&quot; et celle de Poil de
+ Carotte:</p>
+<p>&quot;Se distingue d&egrave;s qu'il veut, mais ne veut pas toujours.&quot;</p>
+<p>L'id&eacute;e que Poil de Carotte est quelquefois distingu&eacute; amuse la
+ famille. En<br>
+ ce moment, les bras crois&eacute;s sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper
+ et<br>
+ se gonfler d'aise. Il se sent examin&eacute;. On le trouve plut&ocirc;t enlaidi
+ sous<br>
+ ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux<br>
+ effusions, ne t&eacute;moigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller<br>
+ il lui d&eacute;tache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse
+ du<br>
+ coude, et Poil de Carotte rit de bon coeur.</p>
+<p>Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les &quot;bourraquins&quot; et fait
+ cr&eacute;piter<br>
+ ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.</p>
+<p>Or, du premier coup, il en tue un.</p>
+<p>--Ah! bien vis&eacute;, dit-il, je ne l'ai pas manqu&eacute;.</p>
+<p>Et tandis qu'un peu d&eacute;go&ucirc;t&eacute; il s'essuie &agrave; la chevelure
+ de Poil de Carotte,<br>
+ madame Lepic l&egrave;ve les bras au ciel:</p>
+<p>--Je m'en doutais, dit-elle accabl&eacute;e. Mon dieu! nous sommes propres!<br>
+ Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voil&agrave; de la besogne
+ pour<br>
+ toi.</p>
+<p>Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une<br>
+ soucoupe, et la chasse commence.</p>
+<p>--Peigne-moi d'abord! crie grand fr&egrave;re F&eacute;lix. Je suis s&ucirc;r
+ qu'il m'en a<br>
+ donn&eacute;.</p>
+<p>Il se r&acirc;cle furieusement la t&ecirc;te avec les doigts et demande un
+ seau d'eau<br>
+ pour tout noyer.</p>
+<p>--Calme-toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine qui aime &agrave; se d&eacute;vouer,
+ je ne te<br>
+ ferai pas du mal.</p>
+<p>Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une<br>
+ patience de maman. Elle &eacute;carte les cheveux d'une main, tient d&eacute;licatement<br>
+ le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue d&eacute;daigneuse, sans peur<br>
+ d'attraper des habitants.</p>
+<p>Quand elle dit: Un de plus! grand fr&egrave;re F&eacute;lix tr&eacute;pigne
+ dans le baquet et<br>
+ menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.</p>
+<p>--C'est fini pour toi, F&eacute;lix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que
+ sept<br>
+ ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a<br>
+ que ramass&eacute; au hasard dans une fourmili&egrave;re.</p>
+<p>On entourne Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les<br>
+ mains derri&egrave;re le dos, suit le travail, comme un &eacute;tranger curieux.
+ Madame<br>
+ Lepic pousse des exclamations plaintives.</p>
+<p>--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un r&acirc;teau.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix accroupi remue la cuvette et re&ccedil;oit
+ les poux. Ils<br>
+ tombent envelopp&eacute;s de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes<br>
+ menues comme des cils coup&eacute;s. Ils ob&eacute;issent au roulis de la cuvette,
+ et<br>
+ rapidement le vinaigre les fait mourir.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton &acirc;ge et grand<br>
+ gar&ccedil;on, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-&ecirc;tre
+ tu ne vois<br>
+ qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne r&eacute;clames ni la surveillance
+ de<br>
+ tes ma&icirc;tres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel<br>
+ plaisir tu &eacute;prouves &agrave; te laisser ainsi d&eacute;vorer tout vif.
+ Il y a du sang<br>
+ dans ta tignasse.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est le peigne qui m'&eacute;gratigne.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ah! c'est le peigne. Voil&agrave; comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends,<br>
+ Ernestine? Monsieur, d&eacute;licat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,<br>
+ ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire &agrave; sa vermine.<br>
+ Soeur Ernestine:<br>
+ J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement &ocirc;t&eacute; le plus gros
+ et je<br>
+ ferai demain une seconde tourn&eacute;e. Mais j'en connais une qui se parfumera<br>
+ d'eau de Cologne.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Quant &agrave; toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur
+ le<br>
+ mur du jardin. Il faut que tout le village d&eacute;file devant, pour ta confusion.</p>
+<p>Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant d&eacute;pos&eacute;e
+ au soleil, il<br>
+ monte la garde pr&egrave;s d'elle.</p>
+<p>C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la premi&egrave;re. Chaque fois<br>
+ qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arr&ecirc;te, l'observe de ses petits<br>
+ yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des<br>
+ choses.</p>
+<p>--Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? dit-elle. Poil de Carotte ne r&eacute;pond
+ rien.<br>
+ Elle se penche sur la cuvette.</p>
+<p>--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon gar&ccedil;on<br>
+ Pierre devra&icirc;t bien m'acheter une paire de lunettes.</p>
+<p>Du doigt, elle touche, comme afin de go&ucirc;ter. D&eacute;cid&eacute;ment,
+ elle ne comprend<br>
+ pas.</p>
+<p>--Et toi, que fais-tu l&agrave;, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on
+ t'a<br>
+ grond&eacute; et mis en p&eacute;nitence. &Eacute;coute, je ne suis pas ta grand'maman,
+ mais je<br>
+ pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine<br>
+ qu'ils te rendent la vie dure.</p>
+<p>Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa m&egrave;re ne peut l'entendre,<br>
+ et il dit &agrave; la vieille Marie Nanette.</p>
+<p>--Et apr&egrave;s? Est-ce que &ccedil;a vous regarde? M&ecirc;lez-vous donc
+ de vos affaires<br>
+ et laissez-moi tranquille.</p>
+<h3><br>
+ Comme Brutus</h3>
+<p><br>
+ Monsieur Lepic:<br>
+ Poil de Carotte, tu n'as pas travaill&eacute; l'ann&eacute;e derni&egrave;re
+ comme j'esp&eacute;rais.<br>
+ Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu r&ecirc;vasses,<br>
+ tu lis des livres d&eacute;fendus. Dou&eacute; d'une excellente m&eacute;moire,
+ tu obtiens<br>
+ d'assez bonnes notes de le&ccedil;ons, et tu n&eacute;gliges tes devoirs. Poil
+ de Carotte,<br>
+ il faut songer &agrave; devenir s&eacute;rieux.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laiss&eacute; aller<br>
+ l'ann&eacute;e derni&egrave;re. Cette fois, je me sens la bonne volont&eacute;
+ de b&ucirc;cher ferme.<br>
+ Je ne te promets pas d'&ecirc;tre le premier de ma classe en tout.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Essaie quand m&ecirc;me.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne r&eacute;ussirai ni en g&eacute;ographie,
+ ni<br>
+ en allemand, ni en physique et chimie, o&ugrave; les plus forts sont deux ou<br>
+ trois types nuls pour le reste et qui ne font que &ccedil;a. Impossible de les<br>
+ d&eacute;goter; mais je veux, --&eacute;coute, mon papa,-- je veux, en composition<br>
+ fran&ccedil;aise, bient&ocirc;t tenir la corde et la garder, et si malgr&eacute;
+ mes efforts<br>
+ elle m'&eacute;chappe, du moins je n'aurai rien &agrave; me reprocher et je
+ pourrai<br>
+ m'&eacute;crier fi&egrave;rement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ah! mon gar&ccedil;on, je crois que tu les manieras.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Qu'est-ce qu'il dit, papa?</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Moi, je n'ai pas entendu.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Moi non plus. R&eacute;p&egrave;te voir, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! rien maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Comment? Tu ne disais rien, et tu p&eacute;rorais si fort, rouge et le poing<br>
+ mena&ccedil;ant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! R&eacute;p&egrave;te<br>
+ cette phrase, afin que tout le monde en profite.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ce n'est pas la peine, va, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu ne le connais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Raison de plus. D'abord m&eacute;nage ton esprit, s'il te pla&icirc;t, et ob&eacute;is.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils<br>
+ d'ami, et par hasard, je ne sais quelle id&eacute;e m'est venue, pour le remercier,<br>
+ de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer<br>
+ la vertu...</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Turlututu, tu barbotes. Je te prie de r&eacute;p&eacute;ter, sans y changer
+ un mot, et<br>
+ sur le m&ecirc;me ton, ta phrase de tout &agrave; l'heure. Il me semble que
+ je ne te<br>
+ demande pas le P&eacute;rou et que tu veux bien faire &ccedil;a pour ta m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Veux-tu que je te r&eacute;p&egrave;te, moi, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de<br>
+ Carotte, d&eacute;p&ecirc;chez.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ <i>Il balbutie, d'une voie pleurarde</i><br>
+ Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je d&eacute;sep&egrave;re. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait
+ rouer de<br>
+ coups, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Tiens, maman, voil&agrave; comme il a dit: <i>Il roule les yeux et lance des
+ regards<br>
+ de d&eacute;fi.</i> Si je ne suis pas premier en composition fran&ccedil;aise.
+ <i>Il gonfle<br>
+ ses joues et frappe du pied</i>. Je m'&eacute;crierai comme Brutus: <i>Il
+ l&egrave;ve les<br>
+ bras au plafond</i>. O Vertu! <i>Il les laisse tomber sur ses cuisses,</i>
+ tu<br>
+ n'es qu'un nom! Voil&agrave; comme il a dit.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Bravo, superbe! Je te f&eacute;licite, Poil de Carotte, et je d&eacute;plore
+ d'autant<br>
+ plus ton ent&ecirc;tement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix:<br>
+ Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit &ccedil;a? Ne serait-ce
+ pas<br>
+ Caton?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je suis s&ucirc;r de Brutus. &quot;Puis il se jeta sur une &eacute;p&eacute;e
+ que lui tendit un de<br>
+ ses amis et mourut.&quot;</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Poil de Carotte a raison. Je me rappelle m&ecirc;me que Brutus simulait la<br>
+ folie avec de l'or dans une canne.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.</p>
+<p>Soeur Ernestine:<br>
+ Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte<br>
+ un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lyc&eacute;e.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans<br>
+ sa famille, et nous l'avons. Que gr&acirc;ce &agrave; Poil de Carotte, on nous
+ envie!<br>
+ Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il<br>
+ parle latin comme un &eacute;v&ecirc;que et refuse de dire deux fois la messe
+ pour les<br>
+ sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il<br>
+ &eacute;trenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon d&eacute;chir&eacute;.
+ Seigneur, o&ugrave;<br>
+ s'est-il encore fourr&eacute;? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de<br>
+ Carotte Brutus! Esp&egrave;ce de petite brute, va!<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Lettres choisies</h3>
+<p><br>
+ de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic<br>
+ ET QUELQUES R&Eacute;PONSES<br>
+ de M. Lepic &agrave; Poil de Carotte</p>
+<p> <i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i><br>
+ Institution Saint-Marc.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Mes parties de p&ecirc;che des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De
+ gros<br>
+ clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couch&eacute; sur le
+ dos<br>
+ et madame l'infirmi&egrave;re pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas
+ perc&eacute;,<br>
+ il me fait mal. Apr&egrave;s je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme<br>
+ des petits poulets. Pour un de gu&eacute;ri, trois reviennent. J'esp&egrave;re
+ d'ailleurs<br>
+ que ce ne sera rien.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Puisque tu pr&eacute;pares ta premi&egrave;re communion et que tu vas au cat&eacute;chisme,
+ tu<br>
+ dois savoir que l'esp&egrave;ce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous.<br>
+ J&eacute;sus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas
+ et<br>
+ pourtant les siens &eacute;taient vrais.<br>
+ Du courage!</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je<br>
+ n'aie pas l'&acirc;ge, je crois que c'est une dent de sagesse pr&eacute;coce.
+ J'ose<br>
+ esp&eacute;rer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours<br>
+ par ma bonne conduite et mon application.</p>
+<p>Ton fils affectionn&eacute;.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait &agrave; branler.
+ Elle<br>
+ s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tomber hier matin. De telle sorte que si
+ tu poss&egrave;des une<br>
+ dent de plus, ton p&egrave;re en poss&egrave;de une de moins. C'est pourquoi
+ il n'y a<br>
+ rien de chang&eacute; et le nombre des dents de la famile reste le m&ecirc;me,</p>
+<p>Ton p&egrave;re qui t'aime.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Imagine-toi que c'&eacute;tait hier la f&ecirc;te de M. J&acirc;ques, notre
+ professeur de<br>
+ latin, et que, d'un commun accord, les &eacute;l&egrave;ves m'avaient &eacute;lu
+ pour lui<br>
+ pr&eacute;senter les voeux de toute la classe. Flatt&eacute; de cet honneur,
+ je pr&eacute;pare<br>
+ longuement le discours o&ugrave; j'intercale &agrave; propos quelques citations
+ latines.<br>
+ Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une<br>
+ grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excit&eacute; par mes<br>
+ camarades qui murmuraient: --&quot;Vas-y, vas-y donc!&quot;-- je profite d'un
+ moment<br>
+ o&ugrave; M. J&acirc;ques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire.
+ Mais &agrave;<br>
+ peine ai-je d&eacute;roul&eacute; ma feuille et articul&eacute; d'un voix forte:</p>
+<p>V&Eacute;N&Eacute;R&Eacute; MAITRE</p>
+<p>que M. J&acirc;ques se l&egrave;ve furieux et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Voulez-vous filer &agrave; votre place plus vite que &ccedil;a!</p>
+<p>Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent<br>
+ derri&egrave;re leurs livres et que M. J&acirc;ques m'ordonne avec col&egrave;re:</p>
+<p>--Traduisez la version.</p>
+<p>Mon cher papa, qu'en dis-tu?</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Quand tu seras d&eacute;put&eacute; tu en verras bien d'autres. Chacun son
+ r&ocirc;le. Si<br>
+ on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il<br>
+ prononce des discours et non pour qu'il &eacute;coute les tiens.</p>
+<p></p>
+<p><i>Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i></p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Je viens de remettre ton li&egrave;vre &agrave; M. Legris, notre professeur
+ d'histoire<br>
+ et de g&eacute;ographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.<br>
+ Il te remercie vivement. Comme j'&eacute;tais entr&eacute; avec mon parapluie
+ mouill&eacute;,<br>
+ il me l'&ocirc;ta lui-m&ecirc;me des mains pour le reporter au vestibule. Puis
+ nous<br>
+ caus&acirc;mes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je<br>
+ voulais, le premier prix d'histoire et de g&eacute;ographie &agrave; la fin
+ de l'ann&eacute;e.<br>
+ Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre<br>
+ entretien, et que M. Legris, qui, &agrave; part cela, fut tr&egrave;s aimable,
+ je le<br>
+ r&eacute;p&egrave;te, ne me d&eacute;signa m&ecirc;me pas un si&egrave;ge.<br>
+ Est-ce oubli ou impolitesse?<br>
+ Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Tu r&eacute;clames toujours. Tu r&eacute;clames parce que M. J&acirc;ques t'envoie
+ t'asseoir,<br>
+ et tu r&eacute;clames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-&ecirc;tre<br>
+ encore trop jeune pour exiger des &eacute;gards. Et si M. Legris ne t'a pas<br>
+ offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, tromp&eacute; par ta petite<br>
+ taille, il te croyait assis.</p>
+<p></p>
+<p><i>De Poil de Carotte &agrave; M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>J'apprends que tu dois aller &agrave; Paris. Je partage la joie que tu auras
+ en<br>
+ visitant la capitale que je voudrais conna&icirc;tre et o&ugrave; je serai de
+ coeur avec<br>
+ toi. Je con&ccedil;ois que mes ravaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais
+ je<br>
+ profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un<br>
+ ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.<br>
+ Au fond, ils se valent. Toutefois je d&eacute;sire sp&eacute;cialement la<i>Henriade</i>,
+ par<br>
+ Fran&ccedil;ois-Marie Arouet de Voltaire, et la <i>Nouvelle H&eacute;lo&iuml;se,</i>par
+ Jean-Jacques<br>
+ Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne co&ucirc;tent rien &agrave;
+ Paris), je<br>
+ te le jure que le ma&icirc;tre d'&eacute;tude ne me les confisquera jamais.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de M. Lepic</i>.</p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Les &eacute;crivains dont tu me parles &eacute;taient des hommes comme toi
+ et moi. Ce<br>
+ qu'ils ont fait, tu peux le faire. &Eacute;cris des livres, tu les liras ensuite.</p>
+<p><br>
+ <i>De M. Lepic &agrave; Poil de Carotte.</i></p>
+<p>Mon cher Poil de Carotte,</p>
+<p>Ta lettre de ce matin m'&eacute;tonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est
+ plus<br>
+ ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni<br>
+ de ta comp&eacute;tence ni de la mienne.</p>
+<p>D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous &eacute;cris les
+ places<br>
+ que tu obtiens, les qualit&eacute;s et les d&eacute;fauts que tu trouves &agrave;
+ chaque<br>
+ professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'&eacute;tat de ton linge,
+ si tu<br>
+ dors et si tu manges bien.</p>
+<p>Voil&agrave; ce qui m'int&eacute;resse. Aujourd'hui, je ne comprends plus.
+ A propos de<br>
+ quoi, s'il te pla&icirc;t, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en<br>
+ hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas<br>
+ dat&eacute;e et on ne sait si tu l'adresses &agrave; moi ou au chien. La forme
+ m&ecirc;me de<br>
+ ton &eacute;criture me para&icirc;t modifi&eacute;e, et la disposition des lignes,
+ la quantit&eacute;<br>
+ de majuscules me d&eacute;concertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.<br>
+ Je suppose que c'est de toi, et je tiens &agrave; t'en faire non un crime, mais<br>
+ l'observation.</p>
+<p></p>
+<p><i>R&eacute;ponse de Poil de Carotte.</i></p>
+<p>Mon cher papa,</p>
+<p>Un mot &agrave; la h&acirc;te pour t'expliquer ma derni&egrave;re lettre. Tu
+ ne t'es pas<br>
+ aper&ccedil;u qu'elle &eacute;tait <i>en vers.</i><br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Toiton</h3>
+<p><br>
+ Ce petit toit o&ugrave;, tour &agrave; tour, ont v&eacute;cu des poules, des
+ lapins, des<br>
+ cochons, vide maintenant, appartient en toute propri&eacute;t&eacute; &agrave;
+ Poil de Carotte<br>
+ pendant les vacances. Il y entre commod&eacute;ment, car le toiton n'a plus
+ de<br>
+ porte. Quelques gr&ecirc;les orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte<br>
+ les regarde &agrave; plat ventre, elles lui semblent une for&ecirc;t. Une poussi&egrave;re<br>
+ fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidit&eacute;. Poil
+ de<br>
+ Carotte fr&ocirc;le le plafond de ses cheveux. Il est l&agrave; chez lui et
+ s'y<br>
+ divertit, d&eacute;daigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.</p>
+<p>Son principal amusement consiste &agrave; creuser quatre nids avec son derri&egrave;re,<br>
+ un &agrave; chaque coin du toiton. Il ram&egrave;ne de sa main, comme d'une
+ truelle,<br>
+ des bourrelets de poussi&egrave;re et se cale.</p>
+<p>Le dos au mur lisse, les jambes pli&eacute;es, les mains crois&eacute;es sur
+ ses genoux,<br>
+ g&icirc;t&eacute;, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de
+ place. Il<br>
+ oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le<br>
+ troublerait.</p>
+<p>L'eau de vaisselle qui coule non loin de l&agrave;, par le trou de l'&eacute;vier,
+ tant&ocirc;t<br>
+ a torrents, tant&ocirc;t goutte &agrave; goutte, lui envoie des bouff&eacute;es
+ fra&icirc;ches.</p>
+<p>Brusquement, une alerte.<br>
+ Des appels approchent, des pas.</p>
+<p>--Poil de Carotte? Poil de Carotte?</p>
+<p>Une t&ecirc;te se baisse et Poil de Carotte r&eacute;duit en boulette, se poussant
+ dans<br>
+ la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard m&ecirc;me<br>
+ immobilis&eacute;, sent que des yeux fouillent l'ombre.</p>
+<p>--Poil de Carotte, est-tu l&agrave;?</p>
+<p>Les tempes bossel&eacute;es, il souffre. Il va crier d'angoisse.</p>
+<p>--Il n'y est pas, le petit animal. O&ugrave; diable est-il?</p>
+<p>On s'&eacute;loigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend
+ de<br>
+ l'aise. Sa pens&eacute;e parcourt encore de longues routes de silence.</p>
+<p>Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris<br>
+ dans une toile d'araign&eacute;e, vibre et se d&eacute;bat. Et l'araign&eacute;e
+ glisse le long<br>
+ d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un<br>
+ instant suspendue, inqui&egrave;te, pelotonn&eacute;e.</p>
+<p>Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au d&eacute;nouement,<br>
+ et quand l'araign&eacute;e tragique fonce, ferme l'&eacute;toile de ses pattes,
+ &eacute;treint<br>
+ la proie &agrave; manger, il se dresse debout, passionn&eacute;, comme s'il
+ voulait sa<br>
+ part.</p>
+<p>Rien de plus.</p>
+<p>L'araign&eacute;e remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en
+ son<br>
+ &acirc;me de li&egrave;vre o&ugrave; il fait noir.</p>
+<p>Bient&ocirc;t, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa r&ecirc;vasserie,
+ faute<br>
+ de pente, s'arr&ecirc;te, forme flaque et croupit.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Le Chat</h3>
+<h4></h4>
+<h4>I</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour<br>
+ p&ecirc;cher les &eacute;crevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les d&eacute;chets
+ d'une<br>
+ boucherie.</p>
+<p>Or il conna&icirc;t un chat, m&eacute;pris&eacute; parce qu'il est vieux, malade,
+ et &ccedil;&agrave; et l&agrave;,<br>
+ pel&eacute;. Poil de Carotte l'invite &agrave; venir prendre une tasse de lait
+ chez lui,<br>
+ dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors<br>
+ du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a<br>
+ pos&eacute;e dans un coin. Il y pousse le chat et dit:</p>
+<p>--R&eacute;gale-toi.</p>
+<p>Il lui flatte l'&eacute;chine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs
+ coups<br>
+ de langue, puis s'attendrit.</p>
+<p>--Pauvre vieux, jouis de ton reste.</p>
+<p>Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne l&egrave;che<br>
+ plus que ses l&egrave;vres sucr&eacute;es.</p>
+<p>--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.<br>
+ Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler<br>
+ que celle-l&agrave;. D'ailleurs, un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard!...</p>
+<p>A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.</p>
+<p>La d&eacute;tonation &eacute;tourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton
+ m&ecirc;me a<br>
+ saut&eacute;, et quand le nuage se dissipe, il voit, &agrave; ses pieds, le
+ chat qui<br>
+ le regarde d'un oeil.</p>
+<p>Une moiti&eacute; de la t&ecirc;te est emport&eacute;e, et le sang coule dans
+ la tasse de lait.</p>
+<p>--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. M&acirc;tin, j'ai pourtant vis&eacute;<br>
+ juste.</p>
+<p>Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune &eacute;clat, l'inqui&egrave;te.</p>
+<p>Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente<br>
+ aucun effort pour se d&eacute;placer. Il semble saigner expr&egrave;s dans la
+ tasse,<br>
+ avec le soin que toutes les gouttes y tombent.</p>
+<p>Poil de Carotte n'est pas un d&eacute;butant. Il a tu&eacute; des oiseaux sauvages,
+ des<br>
+ animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte<br>
+ d'autrui.</p>
+<p>Il sait comment on proc&egrave;de, et que si la b&ecirc;te a la vie dure, il
+ faut se<br>
+ d&eacute;p&ecirc;cher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps
+ &agrave; corps.<br>
+ Sinon, des acc&egrave;s de fausse sensibilit&eacute; nous surprennent. On devient<br>
+ l&acirc;che. On perd du temps; on n'en finit jamais.</p>
+<p>D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat<br>
+ par la queue et lui ass&egrave;ne sur la nuque des coups de carabine si violents,<br>
+ que chacun d'eux para&icirc;t le dernier, le coup de gr&acirc;ce.</p>
+<p>Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule,<br>
+ ou se d&eacute;tend et ne crie pas.</p>
+<p>--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil
+ de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat<br>
+ de ses bras, et s'exaltant &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration des griffes,
+ les dents jointes,<br>
+ les veines orageuses, il l'&eacute;touffe.</p>
+<p>Mais il s'&eacute;touffe aussi, chancelle, &eacute;puis&eacute;, et tombe par
+ terre, assis, sa<br>
+ figure coll&eacute;e contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.</p>
+<h4></h4>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p>Poil de Carotte est maintenant couch&eacute; sur son lit de fer.<br>
+ Ses parents et les amis de ses parents, mand&eacute;s en h&acirc;te, visitent,
+ courb&eacute;s<br>
+ sous le plafond bas du toiton, les lieux o&ugrave; s'accomplit le drame.</p>
+<p>--Ah! dit sa m&egrave;re, j'ai d&ucirc; centupler mes forces pour lui arracher
+ le chat<br>
+ broy&eacute; sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.</p>
+<p>Et tandis qu'elle explique les traces d'une f&eacute;rocit&eacute; qui plus
+ tard aux<br>
+ veill&eacute;es de famille, appara&icirc;tra l&eacute;gendaire, Poil de Carotte
+ dort et r&egrave;ve:</p>
+<p>Il se prom&egrave;ne le long d'un ruisseau, o&ugrave; les rayons d'une lune
+ in&eacute;vitable<br>
+ remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.</p>
+<p>Sur les p&ecirc;chettes, les morcaux du chat flambaient &agrave; travers l'eau<br>
+ transparente.</p>
+<p>Des brumes blanches glissent au ras du pr&eacute;, cachent peut-&ecirc;tre
+ de l&eacute;gers<br>
+ fant&ocirc;mes.</p>
+<p>Poil de Carotte, ses mains derri&egrave;re son dos, leur prouve qu'ils n'ont<br>
+ rien &agrave; craindre.</p>
+<p>Un boeuf approche, s'arr&ecirc;te et souffle, d&eacute;tale ensuite, r&eacute;pand
+ jusqu'au<br>
+ ciel le bruit de ses quatre sabots et s'&eacute;vanouit.<br>
+ Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas,<br>
+ n'aga&ccedil;ait pas autant, &agrave; luis seul, qu'une assembl&eacute;e de
+ vieilles femmes.</p>
+<p>Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, l&egrave;ve<br>
+ doucement un b&acirc;ton de p&ecirc;chette et voici que du milieu des roseaux
+ montent<br>
+ des &eacute;crevisses g&eacute;antes.</p>
+<p>Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de<br>
+ Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.</p>
+<p>Et les &eacute;crevisses l'entournent.<br>
+ Elles se haussent vers sa gorge.<br>
+ Elles cr&eacute;pitent.<br>
+ D&eacute;j&agrave; elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Moutons</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte n'aper&ccedil;oit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles<br>
+ poussent des cris &eacute;tourdissants et m&ecirc;l&eacute;s, comme des enfants
+ qui jouent sous<br>
+ un pr&eacute;au d'&eacute;cole. L'une delle se jette dans ses jambes, et il
+ en &eacute;prouve<br>
+ quelque malaise. Une autre bondit en pleine pojection de lucarne. C'est<br>
+ un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent<br>
+ graduellement &agrave; l'obscurit&eacute;, et les d&eacute;tails se pr&eacute;cisent.</p>
+<p>L'&eacute;poque des naissances a commenc&eacute;. Chaque matin, le fermier
+ Pajol compte<br>
+ deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves &eacute;gar&eacute;s parmi les
+ m&egrave;res,<br>
+ gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre marceaux de bois d'une<br>
+ sculpture grossi&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils su&ccedil;otent<br>
+ d&eacute;j&agrave; ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un
+ brin de<br>
+ foin dans la bouche.</p>
+<p>Les vieux, ceux d'une semaine, se d&eacute;tendent d'un violent effort de<br>
+ l'arri&egrave;re-train et ex&eacute;cutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour,
+ maigres,<br>
+ tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit<br>
+ qui vient de na&icirc;tre se tra&icirc;ne, visqueux et non l&eacute;ch&eacute;.
+ Sa m&egrave;re, g&ecirc;n&eacute;e par<br>
+ sa bourse gonfl&eacute;e d'eau et ballottante, la repousse &agrave; coups de
+ t&ecirc;te.</p>
+<p>--Une mauvaise m&egrave;re! dit Poil de Carotte.</p>
+<p>--C'est chez les b&ecirc;tes comme chez le monde, dit Pajol.</p>
+<p>--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.</p>
+<p>--Presque, dit Pajol. Il faut &agrave; plus d'un donner le biberon, un biberon<br>
+ comme ceux qu'on ach&egrave;te au pharmacien. &Ccedil;a ne dure pas, la m&egrave;re
+ s'attendrit.<br>
+ D'ailleurs, on les mate.</p>
+<p>Il la prend par les &eacute;paules et l'isole dans une cage. Il lui moue au
+ coup<br>
+ une cravate de paille pour la reconna&icirc;tre, si elle s'&eacute;chappe. L'agneau<br>
+ l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de r&acirc;pe, et le petit, frissonnant,<br>
+ se dresse sur ses membres mous, essaie de t&eacute;ter, plaintif, le museau<br>
+ envelopp&eacute; d'une gel&eacute;e tremblante.</p>
+<p>--Et vous croyez qu'elle reviendra &agrave; des sentiments plus humains? dit
+ Poil<br>
+ de Carotte.</p>
+<p>--Oui, quand son derri&egrave;re sera gu&eacute;ri, dit Pajol: elle a eu des
+ couches<br>
+ dures.</p>
+<p>--Je tiens &agrave; mon id&eacute;e, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier<br>
+ provisoirement le petit aux soins d'une &eacute;trang&egrave;re?</p>
+<p>--Elle le refuserait, dit Pajol.</p>
+<p>En effet, des quatre coins de l'&eacute;curie, les b&ecirc;lements des m&egrave;res
+ se croisent,<br>
+ sonnent l'heure des t&eacute;t&eacute;es et, monotones aux oreilles de Poil
+ de Carotte,<br>
+ sont nuanc&eacute;s pour les agneaux, car, sans confusion chacun se pr&eacute;cipite<br>
+ droit aux t&eacute;tines maternelles.</p>
+<p>--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.</p>
+<p>--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces<br>
+ ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-&ecirc;tre par la finesse de leur<br>
+ nez.</p>
+<p>Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.</p>
+<p>Il compare profond&eacute;ment les hommes avec des moutons, et voudrait conna&icirc;tre<br>
+ les petits noms des agneaux.</p>
+<p>Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques<br>
+ coups de nez, mangent, paisibles, indiff&eacute;rentes. Poil de Carotte remarque<br>
+ dans l'eau d'une auge des d&eacute;bris de cha&icirc;ne, des cercles de roues,
+ une<br>
+ pelle us&eacute;e.</p>
+<p>--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assur&eacute;ment, vous<br>
+ enrichissez le sang des b&ecirc;tes au moyen de cette ferraille!</p>
+<p>--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!</p>
+<p>Il offre &agrave; Poil de Carotte de go&ucirc;ter l'eau. Afin qu'elle devienne
+ encore<br>
+ plus fortifiante, il y jette n'importe quoi.</p>
+<p>--Veux-tu un berdin? dit-il.</p>
+<p>--Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir; merci d'avance.</p>
+<p>Pajol fouille l'&eacute;paisse laine d'une m&egrave;re et attrape avec ses
+ ongles un<br>
+ berdin jaune rond, dodu, repu, &eacute;norme. Selon Pajol, deux de cette taille<br>
+ d&eacute;voraient la t&ecirc;te d'un enfant comme une prune. Il le met au creux
+ de la<br>
+ main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser, &agrave; le<br>
+ fourrer dans le cou ou les cheveux de ses fr&egrave;re et soeur.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; le berdin travaille, attaque le peau. Poil de Carotte &eacute;prouve
+ des<br>
+ picotements aux doigts, comme s'il tombait du gr&eacute;sil. Bient&ocirc;t au
+ poignet,<br>
+ ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va<br>
+ ronger le bras jusqu'&agrave; l'&eacute;paule. Tant pis, Poil de Carotte le
+ serre; il<br>
+ l'&eacute;crase et essuie sa main sur le dos d'une br&eacute;bis, sans que Pajol
+ s'en<br>
+ aper&ccedil;oive.</p>
+<p>Il dira qu'il l'a perdu.</p>
+<p>Un instant encore, Poil de Carotte &eacute;coute, recueilli, les b&ecirc;lements
+ qui<br>
+ se calment peu &agrave; peu. Tout &agrave; l'heure, on n'entendra plus que le
+ bruissement<br>
+ sourd du foin broy&eacute; entre les m&acirc;choires lentes.</p>
+<p>Accroch&eacute;e &agrave; un barreau de r&acirc;telier, une limousine aux raies
+ &eacute;teintes semble<br>
+ garder les moutons, toute seule.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Parrain</h3>
+<p><br>
+ Quelquefois madame Lepic permet &agrave; Poil de Carotte d'aller voir son parrain<br>
+ et m&ecirc;me de coucher avec lui. C'est un vieil homme bourru, solitaire, qui<br>
+ passe sa vie &agrave; la p&ecirc;che ou dans la vigne. Il n'aime personne et
+ ne supporte<br>
+ que Poil de Carotte.</p>
+<p>--Te voil&agrave;, canard! dit-il.</p>
+<p>--Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l'embrasser, m'as-tu pr&eacute;par&eacute;
+ ma<br>
+ ligne?</p>
+<p>--Nous en aurons assez d'une pour nous deux, dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne pr&ecirc;te. Ainsi<br>
+ son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se f&acirc;che<br>
+ plus et cette manie du vieil homme complique &agrave; peine leurs relations.<br>
+ Quand il dit oui, il veut dire non et r&eacute;ciproquement. Il ne s'agit que<br>
+ de ne pas s'y tromper.</p>
+<p>--Si &ccedil;a l'amuse, &ccedil;a ne me g&ecirc;ne gu&egrave;re, pense Poil
+ de Carotte.</p>
+<p>Et ils restent bons camarades.</p>
+<p>Parrain, qui d'ordinaire ne fait de cuisine qu'une fois par semaine pour<br>
+ toute la semaine, met au feu, en l'honneur de Poil de Carotte, un grand pot<br>
+ de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journ&eacute;e,
+ le<br>
+ force &agrave; boire un verre de vin pur.</p>
+<p>Puis il vont p&ecirc;cher.</p>
+<p>Parrain s'assied au bord de l'eau et d&eacute;roule m&eacute;thodiquement son
+ crin de<br>
+ Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes<br>
+ et ne p&ecirc;che que les gros qu'il roule au frais dans une serviette et lange<br>
+ comme des enfants.</p>
+<p>--Surtout, dit-il &agrave; Poil de Carotte, ne l&egrave;ve ta ligne que lorsque
+ ton<br>
+ bouchon aura enfonc&eacute; trois fois.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pourquoi trois?</p>
+<p>Parrain:<br>
+ La premi&egrave;re ne signifie rien: le poisson mordille. La seconde, c'est<br>
+ s&eacute;rieux: il avale. La troisi&egrave;me, c'est s&ucirc;r: il ne s'&eacute;chappera
+ plus. On ne<br>
+ tire jamais trop tard.</p>
+<p>Poil de Carotte pr&eacute;f&egrave;re la p&ecirc;che aux goujons. Il se d&eacute;chausse,
+ entre dans<br>
+ la rivi&egrave;re et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau<br>
+ trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un &agrave;<br>
+ chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain:</p>
+<p>--Seize, dix-sept, dix-huit!...</p>
+<p>Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa t&ecirc;te, on rentre d&eacute;jeuner.
+ Il<br>
+ bourre Poil de Carotte de haricots blancs.</p>
+<p>--Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en<br>
+ bouillie. J'aimerais mieux mordre le fer d'une pioche que manger un haricot<br>
+ qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de<br>
+ perdrix.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ceux-l&agrave; fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop
+ mal.<br>
+ Pourtant ce n'est plus &ccedil;a. Elle doit m&eacute;nager la cr&egrave;me.<br>
+ Parrain:<br>
+ Canard, j'ai du plaisir &agrave; te voir manger. Je parie que tu ne manges point<br>
+ ton content, chez ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tout d&eacute;pend de son app&eacute;tit. Si elle a faim, je mange &agrave;
+ sa faim. En se<br>
+ servant elle me sert par-dessus le march&eacute;. Si elle a fini, j'ai fini<br>
+ aussi.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ On en redemande, b&ecirc;ta.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est facile &agrave; dire, mon vieux. D'ailleurs il vaut toujours mieux rester<br>
+ sur sa faim.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Et moi qui n'ai pas d'enfants, je l&egrave;cherais le derri&egrave;re d'un singe,
+ si ce<br>
+ singe &eacute;tait mon enfant! Arrangez &ccedil;a.</p>
+<p>Ils terminent leur journ&eacute;e dans la vigne, o&ugrave; Poil de Carotte,
+ tant&ocirc;t regarde<br>
+ piocher son parrain et le suit pas &agrave; pas, tant&ocirc;t, couch&eacute;
+ sur des fagots de<br>
+ sarment et les yeux au ciel, suce des brins d'osier.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Fontaine</h3>
+<p><br>
+ Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre<br>
+ est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux<br>
+ membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de<br>
+ sa m&egrave;re.</p>
+<p>--Elle te fait donc bien peur? dit parrain.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ou plut&ocirc;t, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une<br>
+ correction &agrave; mon fr&egrave;re, il saute sur un manche de balai, se campe
+ devant<br>
+ elle, et je te jure qu'elle s'arr&ecirc;te court. Aussi elle pr&eacute;f&egrave;re
+ le prendre<br>
+ par les sentiments. Elle dit que la nature de F&eacute;lix est si susceptible<br>
+ qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'aplliquent mieux &agrave;
+ la<br>
+ mienne.</p>
+<p>Parain:<br>
+ Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ah! si j'osais! nous nous sommes souvent battus, F&eacute;lix et moi, pour de
+ bon<br>
+ ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me d&eacute;fendrais comme lui.<br>
+ Mais je me vois arm&eacute; d'un balai contre maman. Elle croirait que je<br>
+ l'apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-&ecirc;tre qu'elle<br>
+ me dirait merci, avant de taper.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Dors, canard, dors!</p>
+<p>Ni l'un ni l'autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, &eacute;touffe
+ et<br>
+ cherche de l'air, et son vieux parrain en a piti&eacute;.</p>
+<p>Tout &agrave; coup, comme Poil de Carotte va s'assoupir, parrain lui saisit
+ le bras.</p>
+<p>--Es-tu l&agrave;, canard? dit-il. Je r&ecirc;vais, je te croyais encore dans
+ la<br>
+ fontaine. Te souviens-tu de la fontaine?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Comme si j'y &eacute;tais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m'en parles<br>
+ souvent.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Mon pauvre canard, d&egrave;s que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je<br>
+ m'&eacute;tais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as<br>
+ gliss&eacute;, tu es tomb&eacute;, tu criais, tu te d&eacute;battais, et moi,
+ mis&eacute;rable, je<br>
+ n'entendais rien. Il y avait &agrave; peine de l'eau pour noyer un chat. Mais<br>
+ tu ne te relevais pas. C'&eacute;tait l&agrave; le malheur, tu ne pensais donc
+ plus &agrave;<br>
+ te relever?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine!<br>
+ Parrain:<br>
+ Enfin ton barbotement me r&eacute;veille. Il &eacute;tait temps. Pauvre canard!
+ pauvre<br>
+ canard! Tu vomissais comme une pompe. On t'a chang&eacute;, on t'a mis le<br>
+ costume des dimanches du petit Bernard.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, il me piquait. Je me grattais. C'&eacute;tait donc un costume de crin.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Non, mais le petit Bernard n'avait pas de chemise propre &agrave; te pr&ecirc;ter.
+ Je<br>
+ ris aujourd'hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je serais loin.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Tais-toi. Je m'en suis dit des sottises, et depuis je n'ai jamais pass&eacute;
+ une<br>
+ bonne nuit. Mon sommeil perdu, c'est ma punition; je la m&eacute;rite.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Moi, parrain, je ne la m&eacute;rite pas et je voudrais bien dormir.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Dors, canard, dors.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, l&acirc;che ma main. Je te la rendrai<br>
+ apr&egrave;s mon somme. Et retire aussi ta jambe, &agrave; cause de tes poils.
+ Il m'est<br>
+ impossible de dormir quand on me touche.</p>
+<h3></h3>
+<h3>Les Prunes</h3>
+<p><br>
+ Quelque temps agit&eacute;s, ils remuent dans la plume et le parrain dit:</p>
+<p>--Canard, dors-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, parrain.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Moi non plus. J'ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher<br>
+ des vers.</p>
+<p>--C'est une id&eacute;e, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Ils sautent du lit, s'habillent, allument une lanterne et vont dans le<br>
+ jardin.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une bo&icirc;te de fer-blanc,<br>
+ &agrave; moiti&eacute; pleine de terre mouill&eacute;e. Il y entretient une
+ provision de vers<br>
+ pour se p&ecirc;che. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en<br>
+ manque jamais. Quand il a plu toute la journ&eacute;e, la r&eacute;colte est
+ abondante.</p>
+<p>--Prends garde de marcher dessus, dit-il &agrave; Poil de Carotte, va doucement.<br>
+ Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre<br>
+ bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l'attrape que s'il s'&eacute;loigne<br>
+ trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu,<br>
+ pour qu'il ne glisse pas. S'il est &agrave; demi rentr&eacute;, l&acirc;che-le:
+ tu le<br>
+ casserais. Et un ver coup&eacute; ne vaut rien. D'abord il pourrit les autres,<br>
+ et les poissons d&eacute;licats les d&eacute;daignent. Certains p&ecirc;cheurs
+ &eacute;conomisent<br>
+ leurs vers; ils ont tort. On ne p&ecirc;che de beaux poissons qu'avec des vers<br>
+ entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l'eau. Le poisson<br>
+ s'imagine qu'ils se sauvent, court apr&egrave;s et d&eacute;vore tout de confiance.</p>
+<p>--Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j'ai les doigts<br>
+ barbouill&eacute;s de leur sale bave.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Un ver n'est pas sale. Un ver est ce qu'on trouve de plus propre au monde.<br>
+ Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la<br>
+ terre. Pour ma part, j'en mangerais.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pour la mienne, je te la c&egrave;de. Mange voir.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d'abord les faire griller, puis les<br>
+ &eacute;carter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux
+ des<br>
+ prunes.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, je sais. Aussi tu d&eacute;go&ucirc;tes ma famille, maman surtout, et d&egrave;s
+ qu'elle<br>
+ pense &agrave; toi, elle a mal au coeur. Moi, je t'approuve sans t'imiter, car<br>
+ tu n'es pas difficile et nous nous entendons tr&egrave;s bien.</p>
+<p>Il l&egrave;ve sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques<br>
+ prunes. Il garde les bonnes et donne les v&eacute;reuses &agrave; parrain qui
+ dit, les<br>
+ avalant d'un coup, toutes rondes, noyau compris;</p>
+<p>--Ce sont les meilleures.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! je finirai par m'y mettre et j'en mangerai comme toi. Je crains<br>
+ seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m'embrasse.</p>
+<p>--&Ccedil;a ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ C'est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens &agrave; plein nez.<br>
+ Je t'aime bien, mon vieux parrain, mais je t'aimerais davantage, plus que<br>
+ tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.</p>
+<p>Parrain:<br>
+ Canard! canard! &ccedil;a conserve.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Mathilde</h3>
+<p><br>
+ --Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essouffl&eacute;e &agrave; madame Lepic,
+ Poil de<br>
+ Carotte joue encore au mari et &agrave; la femme avec la petite Mathilde, dans
+ le<br>
+ pr&eacute;. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les habille. C'est pourtant d&eacute;fendu,
+ si je ne me<br>
+ trompe.</p>
+<p>En effet, dans le pr&eacute;, la petite Mathilde se tient immobile et raide
+ sous<br>
+ sa toilette de cl&eacute;matite sauvage &agrave; fleurs blanches. Toute par&eacute;e,
+ elle<br>
+ semble vraiment une fianc&eacute;e garnie d'oranger. Et elle en a, de quoi<br>
+ calmer toutes les coliques de la vie.</p>
+<p>La cl&eacute;matite, d'abord natt&eacute;e en couronne sur la t&ecirc;te, descend
+ par flots<br>
+ sous le menton, derri&egrave;re le dos, le long des bras, volubile, enguirlande<br>
+ la taille et forme &agrave; terre une queue rampante que grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix ne se<br>
+ lasse pas d'allonger.</p>
+<p>Il recule et dit:</p>
+<p>--Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.</p>
+<p>A son tour, Poil de Carotte est habill&eacute; en jeune mari&eacute;, &eacute;galement
+ couvert<br>
+ de cl&eacute;matites o&ugrave;, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, &eacute;clatent
+ des pavots, des cenelles, un pissenlit<br>
+ jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de<br>
+ rire, et tous trois gardent leur s&eacute;rieux. Ils savent quel ton convient<br>
+ &agrave; chaque c&eacute;r&eacute;monie. On doit rester triste aux enterrements,
+ d&egrave;s le d&eacute;but,<br>
+ jusqu'&agrave; la fin, et grave aux mariages, jusqu'apr&egrave;s la messe. Sinon,
+ ce<br>
+ n'est plus amusant de jouer.</p>
+<p>--Prenez-vous la main, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix. En avant! doucement.</p>
+<p>Ils s'avancent au pas, &eacute;cart&eacute;s. Quand Mathilde s'emp&ecirc;tre,
+ elle retrousse<br>
+ sa tra&icirc;ne et la tient entre ses doigt. Poil de Carotte galamment l'attend,<br>
+ une jambe lev&eacute;e.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix les conduit par le pr&eacute;. Il marche &agrave;
+ reculons, et les<br>
+ bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire<br>
+ et les salue, puis monsieur le Cur&eacute; et les b&eacute;nit, puis l'ami qui
+ f&eacute;licite<br>
+ et il les complimente, puis le violoniste et il r&acirc;cle, avec un b&acirc;ton,
+ un<br>
+ autre b&acirc;ton.</p>
+<p>Il les prom&egrave;ne de long en large.</p>
+<p>--Halte! dit-il, &ccedil;a se d&eacute;range.<br>
+ Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet<br>
+ le cort&egrave;ge en branle.</p>
+<p>--Aie! fait Mathilde qui grimace.</p>
+<p>Une vrille de cl&eacute;matite luit tire les cheveux. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ arrache<br>
+ le tout. On continue.</p>
+<p>--&Ccedil;a y est, dit-il, maintenant vous &ecirc;tes mari&eacute;s, bichez-vous.</p>
+<p>Comme ils h&eacute;sitent:</p>
+<p>--Eh bien! quoi! bichez-vous. Quand on est mari&eacute; on se biche. Faites-vous<br>
+ la cour, une d&eacute;claration. Vous avez l'air plomb&eacute;s.</p>
+<p>Sup&eacute;rieur, il se moque de leur inhabilet&eacute; lui qui, peut-&ecirc;tre,
+ a d&eacute;j&agrave;<br>
+ prononc&eacute; des paroles d'amour. Il donne l'exemple et biche Mathilde le<br>
+ premier, pour sa peine.</p>
+<p>Poil de Carotte s'enhardit, cherche &agrave; travers la plante grimpante le<br>
+ visage de Mathilde et la baise sur la joue.</p>
+<p>--Ce n'est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde, comme elle l'a re&ccedil;u, lui rend son baiser. Aussit&ocirc;t,
+ gauches,<br>
+ g&ecirc;n&eacute;s, ils rougissent tous deux.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix leur montre les cornes.</p>
+<p>--Soleil! Soleil!</p>
+<p>Ils se frotte deux doigts l'un contre l'autre et tr&eacute;pigne, des bousilles<br>
+ aux l&egrave;vres.</p>
+<p>--Sont-ils buses! ils croient que c'est arriv&eacute;!</p>
+<p>--D'abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane,<br>
+ ricane ce n'est pas toi qui m'emp&ecirc;cheras de me marier avec Mathilde, si<br>
+ maman veut.</p>
+<p>Mais voici que maman vient r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me qu'elle ne veut
+ pas. Elle<br>
+ pousse le barri&egrave;re du pr&eacute;. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse.<br>
+ En passant pr&egrave;s de la haie, elle casse une rouette dont elle &ocirc;te
+ les<br>
+ feuilles et garde les &eacute;pines. Elle arrive droit, in&eacute;vitable comme
+ l'orage.</p>
+<p>--Gare les calottes, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>Il s'enfuit au bout du pr&eacute;. Il est &agrave; l'abri et peut voir.</p>
+<p>Poil de Carotte ne se sauve jamais. D'ordinaire, quoique l&acirc;che, il pr&eacute;f&egrave;re<br>
+ en finir vite, et aujourd'hui il se sent brave.</p>
+<p>Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ne crains rien. Je connais maman; elle n'en a que pour moi. J'attraperai<br>
+ tout.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Oui, mais ta maman va le dire &agrave; ma maman, et ma maman va me battre.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Corriger; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce<br>
+ qu'elle te corrige, ta maman?</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Des fois; &ccedil;a d&eacute;pend.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pour moi, c'est toujours s&ucirc;r.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Mais je n'ai rien fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a ne fait rien. Attention!</p>
+<p>Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit<br>
+ son allure. Elle est si pr&egrave;s que soeur Ernestine, par peur des chocs
+ en<br>
+ retour, s'arr&ecirc;te au bord du cercle o&ugrave; l'action se concentrera.
+ Poil de<br>
+ Carotte se campe devant &quot;sa femme&quot;, qui sanglote plus fort. Les cl&eacute;matites<br>
+ sauvages m&ecirc;lent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se l&egrave;ve,<br>
+ pr&ecirc;te &agrave; cingler. Poil de Carotte, p&acirc;le, croise ses bras,
+ et la nuque<br>
+ raccourcie, les reins chauds d&eacute;j&agrave;, les mollets lui cuisant d'avance,
+ il a<br>
+ l'orgueuil de s'&eacute;crier:</p>
+<p>--Qu'est-ce que &ccedil;a fait, pourvu qu'on rigole!<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Coffre-Fort</h3>
+<p><br>
+ Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit:</p>
+<p>--Ta maman est venue tout rapporter &agrave; ma maman et j'ai re&ccedil;u une
+ bonne<br>
+ fess&eacute;e. Et toi?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne m&eacute;ritais pas d'&ecirc;tre battue,
+ nous<br>
+ ne faisions rien de mal.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Non, pour s&ucirc;r.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je t'affirme que je parlais s&eacute;rieusement quand je te disais que je me<br>
+ marierais bien avec toi.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Moi, je me marierais bien avec toi aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je pourrais te m&eacute;priser parce que tu es pauvre et que je suis riche,
+ mais<br>
+ n'aie pas peur, je t'estime.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Tu es riche &agrave; combien, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mes parents ont au moins un million.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Combien que &ccedil;a fait un million?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a fait beaucoup; les millionnaires ne peuvent jamais d&eacute;penser
+ tout leur<br>
+ argent.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Souvent, mes parents se plaignent de n'en avoir gu&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu'on le plaigne, et pour<br>
+ flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour<br>
+ du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J'entends grincer la<br>
+ serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa<br>
+ dit un mot que personne ne conna&icirc;t, ni maman, ni mon fr&egrave;re, ni
+ ma soeur,<br>
+ personne, except&eacute; lui et moi, et la porte du coffre-fort s'ouvre. Papa<br>
+ y rend de l'argent et va le d&eacute;poser sur la table de la cuisine. Il ne
+ dit<br>
+ rien, il fait seulement sonner les pi&egrave;ces, afin que mamamn, occup&eacute;e
+ au<br>
+ fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite<br>
+ l'argent. Tous les mois &ccedil;a se passe ainsi, et &ccedil;a dure depuis longtemps,<br>
+ preuve qu'il y a plus d'un million dans le coffre-fort.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Et pour l'ouvrir, il dit un mot. Quel mot?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons<br>
+ mari&eacute;s, &agrave; la condition que tu me promettras de ne jamais le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le<br>
+ r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, c'est notre secret &agrave; papa et &agrave; moi.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Pardon, je le sais.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C'est bien fait, c'est bien fait.</p>
+<p>--Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.</p>
+<p>--Parions quoi? dit Mathilde h&eacute;sitante.</p>
+<p>--Laisse-moi te toucher o&ugrave; je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras<br>
+ le mot.</p>
+<p>Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme<br>
+ presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosit&eacute;s<br>
+ au lieu d'une.</p>
+<p>--Dis le mot d'abord, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu me jures qu'apr&egrave;s tu te laisseras toucher o&ugrave; je voudrai.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Maman me d&eacute;fend de jurer.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu ne sauras pas le mot.</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Je m'en fiche bien de ton mot. Je l'ai devin&eacute;, oui, je l'ai devin&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, impatient&eacute;, brusque les choses.</p>
+<p>--&Eacute;coute, Mathilde, tu n'as rien devin&eacute; du tout. Mais je me contente
+ de ta<br>
+ parole d'honneur. Le mot que papa prononce avant d'ouvrir son coffre-fort,<br>
+ c'est &quot;Lustucru&quot;. A pr&eacute;sent, je peux toucher o&ugrave; je veux.</p>
+<p>--Lustucru! Lustucru! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de conna&icirc;tre<br>
+ un secret et la peur qu'il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t'amuses pas<br>
+ de moi!</p>
+<p>Puis, comme Poil de Carotte, sans r&eacute;pondre, s'avance, d&eacute;cid&eacute;,
+ la main tendue,<br>
+ elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu'elle rit sec.</p>
+<p>Et elle a disparu qu'il entend qu'on ricane derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Il se retourne. Par la lucarne d'une &eacute;curie, un domestique du ch&acirc;teau
+ sort<br>
+ la t&ecirc;te et montre les dents.</p>
+<p>--Je t'ai vu, Poil de Carotte, s'&eacute;crie-t-il, je rapporterai tout &agrave;
+ ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est<br>
+ un faux nom que j'ai invent&eacute;. D'abord, je ne connais point le vrai.</p>
+<p>Pierre:<br>
+ Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n'en<br>
+ parlerai pas &agrave; ta m&egrave;re. Je lui parlerai du reste.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Du reste?</p>
+<p>Pierre:<br>
+ Oui, du reste.<br>
+ Je t'ai vu, je t'ai vu, Poil de Carotte; dis voir un peu que je ne t'ai<br>
+ pas vu. Ah! tu vas bien pour ton &acirc;ge. Mais tes plats &agrave; barbe s'&eacute;largiront<br>
+ ce soir!</p>
+<p>Poil de Carotte ne trouve rien &agrave; r&eacute;pliquer. Rouge de figure au
+ point que<br>
+ la couleur naturelle de ses cheveux semble s'&eacute;teindre, il s'&eacute;loigne,
+ les<br>
+ mains dans ses poches, &agrave; la crapaudine, en reniflant.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les T&ecirc;tards</h3>
+<p><br>
+ Poil de Carotte joue seul dans la coure au millieu, afin que madame Lepic<br>
+ puisse le surveiller par la fen&ecirc;tre, et il s'exerce &agrave; jouer comme
+ il faut,<br>
+ quand le camarade R&eacute;my para&icirc;t. C'est un gar&ccedil;on du m&ecirc;me
+ &acirc;ge, qui boite et<br>
+ veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme tra&icirc;ne derri&egrave;re<br>
+ l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit:</p>
+<p>--Viens-tu, Poil de Carotte? Papa me le chanvre dans la rivi&egrave;re. Nous<br>
+ l'aiderons et nous p&ecirc;cherons des t&ecirc;tards avec des paniers.</p>
+<p>--Demande le &agrave; maman, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Pourquoi moi?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Parce qu'&agrave; moi elle ne me donnera pas la permission.<br>
+ Juste, madame Lepic se montre &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>--Madame, dit R&eacute;my, voulez-vous, s'il vous pla&icirc;t, que j'emm&egrave;ne
+ Poil de<br>
+ Carotte p&ecirc;cher des t&ecirc;tards?</p>
+<p>Madame Lepic colle son oreille au carreau. R&eacute;my r&eacute;p&egrave;te
+ en criant. Madame<br>
+ Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n'entendent<br>
+ rien et se regardent ind&eacute;cis. Mais madame Lepic agite la t&ecirc;te et
+ fait<br>
+ clairement signe que non.</p>
+<p>--Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle auro besoin de<br>
+ moi, tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Tant pis, on se serait rudement amus&eacute;. Elle ne veut pas, elle ne veut
+ pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Reste. Nous jouerons ici.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Ah non, par exemple. J'aime mieux p&ecirc;cher des t&ecirc;tards. Il fait doux.<br>
+ J'en ramasserai des pleins paniers.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois,<br>
+ elle se ravise.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ J'attendrai un petit quart, mais pas plus.</p>
+<p>Plant&eacute;s l&agrave; tous deux, les mains dans les poches, ils observent
+ sournoisement<br>
+ l'escalier, et bient&ocirc;t Poil de Carotte pousse R&eacute;my du coude.</p>
+<p>--Qu'est-ce que je te disais?</p>
+<p>En effet, la porte s'ouvre et madame Lepic, tenant &agrave; la main un panier<br>
+ pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s'arr&ecirc;te, d&eacute;fiante.</p>
+<p>--Tiens, te voil&agrave; encore, R&eacute;my! Je te croyais parti. J'avertirai
+ ton papa<br>
+ que tu musardes et il te grondera.</p>
+<p>R&eacute;my:<br>
+ Madame, c'est Poil de Carotte qui m'a dit d'attendre.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ --Ah! vraiment, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il conna&icirc;t<br>
+ madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devin&eacute;e une fois encore.<br>
+ Mais puisque cet imb&eacute;cile de R&eacute;my brouille les choses, g&acirc;te
+ tout, Poil de<br>
+ Carotte se d&eacute;sint&eacute;resse du d&eacute;nouement. Il &eacute;crase
+ de l'herbe sous son pied<br>
+ et regarde ailleurs.</p>
+<p>--Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n'ai pas l'habitude de me<br>
+ r&eacute;tracter.</p>
+<p>Elle n'ajoute rien.</p>
+<p>Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter<br>
+ Poil de Carotte pour p&ecirc;cher des t&ecirc;tards et qu'elle avait vid&eacute;
+ de ses noix<br>
+ fra&icirc;ches, expr&egrave;s.</p>
+<p>R&eacute;my est d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+<p>Madame Lepic ne badine gu&egrave;re et les enfants des autres s'approchent
+ d'elle<br>
+ prudemment et la redoutent presque autant que le ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+<p>R&eacute;my sauve l&agrave;-bas vers la rivi&egrave;re. Il galope si vite que
+ son pied gauche,<br>
+ toujours en retard, raie la poussi&egrave;re de la route, danse et sonne comme<br>
+ une casserole.</p>
+<p>Sa journ&eacute;e perdue. Poil de Carotte n'essaie plus de se divertir.<br>
+ Il a manqu&eacute; une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.</p>
+<p>Solitaire, sans d&eacute;fense, il laisse venir l'ennui et la punition s'appliquer<br>
+ d'elle-m&ecirc;me.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Coup de Th&eacute;&acirc;tre</h3>
+<h4><br>
+ Sc&egrave;ne Premi&egrave;re</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ O&ugrave; vas-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ <i>Il a mis sa cravate neuve et crach&eacute; sur ses souliers &agrave; les
+ noyer</i></p>
+<p>Je vas me promener avec papa.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je te d&eacute;fends d'y aller, tu m'entends? Sans &ccedil;a... <i>Sa main
+ droite recule<br>
+ comme pour prendre son &eacute;lan.</i></p>
+<p>Poil de Carotte, <i>bas</i>:<br>
+ Compris.</p>
+<h4></h4>
+<h4>Sc&egrave;ne II</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte:<br>
+ <i>En m&eacute;ditation pr&egrave;s de l'horloge</i>.</p>
+<p>Qu'est-ce que je veux, moi? &Eacute;viter les calottes. Papa m'en donne moins<br>
+ que maman. J'ai fait le calcul. Tant pis pour lui!</p>
+<h4></h4>
+<h4>Sc&egrave;ne III</h4>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ <i>Il ch&eacute;rit Poil de Carotte, mais ne s'en occupe jamais, toujours courant<br>
+ la pretentaine pour affaires.</i></p>
+<p>Allons! partons.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, mon papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Comment, non? Tu ne veux pas venir?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh si! mais je ne peux pas.</p>
+<p> Monsieur Lepic:<br>
+ Explique-toi. Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p> Poil de Carotte:<br>
+ Y a rien, mais je reste.<br>
+ Monsieur Lepic:<br>
+ Ah, oui! encore une de tes lubies. Que petit animal tu fais! On ne sait<br>
+ par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami,<br>
+ et pleurniche &agrave; ton aise.</p>
+<h4></h4>
+<h4> Sc&egrave;ne IV</h4>
+<p> Madame Lepic:<br>
+ <i>Elle a toujours le pr&eacute;caution d'&eacute;couter aux portes, pour mieux
+ entendre</i>.</p>
+<p> Pauvre ch&eacute;ri! <i>Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux
+ et les<br>
+ tire.</i> Le voil&agrave; tout en larmes, parce que son p&egrave;re... <i>Elle
+ regarde en<br>
+ dessous M. Lepic...</i> voudrait l'emmener malgr&eacute; lui. Ce n'est pas
+ ta m&egrave;re<br>
+ qui te tourmenterait avec cette cruaut&eacute;. <i>Les Lepic p&egrave;re et
+ m&egrave;re se<br>
+ tournent le dos.</i></p>
+<h4></h4>
+<h4> Sc&egrave;ne V</h4>
+<p> Poil de Carotte:<br>
+ <i>Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un<br>
+ seul.</i></p>
+<p> Tout le monde ne peut pas &ecirc;tre orphelin.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3> En Chasse</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic emm&egrave;ne ses fils &agrave; la chasse alternativement. Ils marchent<br>
+ derri&egrave;re lui, un peu sur sa droite, &agrave; cause de la direction du
+ fusil, et<br>
+ portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de<br>
+ Carotte met un ent&ecirc;tement passionn&eacute; &agrave; le suivre, sans se
+ plaindre. Ses<br>
+ souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le<br>
+ bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.</p>
+<p> Si M. Lepic tue un li&egrave;vre au d&eacute;but de la chasse, il dit:</p>
+<p>--Veux-tu le laisser &agrave; la premi&egrave;re ferme ou le cacher dans une
+ haie, et nous<br>
+ le reprendrons ce soir?</p>
+<p> --Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.</p>
+<p> Il lui arrive de porter une journ&eacute;e enti&egrave;re deux li&egrave;vres
+ et cinq perdrix.</p>
+<p> Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer<br>
+ son &eacute;paule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec<br>
+ affection et oublie un moment sa charge.</p>
+<p>Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanit&eacute; cesse
+ de le<br>
+ soutenir.</p>
+<p>--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labour&eacute;.</p>
+<p>Poil de Carotte, irrit&eacute;, s'arr&ecirc;te debout au soleil. Il regarde
+ son p&egrave;re<br>
+ pi&eacute;tiner le champ, sillon par sillon, motte &agrave; motte, le fouler,
+ l'&eacute;galiser<br>
+ comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les<br>
+ chardons, tandis que Pyrame m&ecirc;me, n'en pouvant plus, cherche l'ombre,
+ se<br>
+ couche un peu et hal&egrave;te, toute sa langue dehors.</p>
+<p>--Mais il n'y a rien l&agrave;, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des<br>
+ orties, fourrage. Si j'&eacute;tais li&egrave;vre g&icirc;t&eacute; au creux
+ d'un foss&eacute;, sous les<br>
+ feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!</p>
+<p>Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.</p>
+<p>Et M. Lepic saute un autre &eacute;chalier, pour battre une luzerne d'&agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;,<br>
+ o&ugrave;, cette fois, ils serait bien &eacute;tonn&eacute; de ne pas trouver
+ quelque gars de<br>
+ li&egrave;vre.</p>
+<p>--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure<br>
+ apr&egrave;s lui, maintenant. Une journ&eacute;e qui commence mal finit mal.
+ Trotte et<br>
+ sue, papa, &eacute;reinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait.<br>
+ Nous rentrerons bredouilles, ce soir.</p>
+<p>Car Poil de Carotte est na&iuml;vement superstitieux.</p>
+<p><i>Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette</i>,voil&agrave; Pyrame
+ en arr&ecirc;t,<br>
+ le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic
+ s'approche<br>
+ le plus pr&egrave;s possible, la crosse au d&eacute;faut de l'&eacute;paule.
+ Poil de Carotte<br>
+ s'immobilise, et un premier jet d'&eacute;motion le fait suffoquer.</p>
+<p><i>Il soul&egrave;ve sa casquette</i><br>
+ Des perdrix partent, ou un li&egrave;vre d&eacute;boule. Et selon que Poil de
+ Carotte<br>
+ <i>laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,</i> M. Lepic<br>
+ manque ou tue.</p>
+<p>Poil de Carotte l'avoue, ce syst&egrave;me n'est pas infaillible. Le geste
+ trop<br>
+ souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; ne produit plus d'effet, comme si la fortune
+ se fatiguait<br>
+ de r&eacute;pondre aux m&ecirc;mes signes. Poil de Carotte les espace discr&egrave;tement,
+ et<br>
+ &agrave; cette condition, &ccedil;a r&eacute;ussit presque toujours.</p>
+<p>--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soup&egrave;se un li&egrave;vre chaud
+ encore<br>
+ dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses supr&ecirc;mes besoins.<br>
+ Pourquoi ris-tu?</p>
+<p>--Parce que tu l'as tu&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; moi, dit Poil de Carotte.</p>
+<p>Et fier de ce nouveau succ&egrave;s, il expose avec aplomb sa m&eacute;thode.</p>
+<p>--Tu parles s&eacute;rieusement? dit M. Lepic.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'&agrave; pr&eacute;tendre que je ne me trompe
+ jamais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille gu&egrave;re,
+ si<br>
+ tu tiens &agrave; ta r&eacute;putation de gar&ccedil;on d'esprit, de d&eacute;biter
+ ces bourdes devant<br>
+ des &eacute;trangers. On t'&eacute;claterait au nez. A moins que, par hasard,
+ tu ne te<br>
+ moques de ton p&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis<br>
+ qu'un serin.</p>
+<h4></h4>
+<h4>La Mouche</h4>
+<p><br>
+ La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les &eacute;paules de remords,<br>
+ tant il se trouve b&ecirc;te, embo&icirc;te le pas de son p&egrave;re avec une
+ nouvelle<br>
+ ardeur, s'applique &agrave; poser exactement le pied gauche l&agrave; ou M.
+ Lepic a<br>
+ pos&eacute; son pied gauche, et il &eacute;carte les jambes comme s'il fuyait
+ un ogre.<br>
+ Il ne se repose que pour attraper une m&ucirc;re, une poire sauvage et des<br>
+ prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les l&egrave;vres et calment
+ la<br>
+ soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-<br>
+ vie. Gorg&eacute;e par gorg&eacute;e, il boit presque tout &agrave; lui seul,
+ car M. Lepic,<br>
+ que la chasse grise, oublie d'en demander.</p>
+<p>--Une goutte, papa?</p>
+<p>Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte<br>
+ qu'il offrait, vide le flacon, et la t&ecirc;te tournante, repart &agrave; la
+ poursuite<br>
+ de son p&egrave;re. Soudain, il s'arr&ecirc;te, enfonce un doigt au creux de
+ son oreille,<br>
+ l'agite vivement, le retire, puis feint d'&eacute;couter, et il crie &agrave;
+ M. Lepic:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ote-la, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle<br>
+ bourdonne.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Laisse-la mourir toute seule.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?<br>
+ Monsieur Lepic:<br>
+ T&acirc;che de la tuer avec une corne de mouchoir.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la<br>
+ permission?</p>
+<p>--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais d&eacute;p&ecirc;che-toi.</p>
+<p>Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et<br>
+ il la vide une deuxi&egrave;me fois, pour le cas o&ugrave; M. Lepic imaginerait
+ de<br>
+ r&eacute;clamer sa part.</p>
+<p>Et bient&ocirc;t, Poil de Carotte s'&eacute;crie all&egrave;gre, en courant:</p>
+<p>--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit &ecirc;tre morte.<br>
+ Seulement, elle a tout bu.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h4>La premi&egrave;re B&eacute;casse</h4>
+<p><br>
+ --Mets-toi l&agrave;, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me prom&egrave;nerai<br>
+ dans le bois avec le chien; nous ferons lever les b&eacute;casses, et quand
+ tu<br>
+ entendras: <i>pit, pit,</i> dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les b&eacute;casses<br>
+ passeront sur la t&ecirc;te.</p>
+<p>Point de Carotte tient le fusil couch&eacute; entre son bras. C'est la premi&egrave;re<br>
+ fois qu'il va tirer une b&eacute;casse. Il a d&eacute;j&agrave; tu&eacute; une
+ caille, d&eacute;plum&eacute; une<br>
+ perdrix et manqu&eacute; un li&egrave;vre avec le fusil de M. Lepic.</p>
+<p>Il a tu&eacute; la caille par terre, sous le nez du chien en arr&ecirc;t. D'abord
+ il<br>
+ regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.</p>
+<p>--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop pr&egrave;s.</p>
+<p>Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, &eacute;paula,<br>
+ d&eacute;chargea son arme &agrave; bout portant et rentre dans la terre la boulette
+ grise.<br>
+ Il ne put retrouver de sa caille broy&eacute;e, disparue, que quelques plumes
+ et<br>
+ un bec sanglant.<br>
+ Toutefois, ce qui consacre la renomm&eacute;e d'un jeune chasseur, c'est de
+ tuer<br>
+ une b&eacute;casse, et il faut que cette soir&eacute;e marque dans la vie de
+ Poil de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Le cr&eacute;puscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes<br>
+ fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre.<br>
+ Aussi Poil de Carotte, &eacute;mu, voudrait bien &ecirc;tre &agrave; tout &agrave;
+ l'heure.</p>
+<p>Les grives, de retour des pr&eacute;s, fusent avec rapidit&eacute; entre les
+ ch&ecirc;nes. Il<br>
+ les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la bu&eacute;e qui ternit<br>
+ le canon du fusil. Des feuilles s&egrave;ches trottinent &ccedil;&agrave; et
+ l&agrave;.</p>
+<p>Enfin, deux b&eacute;casses, dont les longs becs alourdissent le vol, se l&egrave;vent,<br>
+ se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois fr&eacute;missant.</p>
+<p>Elles font <i>pit, pit, pit</i>, comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement<br>
+ que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son c&ocirc;t&eacute;. Ses yeux
+ se<br>
+ meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa t&ecirc;te, et la crosse
+ du<br>
+ fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.</p>
+<p>Une des deux b&eacute;casses tombe, bec en avant, et l'&eacute;cho disperse
+ la d&eacute;tonation<br>
+ formidable aux quatre coins du bois.</p>
+<p>Poil de Carotte ramase la b&eacute;casse dont l'aile est cass&eacute;e, l'agite<br>
+ glorieusement et respire l'odeur de la poudre.</p>
+<p>Pyrame accourt, pr&eacute;c&eacute;dant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se
+ h&acirc;te plus<br>
+ que d'ordinaire.</p>
+<p>--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte pr&ecirc;t aux &eacute;loges.</p>
+<p>Mais M. Lepic &eacute;carte les branches, para&icirc;t, et dit d'un voix calme
+ &agrave; son<br>
+ fils encore fumant:</p>
+<p>--Pourquoi donc que tu ne les as pas tu&eacute;es toutes les deux?<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>L'Hame&ccedil;on</h3>
+<p>Poil de Carotte est en train d'&eacute;cailler ses poissons, des goujons, des<br>
+ ablettes et m&ecirc;me des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend
+ le<br>
+ ventre, et fait &eacute;clater sous son talon les vessies doubles transparentes.<br>
+ Il r&eacute;unit les vidures pour le chat. Il travaille, se h&acirc;te, absorb&eacute;,
+ pench&eacute;<br>
+ sur le seau blanc d'&eacute;cume, et prend garde de se mouiller.</p>
+<p>Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.</p>
+<p>--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as p&ecirc;ch&eacute; une belle friture,<br>
+ aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.</p>
+<p>Elle lui caresse le cou et les &eacute;paules, mais, comme elle retire sa main,<br>
+ elle pousse des cris de douleur.</p>
+<p>Elle a un hame&ccedil;on piqu&eacute; au bout du doigt.</p>
+<p>Soeur Ernestine accourt. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix la suit, et bient&ocirc;t
+ M. Lepic<br>
+ lui-m&ecirc;me arrive.</p>
+<p>--Montre voir, disent-ils.</p>
+<p>Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hame&ccedil;on<br>
+ s'enfonce plus profond&eacute;ment. Tandis que grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ et soeur<br>
+ Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le l&egrave;ve en l'air,<br>
+ et chacun peut voir le doigt. L'hame&ccedil;on l'a travers&eacute;.</p>
+<p>M. Lepic tente de l'&ocirc;ter.</p>
+<p>--Oh non! pas comme &ccedil;a! dit madame Lepic d'une voix aigu&euml;.</p>
+<p>En effet, l'hame&ccedil;on est arr&ecirc;t&eacute; d'un c&ocirc;t&eacute; par
+ son dard et de l'autre c&ocirc;t&eacute;<br>
+ par sa bouche.</p>
+<p>M. Lepic met son lorgnon.</p>
+<p>--Diable, dit-il, il faut casser l'hame&ccedil;on!</p>
+<p>Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise,<br>
+ madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie?<br>
+ D'ailleurs l'hame&ccedil;on est d'un acier de bonne trempe.</p>
+<p>--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.<br>
+ Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt<br>
+ une lame mal aiguis&eacute;e, si faiblement, qu'elle ne p&eacute;n&egrave;tre
+ pas. Il appuie;<br>
+ il sue. Du sang para&icirc;t.</p>
+<p>--Oh! l&agrave;! oh! l&agrave;! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.</p>
+<p>--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.</p>
+<p>--Ne fais donc pas ta lourde comme &ccedil;a! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+<p>M. Lepic perd patience. Le canif d&eacute;chire, scie au hasard, et madame<br>
+ Lepic apr&egrave;s avoir murmur&eacute;: &quot;Boucher! boucher!&quot; se trouve
+ mal, heureusement.</p>
+<p>M. Lepic en profite. Blanc, affol&eacute;, il charcute, fouit la chair, et
+ le doigt<br>
+ n'est plus qu'une plaie sanglante d'o&ugrave; l'hame&ccedil;on tombe.</p>
+<p>Ouf!</p>
+<p>Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi &agrave; rien. Au premier cri de sa
+ m&egrave;re,<br>
+ il s'est sauv&eacute;. Assis sur l'escalier, la t&ecirc;te en ses mains, il
+ s'explique<br>
+ l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lan&ccedil;ait sa ligne au loin, son<br>
+ hame&ccedil;on lui est rest&eacute; dans le dos.</p>
+<p>--Je ne m'&eacute;tonne plus que &ccedil;a ne mordait pas, dit-il.</p>
+<p>Il &eacute;coute les plaintes de sa m&egrave;re, et d'abord n'est gu&egrave;re
+ chagrin&eacute; de les<br>
+ entendre. Ne criera-t-il pas &agrave; son tour, tout &agrave; l'heure, non moins
+ fort<br>
+ qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'&agrave; l'enrouement, afin qu'elle
+ se<br>
+ croie plus t&ocirc;t veng&eacute;e et le laisse tranquille?</p>
+<p>Des voisins attir&eacute;s le questionnent:</p>
+<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pond rien; il bouche ses oreilles, et sa t&ecirc;te rousse deispara&icirc;t.<br>
+ Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.</p>
+<p>Enfin madame Lepic s'avance. Elle est p&acirc;le comme une accouch&eacute;e,
+ et, fi&egrave;re<br>
+ d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot&eacute;<br>
+ avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux<br>
+ assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement &agrave; Poil de Carotte:</p>
+<p>--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est<br>
+ pas de ta faute.</p>
+<p>Jamais elle n'a parl&eacute; sur ce ton &agrave; Poil de Carotte. Surpris,
+ il l&egrave;ve le<br>
+ front. Il voit le doigt de sa m&egrave;re envelopp&eacute; de linges et de ficelles,<br>
+ propre, gros et carr&eacute;, pareil &agrave; une poup&eacute;e d'enfant pauvre.
+ Ses yeux secs<br>
+ s'emplissent de larmes.</p>
+<p>Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derri&egrave;re<br>
+ son coude. Mais, g&eacute;n&eacute;reuse, elle l'embrasse devant tout le monde.</p>
+<p>Il ne comprend plus. Il pleure &agrave; pleine yeux.</p>
+<p>--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc<br>
+ bien m&eacute;chante?</p>
+<p>Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.</p>
+<p>--Est-il b&ecirc;te? On jurerait qu'on l'&eacute;gorge, dit madame Lepic aux
+ voisins<br>
+ attendris par sa bont&eacute;.</p>
+<p>Elle leur passe l'hame&ccedil;on, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux
+ affirme<br>
+ que c'est du num&eacute;ro 8. Peu &agrave; peu elle retrouve sa facilit&eacute;
+ de parole, et<br>
+ elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.</p>
+<p>--Ah! sur le moment, je l'aurais le tu&eacute;, si je ne l'aimais tant. Est-ce<br>
+ malin, ce petit outil d'hame&ccedil;on! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.</p>
+<p>Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un<br>
+ trou, et de pi&eacute;tiner la terre.</p>
+<p>--Ah! mais non! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix, moi je le garde. Je veux
+ p&ecirc;cher<br>
+ avec. Bigre! un hame&ccedil;on tremp&eacute; dans le sang &agrave; maman, c'est
+ &ccedil;a qui sera bon!<br>
+ Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!</p>
+<p>Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stup&eacute;fait d'avoir &eacute;chapp&eacute;
+ au<br>
+ ch&acirc;timent, exag&egrave;re encore son repentir, rend par la gorge les g&eacute;missements<br>
+ auques et lave &agrave; grande eau les taches de sa laide figure &agrave; claques.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Pi&egrave;ce d'Argent</h3>
+<h4><br>
+ I</h4>
+<p><br>
+ Madame Lepic:<br>
+ Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes<br>
+ poches.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ <i>Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des<br>
+ oreilles d'&acirc;ne.</i></p>
+<p>Ah! oui, maman! Rends-le-moi.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au<br>
+ hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je ne sais pas.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Prends garde! tu vas mentir. D&eacute;j&agrave; tu divagues comme une ablette
+ &eacute;tourdie.<br>
+ R&eacute;ponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisqu&eacute;e la semaine<br>
+ derni&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, c'est moun couteau.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Quel couteau? Quit t'a donn&eacute; un couteau?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Personne.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'afolle.<br>
+ Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime<br>
+ sa m&egrave;re lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pi&egrave;ce d'argent.
+ Je<br>
+ n'en sait rien, mais j'en suis s&ucirc;re. Ne niet pas. Ton nez remue.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Maman, cette pi&egrave;ce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donn&eacute;e
+ dimanche.<br>
+ Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai.<br>
+ D'ailleurs je n'y tenais gu&egrave;re. Une pi&egrave;ce de plus ou de moins!</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Voyez-vous &ccedil;a, p&eacute;roreur! Et je t'&eacute;coute moi, bonne femme.
+ Ainsi tu comptes<br>
+ pour rien la peine de ton parrain qui te g&acirc;te tant et qui sera furieux?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Imaginons, maman, que j'ai d&eacute;pens&eacute; ma pi&egrave;ce, &agrave; mon
+ go&ucirc;t. Fallait-il<br>
+ seulement la surveiller toute ma vie!</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pi&egrave;ce, ni la gaspiller<br>
+ sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la,<br>
+ arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Et je te d&eacute;fends de dire <i>&quot;oui, maman&quot;</i>, de faire l'original;
+ et gare &agrave;<br>
+ toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le<br>
+ charretier sans souci. &Ccedil;a ne prend jamais avec moi.</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte se prom&egrave;ne &agrave; petits pas dans les all&eacute;es
+ du jardin. Il g&eacute;mit.<br>
+ Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa m&egrave;re l'observe,<br>
+ il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le<br>
+ sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus.<br>
+ Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.</p>
+<p>O&ugrave; diable peut-elle &ecirc;tre, cette pi&egrave;ce d'argent? L&agrave;-haut,
+ sur l'arbre, au<br>
+ creux d'un vieux nid?</p>
+<p>Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pi&egrave;ces
+ d'or.<br>
+ On l'a vu. Mais Poil de Carotte se tra&icirc;nerait par terre, userait des<br>
+ genoux et ses ongles, sans ramasser une &eacute;pingle.</p>
+<p>Las d'errer, d'esp&eacute;rer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue<br>
+ au chat et se d&eacute;cide &agrave; rentrer dans la maison, pour prendre l'&eacute;tat
+ de sa<br>
+ m&egrave;re. Peut-&ecirc;tre qu'elle se calme, et que si la pi&egrave;ce rest
+ introuvable, on<br>
+ y renoncera.</p>
+<p>Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:</p>
+<p>--Maman, eh! maman!</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pond point. Elle vient de sortir et elle a laiss&quot; ouvert
+ le<br>
+ tiroir de sa table &agrave; ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines<br>
+ blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aper&ccedil;oit quelques pi&egrave;ces<br>
+ d'argent.</p>
+<p>Elles semblent vieillir l&agrave;. Elles ont l'air d'y dormir, rarement &eacute;veill&eacute;es,<br>
+ pouss&eacute;es d'un coin &agrave; l'autre, m&ecirc;l&eacute;es et sans nombre.</p>
+<p>Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait<br>
+ difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et<br>
+ puis comment faire la preuve?</p>
+<p>Avec cette pr&eacute;sence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes<br>
+ occasions, Poil de Carotte, r&eacute;solu, allonge le bras, vole une pi&egrave;ce
+ et se<br>
+ sauve.</p>
+<p>Le peur d'&ecirc;tre surpris lui &eacute;vite des h&eacute;sitations, des remords,
+ un retour<br>
+ p&eacute;rilleux vers la table &agrave; ouvrage.</p>
+<p>Il va droit, trop lanc&eacute; pour s'arr&ecirc;ter, parcourt les all&eacute;es,
+ choisit sa<br>
+ place, y &quot;perd&quot; la pi&egrave;ce, l'enfonce d'un coup de talon, se
+ couche &agrave; plat<br>
+ ventre et, le nez chatouill&eacute; par les herbes, il rampe selon sa fantaisie,<br>
+ il d&eacute;crit des cercles irr&eacute;guliers, comme on tourne, les yeux band&eacute;s,<br>
+ autour de l'objet cach&eacute;, quand la personne qui dirige les jeux innocents<br>
+ se frappe anxieusement les mollets et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Attention! &ccedil;a br&ucirc;le, &ccedil;a br&ucirc;le!</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte:</p>
+<p>Maman, maman, je l'ai.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Mois aussi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Comment? la voil&agrave;.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ La voici.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tiens! fais voir.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Fais voir, toi.</p>
+<p>Poil de Carotte<br>
+ <i>Il montre sa pi&egrave;ce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte
+ les<br>
+ manie, les compare et appr&ecirc;te sa phrase.</i><br>
+ C'est dr&ocirc;le. O&ugrave; l'as-tu retrouv&eacute;e, toi, maman? Moi, le l'ai
+ retrouv&eacute;e<br>
+ dans cette all&eacute;e, au pied du poirier. J'ai march&eacute; vingt fois dessus,<br>
+ avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'&eacute;tait un morceau<br>
+ de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera<br>
+ tomb&eacute;e de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le
+ fou.<br>
+ Penche-toi, maman, remarque l'endroit o&ugrave; la sournoise se cachait, son
+ g&icirc;te.<br>
+ Elle peut se vanter de m'avoir caus&eacute; du tracas.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Je ne dis pas non.<br>
+ Moi je l'ai trouv&eacute;e dans ton autre paletot. Malgr&eacute; mes observations,
+ tu<br>
+ oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu<br>
+ te donner une le&ccedil;on d'ordre. Je t'ai laiss&eacute; chercher pour t'apprendre.<br>
+ Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant<br>
+ tu poss&egrave;des deux pi&egrave;ces d'argent au lieu d'une seule. Te voil&agrave;
+ cousu d'or.<br>
+ Tout est bien qui finit bien, mais je te pr&eacute;viens que l'argent ne fait
+ pas<br>
+ le bonheur.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, je peux aller jouer, maman?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes<br>
+ deux pi&egrave;ces.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oh! maman, une me suffit, et m&ecirc;me je te prie de me la serrer jusqu'&agrave;
+ ce<br>
+ que j'en aie besoin. Tu serais gentille.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pi&egrave;ces. Les deux<br>
+ t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, &agrave;
+ moins<br>
+ que le propri&eacute;taire ne la r&eacute;clame. Qui est-ce? Je me creuse la
+ t&ecirc;te. Et<br>
+ toi, as-tu une id&eacute;e?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout &agrave; l'heure, maman,<br>
+ et merci.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Attends! si c'&eacute;tait le jardinier?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Veux-tu que j'aille vite le lui demander?</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Ici, mignon, aide-moi. R&eacute;fl&eacute;chissons. On ne saurait soup&ccedil;onner
+ ton p&egrave;re<br>
+ de n&eacute;gligence, &agrave; son &acirc;ge. Ta soeur met ses &eacute;conomies
+ dans sa tirelire. Ton<br>
+ fr&egrave;re n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.<br>
+ Apr&egrave;s tout, c'est peut-&ecirc;tre moi.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Maman, cela m'&eacute;tonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je<br>
+ verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse<br>
+ de t'inqui&eacute;ter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai<br>
+ un coup d'oeil dans le tiroir de ma table &agrave; ouvrage.</p>
+<p><i>Poil de Carotte, qui s'&eacute;lan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, se retourne,
+ il suit des yeux un<br>
+ instant sa m&egrave;re qui s'&eacute;loigne. Enfin, brusquement, il la d&eacute;passe,
+ se campe<br>
+ devant elle et, silencieux, offre une joue.</i></p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ <i>Sa main droite lev&eacute;e, menace ruine</i>.<br>
+ Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,<br>
+ tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on<br>
+ vole un boeuf. Et puis on assassine sa m&egrave;re.<br>
+ <i>La premi&egrave;re gifle tombe</i>.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Les Id&eacute;es personnelles.</h3>
+<p><br>
+ M. Lepic, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, soeur Ernestine et Poil de Carotte
+ veillent<br>
+ pr&egrave;s de la chemin&eacute;e o&ugrave; br&ucirc;le une souche avec ses
+ racines, et les quatre<br>
+ chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de<br>
+ Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas l&agrave;, d&eacute;veloppe ses
+ id&eacute;es<br>
+ personnelles.</p>
+<p>--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,<br>
+ tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon p&egrave;re;
+ je<br>
+ t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun m&eacute;rite &agrave;
+ &ecirc;tre<br>
+ mon p&egrave;re, mais je regarde ton amiti&eacute; comme une haute faveur que
+ tu ne me<br>
+ dois pas et que tu m'accordes g&eacute;n&eacute;reusement.</p>
+<p>--Ah! r&eacute;pond M. Lepic.</p>
+<p>--Et moi, et moi? demandent grand fr&egrave;re F&eacute;lix et soeur Ernestine.</p>
+<p>--C'est la m&ecirc;me chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon<br>
+ fr&egrave;re et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la<br>
+ faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'emp&ecirc;cher.<br>
+ Inutile que je vous sache gr&eacute; d'une parent&eacute; involontaire. Je vous
+ remercie<br>
+ seulement, toi, fr&egrave;re, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins<br>
+ efficaces.</p>
+<p>--A ton service, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--O&ugrave; va-t-il chercher ces r&eacute;flexions de l'autre monde? dit soeur
+ Ernestine.</p>
+<p>--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une mani&egrave;re<br>
+ g&eacute;n&eacute;rale, j'&eacute;vite les personnalit&eacute;s, et si maman
+ &eacute;tait l&agrave;, je le r&eacute;p&eacute;terais<br>
+ en sa pr&eacute;sence.</p>
+<p>--Tu ne le r&eacute;p&eacute;terais pas deux fois, dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<p>--Quel mal vois-tu &agrave; mes propos? r&eacute;pond Poil de Carotte. Gardez-vous
+ de<br>
+ d&eacute;naturer ma pens&eacute;e! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus
+ que je<br>
+ n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'&ecirc;tre banale, d'instinct
+ et<br>
+ de routine, est voulue, raisonn&eacute;e, logique. Logique, voil&agrave; le
+ terme que<br>
+ je cherchais.</p>
+<p>--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,<br>
+ dit M. Lepic qui se l&egrave;ve pour aller se coucher, et de vouloir, &agrave;
+ ton &acirc;ge,<br>
+ en remontrer aux autres. Si d&eacute;funt votre grand-p&egrave;re m'avait entendu<br>
+ d&eacute;biter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouv&eacute; par
+ un coup de<br>
+ pied et une claque que je n'&eacute;tais toujours que son gar&ccedil;on.</p>
+<p>--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte d&eacute;j&agrave;<br>
+ inquiet.</p>
+<p>--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie &agrave; la main.</p>
+<p>Et il disparait. Grand fr&egrave;re F&eacute;lix le suit.</p>
+<p>--Au plaisir, vieux camarade &agrave; la grillade! dit-il &agrave; Poil de
+ Carotte.</p>
+<p>Puis soeur Ernestine se dresse et grave:</p>
+<p>--Bonsoir, cher ami! dit-elle.</p>
+<p>Poil de Carotte reste seul, d&eacute;rout&eacute;.</p>
+<p>Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+<p>--Qui &ccedil;a, <i>on</i>? lui disait-il. <i>On</i> n'existe pas. Tout
+ le monde, ce n'est<br>
+ personne. Tu r&eacute;cites trop ce que tu &eacute;coutes. T&acirc;che de penser
+ un peu par<br>
+ toi-m&ecirc;me. Exprime des id&eacute;es personnelles, n'en aurais-tu qu'une
+ pour<br>
+ commencer.</p>
+<p>La premi&egrave;re qu'il risque &eacute;tant mal accueilli, Poil de Carotte
+ couvre le<br>
+ feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans<br>
+ la chambre o&ugrave; donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre
+ de<br>
+ la cave. C'est une chambre fra&icirc;che et agr&eacute;able en &eacute;t&eacute;.
+ Le gibier s'y<br>
+ conserve facilement une semaine. Le dernier li&egrave;vre tu&eacute; saigne
+ du nez<br>
+ dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules<br>
+ et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus<br>
+ qu'il plonge jusqu'au coude.</p>
+<p>D'ordinaire les habits de toute la famille accroch&eacute;s au porte-manteau<br>
+ l'impressionnent. On dirait des suicid&eacute;s qui viennent de se pendre apr&egrave;s<br>
+ avoir eu la pr&eacute;caution de poser leurs bottines, en ordre, l&agrave;-haut,
+ sur la<br>
+ planche.</p>
+<p>Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup<br>
+ d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit<br>
+ du jardin comme creus&eacute; l&agrave; expr&egrave;s pour qui voudrait s'y
+ jeter par la<br>
+ fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Il aurait peur, s'il pensait &agrave; avoir peur, mais il n'y pense plus. En<br>
+ chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir<br>
+ le froid du carreau rouge.</p>
+<p>Et dans le lit, les yeux aux ampoules du pl&acirc;tre humide, il continue de<br>
+ d&eacute;velopper ses id&eacute;es personnelles, ainsi nomm&eacute;es parce
+ qu'il faut les<br>
+ garder pour soi.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La Temp&ecirc;te de Feuilles</h3>
+<p><br>
+ Il y a longtemps que Poil de Carotte, r&ecirc;veur, observe la plus haute feuille<br>
+ du grand peuplier.</p>
+<p>Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble d&eacute;tach&eacute;e
+ de l'arbre,<br>
+ vivre &agrave; part, seule, sans queue, libre.</p>
+<p>Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.</p>
+<p>Depuis midi, elle garde une immobilit&eacute; de morte, plut&ocirc;t tache
+ que feuille,<br>
+ et Poil de Carotte perd patience, mal &agrave; son aise, lorsque enfin, elle
+ fait<br>
+ un signe.</p>
+<p>Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le m&ecirc;me signe. D'autres feuilles<br>
+ le r&eacute;p&egrave;tent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent
+ rapidement.</p>
+<p>Et c'est un signe d'alarme, car, &agrave; l'horizon, para&icirc;t l'ourlet
+ d'une calotte<br>
+ brune. Le peuplier d&eacute;j&agrave; frissonne! Il tente de se mouvoir, de
+ d&eacute;placer<br>
+ les pesantes couches d'air qui le g&ecirc;nent.</p>
+<p>Son inqui&eacute;tude gagne le h&ecirc;tre, un ch&ecirc;ne, des marronniers,
+ et tous les arbres<br>
+ du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'&eacute;largit,
+ pousse<br>
+ en avant sa bordure nette et sombre.</p>
+<p>D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le<br>
+ merle qui lan&ccedil;ait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle
+ que<br>
+ Poil de Carotte voyait tout &agrave; l'heure verser, par saccades, les roucoulements<br>
+ de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.</p>
+<p>Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.</p>
+<p>La calotte livide continue son invasion lente.</p>
+<p>Elle vo&ucirc;te peu &agrave; peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les
+ trous qui<br>
+ laisseraient p&eacute;n&eacute;trer l'air, pr&eacute;pare l'&eacute;touffement
+ de Poil de Carotte.<br>
+ Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur<br>
+ le village; mais elle s'arr&ecirc;te &agrave; la pointe du clocher, dans la
+ crainte de<br>
+ s'y d&eacute;chirer.</p>
+<p>La voil&agrave; si pr&egrave;s que, sans autre provocation, la panique commence,
+ les<br>
+ clameurs s'&eacute;l&egrave;vent.</p>
+<p>Les arbres m&ecirc;lent leurs masses confuses et courrouc&eacute;es au fond
+ desquelles<br>
+ Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs.<br>
+ Les cimes plongent et se redressent comme des t&ecirc;tes brusquement r&eacute;veill&eacute;es.<br>
+ Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussit&ocirc;t, peureuses,<br>
+ apprivois&eacute;es, et t&acirc;chent de se raccrocher. Celles de l'acacia,
+ fines,<br>
+ soupirent; celles du bouleau &eacute;corch&eacute; des plaignent; celles du
+ marronnier<br>
+ sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le<br>
+ mur.</p>
+<p>Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de<br>
+ coups sourds.</p>
+<p>Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des<br>
+ gouttes d'encre.</p>
+<p>Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'&acirc;ne et les oignons<br>
+ mont&eacute;s se cognent entre eux, cassent leurs boules gonfl&eacute;es de
+ graines.</p>
+<p>Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne<br>
+ pas. Il ne gr&ecirc;le pas. Ni un &eacute;clair, ni une goutte de pluie. Mais
+ c'est<br>
+ le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui<br>
+ les affole, qui &eacute;pouvante Poil de Carotte.</p>
+<p>Maintenant, la calotte s'est toute d&eacute;ploy&eacute;e sous le soleil masqu&eacute;.</p>
+<p>Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages<br>
+ mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne<br>
+ le ciel entier, elle lui serre la t&ecirc;te, au front. Il ferme les yeux et<br>
+ elle lui bande douloureusement les paupi&egrave;res.</p>
+<p>Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la temp&ecirc;te entre chez<br>
+ lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur<br>
+ comme un papier de rue.</p>
+<p>Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le r&eacute;duit.</p>
+<p>Et Poil de Carotte n'a bient&ocirc;t plus qu'une boulette de coeur.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>La R&eacute;volte</h3>
+<h4><br>
+ I</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Mon petit Poil de Carotte ch&eacute;ri, je t'en prie, tu serais bien mignon
+ d'aller<br>
+ me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour<br>
+ se mettre &agrave; table.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Pourquoi r&eacute;ponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman, je n'irai pas au moulin.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Quit te demande?... Est-ce<br>
+ que tu r&ecirc;ves?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de<br>
+ suite chercher une livre de beurre au moulin.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ J'ai entendu. Je n'irai pas.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ C'est donc moi qui r&ecirc;ve? Que se passe-t-il? Pour la premi&egrave;re fois
+ de ta<br>
+ vie, tu refuses de m'ob&eacute;ir.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Tu refuses d'ob&eacute;ir &agrave; ta m&egrave;re.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ A ma m&egrave;re, oui, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Par exemple, je voudrais voir &ccedil;a. Fileras-tu?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Non, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Veux-tu te taire et filer?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je me tairai sans filer.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Veux-tu te sauver avec cette assiette?</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p><br>
+ Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.</p>
+<p>--Voil&agrave; une r&eacute;volution! s'&eacute;crie madame Lepic sur l'escalier,
+ levant les bras.</p>
+<p>C'est, en effetn la premi&egrave;re fois que Poil de Carotte lui dit non. Si
+ encore<br>
+ elle le d&eacute;rangeait! S'il avait &eacute;t&eacute; en train de jouer. Mais,
+ assis par<br>
+ terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour<br>
+ les tenir au chaud. Et maintenant il la d&eacute;visage, t&ecirc;te haute. Elle
+ n'y<br>
+ comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.</p>
+<p>--Ernestine, F&eacute;lix, il y a du neuf! Venez voir avec votre p&egrave;re
+ et Agathe<br>
+ aussi. Personne ne sera de trop.</p>
+<p>Et m&ecirc;me, les rares passants de la rue peuvent s'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, &agrave; distance, surpris de<br>
+ s'affermir en face du danger, et plus &eacute;tonn&eacute; que madame Lepic
+ oublie de le<br>
+ battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce &agrave;<br>
+ ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et br&ucirc;lant comme une<br>
+ pointe rouge. Toutefois, malgr&eacute; ses efforts, les l&egrave;vres se d&eacute;collent
+ &agrave; la<br>
+ pression d'une rage int&eacute;rieure qui s'&eacute;chappe avec un sifflement.</p>
+<p>--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un<br>
+ l&eacute;ger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez
+ ce<br>
+ qu'il m'a r&eacute;pondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.</p>
+<p>Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de r&eacute;p&eacute;ter.<br>
+ La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas &agrave; l'oreille:</p>
+<p>--Prends garde, il t' arrivera malheur. Ob&eacute;is, &eacute;coute ta soeur
+ qui t'aime.</p>
+<p>Grand fr&egrave;re F&eacute;lix se croit au spectacle. Il ne c&eacute;derait
+ sa place &agrave; personne.<br>
+ Il ne r&eacute;fl&eacute;chit point que si Poil de Carotte se d&eacute;robe
+ d&eacute;sormais, une part<br>
+ des commissions reviendra de droit au fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;; il l'encouragerait
+ plut&ocirc;t.<br>
+ Hier, il le m&eacute;prisait, le traitait de poule mouill&eacute;e. Aujourd'hui
+ il<br>
+ l'observe en &eacute;gal et le consid&egrave;re. Il gambade et s'amuse beaucoup.</p>
+<p>--Puisque c'est la fin du monde renvers&eacute;, dit madame Lepic atterr&eacute;e,
+ je ne<br>
+ m'en m&ecirc;le plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge<br>
+ de dompter la b&ecirc;te f&eacute;roce. Je laisse en pr&eacute;sence le fils
+ et le p&egrave;re.<br>
+ Qu'ils se d&eacute;brouillent.</p>
+<p>--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix &eacute;trangl&eacute;e,
+ car<br>
+ il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre<br>
+ de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y<br>
+ aller pour ma m&egrave;re.</p>
+<p>Il semble que M. Lepic soit plus ennuy&eacute; que flatt&eacute; de cette pr&eacute;f&eacute;rence.
+ &Ccedil;a<br>
+ le g&ecirc;ne d'exercer ainsi son autorit&eacute;, parce qu'une galerie l'y
+ invite, &agrave;<br>
+ propos d'une livre de beurre.</p>
+<p>Mal &agrave; l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les &eacute;paules,
+ tourne<br>
+ le dos et rentre &agrave; la maison.</p>
+<p>Provisoirement l'affaire en reste l&agrave;.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>Le Mot de la Fin</h3>
+<p><br>
+ Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner o&ugrave; madame Lepic, malade et couch&eacute;e,
+ n'a point paru,<br>
+ o&ugrave;, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par g&ecirc;ne,
+ M.<br>
+ Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:<br>
+ --Personne ne viet se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille<br>
+ route?</p>
+<p>Poil de Carotte comprend que M. Lepic achoisi cette mani&egrave;re de l'inviter.
+ Il<br>
+ se l&egrave;ve aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit<br>
+ docilement son p&egrave;re.</p>
+<p>D'abord ils marchent silencieux. La question in&eacute;vitable ne vient pas
+ tout de<br>
+ suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce &agrave; la deviner et &agrave;
+ lui<br>
+ r&eacute;pondre. Il est pr&ecirc;t. Fortement &eacute;branl&eacute;, il ne regrette
+ rien. Il a eu<br>
+ dans sa journ&eacute;e une telle &eacute;motion qu'il n'en craint pas de plus
+ forte. Et<br>
+ le son de voix m&ecirc;me de M. Lepic qui se d&eacute;cide, le rassure.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta derni&egrave;re conduite qui chagrine<br>
+ ta m&egrave;re?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mon cher papa, j'ai longtemps h&eacute;sit&eacute; mais il faut en finir. Je
+ l'avoue:<br>
+ je n'aime plus maman.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ A cause de tout. Depuis que je la connais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Ah! c'est malheureux, mon gar&ccedil;on! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a<br>
+ fait.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aper&ccedil;ois-tu de rien?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Si. J'ai remarqu&eacute; que tu boudais souvent.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a m'exasp&egrave;re qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil
+ de Carotte<br>
+ ne peut garder une rancune s&eacute;rieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura<br>
+ fini, il sortira de son coin, calm&eacute;, d&eacute;rid&eacute;. Surtout n'ayez
+ pas l'air de<br>
+ vous occuper de lui. C'est sans importance.</p>
+<p>Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les p&egrave;re<br>
+ et m&egrave;re et les &eacute;trangers. Je boude quelquefois, j'en conviens,
+ pour la<br>
+ forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage &eacute;nergiquement de
+ tout<br>
+ mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu &agrave; la maison.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Je suis oblig&eacute; de voyager.</p>
+<p>Poil de Carotte, <i>avec suffisance</i>:<br>
+ Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'abosorbent, tandis<br>
+ que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi &agrave;<br>
+ fouetter. Je me garde de m'en prendre &agrave; toi. Certainement je n'aurais<br>
+ qu'&agrave; moucharder, tu me prot&eacute;gerais. Peu &agrave; peu, puisque
+ tu l'exiges, je te<br>
+ mettrai au courant du pass&eacute;. Tu verras si j'exag&egrave;re et si j'ai
+ de la<br>
+ m&eacute;moire. Mais d&eacute;j&agrave;, mon papa, je te prie de me conseiller.
+ Je voudrais me<br>
+ s&eacute;parer de ma m&egrave;re. Quel serait, &agrave; ton avis, le moyen le
+ plus simple?</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu devrais me permettre de les passer &agrave; la pension. J'y progresserais.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ C'est une faveur r&eacute;serv&eacute;e aux &eacute;l&egrave;ves pauvres. Le
+ monde croirait que je<br>
+ t'abandonne. D'ailleur, ne pense pas qu'&agrave; toi. En ce qui me concerne,
+ ta<br>
+ soci&eacute;t&eacute; me manquerait.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu viendras me voir, papa.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Les promenades pour le plaisir co&ucirc;tent cher, Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Tu profiterais de tes voyages forc&eacute;s. Tu ferais un petit d&eacute;tour.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Non. Je t'ai trait&eacute; jusqu'ici comme ton fr&egrave;re et soeur, avec le
+ soin de ne<br>
+ privil&eacute;gier personne. Je continuerai.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, laissons mes &eacute;tudes. Retire-moi de la pension, sous pr&eacute;texte
+ que j'y<br>
+ vole ton argent, et je choisirai un m&eacute;tier.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par<br>
+ exemple?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ L&agrave; ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je impos&eacute; pour ton instruction<br>
+ de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essay&eacute; de me tuer.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Tu charges! Poil de Carotte.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Et te voil&agrave;. Donc tu n'en avais gu&egrave;re l'envie. Mais au souvenir
+ de ton<br>
+ suicide manqu&eacute;, tu dresses fi&egrave;rement la t&ecirc;te. Tu t'imagines
+ que la mort<br>
+ n'a tent&eacute; que toi. Poil de Carotte, l'&eacute;go&iuml;sme te perdra.
+ Tu tires toute<br>
+ la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Papa, mon fr&egrave;re est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'&eacute;prouve<br>
+ aucun plaisir &agrave; me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.<br>
+ Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, m&ecirc;me ma m&egrave;re.
+ Elle ne<br>
+ peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux<br>
+ parmi l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Petite esp&egrave;ce humaine &agrave; t&ecirc;te carr&eacute;e, tu raisonnes
+ pantoufle. Vois-tu clair<br>
+ au fond des coeurs? Comprends-tu d&eacute;j&agrave; toutes les choses?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Mes choses &agrave; moi, oui, papa; du moins je t&acirc;che.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te pr&eacute;viens,
+ tu<br>
+ ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ &Ccedil;a promet.</p>
+<p>Monsieur Lepic:<br>
+ R&eacute;signe-toi, blinde-toi, jusqu'&agrave; ce que majeur et ton ma&icirc;tre,
+ tu puisses<br>
+ t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caract&egrave;re et<br>
+ d'humeur. D'ici l&agrave;, essaie de prendre le dessus, &eacute;touffe ta sensibilit&eacute;
+ et<br>
+ observe les autres, ceux m&ecirc;mes qui vivent le plus pr&egrave;s de toi;
+ tu<br>
+ t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je<br>
+ r&eacute;clame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait<br>
+ pr&eacute;f&eacute;rable au mien? J'ai une m&egrave;re. Cette m&egrave;re ne
+ m'aime pas et je ne<br>
+ l'aime pas.</p>
+<p>--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic<br>
+ impatient&eacute;.</p>
+<p>A ces mots, Poil de Carotte l&egrave;ve les yeux vers son p&egrave;re. Il regarde<br>
+ longuement son visage dur, sa barbe &eacute;paisse o&ugrave; la bouche est rentr&eacute;e
+ comme<br>
+ honteuse d'avoir trop parl&eacute;, son front pliss&eacute;, ses pattes d'oie
+ et ses<br>
+ paupi&egrave;res baiss&eacute;es qui lui donnent l'air de dormir en marche.</p>
+<p>Un instant Poil de Carotte s'emp&ecirc;che de parler. Il a peur que sa joie<br>
+ secr&egrave;te et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout<br>
+ ne s'envole.</p>
+<p>Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit l&agrave;-bas dans
+ les<br>
+ t&eacute;n&egrave;bres et il lui crie avec emphase:</p>
+<p>--Mauvaise femme! te voil&agrave; compl&egrave;te. Je te d&eacute;teste.</p>
+<p>--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta m&egrave;re apr&egrave;s tout.</p>
+<p>--Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis
+ pas &ccedil;a<br>
+ parce que c'est ma m&egrave;re.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>L'Album de Poil de Carotte</h3>
+<h4><br>
+ I</h4>
+<p>Si un &eacute;tranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne
+ manque<br>
+ pas de s'&eacute;tonner. Il voit soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix
+ sous divers<br>
+ aspects, debout, assis, bien habill&eacute;s ou demi-v&ecirc;tus, gais ou renfrogn&eacute;s,<br>
+ au milieu de riches d&eacute;cors.</p>
+<p>--Et Poil de Carotte?</p>
+<p>--J'avais des photographies de lui tout petit, r&eacute;pond madame Lepic,
+ mais il<br>
+ &eacute;tait si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute; c'est qu'on ne fait jamais<i> tirer </i>Poil de Carotte.</p>
+<h4></h4>
+<h4>II</h4>
+<p>Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille h&eacute;site avant de<br>
+ retrouver son vrai nom de bapt&egrave;me.</p>
+<p>--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?</p>
+<p>--Son &acirc;me est encore plus jaune, dit madame Lepic.</p>
+<h4></h4>
+<h4>III</h4>
+<p>Autres signes particuliers:</p>
+<p>La figure de Poil de Carotte ne pr&eacute;vient gu&egrave;re en sa faveur.<br>
+ Poil de Carotte a le nez creus&eacute; en taupini&egrave;re.<br>
+ Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en &ocirc;te, des cro&ucirc;tes de pain
+ dans les<br>
+ oreilles.<br>
+ Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue.<br>
+ Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu.<br>
+ Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait<br>
+ un collier.<br>
+ Enfin Poil de Carotte a un dr&ocirc;le de go&ucirc;t et ne sent pas le muse.</p>
+<h4></h4>
+<h4>IV</h4>
+<p>Il se l&egrave;ve le premier, en m&ecirc;me temps que la bonne. Et les matins
+ d'hiver,<br>
+ il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en t&acirc;tant<br>
+ les aiguilles du bout du doigt.</p>
+<p>Quand le caf&eacute; et le chocolat sont pr&ecirc;ts, il mange un morceau de
+ n'importe<br>
+ quoi sur le pouce.</p>
+<h4></h4>
+<h4>V</h4>
+<p>Quand on le pr&eacute;sente &agrave; quelqu'un, il tourne la t&ecirc;te, tend
+ la main par<br>
+ derri&egrave;re, se rase, les jambes ploy&eacute;es, et il &eacute;gratigne
+ le mur.</p>
+<p>Et si on lui demande:<br>
+ --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?</p>
+<p>Il r&eacute;pond:<br>
+ --Oh! ce n'est pas la peine!</p>
+<h4></h4>
+<h4>VI</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Poil de Carotte r&eacute;ponds donc, quand on te parle.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Boui, banban.<br>
+ Madame Lepic:<br>
+ Il me semble t'avoir d&eacute;j&agrave; dit que les enfants ne doivent jamais
+ parler la<br>
+ bouche pleine.</p>
+<h4></h4>
+<h4>VII</h4>
+<p>Il ne peut s'emp&ecirc;cher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite<br>
+ qu'il les retire, &agrave; l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard.<br>
+ Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.</p>
+<h4></h4>
+<h4>VIII</h4>
+<p>--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir.<br>
+ C'est un vilain d&eacute;faut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.</p>
+<p>--Oui, r&eacute;pond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.</p>
+<h4></h4>
+<h4>IX</h4>
+<p>Le paresseux grand fr&egrave;re F&eacute;lix vient de terminer p&eacute;niblement
+ ses &eacute;tudes.<br>
+ Il s'&eacute;tire et soupire d'aise.</p>
+<p>--Quels sont tes go&ucirc;ts? lui demande M. Lepic. Tu es &agrave; l'&acirc;ge
+ qui d&eacute;cide<br>
+ de la vie. Que vas-tu faire?</p>
+<p>--Comment! Encore! dit grand fr&egrave;re F&eacute;lix.</p>
+<h4></h4>
+<h4>X</h4>
+<p>On joue aux jeux innocents.<br>
+ Mademoiselle Berthe est sur la sellette.</p>
+<p>--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;</p>
+<p>On se r&eacute;crie:</p>
+<p>--Tr&egrave;s joli! Quel galant po&egrave;te!</p>
+<p>-- Oh! r&eacute;pond Poil de Carotte, je ne les ai pas regard&eacute;s. Je
+ dis cela<br>
+ comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure<br>
+ de rh&eacute;torique.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XI</h4>
+<p>Dans les batailles &agrave; coups de boules de neige, Poil de Carotte forme
+ &agrave;<br>
+ lui seul un camp. Il est redoutable, et sa r&eacute;putation s'&eacute;tend
+ au loin<br>
+ parce qu'il met des pierres dans les boules.</p>
+<p>Il vise &agrave; la t&ecirc;te: c'est plus court.</p>
+<p>Quand il g&egrave;le et que les autrs glissent, il s'organise une petite glissoire,<br>
+ &agrave; part, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la glace, sur l'herbe.</p>
+<p>A saut de mouton, il pr&eacute;f&egrave;re rester dessous, une fois pour toutes.</p>
+<p>Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa libert&eacute;.</p>
+<p>Et &agrave; cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XII</h4>
+<p>Les enfants se mesurent leur taille.<br>
+ A vue d'oeil, grand fr&egrave;re F&eacute;lix, hors concours, d&eacute;passe
+ les autres de la<br>
+ t&ecirc;te. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une<br>
+ fille, doivent se mettre l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre. Et tandis
+ que soeur<br>
+ Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, d&eacute;sireux
+ de ne<br>
+ contrarier personne, triche et se baisse l&eacute;g&egrave;rement, pour ajouter
+ un rien<br>
+ &agrave; la petite id&eacute;e de diff&eacute;rence.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XIII</h4>
+<p>Poil de Carotte donne ce conseil &agrave; la servante Agathe:</p>
+<p>--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi.<br>
+ Il y a une limite.<br>
+ Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche &agrave; Poil
+ de<br>
+ Carotte.</p>
+<p>Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se f&acirc;che<br>
+ et d&eacute;livre son fils qui rayonne d&eacute;j&agrave; de gratitude.</p>
+<p>--Et maintennt, &agrave; nous deux! lui dit-elle.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XIV</h4>
+<p>--Faire c&acirc;lin! Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire? demande Poil de Carotte
+ au<br>
+ petit Pierre que sa maman g&acirc;te.</p>
+<p>Et renseign&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s, il s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans<br>
+ le plat, avec mes doigts, et sucer la moiti&eacute; de la p&ecirc;che o&ugrave;
+ se trouve le<br>
+ noyau.</p>
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit:</p>
+<p>--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XV</h4>
+<p>Quelquefois, fatigu&eacute;s de jouer, soeur Ernestine et grand fr&egrave;re
+ F&eacute;lix pr&ecirc;tent<br>
+ volontiers leurs joujoux &agrave; Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite<br>
+ part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.</p>
+<p>Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui<br>
+ redemande.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XVI</h4>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?</p>
+<p>Mathilde:<br>
+ Je les trouve dr&ocirc;les. Pr&ecirc;te-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable
+ pour<br>
+ faire des p&acirc;t&eacute;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allum&eacute;es.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XVII</h4>
+<p><br>
+ --Veux-tu t'arr&ecirc;ter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton p&egrave;re<br>
+ que moi? dit, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, madame Lepic.</p>
+<p>--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas<br>
+ mieux l'un que l'autre, r&eacute;pond Poil de Carotte de sa voix int&eacute;rieure.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XVIII</h4>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Je ne sais pas, maman.</p>
+<p>Madame Lepic:<br>
+ Cela veut dire que tu fais encore une b&ecirc;tise. Tu le fais donc toujours<br>
+ expr&egrave;s.</p>
+<p>Poil de Carotte:<br>
+ Il ne manquerait plus que cela.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XIX</h4>
+<p>Croyant que sa m&egrave;re lui sourit, Poil de Carotte, flatt&eacute;, sourit
+ aussi.</p>
+<p>Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'&agrave; elle-m&ecirc;me, dans le vague,
+ fait<br>
+ subitement sa t&ecirc;te de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte,<br>
+ d&eacute;contenanc&eacute;, ne sait o&ugrave; dispara&icirc;tre.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XX</h4>
+<p>--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.</p>
+<p>--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.</p>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure m&ecirc;me plus une<br>
+ goutte quand on le gifle.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXI</h4>
+<p>Elle dit encore:</p>
+<p>--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.</p>
+<p>--Quand il a une id&eacute;e dans la t&ecirc;te, il ne l'a pas dans le derri&egrave;re.</p>
+<p>--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre int&eacute;ressant.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXII</h4>
+<p>En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fra&icirc;che,<br>
+ o&ugrave; il maintient h&eacute;ro&iuml;quement son nez et sa bouche, quand
+ une calotte<br>
+ renverse le seau d'eau sur ses bottines et ram&egrave;ne Poil de Carotte &agrave;
+ la vie.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXIII</h4>
+<p>Tant&ocirc;t madame Lepic dit de Poil de Carotte:</p>
+<p>--Il est comme moi, sans malice, plus b&ecirc;te que m&eacute;chant et trop
+ cul de plomb<br>
+ pour inventer la poudre.</p>
+<p>Tant&ocirc;t elle se plait &agrave; reconna&icirc;tre que, si les petits cochons
+ ne le mangent<br>
+ pas, il fera, plus tard, un gars hupp&eacute;.</p>
+<h4><br>
+ XXIV</h4>
+<p>--Si jamais, r&ecirc;ve Poil de Carotte, on me donne, comme &agrave; grand
+ fr&egrave;re F&eacute;lix,<br>
+ un cheval de bois pour mes &eacute;trennes, je saute dessus et je file.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXV</h4>
+<p>Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle.<br>
+ Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est<br>
+ douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet<br>
+ d'un sou.</p>
+<p>Toutefois, il faut convenir que d&egrave;s qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant,<br>
+ elle le lui fait passer.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXVI</h4>
+<p>Il sert de trait d'union entre son p&egrave;re et sa m&egrave;re. M. Lepic
+ dit:</p>
+<p>--Poil de Carotte, il manque un bouton &agrave; cette chemise.</p>
+<p>Poil de Carotte porte la chemise &agrave; madame Lepic, qui dit:</p>
+<p>--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?</p>
+<p>Mais elle prend sa corbeille &agrave; ouvrage et coud le bouton.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXVII</h4>
+<p>Si ton p&egrave;re n'&eacute;tait plus l&agrave;, s'&eacute;crie madame Lepic,
+ il y a longtemps que tu<br>
+ m'aurais donn&eacute; un mauvais coup, plong&eacute; ce couteau dans le coeur,
+ et mise<br>
+ sur la paille!</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXVIII</h4>
+<p>--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic &agrave; chaque instant.</p>
+<p>Poil de Carotte se mouche, inlassable, du c&ocirc;t&eacute; de l'ourlet. Et
+ il se<br>
+ trompe, il rarrange.</p>
+<p>Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le<br>
+ barbouille &agrave; rendre jaloux soeur Ernestine et grand fr&egrave;re F&eacute;lix.
+ Mais<br>
+ elle ajoute expr&egrave;s pour lui:</p>
+<p>--C'est plut&ocirc;t un bien qu'un mal. &Ccedil;a d&eacute;gage le cerveau
+ de la t&ecirc;te.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXIX</h4>
+<p>Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette &eacute;normit&eacute; &eacute;chappe
+ &agrave; Poil<br>
+ de Carotte:</p>
+<p>--Laisse-moi donc tranquille, imb&eacute;cile!</p>
+<p>Il lui semble aussit&ocirc;t que l'air g&ecirc;le autour de lui, et qu'il a
+ deux sources<br>
+ br&ucirc;lantes dans les yeux.</p>
+<p>Il balbutie, pr&ecirc;t &agrave; rentrer dans la terre, sur un signe.<br>
+ Mais M. Lepic le regarde longuement, longue</p>
+<p>ment, et ne fait pas le signe.</p>
+<h4></h4>
+<h4>XXX</h4>
+<p>Soeur Ernestine va bient&ocirc;t se marier. Et madame Lepic permet qu'elle
+ se<br>
+ prom&egrave;ne avec son fianc&eacute;, sous la surveillance de Poil de Carotte.</p>
+<p>--Passe devant, dit-elle, et gambade!</p>
+<p>Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de<br>
+ chien, et s'il s'oublie &agrave; ralentir, il entend, malgr&eacute; lui, des
+ baisers<br>
+ furtifs.</p>
+<p>Il tousse.</p>
+<p>Cela l'&eacute;nerve, et soudain, comme il se d&eacute;couvre devant la croix
+ du village,<br>
+ il jette sa casquette par terre, l'&eacute;crase sous son pied et s'&eacute;crie:</p>
+<p>--Personne ne m'aimera jamais, moi!<br>
+ Au m&ecirc;me instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derri&egrave;re
+ le<br>
+ mur, un sourire aux l&egrave;vres, terrible.</p>
+<p>Et Poil de Carotte ajoute, &eacute;perdu:</p>
+<p>--Except&eacute; maman.<br>
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <blockquote>
+ <p> FIN</p>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+ </blockquote>
+</blockquote>
+<p></p>
+<h3><br>
+ TABLE</h3>
+<p>Les Poules<br>
+ Les Perdrix<br>
+ C'est le chien<br>
+ Le Cauchemar<br>
+ Sauf votre respect<br>
+ Le Pot<br>
+ Les Lapins<br>
+ La Pioche<br>
+ La Carabine<br>
+ La Taupe<br>
+ La Luzerne<br>
+ Le Timbale<br>
+ La Mie de pain<br>
+ Le Trompette<br>
+ Ma M&egrave;che<br>
+ Le Bain<br>
+ Honorine<br>
+ La Marmite<br>
+ R&eacute;ticence<br>
+ Agathe<br>
+ Le Programme<br>
+ L'Aveugle<br>
+ Le Jour de l'An<br>
+ Aller et retour<br>
+ Le Porte-plume<br>
+ Les Joues rouges<br>
+ Les Poux<br>
+ Comme Brutus<br>
+ Lettres choisies de Poil de Carotte &agrave; M. Lepic et quelques r&eacute;ponses
+ de M.<br>
+ Lepic &agrave; Poil de Carotte<br>
+ Le Toiton<br>
+ Le Chat<br>
+ Les Moutons<br>
+ Parrain<br>
+ La Fontaine<br>
+ Les Prunes<br>
+ Mathilde<br>
+ Le Coffre-fort<br>
+ Les T&ecirc;tards<br>
+ Coup de th&eacute;&acirc;tre<br>
+ En Chasse<br>
+ La Mouche<br>
+ La Premi&egrave;re B&eacute;casse<br>
+ L'Hame&ccedil;on<br>
+ La Pi&egrave;ce d'argent<br>
+ Les Id&eacute;e personnelles<br>
+ La Temp&ecirc;te de feuilles<br>
+ La R&eacute;volte<br>
+ Le Mot de la fin<br>
+ L'Album de Poil de Carotte</p>
+<p></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p><br>
+ End of this Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte by Jules Renard.<br>
+ <br>
+</p>
+<pre>
+END OF The Project Gutenberg Etext of Poil de Carotte, by Jules Renard
+*****This file should be named 8plcr10h.htm or 8plcr10h.zip*****
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8plcr11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8plcr10ah.htm
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
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+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+
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+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
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+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+
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